RIVIÈRE ET FREY
cheval. Plus loin, quelques maisons élevées, dont les croisées ayant vue sur la place, se garnissent généralement , les jours d'exécution , de curieux qui, malgré la distance, espèrent voir- ce qui se passe.
Un silence de mort règne autour de la guillotine. Toutes les têtes sont découvertes. On n'entend que le bruissement des feuilles tombant, sous le premier vent d'automne, des arbres qui forment le décor de cette place.
Rivière vient d'être exécuté.
Frey s'avance; apercevant le brigadier des gardiens de la prison : « Adieu, monsieur le brigadier, adieu ! » dit-il.
Au pied de la guillotine, au moment où il touche à la bascule, il jette un dernier regard sur la foule, et dit, d'une voix assez forte : « Adieu à tous les hommes ! »
Une minute après, sa tête a rejoint dans le panier celle de Rivière.
Si l'exécution de Kœnig avait, en raison de la jeunesse du condamné et de son désespoir, profondément affligé ceux qui en étaient témoins, la mort de Rivière et de Frey parut plus triste encore.
Jamais criminel ne se montra au pied de Vécliafaud , plus dépourvu de tout sentiment humain,
plus cynique. Prévost avait, avant de nifesté quelque remords de ses crin donné un souvenir à son frère; Menés nier moment, quand l'exécuteur s'em] avait prié l'abbé Crozes de bien en père; Campi avait eu pardessus tôt l'honneur et de la réputation de sa fan but avait pleuré sur le cadavre de sa v pard aimait à parler de sa mère ; Ko couperet de la guillotine, appelait la :
cela était humain.
Chez Rivière et Frey, rien de sem manifeste. Rivière n'a que des cris de son complice d'abord, contre le présidt publique ensuite. Frey crie bien : » J les hommes » ; mais ce n'est point là à l'humanité ; c'est un salut à ses sen ennemis irréconciliables de tout état envieux, aux haineux, aux révoltés sa et sans frein, à tous ceux qui, le cas é ront bravement mourir comme lui.
Comment ces deux hommes sont-1 cette d'igradation de tout sentiment toute dignité humaine ? Qui le sait ?. .
sujet de réflexions et d'études pour les nuT les sagps et pour les législateurs
'ar quelle accumulation de misères e
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dëceptioQs, Frey en est-il venu, avant d'être criminel, à se considérer comme condamné irrémédiablement au maliieur ? Quelles désespérantes pensées agitaient son esprit quand il faisait écrire en caractères indélébiles, sur son Tront, les mots : Pas de chance, et sur son bras droit, les mots : L'enfant du malhcuf. Fils naturel, abandonné avant sa naissance par son père; comment a-t~il été élevé ? Qui s'occupa de son enfance ? Qui guida ses premiers pas? Si sa mère était impuissante, ou incapable, qu'a fait la société pour lui, pour son éducation ?
Philosophes, sages , législateurs , étudiez ces questions, cherchez les premières responsabilités, cherchez surtout le remède à un pareil état de choses; le salut social et l'avenir de la civilisation exigent qu'on s'en occupe sans relâche. La guillotine a pu supprimer Frey et Rivière, elle ne p""^ empêcher l'éclosion de nouveaux criminels.
Pranzini fut condamné à mort le 13 juillet 18J pour le triple assassinat commis rue Montaigne mois de mars de la même année, sur une femi
galante connue sous le nom de M™« de Montille, sur sa bonne et sur Tenfant de la bonne. Ce crime abominable produisit dans toute la France la plus grande émotion. Pranzini prolesta toujouri? énergiquement contre Taccusation d'en être Tauteur. Mais les révélations de M'"^ Sabatier, sa maltresse, à laquelle il avait fait, quelques heures après l'assassinat, les aveux les plus compromettants, décidèrent de son tort. C'est en vain qu'il soutint qu'il pourrait aisément établir un alibi et signaler une grande dame chez laquelle il avait passé la nuit môme où l'horrible massacre avait été commis. C'est en vain qu'il déclara qu'il ne pouvait et qu'il ne devait nommer cette personne, qu'il voulait, d'ailleurs, lui laisser Vhon7ieur de remplir sponta-nément son devoir. Toutes ses protestations tombèrent devant les déclarations de M"™» Sabatier et devant ce fait qu'il ne put jamais expliquer que les bijoux, appartenant à la principale victime, se trouvaient entre ses mains.
Pranzini était né à Alexandrie d'Egypte le 7 juillet 1856. Employé de commerce, il vivait assez largement à Paris, fréquentant les lieux de plaisir et lés femmes galantes.
Son exécution, en raison de l'émotion générale
produite par l'assassinat et par le jugement qui en
vait été la conséquence, devait attirer autour de
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la guillotine une foule plus considérable encore que celle qui assiste habituellement aux drames de la place de la Roquette.
