‹ Souvenirs, 1878-1893Chapitre 9 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le 27 janvier 1882, après avoir consulté les présidents des deux Chambres, M. Grévy me fit appeler et me proposa de former le cabinet. Je déclinai le mandat, bien que mon nom fût généralement prononcé. Je trouvais délicat de succéder à un ministère dans lequel j'avais refusé d'entrer. Toutefois, sur les instances de M. Grévy, je consentis à voir M. Gambetta, dont l'opinion réglerait ma conduite. J'eus quelque peine à le joindre; il s'était retiré à Villed'Avray. Dans l'entretien que nous eûmes au quai dOrsay, il se montra, comme à l'ordinaire, plein de bonté, avec une nuance de mélancolie et d'abattement, fort concevable en de pareils moments. Dès le début il me dit : « C'est moi-même qui vous ai désigné à M. Grévy : d'abord vous notes pour rien dans la crise ; ensuite, il me serait agréable d'avoir ici un ami. Je serais sûr que l'intérêt public ne risquerait pas de souflFrir d'un antagonisme de person-

nés. » Je lui témoignai le désir, dans le cas où je me déciderais à prendre le pouvoir, de conserver plusieurs de ses collaborateurs, que la question du scrutin de liste n avait pas effleurés : « Ne le tentez pas, répondit-il, aucun d'eux n'acceptera. Nous nous sommes promis une solidarité complète et tous ensemble nous partirons. Il n'y a d'exception que pour Cochery, dont le rôle est tout spécial et qui d ailleurs appartenait au ministère précédent. »

M. Gambetta me mit au courant des principales affaires en cours , avec une abondance de détails qui témoignait du travail auquel il s'était livré pendant ces quelques semaines. Il insista sur la question égyptienne : « Je suis d'accord avec l'Angleterre. L'Europe est indifférente et nous laisse agir. J'ai préparé sur les côtes de Provence un corps de débarquement, six mille hommes d'infanterie de marine, qu'on peut jeter en Egypte en quelques jours. Il n'en faut pas davantage pour mettre fin aux fantaisies d'Arabi. Si j'étais resté au pouvoir, ce n'eût pas été long; Gougeard était prêt. Ne tardez pas, je vous le conseille. » Je lui promis que, si je lui succédais, ce serait le premier objet dont je m'occuperais.

Après cet entretien et une nouvelle entrevue avec M. Grévy, j'acceptai la mission et commençai mes démarches. M. Léon Say consentit à résigner sa haute charge de président du Sénat pour reprendre le portefeuille des Finances; M. Jules Ferry se réinstalla à l'Instruction publique, où il avait remporté

ses meilleurs succès. M. Henri Brisson, que j'aurais été heureux de voir à Tlntérieur ou à la Justice, déclina mon offre, en alléguant le devoir qui s'imposait à lui de ne pas abandonner la direction des débats de la Chambre au moment où les passions étaient si déchaînées. Je proposai l'Intérieur à M. Goblet, que je savais en relations affectueuses avec M. Gambctta et qui venait de voter pour lui. Je n'eus garde d'oublier Tamiral Jauréguiberry et M. Varroy, si loyaux envers moi, en 1880. Je confiai la Guerre à mon collaborateur de 1870, le général Billot, le Commerce à M. Tirard et l'Agriculture à M. de Mahy. Ce ministère se rapprochait sensiblement, on le voit, de celui que nous avions ébauché, M. Gambetta et moi, le 16 septembre.

Le 31 janvier, nous lûmes notre déclaration : « Une pensée essentielle, disions-nous, nous dominera : faire régner la paix dans ce pays, la paix dans les esprits aussi bien que dans l'ordre matériel, la paix au dedans comme au dehors. » Nous énumérions un certain nombre de réformes, vers lesquelles l'attention du parlement se portait, entre autres la liberté d'association, « tout en maintenant intacts

les droits essentiels de l'Etat ». C'était mon programme de 1880 et presque les termes du discours de Montauban. Nous terminions par un pressant appel à la sollicitude du législateur en vue d'améliorer a la condition morale, intellectuelle et maté-

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rielle des classes laborieuses », problème qui tendait à passer au premier plan de la politique.

Ce document fut bien accueilli. Quelques passages cependant provoquèrent des exclamations ironiques parmi les partisans de M. Gambetta. Ils trouvaient que nous prenions une attitude trop « déférente » — c'était le mot dont nous nous étions servis — visà-vis des Chambres, et ils affectaient d'y voir une critique indirecte de nos prédécesseurs, bien éloignée de notre pensée. En réalité, nous portions la peine de succéder à un ministère qui, tout en ayant suscité des haines violentes, conservait des amitiés passionnées : difficulté que j'avais prévue et devant laquelle j'avais tout d'abord reculé. L'opposition que nous rencontrions ainsi a été attribuée à l'orientation nouvelle donnée par nous à la conduite de l'affaire égyptienne. Or, même avant que cette orientation fût sensible, nous étions attaqués avec une extrême vivacité. Dès le 6 février, on nous reprochait de ne pas procéder à la révision constitutionnelle, sur laquelle de si graves désaccords venaient d'éclater et qu'il était matériellement impossible de mener à bien. Un peu plus tard, on nous accusait de laisser se reformer les congrégations dissoutes, alors que ces prétendues reconstitutions étaient antérieures à notre avènement. « Comment Taurions-nous fait, si nous n'étions pas nés? » Ces querelles, je n'en doute pas, étaient désapprouvées par M. Gambetta. Mais sa santé le tenait souvent éloigné du Palais-Bourbon,

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il ne donnait pas le mol d'ordre à ses amis. La Chambre nous accordait des votes de confiance, qui ne nous consolaient qu'à demi deFliostilité d'un groupe important par sa force numérique et par le talent de plusieurs de ses membres. Tels furent les débuts assez pénibles de mon ministère. Les choses pourtant auraient fini par s'arranger, si nous n avions pas dû nous écarter effectivement de la ligne suivie par le cabinet précédent sur le plus grave des sujets, celui qu'on a nommé : « La Question d'Egypte ». Elle avait contribué indirectement à la chute de M. Gambetta; elle causa directement la nôtre, six mois plus tard.

L'Egypte a été, de tout temps, chère à la France. De tout temps aussi elle a fixé l'attention des peuples comme étant le vrai carrefour entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique. L'expansion commerciale et même la prépondérance militaire ont paru dépendre des positions acquises dans cette contrée privilégiée. La fascination qu'elle a exercée et qu'elle exerce encore sur la plupart de nos compatriotes tient en partie aux souvenirs laissés par l'expédition du Premier Consul. Depuis cent vingt ans la France n'a pas eu un jour d'indifférence pour la terre des Pharaons. Il lui a même semblé parfois que sou prestige dans le monde se mesurait au rôle qu'elle jouait sur les bords du Nil, et on l'a vue, sous le plus pacifique des monarques, à la veille d'affronter

une coalition européenne pour protéger le vice-Roi qui avait su gagner ses sympathies. Plus tard, aux élans de l'imagination se sont mêlées des préoccupations plus prosaïques. Nous avons voulu sauvegarder les emprunts que nous avions consentis aux gouvernants de TEgA^pte. L'année 1882 nous a trouvés dans la posture de créanciers inquiets sur l'avenir de leurs titres. Cette question d'argent, on peut Favouer aujourd'hui, a trop inspiré l'action de notre diplomatie. Le souci, très louable assurément, de protéger des intérêts particuliers a, par moments, empiété sur l'intérêt général et permanent de la France.

