CHAPITRE VIII
MORT DE GAMBETTA. - MANIFESTATIONS MONAR- CHIQUES. - L'EXPANSION COLONIALE.
^^lon successeur ne fut pas immédieileinenl désigné.
- choix de M. Grévy se trouvait très limit<^ dans
K- te circonstance. Il ne pouvait s'adresser aux par-
-^ns de l'intervention totale, notoirement en mino-
^ dans la Chambre. Mes collègues, Jules Ferry,
on Say. Goblet, se récusaient; je ne crois pas
illeups que M. Grévy ait fait d'offre à aucun
^x : il estimait que la communauté d'opinion avait
^ telle dans le cabinet qu'elle excluait la faculté
chercher le nouveau président du conseil. M. Cle-
nceau, véritable héros de la crise, lui paraissait
p radical. Je lui proposai alors M. Duclerc, Tan-
^ ministre des Finances de 1848.
e nom l'étonna d'abord ; à la réflexion il l'accepta.
-* Duclerc n'était pas, à proprement parler, un
"'^^^Time de tribune. Son esprit froid et circonspect
* ^«cqmmodait mal de l'improvisation. Mais, dans
^^^t^t actuel des affaires, de grandes lutU^s oratoires
n'étaient pas à prévoir. Des déclarations fermes, précises et concises suffiraient. Or M. Duclerc excellait à les formuler. Ses connaissances étaient solides et variées. Son maintien grave et digne devait plaire aux diplomates. Il ne dirait pas un mot de trop ni un mot mal approprié. Sa présidence au compte de liquidation de la guerre et à la commission de vérification de la Caisse des Dépôts lui créait un renom d'exactitude et d(» vigilance. Les Chambres écoutaient avec différence ses rapports périodiques. Il était à la fois l'ami de M. Gambetta et le mien. Il entretenait des relations cordiales avec une grande partie du personnel politique et je ne lui connaissais pas d'adversaire, sauf peut^tre M. Barthélem y-Sain t- Hilaire, avec lequel il s'était autrefois heurté. Il marquerait une étape de calme, à la suite des ministères orageux du 14 novembre et du 30 janvier. M. Grévy m'autorisa à sonder ses dispositions. Après quelques hésitations, que je levai par mon affectueuse insistance et par une analyse rassurante de la situation, il consentit à assumer le mandat.
li conserva les élémiMits non politiques de mon cabinet ci se sépara de ceux qui pouvaient le solidariser avec le passé. Il importciit en effet qu'il se présentait au parlement sans arrière-pensée, comme accej)tant pleinement les conséquences du vote qui venait de prononcer notre abstention en Kgypte. Quelle (\\w fût son opinion personnelle h cet égard, il ne pouvait (pie sincliner devant le fait accompli.
MORT DK r.AMBETTA. — EXPANSION COLONIALE. 253
Le Journal officiel du 8 août publia la composition
de son niinistt»ro, dont les éléments nouveaux les
plus saillants étaient M. Fallières à Tlnlérieur et
M. Paul Devès à la Justice. Le même jour il lut une
bK*ve déclaration, qui finissait par ces mots : « Nous
travaillerons à rapprocher et à concilier les diverses
fractions de la majorité républicaine. Et si, avec
voire aide, nous pouvons atteindre ce patriotique
^sultat, nous croirons avoir accompli l'œuvre qui.
