EXPÉDITION DE TUNISIE
Le IG août 1880 je partis pour Montauban, d'où je devais gagner Luchon en vue de suivre un traitement thermal. L'amiral Jaurcguiberry était chargé de mon intérim au quai d'Orsay. J'avais essayé vainement de joindre M. Gambetta, auquel j'aurais bien voulu communiquer le paragraphe de mon discours, relatif aux congrégations. Après Cherbourg il avait touché barre à Paris et personne, au Palais-Bourbon, n'avait pu me donner son adresse.
Le 18, eut lieu dans la grande salle de la mairie le banquet annoncé. Vers neuf heures du soir, après les souhaits de bienvenue du maire et les toasts d'usage, je prononçai Tallocution que les journaux avaient , par avance , qualifiée de « grand discours » . C'était une revue sans prétention des principaux résultats acquis sous la République. Chemin faisant, je touchais à la politique extérieure et aux ordres religieux. Je réfutai les nouvelles alarmantes qu'on
se plaisait à répandre sur raction de notre diplomatie et je conclus : « Vous le voyez, Messieurs, la situation est bonne : bonne au dedans comme au dehors. Au dehors c'est la paix, la paix profonde, la paix sans jactance comme sans faiblesse. » Le mot de « jactance » fut, je ne sais pourquoi, relevé par les journaux réactionnaires, qui prétendirent y voir une réplique au discours de Cherbourg. Assertion d'autant plus singulière que M. Gambetta avait employé le môme terme : « Depuis dix ans, avait-il dit, il ne nous est pas échappé un mot de jactance ou de témérité. » La controverse ne se prolongea pas : il fallut bien se rendre à Tévidence et abandonner l'espoir de nous opposer l'un à l'autre. L'alinéa qui visait les congrégations provoqua des polémiques plus sérieuses.
Après avoir rappelé les initiatives de la République en matière d'enseignement, je poursuivais ainsi : « C'est au moment où les entreprises de ces associations dans le domaine de l'enseignement excitaient de vives appréhensions que nous avons été mis en demeure par l'un des pouvoirs publics d'appliquer les lois. Nous avons fait cette application sur la plus puissante et la plus célèbre de toutes, sur la compagnie de Jésus. Nous l'avons dissoute. Nous avons ainsi donné une satisfaction immédiate au sentiment de la Chambre des députés, en même temps que nous avons fourni une preuve indiscutable de la force du gouvernement et de l'autorité
des lois qu'on avait osé contester. Quant aux autres congrégations, le décret spécial qui les vise n'a pas fixé la date de leur dissolution; il nous a laissés maîtres de choisir notre heure. Nous nous réglerons à leur égard sur les nécessités que fera naître leur attitude, et sans rien abandonner des droits de l'État. Il dépendra d'elles de se priver du bénéfice de la loi nouvelle que nous préparons, et qui déterminera d'une manière générale les conditions de toutes les associations, laïques aussi bien que religieuses. » Les dernières phrases étaient celles que j'avais soumises à l'appréciation de M. Grévy.
Mes auditeurs ne se méprirent pas sur le sens de ces paroles. Parmi eux se trouvaient des représentants de toutes les nuances républicaines. Catholiques, protestants, libres penseurs, partisans de Gambetta, amis tièdes ou chaleureux du gouvernement se coudoyaient avec des rédacteurs de journaux parisiens, dont le défaut n'est pas dignorer les points faibles d'une harangue ministérielle. L'approbation cependant fut générale, non seulement dans le banquet, où elle est pour ainsi dire de commande, mais hors du banquet, alors que les convives, affranchis de l'étiquette, échangent librement leurs impressions. On estimait que mes déclarations répondaient au sentiment du parti républicain et paraphrasaient exactement l'ordre du jour de la Chambre. Le 19, je me rendis à Ludion.
Les premières journées s'écoulèrent dans la quié-
tude. La presse républicaine, avec une rare [unanimité, commentait favorablement mon discours. J ai relu dernièrement une collection de journaux de cette époque et vraiment ils étaient de nature à me donner confiance, autant qu'en peut inspirer ce genre de succès. La désillusion était proche. Dès le cinquième jour je perçus des dissonances. Le Siècle et la République française prenaient un ton doucement grondeur. Ils ne m'accusaient pas, mais ils m'avertissaient : je faisais fausse route, je m'écartais du mandat que m'avait assigne la Chambre. Les autres feuilles se modelèrent bientôt sur ces deux organes et je me vis finalement dénoncé comme ayant renié les décrets du 29 mars et pris envers la Cour de Rome des engagements subreplices qui m'interdisaient désormais toute action. Les ennemis de M. Gambetta ne manquèrent pas de remarquer que le revirement de la presse coïncidait avec son retour à Paris et ce fut pour eux l'occasion de flétrir une fois de plus une immixtion qui, à les entendre, faussait tous les ressorts de la politique.
Je cherchais, anxieux, la cause de l'orage qui se formait, quand un incident malencontreux précipita le dénouement. Le 30 août, le journal catholique la Guyenne^ de Bordeaux, publia le texte d'une « Déclaration » que les ordres religieux décidaient de signer, à la demande, disait-on, du gouvernement de la République. La démarche pouvait être bien intentionnée, mais la rédaction de la pièce était
gr^Tiche et confuse : elle donnait, dans sa première partie, l'impression d'une négation des droits de l'Etat, et, dans la seconde, celle de la soumission ^^x lois. Les auteurs semblaient s'être appliqués à ^^ se compromettre dans aucun sens. Il y avait alors — comme presque toujours d'ailleurs — ^^lîs l'Église de France deux courants opposés, * ^n inclinant aux transactions, l'autre porté aux solutions extrêmes. Néanmoins, ce document, tout '^'^parfait qu'il fût, aurait pu servir la cause de la Pacification, s'il n'avait pas été publié à un moment ^ïiopportun et surtout s'il n'avait pas été accompagné ^^ commentaires maladroits ou perfides.
Mes collègues à Paris, inquiets des affirmations ^^ la Guyenne et de la répercussion qu'elles allaient *^Voîr dans toute la presse, me demandèrent l'auto- ""^suiion de les démentir publiquement. Nous nous "^^nnes d'accord sur la note suivante, qui fut insérée ^^Hs le Journal officiel du 6 septembre : « Le gou- ^^ï^ement n'a pris vis-à-vis du Vatican, ni vis-à-vis ^u nonce apostolique, ni vis-à-vis de personne, aucun ^^gagement relatif à l'exécution des décrets. Sa *^l>erté d'action est entière et ses résolutions ne dépendent que de lui-même. Toute assertion contraire est dénuée de fondement. » La crudité inusitée de ^^ démenti s'explique par Tétat de l'opinion, de- ^^nue très soupçonneuse à la suite de la polémique ^<^s journaux. En même temps que l'O/^c/e/ entrait ^^ ligne, nous informions les feuilles amies que le
gouvernement était entièrement étranger au texte de la déclaration; que non seulement il n'en avait pas dicté les termes, mais qu'il ne les connaissait pas avant leur divulgation par Torgane bordelais.
Ces précautions ne mirent pas fin aux disputes. Les uns continuaient de soutenir, contre toute évidence, que nous avions abandonné Texécution des décrets; d'autres prétendaient que leur application immédiate et totale pourrait seule ramener la confiance dans le parti républicain. Plusieurs de mes collègues jugèrent nécessaire de réunir le conseil. Tout en appréciant comme eux l'utilité d'une délibération, je craignis que le retour précipité du président de la République, alors à Mont-sous- Vaudrey, et de plusieurs ministres dispersés dans les départements n'alarmât l'opinion. Nous étions à ce même moment associés à une démonstration navale, qui avait pour but d'assurer le règlement de certaines clauses du traité de Berlin. Le public aurait cru peut-ôtre à des complications graves. D'autre part, la question religieuse ne deviendraitelle pas plus aiguë, si l'on voyait le gouvernement se départir de l'attitude calme et réfléchie qu'il avait gardée jusqu'alors? M. Grévy, à qui j'en référai, partagea mon avis et la réunion du conseil eut lieu seulement le 16 septembre.
Deux opinions s'y firent jour. L'une réclamait rexécution au moins partielle, en tout cas immédiate,
<lu second décret, de manière à dissiper les doutes sur nos intentions. L'autre opinion, la mienne, préc^onisait le maintien du statu quo jusqu'à la rentrée ^^s Chambres, qui n'était plus éloignée. La dé- ''^«irclie des congrégations constituait, malgré tout, ^'^ pas vers la soumission ; elle enlevait à leur atti- *'^de l'apparence de la bravade et ne nous interdisait P^s de patienter. Des actes plus décisifs, des demandes d'autorisation, ne tarderaient pas à suivre ; pourquoi les empêcher? Nous avions bénéficié du silence de la papauté ; l'exécution soudaine du décret ^mènerait une protestation publique, qui, tout le monde en convenait, compliquerait la situation. Ne valait-il pas mieux (comme l'a fait depuis M. Waldeck- Rousseau) recourir à la loi générale sur les associations, qui Aous permettrait d'effectuer, pour les ordres religieux, des choix rationnels?
Ces deux manières de voir étaient trop tranchées pour qu'un accord définitif pût s'établir. Nous multipliâmes les efforts pour trouver un moyen terme. Dans la journée du 19 septembre, nous avions essayé d'un replâtrage qui, à la réflexion, ne me parut pas pouvoir tenir. Je vis M. Grévy, le soir, et le mis en présence des deux solutions contraires, entre lesquelles je lui demandai de choisir, un cabinet homogène me semblant indispensable. Le Président me pria instamment de ne rien brusquer et d'essayer encore de marcher avec des collègues, remplis, comme moi, de bonne volonté. On reprendrait le
152 souvENras.
sujet dans quelques jours. J'eus Timpression que 1; bienveillance seule de M. Grévy rempèchait de se prononcer dans le sens de mes contradicteurs. Er conséquence, le lendemain matin, 20 septembre, je lui adressai la lettre suivante :
« Monsieur le Président,
« Après mûres réflexions, je ne crois pas que U ministère, reconstitué comme il Ta été liier, ait des chances sérieuses de durée. Il existe entre plusieurs de mes collègues et moi des divergences de vues qui ne permettent pas d'espérer que Taccord puisse se maintenir, même au prix de concessions mutuelles.
« Un tel état de choses en se prolongeant serait dommageable pour les intérêts et la paix du pays. Dans la pensée que ma retraite vous offrira le moyen le plus prompt de dénouer cette crise, j'ai l'honneur de vous prier d'accepter ma démission.
« Agréez, monsieur le Président, l'expression de mon respectueux dévouement. »
M. Grévy me répondit le même jour par ce billet, dont les termes me touchèrent beaucoup et me montrèrent que je ne m'étais pas mépris sur son sentiment :
u Mon cher Président, « C'est avec un vif regret que je vous vois persis-
ter dans la démission que vous m'avez offerte. Je n'oublierai pas les grand s. services que vous avez rendus au gouvernement et je vous conserverai toute mon estime et toute mon affection.
« Agréez, mon cher Président, 1 assurance de ma haute considération.
« Jules Grévy. »
C'était le cas ou jamais de confier le pouvoir à M. Gambetta. Sa politique triomphait et M. Grévy s'y ralliait. Il avait une fois de plus prouvé sa force en amenant le revirement de l'opinion après mon discours de Montauban et en provoquant la dislocation du ministère qui ne représentait plus ses idées. Le parti républicain tout entier eût été heu- ^*eux de le voir enfin à la tête du gouvernement. IVl. Grévy néanmoins ne jugea pas à propos de réclanner son concours. Il préféra s'adresser à M. Jules F'errv. Celui-ci avait certainement tous les titres à vine semblable désignation; mais il n'échappait pas à. rinconvénient de paraître occuper la place de \I. Gambetta.
