‹ Souvenirs, 1878-1893Chapitre 19 sur 23 · SUITE DES RÉFORMES MILITAIRES · texte numérisé non relu

SUITE DES RÉFORMES MILITAIRES

La législature faillit s'achever sans voir le vote de ^otte loi militaire, que les populations attendaient ^Vec impatience. Depuis 1887, un conflit persistait à ^on sujet entre la Chambre et le Sénat. La première Voulait une durée uniforme du service : trois ans Pour tous, sans exception. Le Sénat, on se le rappelle, désireux de ne pas accroître l'i^fTectif nortïial. préoccupé aussi de ménager certains intérêts Sociaux, avait introduit de nombreuses dispenses, qui aboutissaient à ne soumettre que les deux tiers de la classe aux trois années de service. Essayer de changer son point de vue eût été, de la part du gouvernement, tout à fait chimérique. Comment amener la Chambre, dévouée au principe égalitaire, à ocder au vœu du Sénat? La question revint devant olle une dernière fois, les 8 et î) juillet 1889. Allaitoji, à la veille des élections générales, se borner encore à constater la divergence et clôturer cette

longue élaboration par un avortement? Je n'y pou vais souscrire et je crus devoir prendre la parole pour écarter une aussi fâcheuse éventualité. J'adjurai mes auditeurs de dominer leurs préférences, je leur représentai combien serait déçu le suffrage universel et frustrée la démocratie. Au moment où le parlement était accusé d'impuissance, quelle arme entre les mains des ennemis du régime! L'Assemblée se laissa convaincre, elle ordonna Taffichage du discours et adopta le texte du Sénat à l'énorme majorité de 371 voix contre 156.

La session close, nous entrâmes dans une des périodes électorales les plus animées que j'aie connues. Les fidèles du général Boulanger espéraient faire infirmer par le suffrage universel l'arrêt de la Haute Cour. Escomptant au gré de leurs désirs un grand nombre de sièges dans la prochaine Chambre, ils se flattaient d y reprendre l'agitation que le départ du général avait affaiblie. Quant aux monarchistes, coinproniis dans un(» alliance aussi imprévue, ils avaient hâte d'expliquer leur conduite et de regagner la confiance de leur clientèle ébranlée par les derniers événements. Ils cherchaient à se justifier par la nécessité de libérer à n'importe (juel prix hi France du régime qui la perdait. Le discrédit de la République était, disaient-ils, leur excuse : la patrie avant tout! De leur côté, les républicains, sentant le ])éril, se promirent de ne pas renouveler rinq)i'ud<'ni'e de 1885 et de marcher au scrutin unis

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et compacts dès le premier tour. Leur propagande reçut un essor que les circonstances ne rendaient que trop nécessaire.

Du choc de ces passions sortit une Chambre qui, après le deuxième tour de scrutin, le 6 octobre, comptait trois cent soixante -six républicains et deux cent dix adversaires irréductibles, dont cent soixante-douze monarchistes ou impérialistes et trente-huit boulangistes. Le parti républicain, sous ce furieux assaut, avait gardé ses positions. Toutefois il comptait des pertes sensibles : MM. Jules Perry, Gk)blet, Jaurès n'étaient pas réélus. Pour Thonneur du parlement, ils ne devaient pas tarder à V rentrer. Parmi les nouveaux venus, on remar- C|uait deux jeunes et fervents disciples de Gam- I>etta, M. Joseph Reinach, qui avait pris la direction fie la République française^ et M. Delcassé, qui, dans le même journal, traitait les questions de {politique extérieure. Le cabinet Tirard avait tenté fie louables efforts de conciliation. Son chef s'était t,enu vaillamment sur la brèche et, le 19 novembre, en prenant contact avec la nouvelle Chambre, il répétait : « Nous vous proposons d'écarter les questions qui irritent et divisent les esprits, et de diriger toute votre attention vers la solution des problèmes d'économie politique et de justice sociale qui, proxroquant à juste titre l'étude des hommes éclairés de tous les partis, intéressent la nation toute ent-îcre. » Cet appel si large, ne devait pas être

entendu de nos adversaires habituels. Ainsi que le disait quelques mois plus tard M. Léon Bourgeois, devenu ministre de Tlntérieur en remplacement de M. Constans, « Tapaisement ne dépend pas

des républicains, mais de la droite ».