rfa:Mis les circonstances actuelles, importe le plus aux
"M<-^rêts communs des Chambres, de la République^
dc3 la France. » La vue de M. Duderc était juste. Le
P^'^'^^mier soin devait êtrt» d'approprier, de niveler le
*^ »^»ain, bouleversé par deux secousses consécutives,
^^ <le créer avec des éléments épars .une fondation
s<^l"îde sur laquelle le nouveau gouvernement pût
sf^ jjpuyer. M. Duclerc reprenait la même idée le
^ ^^^ovembre, à l'ouverture de la session extraordi-
na B. M^ : « Nous vous demanderons respectueusement
"^^<:!?arter de vos discussions iiviméditites les ques-
^*<^*^8 qui sont de nature à ne i)as permettre, en ce
ro^^^*Tient, l'accord des esprits et des volontés, en
t€r":r»ie8 plus précis, la formaticm d'une majorité de
^om^ reniement. »
CL^cs adjurations n'empêchèrent pas le parti avancé
de^ troquer, peu de jours après, une des (|uestions les
P^^^s propres à faire éclater les divisions : la sup-
çro^sion de l'ambassade du Vatican, préface de la
st?papalion des Eglises et de l'Etat. M. Duclerc s'en
expliqua fermement à la Chambre, le 20 novembre, et, le 30, M. Fallières se prononça avec non moins de vigueur devant le Sénat : « Le gouvernement, dit-il, a déjà déclaré dans une autre enceinte — et il n'est pas nécessaire de reproduire ici ses affirmations — qu'il entendait se tenir résolument sur le terrain concordataire et quïl combattrait, où qu'elle se produisît, toute proposition tendant à la séparation de l'Eglise et de TEtat ou à la suppression du budget des cultes. >> Les ministres tiendront longtemps encore le même langage. Mais le ressentiment qui survivait chez les catholiques à l'exécution des décn»ts de 1880 poussera le clergé à des impnidences qui rapprocheront le jour de la séparation. A l'extérieur. M. Duclerc prenait nettement position. Vis-à-vis de l'Angleterre il eut une attitude très digne, un peu raide peut-être, qui ne faisait pas sutHsammeiit la part des conditions désavantageus(»s dans lesquelles nous nous étions placés par notre refus de concours en Egypte. Il crut pouvoir obtenir des vaiiupieurs d'Arabi le maintien des situations existant avant rinlervention. 11 se heurt<i à des refus polis (jui ramenèrent à prononcer la phrase tant goûtée d(^s Chambres : « La France reprend sa liberté d action ». Liberté d « inaction » eût ét^ un ternie plus exact, car. après le vote du 20 juillet, nous 11 avions aucun moyen de forcer 1 Angleterre à s'acc<»rd(*r avec nous. Celle-ci se borna à enregistrer notre déclaration académicpn' et s'installa sur les
bords du Nil à sa convenance. M. de Bismarck se félicita d'un résultat qu'il n'avait sans doute pas cherché et qui favorisait ses plans de domination : les deux puissances occidentales étaient désormais séparées pour une lonji^ie suite d'années.
I/absence de M. Gambetta. les bruits qui couraient sur sa maladie jetaient dans les esprits une vafi^e inquiétude. Le 27 novembre, on apprit dans la soirée qu'il venait de se blesser à la main en déchariS^oant un pistolet. Mille hypothèses furent lancées sur les causes de cet accident. On se refusait à croire à un événement aussi simple. Par malheur, cette Wcssure légère condamna M. Gambetta à Timmoi>ilité, et cette immobilité donna un nouvel essor à 5<ai maladie intestinale. « Une opération aurait pu le «'«^^ ^ver, m'a dit le D' Lannelongue; mais le cas était ^*^^ <rore peu connu et ion n'osa pas procéder sur lui ^*«^^ :»nme on eût fait sur un simple citoyen. » Le l®*" jan- ^'* ^:>r 1883, à six heures du matin, l'Elysée m'informa fl^-^- ^ M. Gambetta était mort quelques instants avant "■ ^"^ xuit. Ainsi se vérifiait le pressentiment qu'il avait ^^-^ -, parait-il, de ne pas voir la nouvelle année. Je '^^ labillai précipitamment, je sautai dans une voit^^ ^^ et courus à Ville-d'Avray.
ï)éjà une assistance nombreuse et émue s(» pres-
^^^it dans la petite cour et le vestibule. Au pi€*d de
* ^- tipoit escalier conduisant au premier étage, MM . Jo-
^^\)li Amîiud et Sandrique recevaient les visiteurs
ol ne les laissaient monter qu'un à un pour ne jws encombrer la ehambre mortuaire. Dès qu'ils me virent, ils me serrèrent les mains en retenant leurs sanglots et me firent passer immédiatement. Je trouvai groupés, à (juelque distance du lit, des intimes de la maison. MM. Spuller, Joseph Reinach.