M. Jules Ferry forma rapidement son cabinet. Il eonserva ses anciens collègues, à l'exception de l'anniral Jauréguiberry et de M. Varroy, qui m'avaient îiviivi dans ma retraite et auxquels il donna pour ^xiccesseurs l'amiral Cloué et M. Sadi Carnot, mon OTicien sous-secrétaire d'Etat aux Travaux Publics. -iVux Affaires étrangères, que je laissais vacantes,
il appela M. Barthélemy-Saint-Hilaire, le vénérable ami et le confident de M. Thiers.
Le 15 novembre, M. Jules Ferry fut interpellé au Sénat par M. Buffet sur les causes de la crise ministérielle survenue pendant les vacances parlementaires. Les circonstances en étaient demeurées obscures et T opinion publique avait hâte de les pénétrer. Moi-même, j'étais désireux de fournir des explications sur ma conduite, malignement interprétée. Je tenais à détruire la légende des négociations nouées à linsude mes collègues, et à préciser le point sur lequel nous nous étions séparés. Ayant pris la parole à la fin de la discussion, je commençai par faire ressortir l'intérêt que nous avions eu à poursuivre l'application des décrets sans soulever les protestations de la Cour de Rome. Tous les membres du cabinet, même ceux qui doutaient du résultat, avaient applaudi aux démarches entreprises dans ce but. Les choses s'étaient donc passées au grand jour. Je continuai en ces termes : « Ce sont là, dit-on, des questions de souveraineté; c'est à l'Etat seul qu'il appartient de les trancher dans son indépendance. Qui le conteste? Evidemment l'Etat est souverain ; évidemment l'Etat a le droit de trancher seul ces questions dans son indépendance. Mais il ne s'agit pas de savoir s'il en a le droit, il s'agit de savoir s il y a intérêt, et s'il ne trouve pas, «iu contraire, un plus grand avantage à essayer de se mettre
d siccord avec Rome, sauf, s'il n'y réussit pas, à pr^endre ensuite, dans sa souveraineté, telle décision que lui commandent ses intérêts et sa dignité...
« La déclaration, cette fameuse déclaration dont ^^ SL tant parlé et à laquelle on a voulu voir des oï^gines si diverses et si étranges parfois, cette* ^l^olan^ation a une explication fort simple; elle est sor-tîe des événements, elle en a été la conséquence natxifelle... Cette démarche ne pouvait évidemment tenîi* lieu, d une manière définitive, de TaccomplisseïTiont des formalités légales; il ne dépendait ni "^ ïïioi ni de personne de les supprimer. C'était ^^^ ïïioyen de gagner du temps en détendant la ^^^^cilion, et, dans ma pensée, c'était un premier P^s dans la voie de la soumission. Ce premier pas ^^^ît être suivi d'un autre; c'était inévitable, c'était ^^Hs la logique des choses.
*^ Quant au texte même de la déclaration, je
conviens qu'il était insuffisant; si on me l'avait sou-
"^^^> il aurait été rédigé autrement. Je ne l'ai connu
^^^ par les journaux, le 2 septembre, loin de Paris;
^ aussitôt j'ai compris que cette déclaration, divul-
R^^e dans des conditions fâcheuses, conçue dans
^^ ^rmes, je le répète, insuffisants, avec quelques
''^Serves peu habiles, froisserait justement le parti
républicain. Je me suis empressé d'exprimer mon
^^*^^înient à Rome ; j'ai ajouté qu'en présence surtout
^^ commentaires d'une certaine presse, il était
Ia6 sou^nsNiRS.
nécessaire de faire un pas de plus et de compléter les démarches.
« Eh bien! quand j'ai présenté cette observation à la Cour de Rome, je ne me suis pas heurté à un non possumus; j*ai rencontré au contraire les dispositions les plus conciliantes, et. si j'étais resté quelque temps de plus au ministère, non pas quelques mois, mais peut-être deux ou trois semaines, le second pas que j'avais prévu aurait été franchi. J'ai de bonnes raisons pour m exprimer ainsi...
« Comme complément, nous aurions présenté un projet de loi sur les associations. »
Ces explications ne rencontrèrent aucune contradiction sur les bancs de l'Assemblée. Elles n'en rencontrèrent pas davantage chez mes anciens collègues, présents à la séance. L'attitude du ministère à mon égard fut absolument correcte. Les déclarations de son chef furent si courtoises et si concordantes avec les miennes, que je pus, sans étonner personne, voter l'ordre du jour qu'il réclamait. Je m'en félicitai d'autant plus que l'absence de mon suffrage et de celui de mes amis personnels l'aurait mis en minorité; il n'obtint en effet que 143 voix contre 137. S'il eût été renversé, je me serais trouvé rejeté à droite et, en outre, j'aurais paru contester la légalité des mesures prises, alors que je n'en contestais que l'opportunité. Sur le point de droit, je partageais les idées de M. Jules Ferry, ainsi d'ailleurs que je l'avais déclaré devant le Sénat, le 25 juin.
J'ai fait remarquer combien il est difficile aujourd'hui de comprendre les sentiments qui dominaient les Assemblées de cette époque. La loi de séparation de 1905 a créé une ambiance toute nouvelle. Les pouvoirs publics sont devenus beaucoup plus indifférents aux choses de FEglise. D'autre part, la dispersion générale des congrégations (sauf certains ordres charitables ou contemplatifs), exécutée en 1906 en vertu de la loi sur les associations, a placé les Français en face du fait accompli, ce qui, pour beaucoup, est décisif. En 1880 et dans les années suivantes, le maintien du Concordat était un article de foi pour les majorités parlementaires. M. Jules Ferry lui-même, désireux de ne pas l'ébranler, ne savançait qu'avec précaution dans la voie de la dissolution des ordres religieux. Il exempta tout d'abord les congrégations de femmes, auxquelles cependant la même loi s'appliquait. Il ménagea des exceptions parmi les congrégations d'hommes. A toutes il accorda des facilités, qui témoignaient de son libéralisme, mais qui n'accusaient pas une ai"deur très vive à épuiser le mandat conféré par la Chambre. Une quasi-tolérance s'établit, si bien que deux ans plus tard, sous le propre ministère de M. Gambetta, l'on dénonçait la reconstitution plus ou moins avouée d'un certain nombre d'établissements religieux.
Par contraste avec ces agitations, on constate non sans étonnement que le progrès sous ses diverses
formes, qu'on se serait attendu à voir ralenti, n'a jamais été sérieusement entravé. Dans la période si tourmentée de 1878 à la fin de 1881, aucune branche d'activité ne s'est trouvée négligée. Quatre années ont suffi au gouvernement républicain pour mettre sur pied un programme de grands travaux, pour rentrer dans le concert européen, pour mener à bien une exposition universelle, pour entamer contre l'ignorance cette lutte mémorable, d'où sont sorties l'obligation, la gratuité et la laïcité, pour élargir les libertés publiques par les lois sur la presse et le droit de réunion, pour effacer les dernières traces de nos discordes civiles par la généreuse hardiesse de l'amnistie totale. En même temps, et sans se départir de la réserve qui lui était commandée par ses malheurs, la France faisait une honorable figure dans le règlement de toutes les questions pendantes à l'extérieur. Enfin, elle acquérait la Tunisie.
Après ma sortie du ministère, nous sommes demeurés, M. Gambetta et moi, un certain temps sans nous voir. Non que nos sentiments réciproques eussent change : lui, comme moi, était fidèle, j'en suis sûr, au pacte de 1870. Mais l'œil du public était fixé sur nous et rendait difficiles certaines démarches. La voix commune le désignait comme l'auteur de ma chute ; l'un de nous pouvait-il le lendemain aller au-devant de l'autre? Il fallait laisser au temps, ce grand arrangeur des choses, le soin d'amener un
''âpprochement que chacun de nous, au fond du
ooeup, souhaitait. Les derniers mois de 1880 et le
pi^niier semestre de 1881 s'écoulèrent sans que nous
eussions des rapports directs. « Il nous reviendra! »
<îî sait-il quand mon nom était prononcé dans son
^lilourage. L'expression n'était pas juste : je n'étais
p£is parti, on m'avait éloigné; mais elle me touchait
pa i* le sentiment affectueux qu'elle révélait.
Clette période fut remplie par des incidents de
Politique intérieure dans lesquels la personnalité do
^^* Cambetta se trouvait engagée et qui prirent dès
*oi^^ yjjg grande importance. Le plus notable est la
^^Ve sur le scrutin de liste. M.* Gambetta fut tou-
^s, on le sait, partisan de ce mode de consulta- ^^^iri électorale. Il détestait le scrutin d'arrondisse-
^t, qu'il appelait « le miroir brisé » de la France ^ l'occasion duquel il a prononcé ses discours les ^ ^>ux inspirés. Son opinion sur ce sujet était telle- ^^^t connue que toute campagne entamée pour ou ^^•"•^ tre le scrutin de liste était, qu'on le voulût ou
, une campagne pour ou contre M. Gambetta. l^a question fut soulevée au cours de la session inaire de 1881. Elle détermina, dès le premier ^^i*. une situation parlementaire qui, je crois, est ^^^>s précédent et qu'on n'a pas revue depuis : celle ^ïi gouvernement refusant de prendre parti en matière qui est d'un intérêt capital pour le ré- ^^^^e. M. Jules Ferry et ses collègues se sont con- ^^^nés au silence absolu. Ils ne sont intervenus
ni dans la discussion publique, ni dans les bureaux ou les commissions. Pas une fois, ils n'ont exprimé leur avis. Ce mutisme obstiné avait une double cause. Le cabinet était divisé : M. Jules Ferry était attaché au scrutin d'arrondissement, tandis que son principal collaborateur, M. Constans, Tétait au scrutin de liste ; les autres ministres se partageaient entre ces deux autorités. Toute manifestation du cabinet, dans un sens ou dans Tautre, eût entraîné sa dislocation ; il ne se conservait intact que par Timmobilité. Il existait une seconde raison, moins directe mais non moins puissante. M. Grcvy et M. Gambetta présentaient la mônic opposition que M. Jules Ferry et M. Constans. A la vérité M. Grévy ne se prononçait pas ouvertement : son rôle de président constitutionnel le lui interdisait. Des amis sûrs réj)andaient sa doctrine et se livraient à une propafçande aussi active que discrète. A préconiser le scrutin de liste, on mécontentait M. Grévv.
Une considération particulière faisait en ce moment pencher la balance du côté du scrutin d'arron- disscmcnt. M. Gambetta portait ombrage à nombre de républicains. L'accusation de pouvoir occulte, ha-bilemcnt exploitée, la dernière crise ministérielle, où-i sa main s'était trop laissé voir, ses façons un peu die- tatoriales à la Chambre, sa manière de vivre qu'ont prétendait fastueuse, avaient éloigné d'anciens amis^ et multiplié les envieux et les jaloux. Le scrutin de liste, propice aux manifestations populaires, appa —
raissait comme dangereux. Sous lempire de ces sentiments, les bureaux avaient mal accueilli la proposition de M. Bardoux qui tendait à le rétablir. Une grosse majorité s'était formée contre elle dans la commission. Le rejet semblait certain. La discussion publique s'engagea au mois de mai 1881. Le scrutin de liste figurait, en apparence, à Tordre du jour ; au fond, c'était la fortune de M. Gambetta. Aussi ne crut-il pas devoir, quoique président de la Chambre, se désintéresser d'un pareil débat.
Il descendit du fauteuil à la séance du 19 mai et réalisa l'un de ses plus grands miracles oratoires. Tout d'abord, pour la dignité de son rôle dans la République, il exhala l'amertume de son âme blessée : « Je pense, dit-il, que je n'ai pas à me défendre, x:ài devant la Chambre, sans distinction de partis, ni <levant le pays, des visées qui seraient criminelles, ^i elles n'étaient ridicules, qu'on s'est plu à me l^rêter dans cette grande question du régime élect-oral de la démocratie républicaine. » Hélas! oui, il 'îSi.vait à se défendre, car la calomnie avait enfoncé J:>rofondément ses traits. L'auditoire était en proie <^ii soupçon, l'idée de « dictature » cheminait lente- ^■^nent dans les esprits. Le torrent de son éloquence c^wnporta tout. Par 243 voix contre 235, au scrutin secret, la Chambre, déjouant les prévisions, <i«cida de passer à la discussion des articles. Puis, <^omme un flot qui se répand après la rupture de la ^igue, elle aborda impétueusement l'article premier,
contenant toute la loi, et le vota par 267 voix contre 202. L'opposition dès lors s'évanouit et Tensemble fut adopté , sans scrutin , à mains levées. Au sortir de cette séance, partisans et adversaires de M. Gambetta se sentirent également désorientés. Inquiets de ce prestigieux succès, ils se demandaient où Ton allait.
