CHAPITRE IX
LA SITUATION EXTÉRIEURL - LE SCRUTIN DE LISTL — RÉÉLECTION DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIOUE.
Le lendemain de cette tragique séance, M. Grévy ¥iie fit appeler : « Cette fois-ci, dit-il, vous ne pouvez pas vous dérober; on compte sur vous pour former le ministère : lisez plutôt les journaux. » — « Les journaux, répondis-je en riant, ne votent pas, ce sont les cléputés. J'ai besoin de m'assurer que j'aurais une majorité solide, car pour sortir des difficultés actuelles il faut avoir du temps devant soi. » — « Soit, répli- <^ua-t-il, mais dépêchez-vous ; certains pourparlers s\\ec la Chine ne doivent pas traîner. Je vous en dirai plus long quand votre combinaison sera prête, ou plutôt, à ce moment. Ferry vous donnera les explicrations nécessaires. Vous reconnaîtrez alors combien la solution de la crise est urgente. » Je m'éloignai, sans me douter qu'on était aussi près de la paix avec la Chine, et je courus consulter les présidents des deux Chambres. MM. Le Royer et Brisson me pressèrent d'accepter. Le second cependant ne me dis-
simula pas que je comptais des adversaires dans rUnion républicaine : « Mais vous les ramènerez », ajoula-l-il.
Je m'adressai tout d'abord à MM. Spuller et Goblet. Mon plan était d'opérer une conjonction entre l'ancienne majorité et les radicaux. Spuller personnifiait le groupe des disciples de Gambetta; il inspirait souvent, avec Ranc, leurs résolutions et avait soutenu le cabinet Ferry jusqu'à la fin. Il était resté, depuis 1870, mon ami personnel ; en maintes circonstances j'avais éprouvé son dévouement et sa loyauté. Son concours, à pareille heure, avait une double valeur. 11 me l'accorda sans hésiter. Je connaissais depuis moins longtemps M. Goblet. En 1882, la distinction et la sûreté de sa collaboration m'avaient beaucoup frappé. Son influence sur les radicaux était considérable : elle s'étendait jusqu'aux confins de l'extrême gauche. Son adhésion complétait de la manière la plus heureuse celle de Spuller.
C'est une figure peu banale que celle de M. Goblet. Il a laissé dans les milieux politiques un souvenir qui n'est pas près de s'efTacer. De concert avec des hommes de premier plan, dont quelques-uns vivent encore, il a fondé le groupe radical-socialiste, qui tient une si large place dans le parlement et au dehors. Dans mon cabinet de 1882, il avait joué un rôle important. Il avait déterminé notamment le vote de la loi qui confère aux conseils municipaux la nomination des maires. Il avait figuré brillamment dans
diverses discussions. Il sétaii signalé dans le conseil par la netteté de ses avis sur la question égyptienne. Depuis ma chute, nous entretenions des rapports suivis, qui nous avaient de plus en plus rapprochés sur le terrain politique. Il était membre désigné de tout cabinet que je formerais. Sa loyauté, sa franchise, son talent me rendaient son accession particulièrement désirable.
Notre intimité, continuée jusqu'à sa mort, me Ta montré sous un jour que ne soupçonnent pas ceux qui Font connu seulement dans la vie publique. On le croyait agressif, tandis qu'il était d'une aménité rare; je Tai vu parfois déployer une patience que Taffection inspirait, et qui ne laissait pas d'être méritoire. Son aspect batailleur provenait de son extrême droiture. Il répugnait à voiler sa pensée ; il appelait « un chat un chat et RoUet un fripon ». Malgré les coups nombreux qu'il a distribués aux adversaires et surtout aux faux amis, il jouissait de la considération générale. Ceux-là mêmes qui avaient le plus souffert de ses ripostes lui rendaient témoignage. Son courage était bouillant et de face ; il ignorait les faux-fuyants et les compromis. L'engagement terminé , il donnait volontiers la main à ceux qui l'avaient âprement combattu, pourvu qu'ils leussent fait à visage découvert et avec des armes loyales. Son caractère se reflétait dans sa diction nette, claire, énergique, exempte de petites habiletés et de réticences. Son éloquence allait droit au but et décon-
cerlail comme une charge vivement menée. Il ne se contentait pas de demi-victoires ; il voulait que l'adversaire se déclarât vaincu ou continuât la lutte. Les transactions bâtardes, les solutions équivoques lui paraissaient intolérables. L'estime dont l'entourait ^^ son parti était telle que, retiré depuis quelques an- — ^ nées de la vie publique, il fut sollicité de présider, -r*^
conjointement avec MM. Bourgeois et Brisson, les ^^ assises solennelles des radicaux et radicaux-socia- — -*" listes.
Le jeudi, 2 avril, vers cinq heures, je réunis à mon domicile, rue de la Faisanderie, mes futurs collègues Spuller, Goblet, Allain Targé, Cuvinot, Pierre Legrand, SadiCarnot, général Billot. Spuller arriva le dernier, soucieux et assez animé. Il sortait d'une séance de T Union républicaine, qui avait fort ébranlé sa résolution. Les attaques dirigées contre lui par les journaux avancés, en raison de son rôle dans l'ancienne majorité, semblaient à ses amis comme à lui-môme l'indice do l'impossibilité de réaliser la conjonction projetée. Une partie de son groupe se montrait donc peu disposé à le seconder dans sa tentative. M. Pierre Legrand, qui appartenait à la môme nuance politique, conclut, sans ôtre contredit par Spuller, qu'il était inutile de pousser plus loin la délibération. Allain Targé, qui devait occuper l'Intérieur, déclara que , dans ces conditions, il se cantonnerait dans un ministère technique, les Travaux publics, par exemple. Mes craintes se véri-
S ri
fiaient : le concours de TUnion républicaine était des plus problématiques. Je décidai dès lors de résigner mon mandat et j'allai le soir même en informer M. Grévy.
Le président de la République se tourna vers M. Brisson, qui déclina pareillement la mission. Appelé de nouveau à TElysée, dans la matinée du 3, je confirmai mon refus et, le soir, les journaux reçurent communication d'une note Havas, ainsi conçue : « MM. Constans et Devès ont prêté à M. le président de la République leurs bons offices en vue de réunir les éléments d'un nouveau cabinet. Ils se sont rendus successivement auprès de MM. Brisson et de Freycinet afin de leur offrir la présidence du conseil. MM. Brisson et de Freycinet ont décliné les ouvertures qui leur étaient faites. M. Devès s'est alors retiré et M. Constans a accepté la mission de former le cabinet. »
Le 5, vers onze heures du matin, je rentrais chez moi, quand, à la place du Trocadéro, M. Brisson, ^iescendant de voiture, m'accosta : « J'allais chez "VOUS, me dit-il ; puisque je vous rencontre, je me dispenserai de la visite. Je sors de chez M. Grévy, c][ui a tellement insisté que j'ai cédé. M. Constans, c^ui n'avait accepté qu'éventuellement, s'est aussitôt effacé. J'ai mis pour condition que vous me <lonneriez votre concours, aux Affaires étrangères. I^uis-je y compter? » — « Parfaitement, répondis-je; c'est mon devoir de vous seconder. » — « Eh bien!
reprit-il, venez au Palais-Bourbon, à trois heurs^ -^ nous arrêterons ensemble les principaux choix • ^
Dès mon arrivée, M. Brisson, avec une grande c< dialité, m'annonça son intention de prendre, aut». que possible, les collaborateurs dont j'avais voim m'entourer. Effectivement, le 6 au soir, il sounrB à M. Grévy une liste dans laquelle figuraient^ M. AUain Targé à l'Intérieur, M. Goblet à rinslrtm*^ ction publique, M. Sadi Carnot aux Travaux publio^^^ s» M. Pierre Legrand au Commerce. Les autres dépita "^ tements étaient occupés par le général CampenoJ Tamiral Galiber, MM. Clamageran, Sarrienet Hei Mangon.
