‹ Souvenirs, 1878-1893Chapitre 13 sur 23 · DES PRINCES · texte numérisé non relu

DES PRINCES

M. Grévy essaya de faire revenir M. Brisson sur sa détermination. Il n'y put réussir. Il m'offrit alors la succession. Je refusai, alléguant que le ministère des Affaires étrangères m'absorbait entièrement et que j'avais besoin de ma liberté d'esprit pour résoudre les nombreuses questions qui restaient encore en suspens. JVtais, en effet, chargé des protectorats, de sorte qu'indépendamment de la politique extérieure, fort délicate en ce moment, j'avais à organiser la Tunisie, le Tonkin et à établir notre domination sur les Hovas. M. Grévy ne voulut pas s'en tenir à mon refus. Il me pria de réfléchir, de consulter quelques amis et de le revoir dans un jour ou deux.

Mon examen de la situation intérieure me confirma dans mon sentiment. J'en développai les motifs au président de la République : « La présence d'une opposition monarchique de deux cents membres, à

côté il'uiK» extrême gauche puissante dont on peut réalis(»r h» programme et dont on doit, p^^ conséquent, prévoir l'hostilité, nécessite, lui dis-j« l'étroite union des radicaux nuance Floquet et d modérés nuance P>rry. On aura grand'pcine sgrouper ainsi trois cents membres et, si Ton m pouvait compter sur Tabnégation de Textrêm^^^^ gauche dans les moments critiques, on n'arriverait même pas à gouverner. Or cette étroite union, je m me crois pas en état de la réaliser. Chez les anciens amis de Gambetta, devenus les amis de Ferrv. je rencontre encore des adversaires. J'aurai donc des défections, qui détruiront cette majoriU» précaire. » M. (irévy m'assura que je m'exagérais \es diflicultés (ît que la majorité se formerait d'ellemême, sous l'empire de la nécessité. Ne réussissant pas à m'ébranler : « Mais enfin, dit-il, il faut former un cabinet. Quel président du conseil m'indiqu<»z-v(Hisy >• Sans hésiter, je nommai M. Floquet : «« H a fort bien réussi, insistai-je, comme présiïlenl (le la Chambre: il n'a pas soulevé les mêmes griefs (|iie moi; il inspire confiance à l'extrême gauche, près de laquelle il a siégé. Nul n'<»st ()lus apte à opércM* la concentration républicaine. » J(* me heurtai à ce cpii inc parut être un parti pris. Tout en prof(»ssant b(Niucoup d'estime et même du goût pour la persoiuic de M. Floquet, le Présid(»nt objectii que son pr()gramnH' étiiit trop avancé, que le pays en conc<*vrait (le riiKjniétnde : « Kt puis, remarqua-t-il.

il y a la Russie, jamais le baron de Mohrenheim n'ira cîhez lui. » En vain, je lui représentai que celte absurde légende* s'affaiblissait, que j'amènerais un «•approchement entre M. Floquet et l'ambassadeur, je ne Fébranlai pas. Il me pria même de cesser des instances « qui ne pouvaient changer une opinion mûrement réfléchie ». Le lendemain, nouveau colloque et nouvel appel à « mon dévouement ». Mes relations avec M. Grévy ne me permettaient pas de ¥iie renfermer dans un refus officiel et raide. A cette occasion, je me suis demandé s'il était bon pour un fiommc politique de se trouver dans l'intimité du chef de l'Etat. A certaines heures, il n'a plus son libre arbitre; il cède au sentiment, alors que la raison seule devrait le guider. Tel fut mon cas. J'aur^ais dû pouvoir décliner l'offre de M. Grévy.

La presse toutefois parut ratifier son choix. A4ême le moniteur de l'extrême gauche, la Justice^ s« montrait favorable à ma future combinaison, ►ans le discours que j'avais prononcé sur le Tonkin, majorité, disait M. Camille Pelletan, aurait cert.£iinement changé de côté : « Dans ces conditions, <l^e penserait-on d'un homme politique qui, après ^i.'voir formé la dernière majorité du parlement, laisserait la démocratie se débattre, dan» la situation ^TÙ il l'aurait placée ? » Il ajoutait cette parole encou-

'1- C'était toujours le fameux : « Vive la Pologne, Monsieur! • qui '^'apag été prononcé par M. Floquet. Il avait seulement participé, **aei loin du Tsar, à un cri collectif de : « Vive la Pologne ! .

rageanlo : « Tout ce qu'un homme politique pei souhaiter, pour prétendre à Thonneur de gouvcrnc*''^^^^ un pays, M. de Freycinet le trouve soit dans les ^\^^^^' positions des diverses fractions du parlement, soS' '^^^ dans la situation générale du pays. » Sans me faire d» -K^^' grandes illusions, je me mis en devoir de répondra '"'^^ à la confiance du président de la République.

