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DOGMES ET LIBERTÉ

C'est en 18T7 que les formules religeuses contenues dans la déclaration de principes de Tarticle 1®^ de la Constitution maçonnique furent soumises à une nouvelle délibération. Depuis une dizaine d'années les esprits s'étaient étrangement modifiés au sein de la Maçonnerie. Le sentiment du respect, dû aux diverses manifestations de la conscience humaine, avait fait des progrès considérables. Néanmoins l'initiation de Littré avait provoqué de la part d'une Loge, la Loge de Toulon, une protestation assez vive , motivée sur ce que le nouvel initié n'avait point donné son adhésion à la déclaration religieuse des principes maçonniques.

Une semblable aberration, de la part d'une Loge importante de l'obédience du Grand-Orient, était bien faite pour montrer, aux moins clairvoyants.

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le danger des affirmations dogmatiques dans une association purement morale et la nécessité de faire disparaître de nos constitutions, de nos rituels tout ce qui pouvait prêter à de semblables interprétations. Au Couvent de 1876, la demande de révision de l'article 1®^ de la Constitution avait été prise en considération à une immense majorité et renvoyée ensuite à l'Assemblée générale de 1871, pour qu'il y fût statué définitivement après consultation de toutes les Loges. Le Conseil de l'Ordre désirant, après la prise en considération, poser nettement la question, éviter toute équivoque et prévenir les interprétations malveillantes des fanatiques et des adversaires de la Maçonnerie, communiqua officiellement à l'Assemblée la déclaration suivante :

« Le Conseil de l'Ordre désire qu'il soit bien » entendu que le vote n'implique en rien la néga- » tion des principes inscrits au 2® paragraphe de » l'article 1°"^ de la Constitution : l'existence de » Dieu et Vimmortalité de Vâme. »

« Les orateurs qui ont parlé contre l'ordre du » jour proposé par la Commission, et les membres » de l'Assemblée qui, par leur vote, ont repoussé » cet ordre du jour, ont été mus surtout par cette » considération que renonciation de ces principes,

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» dans la loi qui nous régit, pouvait sembler une D restriction au principe de tolérance qui est un » des caractères fondamentaux de la Franc-Macon- 9 nerie. Ils ont voulu sauvegarder pleinement la » liberté de conscience. Ils ne veulent pas, par un » renversement de la situation, imprimer à notre » Constitution un caractère de négation qui pré- » senterait un danger non moins grand pour la » liberté de conscience et la tolérance. »

La Loge La Rose du parfait silence^ ayant été appelée, comme toutes les autres de la juridiction du Grand-Orient de France, à donner son avis sur le projet de révision que le Couvent de 1816 avait pris en considération, maintint, sans la moindre modification, après un savant rapport du Frère Grimaux, la rédaction complète de l'article qu'elle avait proposée en 1665, rédaction adoptée, à cette époque, par tous ceux qui croyaient avec raison que la Maçonnerie n'était pas une religion mais une institution morale.

Dans le numéro de juillet 1877 du Monde ^naçonnîque, deux mois avant la réunion de l'Assemblée générale, je m'efforçai de réfuter de mon mieux les objections des partisans des formules religieuses. Ces objections pouvaient se réduire à quatre :

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lo La modification proposée est en opposition avec la tradition.

2*» Le 2« paragraphe de la Constitution qui affirme, comme principes maçonniques, la croyance à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme, rectifié par le 3» paragraphe, qui déclare que nul ne peut être refusé à l'initiation pour ses croyances, I e peut servir de prétexte à des actes contraires à Ja liberté de conscience.

îi® La suppression des mots : « La Maçonnerie a pour principes l'existence de Dieu et l'immortalité, de l'âme », peut être considérée comme un acte anti- religieux, comme une manifestation d'athéisme.

4? La Maçonnerie étrangère blâmera notre réforme et certains groupes importants rompront les relations fraternelles qui les unissent à la Maçonnerie française.

