‹ Souvenirs, 1860-1889Chapitre 12 sur 47 · L*ÉLECTION BANCEL · texte numérisé non relu

L*ÉLECTION BANCEL

Dans Tescalier, je rencontrai M. Murât, n(5gociant, rue des Archives, et l'un des principaux électeurs de notre circonscription.

— Voilà, mon cher, nie dit-il, en nfabordant, voilà rirorarae qu'il nous faudrait pour candidat.

— Vous croyez ? lui dis-je.

— Oh 1 certainement, je le crois.

— Eh bien ! mais c'est une idée, on pourrait voir cela.

Tout marchait selon nos désirs. Il ne nous restait, pour mener à bonne fin notre entreprise, qu'à profiter sans perdre de temps de Texcellente impression produite par la séancfe de la rue Cadet.

Aidés de nos amis, une grande réunion privée, à laquelle furent convoqués tous les électeurs influents de notre circonscription, tous ceux qui pouvaient aider à notre propagande et amener des adhérents, fut rapidement organisée par nos soins.

M. Chavagnat, négociant, rue des Fontaines, voulut bien prêter pour cette circonstance son immense local. Mille personnes environ pouvaient y trouver place. Le plus grand soin fut apporté au choix des invités. Il importait, en effet, de n'avoir si cela était possible, pour cette réunion, que des hommes approuvant notre projet et pouvant résolument s'associer à nos efforts. Les lettres d'introduction furent rigoureusement contrôlées par M. Tolain

aujourd'hui sénateur, et en ce temps-là employé aux écritures chez M. Chavagnat. Tout se passa comme nous le désirions ; mieux encore cette fois, que nous n'avions osé l'espérer. L'assemblée fut aussi nombreuse que le permettait le local mis à notre disposition et le succès de Bancel, bien que sa candidature eût, dans cette réunion, été officiellement posée, fut plus grand, plus prodigieux encore que celui qu'il avait obtenu à la fête de la Loge Mars et les Arts, C'est à l'unanimité des électeurs présents qu'il fut proclamé candidat à la députation pour la troisième circonscription de la Seine.

Dès le lendemain, le Comité qui devait mener l'élection à bonne fin, fut organisé. Il se composait de Montanier, Cléray, Tirard, Murât, Amable Lemaître, Chavagnat, Loiseau-Pinson, Dujarrier et moi. Massol, SpuUer et H. Brisson, qui n'appartenaient pas à la circonscription, voulurent bien se joindre à nous et nous prêter un sérieux et précieux concours. Le Comité leur dut non seulement l'appui de leurs lumières, mais encore l'appui des journaux auxquels ils collaboraient.

Jamais comité électoral ne déploya plus de zèle l'activité ; chacun de nous donna, avec son entier

)uement, la part d'influence, petite ou grande,

. il disposait sur ses concitoyens.

l'élection bancel 29

Monlanier apporta le concours de sa clientèle et celui des journaux qui publiaient ses articles scientifiques.

Cléray, très justement estimé, aimé de tous ceux qui le connaissaient, l'influence considérable qu'il exerçait sur les électeurs des quartiers du Temple et des Enfants-Rouges.

Tirard et Murât, l'adhésion d'un grand nombre de commerçants, principalement de bijoutiers établis dans la circonscription.

.Chavagnat, Amable Lemaître, Loiseau-Pinson et

Dujarrier, leur influence sur les nombreux ouvriers

avec lesquels ils étaient en relations. J'apportais,

moi, le concours de mes amis, mon activité et ma

bonne volonté.

: Plusieurs sous-comités se formèrent spontané-

^ ment dans nos diff'érents quartiers. Tous accep-

^* tèrent sans diflîcuUés la direction du Comité que

[ nous avions constitué et lui rendirent de sérieux

! services.

Antonin Dubost ne faisant pas partie des élec- ' teurs de la circonscription, ne put faire partie du

comité; mais, très lié avec Bancel qui avait élu [ domicile chez lafT»! assista à un grand nombre do

! réunions et prêta constamment à nos travaux le

I îoncours le plus empressé.

Après une sérieuse étude de la direction qu'il

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convenait de donner à nos travaux, le confite décida, qu'avant d'ouvrir la série des réunions purement électorales, il importait de présenter encore une fois Bancel au public dans une grande solennité littéraire.

Presque chaque dimanche l'Association philotechnique réunissait, en 1869, dans les salles les plus vastes de Paris, un public nombreux, qui venait applaudir les orateurs célèbres de cette époque. Saint -Marc Girardin, Ad. Crémieux, Jules Favre, Jules Simon, Eugène Pelletan, avaient traité dans ces grandes réunions publiques les questions les plus intéressantes de morale, d'art et de littérature.

Il était nécessaire, à notre avis, pour le succès de notre entreprise, que Bancel pût s'y faire entendre et qu'il lui fut possible de faire ainsi la preuve qu'il avait droit, à tous les points de vu«, au premier rang parmi les orateurs éminents et (jopulaires de ce temps-là.

Le comité nous chargea, Cléray et moi, de nous entendre avec M. Yung, aujourd'hui directeur de la Revue des Cours et Coyiférences littéraires^ qui représentait l'Association philotechnique et qui ^

avait reçu mission d'organiser les conférences faites au nom de cette association.

Après quelques difficultés, venues sans doute de

l'élection BANCEL , 31

ce que les orateurj ordinaires professaient des opinions démocratiques moins accentuées que celles de Bancel, nous finîmes par nous entendre.

Cléray, dont Tardeur et le dévouement étaient sans pareils, qui avait, en outre, un talent et un tact tout particuliers pour diriger une campagne électorale, Cléray, sans tenir compte des pertes pécuniaires qui pourraient en résulter pour lui, loua la presque totalité de la salle de tht^âtre du Châtelet, où la conférence devait avoir lieu, afin que les billets fussent uniquement placés parmi les habitants de la troisième circonscription électorale. Il jugea avec raison que c'était là un puissant moyen de propagande et il n'hésita pas à accepter toutes les responsabilités et à subir toutes les conséquences qui pouvaient en résulter. .

Les billets furent presque tous places comme il l'espérait. Néanmoins, il eut à faire un sacrifice d argent assez important; sacrifice qui ne fut que le prélude de ceux plus considérables qu'il fit plus tard avec le même dévouement.

La réunion du Châtelet attira une foule énorme.

Personne n'ignorait que Bancel avait été représentant du peuple, qu'il avait été proscrit en 1851, que ses succès, comme conférencier, avaient été en Belgique sans précédents, qu'il était candidat à la députation contre Emile Ollivier, qu'il avait

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provoqué un véritable enthousiasme dans les réunions de la rue Cadet et de la rue des Fontaines.

C'était beaucoup plus qu'il n*en fallait pour exciter la plus vive curiosité.

La salle du Châtelet était comble ; pas une place n'était vacante quand la séance fut ouverte.

Montanier avait reçu du comité la mission de présider la réunion. Murât et moi nous remplissions les fonctions d'assesseurs.

La préfecture de police avait envoyé M. Leroy de Keraniou, commissaire, assisté d'un secrétaire pour surveiller l'assemblée, pour intervenir auprès du bureau et, au besoin pour dissoudre la réunion s'il trouvait que les opinions exprimées par l'orateur étaient subversives.

La conférence était faite au profit des écoles professionnelles de jeunes filles. Bancel avait pris ' pour sujet : Le génie de Corneille. Dès les premiers mots, il avait provoqué les plus chaleureux applaudissements. « En me trouvant après tant d'années » d'absence, avait-il dit, au milieu de cette assem- » blée de Français, mes chers compatriotes, je me » sens profondément ému et je ne me souviens » plus que j'ai été exilé. »

Quand les applaudissements qui avaient accueil les paroles que je viens de citer, et qui, si elles n sont pas textuelles, rappellent au moins d'une ms

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nière exacte la pensée qu'elles voulaient exprimer, Bancel commença sa conférence. Rien ne saurait rendre l'effet produit par son éloquence chaleureuse et convaincue. Son triomphe était complet. Tout marchait de la façon la plus régulière et la plus correcte, lorsque une allusion à Victor Hugo ayant soulevé un tonnerre d'applaudissements, le commissaire de police se leva et déclara la réunion dissoute.

Après une minute de stupéfaction, causée par cette maladroite intervention de l'autorité, les acclamations sympathiques à l'adresse de Bâncel redoublèrent d'intensité et se prolongèrent jusqu'à ce que la salle fut complètement évacuée.

« Merci mille fois, Monsieur, dit Murât à M. de » Kéraniou, qui était à côté de lui, votre inter- » vention donnera à Bancel, aux prochaines élec- » tions, plus de deux mille voix. »

a C'est possible, répondit le commissaire ; mais » je dois obéir aux ordres que j'ai reçus de mes » chefs. »

Après cette conférence du Chàt^ilet, commencèrent les réunions électorales auxquelles furent convoqués tous les électeurs de la circonscription, première eut lieu à la salle de la Redoute, rue

an-Jacques-Rousseau, en présence de mille à

ize cents personnes. Cette réunion inaugurait la

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loi de 1868 sur les réunions publiques. Je fus chargé de la présider et c'est avec quelque peine que le bureau put être constitué. Cependant, sur ma demande, deux citoyens de bonne volonté consentirent.à servir d'assesseurs. Il était évident que la nouvelle loi inspirait une grande défiance. Cléray seul, parmi les membres du Comité, assistait à cette séance. Tous nos collègues étaient occupés ailleurs. Mais Cléray insista pour ne pas prendre place au bureau. Il s'installa au fond de la salle avec quelques amis dévoués, dans le but d'encourager l'orateur, en provoquant les applaudissements si cela était nécessaire; mais à notre grande satisfaction cela fut complètement inutile.