Ranc. Pépliau, D*" Fieuzal, Etienne, quelques autres, ]>armi lesquels, je crois, MM. Stcenackers et Thomson. Je contemplai longuement le visage de M. Gambetta. Son masque, aminci et pâli par la maladie, rappelait étrangement celui que je voyais à Tours, aux premiers jours de la Défense nationale. Cette évocation d'un passé terrible, jointe à la douloureuse réalité que j'avais sous les yeux, provoqua en moi une émotion intense, que j'eus beaucoup de I)einc à contenir. Je m'éloignai rapidement et repris le chemin de Paris. Durcint tout le trajet, une pensée m'obsédait : « Il est mort sans que je l'aie revu! »» Ah! (jue n'eussé-jc pas donné pour que l'aniicale intention de Gougeard se fût réalisée! Nous aurions ]»arlé et le nuage amené par la politique se sérail dissipé, car, cliez lui comme chez moi. TafTection. j'en suis sur. subsistait toujours.
Son cercueil resta exposé dans le grand salon de la Présidence, au Palais-Bourbon. Ses obsèques, le () janvier. fiinMit incomparables de gravité recueillie. Le peuple de Paris lui ht un cortège magnifique. (Quelles étaient loin, à ce moment, les passions qui avai(»nt assombri les dcM'nièn's années de sa vie!
Ceux mêmes qui hier encore cherchaient à empêcher son retour au pouvoir ne pensaient plus à cette heure qu'au rôle glorieux qu'il avait rempli. Il laissait un vide immense, plus grand qu'on ne se le figurait. Les événements n'allaient pas tarder à en Wïontrer Tétendue.
]^a scission des républicains s'accentuait, sans q XA une main assez forte pût désormais les retenir. C^^lui qui avait fait reculer les adversaires du régime tait plus là pour déjouer leurs entreprises. Ils irent pouvoir impunément renouveler les assauts itre la République. Tentatives d'ailleurs coudâmes à l'insuccès, mais qui, par l'ébranlement qu'elles isaient, nuisirent au pays pendant plus de six lées. Dans le parlement les yeux se tournaient ^^^ ^^^s la place inoccupée du grand tribun. Le se- ^^^ '^^rs attendu ne venait pas et chacun se deman- ^^^ i t avec angoisse s'il serait possible d'y suppléer. iL.e 16 janvier 1883, les Parisiens lurent avec stu- P^ ^action, affiché sur les murs, un manifeste du P^^^oice Napoléon (Jérôme), dont le texte paraissait en ^ ^^me temps dans un journal du parti. Cet écrit avait P*^^ Vir but à la fois d'affirmer les droits impériaux ^^^^ prince à rencontre de son fils Victor — pris P^^xar chef par une fraction des bonapartistes — et ^^ dénoncer les fautes et l'incapacité du gouverï^^ arment républicain, dont il prophétisait la fin pro- <^^^ine. La surprise dépassa l'indignation. Qu'est-ce
qui avait pu déterminer cette provocation audacieuse? Le ministère de M. Duclerc n'hésita pas, il fit ai>préhender le signataire. Le même jour, à la Chambre, M. Cunéo d'Ornano interpella le garde des sceaux sur celle arrestation, qualifiée par lui d'illégale. M. Devès n'eut pas de peine à la justifier et la conduite du gouvernement fut approuvée à plus de trois cents voix de majorité.
