‹ Souvenirs, 1878-1893Chapitre 11 sur 23 · G6 SOUVENIRS · texte numérisé non relu

G6 SOUVENIRS

l'exacte pondération, si nécessaires au succès des entreprises de longue haleine. Ses fautes, souvent, tiennent moins à lui qu'aux conditions parlementaires avec lesquelles il était obligé de compter. Plus d'une fois l'exécution a été viciée par les entraves qu'apportait la Chambre. Son nom, en dépit de certains mécomptes, reste glorieusement attaché à la politique coloniale de cette époque. Bien que son rôle y soit moins incontesté qu'en matière d'enseignement, il en a retiré un lustre qui lui vaut une place éminente parmi les hommes d'Etat de la troisième République.

L'œuvre coloniale de M. Jules Ferry, je précise : la conquête du Tonkin et les expéditions qui ont préparé le protectorat de Madagascar, ne présentent pas, comme les lois sur l'instruction primaire, les caractères d'un plan savamment mûri et résolument exécuté. Le début en a été timide, incertain. L'auteur paraît avoir été entraîné par les événements plus qu il ne les a conduits. On peut même se demander s'il avait prévu l'extension que recevraient ses dess(Mns et s'il n'a pas été un peu conquérant malgré lui. En ce qui concerne, par exemple, le Tonkin, objet principal de son activité, il ne laisse percer, à aucun moment, la pensée de fonder un empire asiatique; son ministre des Affaires étrangères dit même expressément le contraire. A considérer ses demandes successives de crédits, il semble bien qu'il

ne se soit pas assigne dès Tabord le but auquel il est parvenu ou tout au moins quïl n'ait pas mesuré les obstacles qu'il aurait à surmonter. Leur simple ('numération justifie une semblable interprétation.

En vingt-deux mois, de mai 1883 à mars 1885, on en compte neuf, savoir : cinq millions trois cent mille francs; neuf millions; vingt millions; trentehuit millions trois cent soixante-trois mille francs; dix millions huit cent onze mille francs; trois miliions quatre cent soixante mille francs ; dix-huit cent soixante-quinze mille francs ; quarante-trois millions quatre cent vingt^eux mille francs et enfin, le jour de la chute du cabinet, deux cents millions : en tout, près de trois cent quarante millions. Ces chifl^res sont le reflet des tâtonnements qui ont marqué l'entreprise et qui s'accusent dans maints discours i>iînîstériels. De là, le reproche de procéder « par j>elits paquets », fréquemment adressé au gouverne- B~nent, et le reproche plus grave d'avoir voulu « trom- I>er » les Chambres. Non, M. Jules Ferry n'a pas voulu ** tromper » les Chambres. Il s'est trompé lui-même o bonne foi et leur a fait partager son erreur. S'il procédé « par petits paquets », c'est parce que, lal renseigné sur la force de l'ennemi ou sur la si- ^xaation diplomatique, il les jugeait suffisants. De là ombre d'affirmations sincères, démenties par Tévé- «ment. Ce fut un des griefs les plus durement :xploités contre lui. S'il eut des torts, il eut aussi mérite rare : une fois engagé, de ne jamais rc-

culer, et de soutenir constamment le moral de ses collaborateurs. Si bien qu'une opération mal calculée lui a permis de créer un vaste établissement, que personne aujourd'hui ne voudrait abandonner.

L'expédition de Madagascar suggère des réflexions analogues. Commencée pour assurer le respect d un traité obscur et quelque peu oublié du second Empire, elle s'est terminée par un véritable protectorat, suivi, dix ans plus tard, de la conquête effective, à laquelle nous ont contraints les provocations des Hovas. Comme pour le Tonkin, mais dans des proportions moindres, les dépenses se sont échelonnées sans ordre apparent. Bien que les profits de cette nouvelle colonie ne soient pas encore palpables, le sentiment public lui est favorable. En la préparant, M. Jules Ferry n'est pas allé à l'encontre de ses concitoyens, loin de là. Il a répondu au vœu de l'opinion. L'histoire, la tradition et beaucoup l'imagination avaient créé entre Madagascar et nous de tels liens qu'aucun homme d'Etat ne pouvait les négliger. Au surplus, l'unanimité rencontrée dans le parlement par M. Ferry chaque fois qu'il a manifesté l'intention de soutenir « nos droits », prouve qu'il voyait juste et sans doute il n'eût pas encouru les reproches d'imprudence ou de témérité à Madagascar, si cette dernière entreprise n'avait pas coïncidé avec celle du Tonkin, alors beaucoup moins populaire.