Incapable de faire un discours, hostile à l'usage des harangues inutiles, je bornai mon éloquence à présenter la candidature de Bancel aux électeur*s.

« Messieurs, dis-je » ; mais à ce mot je fus interrompu par deux ou trois auditeurs qui entendaient que l'on dît : Citoyen, et non Monsieur. « Soit, répondis-je, cette appellation est loin de me déplaire. »

Et je repris:

'( Citoyens, le comité électoral que je représente ^ » ici, m'a chargé de présentf^r à vos suffrages le » citoyen Bancel. Vous allez entendre sa profession » de foi. Je vous prie de l'écouter avec attention et

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» sans l'interrompre. Si vous avez quelques ques- » lions à lui adresser, la parole vous sera donnée » après son discours. Jusque là- conservez le plus » grand calme. Il importe que nous prouvions à » nos détracteurs, par la dignité de notre attitude, » que nous sommes véritablement mûrs pour la » liberté. »

Mes conseils furent écoutés. Bancel fit sa profession de foi sans autre interruption que celle du commissaire de police, M. Lanet, qui crut devoir intervenir au moment où l'orateur exprimait Fespérance de voir succéder, à la Constitution actuelle, une Constitution véritablement démocratique donnant satisfaction à nos plus chères aspirations.

« Monsieur le Président, me dit le commissaire de police, je suis obligé devons faire remarquer que Torateur attaque la Constitution. »

Bancel avait entendu.

« Monsieur le commissaire se trompe, dit-il, » avec la plus extrême politesse, je n'ai aucun dé- » sir, je l'affirme, de dépasser les limites qui me » sont tracées : mais Monsieur le commissaire sait, y> comme moi, que la Constitution est perfectible ; w et je lui demande si, la Constitution étant perfec- » tible, il ne nous est pas permis d'exprimer l'es- » poir qu'elle sera modifiée dans le sens que j'ai » indiqué? »

M. Lanet parut touché de la forme courtoise dont Bancel s'était servi et n'insista pas davantage.

Bancel reprit la parole et termina sa profession de foi, sans nouvelle interruption, au bruit des applaudissements unanimes de rassemblée.

Je demandai aux membres de la réunion sMls désiraient poser quelques questions au citoyen Bancel.

lïéligon et Amouroux, deux orateurs célèbres des réunions publiques, demandèrent la parole. Amouroux l'obtint le premier ; mais au lieu de poser une question au candidat, il commençait à exposer sa profession de foi et à l'opposer à celle de Bancel, quand je l'interrompis.

« Permettez-moi, citoyen, lui dis-je, de vous » faire observer que nous vous avons réunis pour » vous présenter le citoyen Bancel, qui est le seul )^ candidat patronné par le comité que je repré- » sente. Nous avons loué cette salle, vous le savez, » dans le seul but de vous le présenter et de vous » le faire entendre. Nous sommes chez nous, et » nous croyons qu'il est raisonnable et juste, » qu'étant chez nous et qu'étant responsables de ce » qui se fait ici, nous restions absolument maîtres » de régler Tordre du jour. Je vous déclare donc » que je lèverai la séance, à mon grand regret, » mais sans hésitation, si l'assemblée voulait s'oc-

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» cuper d'autre chose que de ce qui fait l'objet » même de cette réunion. Je demande, encore une » fois, si quelqu'un désire poser une question au » citoyen Bancel ? »

Amouroux accepta sans rien dire les observalions que je lui faisais et renonça à la parole. Les assemblées populaires n'avaient pas encore pris, en ce temps-là, la déplorable habitude de désigner le président et les assesseurs, sans tenir compte de ceux qui avaient organisé la réunion, loué la salle de leurs deniers et choisi les questions qui devaient être mises en délibération, désorganisant tout, sans rime ni raison, et excluant ainsi de la direction des débats et quelquefois même expulsant de la réunion ceux qui, ayant payé la location, étaient véritablement chez eux.

Néanmoins je fus obligé d'insister et de répétera Héligon et à M. Durier avocat, ce que j'avais dit à Amouroux.

M. Durier parut même beaucoup plus froissé de ma déclaration, je le constatai à regret, que les citoyens Héligon et Amouroux.

Quoi qu'il en soit, la séance fut excellente et le succès de Bancel complet.

D'autres réunions furent successivement organi-

ées. Elles eurent lieu à la salle Molière, passage

du Saumon, à la Redoute et chez Chavagnat. Elles

furent présidées, tour à tour, par Montanier, par Tirard et par moi. Toutes eurent le même résultat. Il était évident que Bancel marchait à un véritable triomphe.

Le comité avait pensé qu'il serait convenable d*inviter M. Emile Ollivier à venir, dans une de nos réunions électorales, se faire entendre contradictoirement avec Bancel. A cet effet, une commission do cinq membres, dont je faisais partie, avait été chargée de voir M. E. Ollivier et de s'entendre avec lui. Le futur ministre demeurait alors, si mes souvenirs sont bien exacts, rue Saint-Guillaume.

La réception qu'il nous fit fut glaciale. Il eut constamment pendant que nous lui parlions, l'attitude d'un homme qui croit qu'on lui tend un piège. C'est vainement que nous lui fîmes observer que pour cette réunion les convocations pourraient être faites, en commun, par son comité et par le nôtre. « J'arrive de province, dit-il, je n'ai pas encore de comité ; d'ailleurs, je n'accepte pas votre proposition. »

Ce que désirait M. E. Ollivier, pour ce débat contradictoire : c'était une assemblée composée de . sénateurs, de députés, de conseillers d'Etat, de grands dignitaires de tout ordre. C'est inutilement que nous lui fîmes remarquer qu'il s'agissait d'une réunion électorale, intéressante uniquement pour

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les électeurs ; il n'en démordit pas, et nous fûmes obligés de renoncer à notre projet.

Quelques jours après notre visite, il donna à son tour, dans la salle du Châtelet, une réunion composée de personnes choisies généralement en dehors de la troisième circonscription.

Cette réunion attira aux abords du théâtre une foule considérable, qui, ne pouvant pénétrer dans la salle, stationna toute la soirée sur la place du Châtelet. L'intervention trop vive des sergents de ville amena une forte bagarre et termina cette soirée par une véritable émeute.

Le comité travaillait toujours avec la plus grande ardeur. Une permanence avait été établie rue du Temple. On y recevait toute la journée les électeurs qui venaient pour leur propre compte et les délégués des sous-comités qui avaient reçu mandat de prendre, auprès du comité, les renseignements nécessaires à la régularité de la marche de nos opérations. On y examinait et on y modifiait, au besoin, les affiches et les circulaires que Massol, H. Brisson et Spuller, principalement Spuller, avaient rédigées. On s'y occupait de la confection des bulletins de vote, du choix des individus qui seraient chargés de les distribuer, de tout ce qui constitue la cuisine électorale. Chaque membre du comité et des sous-comités agissait, en outre, au

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dehors, sur ses amis, pour les pousser à an des adhésions nouvelles et à exciter le zôli électeurs trop tièdes. Les journaux n'étaier négligés. La plupart des organes de la presa mocratique nous avaient gracieusement prét( concours dès le début de la campagne ; mais il utile de ne pas laisser refroidir leur ardeui Temps et le journal de M. E. de Girardin n'a: pu être gagnés à notre cause. Le Temps hé; Son directeur M. Hébrard spirituel sceptiqut jourd'hui sénateur républicain, attendait, pc décider, de pouvoir se rendre compte de l'effe produirait son adhésion sur ses lecteurs liabi Très Hé avec la plupart des membres du comii ne cessait de le harceler; mais sans le me succès. « J'attends, disait-il en riant, que la r Sentier se soit prononcée. » On le traitait de tionnaire, d'orléaniste, d'homme sans princip riait et ne se Tâchait jamais. Très aimable, au personne n'aurait voulu sérieussment lui être gréable. Il se décida, enfin, la veille ou l'a veille de l'élection et se prononça pour Ban n'en fut pas de même de M. de Girardin, tout instances furent inutiles.

1 Vous vous trompez étrangement, dit-il ui n à Cléray et à moi, votre candidat n'a a » chance. Il est inconnue Paris, tandis qu'

l'élection bancel 41

» OUivier est connu de tout le monde, que sa va- » leur est appréciée comme elle le mérite. La cam- » pagne que vous faites est une campagne folle qui » ne peut aboutir. »

Pour toute réponse Cléray prit dans son portefeuille quatre billets de mille francs, et les plaçant sur la table de M. de Girardin : « Je vous parie, dit«il, quatre mille francs que Bancel sera nommé, d

M. de Girardin haussa légèrement les épaules, mais ne tint pas le pari.

Je n*ai pas connu de caractère plus droit que celui de Cléray. Les détours, les tergiversations lui étaient inconnus. On lui a reproché quelquefois d'être un peu vif; mais cette vivacité était l'expression môme de sa franchise et de sa loyauté. S'il a adressé, par hasard, quelques rudes paroles à certains individus, c^'est que ces individus avaient blessé ses sentiments d'honnêteté et qu'il ne savait pas déguiser sa pensée. On ne saurait trop estimer les hommes qui lui ressemblent, et on ne saurait trop regretter que le nombre n'en soit pas plus grand.

Le jour de l'élection fut un jour de vives émotions pour les membres du comité. Quelques-uns, envahis par un pessimisme soudain, étaient inquiets et craignaient une déception. Qui sait, disaient-ils, ce qui peut arriver ? Le gouvernement dispose de

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tant d'influences et de tant de ressources de toutes sortes, qu'il est bien permis d'avoir quelque inquiétude. Les autres, Gléray en tête, étaient pleins d'assurance et d'espoir. ^

La journée fut employée à surveiller les sections, à s'assurer que les distributeurs de bulletins de vote étaient bien à leur poste, à étudier tous les indices qui pouvaient faire prévoir la nature du résultat.