L'acte du prince Napoléon n'avait pas, en soi, une grande importance. Mais il était symptomatique. Il révélait un regain de confiance chez les ennemis du régime. Aussi l'émotion devaitKîlle survivre à l'incident. M. Floquet, estimant non sans raison qu'un vole de confiance ne suffisait pas pour protéger la République, présenta une motion tendant à interdire « le terrritoire de la France, de l'Algérie et des Colonies à tous les membres des familles qui ont régné en France ». Telle fut l'origine des mesures prises ou tentées contre les princes et qui aboutirent, en 1886, à leur expulsion partielle. Le 20 janvier, MM. Lockroy et Ballue demandèrent la révision des grades accordés aux ducs d'Alençon, de Peiithièvre et de (Chartres, ainsi que la rîidiation (les princes nommés en vertu d'ordonnances royales. L'urgence de ces diverses propositions fut votée à une grosse majorité. Le gouvernement, de son côté, I^ar l'organe du ministre de l'Intérieur, déposa un projet dont l'article premier stipulait qu'un « décret du président de la République, rendu en conseil des
linistres, pourrait enjoindre à tout membre d'une imillc ayant régné en France, et dont la présence ss tarait de nature à compromettre la sûreté de TÉtat, d^ sortir immédiatement du territoire de la République ». Enfm le garde des sceaux présenta un projet modifiant la loi sur la presse et disant en son article premier : « Quiconque, par l'un des moyens prévus par Tarticle 23 de la loi du 29 juillet 1881, siura commis un outrage au président de la République, sera puni d'un emprisonnement d'un à deux axis. » La multiplicité de ces initiatives trahit des oraintes qu'on n'avait pas connues depuis le Seize- IVlai. 11 est impossible de ne pas remarquer que oette situation se révélait deux ou trois semaines après la mort de M. Gambetta.
Le 27 janvier, la Chambre fut saisie du rapport
dr* M. Joseph Fabre sur les deux projets du gou-
r<-^ rnement et sur les propositions de M. Floquet et de
Ml - Lockroy. Il concluait au vote des dispositions sui-
y^^ MiiQs : 1" « Les membres des familles ayant régné
s»ja w la France ne pourront remplir aucun mandat
él ^:^ctif » ; 2** « Un décret du président de la Répu-
bl i ^uc, rendu en conseil des ministres, pourra en-
jo i :«idre... (comme dans le projet du gouvernement) ».
N <z> us entrons ici dans une série de coups de théâtre
<1^^^ plus singuliers. Chaque séance parlementaire
e'^ pendrait une indicible émotion et c'est à peine
s^ le sang-froid des représentants de la nation se
Tï^c>iitrait à la hauteur des circonstances. On put
â60 SOUVENIRS.
croire un moment le régime sérieusement menacé. Le 29 janvier, à Theure où la discussion du rapport Fabre allait commencer, M. Fallières déclara qu'un dissentiment s'étant élevé, dans le conseil, sur la question à l'ordre du jour, le cabinet Duclerc avait donné sa démission. Trois ministres, ceux des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine, s'étaient définitivement retirés. Les autres demeuraient à leur poste. Lui-même, FaUières, était investi de la présidence du conseil. Il avait été impossible, en quelques heures, de compléter le cabinet : tel quel, il soutiendrait la discussion. Celle-ci s'ouvrit dans ces conditions insolites. M. Ribot combattit les conclusions du rapport Fabre et, incidemment, prononça ces paroles, évocatrices du grand citoyen disparu : « Nous avons conduit, il y a quelques semaines, les funérailles d'un homme qui avait au milieu de nous une situation que je n'ai pas besoin de rappeler ni de définir. M. Gambctta contenait une partie de celle Chambre, en même temps que, quelquefois, il en stimulait et entraînait une nuire partie... Lui disparu et ce grand vide s'étant fait dans le parlement, la question qui se pose aujourd'hui pour le pays comme pour nous, c'est de savoir ce que sera le gouvernement de la République. » M. Ribot trouvait la loi inutile; l'initiative gouvernementale ratifiée par un bill d'indemnité des deux Chambres suffisait : l'exemple de M. Tliiers sous l'Assemblée nationale était là pour le prouver.