Le détail suivant montre que les monarchistes avaient plutôt en tête des idées de lutte et jugeaient le moment favorable pour se rappeler à Fattention. Le 7 février 1890, JQ reçus dans Taprès-midi cette lettre écrite en entier de la main du signataire et dont les caractères décelaient une plume un peu juvénile : « Monsieur le Ministre, je me suis présenté aujourd'hui au bureau du recrutement de la Seine, pour demander à être inscrit sur les registres de la conscrii)tion et à faire mes trois ans de service comme tout bon Français. Du bureau du recrutement on m'a envoyé très courtoisement à la mairie, puis au ministère de la Guerre. Je n'ai pu obtenir aucune solution. Je viens donc la réclamer de vous.

« Je n'entends pas, en prolongeant mon séjour à Paris, donner d(\s prétextes à des manifestations. Je n'ignore pas qiu» la loi d'exception m'interdit tout grade dans l'armée française; mais je crois, Monsieur 1(* Ministre, ijuelle ne m'interdit pas de servir mon pays conime simple soldat. C'est le grand honneur (jue j'ambitionne, et, sur ce point, j'attends unr prompte réponse de votre équité et de votre patriotisme.

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« Jo VOUS prie (l'agréer, Monsieur le Miiiislre, l'expression de ma hauU' considération. Philippe, duc d'Orléans. »

Les parents du jeune prince auraient dû l'avertir <|uc la loi du 22 juin 1886 lui interdisait non seulernent de recevoir un grade, mais même d' « entrer » tlans l'armée française et que, s'il passait la frontière, elle mettait le gouvernement dans l'obligation de Tarréter et de le traduire en justice. Je transmis Cîeile lettre à mon collègue de l'InU^rieur, M. Conslâns, qui, en me la retournant, m'informa qu'il connaissait déjà la présence du duc d'Orléans et qu'il ovait donné des ordres en conséquence. Le prince fut appréhendé le soir même et condamné, le 12 février, par le tribunal correctionnel, à deux ans d'emprisonnement. Il subit sa peine à Clairvaux. «ians des conditions qui ne faisaient pas de lui un mart;yr. Moins de quatre mois après sa condamnation, ^I. Carnot le gracia, sur la proposition du ministère Cjue je présidais.

Un incident, d'une tout autre nature, jetii le cabinet Tirard dans une certaine perplexité. La Confédération suisse venait d'invit(»r l(»s puissances à convoyer des délégués à Berne pour conférer sur diverses questions intéressant les classes ouvrières. ^ous avions adhéré. Tout à coup l'empereur Guillaume II, avec cette spontanéité dont il a multiplié les marques, négligeant la priorité suisse, lança d<* fierlin une invitation analogue. Allions-nous froisser

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nos excellents voisins et les délaisser pour le puissant monarque? Question d'autant plus délicate (jue le sentiment public en France n'était pas favorable à Guillaume II. Il avait aggravé les mesures de rigueur en Alsace-Lorraine et afTectait de se montrer la main appuyée sur le pommeau de son épée. Etaitrce le moment de s'empresser auprès do lui? D'un autre côté, devions-nous paraître indifférents à un objet qui touchait la démocratie et compliquer, en nous plaçant sur un mauvais terrain, nos rapports avec l'Allemagne? Heureusement nos hésitations furent levées par la résolution du Conseil fédéral qui eut le bon goût de renoncer à son initiative pour se rallier à celle de FEmpereur, Nous envoyâmes à Berlin une délégation de cinq personnes, dont le chef était M. Jules Simon et le principal membre, de Tordre technique, mon camarade I.inder, inspecteur général des Mines. Cette conférence se borna à peu près à des paroles. M. Jules Simon on revint à demi ébloui par le jeune Kmpereur. qui, soit coquetterie soit calcul, s'était attaché à gagn(»r un personnage précédé d'une si juste réputation de savoir et d'éloquence. Guillaume II d«^ vait du reste, plus tard, exercer son art de séduction sur la plupart des Français de marque qui avaient occasion de TapproclK^r. I.e résultat le plus important et le moins prévu de ces solennelles assises fut d'accélérer le divorce de l'Empereur et de M. de Bismarck. Ce dernic^r. <|ui <'royait (connaître son

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c*lève. se trompa étrangement en essayant de lui résister sur cette première manifestation de politicjue personnelle.