Ces pourparlers me permirent de mieux appi cier M. Brisson. Ceux qui ne Tout pas vu de p] le connaissent mal. Il avait un masque de rigidî' de sévérité même, qui lui valait le respect, mais provoquait pas l'expansion. Si l'on avait la chao de pénétrer dans sa confiance, on découvrait tout autre personnage. Le visage, qui semblait ig"! rer le sourire, dans le privé s'animait, et de ses vres tombaient des propos enjoués, des remarq^ fines et parfois caustiques. Je suis convaincu son manque de liant provenait surtout de la ti dite. Ce que les adversaires appelaient son se^ risme n'était que l'expression de convictions fo ment arrêtées : inflexibles sur les principes, elle^ le menaient jamais à Tintolérance vis-à-vis des J> sonnes. Sa froideur de manières dissimulait
bienveillance qu'ont éprouvée ceux qui vivaient dans son entourage ou qui simplement s'estimaient autorisés à lui demander un service. Au pouvoir, il a iiontpé ces qualités essentielles : courage et sang- Void. Je l'ai vu, sur des questions de politique extérieure, fort délicates, marquer la solution avec un icns droit, que des professionnels n'auraient pas eu >eut-être au môme degré. Les irrésolutions qu'on i cru observer en lui provenaient d'une conscience rès scrupuleuse, qui craignait de ne pas sauvegarder issez bien les intérêts de la France et de la Répu- >lique. M. Grévy, qui se connaissait en hommes, lui émoignait une considération particulière. Sa façon le parler de lui était des plus significatives.
Le 30 mars, la Chambre des députés, sur Tinitiative de M. Lockroy, avait nommé la commission chargée d'examiner la demande de crédits de deux cents millions, formulée par M. Jules Ferry. Le lendemain, M. Floquet déposait son rapport, qui concluait au vote immédiat de cinquante millions, le surplus étant réservé pour le jour où le nouveau cabinet aurait fait connaître « d'une façon complète ses intentions et les besoins du corps expéditionnaire ». Ces propositions furent, séance tenante, adoptées à l'unanimité. Telle était la situation, quand, le 7 avril, M. Brisson se présenta devant les Chambres : « Nous avons essayé, dit-il, dans un intérêt national et en négligeant toute considération secondaire, de
former un cabinet de conciliation et d'union... A Tintérieur, nous obéirons à la même pensée d'union et de concorde et, si vous permettez l'expression, de concentration libre et naturelle des forces républicaines. » Le mot de « concentration » est devenu courant dans le langage parlementaire. Le président du conseil terminait en réclamant le vote des cent cinquante millions demeurés en suspens. La Chambre ayant interrompu sa séance à deux heures et demie, nous fûmes appelés, M. Brisson et moi, ainsi que les ministres de la Guerre et de la Marine, devant la commission des crédits. Elle occueillit nos demandes et conclut, par Torgane de M. Floquet, à nous accorder les cent cinquante millions, en vue surtout d'impressionner la Chine et de la déterminer à signer plus rapidement la paix. La Chambre ratifia ces propositions, à une majorité de près de trois cents voix. Puis, ayant élu M. Floquet président, en remi)laoemont de M. Brisson, elle s'ajourna au 4 mai.
Je me trouvais en présence d'une situation extérieure aussi critique, pour d'autres causes, que celle de 1882. 11 y avait à fermer au plus vite les deux plaies du Tonkin et de Madagascar. La France, résolue à poursuivre énergiquement les hostilités, si les circonstances l'exigeaient, souhaitait d'être soustraite ss^ à cette nécessité. Les surprises et les à-coups du ministère précédent l'avaient lassée. Elle était impatiente (le recouvrer le calme et de voir clore l'ère dc^^^^^^
ce qu'on appelait les « aventures ». Nous arrivions comme des liquidateurs plutôt que comme les continuateurs de la politique engagée. En ma qualité de ministre des Affaires étrangères, j assumais la plus lourde part de cette tâche. Elle se compliquait des inquiétudes que suscitait Tétat des choses dans les Balkans. Il faut se représenter cette contrée comme parsemée de volcans, petits ou grands, les uns à moitié éteints, les autres en constante activité. A quelque moment qu'on y regarde, on aperçoit des signes d'explosion prochaine. La diplomatie européenne parvient souvent à la retarder ; parfois elle est impuissante ou s'y prend trop tard. Nous paraissions être à la veille d'un de ces phénomènes, qui peuvent ouvrir toute grande la question d'Orient, comme ils l'ont ouverte au moment où j'écris (janvier 1913). Mon objet le plus immédiat était la solution de TafTaire du Tonkin. Le jour môme de mon installation au quai d'Orsay, M. Jules Ferry, en me remettant le service, me révéla un fait très honorable pour lui et qui, je crois, n'a pas de précédent. Le lendemain de sa chute, il avait appris que la Chine, négligeant le succès de Lang-son, persistait dans son désir de paix et venait de signer des préliminaires, discutés entre ses mandataires et nos représentants. Il importait que la bonne volonté du Céleste-Empire ne s'évanouît pas et que la France la fixât en signant à son tour. Je m'expliquai le « dépèchoz-vous », qu'avait prononcé M. Grévy, en m offrant
294 SOOTMRS.
le pouvoir. La crise actuelle traînant en longueur. l . ^ pour les motifs qu on a \'us. M. Jules Ferry, dac- ^ ^j cord avec ses collègues et avec M. Grévy, résol*^^ denfreindre la règle parlementaire et, quoique 3*' missionnaire, d'endosser cet acte d'une si haute i<^' portance. Afin de lui donner plus de valeur et ^^ prévenir toute contestation de la part de la ChinCr ^ fit intervenir la signature du président de la F^^^ publique. Jadmirai cette abnégation du minist ^^ déchu, qui ne craignait pas d'engager sa respon bilité dans des conditions insolites, pour frayer voie à ses successeurs.
