‹ Souvenirs, 1860-1889Chapitre 20 sur 47 · LES · texte numérisé non relu

LES

J*ai toujours été partisan de la suppression de la peine de mort.

Par sentiment et par raison, je repousse de toutes mes forces cette forme sauvage de la vengeance sociale.

Par sentiment, tout mon être se révolte à la pensée de la cruelle et sanglante opération qui supprime ainsi froidement un être humain.

Je me sens saisi malgré moi de pitié, quelque horrible que soit le crime du condamné, quand je songe à la terrible agonie qui lui est imposée durant les longues semaines qui s'écoulent, à notre époque, entre le jour de la condamnation et celui de l'exécution, aux abominables alternatives d'espoir et de

Ui PRÉFECTURE DE POLICB

désespérances qui l'agitent, le torturent nuit et jour, et que j'entrevois, comme terme final, le moment suprême oti la terrible nouvelle que sa dernière heure est venue va lai être annoncée.

Souvent le misérable dort quand le directeur de la prison, l'aumônier et les personnes qui les accompagnent entrent dans sa cellule. Rien de plus abominable qu'un pareil réveil. Rien de plus triste que le quart d'heure qui s'écoule entre ce réveil et l'instant définitif oij le bourreau achève son œuvre. Devant de pareilles tortures, devant les angoisses imposées au criminel, on est fatalement envahi par la pitié la plus profonde, et on oublie, au moins pour un instant, les forfaits qui ont motivé cette terrible expiation.

Est-ce un pareil effet que les législateurs et les partisans de la peine de mort entendent produire sur les personnes qui assistent mis. exécutions?

Par raison, je ne puis admettre qu'un meurtre,

commis au nom de la société, soit la conséquence

légitime d'un autre meurtre. Quoi qu'on puisse

dire, il est impossible de ne pas reconnaître qu'en

âtant la vie à un homme, la société commet elle-

ne l'acte qu'elle entend punir. Le meurtre ces«e-

d'étre un meurtre quand c'est la société qui

? La peine du talion est une peine barbare que

sonne n'oserait approuver aujourd'hui.

Je repousse, à un autre point de vue, toute condamnation à une peine irréparable.

La justice étant faillible, ses arrêts valent selon le temps et selon les lieux ; je ne puis admettre qu'elle soit placée dans une situation qui ne lui permet ni de réparer, ni même d'atténuer en aucune façon les erreurs qu'elle peut commettre.

« La première fois, dit Plutarque, que les Atlié- >♦ niens condamnèrent un homme à mort, ce fut » pour faire périr un scélérat, et ils finirent par » faire boire la ciguë à Socrate. »

C'est là une conséquence déplorable, mais fatale, de la faiblesse et de Timperfectibilité humaines, contre laquelle il serait temps de se mettre en garde, en supprimant la peine de mort, c est-à-dire la possibilité légale de céder à ses égarements qui deviennent crinainels.

Les sociétés ont, à .toutes les époques, fourni la preuve qu'elles étaient sujettes comme les individus, et dans des proportions naturellement plus grandes, aux erreurs et aux entraînements. Les Romains martyrisaient les chrétiens au nom du salut public, comme les chrétiens devaient plus tard, sous le même prétexte, martyriser les hérétiques, comme d'autres fanatiques ont depuis, en plein dix-neuvième siècle, pour des motifs politiques ou religieux,

sacrifié leurs adverss^ires au nom du salut commun.

Les victimes innocentes immolées à la peur, à la superstition, à la tyrannie sont innombrables. Celles dont les partisans de la peine de mort essaieraient de justifier Texécution si cela était possible, ne sauraient entrer en ligne de compte avec elles. La peine capitale, sous toutes ses formes, a frappé un nombre bien plus considérable d'innocents que de véritables coupables.

Comment se peut-il que des hommes émancipés, instruits, affranchis des vieilles superstitions, croient encore à la nécessité de la peine de mort? Comment les chrétiens qui croient au supplice de Jésus, peuvent-ils être les défenseurs de ces horribles immolations ?