Mon idée directrice était toujours d'associer les -^^^ deux grandes nuances, radicale et modérée, dans l^s- ^ constitution du cabinet. Une sorte de syndicat mi3*nistériel pouvait seul aspirer à quelque durée, parc^^ ^ que seul il exercerait une action efficace sur les frac ^"=^" tions de la majorité. Depuis, on a blâmé cette con -^•' ception, qui rencontrait alors une approbation una -^' nime et qui n'a pas été sans donner de bons fruits -^• M. Waldeck-Rousseau, dans un discours prononc^^ '^ à Roanne, lors de sa candidature au Sénat, en 1894 ^^•'• s'est montré particulièrement sévère ; il ne prévoyai" ^^ pas que lui-même, cinq ans plus tard, admettrai ^ ^ dans son cabinet un représentant des idées socia — ^^' listes. Assurément la « concentration » ou le défau ^^-^"^ d'homogénéité du personnel dirigeant est une caus^ ,^:^^ de faiblesse et par suite un mal. Personne ne le mc^ ^ *^' Mais il y a •un mal pire : celui de n'avoir pas à^ f~^^^ gouvernement sUible. La question est donc de savoi ^ ^^^ si Ton pouvait, en 188(>. se dispenser de recourir S' "* cet (expédient. La réponse alors était dans toutes le -^^^ ^* bouches : « La ccmcentration s'impose. »

Je commençai par m'assurer la collaboration de M. Goblet, dont le crédit ahprès des radicaux était considérable. Par égard pour l'Union républicaine, je ne lui offris pas le ministère de l'Intérieur. 11 consentit à conserver celui de l'Instruction publique, qu'il occupait sous M. Brisson, et dans lequel il allait se signaler en complétant les lois sur l'enseignement. Dans le but d'élargir la majorité, je poussai mes démarches jusqu'aux confins de l'extrême gauche : je m'adressai au premier élu de Paris, à l'orateur que j'avais si souvent remarqué pendant mes précédents ministères. J'eus beaucoup de peine à vaincre les répugnances de M. Edouard Lockroy pour le pouvoir et je dus chercher des appuis dans son entourage. Il comprit enfin que l'heure était venue pour lui de servir son pays sur un autre théâtre que celui de l'opposition et il m'accorda résolument son concours.

Un de mes choix, destiné à fixer singulièrement l'attention les années suivantes, fut celui du ministre de la Guerre. J'avais sollicité successivement le général Saussier, qui ne crut pas pouvoir abanlonner ses fonctions de généralissime en temps le guerre, et le général Campenon, qui m'objecta $on grand besoin de repos. Ce dernier, au cours de la conversation, prononça le nom du général Boulanger : « Mais il nous a créé des difficultés en Tunisie, dis-je ; il ne pouvait pas, vous vous le rappelez, s'entendre avec les autorités civiles. » — « C'est

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vrai, répartit le général Campenon; il n'avait pa. Umt à fait tort. Au fond, c'est un discipliné et, s vous avez la main ferme, il vous rendra de réeh services. Il a 1 avantage de connaître Fadministra^ — tion de la Guerre, ayant été longtemps directeur rinfanterie... Vous pourriez le voir et lui poser vos conditions. » Ses antécédents turbulents en Tunisiepiquaient ma curiosité. Je le mandai au quai d'Orsay. Je débutai sur un ton assez sévère : « Vous nous avez causé beaucoup d'ennuis, général. Quel était donc votre mobile ?» Il s'excusa en bons termes ; il reconnut qu'il avait été un peu vif. « C'était indii pensable, assura-t-il, pour soutenir le moral de la troupe. » Il promit que dans une autre circonstance, il réclamerait les instructions du ministre. Je le questionnai sur diverses réformes, qui étaient à l'ordre du jour: réduction de la durée du service actif, règles de l'avancement, armée coloniale. Ses

réponses furent celles d'un homme qui a vu et ré- '"

lléclii : « Au besoin, demandai-je, vous chargeriez- -^ ^' vous de réaliser ces réformes ? » Il ne comprit pas tout -^ ^ d'abord. « Si Ton vous offrait le ministî»re de la Guerre '^^^ pour exécuter ce programme, accepteriez-vous^ » Après quoique hésit<ation, il répondit affirmativement. ^ « Eh bien ! repris-je, je vous adresse l'offre ferme, -^ ^ à une condition r<*pendant, et je vous prie de bien ré- ^^ fléchir avant de m<' répondre : vous engageriez-vous, <le cas échéant, à vous renfermer rigoureusement -^ dans vos attributions niilitaires?Sur toutes les ques- — ^

lions touchant à la politique, me promettriez-vous de ne jamais rien faire sans me consulter ?» Il me le promit et je dois dire qu'il a tenu assez bien sa parole. Dans deux ou trois cas seulement j'eus à le rappeler à l'observation de notre pacte. Il venait me voir fréquemment et me consultait sur les principales affaires de son ressort. Il m'a lu en son entier, avant de le présenter au conseil des ministres, le projet de loi sur le service de trois ans, ainsi que le projet sur les cadres, qui renfermait de judicieuses innovations.

