CAMPI
dire, et, haussant dédaigneusement les épaules, il s'écrie : « Ah ! ces magistrats ! ces magistrats ! »
Parcourant ensuite d'un regard perçant la salle au centre de laquelle il est assis : « Il n'y a pas de » journaliste ici? dit-ii, ce sont ces brigands-là, » avec tout le tapage qu'ils ont fait autour de moi, » qui sont cause de ma mort. »
Après un moment de silence : « Je demande, dit » Campi, comme dernière volonté, qu'on me laisse » tranquille après ma mort, et qu'on ne me cliar- » eu te pas. »
Les entraves étant mises au condamné, le lugubre cortège se dirige vers la place où la guillotine est dressée. Campi marche avec assurance, sa pâleur est extrême, mais on voit qu'il est maître de lui. Au moment où il franchit la porte de la prison, toutes les têtes se découvrent, et au milieu d'un silence général, on entend avec étonnement quelques voix dire : « Bravo, Campi ! »
D'un regard assuré, le condamné parcourt rapidement la foule qui l'entoure. Il y a dans ce regard et dans toute sa physionomie une étrange expression de dédain.
A quelques pas de la guillotine, Taumônier lui
emande la permission de l'embrasser. « Si vous
'oulez », répond le condamné en tendant la joue.
^uis jetant un coup d'œil sur l'horrible machine, on
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l'entend dire très distinctement, au moment oii l'exécuteur et ses aides vont s'emparer de lui : Il C'est là-dessus? »
Ce sont ses dernières paroles. . .
Le bourreau ayant fait son œuvre, le corps de Campi, placé dans une voiture spéciale, escortée de cinq gendarmes, part au grand trot pour le cimetière d'Ivry.
La froide énergie de Campi n'a pas faibli un seul instant pendant la terrible demi-heure qui s'est écoulée depuis son réveil jusqu'à l'exécution. Aucune allusion n'a été faite par lui au crime qui a motivé sa condamnation.
Il n'a pas de remords, ou, s'il en a, il les cache soigneusement comme une faiblesse. Que se passet-il à l'heure suprême de la mort dans l'âme de cet homme ? Dans quelle force intérieure puise-t-il le calme imperturbable dont il a fait preuve ? D'où vient le dédain qu'il a aôecté pour les magistrats, quand le chef de la sûreté lui a demandé s'il avait des révélations à faire et pour le public, quand il a traversé pour arriver à la guillotine la foule émue qui l'environnait. Qui pourrait le dire? Autour de ce criminel haulain, tout est mystérieux et tout iprès sa mort.
ntait le soir même de l'exécution,
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qu'à la place réservée au cimetière, à Campi, on avait vu, quelque temps après l'arrivée du supplicié, une femme voilée, en grand deuil, accompagnée d*un jeune homme vêtu de noir, s'agenouiller et prier en sanglotant pendant une demi-heure. Après quoi, tous les deux reprenant la voiture qui les avait conduits, s'étaient dirigés rapidement vers Paris.
Quelles étaient ces personnes?
Appartenaient-elles à la famille de Campi ? Encore une fois, qui le sait? Le mystère qui a entouré cette lugubre affaire n'est pas encore éclairci.
6AMAHUT.
Gamahut appartenait, comme Gille, Abadie, Menesciou et tant d'autres, à cette catégorie de gamins corrompus, pourris de vices, capables des plus mauvaises actions, qui ont étonné et épouvanté Paris, par les crimes dont ils se sont rendus coupables. Précoces produits de la paresse et de la dépravation, enfants par l'âge, vieux par la perversité, ils sont les dangereuses épaves d'une civilisation incomplète, qui laisse des enfants pauvres
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et abandonnés grandir 6t se dévelop boue des ruisseaux.
Le 21 novembre 1884, Gamaliut, que rades appelaient Ctiarapion, aidé de plices : Soulié, Bâillon et Félix Mody, i avait assassiné pour la voler, M'"^ Bal d'un commissaire de police de la banli offlcier de paix de la ville de Paris.
Soulié et Bâillon étaient âgés de dix peine, l'Avocat avait vingt ans, Gamal vingt-deux.
Soulié et Bâillon furent arrêtés, Iffsc l'assassinat avait été commis, dans borgne de la rue Galande où ils j( cartes. L'Avocat fut arrêté le lendema Gamahut, il avait quitté Paris et ne fui plus tard.
La confrontation des trois premie:
avec le corps de la victime, révolta tf y assistaient. Rien ne pourrait, en efïet, idée exacte du calme et de l'indifférenc»
preuve Soulié et Bâillon, que la vue laissa entièrement froids et ne fit mém ciller.
» C'est l'Avocat et Gamaliut, disait » riants et se défendant à peine, c'i H et Gamaliut qui ont fait le coup ; n<
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» fait, nous, que guetter la femme, et fouiller dans » les tiroirs.