Pour défendre les premiers nous avions été conduits insensiblement à prendre un certain nombre d'engagements qui, à une heure donnée, devaient nous placer dans l'alternative de courir les aventures ou de manquer à notre parole. C'est ainsi que s'étaient créées au Caire diverses institutions destinées à fournir des garanties aux prêteurs et placées sous le contrôle des deux puissances les plus engagées dans les emprunts : la France et l'Angleterre. L'Europe s'en remettait à elles volontiers et n'intervenait qu'accessoirement ou dans les occasions très importantes. Ce mandat tacite ne s'appliquait, bien entendu, qu'aux questions financières; dans le domaine politique, l'Europe réservait tous ses droits. Les cabinets de Paris et de Londres, investis du rôle de tuteurs des créanciers, avaient

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dû, pour rester à la hauteur de leur mission, établir entre eux une entente très étroite et agir de concert dans toutes les difficultés qui surgissaient. Le nom de condominium a consacré cette action combinée, qui n'a jamais reposé sur un texte clair et dont les règles ont été peu à peu déterminées par la pratique. Quand on remonte à son origine, qui coïncide avec les premières années de la République actuelle, on demeure convaincu que cette association a été plus profitable à l'Angleterre qu'à la France et qu'il eût mieux valu nous maintenir dans une situation indépendante. Car, à cette époque, le développement de notre colonie nous donnait sur les bords du Nil une suprématie indiscutable. Je crois d'ailleurs, étant donné le caractère et la façon des deux peuples, que dans toute association de cette nature la France trouvera moins d'avantages que sa voisine d'Outre-Manche.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que le mécanisme imaginé pour protéger les intérêts des prêteurs européens ne jouait pas sans faire naître des difficultés de plus d'un genre : tantôt entre les diverses institutions locales, tantôt entre le condominium et les autres puissances, tantôt entre la France et l'Angleterre elles-mêmes, qui n'entendaient pas toujours ce condominium de semblable manière. De là des soubresauts et des à-coups qui souvent entraînaient des changements brusques et profonds dans le gouvernement de l'Egypte. Ainsi, le 25 juin 1879, à la sug-

gestion de M. Waddinglon. et nonobstant une certaine répugnance de l'Angleterre, le Khédive Ismaîl fut destitué par le Sultan, comme ayant manqué gravement à ses engagements internationaux, et remplacé par Tewfick, prince bien intentionné mais faible, qui n'a pas su préserver son pays des désordres où son indépendance devait sombrer. En 1880, pour mettre fm aux incessantes réclamations que provoquait l'état des finances égj^ptiennes, je proposai et j'obtins, avec le concours des cabinets de Londres, Berlin, Rome et Vienne, le vote dune loi dite de liquidation, qui parut constituer une solution définitive. Dès le milieu de Tannée suivante, sous le ministère de M. Jules Ferry, les prodromes d'une révolte militaire, fomentée par le colonel Arabi, inquiétèrent de nouveau les porteurs étrangers sur la valeur de leurs titres.

M. Gambetta, en arrivant au pouvoir, en novembre 1881, eut immédiatement à compter avec cette situation. La révolte grandissante d'Arabi appelait de prompts remèdes. Il ne voulut pas perdre un jour pour préparer, avec le cabinet de Londres, un mode d'intervention eflicace. Il rédigea dès lors la note du 7 janvier 1882 (qui créa, on s'en souvient, une atmosphère si défavorable à la discussion de la révision constitutionnelle, le 26 janvier), note ayant pour but de donner du courage au Khédive et de lui inspirer la volonté de couper court aux entreprises d'Arabi. En voici le passage essentiel, celui qui cons-

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taie l'accord des deux gouvernements, et dont allaient s'émouvoir les Cours européennes ' :

« Les deux gouvernements, étroitement associés dans la résolution de parer par leurs communs efforts à toutes les causes de complications intérieures ou extérieures qui viendraient à menacer le régime établi en Egypte, ne doutent pas que Tassurance publiquement donnée de leur intention formelle à cet égard ne contribue à prévenir les périls que le gouvernement du Khédive pourrait avoir à redouter, périls qui, d'ailleurs, trouveraient certainement la France et l'Angleterre unies pour y faire face , et ils <îomptent que Son Altesse elle-même puisera dans <îette assurance la confiance et la force dont Elle a lesoin pour diriger les destinées du peuple et du pays égyptiens. »

Tel était l'état des choses, quand je m'installai au ^uai d'Orsay, le 30 janvier. Ainsi que je l'avais pro- ^»nis à M. Gambetta, je voulus, sans tarder, prendre connaissance du dossier et de la correspondance, ^éjà très volumineuse, échangée sur ce sujet. Mon empressement était d'autant plus grand que l'amlassadeur d'Angleterre, Lord Lyons , avait annoncé sa visite pour un très prochain jour. La situation

1. Pour les détails, de même que pour les origines de la crise, je me permets de renvoyer le lecteur à mon livre La question d'Egypte, publié chez MM. Calmann-Lévy, en 1905. Dans ces Souvenirs, je ne retiens que les faits les plus importants, avec mes impressions personnelles.

m'apparut tout de suite comme étant d'une extrême gravité. Les négociations des deux puissances occidentales s'étaient ébruitées et avaient éveillé les susceptibilités des cabinets de Pétersbourg, Vienne, Rome et Berlin, qui évoluaient, en cette affaire, sous la direction du prince de Bismarck. Sortant de l'indifférence qu'ils pratiquaient depuis de longs mois, ils s'inquiétèrent avec vivacité de l'intervention armée que la note du 7 janvier semblait annoncer. Ils virent dans ce projet ou affectèrent d'y voir un empiétement sur les droits du concert européen. Ils se souvinrent alors du statut particulier qui avait été donné à l'Egypte sous leur propre garantie et entendirent être présents à tout changement qui pourrait y être apporté. Notre agent à Berlin, le comte d'Aubigny, par une dépêche du 10 janvier, informait M. Gambetta que, d'après ses renseignements, un échange d'idées s'était produit entre l'Allemagne, la Russie, l'Autriche et l'Italie, et que ces quatre Cours seraient « unanimes, bien qu'à des degrés divers, à repousser l'hypothèse de la descente, sur les bords du Nil, de forces anglo-françaises ». Le 17, il revenait à la charge. Selon des informations « venant de bonne source », disait-il, l'Angleterre aurait consulté récemment le prince de Bismarck au sujet de l'Egypte. Le chancelier aurait répondu en exprimant la crainte que la Russie, l'Italie et même l'Autriche ne vissent pas une semblable intervention sans s'en émouvoir. « En conséquence,

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le conseil que donnait le prince était d'éviter à tout prix une action militaire combinée de l'Angleterre et de la France en Egypte. » Or Ton sait ce que valaient à cette époque les « conseils » de M. de Bisixiarck. Enfin, le 31, le même agent écrivait que « de nouveaux troubles mettant en péril Tordre a^otuel en Egypte et nécessitant une intervention du dehors, s'ils venaient à se produire, trouveraient ces f> wssances peu disposées à laisser la France et l'Angleterre entièrement libres dans le choix des moyens d^ répression. »

Ce n étaient pas là des sentiments platoniques.