L'heure du dépouillement du scrutin arriva enfin. Le comité réuni rue du Temple pour centraliser les votes des sections, fut bientôt assuré que la victoire était complète, si complète, que toutes les prévisions et toutes les espérances étaient dépassées. Sur 36,073 électeurs qui avaient pris part au vote, Bancel avait obtenu 22,848 suffrages et E. 01livier 12,848. Dix mille voix de majorité, c'était une véritable déroute pour nos adversaires. '

Ce résultat annoncé à la foule, qui stationnait sous les croisées du comité, fut accueilli par des transports de joie et par des applaudissements sans nombre.

Le parti républicain eut le droit d'être fier ; il avait ce jour-là fait subir au gouvernement impérial une cruelle et irréparable défaite. m

Le lendemain à la première heure je reçus la visite de Cléray. « Notre victoire est complète, » me dit- il, il faut maintenant payer sans le

L*ÉLECTION BANGKL 43

» moindre retard les fournisseurs, imprimeurs, af- » ficheurs et distributeurs, il faut que tout soit fait « grandement, rondement. Il ne faut pas, après » notre succès, laisser une minute la moindre des » choses en souffrance. » Je lui fis observer que les fonds recueillis par la souscription n'étaient pas encore rentrés, que nous ignorions, encore le montant des sommes souscrites, que dans le cas, très probable, où ces sommes seraient insuffisantes, il conviendrait de s'entendre avec nos collègues sur les mesures à prendre en commun. « Ne nous oc- » çupons pas de cela, dit-il, payons d'abord, nous » verrons après. »

Nous nous rendîmes chez lui. M'^o Cléray, aussi républicaine et aussi dévouée que son mari, nous remit sans sourciller une somme de cinq mille francs avec laquelle les fournisseurs furent complètement soldés dans la matinée.

Comme je l'avais prévu, la souscription fut insuffisante. L'élection terminée, l'ardeur électorale calmée, on ne songea plus à l'appel des fonds, et Cléray ne rentra jamais dans une grande partie de la somme qu'il avait avancée. Il accepta très généreusement ce sacrifice, comme il en avait accepté bien d'autres, non seulement sans se plaindre, mais avec la satisfaction d'ôtre utile à la cause républicaine.

Après avoir payé les fournisseurs, nous fîmes

FllANC-MAÇONNERIË

LE PRINCE LUCIEN MUllAï

En 1861, le prince Lucien Murât, Grand-Maître de la Maçonnerie française, arrivant au terme du mandat que les Maçons lui avaient confié, allait être soumis aux chances de la réélection. Les sentiments anti-maçonniques dont il avait fait preuve pendant la durée de sa grande-maîtrise, son incapacité, le choix récemment fait par lui d'un fonctionnaire ayant le titre de représentant particulier du Grand- Maître, fonctionnaire auquel il allouait, sans aucun droit, un traitement de 9,000 francs prélevés sur la caisse du Grand-Orient de France, son attitude politique au Sénat, où il s'était prononcé pour le maintien des troupes françaises à

48 FRÀNG-MâÇONNERIE

Rome, étaient autant de griefs qui avaient soulevé contre lui la plupart des Francs-Maçons, notamment plusieurs vénérables ou délégués de Loges, faisant partie de rassemblée qui allait être appelée à le réélire ou à le remplacer. Un pubficiste très actif, très remuant, très assidu aux travaux des Loges, par conséquent fort connu des Maçons, M. Riche-Gardon, avait publié dans le courant du mois d'avril, dans une revue spéciale ayant pour titre : L'initiation ancienne et moderne^ un article énumérant les sujets de mécontentement des membres de Tinstitution maçonnique contre leur Grand-Maître. Cet article concluait au remplacement du prince Murât par le prince Napoléon Jérôme qui passait, dans un certain monde, pour professer des idées libérales plus conformes aux sentiments maçonniques que celles du dernier Grand-Maître.

A cette époque d'arbitraire, la Maçonnerie française ne croyait pouvoir exister qu'à la condition d'avoir à sa tête un personnage puissant, parent ou ami du souverain. C'était là une condition douloureuse, révoltante pour la dignité des Francs-Maçons ; mais acceptée avec résignation par le plus grand nombre. En cet état-, la candidature du prince Napoléon ne pouvait manquer de trouver rapidement 4^3 adhérents.

Lfi PBINGiC LUGIBN MURAT 49

De son côté le prince Lucien Murât, très résolu à ne rien négliger pour obtenir le renouvellement de son mandat, encouragé énergiquement dans cette voie par M. Rexès, son représentant particulier, dont l'influence et les intérêts allaient être gravement compromis si le prince Napoléon était élu, le prince Murât, résolu à lutter par tous les moyens, commença par frapper de suspension ceux qu'il accusait de diriger la campagne d'opposition qui lui était faite.

Le 2 mai, deux décrets, signés du Grand-Maître et contresignés par M. Rexès, suspendirent : 1<> Le journal Vlnitiaiign ancienne et moderne ; 2® le rédacteur de cette publication, M. Riche-Gardon ; 3° la Loge Le Temple des familles dont Riche- Gardon était le vénérable. Les motifs invoqués pour ces suspensions étaient des plus étranges. M. Riche-Gardon et son journal étaient frappés pour avoir, dans l'article dont j'ai parlé plus haut, énoncé des faits auxquels étaient attribués un caractère et un esprit anti-maçonniques, et pour avoir été irrespectueux pour le Grand-Maître en se permettant de discuter ses actes. La Loge Le Temple des familles était suspendue pour un motif tout aussi étrange. Les Maçons qui composaient cet atelier étaient privés de leurs droits maçonniques parce qu'ils étaient soupçonnés de partager

50 frang-màconnerie

les sentiments et les idées de leur vénérable. Un autre décret publié le 14 du même mois, était précédé d*un long rapport de M. Rexès contenant, entre autres choses, les allégations suivantes. Je copie textuellement :

«... On m'a appris qu'à Paris un comité s'était » organisé dans le but :

» 1° De déclarer que le prince Grand-Maître, » ayant voté au Sénat pour le maintien des troupes » françaises dans Toccupation de Rome, avait ainsi f> implicitement montré qu'il n'était pas dévoué » aux intérêts de la Maçonnerie et devait être rem- » placé comme Grand-Maître.

» 2° Qu'il fallait rechercher des signatures de » Frères adhérents à cette résolution, et lors- » qu'elles seraient un peu nombreuses, aller de- » mander au prince Napoléon une déclaration » d'acceptation, s'il était élu. Les signatures ayant » manqué, on s'est borné à dire à tout le monde » qu'on avait vu ce prince, qu'il acceptait, que » d'ailleurs s'il n'acceptait pas on trouverait » d'autres candidats, et que le plus pressé était de » renverser l'administration.

» Le comité a eu des séances chez le frère Allard, » vénérable de la Loge la Fraternité des peuples ; » il comptait dans son sein les Frères Riche-Gar-

» don, Fauvety, Senget, Delaplanche, Delacour,

» Caubet, Heyman et quelques autres. Ces Frères, » me dit-on, se seraient déjà partagé les fonctions » au sein de la future administration.

» Ce comité compte encore comme adhérents, » dans les Orients de la province, indépendamment » des Frères nommés dans le cours de ce rapport, » les Frères Gelet (de Lyon), Ilermitte (de Bor- » deaux), Vermont (de Rouen) et quelques autres » moins connus.

»... Cette intrigue a trouvé dans quelques cen- » très, comme adhérents naturels des Frères déjà » désignés depuis longtemps à l'attention du Grand- » Maître, ou par leur caractère turbulent, ou par » leur résistance habituelle aux principes de hié- » rarchie et de subordination, ou par une oppo- » sition de parti pris, à toute mesure du gouver- » nement maçonnique, ou par des opinions poli- » tiques leur assignant une place à part dans le » monde profane : enfin, parmi tous ceux qui, à » toutes les époques et dans tous les milieux, jouent » le rôle de dissolvants. . . »

M. Rexès demandait, pour conclure, que les maçons, signalés dans son rapport, fussent suspendus, afin que la majesté de l'assemblée qui devait procéder à l'élection du Grand-Maître ne

52 FRANG-MAÇONNBRIE

fût point troublée par lear présence. Il demandait, en outre, que Tordre formel fût donné au président de rassemblée, « de ne permettre Tintroduction d*aucun incident, sous aucun prétexte et de lever la séance au moindre désordre ». Le Grand-Maître, adoptant les propositions de M. Rexès, suspendit de leurs fonctions les Maçons dont les noms suivent: Heyman et Hermitte, membres du Conseil du Grand-Maître ; AUard, vénérable de la Loge la Fraternité des Peuples ; Fauvety, vénérable de la Loge Renaissance ; Senget, vénérable de la Loge la Sincère Amitié \ Caubet, vénérable de la Loge Rose du Parfait silence ; Delaplanche, vénérable de la Loge L'Étoile Polaire ; Delacour, membre actif de la Loge Rose du Parfait Silence ; Jouaust, secrétaire de la Loge la Parfaite Union^ de Rennes; Vasselin, orateur de la Loge la Triple Unités de Fécamp ; Vermont, membre de la Loge la Parfaite Egalité^ de Rouen.