On doit louer M. Jules Ferry d'avoir compris combien la France souffrait de la perte de son do-

maine colonial. L'acquisition de rAlgéric ci même de la Tunisie ne faisait pas taire les regrets causés par Fabandon, au dix-huitième siècle, de tant de belles possessions en Asie et en Amérique. Ces regrets étaient devenus plus cuisants à la suite de la guerre malheureuse de 1870. La France se voyait diminuée dans ses territoires et dans sa gloire. A défaut de revanche directe, elle voulait au moins déployer ses armes, montrer qu'elles avaient conservé leur force. Elle cherchait au loin des compensations, n'en pouvant trouver auprès d'elle. Il était inévitable qu'elle se portât un jour sur d'autres partics du monde, imitant d'ailleurs en cela la plupart des grandes nations européennes. M. Jules Ferry ^ ''est rendu compte de cet état d'esprit et, sans avoir {>ositivement prémédité une œuvre coloniale, il a f>rofité des occasions qui se sont offertes de la réaliser. Le mouvement n'était pas factice, car le branle <lonné par lui ne s'est plus arrêté. A l'épopée asiat:ique a succédé l'épopée africaine. Après l'Annam <3t le Tonkin, la France a dépensé ses efforts au .Soudan, au Congo, au Dahomey. Aujourd'hui, <^CDmme si ces immenses territoires ne suffisaient €LS à son activité, elle déborde sur le Maroc, algré les difficultés, les dangers même qu'elle ignore pas. M. Jules Ferry aura donc eu cette fort.vi.ne que, en dépit de nombreuses fautes d'exécution, il restera dans l'histoire comme l'initiateur de notre expansion coloniale au vingtième siècle.

Le ministère Ferry offre une autre particularité : celle de symboliser la survivance politique de M. Gambetta. si Ton peut ainsi parler. Il semblait qu'apK's sa chute retentissante, ses derniers mois de maladie et d'isolement, le grand tribun resterait dans la mémoire des hommes comme une figure historique et que son influence sur les événements ne serait plus sensible.

Or Gambetta mort, un parti compact et fidèle, gardien jaloux de sa méthode, lui a succédé. Ce parti a tenu à honneur d'obéir à son mot d'ordre et de prolonger son action. Il a cherché un chef autour duquel il pût se serrer et qui se présentât aux républicains comme son continuateur direct. M. Jules Ferry a été ce chef. Il n'avait peut-être pas rêvé ce rôle au début de sa carrière, car il s'inspirait alors de Jules Simon et prenait à la Chambre le commandement d'un groupe nettement séparé, parfois antagoniste de l'Union républicaine. Mais déjà, pendant mon ministère de 1882, il se rapprochait volontiers des amis de Gambetta et s'appliquait à ne les point heurter. 11 avait ainsi dissipé les défiances que ceux-ci nourrissaient contre lui. Le jour où le grand citoyen est descendu dans la tombe, M. Ferrv n*a pas eu do peine à se faire reconnaître pour son successeur. 11 est juste de dire qu'il n'a pas trahi la confiance de ses nouveaux partisans. Ses méthodes de gouvernement, ses vues se sont inspirées de celles de Gambetta. Il a choisi les mêmes collaborateurs,

il a cultivé les mômes amitiés, il a professé les mômes doclpines, avec moins de propension toutefois aux reformes.