Gn-lce à ce point de départ, les négociations & poursuivirent sans encombre et le 9 juin je pus ai:-^^^ noncer publiquement qu'un traité définitif vena^^ ^^
d'être conclu. Il était tel que nous Tavions souhait»-^ -^
ur
et
Si
11 reconnaissait formellement notre protectorat Tempire d'Annam et assurait Texécution pleine ^ entière du traité de Tien-Tsin, du 11 mai 188^ L'opinion en reçut un vrai soulagement. Quand jf^ déposai Tinstrument diplomatique sur le bureau de II Chambre, le 22 juin, l'urgence fut immédiatement vO léc ; le traité lui-même fut approuvé à mains levées le 6 juillet. Le Sénat ne l'accueillit pas moins bien il l'adopta, le 16 juillet, à l'unanimité. Fidèle à moi rôle de» liquidateur, je m'appliquai à régler diverse
affaires, qui rappelaient trop les anciennes diffîculté^^^ et entretenaient le malaise. Croirait-on que le traitJ^-^-^^^ de protectorat, objet de tant de contestations avec ]f ""^^
Chine, signé avec la cour de Hué depuis le 6 juin 1884, n'était pas encore reconnu par le parlement? Ainsi nous nous battions pour un droit imaginaire ! La Chambre, sur mes instances, consentit à le voter, le 7 mai 1885, et le Sénat, le 4 juin suivant. De même une convention avec le Cambodge, conclue le 17 juin 1884, sommeillait dans les cartons des commissions. Quand je l'évoquai, je me heurtai à cette singulière objection : « La convention a été négociée par le ministère tombé et n'a plus de valeur. » Je dus rétablir les principes, tant était grande à ce moment l'aversion pour les affaires coloniales : « Vis-à-vis de l'étranger, répliquai-je, il n'y a qu'une France, il n'y a qu^un gouvernement, le gouvernement de la République, et je n'ai pas à distinguer quel est le parti qui a préparé l'acte qu'une puissance étrangère a signé avec nous. » Des vérités aussi élémentaires n'auraient pas eu besoin, en d'autres temps, d'être rappelées. Mais le parlement cherchait à fuir les souvenirs laissés par l'administration de M. Jules Ferry; il voulait ignorer ses actes. Sa chute n'avait pas éteint les animosités ni désarmé l'injustice. L'ajournement fut pourtant repoussé et le traité voté le 30 mai. Le Sénat, à son tour, l'adopta quelques jours après.
La question de Madagascar, également en suspens, ne pût être définitivement réglée que pendant mon ministère de 1886. Dès le mois de juillet 1885, je délimitai le champ de nos ambitions et par suite
aussi retendue de nos sacrifices. A l'occasion d'une? demande de crédits de douze millions, je précisai nos revendications et parvins à calmer les inquiétudes qu'entretenait notre situation indécise dans^ la grande île. Il régnait un certain flottement dans^ Topinion. Une partie de la Chambre proclamait nos. droits historiques et poussait à la conquête ; Taulre? partie, au contraire, aurait volontiers tout abandonné. La discussion s'engagea le 25 juillet; ellc^ occupa quatre séances. Les deux dernières furent marquées par un incident pénible, dû à l'intervention de M. Jules Ferry. Celui-ci, croyant les ressentiments de la Chambre apaisés, tenta Tapologie de? sa politique. 11 déchaîna la tempête. M. Clemenceaa lui riposta avec une vigueur qui lui montra combien les esprits étaient encore peu préparés à Tentendre. L'impopularité devait longtemps le poursuivre. Je déclarai qu'il ne s'agissait pour le moment que d'imposer le respect de droits certains, découlant de traités scandaleusement violés. La question de la conquête demeurerait intacte jusqu'à nouvelle consultation du parlement. Les crédits furent enfin accordés à cent cinquante voix de majorité.
Depuis mon dernier passage au quai d'Orsay, des changements sensibles s'étaient produits dans la politique européenne. En ce qui concerne la France, l'évolution se résume d'un mot : nous nous étions éloignés de l'Angleterre et rapprochés de l'Aile-
magne. L'abandon, très regrettable, en 1884, de la convention conclue par M. Waddington avec Lord Granville, avait dissipé tout espoir de voir évacuer TEgypte. M. Jules Ferry essaya de réparer cette erreur de sa politique. Il crut trouver à Berlin un point d'appui pour peser sur le cabinet de Londres et arracher par intimidation ce qu'il n'obtenait pas par persuasion. Calcul décevant, car M. de Bismarck nous encourageait juste assez pour nous séparer de plus en plus des Anglais, mais ne nous accordait Jamais rien de substantiel, je veux dire n'exerçait pas sur eux la pression nécessaire. A ce jeu, nous •avions perdu toute possibilité d'entente avec nos voisins sans rien gagner ailleurs, sauf la permission <Je disperser nos forces hors d'Europe.
Le fossé s'était tellement creusé entre les deux puissances occidentales, qu'une rupture ouverte faillit s'ensuivre sur un incident minime. Un journal du Caire, le Bosphore égi/ptîen,poursmvai[i une guerre Violente contre les envahisseurs et dénonçait leur dé- ^^yauté. La thèse, agréable à des oreilles françaises, '^ aboutissait à rien de pratique. Elle n'avait d'autre ^sultat que d'exaspérer les autorités britanniques. Lo 8 avril 1885, au lendemain de mon installation, ^^ gouvernement du Khédive, instrument docile du ^nimissaire anglais, fît fermer manu militari l'im- PHmerie du journal, exploitée par des Français. Notre agent protesta vainement contre cette violation du domicile, opérée en dépit des capitulations.
SOL^X-NIRS. — T. II. 38
Notre droit n'était pas douteux ; comment en obten^^^^ ^^^ la reconnaissance après coup? Ici j'ai constaté '. '^
fermeté froide de M. Brisson et le sens aiguisé iz^ ^^ M. Grévv. La discussion fut conduite, sur le terraS -^=^in juridique, de la manière la plus serrée. Les minis î ^*stres du Khédive persistant à se dérober, nous nou-^ ^3us retournâmes vers le gouvernement britannique, res -r::^esponsable au fond et possédant seul les moyens (fcji^ ^^ contrainte. La négociation fut laborieuse, en raisotr** '<^" des susceptibilités engagées. Par fortune, je troi^ mouvais en face de moi les mêmes hommes auxquel: X- *'s, trois ans auparavant, j'avais donné des gages bonne entente. Le souvenir n'en était pas effacé, rendit plus facile l'examen de nos griefs. Le cabin* de Londres finit par reconnaître loyalement ses toi et, le 28 avril, les télégrammes de notre agei M. Saint-René Taillandier, constataient que tout» réparations nous étaient accordées.
Le règlement de cet incident me facilita l'applicr:^^ -*^^" tion de la politique que je m'étais proposée dès -* *^
premier jour, à savoir : nous rapprocher de l'A-^^^"' gleterre, et remonter peu à peu le courant auqu:^^" J"^* s'était abandonné mon prédécesseur. L'expérience "^^ "*' 1882 m'avait instruit; je suivais que nous ne devio^cr:^*^"^» nullement compter sur le cabinet de Berlin. M. "*'
Bismarck se montrait d'une courtoisie parfaite, --'' " ne nourrissait pas de noirs desseins à l'égard de ^^ '^ France, mais il se complaisait à la voir isolée, afT"^—^^' blie; pour la maintenir telle, tous movens lui étai<
^nt
bons. Il veillait jalousement à ce que nous ne nous concertions pas avec la Russie et il se servait de la question égytienne pour entretenir la défiance entre nous et les Anglais. Il ne s'en cachait pas du reste, il le disait caustiquement plus tard à notre ambassadeur, M. Herbette. J'étais donc résolu à desserrer ces liens gênants et à reprendre, vis-à-vis de l'Angleterre et de la Russie, ma politique de 1880 et de
La conférence ouverte à Paris par M. Jules Ferry, pour assurer pratiquement la neutralité du canal de Suez, m 'offrit l'occasion de témoigner mes bonnes dispositions à nos voisins d'Outre-Manche. M. Ferry avait essayé d'introduire dans la convention internationale des formules consacrant la neutralité et combinées de telle sorte qu'on pût à un moment donné en déduire logiquement l'obligation pour les Anglais d'évacuer le territoire du Khédive. Le calcul ne manquait pas d'habileté, mais les plénipotentiaires britanniques avaient l'œil ouvert : ils épluchaient soigneusement les rédactions, ils en référaient perpétuellement à Londres et finissaient par rejeter toute expression ambiguë, pouvant leur faire contracter un engagement contraire au secret désir d'occuper sans terme l'Egypte. Je me convainquis bientôt qu'il n'y avait rien à espérer de ce côté, malgré l'ingéniosité de notre plénipotentiaire, M. Barrère. Les Anglais auraient plutôt déserté la conférence ; or il nous impor*
tait d'aboutir à un accord concernant le régime du nal. Je m "en expliquai franchement avec le représe tant de la Grande-Bretagne : « Sur la question mêm^^"''^ ^^ de l'occupation, dis-je à Sir Julian Panncefote, 1 ^^
France est irréductible. N'ayons pas de querella ^ ^*^® à côté. Dans la conférence actuelle, je ne poursu^-^ ^^^'' vrai que son but ostensible : le libre usage du c^-"^^^^*^^" nal. » Sir Julian me remercia et une détente notabC-^^^^ s'ensuivit.