Ces mesures, plus maladroites encore que rigoureuseSy exaspérèrent au plus haut point le public maçonnique. Les injures et les mensonges contenus dans le rapport de M. Rexès furent assez vertement relevés. Pour ma part, j'adressai aux membres de l'assemblée qui allait être appelée à élire le nouveau Grand-Maître, la protestation suivante :

« Très chers frères, je dois à ma dignité ; je dois » à la Loge la Rose du Parfait Silence, qui pendant » cinq ans m*a fait l'honneur de me désigner pour » diriger ses travaux et que j'ai représentée pen- » dant sept ans au Grand-Orient de France, je dois » à l'Assemblée législative souveraine en dernier » ressort, puisque le Grand-Maître lui-même va » être apprécié et jugé par elle, par voie d'élec- » tion, de protester de toute mon énergie contre » le rapport précédant le décret du Grand-Maître, » en date du 14 courant, et contre le décret lui- » même, qui suspend de leurs fonctions et de leurs » droits maçonniques plusieurs vénérables ou dé- » légués de Loges, parmi lesquels je me trouve.

» Je dois à l'assemblée de lui désigner le rapport » comme constituant une manœuvre électorale » exercée la veille de l'élection du Grand-Maître, » à l'aide de l'injure, du mensonge et de la dénon- » dation.

» En ce qui me concerne, j'appuie cette proies- » tation de ce qui suit :

» Je déclare sur l'honneur que le prétendu com- » plot découvert et dénoncé à la Franc-Maçonnerie, » à l'autorilé et au public, par le Frère Rexès, n'a » jamais été connu de moi.

» Que j'ignorais complètement les diflférents faits » signalés dans le rapport de ce Frère.

» Que je n'ai jamais eu de ramifications d'aucune » SOI te avec les journaux qui se sont occupés de » la prochaine élection du Grand-Maître.

» Que je n'ai assisté chez le Frère Allard à » aucune réunion, ce qui du reste aurait été par- » faitement légal, les électeurs ayant bien le droit, » il me semble, de s'entendre sur les candidatures » proposées :

» Que, par conséquent, en ce qui me concerne, » la dénonciation gratuite et injurieuse de la dis- » tribution des fonctions est aussi fausse qu'ab- » surde.

» Je déclare de la manière la plus formelle, que » je repousse les insinuations relatives au carac- )) tère de ceux que le Frère Rexès appelle les » meneurs, comme injurieuses et attentatoires à » notre dignité.

» Je signale particulièrement à votre attention, » comme étant de nature à constituer un délit » contre la morale, les passages du rapport con- » cernant les opinions politiques des prétendus » coupables, et qui tendent à nous désigner à nos » Frères et à l'autorité civile comme factieux.

» JVstime que ces manœuvres doivent avoir » pour résultat d'annuler en droit l'élection du » Grand-Maître actuel, s'il était réélu.

» Adéfautde vérité dans les faits allégués, si je

f » cherche le véritable motif de ma suspension, je

» le trouve dans la conviction où Ton était, avec » raison, je Tavoue :

» 1° Que j'aurais voté contre l'indemnité annuelle » de 9,000 francs accordée au Frère Rexès ;

» 2'' Que, pour des considérations d'un ordre » élevé, mon vote n'aurait pas été acquis au prince » Lucien Murât.

» Or, des opinions qui se seraient traduites à » rassemblée par des votes, ne peuvent devenir, » contre ceux qui les manifestent, des motifs de » répression.

» J'en appelle donc avec confiance, à l'Assem- » blée, la suppliant, pour l'honneur de la Franc- » Maçonnerie française, d'aviser au plus tôt, en » présence d'actes qui , en plein dix-neuvième » siècle, attentent à la liberté de conscience, à la » souveraineté des Loges et à l'inviolabilité de j) leurs députés.

» C'est plein d'espoir en sa haute sagesse que je » la prie de croire à l'expression de toute ma con- » sidéralion et à mon profond respect. »

Jusqu'au jour où fut publié le décret du 14 mai, je n'avais assisté à aucune réunion ayant pour but de préparer l'élection du Grand-Maître. Mais le jour même où fut publié ce décret, les Maçons sus-

pendus, résidant à Paris, se réunirent, avec quelques-uns de leurs collègues non suspendus, chez Fauvety, rue de la Michodière, pour s'entendre sur la ligne de conduite qu*il convenait de suivre, pour répondre aux provocations du prince Murât et de M. Rexès.

Plusieurs réunions eurent lieu successivement et dans presque toutes ces réunions, Timmense majorité des Maçons présents fut favorable à l'élection du prince Napoléon. Fort hostile à toute combinaison ayant pour objet de placer la Franc-Maçonnerie sous la tutelle gouvernementale, fort mal disposé, en outre, pour tout ce qui appartenait de près ou de loin à la famille Bonaparte, je protestai, avec la plus grande énergie, contre un pareil choix.

Un soir, m'ëtant prononcé avec plus de force encore que de coutume contre le prince Napoléon, je fus \ivement interpellé par mes collègues, qui me reprochèrent mon indiscipline et mon manque de sens politique. Quelques-uns môme prétendirent, avec une légèreté surprenante chez des hommes intelligents, que quiconque n'était pas avec eux était contre eux, et que, par conséquent, si je n'étais pas pour le prince Napoléon, c'est que j*étais pour le prince Murât. Cet argument portant absolument à faux, n'était guère fait pour me convaincre. Mais

l'insistance unanime de mes collègues, pour la plupart desquels j'avais la plus grande estime et dont quelques-uns étaient mes amis, me causa une vive inquiétude. Je me demandai si la prétention d'avoir seul raison, d'avoir seul un jugement infaillible n'était pas de Toutrecuidance , si, en persistant dans mon opposition, je ne desservais pas sottement sans m'en douter, la cause que je croyais servir. De vieux lutteurs républicains, entre autres Raisant, le compagnon et l'ami d'Armand Barbes, sous le règne de Louis Philippe, Raisant, qui avait subi dix ans de captivité pour l'amour de la République, m'engageaient instamment à céder et à ne pas me séparer de mes amis. Une circulaire aux Maçons, ou une adresse au prince pour lui offrir la candidature, mes souvenirs ne sont pas bien exacts sur ce point, devait être signée dans cette soirée. Mes collègues désiraient en fînir et insistaient de plus en plus pour me décider. Je résistais toujours. Enfin, las de lutter, harcelé de toutes parts, doutant de ma raison, j'apposai, avec la plus grande répugnance, ma signature à côté de celles de mes amis.

Mais, cette concession arrachée au trouble de mon esprit, me laissa une telle inquiétude, un remords tellement vif, qu'une demi-heure après, à peine rentré chez moi, j'écrivais à Fauvety : « J'ai » agi ce soir comme un soldat prussien ; j'ai emboîté

58 FRANC-MAÇONNERIK

» le pas de mes amis sans tenir compte des senti- » ments de révolte qui bouillonnaient en moi. J'ai » eu tort. Veuillez, je vous prie, effacer ma signa- » ture du document que nous venons de signer. » C'est une affaire de conscience ; mes amis ne sau- » raient m'en vouloir. »

Fauvety était un homme de conscience et de cœur, il fit ce que je lui demandais. On se passa de ma signature, et il ne fut plus question entre nous de cet incident qui m'avait mis en désaccord pour la première fois, avec des collègues pour lesquels j'avais la plus vive affection. Je restai l'adversaire résolu du prince Murât ; mais je ne pus jamais mo résoudre à appuyer la candidature du prince Napoléon.

C'est de cette soirée que date ma liaison avec i

Massol. Bien que n'appartenant comme membre i

actif à aucune Loge, Massol assistait souvent à nos réunions chez Fauvety, avec lequel il était intime- ment lié. Par discrétion il ne prit aucune part à la discussion qui eut lieu entre mes collègues et moi. Mais je compris à son attitude qu'il approuvait ma résistance. Je lui fis connaître le lendemain matin la résolution définitive que j'avais prise et il applaudit aux sentiments qui avaient inspiré ma lettre à Fauvety. Je le décidai peu de temps après à se faire affilier à la loge Renaissance. 11 prit promptement

goût aux travaux maçonniques et ne tarda pas à jouer au sein du Grand-Orient un rôle important. Pendant près de quinze ans nous fûmes dans la Franc-Maçonnerie des amis inséparables, défendant les mêmes thèses, soutenant les mêmes luttes, partageant les mêmes amitiés et les mêmes antipathies. Sa mort seule mit un terme à notre liaison. La campagne en faveur du prince Napoléon, menée vivement par ceux qui Tavaient entreprise, trouva un auxiliaire inattendu dans M. Kunemann, conseiller à la cour d'Alger. M. Kunemann était alsacien. Il passait pour être sincèrement républicain, malgré son intimité avec le prince Napoléon. C'était un homme intelligent, instruit et doué d'une grande finesse. Il fut présenté aux Maçons qui préparaient l'élection du Grand-Maître par son frère' Eugène. Il ne connaissait point la plupart des personnes avec lesquelles il venait d'être mis en relations : mais il se lia très rapidement avec elles, et devint

: bientôt une sorte de trait d'union entre le prince et

I ceux qui patronnaient sa candidature.

