DOGMES ET LIBERTÉ
générales de la Maçonnerie française. Cependant, en présence de la déplorable hostilité des Grandes Loges d'Angleterre et des États-Unis, le Convent de 1878 crut devoir apporter une modification sensible au premier paragraphe de l'article 41 de la Constitution.
Ce paragraphe était ainsi conçu :
« Le Grand-Orient ne constitue pas d'ateliers » dans les pays étrangers où existe une puis- » same Maçonnique régulière. »
A cette rédaction, l'Assemblée générale substitua la déclaration suivante :
« Le Grand Orient ne constitue pas d'ateliers » dans les pays étrangers où existe une puis- » sance Maçonnique régulière et en relations » fraternelles avec lui. »
Cette déclaration donnait au Grand-Orient le droit de reconnaître les Loges établies dans les contrées où les pouvoirs maçonniques avaient rompu avec lui, si ces Loges adhéraient à son programme, le droit môme de constituer dans ces pays des Ateliers sous son patronage.
L'importance d'une pareille décision pouvait être considérable si le Grand-Orient de France n'apportait aucune hésitation à la mettre en pratique. C'était, il est vrai, un acte de représailles, mais qui
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pouvait, augmentant chaque jour le faisceau des groupes maçonniques fidèles à la véritable tradition, hâter le jour où la raison, déchirant les voiles qui couvraient les yeux de nos adversaires, mettrait fin à toutes les dissidences.
Malheureusement, Tadministration de la Maçonnerie française n'osa point tirer toutes les conséquences de la décision du Couvent. La mesure qu*il s'agissait d'appliquer lui sembla plutôt faite pour irriter les susceptibilités des opposants que pour éclairer leur conscience. Elle ne comprit point que les questions de principe n'admettent pas de compromis, que tout désir, quelque louable qu'il fût, de renouer promptement les relations fraternelles avec les pouvoirs qui avaient rompu avec nous, pour des questions dogmatiques, était chimérique ; qu'il y avait, en réalité, par suite des déviations du type primordial, deux maçonneries en présence, Tune, traditionnelle et rationnelle, l'autre sectaire, qu'une capitulation de l'une de ces deux maçonneries pouvait seule rendre l'unité à l'Association ; que cette capitulation ne pouvait être la conséquence de notre faiblesse, et que l'intérêt véritable de la maçonnerie exigeait que nous nous appliquions de toutes nos forces à grossir, sans retard, notre phalange, en attirant à nous tous ceux qui, comme nous, considéraient la liberté de con-
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science comme l'unique base de notre institution. La décision de TAssemblée générale de 18*78 ne fut, en réalité, qu'une décision à peu près platonique. Quant au Couvent de 18*79, rien ne le signala d*une façon particulière si ce n*est le dépôt des rituels des trois premiers grades mis, après deux ans de travaux, en harmonie avec Tarticle premier de la Constitution, complétant ainsi l'œuvre réparatrice qui avait rendu à la liberté de conscience la place prépondérante qui lui était due au sein de la Maçonnerie.
Dans la soirée du 4 septembre 1870, je fus désigné par Etienne Arago, maire de Paris, pour remplir la fonction d'adjoint au maire du deuxième arrondissement. Cette fonction me plaisait à tous les points de vue et j'allais envoyer mon adhésion, quand Antonin Dubost me fit prier instamment de me rendre auprès de lui.
* Dubost venait d'être nommé secrétaire général de la Préfecture de Police. Il connaissait mon attachement à la cause démocratique et les nombreuses relations que j'avais dans le parti républicain. Pensant que mon concours pouvait lui être utile, il m'engagea vivement à renoncer à la mission que voulait me confier Etienne Arago et insista pour
me décider à accepter une importante fonction à la Préfecture de Police, prétendant que je ne pourrais servir la République d*une manière plus efficace, qu'en m*associant à ses efforts pour transformer cette importante administration.
L'opinion que j'avais de la Préfecture de Police, opinion partagée par tous les républicains de cette époque, était telle, que j'éprouvais la plus grande répugnance à accepter l'offre qui m'était faite. Je consultai mes amis. Tous, ou presque tous, m'engagèrent à accepter. Tirard se distingua par l'ardeur qu'il mit à tenter de me décider. Cléray, qui avait toute ma confiance, prétendit que c'était un devoir impérieux.