Lorsque M. Ferry a quitté le pouvoir, ciux premiers jours d'avril 1885, ceux qu'on nommait les « gamfcettistes » se sont sentis encore en mesure d'imposer leur politique et leurs préférences. Habileté oonsommée de leur part : de même qu'ils s'étaient «•e trouvés après la mort de Gambetta, ils se sont retrouvés après la chute de M. Jules Ferry. Leur discipline et l'invocation constante de leur premier xiiaîtro les ont préservés d'une dispersion qui paraisisait inévitable. Aujourd'hui, trente ans après la disparition de l'illustre orateur, ce groupe exerce une «sietion décisive sur la marche des affaires. Ses représentants qualifiés occupent les principales charges «Je l'Etat. Grâce à sa cohésion, il a résisté aux assauts répétés de la fraction radicale, devenue très puissante. Il a fait mieux : il s'est à moitié trans- JV)rmé, de façon à absorber une partie des forces de crc^tte fraction, à contracter alliance avec le surplus, Kfte laissant en dehors que ce qui ne pouvait réellexinent pas être assimilé en raison d'une antinomie de principe. De sorte que sous des dénominations d ifférentes il est demeuré le grand moteur de la Ré- I>\iblique.

Fidèle aux promesses contenues dans sa déclara- "•-îon, le cabinet Ferry, dès son installation, usa des

droits que lui conféraient les lois existantes pour donner aux républicains une satisfaction partielle, en ce qui concernait les prétendants et leurs familles. Par un décret du 25 février 1883, basé sur les lois des 19 mai 1834, 4 août 1839 et 13 mars 1875, le duc d'Aumale, général de division, le duc de Chartres, colonel du 12* chasseurs, et le duc d'Alençon, capitaine au 12® d'artillerie, furent mis en non-activité par retrait d'emploi. Cette satisfaction obtenue, la (Chambre, ainsi qu'on le constate souvent dans l'histoire parlementaire, parut oublier la question qui lavait si fort passionnée quelques semaines auparavant et se tourna vers d'autres objets. L'un d'eux surtout réclamait l'attention. La crise financière de 1882 — dont le krach de l'Union Générale avait été le point de départ — continuait à produire ses effets. Les emprunts d'Etat se présentaient dans de très mauvaises conditions et l'exécution de mon prof^ramme de travaux publics menaçait d'être suspendue ou ralentie. Le ministère, justement ému de cette perspective, résolut d'en confier la partie la plus coûteuse, à savoir la construction des chemins do fer, aux six grandes compagnies, qui la poursuivraient pour le compte de l'Etat, à l'aide d'émissions d'obligations.

Telle fut l'origine des conventions de 1883, qualifiées de « scélérates » par un brillant polémiste. Elles ne méritent pas une épithcte aussi dure. Sans doute elles ont leurs défauts ; elles garantissent no-

lâmment aux compagnies d'Orléans et du Midi un revenu trop élevé. Mais il faut se reporter au temps c>»i elles ont été conclues. Ces compagnies se c- «"oyaient et tout le monde les croyait assurées d'un 51. 'venir opulent. Personne ne prévoyait les charges c*»^iormes que leur imposeraient un jour la hausse des sâLlaires et l'application des lois sociales. Leur conoours facilitait la réalisation d'un plan auquel ni le r>-siy8 ni les pouvoirs publics ne voulaient renoncer. CI^»s circonstances commandent un jugement moins sc^^ère. Aussi, quand les arrangements de 1883 sont v'c^^Bus en discussion devant le Sénat, je n'ai pas ^^^sité : j'ai conseillé publiquement à mes amis de 1<?^^ voter. Mon témoignage, peu suspect de complai- *^^nce envers les compagnies, a calmé les scrupules d'ian certain nombre de radicaux.

Je ne me propose pas de retracer ici l'histoire du '^^ îïiistère de M. Jules Ferry. Je consigne de préférence *^s faits auxquels je me suis trouvé personnelle- '^^nt mêlé. A ce titre je mentionnerai les discussions ^^f le Tonkin et Madagascar, sur le Tonkin principalement. Elles forment une chaîne pour ainsi dire **^ interrompue d'incidents orageux, depuis le début ^^ ministère jusqu'à sa fin, qu'elles ont entraînée. *^lles ont occupé une si large place, ont tellement * ^■>sorbé l'attention du public que tout le reste en ^ pâli, et qu'aujourd'hui elles semblent résumer existence de ce ministère et en sont la caractéris- ^^^e dans le souvenir des contemporains.