M. Léon Renault parla aussi « de la disparition du ^rand patriote qui tenait dans un équilibre si exact les forces et les fractions diverses du parti républicain ». M. Fallières monta à la tribune pour réfuter la théorie de M. Ribot. Mais bientôt il succombait à la fatigue. La séance, suspendue à quatre heures et demie, ne put être reprise.
Le i" février la discussion se rouvrit. M. Fallières se fit excuser de ne pouvoir venir à la Chambre, et son sous-secrétaire d'Etat, M. Develle, donna lecture des observations qu'il aurait présentées lui-même si sa santé le lui avait permis. La loi passa à deux cents voix de majorité, et la séance fut levée à minuit. M. Devès exerça l'intérim de M. Fallières dans la suite de la discussion, tant au Sénat qu'à la Chambre. Le trouble des esprits était tel qu'il parut impossible de constituer un cabinet ; cette situation anormale se prolongea jusqu'au 22 février. Le Sénat saisi de la loi se débattit dans l'impuissance. Le rapporteur M. Allou concluait au rejet: « Nous avons trouvé qu'il y avait quelque chose de plus grave que la proposition elle-même, c'était l'esprit qui semblait l'avoir inspirée. » La discussion occupa les journées des 10 et 12 février, et, malgré les efforts du président du conseil intérimaire, la loi se trouva tellement compromise, que, pour ne pas tout perdre, le gouvernement crut devoir accepter un amendement adouci de M. Barbey, qui fut repoussé par 148 voix contre 132. Une disposition plus édulcorée
encore de MM. Léon Say et Waddinglon réunit enfin une majorité. Elle portait : « Tout membre d'une famille ayant régné en France, qui ferait publiquement un acte de prétendant ou une manifestation ayant pour but d'attenter à la sûreté de TEtat, sera puni de bannissement. » La Chambre ne la ratifia pas et y substitua, le 15 février, Tamendement Barbey. Celui-ci fut, pour la seconde fois, rejeté par le Sénat, à la majorité de cinq voix, en sorte que tant d'eiïorts aboutirent au néant.
M. Grcvy jugea expédient de ne pas prolonger la situation provisoire à laquelle M. Fallières et M. Devès s'étaient prêtés avec abnégation. Il consentit à les relever de leur faction et me demanda de constituer un cabinet. Je lui démontrai que je ne pourrais pas trouver une majorité à la Chambre. L'affaire d'Egypte était trop récente; j'aurais contre moi la plupart des anciens amis de M. Gambetta, l'cxtrôme gauche et la droite, professionnellement opposée à tout ministère. Je lui conseillai d'appeler M. Jules Ferry, moins engagé que moi sur la question égyplionno et qui, je le croyais, avait fait sa paix avec l'Union républicaine. M. Grévy ne se rendit pas tout d'abord à mes raisons. Devant son insistance, je dus consentir à consulter quelques hommes politiques, certain d'avance de leur réponse. Je m'adressai à M. Léon Say et à M. Goblet, qui me semblaient les mieux qualifiés, l'un au Sénat,
Taulre à la Chambre, pour me renseigner. Ils confirmèrent mes impressions, en témoignant le désir de rester en dehors de toute combinaison. M. Grévy se décida alors à mander M. Jules Ferry.
Celui-ci put présenter aux Chambres, le 22 février, un ministère ainsi composé : Présidence du conseil et Instruction publique, M. Jules Ferry; Justice, M. Martin Feuillée; Affaires étrangères, M. Challemel Lacour; Intérieur et Cultes, M. Waldeck- Rousseau; Finances, M. Tirard; Guerre, général Thibaudin; Marine et Colonies, M. Charles Brun; Travaux publics, M. Raynal; Commerce, M. Hérisson; Agriculture, M. Méline; Postes et Télégraphes, M. Cochery. La collaboration de MM. Challemel Lacour, Waldeck-Rousseau, Martin Feuillée, Raynal montrait surabondamment que M. Jules Ferry s était réconcilié avec les amis de M. Gambetta. Dès lors, il pouvait gouverner. Le passage suivant de sa déclaration, relatif à la question brûlante, celle des prétendants, fut très remarqué : « Le ministère usera, le cas échéant, du droit supérieur qu a tout gouvernement de se défendre. » C'était la thèse que la Chambre avait écartée un mois auparavant. Elle l'acceptait aujourd'hui, à défaut d'une loi que le Sénat repoussait. Après de courtes explications, elle accorda un vote de confiance au cabinet, par deux cents voix de majorité.
