‹ Souvenirs, 1860-1889Chapitre 25 sur 47 · GASPARD · texte numérisé non relu

GASPARD

et sans nul droit pour pénétrer dans Tenceinte réservée, mit fin à leurs réclamations.

Un journaliste, en effet, voulant être agréable à une dame de ses amies qui désirait vivement assister à une exécution, essaya de là faire pénétrer comme rédacteur de je ne sais quel journal, dans l'enceinte privilégiée, le seul lieu, je Tai déjà dit, d'où Ton peut véritablement voir le montage de la guillotine et Texécution. Pour réussir plus sûrement, la dame s'était revêtue, sur l'avis de son guide, d'un costume masculin, comptant bien ainsi, à Taide de la nuit, ne pas être remarquée. Malheureusement, ou plutôt, heureusement pour elle, un agent ayant reconnu le subterfuge, l'obligea à se retirer.

Gaspard à la Roquette ne paraissait pas, durant les premiers jours, trop inquiet de son sort. 11 jouait, plaisantait avec les gardiens et semblait trouver quelque satisfaction à leur parler de sa mère.

La pauvre femme habitait, par une douloureuse coïncidence, rue de la Roquette, près de la place où le malheureux devait être exécuté. Ne pouvant oublier qu'elle était sa mère, elle venait fréquemment le visiter et lui apporter quelques sous dont il se servait pour acheter du lait.

ParfoiSj cependant, le souvenir de son crime

PBÉFECIURU DE POLICE

obscdaiE sa pensée et le torturait. Il accusait alors son complice Mayer d'avoir abusé de l'influence qu'il avait sur lui pour le pousser au mal et le perdre. C'est à lui qu'il faisait remonter la plus grande part de responsabilité dans l'assassinat dont ils s'étaient rendus coupables.

Ses derniers jours furftnt pleins de tristesse. Il désespérait.

Le moment suprême étant arrivé, le directeur de la prison lui apporte la fatale nouvelle.

« C'est bien triste, dit Gaspard, mais je m'y » attendais. — Mayer, ajoute-t-il, va-t-il être exé- B cuté aussi? n Sur la réponse faite par M. Beauquesne qu'il l'ignore complètement, Gaspard comprend que la peine de Mayer a été commuée; il baisse la tête et reste silencieux.

Après quelques minutes d'abattement, pendant lesquelles le malheureux se demande, sans doute, pourquoi Mayer, aussi coupable, plus coupable que lui à ses yeux, a-t-il été traité avec plus d'indulgence, Gaspard se lève et suit avec résignation ceux qui sont venus le. chercher. Pas une plainte ne sort de sa bouche pendant les derniers apprêts.

A cinq heures moins quelques minutes, la porte

•'-■ '" Roquette s'ouvre. Gaspard paraît. Il marche

iment avec l'aumônier, en tête du lugubre

OTS .1

MARGHANDON 185

Le bourreau et ses aides le suivent. D'un œil calme il examine un instant la foule qui Tentoure; puis, se retournant vers le prôtre, il embrasse avec effusion le crucifix que celui-ci lui présente.

Arrivé au pied de la guillotine, il s'abandonne aux exécuteurs sans la moindre hésitation.

A. cinq heures tout est terminé.

MARGHANDON.

Marchandon, dont le crime n'avait rien de commun avec celui de Gaspard, n'assista pas à l'exécution de ce dernier et ne fut exécuté qu'un quart d'heure environ après lui.

Marchandon avait assassiné, rue de Sèze, M'"« Cornet, chez laquelle il était entré en qualité de valet de chambre, le jour même où il se rendit coupable de ce crime.

Agé seulement de vingt-deux ans, n'ayant pour tous moyens d'existence que le vol, ce précoce malfaiteur, que la police recherchait déjà depuis longtemps pour des faits antérieurs, avait su, avec une

re habileté, déjouer toutes les recherches.

Habitant Compiègne, où il menait la vie bour-

îoisela plus paisible, il occupait avec JaneBlin,

sa maîtresse, un pavillon isolé. Très correct dans sa tenue, \ivant en homme aisé, payant régulièrement son terme, poli avec ses voisins, recevant quelques visites, donnant, de temps à autre, de modestes dîners, ne paraissant sérieusement occupé qu*à élever ses poules et soigner sa volière, aspirant, disait-on, à devenir conseiller municipal, rien, dans ses allures, ne dénonçait le dangereux malfaiteur.