M. Gambetta partit pour Cahors, sa ville natale. Il avait hâte de goûter quelque repos, hâte aussi de jouir de sa victoire, auprès d amis, de compatriotes, qui ne lui marchanderaient pas leurs sympathies, et auxquels le mot de dictature était encore inconnu. Je ne dirai pas que ce voyage fut une faute, mais il fut un malheur. Les courtisans, les adorateurs de la fortune, les reporters de journaux, en quête de nouvelles sensationnelles, se précipitèrent sur ses pas, lui créant un bruyant cortège. Ses moindres propos, ses gestes, ses jeux de physionomie furent notés et télégraphiés aux quatre points cardinaux. A peine en avait-on fait autant pour les déplacements de Napoléon III. Ses nouveaux amis, maladroits, exultaient; les anciens se rembrunissaient, pressentant quelque catastrophe. Lui, confiant, s'abandonnait à la joie de vivre. Le 29 mai, au pied du monument élevé en l'honneur des mobiles du Lot morts pendant la guerre, il prononça son grand discours, attendu du monde entier. Il donna de sages conseils; il loua beaucoup M. Grévy; il rassura le Sénat (dont il escomptait le vote sur le
^::rutin de liste) contre les éventualités d'une r(»vi- ^ion constitutionnelle.
Peine perdue ! Le Sénat aussi était gagné par le oupçon. Les échos du voyage triomphal de Cahors «sonnaient encore dans les oreilles, quand le déat s'ouvrit, le 9 juin 1881. Le prodige du Palaisï3ourbon ne pourrait s'y renouveler, car la voix de l^i. Gambetta n'y serait pas entendue. Les adversaires avaient libre carrière. Spuller, justement incquiet, était venu, quelques jours auparavant, m'en- %retenir au Luxembourg : « Vous savez, me dit-il, <2ombien notre ami tient au scrutin de liste. Or il «st sérieusement menacé ici; vous seul pouvez le eauver : intervenez à la tribune. Gambetta vous en saura un gré infini et la réconciliation s'ensuivra. » — « La réconciliation, répliquai-jc, ne doit pas s'opérer ainsi. Quant au scrutin de liste, laissez-moi vous détromper. Ni moi ni personne ne peut le sauver : le voyage de Cahors l'a tué. Le Sénat a son siège fait. » Et, comme il paraissait douter : « Vous le verrez au résultat, repris-je ; il y aura trente voix au moins de majorité pour le repousser. Je le voterai, moi, parce que j'en ai toujours été partisan ; beaucoup de nos amis ne me suivront pas. Une intervention publique de ma part manquerait le but et risquerait d'être mal interprétée. »
Ainsi que je le pressentais, le débat prit tout de suite une mauvaise tournure. Le centre gauche, dont l'appoint donnait la majorité, se montrait particuliè-
rcment ombrageux. Le rapporteur, M. Waddington — que les amis de Gambetta avaient, on s'en souvient, exclu du pouvoir en décembre 1879 — fit à froid le procès de ce mode de suffrage ; il en signala les inconvénients, le danger. M. Jouin, enfant terrible, justement considéré d'ailleurs, appela les choses par leur nom. Quelle serait la situation, demandat-il, si un député illustre venait à être élu dans un grand nombre de départements ? Il serait le ministre tout-puissant de demain imposé au président de la République, dont il supprimerait la faculté de choix. Il serait le vrai chef du pouvoir exécutif. Sur appel nominal à la tribune et au scrutin secret, le projet fut repoussé par 148 voix contre 114. M. Gambetta en conçut une vive irritation et, sans observer peut-être les délais nécessaires, il se pendit à Tours le 4 août pour recommander la révision constitutionnelle, seul moyen, dit^il, de vaincre les résistances du Sénat. On ne manqua pas d'opposer ce langage à celui qu'il avait tenu à Cahors deux mois auparavant; on y vit de la passion et son autorité, à la veille dos élections, n'en fut pas augmentée.
M. Gambetta ne me garda pas rancune de ma réponse à Spuller. Peu de jours après le vote, notre ami commun, M. Cliallemol Lacour, me prit à part dans les couloirs du Sénat : « Je veux vous parler d'une chose qui me peine. Vous ne pouvez rester indéfiniment séparé de Gambetta. Ne le reverriez-vous
^^X:iLcUTION DES DÉCRETS. — LES LOIS SCOLAIRES. 165
P^s volontiers? » — « Assurément oui, répondis-je,
"Tis^is il faudrait une occasion. Je ne puis aller tout
^■*oit chez lui. » — a Je le comprends; aussi n'est-ce
P^s ce que je vous propose. Ne voudriez- vous pas le
'^^ncontrer dans une maison amie, la mienne, par
exemple? » — « Je suis tout prêt, si lui-même s'y
^^ïit porté. » — « Eh bien! reprit M. Challemel,
'^^ mettez-vous en à moi; évitons de rien brusquer. »
^^ quelque temps de là, il m'écrivit : « Mercredi
^3 juillet 1881). — Mon cher ami, la Chambre s'est
lionne sagement quatre jours de vacances, et notre
^ïni part demain soir pour la campagne. Ce sera
^onc , si vous le voulez bien , pour lundi (18 juillet)
^ '' h. 1/2 chez moi, 21, rue de Saint-Pétersbourg.
-^>ous serons nous trois, pas davantage. — Bien cor-
^^^lement à vous. »
Je fus exact à l'heure dite, plus qu'exact : j'arri- ^^1 \in peu en avance, intentionnellement. Le salon
^^•^îl vide. Quelques instants après, la sonnette re-
^^lit, j'eus un grand battement de cœur, M. Gam-
^tta entra. Je me dirigeai vers lui ; il me tendit la
^^^în et, avec son bon rire : « Eh bien! on ne veut
^^Hc plus se voir! » — « Ah! qu'il me tardait! »
^î dis-je, et nous nous embrassâmes. Nous nous
^^îïtîes aussitôt à causer avec volubilité, en gens qui
^*^t tout un arriéré à rattraper. M. Challemel La-
^*oui* Q^i la délicate attention de nous laisser seuls
r^^ndant près d'une demi-heure; il ne vint qu'au
^* Ornent de passer à table, s'excusant sur ce que
les apprêts du dîner l'avaient retenu. Cette soiré fut charmante. Jamais M. Gambelta et M. Clialle mel n'eurent plus d'esprit et de verve. On imagina ^ ce que dut être la conversation de ces deux admi-î râbles causeurs. Nous nous séparâmes vers diji^ heures. M. Gambettame ramena dans sa voiture & mon domicile, alors boulevard Haussmann. Pendanr le trajet il me confia ses projets, encore à l'état d'ébauche. Après les élections, fixées à la fin d'août , il prendrait le pouvoir, a s'il le fallait ». Il préférait conserver sa situation actuelle; en ce cas, j'aurais à former le ministère. L'affaire religieuse se trouvant liquidée par l'exécution des décrets, « rien maintenant, dit-il, ne nous sépare et nous pourrons diriger la politique d'un commun accord ». Du reste nous reparlerions de tout cela; il n'arrêterait ses résolutions que lorsqu'il connaîtrait le résultat des élections.
Je ne m'étendrai pas sur les actes du ministère Ferry. Je mentionnerai seulement deux faits qui dominent cette période de quatorze mois et qui ont eu de grandes conséquences sur l'histoire de la troisième ïlépublique : le vote des lois scolaires et l'expédition de Tunisie.
La réforme de l'enseignement constitue le vrai titre de gloire de M. Jules Ferry. Elle fut abordée résolument, avec une vue très nette du but et un sentiment exact des obstacles à surmonter. M. Ferrv
^y révêla un maître et un debnter de premier or- ^re. Au Sénat surtout, il s'est surpassé. Il avait ^aire à forte partie : les Buffet, les de Broglie, les Chesnelong, les Jules Simon se dressaient en face de lui. Il les a combattus pied à pied et finalement — sauf sur l'article sept — les a vaincus. Sa dialectique serrée, sa fécondité, l'ingéniosité de son esprit, son endurance oratoire se montrèrent sans égales. Il pouvait, comme M. Jaurès, prononcer des discours qui occupaient deux séances et dont les derniers mots ne décelaient aucune fatigue. Il avait le physique de sa tâche et de son talent. Vigoureusement charpenté, grand, le buste un peu courbé de l'homme qui travaille et observe, les yeux pénétrants et scrutateurs, le sourire légèrement sarcastique mais en somme bienveillant, il se dirigeait vers la tribune du pas d'un lutteur qui va montrer sa force et défie ses rivaux. Il remuait puissamment l'auditoire, sans gagner cependant les chaudes sympathies que suscitait un Gambetta et sans parvenir à l'élégante diction d'un Jules Simon ou d'un Jules Favre. Ses harangues sont plutôt des modèles de vigueur que des merveilles de persuasion. Elles n'ont provoqué ni l'amour ni l'enthousiasme. Elles resteront comme un exemple de ce que peut la volonté unie à une intelligence claire et à un labeur obstiné. Peutêtre lui a-t^il manqué l'art de savoir ménager ses adversaires. Il était de ces généraux qui ne font pas de prisonniers. Aussi laissa-t^il derrière lui des ran-
cunes que sa nature, bonne au fond, ne méritait pas.
Son expédition de Tunisie ouvrit Tère des conquêtes coloniales. Elle était laboutissement nécessaire de démarches antérieures. On se rappelle qu'à Beriin M. Waddington avait, dans les couloirs du congrès, reçu certaines ouvertures au sujet de la Régence. Par scrupule d'honnêteté et par crainte de mécontenter Tltalie, il n'était pas allé plus loin. Cependant nos titres, reconnus de Lord Salisbury et du prince de Bismarck, subsistaient. Durant mon ministère de 1880, d'accord avec M. Gambetta, j avais entrepris de les mettre en valeur. Notre représentant à Tunis, M. Roustan, entama, par mon ordre, des pourparlers avec le Bey pour lui persuader d'ac^ cepter un traité formel de protectorat. Il l'y avait presque amené grâce à son influence personnelle : « Autorisez-moi à débarquer une compagnie de fusiliers marins, m'écrivait-il, et le Bey signera. » J'allais l'autoriser, quand je quittai le pouvoir. Je renseignai M. Ferry sur la situation, en indiquant lesprécautions à prendre : « Le fruit est mûr, lui dis-je, vous le cueillerez au moment propice. » M. Ferrys ne négligea pas l'avis et, dès qu'il se sentit suffisam^ ment affermi, il reprit, par Torgane de M. Barthé— lemy-Saint-IIilaire, partisan convaincu du protectorat, les négociations avec le Bey, sous prétexte de régler la police des frontières. M. Roustan exhiba un traité à peu près semblable à celui qu'il m'avait
mis. Le Bey hésitait toujours ; des consuls étranle conseillaient en sens contraire de M. Rous- - A ce moment des Kroumirs plus ou moins me- ^^Sfcçants, en tout cas opportuns, se montrèrent sur frontière algérienne et permirent à M. Ferry de ix*€ avancer des troupes. La vue du drapeau franleva les derniers scrupules du Bey. Il signa, *^ X2 mai 1881, le traité dit du Bardo, que lui pré- ^^»tait le général Bréart. M. Ferry en informa ^^^ sitôt le parlement et, le 19, déposa le texte offi- ^^^1 qui fut voté le 23 mai par la Chambre, et le 27 P^ï- le Sénat.
t>es nuages ne tardèrent pas à s'élever. L'Italie, ^^î nourrissait de vieilles prétentions sur la Ré- 8'^t\ce, se crut lésée. J'ai constaté combien elle était ^'ï^brageuse à ce sujet. Dès 1880, son ambassadeur, K'^néral Cialdini, m'avait confié ses préoccupations : ^ Je vous promets, lui dis-je, de ne rien décider ^^ns vous en parler. » En 1882, il se plaignit à moi ^^ IVf . Ferry : « Si encore il m'avait averti, j'aurais informé M. Cairoli et nous aurions pu préparer les ^^prits en Italie. Tandis que nous avons eu l'air ^ ^tre dupes! » M. Ferry n'avait pas entretenu volontairement une erreur, mais, n'étant pas lié par ^^8 paroles de 1880, il n'avait pas cru devoir mettre ^^ gouvernement italien dans ses confidences. Il a ^ooc pu déclarer en toute sincérité : « M. Cairoli ^^t déçu et surpris, il ne fut pas trompé. » Cette blessure a été longue à guérir, elle n'est pas étran-
gère à raccession de nos voisins à rallianee austroallemande.