Les premiers engagements de tribune ont imnm diatement révélé le manque de prévision et de pi; préconçu dont je parlais. Le 13 mars 1883, moins trois semaines après la constitution du cabinet, le n. nistre des Affaires étrangères, M. Challemel Lacetsarticulait devant le Sénat des appréciations que L événements allaient contredire. Répondant à M. Saint^Vallier, rapporteur de la première deman< de crédits, il restreignait 1 expédition à une simp^ répression des pirates du delta : « Il n'est pas pk MIS, disait-il, de songer a une conquête du Tonkk qui ne présenterait certes pas de grandes difficulté* mais qui serait absolument stérile... Nous voulowi^^^s nous appuyer sur le traité de 1874. » Cette asse^: — «^ tion a reçu des faits un double démenti : premièm ^mi ement, la conquête du Tonkin a présenté de grandi ^^b^s

difficultés ; secondement, elle n'a pas été stérile. €^ ^e

contraste entre les assurances officielles et les ré^i^^^^ités a persisté jusqu'au dernier jour. C'est ainsi q ^^me pendant plusieurs mois le ministère n'a pas vov^ J" croire à la possibilité d'une intervention de la ChiM'^^^^i et cette intervention a été ensuite le facteur le p>^ ^s important de la campagne militaire etdiplomaticj^'»— ■^• Aussi le Sénat lui-même, si pénétré cependant^ ^^ l'esprit de gouvernement, si désireux de ne pas cm" ^^^^ de difiicultés dans la politique extérieure, n'a ;^^as tardé à éprouver des doutes et des perplexités. IVB^ - ^^* Saint-V allier s'en est fait l'organe à l'occasion d ^ «Jn^ nouvelle demande de crédits, le 16 août 1884, et -, ^^*'

tâil bien significatif, cent soixante-quatorze sénateurs seulement — la plupart « la mort dans l'àme » — ont consenti à la voter. Parmi les abstentionnistes si nombreux figuraient des républicains avisés et notoires, tels que MM. Duclerc, Léon Say, Emile Deschanel, qui auraient souhaité de pouvoir donner leur appui au cabinet.

Ces fluctuations, ce manque de suite avaient leur eontre-coup sur l'état d'esprit des ministres euxmènnes. Ils marchaient en hésitant, se demandaient s ils iraient jusqu'au bout. Quelques-uns, des plus engagés dans l'entreprise, se sont, pour divers motifs, retirés du gouvernement. Le 21 novembre 1883, M. Challemel Lacour a cédé tout à coup son portefeuille à M. Jules Ferry, qui a cédé le sien à M. Fal- Im^res. Avant lui déjà, le général Thibaudin, qui ne ^'ctait pas joint à ses collègues pour recevoir le roi d** Espagne à la gare du Nord, avait, à la suite de oot incident, abandonné le ministère de la Guerre, qui fiit confié au général Campenon. Celui-ci, à son ^o^r, vers la fin de l'année 1884, passait la main au S^Jiéral Lewal. De même, à la Marine, M. Charles ^■*un a été remplacé, le 21 août 1883, par l'amiral, *^^yron. Ces changements, peu ou point expliqués,/ jetaient l'inquiétude dans les rangs parlementaires. 1-^s partisans les plus dévoués du ministère per- ^^ient graduellement leur confiance. On s'inter- ''^8'^ît anxieusement sur les moyens de terminer I ^^tte guerre sans but défini. Je fus sollicité, au Se-

276 sou^XNiRS.

nat. d'exposer les idées que nous échangions entre collègues, touchant nos rapports avec la Chine, et d'esquisser un plan de conduite vis-à-vis de cette puissance. J'en fis l'objet dun discours, auquel j'eus soin d'enlever toute apparence d'opposition, car je sentais ix^mbien la tâche de M. Ferry était difficile et quels égards elle méritait. Mon intention fut comprise : la République française, devenue l'organe attitré du cabinet. |>arlait ainsi dans son numéro du 22 décembre 1883 : « Nous n'hésitons j>as à dire que le programme tracé par M. de Freycinet a notre entière approbation. » La Gironde^ qui avait les mêmes attaches politiques, disait, de son côté, le 5 janvier 1884 : « Il (le gouvernement) ne saurait mieux faire que de s'inspirer des conseils de M. de Freycinel. » On pense bien que je n'avais pas puisé dans mon imagination les indications qui frappèrt^nt l'esprit de mes auditeurs. Elles m'avaient été fournies par des hommes d'une haute expérience, qui avaient séjourné longtemps en Chine et au Japon et qui connaissaient admirablement la mentalité des dirigeants du Céleste-Empire. Si le gouvernement avait tenu compte de ces suggestions, peut-être la paix avec la Chine eût été sensiblement h.Atée.