Le développement de la morale et de la civilisation dépend du respect de plus en plus grand que la société et les individus professent pour la personne humaine. Aux époques barbares, Tétre humain est foulé aux pieds, sa dignité méconnue, les notions de droit et de devoir complètement obscurcies, les pénalités féroces ; la force est la loi suprême.

A mesure que la dignité humaine s*afBrme, que rhomme ayant conscience de lui-même n'entend plus être traité comme une chose, mais comme une personne, l'horizon s'éclaircit, la civilisation progresse, les peines s'adoucissent.

Le respect de la personne humaine clans sa dignité, dans sa vie, dans sa propriété, dans tout ce qu'il aime et qui est à lui, base de la morale rationnelle et universelle dégagée de tout élément étranger, est la garantie suprême de tous, par la réciprocité qu'il impose à chacun. Il profite même à ceux qui l'ont méconnu, aux malfaiteurs, contre lesquels la société est en droit de prendre toutes les garanties nécessaires à la sécurité commune, mais sans pouvoir jamais user contre eux des abominables moyens dont les sociétés antiques se croyaient autorisées à faire usage.

La peine de mort est un reste des temps bar-

^ bares, qui disparaîtra de toutes les nations quand

leur civilisation sera suffisamment avancée, quand les sentiments véritablement humains seront plus développés, quand on s'occupera avec plus de soin de prévenir les crimes au lieu de les punir.

La peine de mort, aujourd'hui comme autrefois, est d'ailleurs complètement inefficace ; elle n'arrête et n'a jamais arrêté le bras des véritables malfaiteurs. C'est parmi les habitués du spectacle sanglant des exécutions capitales que se recrutent les futurs assassins.

f' L'homme s'habitue à tout. <( Les vols sur les

» grands chemins, dit Montesquieu^ étaient com- » muns dans quelques Etats ; on voulut les arrê-

» ter, on inventa le supplice de la roue, qui les » suspendit pendant quelque temps... Depuis ce » temps on a volé sur les gratids chemins comine » auparavant. L'imagination se fait à une grande » peine comme elle s'était faite à la moindre. »

Aux époques où les plus cruelles répressions frappaient les criminels, les méfaits n'étaient ni moins grands ni moins nombreux qu'aujourd'hui. Au contraire.

« En 1665, dans les plus beaux temps du règne » de Louis XIV, dit Chateaubriand, dans ses Méy> langes politiques et littéraires, on trouve que X) douze mille plaintes, pour crimes de toutes les » espèces, furent portées devant les commissaires » royaux, à ce qu'on appelait les graiids jours » d'Auvergne, c'est-à-dire qu'en 1665, on jugea, » dans une seule province de la France, deux fois » plus de crimes que l'on en a jugé en 1825 dans » toute la France. »

Les actes barbares ne sauraient, en effet, adoucir les mœurs. Faire couler le sang, c'est réveiller les instincts féroces qui sommeillent chez les natures perverses.

De nos jours, j'ai entendu fréquemment les spectateurs habituels des exécutions vanter le courage des suppliciés et admirer leur énergie devant la mort, comme s'il s'était agi de véritables

héros dont il fallait s'appliquer à imiter l'exemple. Est-ce encore là ce qu'attendent de ces lugubres spectacles les partisans de la peine de mort ?

J'ai assisté, par devoir professionnel, à de nombreuses exécutions. Mon rôle se bornait à établir un service d'ordre sur la voie publique, à maintenir la foule, à veiller à ce qu'aucun scandale ne pût se produire. J'ai vu de près les habitués de ces sortes de spectacles. Autour de la guillotine, dans une enceinte réservée, outre les gardiens de la paix, les gardes républicains et les gendarmes, deux ou trois cents privilégiés, journalistes pour la plupart, se disputant les premiers rangs, pour mieux voir le montage de l'horrible machine que l'exécuteur appelle les bois de justice, et pour juger plus sûrement de l'attitude du condamné quand le dernier moment était venu. Plus loin, une foule grouillante, grossière, chantant, criant, hurlant, que je m'appliquais à repousser si loin du point où l'exécution avait lieu, qu'elle n'y assistait que par la pensée. Ainsi éloignée, elle attendait impatiemment qu'il lui fût permis de franchir les cordons d'agents et de militaires qui lui barraient le passage, pour se précipiter quand tout était terminé, que le corps du supplicié était parti pour le cimetière, que les bois étaient replacés dans le chariot fermé qui les avait apportés, que le sol avait été complètement lavé,