D'autre part, les populations tunisiennes, ne dis 4 linguant pas le protectorat d'une vraie prise d^ possession, se crurent à la veille d'être molestées dans leurs coutumes, leurs mœurs, leur religion j Elles entendaient dire qu'elles seraient écrasées d'impôts, que leurs propriétés passeraient aux mains des infidèles, qu'elles seraient réduites à la plus mi i *^ sérable condition. Des soulèvements éclatèrent sue: ^ divers points. Pour les réprimer, le gouvernemen' ^^ dut procéder à des envois de troupes beaucoup pluî importants que ceux qu'avait nécessités l'établisse ment du protectorat. M. Ferry, prévoyant le part qu'on en tirerait contre lui à la Chambre, brus — qua l'ouverture de la période électorale. Il avait \c^ droit d(» se mouvoir autour de la date du 14 octobre ; par une interprétation un peu large, il fixa le premier tour de scrutin au 21 août. 11 se plaçait ainsi dans le cas d'avoir, pendant six semaines, deux Assemblées, ou plutôt il n'en aurait aucune, la nouvelle ne possédant pas l'autorité légale, et l'ancienne ne conservant plus l'autorité morale.
Cet expédient liardi ne fut pas approuvé de tous et M. Ferry faillit y perdre le pouvoir. Le 26 juillet 1881, à la veille de la clôture de la session, M. Clemenceau rinlerpella et le mit en très fâcheuse posture. Le président du conseil ne put faire prévaloir l'ordre du jour pur et simple, dont il se contentait,
que par 214 voix contre 201. Symptôme inquiétant, parmi les 201 figuraient les meilleurs amis de M. Gambetta, et des radicaux de marque, tels que MM. Brisson, Floquet, Goblet. Il fallait la belle confiance de M. Jules Ferry pour affronter sans crainte la consultation du suffrage universel.
Le 28 juillet 1881, M. Gambetta me convia à dîner, au Palais-Bourbon, dans les conditions où il rue conviait périodiquement avant notre séparation momentanée. Dès que nous fûmes seuls dans le fumoir, il sembla que nos entretiens n'eussent jamais été interrompus, tant nous nous retrouvâmes les mêmes. « Vous voyez, dit-il, les efforts qu'on déploie pour m 'amener au pouvoir. D'abord cela ne dépend pas uniquement de moi, il faut que Grévy m'appelle; je crois bien que si je m'y prête, il m'adressera des offres, car la pression de l'opinion est telle qu'il ne peut plus maintenant se dérober. La question est de savoir si, moi, je dois m'y prêter. Je ne me dissimule pas que ce sont surtout mes ennemis qui veulent me voir au ministère, dans l'espoir que je m'userai rapidement. En vérité je ne suis pas créé pour leur donner cette satisfaction. Si je prends le pouvoir, ce doit être pour durer et faire des choses utiles. Les circonstances sont-elles prc-
pices? » Là-dessus, nous examinâmes la situation : « Tout dépendra, conclut-il, des élections. Serontelles animées du souffle qui permet d'accomplir de jçrands desseins? Je sais qu'elles seront républicaines, que nous gagnerons des sièges; je connais même les noms des futurs élus. Cela ne sufOt pas. Dans quelles dispositions entreront-ils au Palais- Bourbon?... Ah! si nous avions le scrutin de liste, je serais tranquille : la Chambre serait réformatrice, au large sens du mot, car le pays veut le progrès. Avec le scrutin étriqué que nous a valu le Sénat, je crains Tesprit de clocher, les vues étroites, bref 1 impuissance pour le ministère à venir. La perspective n'est guère tentante. »
Passant ensuite à un autre ordre d'idées, il reprit : u II faut pourtant que nous organisions quelque chose. Ferry est à bout, il ne peut pas durer. J'ai eu toutes les peines du monde à empêcher mes amis de le renverser. Avec ses grandes qualités^ il a réussi à se mettre tout le inonde à dos. Il est bon qu'il préside aux élections et qu'il liquide l'aiîaire tunisienne, qui, à la rentrée, provoquera des discussions irritantes. Ensuite, il disparaîtra. Nous ne devons pas laisser tomber le pouvoir entre les mains de nos adversaires. » De nouveau, il examina la question de son propre avènement. « Vous ou moi, termina-t-il, il n'y a pas d'autre solution. Si je ne dois pas faire bon ménage avec le scrutin d'arrondissement, vous vous alignerez. Grévy, au fond, le sou-
haite. et mes amis seront heureux de vous voir revenir. Au surplus, je le répète, attendons le résultat des élections. Pour le moment je vais à Tours, où je dirai son fait au Sénat, sans toutefois me l'aliéner. Je veux le préparer à la révision constitutionnelle, que ses derniers votes ont rendue nécessaire. En ce qui concerne les réformes, je resterai dans des termes assez vagues pour qu'on ne puisse pas prétendre que j'ai rédigé un programme ministériel. »
Nous effleurâmes la question extérieure : « La Tunisie nous a, dit-il, brouillés avec l'Italie, oir s'y est mal pris; mais cela peut se réparer. L'AUema- ^e voudrait nous attirer dans son orbite et nous éloigner de l'Angleterre et de la Russie. Tenons-nous lien ; gardons l'alliance avec ces deux puissances en réserve pour l'avenir. » Je remarquai la nuance de langage : en 1880, il parlait de cette double alliance ou entente d'une façon plus pressante. Il finit par Tin mot sur l'armée : a La démocratie veut une Téduction de la durée du service militaire. Nous en tiendrons là, peut-être bientôt. Il y aura des mesures à prendre pour que notre force n'en souffre pas. Ce sera votre affaire. » Il insista sur la nécessité de bons cadres. Je l'assurai que, si un jour nous abordions le service de trois ans, ce point fixerait toute mon attention. Nous convînmes de nous revoir à la fin du mois d'août, à mon retour du conseil général de Tam-et-Garonne. Sur le pas de
la porte : « La République française^ dit-il, vous ménage une petite surprise. Elle publiera le rapport que mon ami Latrade, président de la eommission des chemins de fer, a rédigé sur l'exécution de votre programme. » L'insertion de ce document dans le numéro du 3 août 1881 fut très remarquée. Elle apprit à ceux qui l'ignoraient ma réconciliation avec M. Gambetta.
Le discours qu'il prononça à Tours, le 4 août, fut tel qu'il me l'avait fait pressentir. Très explicite* sur la nécessité de la révision, il se tint volontairement dans le vague sur tout le reste. Voici sa formule : a Je résume ma pensée dans ces trois mots : au point de vue constitutionnel, réforme partielle, limitée, telle que je l'ai indiquée ; au point de vue politique, constitution de cette majorité* où la France pourra se reconn.iître sans qu'il y ait rien de disparate, de brisé, de rapetissé dans cotte image, et reconstitution du respect et de l'indépendance des pouvoirs administratifs. En ce qui concerne le troisième point, la question économique et sociale, vous trouverez le complément des données que je n'ai fait qu'indiquer et que nous débattrons plus longuement à une autre occasion; vous le trouverez dans votre cœur, car, sachez-le bien, on ne sert pas la démocratie longtemps quand on ne la que dans la tète : il faut aussi l'avoir dans les entrailles. » Il ne put s'empêcher d'ajouter, tant la calomnie s'acharnait
LE GRAND MINISTKRE. 177
contre lui : « C'est ce qui me permet — je le dis hautement — c'est ce qui me permet, à travers les calomnies et les diffamations, de passer la têle haute et le cœur confiant, car je le sais, et je le sens, il ne peut être dit en ce pays que dans cette poitrine ne bat pas le cœur d'un républicain, le cœur d'un démocrate. » Gambetta obligé de protester de son républicanisme, quelle tristesse!
Ce discours fut immédiatement dénoncé comme évasif, passant à côté des grandes questions sur lesquelles, dans quelques jours, le suffrage universel aurait à se prononcer. On y vit l'indice d'une renonciation anticipée à l'exercice du pouvoir. M. Gambetta dut faire un pas en avant. Le 12 août, à Bellexille, il traça le programme du futur gouvernement : Informe de la magistrature, réduction du service militaire à trois ans (avec les précautions qu'il m'axait signalées), laïcité absolue de l'école, suppression des biens de mainmorte, stricte application du Concordat, impôt sur le revenu (ainsi qu'il l'avait exposé à la commission du budget], décentralisation administrative, respectant la nécessaire centralisation politique, liberté des associations, à l'exclusion des ordres religieux. Tels furent les principaux articles de cette énumération, qui paraissait résumer les revendications radicales, a Quant à la politique extérieure de la France, ajouta-t-il, jene lui demande qu'une chose : c'est d'être digne et ferme; c'est de se maintenir les mains libres et les mains nettes... »
SOUVENIRS. — T. lU 23
Dans ces mots : mains libres, je retrouvai la pensée (le r<'»serve, qui m'avait déjà frappé lors de notre dernier entrelien. L'ensemble du discours ne me laissa pas d'ailleurs l'impression de netteté et de vifçueur à laquelle M. Gambetta m'avait habitué. Depuis, j'ai sup]>osé que sa santé commençait sans doute à s'altérer.
Quelques jours après, une odieuse intransigeance l'empêcha de se faire entendre dans la deuxième circonscription de Belleville. Poussé à bout par les assourdissantes clameurs, il lança la fameuse apostrophe aux « esclaves ivres ». Malgré cet échec relatif, il n'en restait pas moins la personnalité dominante de la campagne électorale et l'héritier désigné
de M. Jules Ferrv.