Presque au même moment, un fait beaucoup plu^ — ^^ grave manqua de mettre le feu à l'Europe. La pli^ — ^" part des Français l'ont ignoré, ce qui explique le pe^^ ^ d'émotion manifesté par notre pays. Depuis asse — ^ longtemps, l'Angleterre et la Russie côtoyaient u^^^ conflit dans les Indes. Elles avançaient insensible — ment l'une vers l'autre et devaient finir par se ren— ^ contrer. La première achevait d'étendre son pro — tectorat sur l'Afghanistan. La seconde venait dc^ franchir les steppes du Turkestan et dirigeait sont chemin de fer au delà de Merv, vers les régions occupées par sa rivale. Le 30 mars 1885, le générât Komarof, sans en avoir reçu l'ordre, franchit le- Kouchk, limite tacite, à la tête de quinze cents Russes^ et Turcomans et dispersa les Afghans, campés sui^ la rive droite. Nonobstant la présence du général an— glais Lumsden, il leur tua cinq cents hommes, s'empara de l'importante oasis de Penjdeh et, secomportant en maître, établit une administration^ provisoire. L'effet à Londres fut immense. Les dé-^
clarations de M. Gladstone, les crédits considérables votés parles Communes, tout annonçait la guerre, à moins d'un formel désaveu de Komarof. L'empereur Alexandre III, malgré ses intentions pacifiques, devait compter avec l'exaltation de Farmée russe. Le n)oment fut solennel et vit naître un incident singulier, demeuré pour moi inexplicable.
Chacune des deux puissances s'efforçait d'attirer
le Sultan dans son jeu, afin d'avoir la main sur les
Dardanelles. La situation devenait embarrassante. Si
le Turc se montrait favorable aux Russes, il perdait
l'Egypte et la Crète. S'il se tournait vers les Anglais,
il perdait l'Arménie. Il consulta M. de Bismarck. Le
chancelier, avec sa crudité ordinaire, lui répondit :
« Mettez-vous du côté de celui qui vous inspire le
plus de crainte et duquel vous attendriez le plus de
mal. » On était arrivé au 24 avril. L'Angleterre,
désespérant d'entraîner la Turquie, entra dans la
Voie des concessions. Elle n'exigeait plus l'enquête
sur le général Komarof, elle abandonnait l'oasis
6t suggérait un arbitrage à la suite duquel on
pt*occderait à une délimitation entre l'Afghanistan
^t le Turkestan. Alexandre III eut à prononcer sur
-'«^ paix ou la guerre. Ce sage souverain, ne se
'Voyant plus cantonné sur le terrain militaire, put
mettre une transaction.
Le bon sens indiquait de laisser les deux puisices seule à seule. Tout encouragement donné à * Vine d'elles risquait d'augmenter ses prétentions et
de rendre larrangemenl plus difficile. Aussi ma si^^ ^^' prise fut-elle très vive lorsque, le 24 avril, le prin^^^^^^ de Hohenlohe vint m informer, de la part du prin» .^nce de Bismarck, que le Sultan, considérant la guerr ^'^ comme inévitable, demandait si les puissances s^ ^®raient disposées à défendre sa neutralité, par Fenv»' ^"^w de leurs vaisseaux à l'entrée du Bosphore : « L — ^^ prince de Bismarck, ajouta l'ambassadeur, peng^^ que ce moyen constituerait une sorte de participr^^" tion aux hostilités, mais il demande si le gouverne^ ' ment français serait d'avis que les puissances fissem ^ savoir directement à l'Angleterre qu'elles sont cou.-' traires à la violation du Bosphore. » Une telle déclaration, à moins d'être purement académique, condui-^ sait nécessairement à prendre parti en faveur de If»- Russie, dont on couvrirait les possessions dans la mef Noire. C'était exposer l'Angleterre à des conditions plus dures et l'acculer peut-être à trancher le différend par les armes. Je» répondis au prince de Hchenlohe qu'une semblable question ne pourrait être examin<?e, selon moi, que si la guerre était certaine ; or, cette extrémité ne me semblait pas encore démontrée. Peu de jours après, le prince de Bismarck m'avisa qu'il partageait ma manière de voir. Pourquoi ce coup de sonde, exempt d'ailleurs de toute publicité?
Le chancelier a-t-il voulu simplement faire une politesse au Sultan, dont il se proclamait le grand ami? A-t-il espéré nous brouiller définitivement avec
les Anglais, qui ne nous pardonneraient pas une intervention où nous aurions le principal rôle? A-t-il envisagé, sans trop de répugnance, la perspective d'hostilités entre la Grande-Bretagne et la Russie, afin d'affaiblir Tune par l'autre? Car le terrible réaliste ne distinguait pas entre amis et adversaires, quand il s'agissait de fortifier sa domination. Quoi qu'il en soit, l'affaire s'arrangea, sur les bases suggérées par M. Gladstone. L'arbitrage fut confie» au roi de Danemark, une délimitation s'ensuivit et, le 10 septembre 1885, un protocole signé à Londres enregistra la clôture de l'incident. Peu s'en est fallu que nous assistions à ce que M. de Bismarck appelait plaisamment « le duel de la baleine et de l'éléphant ».