« Monsieur de Kératry, le nouveau préfet de » police, me dit-il, est loin d'ôtre considéré par » nos amis comme un républicain. Dubost n'est pas » suffisamment connu à Paris. Votre présence ras- )> surera les partisans de ia République, qui vous » connaissent et vous estiment. Leur concours vous » est assuré. Vous avez, depuis plus de trente ans » que vous habitez Paris, noué de nombreuses re- » lations dans notre parti et dans la Franc-Maçon- » nerie. Vous pouvez certainement être utile à » notre cause et lui rendre de sérieux services. » Acceptez sans hésiter, nous vous soutiendrons. » Refuser serait une désertion. »
Malgré toutes mes répagnances j'acceptai Toffre de Dubost.
Quelle devait être ma fonction ? Je Tignorais . Dubost voulait que je sois chef du cabinet du Préfet; mais cela était absolument impossible. Le chef du cabinet doit être en communion complète de manière de voir et de penser avec le Préfet. Il est, pour employer une expression peu usitée en administration, mais qui rend bien ma pensée, il est sa doublure, un second lui-môme. Or, je ne partageais certainement pas les opinions de M. de Kératry ; je ne le connaissais pas personnellement et je n'étais point connu de lui.
A quel titre pouvais-je donc être employé ? N'en trouvant pas d'autre on me nomma secrétaire particulier du secrétaire général, mais le véritable secrétaire particulier de Dubost était Prunières. En réalité j'étais le chef du Cabinet du Secrétaire général, son principal collaborateur. Je fus installé dans Tappartement et dans le bureau de l'ancien chef du Cabinet du Préfet.
Dubost faisait tout» ou presque tout, à la préfecture, M. de Kératry s'occupent beaucoup plus de visiter les travaux de défense, à Paris et aux environs, que de ce qui concernait sa fonction. ,
Nos occupations étaient telles qu'elles ne permettaient point une minute de repos.
Pendant les quarante jours que je restais à ce poste nous travaillâmes, nuit et jour, avec une ardeur sans égale. Le matin, de bonne heure, nous visitions la plupart du temps les prisons, les marchés ou les autres établissements qui relevaient de la Préfecture. Dans la journée nous recevions toutes les personnes demandant des audiences, et le nombre en était considérable. Quelques-unes venaient pour des affaires véritablement urgentes qui réclamaient notre intervention. Bon nombre venaient solliciter des emplois ou recommander ceux de leurs amis qui en avaient déjà demandé. D*autres, plus nombreuses qu'on ne saurait l'imaginer, venaient dénoncer de prétendus espions prussiens, ou nous proposer quelque procédé infaillible pour vaincre Tarmée allemande. Tous, raisonnables ou fous, étaient écoutés avec bienveillance. Le soir nous allions faire quelques visites indispensables, aux maires et adjoints des divers arrondissements. La nuit, jusqu'à une heure avancée, nous recevions quelques amis intimes qui craignaient de nous déranger dans la journée. Ces visites nous étaient précieuses à tous les titres. Nous conservions ainsi nos bonnes et vieilles relations et nous étions, en outre, tout naturellement tenus au courant, de la façon la plus loyale, d'une foule de choses qui nous intéressaient.
Aux travaux que je viens d'énumérer il convient encore d'ajouter le dépouillement d'une volumineuse correspondance, une quantité considérable de lettres auxquelles il fallait répondre.
Les relations entre le préfet de police et le secrétaire général étaient assez froides. M. de Kératry, orléaniste à peine converti à la forme républicaine, considérait Dubost comme un agent de Gambetta, placé à la préfecture pour le surveiller et se sentait mal à l'aise en sa présence. De notre côté, nous connaissions les opinions très modérées du Préfet et son intimité avec certains monarchistes, en apparence ralliés à la République, qui ne nous inspiraient qu'une médiocre confiance. Néann^oins Dubost avait les coudées assez franches et ses projets étaient généralement adoptés, sans trop de difficulté par son supérieur hiérarchique.