IIsK se traduisaient, le 2 février, par une démarche

^^^Ilective que ces mêmes puissances accomplirent à

CI d^nstantinople et qui, d'après notre ambassadeur,

P^^t la forme d'une note verbale identique, à peu près

^^ ^■^si conçue : « Le cabinet de... est d'avis que le statu

^^'^ o en Egypte, tel qu'il a été établi par les firmans

^^^ ^ sultans et par les arrangements européens, doit

^^^^^ maintenu et que ce statu quo ne saurait être

"^ •édifié sans une entente préalable entre les grandes

ï^ ^-^issances et la puissance suzeraine. » Ainsi l'Eu- '])e se partageait nettement en deux camps : d'un é, la France et l'Angleterre; de [l'autre, l'AUe- ^gne, la Russie, l'Autriche et l'Italie, auxquelles joignait la Turquie, dont elles prenaient la cause main.

Dans ces conjonctures, quel était l'intérêt de la ^ t*anceV Devait-elle passer outre et s'engager dans la

voie d'une intervention armée? M. Gambetta, s'il fût resté au pouvoir, ne Taurait probablement pas conseillée, car r « indifférence » européenne, sur laquelle il se reposait, faisait place à une ingérence des plus caractérisées. M. de Bismarck s'était-il avancé à ce point pour reculer? Aurait-il accepté bénévolement une défaite diplomatique? Ce n'est guère présumable. Trop de motifs le )>oussaient à persévérer dans son attitude. Il flattait la Russie , très montée sur ce sujets et facilitait 1' « Alliance des Trois Empereurs », préparée Tannée précédente à Dantzig. Il servait les rancunes de l'Italie , qui ne nous pardonnait j)as la conquête de la Tunisie. Il accroissait son influence à Constantinople et se rendait maître de l'esprit du Sultan. La protestation introduite le 2 février prendrait donc vraisemblablement une autre forme si les cabinets de Paris et de Londres tentaient d(» passer des paroles aux actes.

Au regard d'un conflit possible, les deux puissances occidentales se trouvaient dans des conditions fort différentes. L'Angleterre, grâce aux ilôtsqui Tenvironnent, pouvait attendre les événementsavec sérénité. Elle n'avait, à cette époque, à compter avec aucune marine ennemie, ni dans la Manche et la mer du Nord, ni dans la Méditerranée. La France, au contraire, vulnérable sur ses frontières de l'est, pouvait être brusquement rapj)elée à la réalité. Qui

1. ■ Aucune solution, ('iiivait M. do Gieis au i)riuee OrlofT, ne doit procéder (juc du concert europé<*n. •

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donc a oublié lalerle de 1875 et celle de 1887? Récemment encore, le ^este de Tanger, qui ne nous parut pas négligeable, n'aurait pas été esquissé visà-vis de la nation britannique. Or en 1882, moins bien partagés qu'en 1905, nous étions isolés sur le eontinent. La Russie elle-même se prononçait contre nous. La réorganisation incomplète de nos forces rnilitaires nous conseillait la circonspection.

Sans doute les puissances n'auraient pas fait la goierre à propos de l'Egypte. Disons mieux, elles !> 'auraient pas eu besoin d'en appeler aux armes pour I>arvenir à leurs fins. Les événements eussent pris le ï^iême tour qu'en 1840. A cette époque aussi, et plus ^nergiquement qu'en 1882, la France avait promis de Soutenir le vice-Roi. Et cependant elle dut l'abanclonner, devant une coalition européenne. Fallait-il ï^nouveler la même prétention pour aboutir au rnême résultat? A la vérité, l'Angleterre était avec nous en 1882. Mais comment ses sympathies eussent-elles équilibré les forces qui nous entouraient? Comment nous eussent-elles préservés d'une de ces démonstrations presque aussi dures à supporter cju'une défaite?

Pourquoi les quatre puissances groupées sous la main de M. de Bismarck ont-elles, après une période d'indiiBférence relative, changé subitement d'attitude? Pourquoi, pendant les dernières semaines du ministère Gambetta, ont-elles voulu s'immiscer dans le conflit égyptien ? D'abord elles exerçaient un droit,

qu'elles tenaient des traités de 1840 et de 1856, et des firmans du Sultan. Ensuite les cabinets de Paris et de Londres ayant par leurs initiatives paru le méconnaître, elles Tout revendiqué d'autant plus hautement. L'amour-propre, décoré du nom de dignité, joue un grand rôle dans les rapports internationaux : n'a-t-on pas vu tel gouvernement, accommodant au Maroc, quand on tenait compte de ses prétentions, devenir intransigeant le jour où il s'est cru traité en quantité négligeable? Si la France et l'Angleterre, au lieu de faire un aparté, avaient dès le début communiqué leurs projets aux autres puissances, elles auraient probablement recueilli une nonchalante adhésion, car à ce moment l'Egypte ne passionnait pas l'Europe. Les susceptibilités entrant enjeu, M. de Bismarck ne voulut pas laisser passer cette occasion d'exercer son autorité. Peut-être n'était-il pas fâché do créer des embarras personnels à M. Gambetta, qui, en avril 1878, n'avait pas répondu à son attente. Lorsque M. Gambetta est tombé, les positions étaient prises.

Les signataires de la note du 7 janvier n'y attachaient pas la môme importance. Ils l'interprétaient d'une façon toute difTérente, Tandis que M. Gambetta considérait qu'on s'engageait par là, d'ores et déjà, à une action efTective, si les circonstances la réclamaient, Lord Granville, de son côté, avait dit, le 6 janvier, à notre ambassadeur M. Challemel

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Lacour qu* « il était bien entendu que les instructions communes n'entraîneraient aucun engagement d'action effective et qu'elles avaient pour unique but d'exercer une action morale sur le Khédive en l'assurant une fois de plus de l'accord des deux puissances ». M. Gambetta, ayant voulu s'éclairer sur cette divergence, manda à M. Challemel de provoquer des explications. Celui-ci répondit, le 17 janvier, que « Lord Gran ville entendait que la note collective ne devait être considérée que comme un engagement purement platonique, qui n'impliquait la promesse d'aucune sanction ». Cette manière de "voir me fut confirmée par Lord Lyons, le 3 février : ^ Lord Granville, me dit-il, avait entendu expressément réserver non seulement le mode d'action, si "tine action ultérieure était jugée nécessaire, mais le ^principe même de toute action; en d'autres termes, ^e gouvernement anglais n'avait pas voulu s'engager à une action matérielle quelconque. Et même, ajouta l'ambassadeur, le gouvernement anglais répugne à toute action militaire. » Notre agent au Caire, M. Sienkiéwicz, retrouvait chez son collègue britannique. Sir Edward Malet, le reflet très net des idées de Lord Granville : « De cette conférence, écrivait-il à M. Gambetta le 21 janvier, est résulté pour moi la conviction que le gouvernement anglais n'entend, en aucune façon, exercer en Egypte une action directe. Et si je dois m'en rapporter aux dispositions de mon collègue, le cabinet de Lon-

dres paraîtrait préférer de beaucoup une action commune des grandes puissances à une intervention qui ne serait que franco-anglaise. » Si donc, à ce moment, le gouvernement français avait voulu s'engager plus avant, il se serait trouvé seul en présence des quatre puissances et de la Turquie.