que rexécuteur et ses aides étaient rentrés chez eux — pour se précipiter avec des allures de fauves, vers la place où venait d'avoir lieu Texécution, dans Tespoir de voir encore sur le pavé quelques traces de sang. Rien n'est plus répugnant, plus écœurant que celte scène qui se renouvelle chaque fois que Téchafaud a été dressé sur la place de la Roquette. J'ai quelquefois assisté au réveil du condamné et aux préparatifs lugubres de ce qu'on appelle la dernière toilette. J'ai voulu voir là, mais seulement

là, jusqu'où la cruauté humaine peut encore aller de nos jours. Je n'ai jamais vu, je n'ai jamais eu le désir de voir l'exécution elle-même. Ma répugnance à cet égard était extrême. Quand l'heure avait sonné, que la grande porte de la prison s'ouvrait, que les gendarmes à cheval qui formaient le cercle devant l'échafaud avaient mis le sabre au clair, que le condamné apparaissait avec son escorte composée de l'aumônier, du bourreau et de ses aides, que la plupart des têtes se découvraient instinctivement, je disparaissais aussi loin que possible, derrière les rangs serrés des gardiens de la paix et du public privilégié, pour ne rien voir de ce qui allait se passer. Je ne revenais vers l'endroit maudit que lorsque tout était bien terminé, et pour veiller seulement à ce que la foule, tenue à l'écart jusque-là, ne put s'en approcher trop tôt.

PRÉVOST 'loi

C'est pour l'exécution de Prévost que je fus appelé pour la première fois à faire un service d'ordre sur la place de la Roquette. Puis vinrent les exécutions de Menesclou, Campi, Gamahut, Gaspard, Marchandon, Koenig, Rivière, Fray, Pranzini, Schumacker, Matelin, Prado, Georaay, Allorto et Sellier.

Quelque monstrueux que fussent les crimes de ces hommes, ils n'ébranlèrent jamais un seul instant mon opinion sur la peine de mort. Les scènes auxquelles j'assistais dans l'intérieur de la prison et au dehors; dans la prison, au terrible et douloureux réveil du condamné, à sa dernière toilette; sur la place et aux abords, à la scandaleuse conduite du public, fortifièrent, au contraire, les raisons qui m'avaient toujours porté à repousser cette horrible peine.

Voici, au reste, quelques détails sur ces sinistres exécutions et sur les crimes qui avaient motivé la sentence qui frappa chacun des criminels.

En raison de la situation particulière de Prévost, son crime, ou plutôt ses crimes, excitèrent vivement l'opinion publique.

15î PRÉFECTURE DE rOLICB

Priîvost était gardien de la paix depuis plusieurs ann<5es. Sous l'Empire, il avait appartenue ce bril— littrt escatîron des Cent Gardes, que l'on considérait g(?iiéralement comme étant composé d'iiorames ctioisis, non seulement parmi les militaires dont la taille était la plus élevée, mais encore parmi les meilleurs soldats de l'armée.

Gardien de la paix, Prévost était très bien noté : sobre, discipliné, d'une tenue parfaitement correcte, bien vu de ses camarades, convenable avec le public, jamais il n'avait été signalé pour le moindre acte de brutalité, rien ne rappelait en lui le type hideux et grossier que le vulgaire se fait des grands criminels, rien ne pouvait faire supposer qu'il fût capable de commettre des crimes. Comment concilier, en effet, cette correction, sa cordialité avec ses camarades, son aménité avec le public, et la froide cruauté dont il fit preuve? Ceux qui ont pu sonder jusqu'au fond les abîmes de la conscience humaine, s'il en existe, peuvent seuls expliquer ces étonnantes contradictions.

Dans l'amour désordonné de la propriété qui poussait PrOvost au vol et au plus épouvantable des crimes, certains aliénîstes auraient trouvé sans doute les signes caractéristiques d'une aberra*'"" mentale.

Mais tous les criminels ne sont-ils pas des déséquilibrés, des fous?