Des mutations assez nombreuses avaient eu lieu, dès les premiers jours, dans le personnel. Quelques-uns parmi les anciens fonctionnaires, s'étaient retirés d'eux-mêmes, refusant de servir le nouveau régime. C'était le petit nombre. D'autres, compromis par leurs antécédents, avaient été forcés de faire place à de nouveaux venus. La plupart de nos amis réclamaient, sans cesse, une plus large épuration. Les plus modérés étaient sur ce point complètement d'accord avec les révolutionnaires.
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Tirard, alors maire du 11° arrondissement, et qui, après avoir été ministre pendant plusieurs années, est aujourd'hui sénateur inamovible, m'écrivait à ce propos vers la fin de septembre :
« Il est de toute nécessité que vous me changiez les deux anciens commissaires : Duchaylard » et Grillières (marché Saint-Joseph), je suis me- » nacé de propositions de changement qui me eau- » seraient des embarras si vous vous laissiez » prévenir.
» Envoyez-moi deux bons républicains. »
M. Ribeaucourt, maire du VII^ arrondissement, écrivait à son tour :
« Je liens à noter que la nomination de M. Gonet » a rendu le service des autres commissaires très » régulier, j'en excepte pourtant M. Truy, commis- » saire du quartier de l'Ecole militaire, et je suis » assuré que sa retraite profiterait considérable- » ment à mon arrondissement. Mon officier de » paix, Archer a bien des droits à la retraite. . ., » son zèle a été remarquable contre les membres » de la gauche. . . , sa présence dans ma mairie me » serait on ne peut plus antipathique. » Son beaufrère, M. Bardet, ajoutait : <t La municipalité du » V1I° arrondissement, aimerait bien vous voir » aviser à certains changements. »
André Rousselle, adjoint au maire du VI« arrondissement, écrivait de son côté :
« Le citoyen Hérisson et moi désirerions très D vivement avoir pour commissaire de police dans » le VI« arrondissement, le citoyen Laviolette, i> avocat, qui nous est personnellement connu. » C'est un citoyen intelligent, actif, dévoué, qui » nous a rendu des services signalés lors de Télec- » tion du citoyen Ferry et lors du plébiscite d'exé- » crable souvenir. »
Hérisson, maire dans ce même arrondissement, ajoutait :
« J'approuve et j'appuie la proposition ci-dessus » et vous m'obligerez bien en y donnant suite de » préférence à toute autre, d
De tous les arrondissements de Paris, de semblables demandes nous arrivaient chaque jour et nous causaient quelquefois de grands embarras* Pour tous ces changements le choix des candidats était nécessairement très difficile. Les bonnes volontés ne faisaient point défaut généralement ; mais l'expérience manquait presque toujours à ceux qui nous étaient proposés. Pour les administrations, comme pour de simples métiers, il est indispensable de faire un apprentissage. 11 y a dans toutes, un côté technique qu'il faut connaître sous peine
d'être exposé à tout désorganiser. Cette connaissance manquait à la plupart des nouveaux venus.
Parmi les fonctionnaires nommés immédiatement après le 4 septembre on remarquait :
Raoul Rigault qui devait acquérir plus tard une douloureuse célébrité ; Amable Lemaltre, Tancieu compagnon de lutte de Barbes et de Martin-Bernard ; le baron de Ponnat, célèbre par ses prédications contre le catholicisme ; Beaune, ancien capitaine de la garde urbaine alors que Caussidière était préfet de police, etc.
Ranvier, peintre en laque, qui fut plus tard maire du XXo arrondissement et membre de la Commune, avait accepté les fonctions de capitaine des gardiens de la paix. Sa nomination était signée, quand il fut élu chef du 141^ bataillon de la garde nationale. Désirant se consacrer exclusivement à la défense de Paris, il m'adressa la lettre suivante, que je copie textuellement :
« Citoyen Caubet,
» Je n'ai pu me décider à aller vous voir, et je » suis empoché en ce moment encore, retenu par le » service. Je vous ferai une visite par laquelle je » vous ferai connaître les motifs qui m'ont retenu.
» Le jour où je reçus votre première lettre m'an- ^ nonçant ma nomination, ce jour même je rece-
«Itftfid
» vais le drapeau de mon bataillon et il s*était » passé dix jours depuis que je vous avais vu.