Mais toutes les prévisions furent dépassées. Dix jours avant Texécution, le bruit s'étant répandu que le recours en grâce avait été rejeté, une foule immense se rendit tous les soirs sur la place et dans les rues voisines de la Roquette, et s'y livra, pendant les premières soirées surtout, aux plus déplorables scandales.
Cette foule était composée, en grande partie, comme toujours :
De cette catégorie de vagabonds et de rôdeurs inoffensifs qui cherchent ordinairement leur nourriture aux halles centrales, parmi les détritus rejetés par les marchands, ou qui attendent qu'on leur confie un paquet à porter, pour gagner quelques sous leur permettant d'acheter une soupe ou un morceau de pain ;
De ceux qui, réfugiés les nuits d'hiver sous les ponts et dans les bateaux inhabités, dorment en été sur les bancs des boulevards et des squares, ou dans les bois de Boulogne ou de Vincennes, après avoir ramassé pour vivre quelques sous à ouvrir les portières des voitures, à collectionner des bouts de cigares, ou à tout autre métier du même genre ;
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De ceux qui, embusqués dans quelque carrefour, attendent la nuit, pour le dévaliser, qu'un ivrogne passe auprès d'eux ;
De ceux, plus dangereux encore, qui guettent les passants isolés et attardés, pour leur demander rheure, ou la charité, dans l'espoir d'enlever leur montre ou leur porte-monnaie ;
De prostituées de toutes les catégories, depuis les misérables qui exer^^ent leur infâme métier aux abords des casernes et des fortifications, jusqu*aux filles, à la toilette et aux allures tapageuses, qui trônent dans les restaurants de nuit ;
De souteneurs, de joueurs au bonneteau, de pick-pockets, de repris de justice, d'escarpes, de tous ceux que la guillotine attire, comme la lumière attire les papillons.
Cette foule écœurante va, vient, chante, rit et s'amuse, comme si elle était à une fête.
Les marchands de vin sont envahis.
La rue est encombrée, dans presque toute sa longueur, de voitures qui ont apporté les désœuvrés, les cocottes et les rastaquouères des grands boulevards .
A cette cohue se mêlent quelques bourgeois naïfs et égarés, des ouvriers et des employés hr nêtes et inconscients, qu'une curiosité malsain
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amenés sur la place, ou qui ont cédé à Tinstinct d'imitation des moutons de Panurge.
Des croisées ont été louées dans le voisinage de la Roquette à des prix extrêmement élevés.
On parle, dès le premier soir, d'une dame de Versailles qui s'est installée dans une maison ayant vue sur la place, et qui a offert cent cinquante francs par jour, pour elle et sa bonne, afin d'être nourries et logées jusqu'à l'heure de l'exécution.
Les filles s'agitent, chantonnant, parlant haut, provoquant les interpellations, cherchant à se faire voir...
Parmi les hommes, bon nombre s'étalent sur les trottoirs, contre les murs des deux Roquettes et dans les petites rues qui encadrent ces deux prisons, dormant ou essayant de dormir, en attendant que la guillotine soit dressée.
Des camelots, munis de paniers remplis de croissants, de galettes et de bouteilles de coco, circulent dans la foule, à la grande joie de ceux qui n'ont pu pénétrer dans les cabarets.
Il semble, vraiment, que pour tout ce monde chaque soirée d'attente est une fête.
L'illusitn pourrait être complète, si, de temps à " tre, quelque couplet immonde, ne rappelait le
y\xbvQ motif qui a groupé tous ces individus. Une
it, c'est un chanteur ambulant qui fait retentir
les cabarets, de ce couplet idiot et ignoble qu'il braille d'une voix éraillée, aux applaudissements de ceux qui Técoutent.
Faudra qu'il pass' sa têt* dans le Trou la laiton, trou la latïon, Un' de plus dans le panier d'son,
Et zon, zon, zon !
Tant pis s'il n'est pas décidé^ Gai^ gai, gai, Laricadondé.
Faut qu'il crév'comm' ça, c' gueux-là 1
Larifla, ila, fla !
Une autre fois, ce sont d'horribles gamins qui crient à tue-tête :
Qui, qui t'mouchera la chandelle?
Campi pour elle !
C'est Tbourreau de m'âieu Grévyj
Campi pour lui.
D'autres voyous s'égosillent à hurler ce stupide et féroce refrain :
C'est sa tête, sa tête, sa tête; C'est sa tête qu'il nous faut.
Oh ! oh I oh I
Sur un coin de la place, au milieu d'un groupe, un individu de mauvaise mine déclame prétentieusement les vers suivants : ^
La dernière fois que je l'ai vu, Il avait le torse à moitié nu Et le cou pris dans la lunette A la Roquette.
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Tous ces chants stupides ou lugubres sont joyeusement accueillis par la foule ignoble qui les entend .