Olui-ci, qui voyait son étoile pAlir et sentait apj)rocher l'échéance fatule, ne se résignait pas à être ctmgédié comme un mauvais serviteur. Il avait conscience de sa valeur; il rappelait avec orgueil sa guerre au cléricalisme. L'exécution des décrets sur les congrégations lui constituait, dans son opinion, un tilre imprescriptible, w Nous avons en cela, proclamait-il. fait notre d(»voir, tout notre devoir. Nous aurions le droit de dire aux intransigeants qui nous raillent : A notre place, en eussiez-vous fait autant? » 11 trouvait le pays un peu oublieux. Il se rappelait à l'attention de ses amis Lorrains, dans un banquet à Raon-l'Ktape, le 7 août. Plus confiant que jamais dans le succès de sa politique, il anticipait sur la ré-
LE r.RAND MINISTKRt:. 179
ponsc du suffrage universel : « J'ai dit à Epinal que les élections seraient modérées. Cela a soulevé une tempête dans une certaine presse. Mais, je le répète, je prophétise (et avec les renseignements que je possède je n'ai pas grand mérile à faire cette prophétie) que dans quinze jours il sortira l'esprit de sagesse et de concorde entre républicains. » Si par « esprit de sagesse » il faut entendre l'esprit conforme aux idées de l'orateur, la prophétie ne fut guère réalisée, car les deux cinquièmes à peine des républicains élus se réclamaient de lui. Ce qui, dans sa harangue, frappa plus que ces supputations incertaines, c'est — spectacle peu banal chez un président du conseil en exercice — l'abdication évidente qu'il prononçait entre les mains de M. Gambetta : « Que cette union (des républicains) se continue par la volonté du pays, et peu importe l'homme qui continuera, qui achèvera cette œuvre. Que s'il se trouve quelqu'un qui puisse effectuer ce groupement mieux que moi et d'une main plus puissante, je le déclare dès aujourd'hui, je suis prêt a l'aider et a l'assister COMME son premier LIEUTENANT. )> Tout Ic
Jnonde crut à un accord entre M. Ferry et M. Gambetta. Il n'en était rien cependant et M. Gambetta ^^t plutôt embarrassé d'une adhésion qui tendait ^ clonner à sa politique un aspect trop modéré, ti'union recommandée par M. Jules Ferry ne P^^ c*aissait pas sur le point de s'établir. Cinq jours P*^3s tard, le 12 août, M. Clemenceau faisait, au
cirque Fernando, la critique la plus mordante des actes du ministère et, à certains moments, de la majorité elle-même. Il montrait rinsuffisance et parfois le néant des réformes amorcées ou promises. Ainsi, au seuil de la grande consultation nationale, trois courants se formaient, trois courants allaient se lieurter : celui de M. Clemenceau, celui de M. Jules Ferry et celui de M. Gambetta. L'affirmation de la République, certes, devait en résulter, mais en même lemps la dispersion des bonnes volontés et cette divergence de vues qui, d'après M. Gambetta, rendrait si difficile la constitution d'une majorité de gouvernement.
J étais venu à Montauban pour présider le conseil général et surtout pour appuyer la propagande qui visait à l'élimination de certains députés monarchistes ou bonapartistes. Les républicains affichèrent une lettre que je me permettais d'adresser aux électeurs du département et dans laquelle je leur recommandais la candidature de MM. Garrisson, Pajxès, Chabrié et Lasse rre. Cet affichage me valut des attaques furieuses, dont je me consolai par le succès de nos candidats : nous enlevâmes deux sièges aux adversaires. Je me disposais à rentrer à Paris, (juand je reçus de M. Gambetta le billet suivant, daté du 29 août :
« Cher ami.
« Tout est bien qui finit bien et nous voilà tirés
LE GI^AND MINISTÈRE. i81
d un rude défilé où nous avions, en nous y engageant, fait preuve de plus d audaee que de confiance. En dépit du scrutin d'arrondissement, les élections sont excellentes, mais la difficulté est ^''osse de savoir exactement ce que sera la majo- '*'tô possible. J'ai déjà entrepris un sérieux travail "^* classification. Je vous le communiquerai à votre i^*toupj nous causerons à fond sur les résolutions ^^finiiwes^ à prendre.
** C^uand rentrez-vous ? Mes félicitations pour votre l>oau succès électoral.
« Bien cordialement.
« L. Gambetta. V
'•^ partis immédiatement et le 2 sei)tembre nous
'ï^îons ensemble au Palais-Bourbon. M. Joseph
•^ï^aud (de l'Ariège;, alors secrétaire de M. Gam-
^^ta, se trouvait en tiers au repas; il nous quitta
^^^nd nous entrâmes au fumoir. Là, nous analy-
*^înes la situation parlementaire. D'après les ré-
^^Hats du premier tour de scrutin et les probabi-
**^s du second, que M. Gambetta était en mesure
^ escompter exactement, la nouvelle Chambre com-
P^'^ndrait environ quatre cent soixante républicains
^^ ^Hie centaine de monarchistes ou bonapartistes.
^ Psirt les cinquante-cinq à soixante membres de
^ot souligné dans l'originul.
182 SOUVEIORST.
rextrènie gaucho, les républicains se divisai peu près également en modérés et en rad « Vous le vovez, dit M. Gambetta, c'est ex< au point de vue de la République; ses «idver sont f'crasés. Au point de vue du gouverne c'est une tout autre question. Comment faire de là une majorité stable? La moitié voudrs de l'avant, tandis que l'autre moitié voudra sur place. Ah ! le scrutin de liste nous aurait autre chose ! Je prévois de grandes difficultés réaliser ce qu'on attend de moi. Mes idées demeurées celles que je vous exprimais il y mois. On me pousse, mais je ne suis nullemc cidé. Au surplus je ne vois pas pourquoi je forcé de gouverner, alors qu'on m'en a refu moyens. J'ai toujours réclamé une Chambre él scrutin de liste. Ils n'ont pas voulu me la d< qu'ils s'en prennent à eux! »
Nous parlâmes ensuite du programme et culièrement de la politique extérieure. « Noi vons. dit-il, cultiver nos amis de Russie et gleterre. Pas d'alliance en ce moment, ce dangereux. Bismarck nous guette, ne lui fourn ])as de pn'texte. 11 nous faut en rester à ce q dit à Belleville. » J'avais, en eifet, remarqu» phrase, qui, sur l'heure, m'avait étonné : « X« sir personne dans le concert européen et y èti lement bien av(»c tout le monde. » Ce langa^ tait pas d'accord avec celui qu'il me tenait ei
Le dian^menl provenait-il do ce qu'en 1878 il avfiit été: question d'une entrevue entre lui et M. de Bisnia.rck, et de ce qu'au dernier moment M. Gambetta s'était dérobé? M. de Bismarck, plus habitué à ôtre recherché qu'évité, en avait sans nul doute été îoff blessé. Maintenant que M. Gambetta s'acheminait au pouvoir, M. de Bismarck avait peut-êtiT, av^c sa brutalité voulue, exprimé sa malveillance, de^ manière que M. Gambetta en fût instruit. Comme pe^ Mienne ne voulait rompre en visière avec l'AllenisKgne, M. Gambetta se voyait porté vers une politiq we fort circonspecte.
^'olre conversation ne se prolonjçea pas très Uird. M • Gambetta se rendait le soir même à Ville-d'Avï*€iy et partait ensuite pour la Normandie. Il me dôposa à ma porte, en m 'annonçant un nouveau et pi^ochain tête-à-tête. Le surlendemain, 4 septembre, U répondait à M. Develle au banquet de Neubour^ ^^1 malgré la prudence des termes, coupait à moi- ^^é les pontes derrière lui : « Je n'ai pas la prétention ni l'impertinence de vouloir, avant que cette ^"ambre soit réunie, tracer l'esquisse d'un pro- P'^mme parlementaire et encore moins d'un propamme ministériel. » Mais il s'avança bientôt — appuyant d'ailleurs sur la « méthode » plutôt que ^^f le fond des choses : « Elle (la méthode) con- Sïsle à bien se préoccuper de ce que veut réellement »<î pays dans sa grande majorité, à faire de la poli- ^'^ue pour le pays tout entier, à chercher le véri-
table point d'appui de la démocratie en elle-même, à renoncer soit à vouloir lui faire marquer le pas sur place, soit à vouloir la faire reculer, soit à vouloir l'emporter trop rapidement sans avoir bien assuré le sol sur lequel elle doit poser le pied... Il ne s'agit pas de ne pas maivlier ; mais il faut marcher d'une manière pondérée et mesurée. » Puis il se défendait de vouloir abréger le mandat de la future Chambre, au cas où le scrutin de liste entrerait dans la loi : « Je le dis bien haut, pour répondre à certaines rêveries ou à certaines insinuations, il ne serait pas politique, il ne serait pas sage de remettre en question la législature nationale à la rentrée de cette Chambre. Non, Messieurs, la question du scrutin de liste, il ne faut pas y renoncer, mais il faut lajour^ ner jusqu'à l'expiration des pouvoirs de cette Assemblée, ou à une rénovation constitutionnelle, si elle a lieu... Donc, assurée de son existence, etc. » Ces déclarations, commandées par les suspicions dont il se savait l'objet, valaient à M. Gambetta de nouvelles attaques ou des insinuations perfides. On relevait la similitude de son langage avec celui du maréchal de Mac-Mahon, en décembre 1877, alors que le pouvoir personnel accordait des gages à la Chanibre nouvellement élue. Qu'était donc ce simple député, pour disposer ainsi du sort de la représentation nationale? Décidément, tout se retournait contre lui. Car il y a eu ceci de dramatique dans la destinée de M. Gambetta, qu'après avoir été pen-
^lant plus de trois ans le président du conseil né- ^•ossairc et vainement désiré, alors que l'heure allait ^T'nfin sonner il était repoussé par une fraction du ;f)arti républicain et dénoncé comme un péril pour la démocratie.
Le 15 septembre, nouveau billet : « Cher ami,
j avais besoin de quelques jours de repos, c'est fait
^»t, si vous voulez bien, venez dîner avec moi demain
"vendredi, à 7 heures un quart, chez moi, au Palais.
^^ous serons seuls, et bien cordialement. — Léon
<^AMBETTA. » Commc précédemment, Joseph Arnaud
wse retira discrètement au moment du café : « J'ai
lâtéle pouls de Topinion, me dit M. Gambetta, il faut
franchir le pas. Donc je serai président du conseil dans
*^ette Chambre élue au petit scrutin... si toutefois
<îrévy accepte mes conditions. D'abord, je veux carte
Hanche sur le prop^ramme. » ( — « A cet égard, in-
terrompis-je, vous n'aurez pas de difficulté. M. Grévy
n'entend pas déplacer les responsabilités, et il laisse
le conseil entièrement libre de ses résolutions. Il
formule des remarques, des observations, il ne va
pas plus loin. » — « Oui, dit M. Gambetta, mais les
choses peut^tre ne se passeront pas comme elles se
passaient avec vous. Le président de hx République ne
devrait pas assister aux séances du conseil ; il ne doit
communiquer qu'avec son premier ministre. C'est
Vessence même du régime constitutionnel : voyez ce
qui se pratique en Angleterre. Pour mieux surveiller
186 S01T\'ENIRS.
rcnsomble, je coniple ne pas prt*ndrc de portefeuille; j'aurai ainsi l'esprit plus libre et je m'exonérerai d'un travail de cabinet, qui n'est pas beaucoup dans mes goûts, w Je témoignai quelque surprise : « La présidence du conseil sans portefeuille, remarquaije, peut très bien se justifier, seulement Topinion n'y est pas préparée et vos ennemis diront que vous avez voulu vous créer une situation exceptionnelle. I/exclusion (1(» M. Grévy me paraîtrait plus grave; c'est une dérogation à des habitudes qui remontent à M. Thiers. Le public ne manquerait pas d'y voir la confirmîition des bruits (jui courent sur le prétendu antagonisme existant entre vous et M. Grévy; il ne ferait pas le rapprocliemeni avec TAngleterre. » — « Nous expliquerions toul c(»la quand le moment serait venu, on verrait que c'est la correction même. Occupons-nous de mettre sur pied une combinaison ministérielle. 11 est toujours bon d'avoir un canevas prêt d'avance. Quelles sont vos vues à cet égai^d? » — ^t A votre place. dis-j(\ je commencerais par embarquer avec moi tous ceux qui ont été présidents du conseil ou qui peuvent le dev(»nir. » — « L'idée n'est pas mauvaise*, réparlit M. Gambetta. voyons les noms. » 1 — « Mettons d'abord Ferrv, Léon Sav, Cballemel Lacour, Brisson. » — « Soit; pour les autres noms parcourons les annuaires des Chambres. » Je me permis de recommander l'amiral Jauréguiberry pour la Marine et M. Varroy pour les Travaux publics. 11 ac(îepla h» premier avec empressement. Quant au
second, qu'il appréciait, il Técarta cependant afin de «< rompre la série des ingénieurs » et de placer à la tête de ce ministère quelque grand industriel, M. Lebaudy, par exemple, qui apporterait là des vues neuves et dont il croyait le concours assuré. Bref, nous dressâmes la liste suivante : Présidence du conseil sans portefeuille, M. Gambetta; Justice, M. Brisson; Affaires étrangères, M. Tissot (de la carrière]; Intérieur, M. Challemel Lacour; Finances, N. Léon Sav; Guerre. M. de Frevcinet: Marine, amiral Jauréguiberry; Instruction publique, M. Jules Ferry; Travaux publics, M. Lebaudy; Agriculture (détachée du Commerce >, M. Hervé Mangon: Commerce et Colonies, M. Bouvier; Cultes (détachés de rintérieur], M. Waldeck-Bousseau ; Postes et Télégraphes, M. Cochery. Nous parlâmes du ministère de la Guerre et du projet de loi sur l'administration de rarniée, dont il ne s'était pas monlré partisan : « Je vous l'abandonne, dit-il, et vous pourrez le défendre à la Chambre, puisque» vous le croyez bon. » ApK»s quelques réflexions d'ordre général, il ajouta : « Nous gouvernerons ensemble. Je n'ai pas l'intention de m'éterniser au pouvoir; je vous passerai la main et j'irai faire» un tour d'Kurope, pour voir ce qu'on l^ense de nous à l'étranger. »
H me ramena dans sa voiture, se rendant à Vilh»- 'l Avray. Durant le trajet, je repris les objections que je lui avais présentées ; je l'engageai à gérer lui- ^ême les Affaires étrangères et surtout à ne pas
innover en ee qui concernait les conseils de ministres. Il parut ébranlé, mais ne dit rien. En me quittant, il m'annonça son départ pour TAllemagnc et m'ajourna au commencement d'octobre.