Dès mon arrivée aux affaires, je donnai connaissance de cette situation à mes collègues. Dans un conseil tenu à l'Elysée, je leur communiquai toutes les pièces. Ils furent unanimes à penser, et M. Grévy partagea notre sentiment, qu'une action isolée de la France ou même de la France unie à TAngleterre — si l'on parvenait à l'entraîner — pourrait avoir pour notre pays les plus graves conséquences. Il se trouverait bienU^t placé dans l'alternative d'un recul ou d'une aventure. Le seul parti raisonnable nous parut être d'entrer en rapports avec les autres puissances. M. Jules Ferry, à qui Ton ne saurait refuser la hardiesse, ne fut pas le moins

net : selon lui, les affaires d'Egypte sont francoanglaises, sur le terrain financier; au contraire, sur le terrain politique, elles relèvent du concert européen ' .

Je m(» disposais à faire connaître ces conclusions à Lord Granville, lorsque lui-même me saisit, le 7 février 1882, d'une motion s'inspirant du même esprit :

1. Président (lu conseil, M. Ferry défendit cette thèse devant la Chambre des députés, le 23 juin 1884.

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« Le gouvernement britannique, écrivait-il, est informé que la réponse de T Autriche-Hongrie, de l'AUeïnagne, de l'Italie et de la Russie aux observations du Sultan est fondée sur la reconnaissance des arran- S'ôments existant en Egypte. .11 proposerait donc yuc les gouvernements anglais et français entrent en ^o mmunication avec les autres puissances pour s as- ^LM jrer si elles seraient disposées à échanger leurs ^<t ^^es en ce qui concerne la meilleure conduite à ir dans les affaires d'Egypte. » Il indiquait comme le des délibérations le maintien des traités et des lans, et ajoutait : « Si cette éventualité (nécesd'une intervention militaire) venait à se prore, le désir du gouvernement britannique serait l'intervention représentât l'action collective de irope et il est d'avis que dès lors le Sultan Tait être partie dans toute mesure ou discusi. » Telle est l'origine de la conférence qui, après '^rop longs délais, — que la France essaya d'abré- — s'est réunie du mois de juin à Constantinople siégeait encore quand j'ai quitté le ministère, le oût suivant.

lous acceptâmes, mes collègues et moi, la projition de Lord Gran ville et, le 12 février, les deux ^ "^^^inets expédièrent en commun aux puissances '^ circulaire les invitant à délibérer sur les bases ^^ées par Lord Granville, savoir : « 1** maintien ^^ droits du Sultan et du Khédive, ainsi que des ^^gements internationaux et des arrangements

±28 soi'rB5iRS.

qui en résultent, soit avec la France et l'Angleterre seules, soit avec ces deux nations réunies aux autres puissances: 2* respect des libertés garanties par les finnans du Sultan: df* développement prudent des institutions égyptiennes. » La circulaire ajoutait que. dans le cas où l'opportunité d'une intervention apparaîtrait, les deux cabinets « désireraient que toute intervention éventuelle représentât l'action et l'autorité combinées de l'Europe. » En d'autres termes, les puissances occidentales agiraient d'accord avec l'Europe ou même munies d'un mandat explicite de sa part.

C'était pour nous, ministres français, la seule manière de faire accepter par l'opinion une expédition militaire, si les circonstances nous l'imposaient. Le public voulait avoir la preuve qu'il n'en pourrait résulter aucune complication internationale. L'émotion soulevée par l'occupation de la Tunisie, l'année précédente, el celle que devait causer deux ans plus tard la guerre avec la Chine montrent combien notre pays était encore impressionnable et quels ménagements il réclamait.

Nous avions tout lieu de ciboire que le plan ainsi formé rencontrerait l'adhésion des diverses puissances. M. de Bismarck, malgré son penchant pour l'intervention turque (destinée à flatter le Sultan), avait dit à notre ambassadeur M. de Courcel : « Au cas où les deux puissances maritimes seraient disposées à agir, et où les autres puissances leur don-

ne raient mandat, je pourrais me rallier à cette solution. » Quelques jours plus tard, le l*"" mars, M. de ôiisch, sous-secrétaire d'Etat, attentif à bien exprini ^r la pensée du maître, déclarait au même ambassa.c3eur : « La chancellerie allemande serait prête à ad *Tiettre les deux puissances comme mandataires de 1 Elurope pour le rétablissement de l'ordre sur les bc:>:K»ds du Nil. » Quant au cabinet de Pétersbourg, non sc^xalement il acceptait, mais il préconisait ce mode <1^^M> î, disait-il, « avait fait ses preuves en 1860, lors de 1 ^ :3(pédition de Syrie » .

Kevenant sur ces déclarations, M. de Bismarck, au sc^xail de la conférence de Constantinople, se prononça f<^ï*inellement en faveur d'une intervention turque. A- sa suite, il entraîna T Autriche et l'Italie. Seule 1^ Russie maintint, sans chaleur, sa manière de ^"^^îr. L'Angleterre même se rallia à cette combiï^^^îson et en informa les chancelleries, un peu pré- ^* I>itamment, à notre avis. L'intervention turque s^ justifie en principe. Le Sultan est suzerain et, ^^^rnme tel, il supplée son vassal défaillant. Touteï^is, l'application soulève des objections multiples. l-^s Turcs peuvent être tentés de prolonger indéfiniment leur séjour en Egypte; ils peuvent porter î^^H^inte aux libertés du pays et y lever des contribuerons. Leur présence ne serait pas sans produire ^ï^ contre-coup en Algérie. Aussi avons-nous mani- ^^sté, à Berlin, des répugnances très fortes.

Devions-nous aller jusqu'au refus catégorique ? Aucun de nous, dans le ministère, ne Ta pensé. Ce refus, en eflet, nous aurait condamnés à sortir du concert européen, comme en 1840, et à rester désormais à Técart, spectateurs attristés des événements. Il nous a paru plus avantageux de demeurer dans le concert et d'y poser nos conditions. Nous avons, par notre insistance, obtenu que Tintervention turque s'exercerait sous le contrôle des puissances, qu'elle aurait une durée limitée et quaucime atteinte ne serait portée « aux immunités et privilèges de l'Egypte, ni au fonctionnement régulier de l'administration, non plus qu'aux engagements internationaux et aux arrangements qui en résultent. » La Chambre, dans sa séance du !•' juin 1882, approuva à une forte majorité le parti auquel nous venions de nous arrêter.

On a cherche des explications au revirement de M. de Bismarck. Selon les uns, il aurait trouvé ou espéré trouver, dans la divergence de vues des cabinets de Paris et de Londres, un moyen de les séparer et de fortifier par là son hégémonie. Selon d'autres, il aurait craint, en laissant la France et l'Angleterre dans un tète-à-tête militaire en Egypte, de voir surgir des difficultés sérieuses, ainsi qu'il était advenu pour la Prusse et l'Autriche dans le Sleswig-Holstein, en 1865. M. de Bismarck a tenu, en effet, des propos dans ce sens. Mais il s'est réfuté lui-même, dans son entretien avec notre ambassadeur, le 14 février. En-

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visageant réventualité d'un mandat conféré aux deux puiissances, il avait ajouté, dans son langage humoristique : « Les Bupgpaves de TEupope seraient là j>OMT s'interposer comme arbitpes entre les deux n^si. tiens. » La vérité parait donc plus simple. M. de ftiasmapck, constamment dominé par le désir d'acc:»-'^Dître son influence à Constantinople, a varié d'atti ^^ide selon les désirs ouïes répugnances du Sultan, d^z^Tilil se déclarait Tami. Ainsi nous le verrons plus t^ :Kr^ refuser le mandat européen pour la protection ^ ^-m canal de Suez, et puis l'accorder quand la Porte a :K^tiré ses objections.