Le 11 septembre 1879, Prévost avait attiré chez lui, dans Tintenlion de le voler, un bijoutier nommé Lenoble, qu'il avait lâchement assassiné, en le frappant par derrière. Puis, après avoir découpé le corps de si malheureuse victime, il était allé en jeter les débris dans les égouts.

Pendant qu'il accomplissait cette sinistre besogne, allant d'un égout à Tautre, jetant précipitamment, dans chaque orifice, une partie des débris humains qu'il portait dans un énorme panier, ses allures étranges furent remarquées par une dame, qui ramassa et porta chez un pharmacien un des paquets que, dans sa précipitation à fuir^ l'assassin n'avait pas complètement enfoncé dans l'égout.

Le crime ainsi découvert, on ne tarda pas à savoir que l'individu qui avait attiré l'attention de cette dame, ressemblait d'une façon particulière à un gardien de la paix du voisinage, remarquable par sa grande taille. Des agents déclarèrent, en outre, qu'ils avaient rencontré dans leur tournée, leur collègue Prévost, en costume civil, portant un immense panier de blanchisseuse, à l'heure môme où le paquet remis au pharmacien avait été va,* massé .

Ces renseignements (^tant suffisants, Prévost fut mis en état d'arrestation et ne tarda pas à avouer son crime.

J'assistai à sa confrontation avec les restes de Lenoble.

Dans une des salles de la Morgue, sur une table longue, les débris du corps de la victime avaient été réunis, et, autant que cela était possible, remis à leur place. La tête de Lenoble, trouvée dans une perquisition faite par le commissaire de police dans la chambre de Prévost, avant une expression des plus étranges.

Les yeux ouverts semblaient fixer obstinément l'assassin, qui, placé en face, paraissait horriblement troublé par la fixité de ce regard. Appuyé sur les inspecteurs de sûreté qui raccompagnaient et qu'il dépassait de toute la tête, Prévost ne cessait de répéter : « Mon Dieu ! mon Dieu ! dans quelle situation me suis-je mis ? » Paroles égoïstes qui ne comportaient ni pitié pour la victime, ni remords.

Cette confrontation ne servit, et ne pouvait servir qu'à confirmer les aveux déjà obtenus de la bouche de l'assassin.

Pendant l'instruction, on se souvint que Prévost avait eu pour maîtresse une dame nommée Adèle Blandin, qui passait pour avoir quelque fortune et qui avait disparu depuis deux ou trois ans.

Sous l'impression du crime qui venait d'être commis on se demanda si cette femme n'avait pas été aussi la victime de son amant. Interrogé à ce sujet, pressé de questions, Prévost finit par avouer qu'il avait, en effet, tué et découpé sa maîtresse, comme il avait tué et découpé Lenoble, et il désigna aux magistrats instructeurs, d'une manière très exacte, la place où la tête de la malheureuse Adèle Blondin était enterrée.

La Cour d'assises condamna, le 9 décembre 1879, Prévost à la peine de mort.

L'exécution fut fixée, sept semaines environ après que l'arrêt avait été rendu, au 19 janvier 1880. Elle devait avoir lieu à sept heures du matin.

La nuit avait été horriblement froide, des flocons de neige n'avaient cessé de voltiger dans les airs, et deux énormes amas de neige glacée, placés à sept ou huit mètres de chaque côté de la chaussée, où devait se dresser la guillotine, refroidissaient encore l'atmosphère. Néanmoins, dès deux heures du matin, un public nombreux, composé en majorité de vagabonds, de rôdeurs de nuit et de prostituées, avait envahi la place. C'est avec d'assez grandes difficultés que les agents parvinrent à repousser cette foule dans le haut et dans le bas de la rue de la Roquette.

Le public privilégié, arrivé un peu plus tard, fut placé à quelques mètres de Téchafaud, dans une enceinte formée par des cordons de gardiens de la paix et de gardes républicains.

Mais de nombreuses réclamations ne tardèrent pas à s'élever de la part des journalistes qui prétendaient qu'ils étaient trop éloignés de Téchafaud, qu'ils ne verraient rien, que la ligne des gardiens et des gardes, placés nécessairement devant eux, leur masquait encore la vue.