Il rentra le 7 ou le 8 et passa deux semaines à Ville-d'Avray. Le voyage qu'il venait d'effectuer, et sur lequel on avait beaucoup glosé, était dépourvu de tout caractère politique. Il en a rendu compte, en ces termes fort simples, au banquet du Havre, le 26 octobre :« Je vous avouerai — il m'est agréable de vous le confesser à vous, mes amis, mes coreligionnaires politiques — après toutes les inventions que Ton a imprimées et racontées dans la presse, il m'est, je le répète, agréable de vous dire ce que j'étais allé voir et observer en Allemagne : c'était justement le développement des ports de commerce de Brème, de Hambourg, de Lubeck, de Stettin, et je viens vous dire» précisément : 11 faut travailler, il faut vous presser, vos concurrents se sont engagés dans la route; voilà une lutte pacifique dont vous pouvez sortir viclorieux. car la nature vous a plus favorisés. 11 ne s'agit que d(* vouloir et de se mettre résolument à l'œuvre. » Les demi-promesses qu'il formulait ensuite, son exclamation : « C'est une situation qui ne p(»ut pas durer! » semblaient indiquer qu'il se considérait déjà comme chef du gouvernement.
Les jours qui suivirent furent pleins d'anxiété. Chacun se demandait ce que réservait la rentrée des
LK GRAND MIMSTtIRE. 189
Chambres. Les rapports de M. Grévy avec M. Gam-
Wta, d'une part, ceux de M. Ferry avec la nou-
^olle majorité, d'autre part, amèneraient-ils la for-
^lation du ministère attendu? Car la France offrait
^P spectacle original que tous les yeux étaient fixés
fion sur le g"Ouvernement en exercice, mais sur le
Kouvemement en expectative. M. Jules Ferry souf-
frait justement dans sa dignité de cet abandon anti-
^'pê. Il prononçait des discours destinés à vaincre
' indifférence, lesquels avaient l'inconvénient de creu-
^^î** davantage le fossé entre lui et les radicaux
*^^ par conséquent pouvaient compromettre son en-
^'^^o dans le nouveau cabinet. Au moment où la
^ ■"^nce réclamait, avec exagération, des réformes,
** somblait presque les nier toutes : « Il faudrait
P^^iHant en prendre son parti, s'écriait-il à Sainl-Dié.
* gouvernement d'une grande nation laborieuse
^^^iriine la France, d'une grande démocratie, affamée
^^ l>aix et de travail, ne peut être une série de coups
^*^ tliéàtre. Il ne peut pas y avoir de révolution à
*an*^ tous les matins. Il n'y a pas toujours des nou-
^^^utés à introduire. » Il s'attardait aux congréga-
^^^ns, dont l'opinion était lasse d'entendre parler :
* Q.uelles que soient les lumières et la bonne volonté
^^ la nouvelle Chambre, quels que soient son cou-
'^^ge et sa résolution, elle ne fera pas, je le dis sans
^^^nte d'être démenti par l'avenir, de réforme plus
P'sinde, plus audacieuse, plus aventureuse, que celle
^^ la dispersion des congrégations. » Ce langage
i9<) SOUVENIRS.
(lôoont'crUiit. L'union demeurait-elle possible au milieu de ees déelarations eonlradieloires ?
Bien que l'arrivt^e au pouvoir de M. Gambctta ne parût plus douteuse et que lui-même s'y préparât ostensiblement, il ne m'adressa pas la eonvocation annoncée pour le commencement d'octobre. Le mois sécoula sans que je le revisse. De nombreux parlementaires, qui avaient appris notre réconciliation et qui avaient ouï dire que nous formerions ensemble le ministère, venaient chez moi aux nouvelles. Quelques jours avant la rentrée des Chambres, fixée au 28 octobre, M. Léon Say me rendit visite. Avec sa vivacité d esprit habituelle, il entra tout de suite en matière : « Je viens chercher la lumière, vous me voyez fort embarrassé. Gambetta m'a fait dire par Pallain, il va un mois, de me tenir prêt pour les Finances, et depuis je n'entends parler de rien. Vous devez savoir (juelque chose, puisque tout le monde assure que vous êtes le pivot de sa combinaison. J'ai besoin d'être fixé : l'ouverture de la session approche et déjà les compétiteurs se disputent ma succession à la présidence du Sénat. J'ai vu Ferry qui n'en sait j)as plus long que moi et qui voudrait bien qu'on éviU\t un débat public sur la Tunisie. » Je répondis à M. Léon Say que je n'avais pas causé avec Gambetta depuis six semaines et que j'étais certain (|u"il comptait toujours sur sa collaboration. La dernière fois que nous nous étions entretenus, il
LE GRAND MlMSTtLPE.
m'avait dit textuellement : « Léon S«ay est membre de droit de mon cabinet; c'est le ministre des Finances de la République ». Rien ne me donnait à croire quïl eût changé d'idée. — « Pensez-vous, interrojçea M. Say, que le cabinet se formera dès la rentrée? » — « Je ne le suppose pas, car en septembre M. Gambetta paraissait décidé à ne prendre le pouvoir qu'après une interpellation qui liquiderait toute l'affaire tunisienne. » — « Alors, reprit M. Say, je vais me laisser porter de nouveau à la présidence du Sénat, en indiquant seulement à mes amis que c'est provisoire. » — « Quant à moi, dis-je, je continue à n^e préparer pour le ministère de la Guerre. De i^ombreux généraux m'ont rendu visite et j'ai déjà «"^iTêté une partie de mes choix. »
La nouvelle Chambre se réunit dans le brouhaha
^'ïiversel. L'avènement de M. Gambetta remplissait
^^tes les bouches. Pour le désigner, pour l'imposer
^^ Cîhoix de M. Grévy, les députés recoururent à
'^^ procédure ingénieuse : ils le nommèrent « pré-
*'*^iit provisoire » de la Chambre. Lui, à son tour,
^F^^Dndit qu' « il ne méconnaissait ni le caract(»re
^ la portée » de cette manifestation. Il semble
P^^^rtant, par la publication de ses lettres intimes,
^^^ , même à ce moment, des combats se livraient
^^^s son âme et qu'il aurait fui volontiers « vers
^^ trente » pour échapper aux honneurs qui venaient
* *Vii. Sa santé, sourdement minée par le mal in-
^^^nu qui devait l'emporter l'année suivante, ne
soiitenait-cllc plus lo puissant ressort de eclte vie agitée? Faut-il attribuer à eette eause les irr(»solutions dont j'avais été témoin depuis la fin de juillet?
Le 5 novembre, commença, devant une Chambre enfiévrée, le débat destiné à marquer le terme du ministère Ferry. Les députés demandaient compte des opérations militaires conduites pendant les vacances et qui avaient échappé au contrôle de TAssemblée précédente. Quatre jours suffirent à peine pour épuiser les récriminations. Car, si Toccupation de la Tunisie était louable, la manière dont on s'v était pris prêtait singulièrement à la critique. Le gouvernement avait manqué de prévoyance, les services fonctionnaient mal, les (»nvois de troupes avaient été tardifs et désordonnés. En présence d'un ennemi sérieux, que fût-il advenu? Le général Farre plaida les cil-constances atténuantes. M. Jules Ferry, malgré son tempérament de lutteur, plia sous les coups répétés de M. Clemenceau. Vinrent ensuite les ordres du j(mr. sanction de ce débat confus. Plus de vingt n'^ (IfU'tions furent proposées à la Chambre. Celle-ci ne j)arut capable que de négations. Elle refusa la confiance sous toutes l(^s formes. Elle refusa Tindulf^cncc» voilée |)ar l'ordre» du jour pur et simple. Elle refusa le hl.^nie, qui atteignait l'ancienne majorité. M. Ganibetla parut, tenant à la main le papier sauveur. 11 affirmait uniquement la volonté de la France d'cxéculer le Inûtô du Bardo. Il fut acclamé.
ï^a Chambre respira, mettant fin à son lamentable effort. I^e texte fut voté par 355 voix contre 68, et du coup, M. Gambetta se trouva sacré chef du gouvernement, en attendant la ratification de M. Grévy. <i Mon intervention m'engage, écrivit-il le soir même à sa correspondante habituelle , et je suis obligé de discourir avec le président de la République, s'il est prêt à subir la dictature, puisque dictature il y a. » Le lendemain, 10 novembre, M. Jules Ferry remettait sa démission et M. Gambetta était appelé par M. Grévv.
Que se passa-t-il entre les deux hauts personnages? Quels propos furent échangés? M. Gambetta, évidemment, renonça à son projet sur la tenue des ^'onseils de ministres, puisque M. Grévy a conti- ^^é d'y assister comme par le passé. Quant à la Pï^sidence sans portefeuille, M. Gambetta dut faire ^^rôer cette condition, car c'est une circonstance fortuite qui seule lempècha de la mettre en pra- "9^c. Je n'ai su ces choses qu'imparfaitement, notre <^onférence du 16 septembre ne s'étant pas renou- ^^*cîc Comme le public, je recueillais les informatioi^jg dans les journaux. Le vendredi , 11 novembre, ^^***^ quatre heures, M. Gambetta vint chez moi, rue ^^ la Faisanderie. « Mon ministère, dit-il, est fort ^^^ticé; je vous offre les Affaires étrangères. » — * Nous étions convenus de la Guerre... », répondis- J^ t*lonné. — « C'est vrai, mais votre nomination
SOLVENIIIS. — T. II. '25
19 i SOUVENIRS.
soulèverait des objections chez les militaires. » — « Chez quelques-uns, c'est possible ; beaucoup d autres m'ont offert leurs services; Canrobert, Gresley, Galliffet, Saussier m ont exprimé leur satisfaction. >► — « Quoi qu'il en soit, répliqua M. Gambetta, c est maintenant trop tard, j'ai choisi le général Campenon pour la Guerre. » — « Vous renoncez donc à Tissot? Vous désiriez cependant aux Affaires étrangères un ministre non politique, pour les diriger vous-même plus sûrement. » — « Tissot ne me rendrait pas les mênies services que vous au Sénat, où vous pourrez parler avec plus d autorité. » — « Et Léon Say, et Ferry, et Challemel, que deviennentils? » — « Challemel a refusé, Léon Say hésite, Ferry est combattu par l'Union républicaine. » — « Alors, qui prenez-vous, s'il n'est pas indiscret de vous le demander? » Il m'énuméra ses choix, qui presque tous différaient de ceux que nous avions notés ensemble le 16 septembre. « La disparition de certains noms. Ferry, Challemel, Jauréguîberry, m'affecte désagréablement, lui dis-je en nous séparant; l'absence de Léon Say me met dans une fausse position. D'après ce que vous m'aviez autorisé à lui répéter, il devait compter absolument être des nôtres. Je vous en supplie, tâchez de vous arranger avec lui. 11 me serait très pénible d'entrer dans le cabinet, sans aucun des collègues que j'espérais le plus y trouver. »
Demeuré seul , je nie sentis fort perplexe. Ce mi-
rc;-
ri
LE GHAND MINISTERK.
nislèro ne rcssoniblait on rion à (tIuî que jatUnidais
— ni h celui qu'attendait le public. Qu(»l y serait
mon rôle? Assurément pas celui de la colla 1k) ration
étroite que M. Ganibelta m'avait annoncée». En ce
qui concerne spécialement les Affaires étrangères.
ia situation me parut obscure. M. Gambetta, sans
portefeuille — il n'en prenait pas à cette heure» —
'^c pourrait s'emi)echer d'intervenir très fréquem-
'ï^ont. Ses goûts, son tempéramtmt, ses capacitifs
' y poussaient. Que deviendrait l'unité de direction,
d^»^s un département qui la réclame au plus haut
poîmil, où non seulement les écrits, mais les paroles.
losi ^stes, un jeu de physionomie peuvent avoir de
* *»^rfcporlance? M. Gambetta ne ferait-il pas mieux
^ ^^^tcrcer lui-môme cette direction, sans partage.