I Malgré les hésitations du prince Napoléon, il fut

bientôt à peu près certain que son élection était

>^ assurée. Aussi, le prince Murât redoubla-t-il d'ef-

forts, de violence et de maladresses, pour tenir tête à ses opposants. Le lundi 20 mai, première séance de l'assemblée qui devait élire le Grand-Maître, la

60 FBANC-MAÇONNBRIK

réunion fut très agitée ; par suite d'une proposition tendant à confier à l'assemblée seule la vériÛcation des pouvoirs des membres qui devaient la composer. L'administration ayant été battue sur cette question, le prince Murât comprit que 1a majorité lui échappait. 11 empêcha la séance du lendemain et décréta que l'assemblée ne se réunirait que le vendredi suivant, espérant ainsi donner aux esprits le temps de se calmer. Une exception fut faite en faveur des commissions émanées des bureaux, sauf celle qui avait été nommée pour la vérification des pouvoirs, le Orand-Mattre prétendant avoir seul avec son conseil le droit de se livrer à cet examen ; toutes les autres commissions furent autorisées à continuer leurs travaux. « Des rae- • sures seront prises, disait en outre le décret, s pour que les membres de l'assemblée seuls entrent au Grand-Orient. »

Par ordre du prince Murât, les Maçons suspen- Lis, dont l'influence pouvait être redoutable, furent 1 eSet, étroitement surveillés et les portes de Hôtel de la Franc-Maçonnerie leur furent absolulent interdites. Le concierge du Grand-Orient et 3 employés subalternes de l'administration dumt veiller avec soin à ce qu'aucun d'eux ne pût ënétrer, même dans la cour de l'Hdtel de la rue adet. Peine inutile; dans la soirée, l'assemblée se

fc réunit dans ses bureaux, ainsi qu'elle y était auto-

I risée, et procéda par déclaration signée de chaque

I membre, à l'élection du Grand-Maître. Pendant

que rassemblée se livrait à cette opération, le prince Murât et ses collaborateurs, perdant tout bon sens et tout sentiment des convenances, voulant empêcher à tout prix l'élection d'avoir lieu, n'hésitèrent pas à appeler à leur aide les agents de la police impériale, pour expulser des locaux maçonniques, les Maçons qui avaient été régulièrement convoqués et qui, en réalité, étaient chez eux. Mais ceux-ci, loin d'être intimidés par ce déploiement de forces, s'enfermèrent dans la salie de ; leurs réunions et nommèrent, à l'unanimité moins

' une voix, le prince Napoléon, Grand-Maître de la

Maçonnerie française.

f^ Les agents, ne comprenant rien à ce qui se pas-

sait, doutant de leur droit à intervenir en pareille matière, se bornèrent à stationner dans la salle des Pas-Perdus et dans les couloirs ne sachant à quoi se résoudre.

L'élection du Grand-Maître ayant eu lieu dans

les bureaux et par déclaration signée, c'est-à-dire

I dans une forme inaccoutumée, fut sanctionnée le

23 mal, à Tunanimité des voix, dans une séance

solennelle à laquelle assistaient 91 membres de

l'assemblée.

6i ' FRANC-MAÇONNERIE t

Cette séance avait été tenue par suite de la promesse verbale faite à son conseil par le Grand- Maître, de rapporter le décret du 21 mai qui pri rogeait les réunions Jusqu au vendredi 24 du même mois.

Le nombre total des Maçons appelés régulièrement dans cette session à prendre part au vote, c'est-à-dire ayant rempli toutes les formalités et prêté le serment réglementaire, était de 136. La majorité hostile au prince Murât était donc considérable. Il convient encore de remarquer que, parmi les membres de rassemblée qui n'avaient pas assisté à la séance, il y avait vingt et un membres du conseil du Grand-Maître et sept officiers d'honneur, tenant ce titre du prince Murât lui-môme.

Poussant la folie jusqu'à la dernière limite, le i

Grand-Maître et M. Rexès ne se tinrent pas pour battus. Sur leurs instances le préfet de police prît le jour même où Télection avait été solennellement sanctionnée, l'arrêté suivant :

« Nous, Préfet de police ;

» Vu les renseignements qui nous sont parvenus ;

» Considérant que l'élection d'un Grand-Maître D de l'ordre maçonnique donne lieu à une agitation » de nature à compromettre la sûreté publique ;

» Arrêtons ce qui suit :

» Il est interdit à tout Franc-Macon de se réunir » pour procéder à l'élection d'un Grand-Maître » avant la fin d'octobre prochain.

» Paris, le 23 mai 1861.

» Signé: Boitelle. »

Cet arrêté préfectoral fut affiché dans la cour de l'hôtel du Grand-Orient, et dans la salle des Pas- Perdus, au grand ébahissement des Maçons qui voyaient, pour la première fois, l'autorité civile intervenir dans leurs affaires.

L'ukase de M. Boitelle fut immédiatement suivi de deux décrets du prince Murât, contresignés par M. Rexès, déclarant, l'un : l'assemblée législative maçonnique de 1861 dissoute ; l'autre, interdisant aux Ateliers du département de la Seine de se réunir jusqu'à nouvel ordre.

Ces mesures» ridiculement arbitraires, ne satisfirent point encore le prince Murât et son représentant particulier. Voulant à tout prix se venger de leurs adversaires, ils recherchèrent avec ardeur les noms des quatre-vingt-onze membres de l'assemblée qui avaient voté pour le prince Napoléon. Ne les découvrant pas tous et n'ayant pas la patience d'attendre que la liste en fût publiée, ils frappèrent de suspension, par un décret du 29 mai, vingt-cinq

6( FRANC-UAÇONNERIB

Uaçons signales comme a.vaiit pris part à celte élection.

Le premier article de ce décret mérite d'être rappelé £n voici le texte :

« Art. 1". — Tous les Frères, quels qu'ils

■ soient, qui ont pris une part quelconque aux n réunions illégales et anti-maçonniques qui ont V eu lien dans l'hôtel du Grand-Orient sans notre M autorisation et malgré notre défense, sont décla- » rés Maçons indignes.

» Dès que leurs noms nous seront connus, et à

■ moins d'un désaveu formel de leur part, ces B Frères seront immédiatement suspendus »

Cette épitliète de Maçons indignes aurait fait bondir les intéressés, si tout ce qui se passait n'avait été absolument grotesque. Sachant bien que cette situation ne pouvait durer, et que tout le ridicule en retomberait sur lui, on riait de ce singulier Grand-Maître élu autrefois, comme on élisait encore le prince Napoléon, pour défendre la dignité et les intérêts de l'Institution maçonnique et qui, suspendant les Maçons, fermant les Loges sans rime ni raison, agissait, inconsciemment peut-être, comme aurait pu le faire l'ennemi le plus acharné de la Franc-Maçonnerie, Quelle leçon pour ceux qui croyaient que l'ordre maçonnique était ga-

ranti contre toutes les attaques s'il avait un prince àsatôte!

Pour que ce grand seigneur en arrivât à causer une telle perturbation, il avait suffi que sa vanité, son incurie et son manque de dignité fussent exploités par le désir ardent qu'avait M. Rexès de conserver au Grand- Orient son influence et son traitement. Quelles misères !

Mais les Maçons n'étaient pas encore au terme des surprises que leur réservait cette étrange administration.

Sur les instances du prince Murât, l'Empereur avait interdit au prince Napoléon d'accepter les fonctions de Grand-Maître. Le prince, après une vive altercation avec le prince Murât, quelquesuns disent à la suite d'une provocation en duel, s'était soumis à la volonté de l'Empereur et avait chargé M. E. Hubaine, son secrétaire particulier, de faire connaître sa décision par la voie de la presse. Voici la lettre de M. Hubaine :

« Monsieur le Rédacteur,

» L'élection d'un Grand-Maître de la Maçonne- » rie française donne lieu à une polémique assez » vive dans les journaux.

» A la suite des mesures prises par M. le Préfet » de police, toute discussion à ce sujet est devenue

66 FRANC-MAÇONNERIK

D inutile et ne peut qu*ôtre nuisible à TOrdre ma- J

» çonnique.

» S. A. I. Mgr le prince Napoléon a été vivement » touché des preuves de sympathie qui lui ont été » données en cette circonstance ; mais en présence » des faits qui se sont produits, le prince désire » que son nom ne soit plus mêlé à ces débats.

» Recevez », etc.

Le prince Murât et M. Rexès, bien que dépouillés moralement de toute autorité, ne s'arrêtèrent point là. On ne s'arrête pas en si beau chemin. Circulaires, brochures, calomnies, intrigues de toutes sortes furent employées en pure perte pour reconquérir le terrain perdu.

Le mois d'octobre étant arrivé et les dispositions du public restant manifestement les mêmes qu'au mois de mai, le prince Murât obtint encore, à la date du 10 octobre, un arrêté du Préfet de police renvoyant l'élection du Grand-Maitre au mois de mai 1862. Cette nouvelle immixtion de l'autorité civile dans les affaires maçonniques réveilla le plus vif mécontentement chez les Francs-Maçons.

Malgré leur impopularité et les humiliants échecs qu'ils avaient subis, Lucien Murât et M. Rexès ne pouvaient se résoudre à renoncer à leurs fonctions. Les pouvoirs du Grand-Maitre expiraient le 30 oc-

LE PRINCB LUCIEN MUBAT 67

tobre. Bon gré, mal gré, il fallait s'exécuter et abandonner la place. Forcé de se retirer, le prince Murât essaya encore de perpétuer son autorité en déléguant arbitrairement, sans aucun droit, la direction de l'Institution maçonnique à quatre de ses créatures, MM. Doumet, Janin, d'Arragon et Boubée, qu'il nomma grands-conservateurs de l'Ordre, prétendant réunir dans leurs mains tous les pouvoirs que la constitution accordait au Grand- Maître, Il adjoignit à cette commission, M. Rexès, qui conservait son titre de représentant particulier du Grand-Maître, bien que la Grande-Maîtrise fût vacante.

A la grande stupéfaction des Maçons, ces messieurs n'hésitèrent pas à accepter ce mandat, malgré l'irrégularité et le ridicule d'une pareille nomination.