A la Chambiv. les critiques se multipliaient ef tombaient des lèvr(\s les plus réservées. Le 7 décembre 1883, M. Francis Charmes se plaignit qu'on n'eût adopté «( ni le système militaire ni le système diplo-

matique » et qu on eût rejeté légèrement le traité Bourée, auquel il a fallu revenir ou à peu près : « Ces renforts qu'on nous fait prévoir, dit-il, s'ils sont nécessaires, qu'on les demande sans retard et tous en une fois! » Le système qu'on suit « est mauvais, d'abord parce qu'il a produit les difficultés actuelles, ensuite parce qu'il ne convient ni à la dignité de la Chambre ni à celle du gouvernement ». Le rapporteur, M. Léon Renault, défendit à peine le ministère ; il regretta qu'on procédât « par crédits successifs, insuffisants ». Enfin M. Ribot, président de la commission, répondit le 10 à M. Jules Ferry : « Je regrette, pour ma part, que le gouvernement ait attendu si longtemps pour entrer en pleine confiance avec la Chambre, pour lui soumettre les documents qu'il avait entre les mains et qui éclairent d'un jour très vif les origines et la suite de cette aifaii*e. » Toutefois il concluait à l'adoption des crédits et, rappelant à ce propos celui que j'avais vainement demandé, en juillet 1882, pour la protection du canal de Suez, il ajouta ces paroles : « Qu'est- ^e qui se passa, Messieurs? Il arriva que ceux-là mêmes qui aujourd'hui soutiennent le cabinet actuel le plus vigoureusement prirent sur eux la responsal^ilité grave de renverser le cabinet d'alors en refusant les crédits... Eh bien! vous savez ce qui a suivi de vote auquel je n'ai pas voulu m 'associer; vous savez ce que sont devenus vos intérêts en Egypte ot vous savez aussi à quelle crise interminable, qui

a ébranlé ce pays, qui Ta ému profondément, nous avons été condamnés. » A la suite de ce discours, beaucoup d'hésitations furent levées et M. Jules Ferry eut satisfaction. Néanmoins la Chambre, tout en s inclinant devant la nécessité de secourir nos troupes, sentait, à chaque demande nouvelle, s'accroître son mécontentement.

Il se fit jour avec une acuité particulière, du 24 au 27 novembre 1884. Cette fois, on ne pouvait se plaindre que les crédits fussent trop modestes. On se trouvait en présence de deux demandes : 1 une, de seize millions, Tautre, de plus de quarante-trois millions. Les deux rapporteurs, comme précédemment, concluaient à Tacceptation, en formulant les plus expresses réserves. Le ministère n'a pas de plan, il va à Taventure, disait M. Anatole de la Forge. Il n'a pas su prévoir, donnait à entendre M. Arthur Leroy. M. Goblet lui-môme, ennemi d une opposition stérile, ne pouvait s empêcher de constater que le cabinet « s'était engagé pendant les vacances bien au delà de ce qu'il avait promis ». L'impression fut surtout vive quand M. Clemenceau démontra qu'après le traité Fournier on avait mal procédé, qu'on était passé à l'exécution sans se renseigner, sans s'occuper d'obtenir la reconnaissance du gouvernement chinois, et que plus tard on avait imprudemment repoussé les réparations offertes par ce dernier : « Vous avez, dit-il aux ministres, refusé \^ une paix honorable pour décréter une guerre inu-

tile. » Les crédits encore une fois furent votés; la confiance de la Chambre avait disparu.