» Devant ce drapeau j'ai juré de me faire tuer » pour le défendre, comme je tuerais quiconque y> voudrait nous imposer un autre gouvernement i> que celui de la République.
» Malgré moi Je ne puis avoir confiance dans la » plupart des hommes du gouvernement.
» C'est une idée purement personnelle, et c'est » pourquoi, aussi, je crois être dans Tintérôt de » notre parti, plus utile à la tête d*un bataillon de » patriotes, que dans le poste que vous vouliez me » confier.
» Excusez-moi donc d'être dans la nécessité de » refuser, après vous avoir laissé faire les dé- D marches et causé tant de dérangement inutile ; » mais plus je réfléchis, plus je me vois incapable » de remplir l'emploi auquel vous vouliez bien » m'appeler.
» Connaissant votre caractère, je suis sûr à l'a- » vance que vous tiendrez compte de ma suscepti- » bilité et me conîjerverez votre estime; pouvant de » mon côté vous dire que je serai toujours heureux » de vous serrer la main chaque fois que je pour- » rai vous rencontrer.
» Salut et Fraternité.
» G. Ranvikr. »
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Amable Lemaltre fut nommé commissaire de police du quartier des Bons-Enfants. C'était un parfait honnête homme, un républicain de vieille date, qui avait combattu l'Empire, comme il avait combattu la Monarchie de Juillet. Sa nomination, parfaitement accueillie par tous nos amis, faillit, dès le premier jour, être compromise. Poussé par je ne sais quelle bizarre fantaisie, Amable Lemaître annonça au public sa nomination, par voie d'affiche, comme s'il s'était agi d'un souverain ou d'un président de République, faisant connaître à la nation son programme politique. Cet étrange procédé irrita fort le préfet qui l'eût révoqué immédiatement sans l'insistance que Dubost et quelques-uns de nos amis mirent à le défendre.
Tout se borna heureusement à de sévères observations.
Amable Lemaître réussit assez bien dans son quartier. Il se montra empressé pour le public et conciliant pour ceux qui venaient soumettre leurs différends à son arbitrage. La commune étant survenue, il se rendit à Versailles, où le général Valentin, préfet de police, le fît arrêter, kSous le prétexte qu'il était resté à Paris plusieurs jours après que l'ordre avait été donné aux fonctionnaires de quitter cette ville pour suivre le gouvernement. Les motifs qui avaient retardé son départ parurent as-
sez satisfaisants pour qu'il fût bientôt remis en liberté. Néanmoins, le préfet le releva de ses fonctions de commissaire de police.
Âmable Lemaltre fut plus tard candidat à un siège de sénateur. Sa fortune ne lui permettant pas d*aller dans son département soutenir sa candidature, il se borna à envoyer son programme et son portrait aux électeurs sénatoriaux, qui trouvèrent sans doute ce procédé original, mais Insuffisant, car il échoua. M. de Freycinet le nomma, quelques années après, bibliothécaire au Ministère des affaires étrangères. Amable Lemaltre conserva ce poste jusqu'à ce que la maladie et la vieillesse lui rendirent toute occupation impossible : il mourut en 1885, à l'âge de soixante-douze ans.
Raoul Rigault fut également nommé commissaire de police ; mais, au lieu d'être placé dans un quartier de Paris, comme Amable Lemaltre, il fut attaché spécialement au cabinet du préfet, ou plutôt au secrétariat général .
Raoul Rigault était très connu des Parisiens, particulièrement des habitants du quartier latin. Très remuant, très actif, on le trouvait partout. Il avait souvent parlé dans les réunions publiques et s'y était distingué par la violence de son langage. Surveillé par la police impériale, il s'était appliqué à connaître les agents chargés de rendre compte des
agissements des étudiants qui, avec lui, faisaient habituellement de la politique. Il trouvait un malin plaisir à les dépister en les surveillant euxmêmes.