^e passe sous silence les négociations qui préparât »^nt l'ouverture de la conférence, le 23 juin 1882. ^^i>up qui connaît les habitudes de la diplomatie, les q^^-^-^tre mois ainsi employés ne paraîtront pas un d^lai très exagéré. Au cours de ces préliminaires, <l^^s incidents fâcheux, l'un d'eux particulièrement ^^^^oureux, occupèrent l'attention publique. Qui ne s^3 rappelle l'émotion soulevée par le bombardement "^' Alexandrie ?Le gouvernement français refusa de s'y a^ssocier. Certains l'ont blâmé ; pour ma part, je n'ai jBjïiais regretté notre décision, car cette initiative peu glorieuse allait provoquer de terribles massacres. J'en viens au point culminant de cette longue élaboration, à savoir la solution donnée par la Chambre *^ projet de protection du canal de Suez.

La France et l'Angleterre, comme les autres puis-

sances, ne pouvaient tolérer riiiterruption éventuelle d'une voie de eommunication devenue indispensable au commerce du monde. Lord Gran ville et moi rédigeâmes en commun le télégramme suivant, qui fut lu à la conférence le 19 juillet 1882 : « Nos propositions concernant le rétablissement de l'ordre en Egypte sont déjà devant la conférence. La sécurité du canal de Suez, quoique se rattachant à ce sujet, est une question distincte et n'est pas compliquée au même degré par des considérations politiques... La France et T Angleterre proposent en conséquence à la conférence de désigner les puissances qui seraient chargées, le cas échéant, de prendre les mesures spécialement nécessaires à la protection du canal. » Pour ne froisser personne, nou^ ne réclamions pas expressément le mandat; en fait il ne pouvait être confié qu'à nos deux marines, en raison de leur indiscutable supériorité. Nos représentants avaient Tordre de déclarer que nous étions prêts à l'assumer. Le 21 juillet, le cabinet de Berlin nous informa qu(î son délégué discuterait les questions relatives au canal, mais qu'il n'était pas autorisé à « voter un mandat en vertu duquel certaines puissances seraient chargées de pourvoir à sa protection ». Le cabinet de Vienne donna une réponse analogue. Ils ajoutaient d'ailleurs, l'un et l'autre, qu'ils n'élèveraient pas d'objection aux mesures que « certaines puissances croiraient devoir prendre, sous leur propre responsabilité, pour sauvegarder leurs intérêts ».

LA QUESTION d'ÉGYPTE. 233

La Russie se renferma dans la même abstention. S'attarder à des discussions académiques risquait de compromettre la sécurité de la grande voie navigable. Aussi, prenant acte de ce que les mesures de protection n'avaient pas, en elles-mêmes, suscité d'objections, nous notifiâmes à la conférence, le !24 juillet, que la France et F Angleterre étaient prêtes, si les circonstances l'exigeaient, « à s'employer pour rotéger le canal de Suez, soit seules, soit avec l'adonction de toute autre puissance qui voudrait donner t^Dïi concours ». Ce même jour, nous déposâmes des amandes de crédits devant nos parlements res- ^tifs.

La demande du cabinet britannique s'élevait au iffre de cinquante-sept millions et demi. La nôtre, aucoup plus modeste, ne dépassait pas neuf mil- 1 * ons quatre cent mille francs. Elle était rigoureuser» m ^nt limitée à la défense du canal, tandis que celle ^^^ nos voisins visait des « préparatifs militaires met- *'^^tà même d'intervenir en Egypte ». L'Angleterre ^^t-QJt édifiée sur nos intentions : « Nous sommes très '"^solus, avais-je déclaré à Lord Lyons, le 23 juillet, ^ séparer, comme l'Angleterre le fait elle-même, la P*H)leclion du canal de l'intervention proprement ^^te et par conséquent à nous en tenir strictement ^^x actes nécessaires pour le premier objet, lesquels *^ réduisent, indépendamment de la circulation de ^^vircs de guerre, à l'occupation solide de certains l^ints le long du canal. » Ces réserves avaient été

acceptées par Lord Granvillc et, si Ion veut juger du prix que les ministres anglais attachaient néanmoins à notre coopération, il suffit de se référer aux déclarations qu'ils firent à leurs Chambres, lors de la discussion des crédits. Elles sont ainsi résumées par notre agent à Londres, le comte d'Aunay : « Le gouvernement anglais ne compte sur la France que pour protéger le canal de Suez. La résolution prise par cette puissance de se tenir en dehors de toute intervention proprement dite ne porte aucunement atteinte aux bons rapports existant entre les deux pays. L'alliance avec la France est aussi étroite que par le passé, et le gouvernement anglais se rend compte des motifs qui dictent notre conduite en cette circonstance. »

Comment une proposition aussi prudente que la nôtre, présentée dans de telles conditions, qui devait nous assurer, oserai-je dire? à si i)eu de frais, Talliance de l'Angleterre et la continuité de notre situation en Egypte, a-t-elle pu être contestée et finalement rejetéc par la majorité des députés? C'est là un phénomène qui paraît aujourd'hui inexplicable et que comprennent seuls ceux qui ont été mêlés à la politique de cette époque. L'esprit public était encore déprimé par la catastrophe de 187Q-1871. L'alerte de 1875 hantait toutes les mémoires. Beaucoup de eanirs très fermes tremblaient pour l'existence de la patrie et la moindre part livrée à Tin-

LA QUESTION d'ÉGYPTE. 235

^:?onnu leur semblait presque un crime national. Par

^jontrc, une minorité imbue des idées de M. Gam-

letta, et qui ne se disait pas que lui-même peut-être

aurait changé d'avis s'il était demeuré au pouvoir,

:Bie s'écartait pas du programme qui avait inspiré la

:aiote du 7 janvier. Elle sommait le gouvernement de

ïe mettre à exécution, n'admettant pas qu'il pût en

:Bpésulter les complications dont la vue nous arrêtait.

Notre cabinet se trouvait donc en présence de

^eux sortes d'adversaires : ceux qui craignaient de

:ffaire un pas, et ceux qui voulaient aller trop loin.

^'ous nous flattions de convaincre les uns et les au-

res par l'exposé clair et sincère de la situation di-

lomatique. Comment aurais-je douté de l'excellence

e notre thèse quand je constatais l'absolue unani-

itéde mes collègues? Des hommes résolus comme

ules Ferry, avisés comme Léon Say, clairvoyants

omme Goblet, braves et chatouilleux comme le

énéral Billot et l'amiral Jauréguiberry, merveil-

eusement pondérés comme Jules Grévy se rencon-

raient dans l'approbation de la ligne suivie. Il

'est pas possible, me disais-je, que tous se trom-

X^ent. Cette unanimité était, à mes yeux, la garantie

^c*ertaine de notre entente avec la Chambre etj'at-

'^-«ndis la discussion avec conflance.