Durant tout le printemps et l'été de 1885, des bruits inquiétants coururent sur la Bulgarie. Cette principauté, constituée en 1878 par le congrès de Berlin, à la suite de la guerre russo-turque, n'avait pas reçu tout le d(»veloppement prévu par le. traité de San-Stefano. La Roumélie orientale elle-même était demeur(»e aux mains du Sultan. Or depuis cette époque, un travail sourd se poursuivait dans les deux provinces en vue de leur réunion. Le 18 septembre 1885, les chancelleries (parfois mal informées de ce qui se passe dans les Balkans) apprirent avec stupéfaction qu'une révolution avait éclaté à Philippopoli pendant la nuit du 17 au 18, que les autoriU's
turques étaient en fuite et que les Rouméliotes p-
clamaient leur indépendance. Bientôt après, la rê=^ nion avec la Bulgarie était solennellement déclar^^^^' et le prince Alexandre de Battenberg se transport^^^^-^^ de sa personne à Philippopoli pour recevoir ThoïC^^ ^^m» mage de ses nouveaux sujets. C'était la réouverture -^^^e de la question d'Orient avec ses dangers. Quallaierr^- '^^^ faire les nationalités voisines, Serbie, Roumanie^ ^^' Grèce, toujours prêtes à profiter du trouble pou .^^-^'* émanciper les populations de leur race? Quell»- ^^ serait la conduite de la Turquie, atteinte dans se '^^ droits? Quelle l'attitude des puissances, signataires^ du traité de Berlin, ouvertement violé? Quelle enfir"^ la disposition de la Russie, trouvant dans cet événe — ment un retour aux stipulations de San-Stefano^ Autant de questions qui se pressaient dans les chancelleries et produisaient une agitation comparable à celle qu'avait déterminée la guerre de 1877. Clar on doit cotte justice à la diplomatie européenne qu'elle compense par la multiplicité des démarches le retard qu'elle met à les entreprendre. Il veut donc un mouvement extraordinaire et un liévreux échange de notes et de contre-notes. Ce qui achevait de compliquer la situation et de dérouter les hommes d'tltat, c'est que le prince Alexandre, vassal apparent du Tsar, s'essayait depuis un certain temps à secouer le joug, de sorte que son élévation était de nature à froisser la Russie elle-même. Effectivementcelle-ci, oubliant pour une fois ses affinités na-
turelles, ne tarda pas à déclarer qu'elle réclamait le retour pur et simple au traité de Berlin. Par contre, la Grande-Bretagne, toujours si favorable à l'intégrité de Tempire ottoman, enregistrait philosophiquement le fait accompli : « Gouvernement d'opinion publique, disait Lord Salisbury à notre ambassadeur, nous ne pouvons pas nous associer à un écrasement des jeunes races chrétiennes dans les Balkans. » L Allemagne et T Autriche, alliées de la Russie depuis les entrevues de Skierniewice (1884) et de Kremsier (1885), obéissaient à des mobiles très divers. L'Autriche, installée en Bosnie et en Herzégovine depuis 1878, contrebalançant l'influence de la Russie, et devenue tutrice de la Serbie, n'avait pour lors d'autre préoccupation que de ne pas laisser amoindrir cette dernière au profit de la Bulgarie. L'Allemagne, plus aUiée de l'Autriche que de la Russie, se renfermait dans une neutralité étudiée, mais voyait sans déplaisir l'embarras où se trouvait sa « grande amie » du nord. La Turquie, incertaine à son ordinaire, iiultipliait les protestations contre la violation des ^^^ités, et répugnait à tout€ initiative hardie.
Dans cet imbroglio, notre pays avait les mains lit>res. Ne souhaitant que le maintien de la paix gé- '^^i-ale, il pouvait se prêter aux combinaisons qui ne *^ mettraient pas en péril. Nous résolûmes donc, sans ^^^ftir du rôle réservé qui nous convenait, de profiter ^^s occasions qui se présenteraient d'être agréables ^ la Russie, vers laquelle allaient de plus en plus
2»0UV£NIKS. — T. 11. 3îi
les sympathies françaises. D'accord avec mes cc::::^:^"^" gués, je pris soin en toute circonstance de consu — -»^r le cabinet de Pétersbourg, afin de ne pas risquei contrarier ses vues. La lettre suivante du baroi Mohrenheim, en date du 25 décembre 1885, enti< ment de sa main, montre que son gouvernement fut pas insensible à nos prévenances :
« Venant de recevoir ce matin un courrier de Sb!£^^^' Pétersbourg, je ne saurais résister au grand pla^^sir de m'acquitter un moment plus tôt de Tagréa^I^^^ mission de faire part à Votre Excellence des ternr=^^^ mêmes dont M. de Giers vient de se servir pciiii^^^ constater Theureux accord de nos deux cabinets
« Nous rendons pleine et entière justice à Ta --^^"" « tude si parfaitement loyale et correcte de M. ^^
« Freycinet dans toute la phase parcourue, et à Te^^^^* « pressemcnt avec lequel il s'est associé à tout ^ ^ « qui pouvait contribuer à un apaisement de la cri-^^^'^^^* « Veuillez lui exprimer combien nous apprécions -s les « assurances qu'il s'est plu à vous donner de : ^^^ « sentiments envers la Russie. Quant à la solul --^'^" « finale, vous verrez que notre point de vue est ccn:^^*'"' « plètement d'accord avec èçlui exprimé par M. "^
« Freycinet et dont le général Appert nous a cr ^^^ « également part. Le cabinet impérial a rempli ^
<( devoir en se maintenant sur le terrain du traité "^ « Berlin. L'unanimité nécessaire n'ayant pu s'étab ^^''' tt il attendra le doveloppement des événements, f^ ^^
« à examiner toute solution qui serait proposée et tf qui assurerait une paix solide et durable, en con- « ciliant les droits du Sultan avec les besoins des « populations et les intérêts généraux. Nous sommes « charmés de cette conformité de vues entre nous et « le gouvernement français, et nous aimons à espé- « rer que nous continuerons à marcher d'accord. » ce 11 ne m'appartient, monsieur le Ministre, que de me féliciter d'être l'intermédiaire de ces sentiments mutuels, en vous priant de me permettre d'y joindre l'assurance renouvelée de ma haute considération et de mon entier dévouement. Mohrbnhbim. »
Nous étions sur la voie du rapprochement que je souhaitais si ardemment depuis 1880. Nous pouvions espérer d'autant plus atteindre le but que le baron de Mohrenheim, qui reflétait sans nul doute les intentions de son gouvernement, manifestait des sentiments analogues aux nôtres. Les changements de ministère, si fréquents en France pendant la période qui a suivi, n'ont permis de réaliser ce commun désir que cinq ans plus tard, lors de ma présidence de 1890 à 1892.
Les conséquences de la révolution rouméliote sont Connues. La Serbie, inquiète de l'agrandissement de la Bulgarie et poussée, croit-on, par l'Autriche, envahit le territoire de sa voisine. Le prince Alexandre, avec une promptitude qu'on n'attendait pas, fit face à Tattaque du roi Milan. A Slivnitza et à Pirot, en
308 SOUVENIKS.
décembre 1885, il culbuta les Serbes et même au ^^^ poussé ses succès plus loin, s'il n'avait été tenu — ^^ respect par l'Autriche. Après de nombreuses h^»^^^*" tations des puissances, la Roumélie orientale ®**
restée unie à la Bulgarie, moyennant un tribut — ' ^" Sultan. Le vainqueur de Pirot, en butte au ress^- '^^' timent du Tsar et comprenant que sa présence ser* — ^^'* un obstacle au développement de la principau-^^^^' abdiqua Tannée suivante. Son successeur, le prîic::^ *^ Ferdinand de Cobourg, élu en 1887, a ramené ^^
confiance du Tsar et noué des relations avec 1^^^^ chancelleries européennes. Lors du détrônement ^^^u sultan Abdul-Hamid. la principauté a pu s'érig — ^^
en royaume indépendant. Le développement donnc^ ^ l'armée a permis à cet Etat, peuplé à peine de quat^^*^ millions et demi d'habitants, de jouer un rôle cor'^' sidérable dans les Balkans : en novembre 1912, il f=*^ • do concert avec la Serbie, la Grèce et le Montt^^*^ né^ro, brisé les forces de la Turquie.
\jC dernier acte du cabinet Brisson, à l'extérieur ^ fut le traité de paix signé, le 17 décembre 1885, aveC^ la reine de Madagascar. Nous venions d'obtenir de^ C'.hambres un crédit important pour élargir les opé^ rations engagées par le ministère précédent et de-meurées inefficaces. Le gouvernement malgache, effrayé de nos préparatifs, manifesta le désir de né^ gocier. Avec l'assentiment du conseil, je chargeai M. Patrimonio, consul général, de se rendre à Ta—
nanarive pour entamer les pourparlers. L'amiral Miot, commandant la flottille de Madagascar, lui §tait adjoint comme second plénipotentiaire.