S'apercevait-il qu'un de ses camarades était suivi, filéy pour me servir de l'expression en usage parmi les agents de la préfecture, Raoul Rigault emboîtait immédiatement le pas à Tagent et le filait à son tour, jusqu'au nioment où le malheureux inspecteur, se voyant découvert, abandonnait la partie et disparaissait dans quelque passage ou dans quelque maison à deux issues. A ces exercices Rigault avait gagné la réputation d'un fin limier. Ce ne fut point cela, cependant, qui le recommanda au choix du gouvernement de la Défense nationale. Je suis autorisé à croire que ce fut plutôt la pensée de le retirer du milieu turbulent où il se trouvait, de le ramener à la raison en donnant à son intelligence une direction sérieuse, et peut-être aussi le désir de l'avoir constamment sous les yeux et dans la main, qui décida le chef du Pouvoir exécutif à signer sa nomination. Très jeune encore, une dispense d'âge dut lui être accordée. On lui adjoignit, en qualité de secrétaire, son ami, Gaston Dacosta, et, à sa grande joie, on lui donna le bureau qu'avait occupé Lagrange sous l'Empire. Ce bureau était placé dans le voisinage de mon ca-
binet, ce qui me mit en relations assez fréquentes avec Rigault et avec son secrétaire.
Raoul Rigault s*agitait et parlait beaucoup. Dacosta, au contraire, était très calme et parlait peu. Il se contentait de suivre son chef de file partout où il allait et d'approuver tout ce qu'il faisait. Ils s'entendaient à merveille, avaient une bourse commune, mangeaient ensemble, habitaient dans le même appartement, étaient véritablement inséparables.
A cette époque, une chasse très ardente était faite aux anciens agents secrets de la police impériale, principalement à ceux qui avaient servi Lagrange. Quand un de ceux-ci était découvert, on le conduisait à Rigault qui, en sa qualité de commissaire de police , commençait une instruction inutile, sans suite possible, mais qui le comblait de joie. Pendant des journées entières, il interrogeait le détenu sur ses antécédents, sur les procédés dont il avait fait usage pour s'introduire, sans inspirer aucune défiance, auprès de ceux qu'il avait dénoncés, sur ses moyens d'action, sur les aflFaires qu'il avait faites, sur les intrigues auxquelles il avait été mêlé. Tout cela sans passion, sans colère, par pure curiosité d'amateur, comme un savant qui se livre à l'étude d'un sujet qui l'intéresse. Rien n'indiquait alors qu'il pût un jour devenir un
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homme violent et impitoyable, bien qu'il affectât dans ses discours une violence extrême.
Rigault m'est toujours apparu comme un gavroche sceptique, dispose à rire en tout temps et de toutes choses, plaisantant sans cesse avec ses amis, et posant pour Ténergie devant ceux qui ne le connaissaient pas, ou qui le connaissaient peu.
Dans une réunion publique, il eût aisément parlé de tuer tous les réactionnaires. En réalité, ou je me trompe fort, où il n'a été violent et cruel, notamment en ce qui touche Chaudey, que parce qu'il a été mis au pied du mur par ses anciens auditeurs et qu'il s'est vu forcé, par eux, pour ne pas être traité de renégat et de traître, de tenir les promesses qu'il avait faites par pure fanfaronnade. Cela certes, ne l'excuse pas, mais cela explique certaines particularités de sa conduite qui paraissent obscures à ceux qui l'ont connu avant l'avènement de la Commune. Il eût mieux valu, cent fois, sans aucun doute, passer pour traître et renégat aux yeux des fous, des méchants et des imbéciles, que de se rendre coupable d'une action mauvaise et criminelle. Ses plaisanteries, ses bons mots couraient le quartier Latin et égayaient ses camarades. C*est bien lui qui a dû indiquer au Comité central, pour désigner le successeur du préfet de police, ce titre étrange : délégué à Veœ-préfecture de police.
DU 4 SBPTBMBRB AU 15 OCTOBRB 4870 433
Rigault n*ayait jamais appartenu à la francmaçonnerie, mais il trouvait particulièrement plaisant d*en prendre le langage et les formules. Témoin la lettre suivante que je trouvai un matin sur mon bureau :
a Paris, le 26 septembre 4870.