En ce qui touche l'objection relative à la tradition, la réfutation était facile. Ceux qui connaissaient quelque peu l'histoire de notre institution, savaient que la première Constitution, la Constitution d'Anderson, promulguée on 1723, cinq années après la transformation de la Franc-Maçonnerie pratique en Franc-Maçonnerie philosophique et symbolique, s'exprimait ainsi ;

« Les Maçons sont obligés dç suivre la religion

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» sur laquelle tous les hommes sont d'accord. Elle » consiste à être bons, sincères et gens d'honneur, » par quelque dénomination ou croyance particu- » lière qu'on puisse être distingué : d'où il s'ensuit » que la Maçonnerie est le centre de Vimion, le 1^ moyen de concilier une sincère amitié parmi des » personnes qui n'auraient jamais pu sans cela se » rendre familières entre elles. »

C'était bien là une déclaration purement morale.

Pendant tout le xviii® siècle aucun dogme religieux ne fut, en effet, imposé à la Maçonnerie, ce qui explique comment les Loges, à cette époque, purent recevoir tout à la fois, des hommes représentant les opinions et les systèmes les plus divers : Helvétius, d'Holbach, Benjamin Franklin, l'abbé Delisle, l'abbé Laborye, Lacépède, Claude-Joseph Vernet, l'abbé du Rouzeau, Voltaire, le chanoine Mical, Court de Gebelin, Houdon, etc., etc.

Ce n'est qu'en 1849 que les dogmes religieux furent, pour la première fois, introduits dans la déclaration des principes maçonniques.

La formule : A la Gloire du Grand Architecte de V Univers, elle-même, n'avait antérieurement à 1849 aucun caractère obligatoire. De nombreux documents officiels n'en font aucune mention.

Le procès-verbal d'installation de la Loge de Beauvais, en plein xviii® siècle, constate que, bien

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que la cérémonie fût présidée par le frère Doisnel, vénérable de la Loge et curé de la paroisse, la célèbre formule ne fut pas prononcée une seule fois. La tradition était donc bien pour nous contre nos adversaires. Quant à cette objection, que le 3° paragraphe de l'article l*^** de la Constitution rectifiait suffisamment le 2« paragraphe du même article, pour qu'aucun acte d'intolérance ne pût être commis, il suffisait, pour le réduire à néant, de rappeler les discours prononcés par le Grand- Maître à Touverture des Convents de 1866 et 186T :

c< L'article l*"" de la Constitution, disait le Grand- » Maître, a donné lieu, dans quelques ateliers » symboliques, à des interprétations diverses. » Quçlques-uns ont cru voir dans le 2° paragraphe » une simple énonciation théorique n'imposant » aucune obligation, et, par suite, dans le 3«, le » devoir légal d'admettre à l'initiation les négateurs » mômes des principes énoncés au 2^ paragraphe. » Je n'ai pas hésité à exprimer une opinion con- » traire aux Ateliers qui ont bien voulu me con- » sulter sur la question, et je crois avoir été, dans » cette circonstance, l'interprète fidèle de la loi et » des sentiments de la Maçonnerie française. »

Il suffisait encore de rappeler les tristes incidents lui avaient signalé à Bordeaux l'initiation du frère Delboy, la protestation de la Loge de Toulon contre

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rinitiâtion de Littré, et enfin la déclaration du vénérable de cette Loge faisant connaître à ceux qui lui demandaient comment un Atelier, composé d'hommes libres et intelligents, avait pu se décider à protester contre l'admission dans la Maçonnerie d'un savant illustre dont la parfaite honnêteté était proverbiale, faisant connaître, dis-je, qu'une semblable protestation n'aurait jamais été adressée au Grand-Orient si, sept ou huit ans avant cette époque, l'Atelier qu'il présidait n'avait été obligé de refuser, sur l'invitation du Grand-Maître, d'honorables candidats professant les mômes opinions philosophiques que M. Littré.

La Loge, ajoutait le vénérable, avait, à tort sans doute, été froissée qu'on autorisât en 1875, à Paris, ce qui lui avait été interdit à Toulon en 1868, sous l'empire de la même Constitution. Sans porter un jugement sur les sentiments qui avaient déterminé les protestataires, il suffisait, pour la thèse que je défendais, de constater qu'il y avait eu des interdictions d'initier pour raison de croyance, et de fournir ainsi la preuve que le 3« paragraphe de l'article 1°'' de la Constitution était impuissant à garantir la liberté de conscience.