I^a conversation fut laborieuse. Elle aboutit à un !,raité qui, sans prononcer le nom, instituait notre protectorat sur la grande île. Nous recevions en toute propriété la magnifique baie de Diego-Suarez, ivec les terrains environnants. Les Hovas ayant, à la dernière heure, soulevé des difficultés, nos plénipotentiaires consentirent, pour les apaiser, une interprétation quelque peu hasardée, qu'ils eurent J 'ailleurs la précaution de présenter comme leur ivis personnel, n'engageant pas leur gouvernement. Cette interprétation, rejetée par nous, fut, dans la pratique, l'occasion de conflits fréquents avec les Fiovas, car ils nous opposaient, avec quelque apparence de raison, l'opinion de nos propres agents. Te me suis tiré de ce mauvais pas dans la suite, çràce à l'habile ténacité de notre résident général, A. Le Myrc de Vilers.
L'annonce de ce traité produisit en France un Çrand soulagement. Conclu trois mois plus tôt, il tiit exercé une salutaire influence sur les élections égislatives d'octobre. Malheureusement la question, ncore ouverte, fournissait aux détracteurs des expéditions coloniales de puissants arguments en faveur de leur thèse. Us répétaient au suffrage uni- ''ersel que dans ces sortes d'entreprises rien n'est amais fini, que Madagascar était un second Tonkin,
que les sacrifices du pays n'auraient pas de limit-»:^^^- Ainsi furent semées les alarmes qui, un mome=^^^^^' créèrent de sérieux périls à la République. L'é^^^^^ d'esprit changea subitement, quand cette questic^ ^on. à son tour, se trouva fermée comme lavait été, s «'x mois plus tôt, celle du Tonkin. Les Chambres, ^^
leur côté, comprirent qu'on entrait dans une œ^^'^ nouvelle, qu'il s'agissait maintenant d'organiser, ^^ mettre à profit ces vastes acquisitions. La disci^c^^' sion du traité se ressentit de ces dispositions fa^fi^*^^' râbles : il fut voté à d'énormes majorités.
A l'intérieur, le ministère Brisson fut marqué p deux événements importants, entre lesquels exis une relation de cause à effet, peu connue du publi et que j'indiquerai plus loin : les élections légiste tives d'octobre (»t la réélection du Président Grévy^
Le premier de ces événements fut précédé d radoption du scrutin de liste. On se rappelle les ar* dentés querellos qui avaient agité le parlement, sou les ministères Ferry et Gambetta. Ce mode de scrutif '^ était dans la tradition du parti républicain, mais lei^ défiances suscitées par la personnalité de M. Gam ^ betta l'avaient fait repousser deux fois. M. Constans -^ qui dans le premier ministère Ferry s'y était montre^ favorable, n'avait pas renoncé à ses préférences - Redevenu simple député, il présenta, le 6 mars 1884 -r une proposition de loi qui rencontra un terrair^ beaucoup mieux préparé. Avec l'appui du gouver^
ement, elle fut adoptée par la Chambre, le 24 mars 885. Transmise aussitôt au Sénat, elle y détermina n phénomène curieux, qui met bien en relief le lobile secret auquel cette Assemblée avait obéi, n 1881, en la repoussant.
Le rejet avait été prononcé par 148 voix contre 14. Quelque part qu'on accorde aux préventions lont M. Gambetta était alors Tobjet, personne ne [outera qu'une fraction assez importante de cette najorité devait être attachée, en tout état de cause, lu scrutin d'arrondissement. Or le rapport de M. Boiérian lu au Sénat, le 16 mai 1885, apprit que la 'ommission était unanime en faveur du scrutin de iste et n'avait introduit dans la proposition que des 'changements de détail, destinés à l'améliorer. La dis- ;ussion publique se poursuivit, les 18, 21 et 23 mai, ians le même esprit ; aucune voix ne réclama le mainien du système en vigueur. Les objections ne por- ^rent que sur des rédactions ne touchant pas au principe. Finalement, quand on passa au vote sur .'ensemble, les partis n'éprouvèrent pas le besoin de 56 compter, tant ils semblaient d'accord. La proposition fut adoptée à mains levées : « A l'unaaimité! » constata de son banc M. Paye, sans que personne le contredît. Cet exemple prouve la puissance de ce qu'on nomme « les courants » dans les Assemblées politiques. Le Sénat, de tempérament réfléchi et ne connaissant pas les emportements, adopta à l'unanimité ce qu'il avait repoussé quatre
ans auparavant. Je ne sais pas de fait plus signifier ^^^^^ dans l'histoire parlementaire. Il montre rimportau.::^^ attribuée à M. Gambetta et la place énorme (CT"^ occupait dans la République. Sa personne, jetée d— — ^^ Tun des plateaux de la balance, entraînait tou^^ '^ reste. Il faussait, sans le vouloir et presque san^^ ^^ savoir, les rouages de la Constitution.
Après la séparation des Chambres, M. Gre=^^' m'engagea à passer une douzaine de jours à Mo-^^^' sous-Vaudrey, avec ma famille. Cette aimable p^^'
'Si
position me fut une nouvelle marque de l'intérêt qt^ * me témoignait depuis mon ministère de 1882. ^ semblait que ma chute l'eût rapproché de moi ^ quMl voulût me dédommager des injustices que question d'Egypte m'avait values. Durant les lon^ mois qui suivirent, il y faisait de fréquentes allt^ sions : « Il faut vous défendre », me disait-il, ou etPcore : « L'opinion vous reviendra ». Parfois il avai un mot vif contre ceux qui, de bonne foi sans doute avaient compromis les intérêts de la France.
Le 4 septembre, je me rendis à son invitation. Mont-sous- Vaudrey, je pus voir M. Grévy tout à fai^ dans rintimité. 11 se promenait avec moi dans sor» parc, qui était spacieux et bien tenu. VolontierÉ^ il me questionnait sur ma gestion diplomatique etsans en avoir l'air, classait dans sa mémoire beau^ coup de renseignements, s interrompant parfois pour* me désigner de la main un bouquet d'arbres ou quelque échappée sur la campagne. Il se félicitait dc5
oir clore les expéditions coloniales, dont il n'avait ïmais été chaud partisan. Le ministère Brisson, en mettant fin, avait, à son avis, rendu un grand sériée au pays. Il regrettait qu'on n'eût pas retardtî adoption du scrutin de liste, qui ne lui présageait ien de bon. Puis il me parlait de la date d'expiration e ses pouvoirs, qui approchait : « Nous nous en éjouissons en famille, disait-il, car nous avons hâte e nous retrouver ensemble, affranchis des obligaions officielles, qui gâtent tout. A mon âge, la vie à Elysée est un fardeau. » Et comme je lui exprimais 3 regret que la France se trouvât désormais privée o son expérience et de ses lumières : « Il sera facile c me remplacer, répondit-il, la Constitution a bien implifié la tâche du président de la République... Je l'en vais au bon moment. J'ai terminé mon mandat, e que n'ont pu faire Thiers et Mac-Mahon. Je n'ai onnu, pendant ma magistrature, ni guerre ni inurrection — car je n'appelle pas guerre les expéitions de Ferry — , je ne pouvais souhaiter mieux omme couronnement de carrière. » M"* Grévy et I"**Wilson paraissaient au moins aussi impatientes [ue lui d'arriver au terme. Le général Pittié ne s'asociait pas au sentiment de la famille : « Vous deriez conseiller au Président de se représenter, me uggéra-t-il un jour; on le lui demande de plusieurs îôtés, il serait réélu sans concurrent. » D'autres personnes de l'entourage partageaient visiblement Tolinion du général Pittié.