Un fort service de gardiens de la paix essaie, chaque nuit, de mettre fin à ces scandales ; mais la foule est si compacte que tous les efforts sont, complètement insuffisants, pendant les premières nuits. Les rassemblements, dispersés d'un côté, se reforment immédiatement sur un autre point. Si parfois on arrive à les disloquer, la foule ne diminue pas pour cela; elle va, vient sur la place et dans les rues voisines, toujours très compacte, jusqu'à ce qu'elle soit bien convaincue que la guillotine ne sera pas montée cette nuit-là.
Cependant les scandales ne peuvent être tolérés. Il faut absolument se décider à agir plus énergiquement.
Des instructions sont données, un soir aux officiers de paix, pour que tous les individus suspects étalés sur les trottoirs, et sans le moindre ménagement tous ceux qui crient et chantent les refrains Immondes, soient, après minuit, arrêtés et conduits dans une des cours de la Roquette pour y être examinés. Afin que cette mesure puisse avoir tout son effet, le service de police est, cette nuit-là, considérablement augmenté.
A une heure du matin, deux fortes escouades de gardiens de la paix sortent de la Roquette, se diri-
géant les uns à droite, les autres à gauche, longent les murs de la prison, contournent la place, arrêtant sur leur passage tous ceux qui braillent, tous ceux qui font du scandale, tous ceux qui, couchés sur les trottoirs, paraissent être des rôdeurs sans domicile. Ils procèdent ainsi, en quelques minutes, à l'arrestation de cent vingt-sept individus, parmi lesquels plus de quatre-vingts sont considérés, après examen par les commissaires de police qui instruisent sur leur compte, comme étant de bonne prise, et sont envoyés au dépôt.
Un grand nombre de voyous qui avaient vu sortir les agents et qui avaient vu opérer les premières arrestations, avaient prudemment pris la fuite, ayant sans doute de sérieuses raisons [^our redouter les investigations de la police.
Les mesures prises cette nuit-là par les agents de la force publique produisirent la meilleure impression sur la population honnête et saine, contribuèrent considérablement à diminuer, pour les nuits suivantes, la foule et les scandales.
La lassitude de plus d'une semaine d'attente, et probablement aussi, pour bon nombre dindividus. la crainte d'être pris dans de nouvelles arrestations furent pour beaucoup dans la diminution de la foule qui se rendit sur la place de la Roquette la luit même do l'exécution (31 août ISS*?).
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Le public privilégié seul fut plus nombreux qu'aux exécutions ordinaires. Aussi, les reporters ne manquèrent-ils pas de se plaindre, encore une fois, de renvahissement de la place par des inconnus, et des difficultés qu'ils allaient éprouver pour « remplir dignement leur mission ». Mais des places spéciales leur ayant été accordées, en première ligne, de chaque côté de la porte de la prison que le condamné devait franchir pour aller à la guillotine, ils se montrèrent entièrement satisfaits.
Toute la nuit se passe de leur côté sans le moindre incident sérieux. Pendant que le bourreau et ses aides dressent avec les soins ordinaires leur terrible machine, on discute très vivement les probabilités de courage ou de faiblesse dont fera preuve Pranzini au moment de mourir. Généralement on paraît croire que le courage lui fera absolument défaut.
Quant au public que les agents ont rejeté audelà de la place malgré ses protestations et ses cris, il n'est ni meilleur ni pire qu'aux exécutions précédentes. Comme toujours, pour passer le temps, il hurle, chante des couplets obscènes, et ' se livre à des plaisanteries féroces, stupides ou gnobles.
Pranzini dort quand on entre dans sa cellule pour lui annoncer que le moment fatal est arrivé»
Réveillé par le brigadier des gardiens de la prison, il écoute avec calme M. Beauquesne qui, très ému, très pâle, lui annonce que le pourvoi en grâce a été rejeté. « Vous avez eu du courage, lui dit-il en ter- » minant, c'est le moment d'en montrer encore. »
c( Oui, monsieur », répond le condamné sans la moindre apparence d'émotion.
Il se plaint cependant avec une certaine vivacité de ce que le Président de la République ne lui a pas accordé un sursis de trente jours qu'il a demandé pour voir sa mère uiie dernière fois.
Les gardiens veulent l'aider à s'habiller, il les remercie simplement, et continue à se vêtir seul.
M. Beauquesne lui ayant demandé s'il désire rester seul avec l'aumônier : « Non, merci, répond Pranzini, que l'aumônier fasse son devoir, moi, je ferai le mien. »
Pendant ce court dialogue, le condamné s'est assis sur le bord du lit pour mettre ses chaussures. Quand il a terminé, un gardien le prenant doucement par le bras, le prie de se lever : « Oh ! soyez » tranquille, dit Pranzini qui se méprend sur l'inten- » tion du gardien, je n'essaierai pas de me sauver. »
Il se rend résolument, d'un pas ferme, à la chambre de la toilette. Il marche si rapidement,
^ la plupart de ceux qui l'accompagnent sont •jés de courir pour le suivre.