L'argument qui consistait à prétendre que la suppression des formules religieuses serait considérée comme une déclaration d'athéisme avait,

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malgré nos légitimes protestations, été mis en avant depuis longtemps déjà, aussi bien au sein de la Maçonnerie qu'au dehors. C'était un procédé de discussion commode, fait pour frapper les esprits simples et timorés, pour séduire et attirer à soi les fanatiques qui se complaisent dans Taveuglement, mais qui ne pouvait résister à un sérieux examen. « Quiconque réfléchit un instant, disais-je, à ce qu'est la Maçonnerie, à son caractère universel, ne peut songer sans sourire à l'étrange idée d'une Maçonnerie manifestant solennellement ses préférences pour une école philosophique exclusive ou pour une secte religieuse quelconque, et choisissant particulièrement une des écoles ou une des sectes qui comptent dans le monde le moins d'adhérents. Cette opinion est tellement bizarre, tellement contraire à toutes les tendances maçonniques, qu'il serait véritablement puéril de la réfuter, si l'insistance que mettent quelques-uns de nos adversaires à la propager parmi les simples et parmi ceux qui ne veulent point se donner la peine de réfléchir, ne nous en faisait une obligation impérieuse.

» Supprimer du 2^ paragraphe de l'article l^^ de la Constitution, les mots : Dieu et Vimmortalité de tâme, ce n'est pas, nous insistons sur ce point, nier ces dogmes ; ce n'est pas obliger ceux qui les professent à les nier ni à y renoncer, ce n'est pas

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mettre à leur place une opinion contraire. Quand les 2® et 3® paragraphes de Tarticle 1®' de la Constitution seront remplacés par une déclaration analogue à la déclaration suivante : La Maçonnerie a 'pour principes la liberté de conscience et la solidarité humaine ; elle respecte toutes les opinions et n'exclut personne pour ses croyances^ qui donc pourra dire qu'on fait violence à sa conscience ?

» Ceux qui persistent à vouloir imposer leurs formules font acte d'intolérance ; ceux qui demandent la suppression de toutes les déclarations dogmatiques ne réclament que la liberté et ne violentent personne.

» On oublie trop que la Maçonnerie n'est pas une religion et que c'est pour cela qu'elle peut être respectueuse de toutes les croyances. Les religions sont basées sur des dogmes immuables : la Maçonnerie, au contraire, est fondée sur la loi du Progrès. C'est une Association d'ordre purement moral, composée d'hommes libres, honnêtes, loyaux et sincères, venus des quatre coins de l'horizon, appartenant aux diverses politiques et aux diverses croyances philosophiques et religieuses qui se partagent le monde, se respectent réciproquement dans leur personne et dans leur foi, également animés les uns et les autres de l'amour de l'humanité, et réunis pour chercher en commun les

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moyens d'adoucir, pour les infortunés, Tamertume des heures présentes, et d'as^rer le bonheur des races futures par Tétude des questions qui intéressent les sociétés humaines et par la pratique du bien et du juste.

» C'est une grande association fraternelle qui ne vit que d'ordre et de paix, et qui doit être continuellement en garde contre tout ce qui peut semer la division dans son sein. C'est pour cela que les formules dogmatiques, qui ne peuvent que soulever des discussions stériles et créer d'interminables conflits, doivent être soigneusement écartées de nos déclarations de principes. La foi est affaire individuelle, affaire sacrée et respectable entre toutes, quand elle reste dans ses véritables limites, quand elle est respectueuse de la foi d'autrui. Nul ne songe à la bannir du cœur des Maçons. Il s'agit simplement de délimiter le domaine des déclarations dogmatiques et de ne point leur laisser occuper une place, aussi fatale aux intérêts de la Maçonnerie qu'à ceux mômes que nos contradicteurs croient sauvegarder. D

J'aurais pu ajouter cet argument banal, mais rigoureusement exact, que la Maçonnerie n'étant pas une religion, n'avait pas plus besoin de formules dogmatiques que les sociétés industrielles, artistiques, scientifiques et littéraires.