SOUVEMKS. — T. II. 40
Mes conversations avec M. Grévy ne portaient pas, on s'en doute, sur cet unique objet : nous ne l'avons même touché qu'incidemment, les convenances m 'imposant une grande réserve. M. Grévy était, quand il le voulait, un admirable causeur, unissant à un rare bon sens une exquise finesse. Son esprit était meublé à un point extraordinaire. Il connaissait à fond les classiques et pouvait réciter une ode d'Horace ou une scène de Racine avec la même facilité que Gambetta un passage de Rabelais ou de Mirabeau. Il usait souvent de ce moyen pour rompre une argumentation qui le gênait. Plutôt que de donner raison à son partenaire, il introduisait une citation qui, sans qu'on y prît garde, changeait le tour de la conversation. Il portait sur les hommes des jugements d'une vérité saisissante. Il avait pour les peindre des mots lapidaires qu'il laissait tomber do la façon la plus simple et la plus naturelle. On ne s'y arrêtait pas sur le moment; plus tard, on s'apercevait que ces mots devenaient inséparables dos j)crsonnes auxquelles il les appliquait. Une des qualités — quelquefois un défaut — de son esprit était do ramener les choses au droit écrit, qu'il commentait lumineusement. Aussi, quand surgissait une contestation internationale, sur le journal le Bosphore ou sur rincident Schnaîbelé, il prêtait à ses ministres un incomparable secours. On pouvait s'enf^ager sans crainte dans un débat juridique, si l'on avait M. (irovy pour soi. Par contre, il ne fallait pas
55*en rapporter aveuglément à lui, si Taction parais- ^sait nécessaire : son tempérament Tinclinait plutôt 5\ Texpectative.
Je rentrai à Paris vers le milieu de septembre, ï.a lutte électorale battait son plein. A l'approche du premier tour de scrutin, fixé au 4 octobre, l'activité des partis redoubla. Les monarchistes et les bona- |)artistes, coalisés sous le nom de « conservateurs ». menaient contre la République une guerre acharnée. Ils se flattaient de l'ébranler, grâce aux circonstances. Les inquiétudes causées par les opérations «•oloniales persistaient, en effet, malgré la conclusion de la paix avec la Chine : elles étaient avivées par les demandes de crédits que nécessitait leur liquidation. On représentait à l'imagination populaire l'énormîtë des sacrifices, qui n'étaient que trop palpables, et l'inanité des résultats, qui ne s'apercevaient Y^as encore. On accablait les députés de la majorité sous répithète de Tonkinois, qui semblait uneflétris- :sTire. Les radicaux avancés, répudiant une solidarité cjn'ils n'avaient jamais acceptée, se trouvaient ameés à combattre les anciens ministériels et, en parculier, les membres de l'Union républicaine, désien bloc sous le nom d' « opportunistes ». Les publicains marchaient divisés contre un ennemi :?^3mpacl et redoutable.
En vain le chef du gouvernement, candidat à Paris, c^lmerchait-il, dans l'intérêt commun, à conjurer cette
division funeste. Reprenant, pour le rétorquer, le mot tant reproché à M. Jules Ferry : « Non, s'écriait-il au banquet des Vendanges de Bourgogne^ il n'y a pas de péril à gauche, parce que nul de ce côté ne compte sur une autre vertu, sur une autre force que la force de la propagande et de la libre discussicm... Lorsque tant de forces encore sojit liguées contre nous, quand nous n'avons pas encore conquis à la forme républicaine tant de départements, est-ce donc vraiment le moment de nous entre-déchirer pour des questions de conduite ? » Sage appel, qui ne fut pas entendu, du moins immédiatement. Les deux grandes fractions du parti républicain continuèrent à « s'entre-déchirer » devant le suffrage universel.
La journée du 4 octobre 1885 dépassa les prévisions les plus pessimistes. Pour la première fois, on vit les républicains en minorité : cent vingt-neuf sièges seulement leur étaient acquis, tandis que les u conservateurs » en obtenaient cent soixanU^-dixsept. Doux cent soixante-huit ballottages, dont la plupart, il est vrai, en faveur des républicains, témoignaient combien la lutte entre ces derniers avait été Apn» et combien inopportune. Les yeux des plus aveuglés s'ouvrirent. L'imminence du danger rapj>rocha l'extrême gauche et l'Union républicaine. L une et l'autre prêchèrent la concentration entre les deux tours de scrutin. L'événement les récompensa : deux cent quarante-trois sièges échurent aux républicains, le 18 octobre, et vingt-cinq aux
<?onservateurs. Malgré ce succès réparateur, fruit <l*une sagesse tardive, les républicains, au nombre de trois cent soixante-douze, allaient trouver devant eux, dans la nouvelle Chambre, deux cent deux ennemis irréconciliables. C'est dire que la concorde devenait plus nécessaire que jamais. Comment constituer en effet une majorité de gouvernement, si une centaine de membres de la gauche mêlait, en certains cas, ses bulletins à ceux des deux cents monarchistes?
Ainsi qu'il arrive toujours au lendemain d'une infortune, on chercha des auteurs responsables. On s'en prit au président du conseil, qui n'avait cessé cependant de dénoncer le péril, et à son ministre de l'Intérieur qui reflétait ses sentiments. On leur reprocha de n'avoir pas su « diriger » le suffrage universel. Par un excès de scrupule, disait-on, ils l'avaient abandonné à lui-même et finalement ils avaient livré les positions à l'ennemi. Jamais critique ne fut plus injuste. Certes MM. Brisson et Allain Targé avaient voulu des élections libres, plus libres <|u'on ne les vit à aucune époque. Mais en quoi les devoirs de leur charge furent-ils méconnus ? Aurait^ on souhaité, par hasard, qu'ils pratiquassent la can- <lidature officielle? Ceux qui, comme moi, les ont observés de près peuvent attester que le drapeau de la République fut tenu par eux d'une main ferme. <iue les préférences du gouvernement furent nettement affirmées, que le suffrage universel fut cons-
tamment éclairé, averti, guidé. Leur attitude nenir pour rien dans nos déboires. Ceux-ci furent dus. Je le répète, à deux causes : le ressentiment des expéditions lointaines, babilemcnt exploité, et, plus encore, la désunion des républicains. Les résultats du second tour de scrutin en sont la démonstration éclatante. Quelques jours après les élections, le général Pittié se fit annoncer à mon cabinet. Il entra l'air joyeux, presque conquérant : « Je vous apporte, s'écria-t-il, une bonne nouvelle. Le Président consent à se représenter! » Dissimulant ma surprise : « En ôtes-vous bien sûr? » dis-je. — « C'est le Président lui-même qui me Ta déclaré et il m'a chargé de vous en informer. Quand vous l'avez vu à Mont-sous- Vaudrey, il voulait se retirer. Le résultat des élections a changé ses projets. Elles menacent la République : le devoir du Président est de rester à son poste. » — « Alors, repris-je, il faut répandre la nouvelle, pour empêcher les autres candidatures de se produire. On croit à la retraite de M. Grévy... » — « Le Président s'en remet à ses amis du soin de préparer les voies. Toutefois, il désire qu'on évite ce qui prendrait un caractère officiel. M. Grévy n'a pas à manifester d'initiative. » Je savais que diverses candidatures étaient dans l'air, personne ne prévoyant la résolution du Président. M. Brisson avait reçu des oiîres et sans doute inclinait à les accepter. Car, à l'issue d'un conseil des ministres, M. Alhûn Targé, qui passait pour être dans ses confidences, nous
avait entretenus de cette éventualité. La démarche du général Pittié me créait le devoir d'avertir 31. Brisson avant qu'il s'engageât davantage. Je lui parlai à mots couverts, suffisamment clairs. M. Brisson garda le silence, un peu désappointé, me seml>la-t-il. J'eus l'impression qu'il ne maintiendrait pas sa candidature devant celle do M. Grévy.