Que M. Rexès s'accrochât, dans le naufrage de son ambition, à cette dernière planche de salut, cela pouvait, en raison de sa conduite passée, se comprendre aisément; mais pour MM. Boubée, Doumet, Janin et d'Arragon, qui jouissaient dans la Maçonnerie d'une certaine considération, cela ne pouvait se concevoir. Aussi furent-ils immédiatement critiqués, attaqués de toutes parts et mis dans Tirapossibilité, par les protestations qui se produisirent, de remplir le rôle qu'ils avaient accepté.

Les Maçons se préparaient à une nouvelle campagne électorale. Ne pouvant plus compter sur le prince Napoléon, ils allaient essayer de se mettre d'accord sur un nouveau candidat lorsque, le 11 janvier 1862, parut au Moniteur universel un décret de l'empereur, nommant Grand- Maître de la Maçonnerie française le maréchal Magnan, qui n'était môme pas Franc-Maçon.

Les grands-conservateurs furent chargés d'initier le nouveau Grand-Maître et de lui conférer tous les grades. Us remplirent cette mission en un seul jour, malgré la Constitution maçonnique, malgré les règlements généraux, et contrairement à toutes les traditions et à tout bon sens.

De nombreuses et très vives protestations s'élevèrent de toutes parts contre le décret de l'empereur, qui supprimait pour les Maçons le droit d'élire leur Grand-Maître, et contre les procédés anti-maçonniques des grands-conservateurs.

Mais le maréchal Magnan ayant, dans une séance solennelle, protesté de ses bonnes intentions et de ses sentiments démocratiques dans des termes qui avaient provoqué de nombreux applaudissements, ayant, en outre, relevé de leur suspension les Frères et les Loges que le prince Murât avait frappés, la plupart des Maçons se résignèrent à l'accepter pour chef.

Tout, au reste, devait être incorrect dans cette afiaire, depuis le premier jusqu'au dernier jour : le gouvernement, en intervenant sous prétexte de sûreté générale, dans des débats qui ne pouvaient en aucune façon troubler la tranquillité publique ; les Francs-Maçons, en choisissant un prince de la famille impériale pour succéder à un autre prince de la même famille, alors que la dynastie des Bonaparte n'avait rien en elle-même qui pût inspirer confiance à la république maçonnique , le prince Murât et son administration, dont tous les actes furent entachés de folie et d'arbitraire. Malgré toutes ces causes de désorganisation et de décomposition, la Franc-Maçonnerie française, prouvant une fois de plus son étonnante vitalité, ne tarda pas à reprendre activement ses travaux et à reconquérir peu à peu le terrain que lui avaient fait perdre la déplorable administration du prince Murât, ses propres fautes et la malencontreuse intervention du Gouvernement impérial.

ir

En s*appliquant à réparer les maladresses et les actes arbitraires du prince Murât, en rendant Tactivité aux ateliers et aux maçons que Tadministration précédente avait suspendus de leurs fonctions, en protestant de son dévouement à la Maçonnerie, de la ferme intention qu'il avait de travailler à la prospérité de notre Ordre et de le défendre contre toutes les attaques dont il pourrait être l'objet, le maréchal Magnan était arrivé, je l'ai déjà dit, non à faire oublier son origine comme Grand-Maître, mais è se faire accepter par la plupart des maçons.

Fier de la situation inattendue qu'il devait à sa qualité de chef suprême de la franc-maçonnerie, grandi à ses propres yeux par la dignité d'une semblable fonction, jaloux de son autorité, il se

montra, en effet, dans certaines circonstances, énergique défenseur de notre Institution. Un préfet, ayant eu la prétention d'enipôcher une Loge de se constituer dans son département, sous le prétexte qu'elle était composée d'éléments hostiles au régime Impérial, le maréchal exigea que cette Loge fût ouverte et que le préfet fût sévèrement admonesté pour s'être mêlé de ce qui ne le regardait pas.

Se considérant comme seul responsable des actes de la Maçonnerie» comme seul juge du mérite des Ateliers, fort du décret qui le nommait Grand- Maître de la Maçonnerie du Grand -Orient de France, il entendit être l'unique régulateur, Tunique souverain du domaine qui lui était confié. Devant lui, préfets et ministres durent s'incliner ; nul, quelle que fût sa fonction, ne fut autorisé à intervenir, sans son assentiment, dans les affaires maçonniques.

Après l'avoir combattu jusqu'au dernier jour en raison de sa situation auprès de Napoléon III, et en raison aussi de la façon dont il aurait été intro*duit parmi nous , après avoir été l'un des rares maçons qui volèrent contre son élection , alors même qu'il avait obtenu de l'empereur que le droit d'élire le Grand-Maître fût rendu à la Maçonnerie, je n'hésite pas à reconnaître que de tous les

Grands-Maîtres de notre temps, il fut celui qui défendit avec le plus d*autorité et d'efficacité nos intérêts et nos prérogatives contre les tentatives des pouvoirs extérieurs. Cette autorité, il la devait évidemment, pour une large part, à la grande situation qu'il avait dans TÉtat ; mais il la devait aussi à l'énergie que lui donnait l'orgueil d'être placé à la tête d'une institution honorable, dont mieux que personne , il pouvait apprécier le mérite.

Aux yeux des maçons, il tint à passer pour libéral et affecta de ne rien entreprendre sans l'assentiment du Conseil élu par les représentants des Loges. Par habileté ou par raison, il sut en maintes circonstances, contrairement à son prédécesseur, se soumettre d'assez bonne grâce à la volonté librement exprimée de la Maçonnerie. La première fois, cependant, qu'il dut céder à l'opposition qui lui était faite, sa contrariété fut extrême : Croyant ou affectant de croire, que le décret le nommant Grand- Maître s^étendait aux Loges de tous les rites, il avait, dans une circulaire datée du 30 avril 1862, mis en demeure tous les Ateliers dissidents, de venir se grouper sous la bannière du Grand- Orient de France. La circulaire visait surtout les Loges du Suprême-Conseil, le rite de Misraïm, n'ayant sous son obédience qu'un très petit nombre

d'Ateliers, ne pouvait tenir qu'une place modeste dans les préoccupations du maréchal et du frère HeuUant, Grand-Maître adjoint, son conseiller intime dans cette affaire. Le ton de ce document était comminatoire. Au milieu de phrases faisant appel à rUnion, à la Fraternité, à l'intérôt général de Tordre maçonnique, se trouvaient les lignes suivantes :

« Je n'aurai pas le regret, je l'espère, pour ar- » river au but que je me propose, d'employer des » moyens qui répugnent à mon cœur de Grand- D Maître et de maçon. La Maçonnerie française » est trop éclairée pour que j'aie besoin de lui » parler un autre langage que celui de la persua- » sion. »

Cette regrettable sommation produisit le plus détestable effet. Tous les maçons du Suprême* Conseil, tous ceux qui, au Grand-Orient, avaient souci de l'indépendance de la Maçonnerie^ protestèrent avec énergie contre les prétentions du maréchal Magnan.

Le frère Viennet, membre de l'Académie française, Grand-Commandeur, Grand-Maître du rite écossais pour la France, se distingua par son opposition.

Dans un mémoire destiné au gouvernement de Tempereur et à tous les francs-maçons, exposant la

74 FRANC-MAÇONNERIB

situation réciproque du Grand-Orient et du Suprême-Conseil, il contesta victorieusement au maréchal, que le décret impérial avait nommé exclusivement Grand -Maître du Grand-Orient de France, tout droit sur les maçons du rite écossais Il déclara nettement que l'autorité civile pouvait dissoudre le Suprême-Conseil, que, se conformant aux prescriptions des constitutions qu'ils prétendent tenir du Grand Frédéric, les maçons écossais étaient prêts à se soumettre à cette décision souveraine ; mais qu'ils n'accepteraient jamais volontairement la fusion qu'on entendait leur imposer.

« . . .Si une fusion est impossible, disait M. Vieny> net, la dissolution peut être prononcée et le der- » nier article des Constitutions de Frédéric nous » fait un devoir d'obéir sur-le-champ"": nous ne » vivons, en effet, que sous le bon plaisir du sou- » verain de notre pays. . . »

En présence des résistances qui se manifestaient, le maréchal Magnan ne se tint pas d'abord pour battu. Par décret du 22 mai 1862, contresigné par le frère Heullant, agissant illégalement comme Grand-Maître de tous les rites, il déclara dissous les pouvoirs maçonniques connus sous les noms de Suprême-Conseil, de Misraïm, et tous les autres groupes quels que fussent leurs titres, qui n'accepteraient pas la direction du Grand- Orient.

Malgré tous ses efforts, malgré la volonté de TEmpereur lui-même, qui avait manifesté à M. Viennel; son désir de voir réaliser la fusion des deux rites, les résistances venant de toutes parts et de plus en plus vives, le maréchal dut, à son grand regret, se soumettre, et considérer le décret de dissolution des Loges dissidentes, comme nul et non avenu.

Au mois de juin de cette même année 1862, un autre échec devait lui être infligé. Par suite de la mesure gouvernementale qui avait substitué la nomination du Grand-Maitre par le chef de l'État à l'élection par les délégués des Loges, rassemblée générale du Grand-Orient était appelée à modifier les articles de la constitution ayant trait à la grande-maîtrise, et à les mettre en harmonie avec la nouvelle situation faite à la Franc-Maçonnerie.

Une discussion très vive s'éleva, dès les premiers jours, sur le nom à donner au Conseil élu, qui, jusque-là, avait été désigné par le titre de Conseil du Grand-Maître.