Les jours du cabinet Tirard étaient comptés. Il ovait accompli son œuvre et dès lors devait s'attxîndre, comme le cabinet Floquet un an auparavant. ^ disparaître dans l'indififérence des partis. Ce fut le Sénat qui lui porta, un peu sans le vouloir, le coup mortel. On v discutait, le 13 mars 1890, sur la nécessité de négocier un modus vivendi avec la Turcjuie et sur les motifs qui avaient détourné le gou- Arernement de s'en occuper. Le débat ne visant pas le renversement du ministère, le président du Conseil aurait pu n'y prendre qu'une part modérée. Alais, en matière économique, M. Tirard avait l'épiderme très sensible. Lui et M. Spuller posèrent la question de confiance pour faire écarter un ordre du jour assez anodin et y substituer l'ordre du jour pur et simple. Les mécontentements se groupèrent c»t celui-ci fut rejeté à douzi^ voix de majorité. M. Tirard, qui voyait bien qu'il avait perdu la faveur parlementaire, donna sa démission avec un empressement non dissimulé.

M. Camot me pria d'assumer la succession. J'aurais voulu me dérober, la présidence du conseil «e conciliant mal avec un ministère aussi absorbant cjue celui de la Guerre. J'avais en perspective di- >'crses réformes et l'application fort laborieuse de

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la n^ccnte loi do roerulement. Toutefois un no\ive>^^'^ refus. apr<»s celui que j'avais formulé à la chute o^ ^ cabinet Floquet. pouvait être mal interprété. Je m(^ ^^ résififnai donc et réussis assez promptement à m'en- ^^ tourer de notoires capacités. Le cabinet se trouva ^^

ainsi comj)osé : Présidence du conseil et Guerre, - ^

M. de Freycinet: Justice et Cultes, M. Fallièrcs; ^\

Affaires étrangères. M. Ribot; Intérieur, M. Constans: Finances, M. Rouvier; Marine, M. Barbey: Instruction publique. M. Léon Bourgeois; Travaux publics, M. Yves Guyot; (.ommerce et Industrie, M. Jules Roche; Agriculture. M. Jules Develle.

Notre déclaration du 18 mars 1890 adressait un cordial appel à toutes les fractions républicaines et les conviait aux réformes économiques et sociales, « conséquences du régime que la France s'est donné ». Nous nous proposions d'arriver à la formation de cette « République large, ouverte, tolérante et paisible, qui est Tétat définitif et le terme désiré des luttes que nous traversons ». Ce langage dans ma bouche n'étonnait personne : il était Técho a

de celui (|u'on avait entendu à Nantes, à Montauban g

et à Toulouse. L union des républicains, suivie de Tiinion de tous les Français, quel rêve! Et combien j

Jurande serait cette nation, s'il pouvait se réaliser! 1

Une inleri)ellati()n amicale de M. Lockroy nous permit, le jour même, de préciser notre pensée et d'ajouter quelques d(»veloppements, après lesquels la (Jianibre, i)ai' 309 voix contre 75, nous accorda

sa confiance. L'extrême gauche s'abstint, non par malveillance, mais pour ne pas se solidariser îivec un profçramme qu'elle jugeait trop modéré, et qui Tétait, en effet, comparativement au sien. Ses organes dans la presse se chargèrent d'expliquer son attitude. Nous pouvions donc compter, de ce côté, sur une neutralité sympathique, grâce à laquelle notre ministère — par une exception qui ne s'était pas vue depuis M. Jules Ferry — vécut pendant deux ans. Et peu s'en est fallu que son existence 86 prolongeât davantage.