Rien ne le signalait à la police locale, et aucun indice ne pouvait faire soupçonner à la police parisienne, qui le cherchait dans le département de la Seine, qu'il habitait Compiègne.

La vie de rentier qu'il menait avec sa maîtresse exigeait d'assez grandes ressources.

C'est Paris qui les fournissait. Quand l'argent devenait rare, Marchandon, qui avait réussi à se faire passer pour un fils de famille, prétextant qu'il allait toucher ses revenus, venait à Paris et, par quelque vol habile, se procurait ce qui lui était nécessaire.

C'est ainsi qu'il était entré chez M™« Cornet, dont le mari était en voyage, dans l'espoir d'y dérober quelque forte somme.

La nuit, pendant que tout le monde dormait dar la maison, le misérable s'était introduit furtivemei dans Tappartement où couchait la pauvre femme

MARCHANDON 487

Pendant plus d'une heure, armé d'un couteau de cuisine, caché dans une pièce voisine de la chambre à coucher, blotti dans un coin, respirant à peine, roreille aux aguets, il avait impatiemment attendu que M"^® Cornet fût endormie. Croyant enfin en être certain, il était entré avec les plus grandes précautions dans la chambre, s'était emparé d'un revolver placé sur la table de nuit, et avait audacieusement tenté d'ouvrir les meubles.

Réveillée en sursaut, M"^° Cornet, épouvantée, s'était machinalement assise sur son lit en criant « Au voleur », et cherchant d'une main tremblante le revolver dont Marchandon s'était emparé.

L'assassin, le couteau à la main, effrayé luimôme par les cris poussés par la malheureuse femme, s'était jeté sur elle, et sans la moindre hésitation l'avait mortellement frappée.

Marchandon fut arrêté avec sa maîtresse, mais celle-ci, paraissant véritablement ignorer la conduite de son amant, bénéficia d'une ordonnance de non-lieu.

Condamné à mort et enfermé à la Roquette, le misérable espérait, jusqu'au dernier moment, que la peine sera commuée. Aussi reste-t-il atterré lorsque M. Beauquesne, pénétrant dans sa cellule, lui annonce que tout espoir est perdu et que le moment fatal est arrivé. Faisant un effort sur lui-même.

18S PRÉFKCTURB DE POLICE

Marchandon demande la permission d'écrire une lettre. Cette faveur ne pouvant lui être accordée, il retombe dans un complet abattement et ne prononce plus une seule parole.

Conduit à la chambre de la dernière toilette, il marche en chancelant, la tête baissée, le visage couvert d'une pâleur cadavérique.

Quand il traverse en trébuchant, ses jambes flageolant sous lui, le court espace qui sépare la porte de la prison de la place où se dresso la guillotine, deux aumôniers marchent à ses côtés, le soutiennent et Terabrassent. Il est impossible de savoir s'il a conscience de ce qui se passe. Cependant, à Tinstant où il va toucher à Thorrible machine, un mouvement de recul, instinctif sans doute, se produit en lui. Mais l'exécuteur et ses aides interviennent et le poussent sous le couteau.

Quelques secondes après tout est fini. Les scènes ignobles qui se passent, place de la Roquette, chaque fois que la guillotine vient d'y être dressée, ne manquèrent pas à Texécution de Gaspard et de Marchandon.

Voici comment le journal Le Radical rendait compte le lendemain de ces immondes saturnales :

« A six heures, les agents se retirent, la foule » se précipite et cherche la place... On voit des

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» gens se baisser, flairer le sol comme des botes » fauves et pousser un cri de joie en apercevant a une gouttelette de sang !

« Ces gens font des plaisanteries idiotes et » obscènes : — « Crois-tu qu'il a élernué, hein ? » » — 1 II n'a plus mal aux dents, a Une flile soûle, « passe au bras d'un type étrange, sans chemise, o mais couvert d'un paletot de fourrures... de D lapin ; elle hurle sur l'air de : Mademoiselle, o êcoitiez-mol donc.

r MarchaDdoQ, Passez donc Tot' cou dans la luoctle; J'votis en prie, moDsicur Marciiaadon, Sur la plaQclic poacz rot' bedoD.

— Non, Deibler, j'n'vous écoute pas, Car vous voulez m'couper la Ole; Non, Deibler, je no vous écoute pas, J'aim' mieuï m'iStaler sur un mat'laa.

n II se trouve des gens pour rire de cet ignoble » couplet... o

Voilà l'étrange effet moralisateur produit ] exécutions capitales sur ces foules grossii^ féroces !

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