‹ Souvenirs, 1860-1889Chapitre 22 sur 47 · CAMPI · texte numérisé non relu

CAMPI

qu'il mit à cacher son véritable nom pour ne point compromettre sa famille, la complète inutilité des démarches faites de tous côtés pour établir son identité — tout contribua à frapper les esprits, et à donner à cette triste affaire ce caractère mystérieux et romanesque qui séduit et passionne les foules.

Le crime avait été commis en plein jour.

Le 10 août 1883, Campi se présentait vers deux heures, rue du Regard, n® 7, chez M. Ducros de Sixt, ancien avocat, secrétaire de la Société de Saint-Vincent de Paul, qui, avec sa sœur, habitait un pavillon isolé dans cette maison. Après avoir demandé quelques renseignements sans importance à M*'*' Ducros, Campi, hésitant sans doute encore à commettre un crime, se retirait sans que rien pût faire soupçonner le motif de sa visite. Il revenait quelques instants après, très résolu cette fois, et après réchange de quelques mots, il frappait violemment, sans la moindre hésitation, avec une raassette de casseur de pierres, M. Ducros et sa sœur qui tombaient en jetant des cris désespérés.

Aux cris poussés par les victimes de cette brutale agression, le concierge accourut et voyant sur le parquet, baignés dans le sang, les corps inanimés de M. et de M^*« Ducros, il s'empressa d'aller chercher les gardiens de la paix qui, après

quelques recherches, arrêtèrent Campi dans une pièce de Tétage supérieur où il s'était réfugié. Campi ne fit aucune résistance : « Je suis pris, ditil, mais ne m'amenez pas au milieu de la foule. »

M. Ducros mourut le lendemain. Il était âgé de soixante-cinq ans. Quant à sa sœur, elle survécut à ses horribles blessures, mais perdit complètement

Tusage de la raison.

Etait-ce pour les voler que Campi avait frappé ces deux êtres sans défense, ou quelque farouche désir de vengeance avait-il armé son bras? Paris tout entier se posa ces deux questions dès le premierjour, sans que personne pût y répondre avec certitude.

L'instruction judiciaire fut particulièrement longue, le défaut de renseignements rendant la tâche des magistrats extrêmement difficile.

Toutes les recherches faites pour arriver à connaître le nom et les antécédents de l'accusé restèrent constamment sans résultats. Les interrogatoires se succédèrent et se multiplièrent vainement. Campi demeura toujours impénétrable.

Son crime seul restant ainsi un fait avéré et incontestable, la peine de mort fut prononcée contre lui.

''^« Laguerre, son avocat, possédait, assure-t-on, " du mystère qui entourait le condamné ; mais

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le devoir professionnel, à défaut de toute autre considération, lui faisait une impérieuse obligation de garder à ce sujet le silence le plus absolu.

Quand on songe au crime abominable qu'il commit sur deux vieillards inoffensifs, et que Ton considère le soin pieux que Campi apporta à ne point se faire connaître pour garantir sa famille de l'opprobre qui pèse sur lui, on reste confondu, et malgré soi, on est saisi de pitié pour ces êtres misérables qu'une passion mauvaise peut égarer et conduire au crime, mais chez lesquels vibrent encore, à travers leur perversité, des sentiments véritablement humains.

Une lettre de Campi, publiée en fac-similé, par un journal, le jour môme où l'exécution avait eu lieu, démontre combien ce malheureux attachait d'importance à ce que son vrai nom ne fût pas connu.

Cette lettre était ainsi conçue :

« A M. Pochai^ artiste au concert de la Scala, » boulevard de Strasbourg, à Paris,

» Prison de la Roquette. Paris, le 8 avril 4884.

» Mon cher monsieur Pochât,

» Vous allez être surpris de la démarche que je » fais auprès de vous ; mais elle m'est dictée par

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» un sentiment dont moi seul puis apprécier l'im- » portance, et je suis certain que vous n'iiésilerez » pas à m'accorder-ce que je viens solliciter de » vous. Voici la chose :

» Vous souvient-il un jour, à Marseille, avoir * trinqué avec un matelot ; je ine trouvais par » hasard avec une personne que vous connaissiez ■ (un commis-voyageur, je crois), nous étions atla- » blés à la porte du café Glacier sur la Cannebière. n Votre ami vous a invité à prendre un vermouth ; s de là nous sommes entrés en connaissance, et •B après forces libations et excursions dans les » quartiers excentriques, nous ne nous sommes » quittés que vers deux heures du matin. Vous » veniez (m"avez-vous dit), de terminer un enga- 1) gement à Marseille et vous deviez partir le len- » demain pour Paris. Je vous disais adieu et je » pensais ne jamais vous revoir, quand, deux mois » après environ, je vous rencontrai de nouveau à » Paris, en plein boulevard Montmartre, et en vous » abordant, je vous rappelai notre petite escapade s de Marseille, ce qui vous fit bien rire. Comme B vous aviez un caractère très ouvert , j'avais " plaisir à vous causer et vous preniez également re vous raconter mes voyagea — Si je vous donne tous ce; de rassembler vos souvenirs

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» — Tout en causant, nous étions arrivés à la hauw teur du boulevard de Strasbourg ; là nous nous » sommes assis à la porte du café, à côté de » TEldorado ; nous avons môme vu passer un artiste » qui vous a salué. C'était Blondelet, des Variétés, >) ra'avez-vous dit.