Elle occupa la séance du 29 juillet. Contrairement «lux prévisions, la solution hardie, celle de Tintermention totale, qu'une partie de nos contradicteurs souhaitait, ne fut pas défendue à la tribune. Ses

partisans, conscients sans doute de l'inipopularité de leur cause, ne voulurent pas affronter Tépreuve dun scrutin. Il se produisit même un incident significatif. Un fougueux opposant à cette intervention, désireux de la voir condamner publiquement, présenta un amendement qui portait le crédit à quarante millions : « Je suis convaincu, dit-il, qu'il y a dans cette Chambre une immense majorité pour se prononcer contre cetto politique qui a occupé la presse et la tribune depuis tant de temps, et qui pèse sur ce pays comme un cauchemar qui doit cesser et disparaître. Voilà pourquoi j'ai l'honneur de déposer sur le bureau de la Chambre un amendement au premier paragraphe. » Ce défi ne fut pas relevé. On argua de la procédure, de l'étrangeté d'une motion rejetéc par son propre auteur; bref on écarta Tamendement par la question préalable. Il est certain cependant que, si les partisans de l'intervention avaient cru pouvoir la faire accepter, l'un d'eux aurait repris l'amendement à son compte ou plutôt en aurait eu l'initiative.

Le débat roula donc uniquement sur le projet ministériel. Je m'appliquai à démontrer que l'occupation du canal, telle que nous l'avions conçue et stipulée vis-à-vis do nos alliés, resterait limitée à son objet et qu elle ne risquait point de nous imposer, à un moment donné, des responsabilités imprévues. Le conflit avec les grandes puissances, insistais-je, n'est pas à craindre, car celles-ci ne se préoccupent que

lu règlement politique, auquel elles ne veulent pas

x^ster étrangères, mais elles ne prennent point om-

fcrage de la protection du canal, qui ne lèse aucun

intérêt et au regard de laquelle chaque Etat conserve

sa liberté d'action. J'en appelai enfin au sentiment

chevaleresque toujours si vivace dans une Assemblée

française : Allons-nous laisser notre amie, notre

^fliêe, l'Angleterre, seule aux prises avec les diffi-

fui ^^8 de l'intervention, alors qu'elle nous demande

^à «montrer notre drapeau à côté du sien sur le canal ?

£iX^3 ne réclame pas notre appui matériel; elle n'en

â p^,^8 besoin pour vaincre la révolte. Elle réclame

uniquement notre appui moral. Elle veut prouver à

JE ^^BFope qu elle ne poursuit pas en Egypte un but

^g*^=^"Ï8te, qu'elle agit au nom de la civilisation et de

loK--^^Pe, qu'elle représente l'intérêt de tous. Notre

P^^ ^ence lui sert en quelque sorte de caution et pré-

^^ ^■^^tles défiances. Repousserons-nous la main qu'elle

now^^ tend à cette heure décisive?

«pendant la Chambre demeurait insensible.

^Dccupée des obscurités qui planaient encore sur la

**^^^ ^tion, grossissant, dans son patriotisme inquiet,

1^^ dangers que la cause de la paix pourrait cou-

^*^ -» elle ne donnait pas aux choses leur vraie valeur

^^ déformait à son insu le problème. L'inofîensive

^^^•"•^ arche à laquelle nous la conviions lui apparais-

sax^ comme le premier pas sur une pente où elle ne

P^^ïrait plus s'arrêter. Nous nous sommes toujours

w^^rtés à cette interrogation tacite ou formulée :

« Pouvez-vous nous donner \a. certitude que nous ne serons pas entraînés et qu'à un certain moment les puissances n'entreront pas en lipie? » Cette certitude nous l'avions, mais nous pouvions difficilement la communiquer, car elle était plutôt morale que matérielle; elle ne résultait pas d'un texte formel, elle ressortait d'un ensemble, d'une situation diplomatique sainement interprétée, à laquelle la preuve écrite manquait. Des auditeurs de sang-froid se seraient laissé convaincre : nous parlions dans une atmosphère enfiévrée, où la raison n'avait guère accès.

Rien ne saurait mieux donner l'idée de l'état d'âme de la Chambre que l'efTet foudroyant produit par ces phrases de M. Clemenceau : « En vérité, il semble (ju'il y ait quelque part une main fatale qui préparc une explosion terrible en Europe. Qui osera prendre ici la responsabilité de ce qui se prépare? Qui osera dire qu'au jour du règlement diplomatique de la «juestion égyptienne, il vaut mieux pour la France être seule awc T Angleterre en querelle contre l'Europe que d'être avec l'Europe tout entière rcvcndi- (juant sa légitime part d'influence sur le territoire égyptien y... Messieurs, la conclusion de ce qui se passe en ce moment est celle-ci : l'Europe est couverte do soldats; tout le monde attend. tout^»s les puissances réservent leur liberté d'action j>our l'avenir; réservez la liberté de la France. » Celte évocation, ces images eurent plus de prise sur l'As-

LA QUESTION d'ÉGYPTE. 239

semblée que les raisonnements les mieux déduits. Beaucoup néanmoins hésitaient à renverser un ministère qui sur l'ensemble de la politique avait leur confiance. Mais, entendant répéter depuis des semaines que nous mettions la patrie en danger, ils cru- J^in.! de leur devoir de nous sacrifier. On passa au ^(>^<>. Nous fûmes battus, à mains levées, à une forte ^■g^jorité. Alors, par une procédure, dont il existe, je <z^Tois, peu d'exemples, on recommença le vote, bien 9* ^^! le résultat eût été proclamé et acquis, et Ton '^^^^^Durut, cette fois, au scrutin public K Je n'étonne- ^^^^- personne en disant que, notre défaite étant ^o:m::M^ nue d'avance, le nombre de nos partisans n'aug- "^^^:Mita pas à cette seconde épreuve. Aussi ne rec^^^illîmes-nous que soixante-quinze suffrages. Dans ^^'^-'^:e faible minorité, j'eus la satisfaction de compter "*^ Ribot et M. Francis Charmes.

-^^ l'issue de la séance, nous portâmes nos démis- ®^*^^^:^i8 au président de la République. Il approuva ^^^ "^ Je conduite : « Vous ne pouviez, dit-il, avoir une ^'^'^xe attitude. L'avenir vous donnera raison. » Puis ^^ ^^r^ous pria de continuer l'expédition des affaires

J^^^'^u'à la nomination de nos successeurs.

éC lendemain, 30 juillet, je reçus la visite du prince ^^ Hohenlohe. Il venait m'annoncer que le cabinet

^ Le scinitin public avait, paraît-il, été demandé sans que le ^^^^^ident s'en fût aperçu quand il provoqua le vote à mains

do Berlin, se rangeant à mon point de vue, « était prêt, si je le désirais, à proposer une protection collective du canal dans la forme que je jugerais la plus praticable. » Cette communication justifiait entièrement la confiance que j'avais exprimée la veille sur les dispositions conciliantes des puissances. Si je Tavais reçue vingt-quatre heures plus tôt, j'aurais pu fournir à la Chambre cette preuve jwsitive qu'elle réclamait et rissue du débat eût été tout autre ' . Le 31 juillet et le 1"'' août me parvinrent les adhésions de Tltalic et de la Russie ; la Turquie elle-même retirait ses objections. On voit combien j'étais fondé, le 27 juillet, après la lecture du rapport de la commission, à m 'opposer à la discussion immédiate que demandaient nos adversaires. Mon seul tort fut de ne pas solliciter un délai plus long, qui m'aurait été facilement accordé. Muni de toutes ces adhésions, j'aurais triomphé des scrupules de la Chambre. Le draj)oau de la France flotterait aujourd'liui en Egypte, à moins que l'Angleterre n'eût retiré \c sien.