^"^» que je le lui avais conseillé dans notre dernière
^■^^■^vue? J'en étais là de mes réflexions, lorsqu'un
'^^^îdent me détermina. J'appris que M. Say refusait
*^*s finances ou , comme dit mon interlocuteur, qu' « il
^* «ivait êiê impossible de les accepter ' ». Le matin,
^ * Dans ccUe »uirée du 11 novenibri'. (|uelc|iies heures après mon -n^r^tien avec M. Gainl>ettu. M. LtMin Sav reçut la vigile de M. Pal- ■■» auquel II répondit le lendemain en ces termes :
12 novembre. 7 heures du matin.
I, * Vous ^tes venu me trouver hier au soir et vous m'avez dit de
^ ï*^rtde M. Gambetta qu'il pensait que nous pourrions nous met- - *l'acconl (pour le rachat du réseau d'()rléans\ * Vous m'avez demandé une réponse pour ce matin, afin de no
su? '^'^tcr les néf^ociatlons que M. Gambetta a besoin de pour- ^•'c avec iies autres amis.
^J* Vous voudrez bien dire à M. Gambetta que, placé en dehors de ** <^blnet. je n'en ferai pas moins tous mes cfTorts pour le .se-
à sept heures, j'envoyai chez M. Ganibetta, rue St- Didier, le billet suivant ' :
Samedi matin.
« Mon cher ami.
« Après une nuit de réflexions, je ne me sens pas en état de remplir convenablement le rôle que vous me destinez. Permettez-moi donc de rester à mon banc de sénateur, où vous aurez toujours en moi un ami sûr et dévoué.
a 11 faut chez moi une conviction bien profonde pour me faire résister à un appel comme celui cpie vous m'adressez.
v< Votre bien alîectionné. »
On a supposé, dans Tentoura^e de M. Gambetta, que cette lettre avait été écrite à l'instigation du président de la Républicjue. C'est une erreur. Jo n'ai eu avec M. Grévy, pendant la durée de la crise, aucune communication directe ou indirecte. Loin d'avoir sugorérc» ina détermination, il l'a blAmée après coup.
fonder, car tous les bons citoyens sont intéressés au succès de sa politique et à l'établissement d'une autorité ^fouvernemenliile incontestée. •
Les opinions bien connues de M. Léon Say en matière de chemins de fer ne lui jiermettiiient pas une autre réjjonse.
1. Ce billet s'est trouvé mêlé à d'autres papiers, provenant de la succession de Gambetta. et mis en vente à l'hôtel Drouot. Il Tut racheté par M. (jastonBouniols, mon secnMaire. le 2'idécembi*e iWJ'i.
LE r.HAND MIMSTÈRE. 197
Jf** no tardai pas à savoir que mon refus (Hait ''iu^>rèsde M. Gambetta l'objet d'interprétations fàcJioiases, dont notre amitié pouvait souffrir. Je ne vou.lus pas les laisser s'accréditer. Dès que j'appris, ^^ X 4 novembre, que son ministère était définitive- "^^^i^t constitué, je lui écrivis, à neuf heures du matin :
« Mon cher ami,
'* Maintenant que voire cabinet est formé et qu'une deiii-i^j^^.j^ç de ma part, est par conséquent désinté- ""^^^ôe, je vous exprime le désir d'avoir un entretien ^^'^<î vous le plus tôt possible. Je tiens à vous expo- ^*-'* les raisons qui ont dicté ma conduite. Vous reconnaîtrez qu'elles n'atteignent en rien les senti- "^^^^ts que je vous ai voués depuis la Défense natioriî^l^ et qui persisteront à travers tous les incider^tj^ de la politique. J'espère que, de votre côté, quoi qu'on puisse dire «lutour de vous, vous vous ""^I^ Polie rez le pacte de Tours et de Boixleaux.
« Votre bien affectionné. »
^'ir sa réponse, je courus chez lui à dix heures et
^ ^nii^ j^ l^î exposai les considérations qu'on vient
1^ lire : « Puisque vous ne m'aviez pas consulté,
Jotit^j.jg^ sur le choix de vos collaborateurs, après
^Ui s'était dit entre nous, qu'eûl-ce été par la
*t.ci ? Je ne me sentais plus assuré de votre con-
^'^Oe. » Et, comme il se défendait faiblement :
« Laissons la politiquo. vous avez ou vos raisons. Ce à quoi je liens, c'est à conserver votre amitié. Ne prtMez jias Toreille à ceux qui voudraient nous séparer. Me le promettez-vous? » — « Je vous le promets ». répondit-il, et nous nous embrassâmes. J(» partis le» cœur soulagé.
Par suite de mon refus, M. Gambetta se décida éprendre lui-même le portefeuille des Affaires étrangères, et je m'en félicitai pour lui. Le Journal officiel du 15 novembre enregistra la combinaison, qualifiée par avance de « Grand ministère » : Présidence» du conseil et Aiîaires étrangères, M. Gambetta; Justice, M. Jules Cazot; Intérieur, M. Waldeck-Rousseau ; Finances, M. Allain Targé ; Guerre, général Campenon : Marine, capitaine de vaisseau Gougeard: Instruction publique, M. Paul Bert ; Travaux publics. M. Raynal: Commerce. M. Rouvier : Agriculture, M. Paul Devès; Arts, M. Antonin Proust : Postes et Télégraphes, M. (!!ochery. La plupart de ces ministres étaient des hommes de valeur; quelquesuns même ont jeté plus tard un vif éclat. Mais à cette époque ils n'occupaient pas le pn^mier plan et le public estima que le ministère n'était grand que par la personne de son chef.
La déclaration fut accueillie froidement au Sénat, plus froidement encon» à la Chambre. On n'y trouva pas les choses exceptionnelles qu'on attendait. Elle affirmait avec énergie la nécessité d' « assurer par la
striele application du régime eoncordalaire le respect dos pouvoirs établis, dans les rapports des Eglises ot de l'Ktiit ». Une brève allusion h la « révision sagement limitée des lois constitutionnelles » fit dresser Toreille des sénateurs, qui n'auguraient rien de bon d'un débat sur leurs attributions, et celle des députés, qui crurent apercevoir le spectre de la dissolution derrière le scrutin de liste.
Le 8 décembre, une passe d'armes inopinée, où le gouvernement n'eut pas le dessus, s'engagea entre M. Ribot et M. Gambetta, au sujet des crédits nécessités par la création du ministère des Arts et de celui de l'Agriculture. La commission du budget accordait les crédits, en exprimant le regret que ces graves changements eussent été opérés sans l'approbation des Chambres. M. Gambetta défendit les droits du pouvoir exécutif et demanda la suppression du blAme. M. Ribot, rapporteur, soutint la thèse contraire et mit hors d'atteinte les droits financiers de la Chambre. Celle-ci lui donna raison : les <»rédits furent votés et les réserves maintenues. Cette intervention parut de mauvais augure pour l'avenir du cabinet. On se regardait surpris qu'un député, jeune encore, eût pu résister au colosse de la tribune.
Sur ces entrefaites, je vis M. Gambetta au quai d'Orsay. Je présidais la commission des Finances et celle de l'Armée; à ce double titre, j'avais à l'entretenir des crédits tunisiens, pendants devant le Sénat. J'en profitai pour lui renouveler l'assurance
do mou dévoilement bien sincère et de mon amitié. Il en fut touelié, m.iis son remerciement avait une nuance de tristesse. Je le rejçardai plus attentivement et je fus frappé de ce que M. Ilanotaux. dans son Histoire contemporaine^ ap|>ellc « sa physionomie tendue, ses yeux rougis, ses traits tirés ». Il avait devant lui, sur son bureau, un amas de dossiers, qu'il compulsait studieusement : « Cjcstvous, dit-il, (|ui devriez être assis dans ce fauteuil. Si vous saviez combien ce travail me fatigue! J'ai besoin d'air et de mouvement. » Je sentis qu'il souffrait et mon affection en fut augmentée. A ce moment, je regrettai d(» n'avoir pas accepté son offre, je lui aurais épargné ce labeur. Pour la première fois je me demandai s'il n'était pas atteint de quelque mal profond, cause des dépressions et des incertitudes que j'observais. Faisant un effort sur lui-même il se reprit à sourire et nous parlAmes des crédits qui allaient venir en discussion.
Ils furent pour lui l'occasion d'un succès personnel. Par son esprit et sa bonne grâce, il dissipa les I>réventions du Sénat. Les droitiers eux-mêmes rendirent hommage à sa largeur d'idées, à la franchise de ses déclarations, à la netteté de ses explications. Les crédits, montant à vingt-neuf millions environ, furent, après deux jours de discussion, adoptés à l'unanimité des votants : « Vous avez conquis le Sénat», luidis-je, avant qu'il quittât son banc. II en paraissait tout heureux, car, chose étrange chez
LE GKAND MINISTERE. !201
un orateur de celle trempe, il appréliendail de parler <ievant le Sénat : « On ne sait pas ce qu'ils pensent, me disait-il ; ce n'est pas comme à la Chambre, où, au bout de cinq minutes, je lis en eux. »
Le mois de décembre n'amena pas d'incidents notables. L'orage ne devait édaler que le mois sui- Tant. Certains détails cependant témoignaient que les hostilités couvaienl dans la Chambre, prêtes à venir au jour. La composilion du ministère pesait sur son chef. On lui reprochait de s'être entouré d'hommes à sa dévolion, pour exercer la « dictature ». Ses moindres démarches étaient observées et commentées. Certains choix, ceux de Miribel, de Weiss, de Chaudordy, provoquaient d'amères critiques. La nomination de Miribel fut Tobjet d'une interpellation, dont le général Campenon se tira honorablemenl. Ce choix se justifiait; il n'avait que le tort d'être inopiné, d'arriver devant un public non prc'paré. La nomination de Chaudordy était irréprochable. Ce diplomate de carrière avait fait ses preuves à Tours et à Bordeaux. Seul le choix de J. J. Weiss donnait prise à la critique. Polémiste fin et redoutable, sujet à des soubresauts imprévus, tirant presque vanité de son opposition à la République, il n'était pas à sa place à la direction des affaires politiques du quai d'Orsay, où il faut avant tout un esprit calme et pondéré, dépourvu de formes agressives, professant le respect du régime qu'il représente vis-à-vis des étrangers. Je l'ai eu sous
mes ordres pendant quelques semaines et, tout en rendant hommage à ses qualités, j avais li^le de le remplacer par un collaborateur plus familier avec les mœurs de la maison.