« Ne vous trouvant pas dans votre Resp . • . 1 . • . , » je vous laisse ci-inclus un mot que le t. • . c. • . » f. • . Duvivier viendra chercher sur les midi ou » midi et demi. Je ne serai pas là à cause de Ten- » terrement de Lapie, et il m*a dit qu'il viendrait » prendre ce mot chez vous. Si vous sortez à cette » heure, laissez le mot au garçon.
» Coup de maillet fraternel.
» Raoul Rigault. »
Presque tous les matins, Rigault entrait dans mon cabinet et après quelques paroles échangées ne manquait jamais de me dire : « Je suis, aujour- » d'hui, fort en train de travailler. N'avez-vous » pas quelque mandat d'amener à faire exécuter » contre les réactionnaires. Je serais ravi d'en » être chargé. »
Il savait parfaitement que je n'avais aucun mandat à faire exécuter, que je n'avais aucune qualité
pour en délivrer, aucune envie d'avoir ce pouvoir.
C'était de sa part une pure plaisanterie à laquelle je répondais à peu près invariablement : « Vous » êtes fou, décidément, nous serons obligés de vous » faire administrer des douches. » Il rentrait alors en riant dans son bureau, et s'il n'avait aucun agent de Lagrange pour se distraire, il cherchait quelle autre plaisanterie il pourrait bien inventer pour passer agréablement le temps et pour amuser ses amis. La nuit du 31 octobre, pendant que THôtel-de-Ville était envahi, je le rencontrai à la tète d'un bataillon de la garde nationale, le bataillon du docteur Lacambre, je crois. Il avait été chargé par Blanqui de prendre possession de la préfecture de police. Il allait exécuter cet ordre.
MM. de Kératry et Dubost avaient donné leur démission et étaient partis depuis quinze jours. Edmond Adam avait remplacé M. de Kératry , Pouchet avait remplacé Dubost. J'avais également quitté la préfecture pour entrer au ministère de l'intérieur, en qualité de chef du premier bureau de la Sûreté générale.
Au moment où Rigault se présentait à la Préfecture, Edmond Adam était à THôtel-de- Ville, ignorant complètement la tentative qui semblait menacer son hôtel. Tout se passa bien, heureusement. J'appris plus tard que Rigault avait trouvé dans le cabinet du Préfet, M™^ Adam et Pouchet ; que, fort
embarrassé de sa mission, il leur avait timidement et très poliment exposé le motif de sa visite; que M™^ Adam avait pris, en riant, Tordre écrit par Blanqui et Tavait mis dans sa poche en disant : « Je n'avais pas d'autographe de Blanqui, j'en aurai maintenant, je vous remercie. » Après quoi Pouchet avait déclaré à Rigault^ en le conduisant cérémonieusement vers la porte, que le Préfet et lui n'étaient point disposés à quitter la Préfecture.
Rigault, qui tenait Pouchet en grande estime, n'insista pas et retourna à THôtel-de-Ville avec son bataillon, qu*il avait laiss<^, d'ailleurs, quai des Orfèvres, n'ayant certainement pas la moindre intention de s'en servir. Le lendemain, il était, bien entendu, relevé de ses fonctions de commissaire de police.
Il vint me voir quelque temps après, dans mon bureau, je ne sais à quel propos. Sa visite me valut des reproches extrêmement vifs de M. Cresson, qui avait remplacé Edmond Adam à la Préfecture et à la direction de la Sûreté générale. M. Cresson, très modéré dans ses opinions, très paciQque au fond, n'en posait pas moins, comme certaines personnalités des partis extrêmes, pour un homme énergique et résolu, devant qui ses adversaires devaient trembler. Il affectait, plus que Rigauit encore, de se montrer violent devant ceux qui ne
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le connaissaient pas, pour faire croire à son énergie. Le ton qu'il prit avec moi, m'ayant profondément blessé, je reçus très mal ses observations. Je soutins que mon bureau était ouvert au public, qu'il n'y avait d'exception pour personne, que Rigault avait, comme tout le monde, le droit d'y pénétrer. Je déclarai nettement, plus nettement même qu'il ne convenait à un fonctionnaire placé sous les ordres de celui à qui il s*adressait, que je n'entendais point qu'on le prit de si haut avec moi, que je ne le supporterai jamais. Je parlais avec une telle véhémence que M. Lestiboudois, chef du personnel de la Préfecture de police, qui se trouvait présent, se crut obligé d'intervenir pour me calmer. J'avais tort sans doute; mais il faut se rappeler que je n'étais pas un fonctionnaire de race, et qu'ayant vécu pendant près de cinquante ans, dans la plus grande indépendance, je n'étais pas rompu.aux souplesses administratives.