» Inutile de vous en dire plus long, vous m'avez » reconnu.

» Dans mes épanchements, qui ont duré plus de » trois ou quatre heures, tout en trinquant (et je )) me souviens que c'était de Tabsinthe dont j'avais » fait, par exception, ce jour-là, ma boisson favo- » rite), je vous racontai des choses dont vous avez » dû garderie souvenir, mais ce que je ne me par- » donne pas, c'est, je m'en souviens, de vous avoir » dévoilé un secret que je veux garder au-delà du » tombeau : mon nom !. . . Aussi je n'iiésite pas, » cher monsieur, si par hasard une photographie » de moi vous tombait entre les mains, je n'hésite » pas à solliciter de vous le secret. Car à la vue de » ce portrait vous ne pourriez manquer de citer ce » nom que je vous ai répété tant de fois. Je ne » puis reproduire dans cette lettre tout ce que je >j voudrais vous dire* Aussi aurais-je le plus grand » désir de vous voir. Si une démarche de votre part auprès du ministre de la justice avait quelque chance. . . Mais il n'y faut pas penser.

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« Ne m'écrivez pas surtout, on lit toutes mes » lettres. Je vous fais parvenir celle-ci sans qu'elle » passe par la geôle ; j'ai trouvé un excellent » moyen qui n'est pas sans péril, mais qui m*a » réussi déjà.

» Enfin, pour résumer, quoi qu'il advienne, je » vous en conjure, en raison de notre bonne » camaraderie, je compte que vous garderez ce » secret, de là dépendent bien des événements que » ferait surgir votre manque de caractère.

» Comptant sur vous, mon cher Pochât, recevez » de votre camarade les remerciements et les plus « cordiales poignées de mains.

» M. Campi, détenu, prison de la Roquette. »

Le journal qui publia cette lettre insérait une note disant que M. Pochât se rappelait parfaitement toutes les circonstances auxquelles Campi faisait allusion, mais que le véritable nom de ce dernier était complètement sorti de sa mémoire.

L'exécution fut fixée au 30 avril 1884 à cinq heures moins un quart du matin.

Pendant la nuit, la foule ignoble et béte, rejetée selon l'usage, loin de la place, chante pour occuper les heures d'attente, des refrains obscènes ou idiots. De temps en temps, des voix sauvages crient : « Mort à Campi 1 » pendant que d'autres voix

appellent le condamné qui n'arrive pas assez vite au gré des êtres dégradés et féroces qui dominent dans cette cohue. Placé au fond de la Roquette, à une grande distance du lieu où se passent ces scènes scandaleuses, Carapi n'entend pas heureusement ces horribles vociférations. Parfois des bousculades se produisent. On pousse brutalement les personnes qu'on a devant soi, pour s'amuser ot pour taquiner les gardiens de la paix. Dans une de ces bousculades, un individu monté sur une échelle tombe et se fend le crâne. On le transporte à l'hôpital dans un état désespéré, pendant que la foule continue à chanter, à crier et à s'amuser.

Le public privilégié n'élève cette fois aucune plainte sérieuse contre la place qui lui est affectée. En attendant l'heure de l'exécution, on discute dans différents groupes les motifs qui ont pu amener M. Grévy, si plein de mansuétude quelquefois, à refuser de commuer la peine de Campi, pour lequel quelques personnes manifestent une assez grande indulgence. Généralement môme, on exprime le regret que le président de la République n'ait pas usé, dans cette circonstance, de sa clémence habituelle. Sur d'autres points, on se demande si des révélations, faites au dernier moment par le condamné au juge d'instruction chargé de les recevoir, suffiraient pour faire ajourner l'exécution. Les avis

Mi rBÉFECTURE DK l'OLICB

sont très partagés, mais en majorité i croire que le magistrat délégué n'a pas 1 nécessaire pour suspendre les arrêts de 1 En somme, dans l'enceinte réservée, on grave, plus réfléclii, plus pénétré que d'ha la gravilé de l'acte qui va s'accomplir,

A quatre heures et quart, Campt, qu profondément, est réveillé par M. Beauqui

« Â,li ! c'est pour aujourd'hui », dit-il.

Il se lève, demande l'heure qu'il est, et sur le lit pour se vôtir. Deux gardiens s' pour l'aider à passer ses vêtements ; il les doucement en disant :

'< Laissez-moi, je m'habillerai bien seul

Quand il est debout, il manifeste le dés de l'eau pour se débarbouiller. On lui ap| serviette mouillée et on lui lave la figure Il resle ensuite trois minutes seul avec Moreau, le nouvel aumânier, à qui il rem d'argent qui lui reste pour qu'il soit d( pauvres.

A la chambre de la dernière toilette, ( rendu d'un pas ferme, il demande à ]'< de ne pas trop serrer les liens qui l'att M, Kuehn, chef de la sûreté, qui lui dit q:

nstruction est dans la pièce voisine, pr( ' ses révélations, il fait signe qu'il t

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