Au delà de nos frontières s'accomplissait un événement qui semblait être le début d'une ère orageuse. Le 27 mars 1890, l'empereur Guillaume accepta, que dis-je? exigea la démission de M. de Bismarck. La cause occasionnelle de cette brusque séparation n'importe pas. La cause réelle — et le fait n'en était que plus inquiétant — résidait dans l'impossibilité d'harmoniser deux volontés également impérieuses, également confiantes en elles-mêmes, également impatientes de tout contrôle. Désormais la nature impulsive et fière du Souverain ne connaîtrait plus de contrainte. Grave sujet de réflexion pour notre pays. M. de Bismarck ne nous aimait pas. Du moins il suivait une politique d'intérêts, il ne cédait pas à ses passions. Sa retraite n'augmenterait-elle pas les chances d'un conflit et serionsnous réduits plus tard à le regretter? Je me propo-

sai de sonder à ce sujet Tambassadeur d'Allemagne. Le comte de Miinster était un homme loyal, ennemi des conilits, désireux de maintenir la paix entre les deux nations rivales. Mes relations avec lui dataient de la fin de 1885, époque à laquelle il avait succédé au prince de Hohenlohe. Bien que je n'eusse pas occupé le quai d'Orsay depuis 1887, elles avaient continué. 11 venait souvent me voir rue de la Faisanderie et nous causions avec abandon. Sa bonhomie et sa cordialité n'excluaient pas une finesse d'observation poussée très loin ; il n'en faisait point étalage : elle se révélait, dans la conversation, par des traits piquants et des aperçus pleins de sens. Sa parole très simple allait droit au but. Un jour que j'étais seul dans son salon, avec lui et sa fille, la comtesse Marie, étroitement associée à sa vie, il me dit, sans transition : « Quel intérêt vous pousse à vous rapprocher de la Russie? Croyez-moi, rien de bon ne vient de l'est. >» Il employait volontiers cette formule; il avait séjourné longtemps à Pétersbourg, comme chargé d'afTaires, et n'en conservait pas un souvenir agréable. Il racontait des histoires étonnantes sur l'incurie administrative des Russes (dont les défaites de Mandchourie ont a[)porlé la triste confirmation). Sa prédilection allait aux Anglais, dont il avait le port et les manières, puis aux Français, dont il appréciait l'esprit (*t la culture. » Mon cher comte, lui répondis-je. il existe entre les Russes et nous une vieille svm-

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pathic, qui s'est manifestée durant le premier Empire et plus tard sous les murs de Sébastopol. Il est du reste bien naturel que nous cherchions un contrepoids à votre Triple Alliance. » — « Où en est la nécessité? répliqua-t-il. Cette Triple Alliance ne vous menace pas. tandis que vous, qui êtes des batailleurs, si vous parvenez à vous souder avec la Russie, vous nous attaquerez. » Je protestai; je l'assurai que nous voulions uniquement nous préserver. Et comme il en contestait de nouveau Futilité, je poursuivis : « Que vous ne veuillez pas nous attaquer, je le crois. Mais avec votre nouvel Empereur, qui sait ce qui peut arriver? Maintenant qu'il a renvoyé Bismarck, il peut céder à son impulsion belliqueuse. » — « Détrompez-vous, me dit avec feu la comtesse Marie, qui jusqu'ici ne s'était pas mêlée à la conversation. Je connais Guillaume, j'ai bien souvent joué avec lui quand j'étais enfant. Je ne passe pas une fois à Berlin sans aller le voir. Il a des sentiments hautement religieux. Jamais il ne prendra l'initiative de la guerre. » L'ambassadeur confirma le jugement de sa fille. Souvent, depuis, la comtesse Marie m'a dit : « N'avais-je pas raison? Vous le voyez, Guillaume est pacifique. »

Cette conversation, par son ton d'absolue sincérité, m'impressionna. Cependant je conservais des doutes sur la perspicacité de mon interlocutrice. N'étaitelle pas mal placée pourvoir les choses exactement? D'ailleurs la sécurité d'un grand peuple ne doit pas

reposer sur la bonne volonté des autres; elle doit résider en lui-même, en ses propres moyens, dans les précautions qu'il sait prendre par ses armements et par ses alliances. ToBt en continuant donc d'aiïirmer au comte de Munster que notre rapprochement «ivec la Russie était purement défensit — ce (jui était la stricte vérité — je n'en travaillai P** THoins à le rendre plus étroit.