Nous demandions, mes amis et moi, que le Conseil portât à l'avenir le titre de Conseil de V Ordre. Le Grand-Maître n'étant plus l'émanation de l'assemblée générale des délégués des Loges, il était naturel que le Conseil, élu par cette assemblée, ne

put être considéré comme un instrument à sa disposition, mais comme le véritable représentant auprès de lui des intérêts de l'Ordre.

Le maréchal Magnan, convaincu que notre projet tendait surtout à diminuer son autorité, était très opposé à cette modification.

Dans son discours d'ouverture, après avoir rendu compte de la situation matérielle et morale du Grand-Orient de France, il ajoutait :

« On paraît s'inquiéter de l'avenir et chercher » des garanties contre certaines éventualités. Pour- » quoi des inquiétudes, pourquoi diminuer le pou- » voir ? Ce serait pour moi une offense à mes in- » tentions et pour mes successeurs un jugement y> prématuré de suspicion. Le Frère qui me rem- » placera partagera mes sentiments, j'en suis » convaincu. Vos projets ne diminuent pas seu- » lement mon autorité et ma force, ils affaiblissent » ma dignité. J'en ai été profondément peiné, au » lendemain surtout des efforts que j'ai faits pour » arriver à l'unité maçonnique. Je défendrai de- » vaut l'assemblée les prérogatives attachées jus- » qu'ici au titre de Grand-Maître. Je repousserai » surtout l'établissement d'un Conseil de F Ordre à » la place d'un Conseil du Grand-Maître, inno- 19 vation réclamée seulement par quelques Loges ; » mais quand vous aurez prononcé, je m'inclinerai,

LE MÂRéCHAL MAGNAN 77

2> et quelle que soit votre décision, je continuerai » à faire tout ce que je pourrai dans Tintérôt de » rOrdre maçonnique. »

La Commission du Conseil chargée d*élaborer le projet des modifications à apporter à la Constitution et à la Commission de rassemblée, nommée dans le môme but, furent d'avis, comme nous, malgré Topinion du Grand-Maître, que le Conseil devait à Tavenir prendre le titre de Conseil de rOrdre. Mais le maréchal Magnan, persistant à voir dans ce projet un acte de méfiance à son égard, soutenu par quelques fidèles, lutta de toutes ses forces pour qu'il ne fût pas adopté.

Rappelant le dévouement dont il avait fait preuve, les services qu'il s'était efforcé de rendre à la maçonnerie depuis son élévation à la grande-maîtrise ; son altitude indépendante vis-à-vis du pouvoir civil ; sa lettre à un ministre qui avait tenté d'intervenir dans une affaire maçonnique, dans laquelle se trouvait cette phrase : k C'est moi qui » suis Grand-Maître de la Maçonnerie, monsieur » le ministre, et non pas vous. . . »

» — Nul, disait-il, parmi les Grands-Maîtres y> élus qui m'ont précédé, n'a tenu un langage plus » indépendant. »

Après l'échec qu'il avait éprouvé dans son projet de fusion des rites, qu'il regrettait toujours de

78 PRANG-MAÇONNBRIK

n'avoir pu réaliser ; après les déboires qu'il avait éprouvés, il avait espéré trouver une compensation dans la confiance et dans l'estime de ses frères ; il voyait avec peine qu'il s'était trompé. La haute fonction qu'il occupait dans notre association, il ne l'avait pas sollicitée, ajoutait-il, ne se sentant ni digne, ni capable de la remplir ; elle lui avait été imposée ; mais, Tayant acceptée, il avait tout fait pour mériter la confiance des maçons. Encore en ce moment, où le découragement pouvait faire de lui un chef fainéant, il déclarait qu'il était prêt au sacrifice, prêt à se soumettre à la décision de l'assemblée, la suppliant seulement de bien réfléchir avant de prendre une résolution définitive.

Le frère Fauvely, répondant au Grand-Maître, essaya de démontrer qu'il ne s'agissait en aucune façon de diminuer l'autorité du chef de la Maçonnerie, mais de faire un acte de pure logique. . .

« — Tel qu'il est constitué, interrompit le » maréchal Magnan, le Conseil est mon égal, tel » que vous voulez le constituer il est mon su- » périeur.

« — Il ne peut jamais être votre supérieur, ré- » pondit Fauvety, vous êtes le chef officiel de la » maçonnerie, et vous avez en mains le pouvoir » exécutif. . . Très cher Grand-Maître, je vous

» demande, de noas faire ici, sur Tautel de la » Franc-Maçonnerie, sans aucune réserve, sans » devenir un chef fainéant, le sacrifice de votre » résistance à nos vœux.

» — Je Tai fait déjà, répliqua le maréchal, et » c'est la plus grande preuve d'amour que je puisse » donner à notre Institution- »

Il ne restait plus qu'à voter. L'assemblée décida, par assis et levé, à une grande majorité, que le Conseil porterait désormais le titre de Conseil de V Ordre.

Entre les sessions des convents ou assemblées générales, de 1863 à 1864, rien d'imprévu ne se produisit au sein de la Maçonnerie française.

Les Loges parisiennes, principalement la Renaissance ^ la Rose du Parfait Silence, les Amis de V Ordre et l'ancienne Loge Saint-Vincent-de-Paul qu'on ne désignait plus que sous le nom de Loge 133, continuèrent avec la plus grande ardeur l'étude des questions relatives à la Morale. Toutes les opinions sur ce grave sujet se manifestèrent tour à tour pleinement. Spiritualistes et matérialistes, catholiques, protestants, déistes et athées, luttèrent énergiquement, pendant plusieurs mois, pour le triomphe de leurs opinions.

Soumise à un pareil examen, la Morale indé-

pendante, qui ne devait s'affirmer en dehors de la Maçonnerie qu'en 1865, fut passée au creuset de toutes les critiques et épurée par toutes les contro- ,

verses. Ses partisans, fortifiés par ces débats, con- \

naissant à Tavance la valeur des objections qui devaient plus tard s'élever contre leur doctrine, sentaient leur confiance grandir chaque jour et '

se préparaient sans inquiétude aux luttes de Tex- ;

térieur.

C'est ainsi qu'il convient aux Maçons de procéder au sein des Loges, par l'étude et les discussions libres et fraternelles, à l'élaboration des questions qu'ils pourront avoir un jour, comme citoyens, à défendre ou à propager. L'Assemblée générale de 1864 devait s'occuper de la révision des Statuts et ^

Règlements généraux. Toutes les Loges avaient été consultées à cet effet, mais un nombre relativement très restreint avait seul répondu à l'appel qui leur avait été adressé.

Le Conseil de l'Ordre, fort embarrassé pour dégager la pensée maçonnique des dossiers qui lui étaient parvenus, jugeant, d'ailleurs avec raison, qu'il était nécessaire de réviser la Constitution avant de réviser les règlements qui, en bonne logique, doivent en découler, le Conseil de l'Ordre, par la voix de Fauvety, proposa à l'Assemblée de surseoir à la discussion de tout projet de refonte

des Statuts et Règlements généraux et de se préoccuper d^abord des réformes à introduire dans la Constitution.

Le Couvent ayant donné son complet assentiment à cette proposition, il fut décidé que les Loges seraient appelées à présenter un projet de Constitution et de Statuts généraux, à adresser ce travail au Grand-Orient au 31 décembre 1864 au plus tard, et à se réunir à la Pentecôte de 1865 en Assemblée législative et Constituante.

Une vive discussion s'éleva dans le Couvent, à propos du choix de la Commission qui devait être chargée de dépouiller le travail des Loges, et de le condenser dans un projet unique résultant des aspirations de la majorité.

Devait-on choisir cette Commission parmi les membres de TAssemblée, ou laisser au Conseil de l'Ordre le soin de la constituer dans son sein?. • • Il fut résolu que la Commission se composerait de neuf membres et qu'elle serait choisie parmi les membres de TAssemblée.

C'était, évidemment, le droit rigoureux des représentants des Loges de confier cette mission à neuf de leurs collègues du Couvent ; mais ce mode de procéder présentait des difficultés insurmontables.

L'Assemblée, composée des délégués de toutes les

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villes de France, ne siégeait qu'une semaine par an. Les commissaires nommés par elle étaient tenus, s'ils habitaient les départements, de. venir s'installer à Paris, pendant un temps assez long, pour Tétude des dossiers qui devaient arriver vers le 31 décembre. C'était là un dérangement considérable, auquel bien peu de représentants étaient en mesure de pouvoir se soumettre. Si, en outre, une maladie grave, un décès, un obstacle imprévu, rendait impossible pour quelques membres l'accomplissement de leur mandat, par qui les vides pourraient-ils être remplis en l'absence de ceux qui avaient constitué la Commission? Personne n'avait ce droit.

La décision prise par le Convent présentait donc de telles difficultés qu'il était permis de la considérer comme impraticable. Mais quelque regrettable qu'elle fût, elle n'autorisait pas la violente sortie que fit le Grand-Maître quand il en eut connaissance.

« J'étais absent, dit-il, lorsque a eu lieu la dis- » cussion relative à la Commission chargée de coor- » donner les travaux des Loges. Si j'avais assisté à » la séance, j'aurais énergiquement repoussé la » proposition qui a été votée, parce qu'elle est » contraire à la loi et à tous les principes. C'est le

Conseil de l'Ordre qui, seul, doit être chargé de

» ce soin. Toute autre Commission sera repoussée » par moi et aura mon veto. Le Conseil est votre » élu, il mérite votre confiance. Mon devoir est de y> faire respecter la loi par tous, comme je la » respecte moi-môme; je ne manquerai pas à ce » devoir, »

S'élevant ensuite contre l'opposition systématique qu'il prétendait lui être faite, il fit appel aux bons sentiments de l'assemblée, la priant de ne pas se rallier à un parti qui poussait au désordre et à Tanarchie.