Je revis RigauU, le 19 ou le 20 mars 1871, à la Préfecture de police, dans le cabinet du Préfet, qu'il occupait en maître et où je m'étais rendu sur son invitation. Il me demanda de rester avec lui« me proposant de remplir près de V ex-Préfecture de police les fonctions de secrétaire général. Je déclinai un pareil honneur, et je partis pour Versailles, dans le même train qui emportait Deles*
DU 4 SBPTBMBRE AU 15 OGTOBREB 4870 437
cluze, Ch. Floquet, Razoua et bon nombre d*autres personnes, que leurs fonctions appelaient auprès du gouvernement. Ce fut Delescluze qui, me voyant embarrassé avec ma femme et mes enfants, prit mes billets de parcours au bureau de la gare Montpa masse.
Je ne revis plus Raoul Rigault. Découvert et arrêté par les soldats de l'armée de Versailles, il ftit fusillé, le 24 mai, au coin de la rue Gay-Lussac et mourut très bravement.
Le baron de Ponnat, nommé également commis* saire de police, par le gouvernement de la Défense nationale, fut placé dans le quartier des Épinettes, à Batignolles. C'était un brave homme, un peu excentrique, qui, après avoir été catholique fervent, était devenu, à la suite de je ne sais quelle déception, un ennemi acharné de toutes les religions établies, mais surtout de l'Église romaine. Par une étrange inconséquence, il s'était constitué, vers la fin de l'Empire, en véritable prêtre de l'athéisme, présidant et officiant aux mariages et aux enterrements civils, sans comprendre qu'il créait une nouvelle religion, lui, l'jpnnemi de tous les cultes.
Il se plongeait, avec une ardeur fébrile, dans
l'étude de tout ce qui a été écrit pour la gloire de
la religion chrétienne, afin de pouvoir en signaler
les erreurs et les contradictions. Très passionné
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dans ses appréciations, il affichait pour les partie sans du christianisme la même intolérance que les catholiques montrent pour leurs adversaires. En toutes choses, il prenait le contrepied des dévots ultramontains, détestant ce qu'ils aimaient, aimant ce qu'ils détestaient, s*occupant, en somme^ autant des dogmes religieux que ses adversaires euxmêmes. Jamais il ne put élever ses conceptions jusqu*à la philosophie positive, qui n'affirme et ne nie que ce qui est scientifiquement, incontestablement reconnu vrai ou faux, et qui se tient dans une prudente et sage réserve à l'égard de tout ce qui touche aux questions insondables d'origine et de fin. Après avoir cru sans preuve, il niait sans certitude. Son opposition à TÉglise semblait, d'ailleurs, inspirée beaucoup plus par un sentiment de dépit que par la raison.
A l'entendre, on eût pu le croire capable de violence contre ses ennemis. Il n'en était rien.
A peine entré en fonctions, il fut chargé, en sa qualité de commissaire de police, d'expulser de leur habitation des sœurs d'un ordre religieux, dont j'ai oublié le nom. Malgré sa haine pour les gens d'église, il se montra très touché des larmes de ces dames et ne remplit sa mission qu'avec une extrême répugnance. Son antipathie pour le monde religieux se manifestait par des paroles violentes,
mais il est évident qu'il était incapable de passer des paroles aux actes, s'il n'y était poussé, comme Raoul Rigault^parla peur de paraître faible, inconséquent ou traître, aux yeux de ceux qui avaient cru à ses prédications.
Vivant en dehors de sa famille, qui ne partageait en aucune façon ses opinions religieuses, il adressa à ses amis, dans le courant de 1867, la lettre suivante, encadrée de noir.
a Paris, i 867.
i » Le baron de Ponnat a la douleur de vous
» annoncer la perte cruelle qu'il vient de faire
» dans la personne de sa fille cadette, Mademoiselle
» de Ponnat, que la superstition a enterrée toute
» vive au noviciat de Conflans (Seine), pour la plus
y> grande gloire de Dieu et des dames du Sacré-
» Cœur.