La démission du général Campenon, dont la droiture était une garantie, porta Je dernier coup à l'autorité du président du conseil. Interpellé à ce sujet par M. Raoul Duval, le 14 janvier 1885, il n'osa pas réclamer un ordre du jour approbateur. Il se contenta de Tordre du jour pur et simple, qui ne lui fut d'ailleurs accordé que par 280 voix contre 255. Cette affaire du Tonkin, dont il devait plus tard tirer gloire, devenait un calvaire. Nouvelle interpellation le 28 mars. Défense courageuse de M. Jules Ferry. Réplique de M. Raoul Duval qui peut, sans soulever les protestations de la majorité, prononcer ces paroles menaçantes : « Le président du conseil se couvre avec les ordres du jour successivement obtenus de cette majorité qu'il veut aujourd'hui englober dans la responsabilité de sa politique pour échapper à la justice nationale qu'il sent venir. » Deux cent quarante-six membres, dans une Assemblée qui en comptait cinq cent soixante, lui demeurèrent encore fidèles. Le prochain engagement serait certainement le dernier.

Comment dépeindre cette séance du 30 mars 1885, \ qui reste comme une des plus lugubres de notre histoire parlementaire? Durant la journée de la veille, dimanche, et dès le samedi soir, les bruits les plus sinistres avaient couru sur la situation de nos trou-

pes. En raison de la part que j'avais prise aux discussions du Sénat, on me croyait renseigné. Beaucoup de personnes vinrent chez moi, mais je ne pus ni confirmer ni démeptir les nouvelles alarmantes. J'avais appris seulement au quai d'Orsay que les dernières dépêches « n'étaient pas bonnes ». Je participais donc à Tanxiété générale. Le lundi, au début de la séance, dans le frémissement de la salle. M. Jules Ferry, d'un pas lent et grave, le visage soucieux, se dirigea vers la tribune. Un silence impressionnant s'établit aussitôt : « Messieurs, ditil, les espérances qu'autorisaient encore les dépêches du général Brière de l'Isle, arrivées à Paris dans la matinée de samedi dernier, ne se sont pas réalisées. Un télégramme parti de Hanoï, le 28 mars, à 11 heures 30 du soir, parvenu au ministère de la Guerre hier 29, à 6 heures du matin, nous a apporté la triste nouvelle do la blessure du général de Négrier et de l'évacuation de Lang-son... Nous vous demandons de voter pour la guerre de Chine un crédit extraordinaire de deux cents millions : cent millions pour le ministère de la Guerre, et cent millions pour le ministère de la Marine. Devant la commission, que nous vous prions de nommer immédiatement dans vos bureaux, nous entrerons dans les détails d'exécution qu'il est impossible de porter à celte tribune et, pour ne mêler à un débat, qui doit demeurer exclusivement patriotique et national, aucune considération d'ordre secondaire, pour réunir

dans un effort commun tous ceux qui, sur quelques bancs qu'ils siègent, et à quelque opinion qu'ils appartiennent, font passer avant toute chose la gran- <ieur du pays et Thonneur du drapeau, nous vous «iéclarons que nous ne considérons nullement le vote des crédits comme un vote de confiance et que, si la politique énergique à laquelle nous vous convions est agréée par vous en principe, vous pourrez déterminer librement par un vote ultérieur a quelles

JlfAINS vous ENTENDEZ EN CONFIER l'exÉCUTION. »

Ces mots indiquent à quel point M. Jules Ferry se sentait abandonné par la Chambre. La réalité allait dépasser ses prévisions.

Au milieu d'interruptions, d'interrogations, d'apostrophes, lancées de tous les points de la salle au l^anc du Gouvernement, M. Clemenceau prit la pax-^le. En quelques phrases coupantes, il laissa tomfaer le terrible arrêt : « Je ne viens pas répondre à !^I. le président du conseil; j'estime qu'à l'heure pré- Eis-^nte aucun débat ne peut s'engager entre le miistère à la tête duquel il est placé et un membre §publicain de cette Chambre. Oui, tout débat est i entre nous; nous ne pouvons plus vous enten- , nous ne pouvons plus discuter avec vous les ands intérêts de la patrie. Nous ne vous connais-

NS plus, nous ne voulons pas vous CONNAITRE...