Occupant k» ministère à titre intérimaire, je ne pus que prendre acte de ces réponses favorables et réserver les décisions de mon successeur. Celui-ci fut désigné seulement le 7 août. La dernière pièce intéressante qui me parvint est une note de Lord

1. l'n vul{iaire intidcnt de transmission UMé^ifrapliique retarda la réception de la dépêciie. Il avait fallu faire répéter certaines phrases, dont le déchiffrement était obscur. Sans cela, je l'aurais eue avant la séance du *2y. • Elle avait été, me dit le prince de Ilohenlohe. expédiée dans ce but. •

LA OIESTION D*Ér.YPTE. 241

layons ^ du 5 août. Elle montre en quels termes amicaux nous étions restés avec l'Angleterre, malgré jnotre refus de participation : « A la suite des discussions qui ont eu lieu à la Chambre française samedi dernier (29 juillet], dit la note, et eu égard au désir €iu gouvernement de Sa Majesté d'agir cordialement .Sivec le gouvernement de France, M. le contre-amiral I-Joskins, à Port-Saïd, a été chargé de borner pour 1 e moment ses opérations sur le canal de Suez au imaintien du statu quo et à ne point débarquer, si ce 'est pour la protection des sujets britanniques ou ans le cas où Ion ferait une tentative quelconque our bloquer le canal, tentative qu'il est chargé «:l 'empêcher par la force. » Ainsi, en quittant le pou- ^*oir, nous laissions Talliance anglaise intacte et les i:>uissances européennes en rapports confiants avec Ici France. Jamais vote parlementaire ne fut moins ^n harmonie que celui du 29 juillet avec l'état réel des affaires.

Le croirait-on ? Même dans ces conjonctures nouvelles, personne ne tenta d'instaurer dans le parleinent une politique plus audacieuse que n'avait été la nôtre. C'était le cas cependant, pour les partisans de l'intervention totale, de dire à la Chambre : .** La situation est éclaircie, les dangers sont écartés, procédons à la seule opération logique que la pusillanimité du cabinet précédent n'a pas permis d'entreprendre. » 11 n'en fut rien. Nos successeurs n'essayèrent pas davantage de modifier le cours des choses.

24â SOUVENIRS.

Le nouveau président du conseil, ministre des Affaires étrangères, ne crut même pas pouvoir ac- (juiescer sans restriction au projet de protection collective du canal que Tltalie venait d'introduire: <( Dans le cas, mandait-il le 12 août à M. de Noailles, où tous les autres représentants des puissances à la conférence adhéreraient à la proposition du comte Corti, vous êtes autorisé à donner également l'assentiment du gouvernement de la République. Vous déclarerez toutefois que la France réserve son entière liberté d'appréciation quant à l'exécution des mesures auxquelles elle peut être appelée à prendre part en vertu de cet arrangement. » Et en même temps il écrivait au ministre de la Marine que l'amiral Conrad ne devrait « accepter qu'arf référendum les propositions de règlement ou d'action commune qui pourraient lui être adressées ».

L'Angleterre accéléra ses préj)aratifs. N'étant plus retenue par ses accords avec la France, elle élargit son programme et se mit en devoir non seulement de protéger le canal, mais d'abattre la rébellion. Ses troupes débarquèrent à la fois à Suez et à Alexandrie. De ce dernier point le gros de l'armée se dirigea vers b' Caire. Les révoltés étaient faiblement retranchés à Tel-el-Kébir. dans le vague espoir de barrer la route. Le choc se produisit le 13 septembre au matin et fut de courte durée, gnlce, a-l-on dit. à des intelligences nouées avec Arabi. Celui-ci, apri's avoir esquissé une résistance, donna le signal de la

LA QUESTION D Kf.YPTE. 243

th'»bandado. Les Anglais entrepont en vainqueurs au Caire 1(^ 15 septembre. Les cabinets acceptèrent le fait accompli et se contentèrent des assurances fournies par Lord Granville sur le caractère essentiellement temporaire de l'occupation et sur le règlement final qui demeurait réservé à l'Europe. Dès ce jour les Anglais se trouvaient maîtres de l'Egypte et ïious-mêmes en étions exclus.

Pourquoi les quatre puissances, qui s'étaient mon- ^ rées si ombrageuses, quand la France et l'Angleterre jjaraissaient, le 7 janvier, vouloir intervenir en comxnun. ont-elles été si placides devant l'intervention cie l'Angleterre seule? Ici encore on a cru reconnaître le machiavélisme de M. de Bismarck, qui aurait ^?spéré séparer ainsi sans rémission les deux nati-ions occidentales. Elles se sont séparées, en effet; Xîiais c'est en raison de fautes que M. de Bismarck ne pouvait prévoir. La première a été le refus du parleïTient français de concourir à la protection du canal de Suez. Les suivantes se sont accusées dans les ï*elations directes entre les deux cabinets; l'attitude des quatre puissances n'y était pour rien. Si cellesci ne se sont pas opposées aux opérations de l'Angleterre, c'est pour un autre motif : simplement parce qu'elles n'avaient pas le moyen de les empêcher. Les marines allemande, autrichienne, italienne existaient à peine ; la marine russe était relativement faible. L'Angleterre dominait les mers et pouvait envoyer des forces sur tel point du globe

quil lui plaisait. Les conditions pour nous étaient très diiTêrent<^s. Une concentration de troui>es en Alsace-Lorraine réagissait sur nos déterminations. Nous pouvions bien, par notre concours, accroître l'autorité morale de l'Angleterre, nous n'augmentions pas la liberté réelle de ses mouvements en Kgypte. Lord Lyons voyait le côté vulnérable de notre situation. Un jour qu'il me pro[>osait de passer outre aux protestations des puissances et de contracter, au besoin, une alliance offensive et défensive, je lui dis, montrant la frontièn^ de Test : a Et ceci, nous aiderez-vous à le garder? >» — « Vous avez raison, répondit-il, je comprends votre attitude. » ('/est la même pensée; qui inspira les déclarations de M. Gladstone et de Lord Granville à la Chambre des communes.

Si je m'incline, en le déplorant, devant le sentiment de ceux (jui, par une crainU» exagérée de complications, ne voulaient d'intervention d'aucun genre, je ne réussis pas à pénétrer le calcul des partisans d(» rinterv<»nti()n totale. d\r de deux choses lune : on bien l'occupation du canal aurait été limité(» aux tins pour h^squelles nous la proposions, et ils se seraient réjouis de pens(»r qu(». du fait de notre présence sur le canal, la France aurait (»n mains, le jour du règl(»ment des comptes, un gage inestimable; ou bien (•elt<» occupation conduisait à l'intervc^ntion totale, comme on nous le prédisait, et alors ils auraient eu

LA QUESTION D'kgYPTE. 245

la satisfaction d'assister au triomphe pratique de leur proj)re politique. Dans Tun et l'autre cas leur refus des crédits ne s'explique guère.