Le 16 novembre, le cabinet s'adressa aux nouveaux élus. Sa déclaration insistait, comme Tavait fait M. Brisson pendant la période électorale, sur la nécessité de la concentration et sur la prudence qui s'imposait en matière coloniale : « L'union, disaitelle, nous est impérieusement commandée... Nos entreprises coloniales ont pris un développement 4jiii les rend trop onéreuses- Il importe donc do i*ompre avec ce système et, quant aux expéditions J>^ssées, d'adopter, pour en limiter les charges, Ida mesures compatibles avec l'honneur national et ios intérêts de la patrie. » Elle signalait en outre la question que venait de poser la conduite du clergé : ^ tJne autre difficulté de l'heure présente est née ^^s rapports de l'Église et de l'État... L hostilité '^^^Ti déguisée à laquelle se sont laissé aller un trop ^**^Tid nombre de membres du clergé vis-à-vis de ^^^^ institutions, leur immixtion dans la lutte des I^^**t.is ont jeté dans notre pays une division pro- ^*^cle. » En d'autres temps, un langage aussi sincère J>ondéré eût rencontré l'approbation générale.
la
Mais rinjusic reproche de faiblesse pesait sur >^^ président du conseil. Les républicains, encore n^^^^^^v, tris des coups reçus pendant la bataille, apportaien des griefs plutôt que des dispositions conciliantes^ Le danger commun, résultant de la présence d'un aussi grand nombre de « conservateurs » dans la Chambre, ne frappait pas assez leur esprit. Le rapprochement qui sVtait opéré pour le deuxième tour de scrutin ne semblait pas devoir lui survivre. Radi- ^^ ' eaux et modérés se regardaient de nouveau d'un œil ^ défiant. Tout indiquait qu'au lieu de Tapaisement recommandé par M. Brisson nous entrions dans une ère de luttes intestines et qu'ainsi nous glisserions insensiblement vers cet état confus, obscur, inquiétant, où le suffrage universel n'apercevrait plus sa voie et qui prendrait un nom inconnu jusqu'ici dans notre langue : Le boulangfsme.
Les jours du ministère étaient comptés. Les élections l'avaient subitement vieilli; il se présentait comme le survivant d'un ordre disparu. Le premier contact un pou rude devait le briser. Un crcdii de soixante-dix-neuf millions, à prélever sur le^ deux cents millions votés en avril 1885, se trouva' soumis à la Chambre. Il devait subvenir non [> à des opérations nouvelles — personne n'y songe* — mais aux dépenses courantes du Tonkin et ^ Madagascar, [/approbation de ce crédit sembl n'être qu'une formalité. Toutefois la poh tique co niale soulevait de lellcs récriminations que le sim
maintien du sLatu quo pouvait être contesté. EfToctivement la commission, par l'organe de M. Camille Pelletan, conclut au rejet. Le débat occupa les trois journées des 21. 23 et 24 décembre. Le parlement en a rarement vu de plus passionnés et de plus émouvants. Le sort de notre empire colonial se jouait sur une question incidente. Les meilleure orateure de Textrême gauche. MM. Clemenceau, Pelletan, Georges Périn, appuyés par ce talent original et sympathique, qui s'appelait Raoul Duval, demandaient l'évacuation graduelle du Tonkin. M. Brisson s'opposait éloquemment à ce qu'il considérait comme une atteinte à l'honneur national : « Je suis sûr, dit-il, que cet intérêt supérieur, le plus sacré de tous, et sans la conservation duquel nous ne saurions nous engager à en défendre aucun autre, je suis sûr que cet intérêt supérieur ne périra pas dans vos mains. » Le ministre de la Guerre prononça cette parole évocatrice : « L'évacuation, c'est le renouvellement, à brève échéance, à Hué, d'un drame analogue à celui qui s'est passé, il y a vingt ans, à Quérétaro. » Mais à la question précise : « Quelle sera l'organisation du Tonkin? Quelles seront les conséquences pratiques de l'occupation? » il n'avait pas été répondu. Le débat s'était tenu dans les régions un peu vagues de la politique générale. Aussi nombre de nos amis hésitaient. M. Brisson me pria de fournir des explications complémentaires. Elles furent trouvées assez
rassurantes pour qu'à ma descente de la tribune la cause parût gagnée. Quelle ne fut pas notre surprise, notre stupeur, quand le président Floquet proclama le résultat : 274 suffrages pour, 270 suffrages contre! Il s'en fallait d'un déplacement de deux voix pour que le Tonkin fût abandonné! Et ce qui rendit ce résultat plus angoissant encore, c'est que les rectifications qui se produisirent le lendemain et le surlendemain permirent de douter que les crédits eussent été réellement accordés. Toutefois, le vote étant acquis, notre domaine asiatique se trouva sauvé. M. Brisson ressentit vivement cette demi-défaite. Il avait posé la question de confiance et ses meilleurs amis s'étaient prononcés contre lui. Par une susceptibilité peut-être exagérée, il résolut de quitter le pouvoir aussitôt après l'éleciion présidentielle.
Kilo était ï\\éii au 28 décembre 1885. Ce jour-là, Versailles vil se réunir l'Assemblée nationale, comme* il l'avait déjà vue, sept ans auparavant, à la suite de la retraite du maréchal de Mac-Mabon. La séance» ne causa pas d'émotion, le dénouement étant (!()niiu d'avance. Nul concurrent sérieux ne s'opposait à M. Grévy : M. Brisson, en entrant dans 1rs couloirs, avait eu soin de décliner toute candidature. Une grande partie de la droite s'abstint, ne trouvant personne sur qui porter ses voix. M. Grc'»vy re(*ueillit quatre cent cinquante-sept suffrages, (^ent
six de moins qu'à son élection précédente; soixantehuit allèrent à M. Brisson, quarante-cinq s'égarèrent sur divers noms. Les formalités d'usage accomplies, M. Brisson déposa sa démission entre les mains du président de la République .
Cette journée n'eut pas l'éclat et l'enthousiasme <ie celle du 30 janvier 1879. Beaucoup de républicains regrettaient la détermination prise par M. Grévy. Pour ma part, tout en applaudissant à son succès, je me demandais comment se poursuivrait ce second septennat. M. Grévy était alors dans «a soixante-dix-neuvième année. Conserverait-il jusqu'à la fin les merveilleuses facultés qui avaient signalé sa première présidence? Et puis, le parti :B"épublicain supporterait-il sans impatience un conssulat de quatorze ans, presque la durée d'une moarchie en France?...