M. Gambetta, que j*allais voir de temps à autre à son cabinet et chez qui je retrouvais son ancien abandon, m'entretint de ses projets de révision constitutionnelle. Je l'en détournai nettement : « Vous vous aliénerez le Sénat, qui redoute toujours qu'on touche à ses attributions; quant à la Chambre, elle ne vous pardonnera pas de soulever la question du scrutin de liste : elle y découvrira le moyen plus ou moins prochain d'abréger son mandat. » Il me donnait les raisons très solides, selon lui, qui motivaient l'inscription de ce mode électoral dans la Constitution : « Au point de vue doctrinal, répondais-je. c'est possible. Mais la Chambre ne s'attardera pas aux principes ; elle envisagera tout de suite Tapplication qui la menace. Plutôt que d'y souscrire, elle vous renversera. » Cette perspective ne paraissait pas trop l'effrayer. J'ai toujours cru — bien qu'aucun mot de sa part n'ait trahi devant moi une telle jjensée — que M. Gambetta allait sans grande répugnance au-devant d'une défaite. La vie qu'il menait. si contraire à sa santé ébranlée, les déboires qu'il rencontrait, les calomnies dont il se savait l'objet avaient fini par détruire sa belle humeur et déterminaient chez lui une lassitude morale autant que physique. Il accomplissait avec courage sa tâche
quotidienne, et peut-être ne regretterait pas d'en être déchargé. Pourquoi dès lors ajourner, à la supplication de ses amis, un projet de révision, dont il ne se dissimulait pas lui-même les dangers?
L'approche des élections sénatoriales me força de quitter Paris à la fin de décembre. Je faisais partie du tiers renouvelable le 8 janvier 1882. Malgré mon attachement au département de la Seine, si bienveillant pour moi six ans auparavant, je ne songeais pas à lui demander la continuation de mon mandat. L épisode des décrets, ma démission m'avaient aliéné nombre de radicaux. Je tins seulement à rendre compte de ma conduite, afin de garder en me retirant Testime de mes anciens électeurs. Une réunion plénière eut lieu le 29 décembre. Mes explications furent accueillies avec une faveur inespérée ; ceux-là mêmes, qui m'avaient détourné de me représenter, m'engagèrent à ne pas décliner les suffrages qui pourraient se porter sur mon nom. Je n'assistai pas à la réunion suivante, ayant dû partir pour Montauban, où ma vraie candidature était posée et où le succès des républicains dépendait de quelques voix. Tandis que je réchauffais en Tarn-etr-Garonne le zèle de nos partisans, les habitants de Foix, mon lieu de naissance, me demandèrent, par télégraphe, de me laisser inscrire sur leur liste, pour mettre fin à des compétitions locales. Dernière surprise de cette période électorale, M. Alype, député de l'Inde française, m'offrit, à la dernière heure, une candi-
dature dont le succès, diUil, n'était pas douteux. Me voilà donc, par lefTet du hasard, à la tète de quatre candidatures, plus ou moins incertaines, que j'aurais volontiers troquées pour une seule assurée. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, alors que j'osais à peine espérer une seule réussite, de me voir élu à la fois dans la Seine, TAriège, en Tarn-eUGaronne, et quelques jours après dans l'Inde ! Aussitôt rentré à Paris, je consultai M. Gambetta sur le siège pour lequel je devais opter. J'hésitais entre Tarn-et-Garonne et la Seine : « La Seine sans balancer, dit-il. Vous n'avez eu qu'une voix de majorité, c'est vrai, mais vous étiez absent et beaucoup d'électeurs ont cru que vous les abandonniez pour la province. La prochaine fois, vous aurez les deux tiers des voix. » Je n'ai pas regretté d'avoir suivi son conseil, car. depuis lors, le collège sénatorial m'a réélu sans interruption.
La politique extérieure compliqua tout à coup la situation parlementaire. Au moment où M. Gambetta se préparait à jouer la partie décisive de la révision, il fut amené à prendre, le 7 janvier 1882. une initiative hardie dans les affaires d'Egypte. L'importante note qu'il îidressa, de concert avec l'Angleterre, au vice-roi Tewfick, et sur laquelle je reviendrai, revêtit, au regard d'une partie de l'opinion, une signification belliqueuse. Les défiances savamment semées autour de lui depuis deux ans s'éveil-
lorent. On enlcndit de nouveau, comme au lendemain du discours de Cherbourg, le cri : « Gambeita veut la guerre! » Les couloirs de la Chambre en étaient remués. On sait avec quelle facilité de pareils bruits s'accréditent. Plus la nouvelle est grave, mieux ^^lle est acceptée. Ne devenait-il pas urgent, insinuaient les meneurs, de se débarrasser dun cabinet <jui conduisait la France aux pires aventures ?
C'est dans cette atmosphère chargée d'orage que, le 14 janvier 1882, M. Gambctta déposa sur le bureau de la Chambre son projet de révision partielle. « J'ai fait ce que j'ai pu pour l'en détourner, me dit M. Grévy. Je lui ai déclaré en plein conseil qu'il courait à sa perte, aucun de ses ministres n'a osé le désapprouver. » M. Gambettii atténua cependant le paragraphe relatif au scrutin de liste : « Aujourd'hui, nous ne vous proposons que d'en établir le principe dans la Constitution. » Par contre, il s'étendait complaisamment sur les questions qui touchaient au Sénat : « Nous venons vous demander, en ce qui concerne le Sénat, non seulement d'inscrire dans l'article 1*"^ de la loi constitutionnelle du 25 février 1875 le principe général de son mode d'élection, mais encore et simultanément, au cours de la môme opération, de procéder à la révision de la loi constitutionnelle du 24 février relative à l'organisation de la haute Assemblée... Nous vous demandons d'exprimer, dans un texte dépourvu d'ambiguïté, que la Chambre haute n'a, en
matière de budget, qu'un droit de contrôle, et de do eider ensuite qu'elle ne peut, en aucun cas, rétablir un crédit supprimé par la Cbambre des députés; en sorte que. dans toutes les questions de taxes et de cn»- <iits, c'est la Chambre, issue directement du suffrage universel, qui aura le premier et le dernier mol. »
On n'a pas oublié les commentaires ardents, passionnés auxquels se livra la commission, unanimement hostile, à l'exception d'un membre ou deux. Klle discuta tout d'abord la question de savoir si, en matière de révision, les pouvoirs du Congrès pouvaient être à l'avance limités par les délibérations séparées des deux Chambres. Le Congrès ne resterait-il pas maître d'élargir à son gré le champ de la révision ?M. Gambetta, interrogé à ce sujet, donna plus ou moins à entendre qu'en cas d'extension abusive, il arrêterait les délibérations de TAssemblée. Aussitôt les commissaires se répandirent dans les couloirs, en proie à une émotion intense ou qui semblait telle : « Gambetta veut porter la main sur la représentation nationale! » — u C'est un coup d'Ktat qu'il prépare! » répétaient les plus exaltés. D'autres, rassurés au fond, se faisaient l'écho de ces terreurs l)ruyant(»s, qu'ils feignaient de partager.
Ainsi (juil arrive souvent dans le champ clos parlementaire, on se battit à côté. La vraie question, celle qui intéressait tous les j)artis de la Chambre, c'était l'inscription du scrutin de liste dans la Constitution, parce que derrière cette inscription se pro-
filait la dissolution, dont personne no voulait. Or, la controverse porta sur la limitation des pouvoirs du Congrès : controverse byzantine et stérile, car qu'est-ce qui peut pratiquement arrêter une Assemblée souveraine? Que valent les textes? M. Gambetta aurait pu refuser d'entrer dans un tel débat. 11 accepta, et c'était habile : sur la question des pouvoirs du Congrès, il trouvait ses adversaires divisés, tandis que sur celle du scrutin de liste il les eût trouvés réunis. Je vis M. Gambetta peu de jours avant la séance. L'approche de la bataille lui avait rendu son entrain et ses forces. La maladie sournoise paraissait l'avoir abandonné. « Les sophismes de la commission s'évanouiront au grand jour de la tribune ». disait-il, plein de confiance. Jamais il ne fut mieux « en forme ». Je me pris à espérer.
L'heure solennelle sonna. Les tribunes de la Chambre virent, ce 26 janvier 1882, s'entasser jusque dans les moindres recoins plus de monde qu'elles n'en pouvaient contenir. Chacun voulait assister au spectacle de la lutte où se joueraient, dans une large mesure, les destinées de la République. Les attaques partirent de divers côt(»s. M. Louis Legrand, un modéré, qui semblait ministériel par tempérament, écarta les voiles et prouva qu'au fond on se battait pour ou contre le scrutin de liste. Le minist^Te, on posant la question de confiance, créait, disait-il. une alternative qui pouvait se traduire ainsi : « Vous allez vous suicider, vous, Chambre, ou moi, gou-
vernomenl, jo me suicide. » M. Loekroy, dîins un de ces discours satiriques grAce auxquels il mettait la confusion dans les deux camps, plaida la cause de la compétence absolue du Congrès et démontra l'impuissance de la commission.
Enfm M. Gambetta parut à la tribune. Le silence se fît profond, religieux, mêlé de criiinte et de rt^spect. Une fois encore, le grand citoyen offensé, méconnu, crut devoir protester contre les calomnies qui flottaient obscurément dans la salle et d'avance affaiblissaient sa démonstration : « Je veux, s'écriat-il, m 'expliquer devant cette Chfimbre, car de toutes les douleurs qu'on peut ressentir de la politique — et Dieu sait s'il m'en a été épargné! — il y en a une que je ne peux supporter et subir en silence : c'est d'être constamment présenté à cette Chambre, qut» dis-je? au parti républicain tout entier comme un homme qui méditerait de se séparer ou de s'écarter de hii. d'arrêter, de ternir sa carrière, de paralyser son déveh)ppement, d'affaiblir son autorité dans le j)ays. Et [rdv qui donc pourrait-un espérer de remplacer la force et l'honneur du parti républicain dans la nation? Est-ce qu'on osera venir à cette tribune et dire que j'ai, sous la suggestion de je ne sais quelle passion personnelle, par je ne sais quelle avilissante p(»nsée qu'on décore du nom de dictature et qui ne serait que la risée du monde, si je pouvais descendre à la conception d'une pareille et si misérable idée, à qui donc fera-t-on croire... »
Qui ne sent, à ces phrases entrechoquées et parfois incorrectes, ramertume et Tindignation qui bouillonnaient dans son cœur et qu'il avait peine à contenir? Passant ensuite en revue les arguments de la commission, dégagé de la question personnelle et Tesprit plus libre, il les réfuta un à un dans une succession enchaînée et lumineuse. Le grand orateur se retrouvait tout entier. La Chambre écoutait muette, captivée, confuse. S'il ne s'était agi que de décerner le prix d'éloquence, elle se fût montrée unanime. Mais derrière l'admiration subsistait la volonté ferme d'écarter l'homme qui depuis deux ans portait ombrage à l'omnipotence parlementaire. M. Gambetta se rassit au milieu d'applaudissements qui durent faire illusion à ceux qui n'avaient pas pénétré l'âme de l'Assemblée.
La tâche du rapporteur n'était pas aisée. Comment ramener les esprits, après un si écrasant succès? M. Andrieux ne se laissa pas déconcerter. Négligeant la partie doctrinale, il insista sur les points qui touchaient aux préoccupations secrètes de l'auditoire. Vers la fin de sa réplique, l'enthousiasme soulevé par le discours de M. Gambetta était tombé, la défiance seule hélas! subsistait. Le parti de la Chambre était pris, beaucoup plus même que ne le donnerait à croire la proportion des suffrages, dont plusieurs furent influencés par d'anciens souvenirs ou par le respect humain. Avant de renverser celui qu'ils avaient si longtemps reconnu pour chef,
nombre de députés hésitaient, comme si la voix publique allait les accuser de trahison. Au scrutin, 2()8 bulletins se rencontrèrent contre 218 pour adopter les conclusions de la commission et rej>ousser le projet du gouvernement. M. Gambetta quitta aussitôt la salle, suivi de tous ses collègues, aOn de déposer sa démission entre les mains du président de la République. La Chambre, soulagée au fond, le vit partir avec stupeur. Le chêne était abattu, mais quel vide il laissait après lui !