î n'est plus un ministre, ce ne sont plus des mi- ^^iatresque j'ai devant moi, ce sont des accusés! ^^ sont des accusés de haute trahison, sur lesquels,

s'il subsiste en France un principe de responsabilité et de justice, la main de la loi ne tardera pas à s'abattre. »

M. Ribot, en termes moins vifs, ne fut guère moins sévère : « Eh, Monsieur le président du conseil, quand même, oubliant toutes vos fautes, nous vous accorderions ces crédits, que pourriez-vous en faire à cette heure? Quelle autorité vous resterait-il, non pas pour négocier aujourd'hui avec la Chine — il n'en saurait être question — mais pour parler au pays lui-même, à qui nous avons à demander une nouvelle preuve de son énergie et de son patriotisme ? Vous sentez que les fautes que vous avez accumulées depuis quelques mois vous font un devoir de laisser à d'autres le soin de les réparer. Vous ne pouvez

A CETTE HEURE QUE VOUS RETIRER; VOUS Ic deVCZ à la

Chambre que vous avez entraînée à votre suite sans lui dire, avec assez de franchise, où vous la conduisiez. Vous le devez à la République, à qui vous venez d'infliger la première humiliation. Vous le devez enfin et surtout à la France, qui est prête à faire tous les sacrifices, mais à qui vous ne pouvez plus à c€tte heure parler avec autorité. » Et aussitôt, comme sanction de ses paroles, il proposa, de concert avec M. Mézières, Tordre du jour suivant :

« La Chambre, résolue à faire tous les sacrifices pour maintenir l'intégrité de l'honneur national, blâme les fautes commises, regrette de n'avoir pas connu jusqu'ici toute la vérité, et passe à l'ordre du jour. »

M. Ferry ne répondit pas. Il se borna à réclamer la priorité pour la discussion de la demande de crédits. La Chambre la lui refusa par 306 voix contre 149. C'était la condamnation imminente. M. Jules Ferry la devança et dit : « Messieurs, le cabinet ne peut se méprendre sur le sens du vote que vous venez de rendre et il va porter sa démission entre les mains du président de la République. » La surexcitation du public, massé aux abords de la Chambre, était telle que M. Jules Ferry dut sortir par une porte dérobée.

Dérision des choses! Le successeur de M. Ferry n'était pas nommé que déjà Ton apprenait que les nouvelles communiquées à la Chambre étaient exagérées, que la situation n'était pas sérieusement compromise et que la Chine elle-même désirait conclure la paix. M. Ferry tombait en réalité pour son • imprévoyance, pour une série de fautes de détail. Il tombait surtout à cause de l'attitude qui était devenue la sienne. Trop confiaiit en ses lumières, en sa sagesse, il avait adopté vis-à-vis des radicaux même les plus pondérés des airs de dédain qui rappelaient la manière de Guizot. Les succès parlementaires qu'il obtenait auprès d'une majorité disciplinée avaient déterminé en lui ce phénomène fréquent chez les hommes restés longtemps au pouvoir, qui les empêche d'entendre et de discerner clairement ce qui se passe autour d'eux, et qu'on pourrait appeler le mal de l'infaillibilité, prélude de la catastrophe.

Les disciples de Gambetta, groupés autour de M. Ferry et qui formaient le noyau le plus solide de sa majorité, souffraient de ces allures, si peu en harmonie avec leurs propres tendances. Les ana thèmes lancés aux réformes les mettaient mal à Taise. Plusieurs d'entre eux prenaient insensiblement l'habitude de voter avec les radicaux, dont ils étaient séparés par la méthode beaucoup plus que par les doctrines. Les mésaventures du Tonkin trouvaient un grand nombre d'esprits disposés à rompre avec un système qu'ils désapprouvaient depuis de longs mois.

La violence du dénouement accuse encore davantage la part d'injustice qui s'y est mêlée. Non seulement les conséquences étaient disproportionnées aux faits, mais le ministre tombé avait acquis d'indiscutables titres à la reconnaissance publique. M. Jules Ferry au pouvoir s'est constamment montré courageux, désintéressé, patriote. Sa chute même le fit apparaître sous un jour qui force l'estime des adversaires. Il garda le silence sur les négociations ouvertes avec la (^linc, alors qu'un mot de lui pouvait, sinon le sauver, du moins atténuer grandement la gravittî de sa situation. Il subit volontairement les outrages pour ne pas risquer de nuire à la chose publique. C'était un dernier service ajouté à ceux qu'il avait déjà rendus.

Page 1