On modifia, autant que possible quelques dispositions, pour leur être agréable, mais sans parvenir à les satisfaire complètement.

La nuit se passa, pour les hommes de service et pour les gens les plus paisibles à lutter contre le froid, à battre la semelle pendant que la foule, en partie avinée, qui grouillait plus loin, criait, riait aux éclats, chantait et se livrait aux plus obscènes plaisanteries.

Cependant grâce au froid, ces scènes furent moins scandaleuses que quelques-unes de celles qu'il me fût donné de voir plus tard. Transis, et n'y tenant plus, la plupart de ceux qui avaient un domicile abandonnèrent la place et rentrèrent chez eux, diminuant ainsi le nombre des perturbateurs^ qui, malgré cela, resta encore beaucoup trop con-« sidérable.

A sept heures moins un quart, M. Beauquesne, directeur de la prison, accompagné du chef de la sûreté et de ses secrétaires, de l'aumônier, de quelques gardiens de la prison, de l'exécuteur et de ses aides, se rendit à la cellule de Prévost pour lui annoncer que sa dernière heure était venue.

Depuis son entrée à la Roquette, Prévost s'était constamment montré soumis et discipliné comme au temps où il était militaire ou gardien de la paix.

Les tortures morales qu'il avait subies pendant les quarante jours qui s'étaient écoulés entre sa condamnation et le jour de l'exécution, avaient beaucoup affecté sa robuste constitution.

Il avait considérablement vieilli. Ceux qui l'avaient autrefois connu, brillant Gent-Garde, ou solide gardien de la paix, auraient eu de la peine à le reconnaître.

Après mille alternatives d'espoir et de découragement, il avait paru comprendre que toute espérance était vaine et qu'il ne fallait plus compter sur une commutation de peine.

Il venait de passer une nuit très agitée quand le directeur lui apporta la fatale nouvelle.

« Je ne croyais pas, lui dit Prévost, que ce fût y> pour aujourd'hui, je n'avais jamais vu exécuter » le lundi. »

t( Ayez du courage », lui dit Taumônier.

(( J'en aurai, Monsieur l'abbé », répondit simplement Prévost.

A la demande s'il n'avait aucune révélation à faire : « J'ai, répondit-il, avoué deux grands » crimes. Je n'en ai pas commis d'autres. Je mé- » rite mon sort. Je n'ai plus rien à dire. »

Il s'entretint quelques instants, en particulier, avec M. l'abbé Crozes'et se laissa conduire ensuite, sans la moindre hésitation, dans la pièce où la dernière toilette devait être faite. Il supplia l'exécuteur de ne point mettre d'entraves à ses jambes ; mais cette faveur, contraire au règlement, lui fut refusée.

Son énergie ne faillit pas un seul instant en face môme de la guillotine. Il embrassa avec effusion l'aumônier et le pria de remettre à son frère ce qui lui restait, quelques effets d'habillement et une pièce de 20 francs qui était au greffe.

« Qu'il me pardonne, dit-il d'une voix assez » ferme, le mal que je lui ai fait. Je demande aussi » pardon à l'Administration à laquelle j'apparte-

» nais et que j'ai déshonorée. »

Puis, saisi par l'exécuteur, il murmura à mivoix : (K Surtout, ne me manquez pas. »

Quand tout fut bien terminé, que toute trace de ''horrible drame eut complètement disparu, les

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barrages qui maintenaient au loin la foule furent levés.

Pour la première fois, je vjs alors avec un dégoût que rien ne pourrait exprimer, le spectacle abominable d'hommes, de femmes et d'enfants courant avec frénésie, se jjousculant et se renversant pour arriver les premiers sur la place d*où la guillotine vient de disparaître, dans Tespoir de trouver encore sur le pavé quelque trace sanglante de Texéeut ion.

Ce spectacle, je devais le revoir chaque fois sans jamais parvenir à m'y habituer, et sans pouvoir surmonter un seul instant le profond dégoût qu'il m'inspirait.

MENESGLOU

Menesclou appartenait à une honnête famille de

travailleurs. Sa mère était employée à la Manufacture des tabacs et son père occupait un modeste emploi ^dLïïs un ministère.