L'un des plus clairvoyants d'entre eux, M. AUain Targé, qui n'avait pas coutume de déguiser son opinion et qui «ivait été membre du Grand Minis- ^^**^, m'écrivit deux ans après :

Targé, le 22 novembre 1884.

M Mon cher présidente! ami,

« Je vous envoie tous mes compliments ])our votre discours. Je Tai lu dans ma retraite et j'ai été heureux de voir que vous aviez saisi cette occasion de vous expliquer sur une question où lbs événements

MALHK^BBUgB^IBNT VOUS ONT DONNE TROP RAISON

conthe NOUS. J'ai été satisfait d'ailleurs, non seulenient ^ cause de ce que vous avez dit, mais parce que vous ^vez parlé : vous me comprenez. (Suivent des Qt^^tail^ étrangers au sujet.)

« A vous de tout cœur.

« Allain Targk. »

^'^' discours auquel M. Allain Targé faisait allusion T\xi prononcé, le 20 novembre» 1884, au cours dune interpellation adressée par M. de Gavardie à M.Jules Ferry. Je reprenais, à cette occasion, ma

thèse de 1882, alors qu'on nous reprochait notre

2i6 SOUVENIRS.

timidité. Une distinction fondamentale, rt*pétai-jc au Sénat, doit être observée entre l'Eg^ypte administr.itive ou financière et l'Flgypte politique ou mi litaire. Des conventions nous lient à la première nous avons devant nous un Etat véritablement auta nome qui est en mesure de traiter. Quant à h seconde, nous ne pouvons oublier qu'elle est partie intégrante de l'empire ottoman et que, dès lors, s l'on pénètre sur son sol les armes à la niain. or rouvre, qu'on le veuille ou non, la question d'Orient « Une telle intervention militaire, insistai-je, est di ressort international et c'est avec infiniment de rai son, suivant moi, que M. le président du consei (M. Jules Ferry) disait, en juillet dernier, à h Chambre des députés, en présentant le projet de conférence avec l'Angleterre, etquïl rappelait tout à l'heure que la situation de l'Egypte est une situation internationale cjui ne peut être réglée que j)ar des arrangements internationaux. » .l'ajoutai que per sonne en 1882 n'avait proposé une intervention armét en dehors du concert européen. On blâmait notre polilicjue. sans en proposer aucune autre. Historique UKMit et diplomatiquement, la seule «iction qui noui fût alors loisible était l'action sur le canal de Suez « Il y avait là un terrain neutre et ouvert à tous, su l(H|uel chaque puissance avait le droit de pénétrer non pour y guerroyer, uïais ])Our y protéger la se curité dv ses nationaux. » \a' vote de la Chambre résultat de la méconnaissance de ces vrais principes

« K10U6 avait fait perdre, au point de vue politique, I^ terrain que nous avions conquis ». Le Sénat acc^-M.^illit ces explications avec faveur. Quant au chef d mji. gouvernement, qui avait défendu cette même poli'•-ique avec moi, deux ans auparavant, il prouva, par 8^^:^» silence, que le cabinet actuel n avait rien à y r^?^ jprendre. La force de cette doctrine est telle qu'enc^z^»e aujourd'hui, malgré trente ans d occupation ^^•: active, l'Angleterre s'abstient de proclamer son I>«*«tectorat officiel sur l'Egypte.

^près sa chute, M. Gambetta se montra fort affecté tour que prenait la politique française. Placé au int de vue de la note du 7 janvier 1882 et n'ayant p^si^s assisté aux incidents diplomatiques qui mar- ^^i^ient l'impossibilité d'en poursuivre l'application, îl attribuait à la pusillanimité du cabinet une conduite flL^-ii n'était due qu'à l'élémentaire prudence. En ma ^Xïalité de président du conseil, préposé aux Affaires ^t-r^angères, j'en portais particulièrement, à ses yeux, ^^ responsabilité. Croyant les autres ministres mal îuformés, il fit plusieurs tentatives auprès du général Sîllot, de M. Léon Say et surtout auprès de M. Jules Perry pour les éclairer et modifier l'orientation de leur esprit. Il put constater que ses avertissements, ^ulés avec la déférence qu'on lui devait, ne produisaient pas l'effet attendu. Mes collègues, tenus au courant de tous les détails des négociations, étaient en complète communauté de vues avec moi. ^our qui connaît Tardent patriotisme qui animait

M. Gambelt^ et Tintluence que, d'un mot, il exerçai d'ordinaire sur les ministres, son irritation paraîtn naturelle. Il ne s'expliquait pas ce dédain subit di ses avis, toujours si haut prisés, ni Toubli où sem blaient être tombées les recommandations qui m'avait adressées en me transmettant le service.

La santé de M. Gambetta s'altérait. Quand il ve nait à la Chambre, on ne s'apercevait que trop de ravages qu'accomplissait la maladie. Un esprit d* cette trempe ne perd pas facilement sa force et soi éclat. Je suis porté à croire cependant qu'il n'avai plus la même sérénité nî la même équité de juge ment. Il se laissait impressionner par les bruil^ qu'on lui rapportait. Concevrait-on autrement qui ait pu un seul instant admettre l'idée qu'à la pohtique du ministère se mêlait quelque désir de fain échec à la sienne, de l'amoindrir au regard de l'opinion? Comme si les intérêts en jeu se prêtaica à de pareils calculs, qu'excluaient en tout cas \c sentiments que je lui gardais!

I/am(»rtume de M. Gambetta à mon sujet aUai croissant. J'en avais la preuve dans les attaques dom j étais l'objet de la part de ses amis, au paHenieii et dans la presse. Il la manifesta lui-même dans !• dcM'nier discours qu'il prononça à la Chambrt\ pei (h' jours avant ma chute. Surmontant son mal. i ét)louit une dernière fois l'auditoire. Le ton mé prisant, avec lequel il accoixlaitau gouvernement lei subsides demandés, ne montrait que trop ses so.wll

LA QUESTION d'ÉGYPTE. 249

Jiîeiîls intimes. Ce fut une des plus dures épreuves

de ma carrière parlementaire, je crus un instant que

Jo ne pourrais monter à la tribune pour répondre.

Deux mois après ma démission, en octobre 1882,

jo ï^ncontrai son ancien ministre de la Marine, le

c-aj3itaine de vaisseau Gougeard, qui fumait philo-

soj>hiquement son cigare, avenue Henri-Martin.

^onime s'il devinait ma pensée secrète : « Vous ne

vez, dit-il, Gambetta et vous, rester séparés. En

î nitive, il n'existe entre vous qu'une divergence

politique. 11 faut absolument que vous vous revoyiez.

Vouilez-vous que je m'y emploie? » — « Vous allez

^^^<ievantde mes désirs, répondis-je, cette séparation

^^^ pèse énormément. » — « C'est entendu, reprit^il,

J en parlerai à Gambetta. Aussitôt qu'il rentrera de

^îlle-d'Avray, je vous préviendrai. » Quelques jours

s écoulèrent; il m'écrivit : « Le retour de Gambetta

est retardé, il est souffrant. Mais je ne perds pas de

^^le ce dont nous avons parlé. Ce sera très facile. »

^^s derniers mots me comblèrent de joie... Hélas!

^- Gambetta ne devait pas rentrer à Paris.

HOUVENIRS. — T. II. 3^2

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