J'ai gardé l'impression que, si notre collaboration n'avait pas été prématurément interrompue par la crise ministérielle de décembre 1886, sa vie aurait pris un autre tour et n'aurait pas eu la fin lamentable que l'on sait. Au fond, comme l'avait dit le général Campenon, c'était plutôt un discipliné, il serait volontiers resté dans la norme. Mais la vanité, un besoin de paraître, le désir des hommages pouvaient l'entraîner fort loin, si une voix autorisée et bienveillante ne le rappelait pas au devoir. Instrument des partis, qu'il s'imaginait conduire, il s'est laissé pousser dans une voie obscure dont il ignorait l'issue. Il a paru suivre un plan alors qu'il errait à l'aventure. Plus d'une fois, je crois, il a regretté les extrémités auxquelles il se voyait entraîné. J'en ai recueilli l'aveu de sa bouche dans deux circonstances où il était encore temps pour lui de revenir sur ses pas. Quelques mots d'une mélancolie sin-

cère me montrèrent qu'il glissait sur la pente oi^ le respect humain peut-être l'empêchait de se retenir* Son rôle le dépassait. Des succès trop faciles lui o^ donné l'illusion que la fortune le suivrait toujour"*^ Il ne s'est jamais demandé d'où lui venait une pop larité que ni le génie, ni le calcul, ni même Ta dace ne justifîait. Le hasard a voulu qu'il se so rencontré là, à point nommé, tandis que les co servateurs se flattaient de livrer un assaut décis à la République. Ils cherchaient un homme de rière lequel ils pussent abriter leurs préparatifs ^ Il n'a pas compris que, le moment passé, il serai* rejeté et tomberait dans l'oubli. Il supposait aussi que les divisions entre républicains dureraient et favoriseraient son ascension. Il a rapporté à sa valeur personnelle le prestige éphémère que lui ont valu certaines attaques de M. de Bismarck. Entendant dire au dehors qu'il poursuivrait la revanche, il a cru de bonne foi qu'il l'incarnait et peut-être même qu'il serait capable de l'obtenir. Il a marché pendant deux ans dans un rêve étoile, sans se précautionner contre la chute possible. La mauvaise fortune Ta surpris, comme l'avait surpris la bonne. Il n'a fait preuve», dans aucune de ces conjonctures, de la résolution et du sang-froid qu'on devait attendre d'un homme qui était parvenu si haut et (jui, dans sa carrière de soldat, avait montré beaucoup de bravoure. Dépourvu de dessein, de but, de ligne de conduite, il a vécu des sympathies que lui atti-

raient sa nature facile, ses manières abandonnées et une confiance dans le succès, naïve et contagieuse.

Le 7 janvier 1886, dans la soirée, M. Grévy signa les nominations suivantes : Présidence du conseil et Affaires étrangères, M. de Freycinet; Justice, M. Demôle ; Intérieur, M. Sarrien; Finances, M. Sadi Carnot; Guerre, général Boulanger; Marine, amiral Aube; Instruction publique et Cultes, M. Goblet; Travaux publics, M. Baïhaut (remplacé depuis par M. Edouard Millaud) ; Commerce et Industrie, M. Lockroy ; Agriculture, M. Jules Develle ; Postes et Télégraphes, M. Granet. C'était bien le cabinet de concentration que j'avais en vue. MM. Granet et Lockroy appartenaient à l'extrême gauche ou lui étaient sympathiques; MM. Demôle, Carnot, Baïhaut, Develle représentaient l'Union républicaine et les modérés; MM. Goblet et Sarrien, notables de la gauche radicale, formaient le centre de la combinaison. Je me réservais, en maintenant un juste équilibre, de rapprocher mes collègues et de les associer dans une action commune. Le problème de l'avenir était de savoir si les fractions correspondantes de la Chambre consentiraient à des concessions mutuelles en vue de la stabilité gouvernementale. Elles s'y sont pliées pendant un an. Puis le divorce s'est opéré accidentellement, sans qu'on puisse reprocher au cabinet d'avoir dévié de son programme et sans que ses membres aient à aucun

moment manqué au pacte d union quïls avaient con- I t^-^

clu entre eux. I :«*^^

Dès la rentrée des Chambres, M. Grévy leur 1?^

adressa, le 14 janvier, un message dans lequel je re- It^

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