De très bonne heure, le jeune Menesclou avait montré les plus mauvaises dispositions. Paresseux, peu intelligent, fréquentant les vagabonds et les rôdeurs de barrières, il avait leur allure débraillée.

4 60 PBÉPECTUBB DE POLICE

C'était un grand garçon maigre, étiolé, à la physionomie bestiale, au regard hébété, atteint de surdité, la figure abîmée par des dartres, véritable t>'pe du voyou que les vices ont usé avant l'âge.

Le misérable avait moins de vingt ans quand il attira dans sa chambre une charmante petite fille de quatre ans, nommée Louise Deu, qu'il étrangla et qu'à l'exemple de Prévost et d'autres criminels qui l'avaient précédé, il coupa ensuite par morceaux pour faire disparaître plus aisdracnt toute trace de sou horrible forfait.

Malgré cette précaulion, le crime n'ayant pas tardé à être découvert, il fut accusé d'avoir violé la malheureuse enfant avant de la tuer. Il s'en défendit avec la plus grande énergie, sans toutefois pouvoir expliquer le motif qui l'avait poussé à l'assassiner. La disparition des organes génitaux, que malgré toutes les recherches, on ne parvint pas à retrouver, établit à cet égard, contre lui, une grave présomption.

La confrontation avec la victime se passa à peu près coramo celle de Prévost. Les restes de la pauvre Louise, fixés sur une table, étaient horribles à voir. Menesclou, placé devant ces débris, l'œil brillant de fièvre, ayant l'aspect d'un idiot, regardait quelquefois avec un sibililé, et, par moments, pk

MENBSCLOU 161

apparence d'affectation, comme s*il avait voulu attendrir les personnes présentes.

Condamné à mort, il fut exécuté le 7 septembre

Pendant les dernières heures qui précédèrent l'exécution, une foule de filles et de souteneurs envahit, comme de coutume, la place de la Roquette, jusqu'à rarrivée des agents.

Un assez violent orage avait éclaté vers minuit et s'était prolongé jusqu'à deux heures du matin. Plus tard, même quand la pluie eut cessé de tomber, les éclairs continuèrent pendant longtemps à briller comme pour prêter leur lumière aux sinistres travailleurs qui montaient la guillotine, et colorer d'une teinte sanglante tout ce qui les environnait.

La foule, rejetée au-delà de la place, ne se tint ni mieux ni plus mal qu'à Texccution de Prévost. Quant au public privilégié, des mesures plus sévères avaient été prises pour éviter toute cohue, tout envahissement et surtout pour éloigner certains individus mal famés, que la maladroite complaisance de quelques agents ou fonctionnaires, laissait pénétrer parfois dans l'enceinte réservée, oii ils pouvaient être une cause de scandale.

Les reporters, atteints en partie par les nouvelles mesures — bien qu'il n'y eut de visé parmi

eux que ceux qui profitaient de leur privilège pour amener, sous prétexte de collaboration, un certain nombre de leurs amis — se plaignirent vivement des difficultés qu'ils rencontraient pour pénétrer sur la place. Un assez grand nombre d'entre eux, inconnus des agents, n'avaient pu arriver directement, en raison des consignes, jusqu'à l'enceinte réservée, et protestaient avec énergie. Pour mettre un terme à leurs réclamations, on les autorisa à franchir les lignes qui leur barraient le passage, à la condition expresse que cette tolérance ne profiterait qu'à un seul représentant de chaque journal. Aucune preuve d'identité ne leur fut demandée. Une simple déclaration de leur part, faisant connaître la feuille à laquelle ils collaboraient, fut considérée comme suffisante. Néanmoins, certains journaux se plaignirent amère- ImBnt, le lendemain, du peu d'égards dont les journalistes étaient l'objet de la part de l'Administration préfectorale.

A cinq heures, le directeur de la prison pénétra avec son cortège ordinaire dans la cellule du condamné.

Le misérable dormait profondément.

« Menesclou, lui dit M. Beauquesne, votre pour- » voi en grâce a été rejeté. Le moment est venu. » Ayez du courage. »

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