» — C'est faux, répondait TAvocat qui parais- » sait plus affecté que ses cyniques ou incons- » cients collègues, c'est faux, ce n'est pas moi qui » ai frappé, j'en suis incapable; c'est Garaahut seul » qui a tout fait. »
Et toute cette lugubre scène se passa ainsi à entendre ces misérables faire, tour à tour, des demirévélations, et rejeter les uns sur les autres la responsabilité du crime qui leur était commun.
L'attitude de Gamahut, confronté plus tard, lui aussi, avec le cadavre de M""« Ballerich, fut tout à fait différente.
A la vue de sa victime, Gamahut pâlit horriblement; tremblant de tous ses membres, il se jeta à genoux pleurant à chaudes larmes et criant : « Pardon ! Pardon 1 »
Gamahut paraissait tout à la fois torturé par les remords et en proie à une véritable terreur.
Ses aveux furent à peu près complets. En raison sans doute de leur jeunesse. Bâillon, Soulié et l'Avocat échappèrent à la peine capitale et furent destinés à la Nouvelle-Calédonie. Gamahut, le plus
yé des quatre misérables, celui qui paraissait,
ailleurs, avoir eu la part la plus active dans l'as-
assinat, dut seul subir la peine de mort.
Son exécution eut lieu le 25 avril 1885. Pendant les dernières nuits qui précédèrent sa mort, la foule habituelle de ces spectacles sanglants, trompée par de faux renseignements, se rendait chaque soir place de la Roquette, dans Tespoir que la guillotine y serait dressée dans la nuit môme. Là, comme toujours, pour passer le temps et attendre plus patiemment l'heure de l'exécution, on se livrait à des scènes scandaleuses et ignobles.
Des gamins, quelques-uns sous les yeux mômes de leurs parents, parcouraient la place et les rues voisines en chantant sur Tair des Lampions : « Gama-hut, Ga-ma-hut. » D'autres dansaient sur les dalles qui servent d'assises à la guillotine. On allait et venait dans tous les sens, riant et chantonnant comme en un lieu de folles réjouissances.
Et cela durait chaque fois, jusqu'à ce que la foule, dispersée et redispersée sans cesse par les agents, convaincue enfin que ce n'était point pour cette nuit-là, se retirait définitivement pour revenir le lendemain.
Sur les instances de l'exécuteur, le Procureur général manifesta le désir que le public privilégié lui-môrae fût, le jour de l'exécution, plus éloigné de la guillotine qu'il ne l'avait été aux précédentes exécutions. La presse, que le bourreau redoutait
^rticulièrement, fut loin d'ôtre satisfaite. Cepen-
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dant, après quelques pourparlers, les choses finirent par s'arranger sans trop de protestations.
Gamahut, vaincu dans Téternelle lutte qui se livre dans Târae des condamnés à mort, pendant la longue période qui s'écoule entre la condamnation et l'exécution, Gamahut avait perdu depuis plusieurs jours, tout espoir de voir sa peine commuée. Ses nuits étaient mauvaises, agitées ; au moindre bruit venu du dehors, il pâlissait horriblement, croyant toujours qu'on venait le chercher pour le conduire à la guillotine.
Lorsque M. Beauquesne entra dans sa cellule pour lui annoncer que sa dernière heure était venue, le malheureux avait passé une nuit horrible. Outre ses angoisses ordinaires, une rage de dents l'avait tenu éveillé jusqu'à trois heures du matin. Ce n'est qu'à partir de ce moment qu'il avait pu dormir et se reposer un peu.
« Gamahut, — lui dit doucement le directeur en » lui touchant l'épaule pour le réveiller, — votre » recours en grâce a été rejeté...; ayezducou- » rage. »
A ces mots, Gamahut se dresse lentement sur son lit; sa pâleur est extrême; il jette autour de lui un regard égaré. L'émotion qui l'étreint est horrible. Cependant, il s'habille en silence et sans verser une larme. Quand il est prêt, il demande
l'autorisation de s'entretenir ur M. l'abbé Faure, nouvel aumônier, M. Moreau.
Cette autorisation lui ^tant acc< parait plus calme, il semble s'être gagné de l'assurance.
Avant de franchir le seuil de la f mande s'il a quelques révélations à
Il Rien », répond-il.
Le cortège se met alors en mar porte : " Allons ! courage, Garni prêtre. — Oui, Monsieur l'abbé. — — Oui, Monsieur l'abbé. »
Le condamné se dirige vers la place avec assez de fermeté, suivant l'aumônier qui marcbe à reculoni pour lui cacher la guillotine et qui lui présente ur crucifix que Gamahut couvre de baisers.
M. L'abbé Faure lui dit encore quelques parole) qui n'arrivent pas jusqu'au public et auxquelles h condamné répond par une inclinaison de tête et pai un demi-sourire.
A ce moment le bourreau et ses aides s'emparenl de lui. Une minute après, tout est terminé. Le corps du supplicié part pour le cimetière, ou, lorsqu'un semblant d'inhumation aura été tait, il sera mis è la disposition de la Faculté de médecine.
Et ia foule ignoble qui a passé la nuit rue de la
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Roquette , attend , comme toujours , avec impatience, qu'il lui soit permis de prendre sa course folle vers le lieu où le sang a été versé.