Le frère Roche, orateur du convent, dont les conclusions avaient été favorables à la nomination de la commission par l'Assemblée, crut devoir s'excuser auprès du Grand-Maître.

« Mon frère, je ne mie suis pas adressé à vous, dit » le Maréchal, mais bien aux membres du Conseil » de l'Ordre, toujours les mômes, qui, dans toutes » les occasions se sont montrés hostiles et en opi> position avec le Grand-Maître. »

C'était donc à nous seuls que s'adressaient les paroles acerbes du Maréchal. Nos adversaires avaient réussi à le faire dévier de la ligne impartiale qu'il avait paru d'abord s'ôtre tracée.

Colfavru, en quelques paroles dont le ton contrastait étrangement avec celui du Grand-Maître, déclara qu'il n'existait chez nous aucun parti-pris,

Si FBAMC-UAÇONNBBIE

que notre opposition, toujours loyale et sincère, (Staitla conséquence de nos convictions et de notre attachement à l'Institution maçonnique.

Le Grand-Maître n'insista pas sur ce qui nous était personnel et se borna à demander que l'Assemblée reïînt sur son vote. Mais l'orateur, s'appuyant sur les règlements qui nous régissaient, fit observer qu'une semblable résolution ne pouvait être prise séance tenante et demanda à l'Assemblée de renvoyer au lendemain toute discussion à ce sujet.

L'assemblée adopta cette proposition.

A l'ouverture de la séance suivante, le Grand- Maitre, revenu à de meilleurs sentiments, essaya d'effacer la mauvaise impression produite par sou attitude de la veille.

a Hier, quand j'ai pris place au fauteuil de la

D présidence, dit-il, j'ignoraisjque l'Assemblée avait

» décidé qu'elle nommerait elle-même la Commis-

n sion chargée de coordonner le travail des [/)ges,

» relatif à la revision de la Constitution et des Sta-

» tuts généraux. C'est seulement par la lecture du

- — icès-verbal que j'ai appris celte décision. Si,

s l'impression pénible qui est résultée pour

i de cette lecture, j'ai pu vous dire quelque

>se de trop vif, je le retire. J'ai trop d'estime

ir vous, pour voire caractère, pour peser par

LE MARÉCHAL MAONAN 85

» lâ contrainte sur yos décisions et sur vos vœux. » J'ai voulu, uniquement, vous montrer Tillégalité » de votre vote et tout ce qu'il a d'irrévérencieux » pour le Conseil qui est votre élu. J*ai, du reste, » un moyen puissant de vous prouver que les sen- » tlments qui m'animent sont les vôtres. Je vous en » ferai part avant la clôture des travaux. »

Après cette déclaration que l'Assemblée avait très favorablement accueillie, la discussion relative à la nomination de la Commission étant ouverte, Colfavru donna lecture, en notre nom, de la proposition suivante :

a Vu son vote de mardi, 11 de ce mois, ayant » pour objet de se réserver le choix d'une commis- » sion pour recevoir les propositions des Ateliers » de rObédience, relatives à la révision de la » Constitution et des Statuts généraux et pour » préparer, suivant le sentiment de la majorité des » Ateliers» le projet de Constitution et des Statuts » à soumettre à la délibération de l'Assemblée » constituante et législative de 1865 ;

» Considérant que ce vote est un acte légitime et » de souveraineté, l'article 53 de la Constitution » constatant la plénitude de ce droit ; mais consi- » dérant que si elle entend sauvegarder son droit, » affirmer et maintenir sa souveraineté, elle envi-

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» sage comme la plus haute de ses prérogatives la » faculté de revenir sur un vote qui, bien que légi- » time, présenterait dans son exécution des embar- » ras de nature à troubler les sentiments de con- » corde et d'harmonie qui, après le respect de la » loi et de la justice, sont le lien le plus étroit du » droit maçonnique.

» L'Assemblée déclare non avenu son vote du n mai 1864 et passe à l'ordre du jour. »

Cette proposition était signée : Colfavru, Massol, Pernet, Vallier, Caubet, Roche, Delaplanche, Jouaust et Renaud, membres du Conseil de l'Ordre.

L'Assemblée ayant manifesté, par de chaleureux applaudissements son approbation à cet ordre du jour, les membres du Conseil, qui ne nous consultaient jamais pour leurs propositions, et qui repoussaient constamment tout ce qui émanait de notre initiavive, se plaignirent vivement à l'Assemblée de n'avoir pas été mis au courant de notre projet, déclarant qu'ils se seraient empressés de joindre leurs signatures aux nôtres s'ils avaient été prévenus. Sans s'arrêter à cette protestation, le Couvent adopta à l'unanimité les considérants et tous les termes de notre ordre du jour.

Cette affaire terminée à la satisfaction de tout le jonde, le Grand-Maître prit la parole.

« Hier en quittant rAssemblée, dit-il, sous des » impressions pénibles , dont je n'ai pas été le y> maître, et dont je vous ai exprimé tout à Tiieure » mes regrets, j*ai cherché quel serait le meilleur ^ moyen de me démettre honorablement de mes )) fonctions de Grand-Maître. C'est alors que j'ai » demandé à l'Empereur, auprès duquel j'avais » l'honneur de marcher, à la revue passée par sa » Majesté, de vous rendre la liberté de nommer » votre Grand-Maître. L'Empereur m'a répondu » que, heureux de trouver l'occasion de témoigner » son estime pour vous, il vous rendait, dès ce mo- » ment, cette liberté. Sa Majesté a ajouté que le » jour où vous auriez nommé votre Grand-Maître, » de môme que ma nomination a été faite par un » décret, de même cette nomination serait rappor- » tée par un décret. »

Cette nouvelle inattendue fut saluée par des acclamations enthousiastes. La Maçonnerie, dépouillée par l'arbitraire impérial, d'un droit particulièrement précieux, recouvrait enfin son indépendance et rentrait en possession d'elle-même. De longs applaudissements accueillirent les paroles du Maréchal .

Pendant quelques instants, l'assemblée se livra, sans aucune retenue, à tous les témoignages d'une joie excessive. Mais, le plus heureux des membres

de rassemblée fut sans contredit le Grand-Maître lui-même. Sa situation allait se modifier selon son désir. Après la communication qu'il venait de faire, après Taccueil qu'elle avait reçu, son élection était certaine. La majorité des maçons présents manifestaient une trop grande satisfaction, pour qu'il fût possible de douter de l'expression de leur reconnaissance pour celui qui avait provoqué la réparation de la violence faite à la Maçonnerie deux ans auparavant, et qui en apportait la bonne nouvelle.

Le Maréchal Magnan, qui avait pris, je Tai dit, un goût assez sérieux aux affaires de l'Institution, était profondément blessé lorsqu'on lui rappelait qu'il n'était pas l'élu des maçons.

Quand, par suite des habitudes du commandement militaire, ou pour toute autre raison, sa voix prenait dans les discussions un ton cassant, une allure rude ou autoritaire, peu en usage dans nos réunions, rien ne lui était plus désagréable que d'entendre demander s'il parlait ainsi comme représentant du gouvernement ou comme Grand- Maître de l'ordre maçonnique.

« Si c'est comme représentant du gouvernement, » lui disait-on, nous n'avons rien à répondre, rien » à dire, nous n'avons qu'à céder à la force et à D nous retirer. Si c'est comme Grand-Maître, nous

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» sommes prêts à continuer la discussion, après » avoir fait remarquer toutefois que nous ne sommes » pas habitués à la forme un peu \ive dont vous » usez en ce moment. »

Ces observations, dont nous avons peut-être abusé quelquefois, le mettaient hors de lui. Aussi, sentant bien qu'il allait être élu par les délégués des Loges, sa joie était extrême. Quoi qu'il pût advenir, on ne lui reprocherait plus de représenter TËmpire au sein de la Maçonnerie, il serait vraiment un Grand-Maître indépendant. Ne traînant plus comme un boulet le décret impérial qui Tavait imposé aux Maçons, ne pouvant plus être regardé comme un étranger entré chez nous par effraction, ayant droit de cité, considéré même comme le restaurateur de nos libertés, après avoir été l'instrument du despotisme, il allait, enfin, jouir d*un degré de considération et de puissance effective et morale, qu'il n'avait jamais pu obtenir, jusque-là, malgré ses témoignages de dévoûment à l'Institution.

La proposition de procéder immédiatement à l'élection, ne tarda pas à se produire ; mais comme les ateliers devaient être consultés, que la Constitution allait, en outre, être revisée, l'assemblée dut reconnaître que la nomination ne pou'^ait être faite que pour une année. . . Le vote donna le réT

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sultat attendu, sur 152 votants, le Maréchal Magnan obtint 148 suffrages.

A partir de ce jour, tous les décrets, toutes les pièces signées de sa main, désignèrent ainsi ses qualités :

Le Maréchal de France, Grand-Mailre élu de l'Ordre Maçonnique.

Satisfait au delà de toute expression du résultat du vote, le maréchal Magnan s'occupa plus activement que jamais des affaires maçonniques. Désirant donner à la commission de révision une preuve de Tintérôt qu'il prenait à ses travaux, espérant peutêtre aussi lui imprimer une direction en harmonie avec sa conception des besoins de notre institution, il voulut en présider lui-môme les premières séances. Au milieu des débats, quelquefois passionnés, qui eurent lieu au sein de cette commission, il sut se montrer impartial, bien que soutenant parfois avec une ardeur un peu vive les opinions qui lui étaient personnelles.

Il se disposait à présider l'Assemblée constituante, dont la première réunion devait avoir lieu le 5 juin 1865, quand il mourut presque subitement le 29 mai.

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