VINGT-QUATRE HEURES DE PRISON
deux œufs sar le plat, un beefteck, un morceau de fromage et une demi-bouteille de vin.
— C'est bien ; vous aurez cela dans un instant, le règlement de la maison ne permet pas de donner plus de vin que vous n'en demandez; cependant, si une demi-bouteille est insuffisante, dites-le-moi. Entre nous, on peut toujours s'arranger avec le règlement.
— C'est inutile, cette quantité suffit largement. Il sortit et rentra bientôt pour mettre le couvert.
Pendant ce temps, on préparait ou on envoyait chercher, chez le restaurateur voisin, ce que j'avais demandé.
Je dînai tranquillement, trouvant de plus en plus étrange cette singulière prison et ayant presque envie de rire de ma situation. Le gardien vint retirer le couvert.
— Voici, me dit-il, au moment de s'en aller, votre lit, ne craignez-vous pas que votre tête ne soit un peu basse? Attendez, je vais chercher un autre oreiller.
11 apporta, en effet, un second oreiller, me fit observer que le lit n'était pas trop dur, et se retira après m'avoir indiqué une sonnette destinée à appeler le gardien de service si, par hasard, j'avais besoin de lui.
La porte à peine fermée à double tour et ver*-
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rouillée, un trouble inouï s*empara de moi. Les idées les plus noires m'envahirent. Décidément, je n'avais aucune vocation pour la prison et le martyre. Je me couchai de bonne heure, mais je no pus dormir un seul instant. Je regardai, pour essayer de me distraire, les flammes bleues qui s'échappaient des cheminées de l'usine à gaz, j'écoutais le roulement des voitures, les bruits de la rue, sans pouvoir secouer l'ennui qui m'étreignait. Le temps s'écoulait avec une lenteur désespérante. Jamais nuit ne me parut aussi longue. Jamais je ne me sentis aussi vivement pris de pitié pour les malheureux privés de leur liberté. Le jour vint enfin. J'essayai de lire. Ce fut impossible. Cette maudite porte fermée et verrouillée pesait sur moi d'un poids énorme et m'étouffait. J'ouvris la croisée. Je regardai au dehors. Rien ne put me rendre la patience et le calme. Une idée fixe me dominait et m'obsédait : voir cette abominable porte se rouvrir devant moi. Enfin, à dix heures, le gardien vint me prévenir que je pouvais descendre au préau et déjeuner si je voulais. Je me hâtai de manger un peu. Je n'avais pas le moindre appétit, et je descendis dans une espèce de cour, où une demi -douzaine d'individus, détenus comme moi, jouaient et buvaient de la bière. Ils étaient d'une gaîté folle et paraissaient extrêmement ani-
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mes. Je bus un verre de bière avec eux ; mais je ne pus partager leur plaisir. Je songeais constamment aux malheureux que la tyrannie impériale avait jetés dans d'affreuses prisons, où ils mou* raient lentement d'un ennui mille et mille fois plus grand et plus horrible que celui que je venais d'éprouver.
A quatre heures, je fus rendu à la liberté^ et je me sentis véritablement heureux de regagner mon domicile, où les portes, au moins, étaient ouvertes quand il me plaisait, si le dîner et le coucher n'étaient pas meilleurs qu'à la prison de la rue Boulainvilliers.
Je dus à une circonstance toute particulière le plaisir de ne plus séjourner dans cette prison fantastique. Peu de temps après avoir purgé ma condamnation, je reçus une nouvelle assignation devant le Conseil de discipline, afin de m'entendre infliger une seconde et plus grave pénalité pour avoir manqué à un service commandé pour une date antérieure* à celui qui avait motivé ma condamnation. Cette façon de procéder me parut absolument contraire au droit et à la raison. Je consultai M. Méline, avocat, qui depuis a été ministre de l'agriculture. M. Méline m'affirma, avec nombreuses citations d'arrêts de la Cour de Cassation à l'appui, que je ne pouvais être poursuivi pour faits anté-
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rieurs à ceux qui m'avaient valu une condam- ^
nation, puisque ces faits étaient connus du Conseil de discipline quand la première a/faire avait été jugée, et que n'ayant pas été joints et examinés en temps utile, ils devaient légalement être considérés comme nuls et non avenus. Fort de cette consultalion, je me présentai bravement devant le Conseil. Je développai ma thèse avec assez de précision, citant les arrêts de la Cour de Cassation, au grand étonnement des membres du Conseil de discipline, qui, très certainement, ne comprenaient rien à ce que je disais, quand le président m'interrompit, a Ce sont là, me dit-il, de mauvaises raisons ; voici » une lettre qui vous concerne et qui vaut mieux » que vos théories. »
Je demandai à voir cette lettre et j'exprimai le désir d'en connaître l'auteur, mais cette satisfaction me fut refusée. Les membres du Conseil la parcoururent tous, l'un après l'autre, approuvant de la tête ou disant : c. A la bonne heure, voilà de bonnes raisons. »
« Vous pouvez vous retirer, me dit le président, votre affaire est arrangée. »
A partir de ce jour, je ne reçus ni billets de garde, ni convocations. Voici ce qui s'était passé : fM
J'étais à cette époque, ainsi que Massol, membre du Conseil de l'Ordre de la Franc-Maçonnerie fran-^