M. Ribot, que j'avais mis au courant de ce ^'^^

s'était passé sous les cabinets précédents, et^^^

(•«miplétement dans mes vues et se montra non m^^^

désireux que moi de faire cesser l'isolement d^

h>anc(». Il trouva chez le baron de Mohrenheim '^

proi)ension égale à poursuivre les conversatî^

déjà engagées. Ce diplomate inspirait des dout^^^

(|U(»hjues personnes, en raison de l'attitude qu'il a^^*^

(MIC à ses débuts à Paris. Il s'en expliqua un jo«-*

» v* u Je suis avant tout, nie dit-il, le très dévoué t^^

vilcup de mon Kmpereiir. Tant (mil a cru dcvoif '

rapprocher de I AUcniapie. j y ai aidt* dans ma pe^ ^

sphère. Aujourd'hui j'ai la mission de travailler ^

rappr(K*licniciit avec la France. Cette mission m'^" ^

cxtrènienuMit agréable, carj'aime votre pays, et vt**'

]H)iivcz compter (pic je in emploierai de mon mic*-"^

à la nMtii)lir. .fc sais que cette (évolution de no*^

])olili(pic est motivée par des faits positifs et par 1^

coiisidcralioiis les plus sérieuses. Je n\»n demai»*-^' . [)as davantage. Vous nn) verrez entièrement attar*^

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celle politique nouvelle. Les objeclions, soyez en ir, ne viendronl pas de mon côlé. »

J'enregislrai bientôt une marque des bonnes disosilions de la Russie. Le 11 mai 1890, le grand-duc icolas, qui exerçait sur les choses de la guerre une fluence considérable, vint à Paris. Le lendemain, reçus le billet suivant, de la main du baron de [ohrenheim : « J'ai pris la liberté de passer aujourhui à votre porte pour avoir Thonneur de m'aciiitter d'une démarche de M^' le grand-duc Nicolas, it est notre hôte depuis hier et qui doit repartir pour ainl-Pélersbourg jeudi. Son Altesse Impériale, qui, >mme Votre Excellence ne l'ignore sans doute pas, il feld-maréchal des armées impériales et a comlandé en chef nos troupes lors de la dernière camagne de Turquie, serait fort heureuse de pouvoir refiler de son trop court séjour à Paris pour faire atre connaissance et m'a charge de vous en Iranslettre le vœu, en vous demandant s'il pourrait vous onvenir d'accepter à déjeuner chez Elle, soit delain, soit après-demain, à votre convenance... ,'accueil que le Grand-Duc a reçu à Nice de ceux u'il aime à qualifier de ses frères d'armes le end d'autant plus désireux de pouvoir en exprimer a reconnaissance à leur chef. » Après le déjeuner, e causai pendant près de deux heures avec le j^rand-Duc, dans un coin du salon. Son rôle miliaire, sa rondeur, sa parfaite connaissance de notre angue, la variété des sujets qu'il abordait ren-

ii2 SOUVENIRS.

daicnt sa conversation particulièrement attrayant' Il me remercia vivement des attentions que noi^

avions eues pour les oflîciers d'artillerie, ainsi qtr \ pour les ingénieurs des poudres qui se préparaient^ à édifier en Russie des fabriques sur le modèle de Sevran-Livry. Il s'enquit des réformes que je pour^ ^ suivais, me disant qu'il s'intéressait à Farinée ^

française comme à la sienne propre. « Si j'ai voix m\

au chapitre, ajouta-t-il, les deux armées n'en feront ^

qu'une en temps de guerre. Et cela, étant bien ^

connu, empêchera la guerre. Car personne ne se souciera d'affronter la France et la Russie réunies. C'est ce que je répète dans ma famille. » Il me demanda des renseignements détaillés sur les forces dont nous disposions, sur le nombre de nos batteries, sur notre haut commandement, enfin sur l'état de notre fiotte. Nous nous quittâmes dans les termes de la plus grande cordialité : « La France a en moi un ami », dit-il en me serrant chaleureusement la main.