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La quatrième objection, relative à l'attitude de la Maçonnerie étrangère, dont certains groupes pourraient, si notre projet se réalisait, rompre les relations fraternelles qui les unissaient à la Maçonnerie française, n'était point dépourvue d'une certaine gravité. Mais ne devions-nous pas compter sur les lumières et le bon sens de nos frères ?

Rompre tout rapport fraternel avec le Grand- Orient de France pour une question où la liberté de conscience était seule en jeu ; se déclarer ouvertement partisans de formules exclusives, c'était une aberration à laquelle nous devions refuser de croire avant qu'elle ne se fût ouvertement manifestée.

Certains d'être les véritables représentants de la tradition et de faire œuvre véritablement maçonnique, nous étions, dans tous les cas, bien résolus à passer outre, quelque affliction que nous puissions éprouver, si, malgré nos prévisions et nos espérances, quelque menace de rupture se produisait, nous résignant à attendre avec patience que la lumière se fît dans l'esprit de ceux qui méconnaîtraient nos intentions, et que la justice de notre cause, éclatant à leurs yeux, les ramenât à de meilleurs sentiments.

La commission nommée par l'assemblée générale

de 1877 pour présenter un rapport sur cette ques-

^ tion, favorable à la réforme que nous proposions, eut

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Texcellent esprit de choisir pour rapporteur un homme que nul ne pouvait soupçonner d^athéisme, le frère Desmons, pasteur protestant, vénérable de la Loge de Saint-Geniés de Magloire, dans le département du Gard. Desmons appartenait au protestantisme libéral le plus avancé; ayant sa foi propre» il plaçait néanmoins, dans les relations sociales, la morale au-dessus de tous les dogmes controversables. Cétait un homme doux, modeste, bienveillant, d*une honnêteté exemplaire, dont Topinion devait nécessairement peser d'un poids considérable dans la décision du Convent. Après avoir énuméré les différents motifs qui plaidaient en faveur de la suppression des formules religieuses, Desmons terminait ainsi son rapport :

« •• .Laissons aux théologiens le soin de discuter

» les dogmes. Laissons aux Églises autoritaires le

» soin de formuler leurs syllabus. Mais que la Ma-

» çonnerie reste ce qu'elle doit être, c'est-à-dire

» une institution ouverte à tous les progrès, à

» toutes les idées morales et élevées, à toutes les

y> aspirations larges et libérales. Qu'elle ne des-

» cende jamais dans Tarène brûlante des discus-

» sions théologiques qui n'ont jamais amené,

» croyez-en celui qui vous parle, que des troubles

» et des persécutions. Qu'elle se garde de vouloir

» être une Église, un Concile, un Synode I Car » toutes les Églises, tous les Conciles, tous les Sy- » nodes, ont été violents et persécuteurs, et cela » pour avoir toujours voulu prendre pour base le » dogme qui, de sa nature, est essentiellement in y> quisiteur et intolérant. Que la Maçonnerie plane )> donc majestueusement au-dessus de toutes ces » questions ; qu'elle reste le vaste abri toujours » ouvert à tous les esprits généreux et vaillants, à » tous les chercheurs consciencieux et désinté- » ressés de la vérité, à toutes les victimes enfin du » despotisme et de l'intolérance.

» Telle est, mes frères, la conclusion à laquelle » est arrivée votre commission, et si, quand il s'est » agi de la question d'opportunité, nous avons été » huit contre un, j'ai la joie de vous dire que, pour j » toutes les raisons que je viens de vous rappeler, » nous avons été unanimes à adopter la résolution » suivante, que nous avons la faveur de vous pro- » poser.

» L'Assemblée, considérant que la Franc-Maçon- » nerie n'est pas une religion, qu'elle n'a point par » conséquent à affirmer dans sa constitution des » doctrines ou des dogmes, décide que le second » paragraphe de l'article premier de la Constitu- » tion aura la teneur suivante :

» La FranC'-Maçonnerie a pour principes : la

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