L'entente qui venait de s opérer entre les deux
groupes de l'Union républicaine el de la gauche modérée permettait d'entrevoir une ère de stabilité relative. Les qualités de fermeté et de ténacité dont M. Jules Ferry avait fait preuve dans son précédent ministère étaient de sûrs garants qu'il saurait tenir tête aux entreprises des partis hostiles. Travailleur infatigable, ordonné, méthodique, il donnerait un aliment à l'activité des deux Chambres. Les bons citoyens étaient par là même incités à se grouper autour de lui. J'étais décidé, pour ma part, à faciliter sa tâche et à lui procurer, autant qu'il dépendrait de moi, le concours de mes amis. J'avais conservé les sympathies du parti radical, qui précisément lui manquaient pour diverses raisons. Son langage parfois rude et cassant paraissait être celui d'un homme plus dévoué au principe d'autorité qu'aux libertés publiques. Quelques mots malheureux, échappes à l'énervement produit par d'injustes attaques, donnaient à supposer qu'il répugnait aux réformes, après les avoir réclamées dans sa jeunesse avec une ardeur peu commune. On ne saurait imaginer combien d'inimitiés lui avait values cette courte phrase : « Le péril est à gauche ^ » Pour un
1. Ces mots, si je m'en rapporte ù certains auditeurs, amis de M. Jules Ferry, ont été prononcés au Havre, le 14 octobre 1883. Ils ne figurent pas dans le texte officiel de son discours, mais ils ont été relevés par les journaux de l'époque. Au surplus, ils condensaient, visiblement, la pensée émise dans cette pbrase. qui n'est pas contestée : « Quelle conduite faut-il tenir en présence de ces tendances (d'extrême gaucbe) qui constituent assurément pour la République un péril et, j'ose ledii-e, le plus grand.
peu, on aurait représenté M. Ferry comme un réactionnaire, tandis que son libéralisme ne pouvait faire doute. Mais, sorti des rangs de la gauche modérée, il se ressentait de ses origines, et son alliance récente avec les amis de Gambetta ne suffisait pas à le cautionner auprès de tous les radicaux. Des hommes comme MM. Brisson, Floquet, Goblet votaient souvent contre lui. Hautement imbu de Tesprit de gouvernement, il stigmatisait trop volontiers les exagérations qui pouvaient, à son avis, compromettre la chose publique. Il entretenait ainsi des préventions qui ont singulièrement compliqué Sfii tâche et auxquelles il a dû en 1889 l'interruption <lc5 sa carrière politique.
Par la forte empreinte qu'il a donnée à son admiïii stration, M. Jules Ferry personnifie la période qui s'^îtst écoulée du 22 février 1883 au 30 mars 1885. I* ^ la responsabilité plus ou moins directe de la plu- P^^Tt des événements qui l'ont remplie. Aussi, quand ^ i^cure des déceptions est venue, Ta-t-on rabaissé '^'^ ^^lemment, après Tavoir exalté outre mesure. L'histc>îj.e, plus calme et plus impartiale que l'opinion du ^^^^^ment, a donné à M. Ferry sa vraie place. Il de- ^^^^upe comme un esprit puissant, un caractère droit, ^■^ patriote courageux, un ministre bien intentionné, ^^^^^uel il a manqué, en certains cas, la mesure et
*^ ^«ul péril da moment; car le péril monarchique n'existe plus? ■ *^*^ conçoit le grief conservé par les radicaux avancés qui ne S(î '"^^^gnaient pas à être ainsi dénoncés au pays.