Quelques jours après, un incident resserra nos rapports avec la Russie. Le matin du 28 mai 1890, le baron de Mohrcnheim se présenta chez M. Ribot et lui apprit que des nihilistes ourdissaient à Paris un complot contre la vie de TEmpcreur. Il lui indiqua môme certains points du bois de Vincennes où des bombes étaient enterrées. Il ne possédait pas encore tous les documents, mais il y avait urgence, selon lui, à procéder aux arrestations, car les cens-

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pirateurs se préparaient à quitter Paris. M. Ribot vint m'exposer les faits; nous mandâmes aussitôt M. Lozé, préfet de police, qui, de son côté, avait réuni les renseignements les plus précis et même avait déjà saisi le juge d'instruction Atthalin. La journée fut employée à remplir les formalités légales en vue d'arrestations pour le lendemain. Le soir M. Lozé se rendit à la gare de l'Est, afin d'aviser le ministre de l'Intérieur qui rentrait de voyage avec le président de la République. M. Constans prit l'afTaire en main et, le 29 mai à la première heure, les fabricants d'engins furent incarcérés, au grand contentement de l'ambassadeur.

Vers la fin de l'année, mon ami Barbey, ministre de la Marine, m'entretint des très intéressantes informations qu'il recevait de notre attaché naval à Pétersbourg. Le ministre de la Marine russe, qui connaissait les témoignages de sympathie échangés à Paris entre les officiers d'artillerie des deux nations, lui avait dit que des témoignages pareils ne manqueraient pas de se produire, à l'occasion, entre les officiers des deux armées de mer. Mon collègue estimait que, si la France envoyait une escadre dans la Baltique, non seulement cette escadre serait bien reçue, mais qu'elle déterminerait des manifestations enthousiastes. Notre attaché reçut l'ordre de continuer à recueillir les impressions autour de lui et de les transmettre fidèlement au ministre. Au printemps, si les circonstances s'annonçaient décidément

favorables, M. Barbey présenterait avec mon assentiment une motion au conseil dans le but d'être autorisé à procéder à cette importante démarche. Provisoirement nous convînmes de garder le silence pour ne pas risquer d'éveiller au dehors certaines susceptibilités qui pourraient mettre obstacle à ce projet. L'initiative de M. Barbey fut, comme on verra, couronnée de succès ; c'est à elle qu'on doit la démonstration de Cronstadt.

J'avais hâte de réaliser la réforme qui me tenait le plus à cœur et dont la perspective m'avait retenu au ministère de la Guerre lors de la chute de M. Tirard : je veux parler do la création de l'état-major de l'armée. Depuis deux ans, j'attendais l'heure propice; elle me paraissait enfin venue. Les préventions entretenues autrefois contre le général de Miribel semblaient aujourd'hui entièrement dissipées. Par son passage au 6* corps, où il s'était montré le digne continuateur du général Février, il avait conquis, si je puis dire, droit de cité dans le haut personnel de la République. L'opinion s'habituait à voir en lui un de nos chefs les plus qualifiés. On pouvait donc, sans la heurter, l'appeler aux côtés du ministre de la Guerre.

Le Journal officiel du 7 mai 1890 enregistra le décret impatiemment attendu de l'armée. Les termes en avaient été mûris et discutés avec le général Saussier. Celui-ci se trouvait directement intéressé

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^ la mesure, puisque le futur chef d'état-major devait ^tre son major général en temps de guerre et peuplant les grandes manœuvres du temps de paix. L'ins- -titution a subi quelques modifications dans ces dernières années, toutefois Tidée essentielle subsiste. Je ne serais pas surpris qu'on en revînt au texte intégral d'un règlement qui avait reçu l'approbation <les hommes de guerre de l'époque, non seulement <le Saussier et de Miribel, mais aussi de Février, Billot, Galliffet. J'en rçippelle les dispositions essentielles.

En vertu de l'article premier, une partie du personnel de l'état-major de l'armée forme, au moment des hostilités, le noyau des états-majors des armées d'opération. Le chef d'état-m«ijor lui-même passe sous les ordres du commandant en chef des forces de Test, qui n'a cessé de travailler avec lui pendant le temps de paix. Le surplus du personnel, avec le premier sous-chef, reste auprès du ministre, pour assurer sous ses ordres directs la marche du service central. Les grandes manœuvres d'automne oflrant, dans la mesure du possible, un raccourci de l'état de guerre, j'expérimentai, en septembre 1891, le fonctionnement de la nouvelle organisation. Quatre corps d'armée et deux divisions de cavalerie indépendantes, répartis en deux armées adverses, évoluèrent pour la première fois sous les ordres du général Saussier, assisté du général de Miribel. Celui-ci, durant tout un mois, cessa de relever du ministre pour obéir

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