» Ecr. • . Tinf. • .
» De Ponnat. »
De Ponnat était un commissaire assez fantaisiste. Après la journée du 31 octobre, des poursuites furent entamées contre Blanqui, ordre fut donné par M. Cresson, préfet, aux commissaires de police, de le rechercher et de l'arrêter. De Ponnat qui était en relations suivie avec les révolutionnaires, aussi bien qu avec les libres-penseurs, placé
entre ses affections et ses devoirs professionnels ne trouva rien de mieux que de cacher Blanqui chez lui. Nulle part, en effet, il n'eût été plus en sûreté que chez un commissaire de police. Malheureusement, de Ponnat fut dénoncé et M. Cresson, trouvant que ses ordres avaient été singulièremeut interprétés, le révoqua le 12 novembre. Il s'en vengea en publiant, sous le titre de Cressonnades^ une série d'articles assez vifs contre le Préfet.
De Ponnat se retira plus tard à Chambéry, où il est mort à la suite d'une cruelle maladie. Contrairement à toutes les prévisions, le grand-prétre de l'athéisme a été enterré par le clergé catholique. Il résulte d'une polémique engagée à ce sujet dans ' plusieurs journaux, qu'on a profité de l'absence d'un de ses amis, chargé de veiller à ce que ses funérailles fussent purement civiles, pour l'enterrer
religieusement.
Parmi les fonctionnaires nommés à la préfecture de police, après le 4 septembre 1810, il convient de signaler encore le citoyen Beaune, ancien capitaine de la garde urbaine, en 1848.
Beaune était* âgé de plus de cinquante ans, mais il était parfaitement conservé et singulièrement robuste. Je n'ai pas connu d'homme plus actif et plus dévoué que lui. Pour assurer l'ordre sur la voie* piïbliqùe et' pour 'défendre le gouvernement
répnlilicain, il à donner sa vie la paix dans le constamment s.
la plus grande sa garde étaiei
lenx ; il Stimulaii ma nj^vu^a piui^a auus eva ui'ures, veillait à ce que leur tenue fut irréprocbable ; toi^ours juste à leur ^gard, il savait par ses bons procédiis et par son exemple, conquérir leur affection, sans préjudice pour la discipline.
Beaune était un modèle de correction, toujours à son poste, toujours préoccupé de remplir pleinement ses devoirs.
Comme la plupart de ceux qui devaient leur nomination au gouvernement de la Défense nationale, il fut relevé de ses fonctions pendant la Commune. Ce fut une faute. Les hommes sûrs et dévoués, comme lui, sont assez rares, pour qu'il y ait maladresse à se passer de leurs services aussi longtemps qu'ils peuvent être utiles.
Rendu à la vie privée, il reprit, sans se plaindre, son métier de sculpteur et vécut très pauvrement pendant plusieurs années. Quand la vieillesse vint l'accabler et le mettre dans l'impossibilité de travailler, Je fus assez heureux pour pouvoir le faire entrer à l'hospice d'Ivry, où il est mort récemment.
Entré à la Préfecture de police, le 4 septembre, j'en sortis le 15 octobre pour entrer à la sûreté générale. M. de Kératry avait donné sa démission et était parti en ballon, chargé, disait-on, d'une mission auprès du gouvernement espagnol.
Dubost partit à son tour, le 18 octobre, également en ballon, pour aller rejoindre Gambetta.
Les six semaines passées à la Préfecture avaient été bien remplies. Outre la besogne excessive qui nous incombait, nous avions eu des émotions sans nombre et toutes les inquiétudes que peuvent engendrer, à la fois, la présence de l'ennemi sous les murs de la ville et les menaces incessantes de désordre à l'intérieur.
Pendant cette période difficile avons-nous été à la hauteur de notre tâcheV Avons-nous rendu de véritables services à nos concitoyens ? Je n'ose me prononcer sur ce point. Ce que je puis dire, c'est que, soutenus par notre inaltérable dévouement à la République, notre bonne volonté et notre zèle ne se démentirent pas un seul instant.