‹ Souvenirs; (volume 2)Chapitre 10 sur 26 · DU PRINCE DE TALLEYRAND · texte numérisé non relu

DU PRINCE DE TALLEYRAND

Paris, 13 décembre 1833.

Tant que j'ai été dans l'incertitude sur ce que je ferais, mon cher Barante, je ne vous ai pas écrit : aujourd'hui, je suis décidé, et je retourne pour quelques mois en Angleterre. On croit, plus que moi, que j'y suis de quelque utihté; je cède. Madame de Dino part dans deux jours, et moi dans trois. Mon projet est de revenir en France au mois d'avril et de me retirer tout à fait des affaires au mois de mai; j'ai fait plus que mon temps. Je vous dis toutes ces dates parce qu'elles peuvent être pour quelque chose dans vos propres arrangements. Mes jambes, toujours mauvaises, deviennent détestables; du reste je ne me

porte pas trop mal. J'ai trouvé le gouvernement dans une position très bonne. Ses efforts, ses difficultés et ses succès me paraissent appréciés. Le fait est que nous avons, à grande distance, le roi le plus éclairé de l'Europe; que le duc de Broglie gagne tous les jours dans l'opinion, et donne à notre cabinet un caractère de droiture et de loyauté inappréciable quand on sort de révolution.

DU BARON PASQUIER

Paris, 13 décembre 1833.

Votre politique générale est tout à fait la traduction de la mienne sur le dedans et sur le dehors.

J'augure, comme vous, de notre prochaine session où notre Chambre aura peu à faire. C'est quelque chose d'étonnant que le refroidissement sur ce besoin de lois dont on avait tant faim et soif encore l'année dernière et dont on ne s'occupe presque plus.

La question du budget et l'affaire d'Alger (1) seront donc, je le crois du moins, les champs de bataille de

(1) Devions-nous abandonner notre conquête d'Alger, conquête pour le moment des plus onéreuses, et dont on contestait l'importance dans l'avenir ; devions-nous, au contraire, la conserver et même lui donner l'extension que ce dernier parti semblait devoir imposer? Telle était la question qui divisait les esprits et que la Chambre eut à examiner dans ses séances du 26 avril au 2 mai, à l'occasion d'une demande de crédit pour frais de colonisation. La discussion fut embarrassée et obscure, le crédit adopté mais réduit, et il n'intervint aucune décision définitive, c. b.

OCTOBRE 1832-AVRIL 1834. 9o

la session. Nos Raspails et autres sont des fous si atroces, et dont les folies sont tellement mises au grand jour, qu'en vérité, je ne les saurais plus guère craindre. Quant au parti carliste, tombé en quenouille l'année dernière, il est, pour celle-ci, chu en enfance. Cependant toutes les insolences des deux partis occupent toujours un peu les esprits et il est à souhaiter que quelques coups sur les doigts leur apprennent, pour leur bien, à se tenir toutefois tranquilles ; il faudra bien que cela finisse ainsi.

Tous nos amis communs ici se portent bien et sont en bon train. Vous savez la grossesse de madame de Broglie; j'en suis bien aise pour elle : après toutes les pertes qu'elle a éprouvées, ce lui est une distraction salutaire.

A M. ANISSON DU PERRON

Turin, 13 janvier 1834.

Je suppose, mon cher ami, que vous avez déjà repris ce bon petit train de la vie de Paris dont on sent si bien le prix quand on en est loin. Avant toutes les libertés poUtiques auxquelles la France est fort nouvelle, il y avait cette charmante liberté française, comme l'appelait Brantôme, Uberté de conversation et de commerce social; c'est celle-là qui est la meilleure pour passer le temps sans vouloir dire du mal des autres; c'est celle-là qui charme les étrangers et notamment les Piémontais lorsqu'ils viennent à Paris.

Les douanes et Alger vont être deux belles questions. Prenez garde à ne pas vous faire une renommée de radical et d'abstrait en matière commerciale, je crains,

comme vous, qu'on ne reste par trop dans les ornières du système prohibitif. On se refuse à l'évidence sur plusieurs points parfaitement éclaircis, mais c'est la faute du public . Je crois vous avoir parlé d'un mémoire adressé en 1802 au gouvernement pour justifier le traité de 1786 (1) et s'opposant aux prétentions prohibitives qui datent du consulat. Faitesvous prêter ce mémoire par les affaires étrangères ou par M. Pasquier, qui le possède. C'est en l'appuyant de plus amples informations, le texte d'une bonne opinion dans une discussion générale.

M. d'Argout persiste donc dans sa peur et sa courtisaneric pour le parti exclusif et intolérant que ses collègues combattent à la tribune. 11 ne veut donc pas rapprocher du gouvernement cette classe d'honnêtes gens semi-aristocratiques? Il en fera donc encore des carlistes? C'est selon moi de la bien mauvaise politique.

DE LA DUCDESSE DE DINO

Londres, 15 janvier 1834.

La discussion de l'adresse de notre Chambre des députés a été ici l'intérêt de la semaine. Nous y avons vu deux discours coup sur coup de notre ami Broglie (2), tous deux assez embarrassants à expliquer, le

(1) Traité de commerce avec l'Angleterre, signé le 26 septembre 1786, et qui fut une première application, en France, des principes du libre-échange, c. b.

(2) Lors de la discussion de l'adresse prenant pour texte le paragraphe 16 qui rappelait que si la France suppor-

premier à tels de vos collègues, le second à tels autres. La maladie de Broglie en est peut-être la meilleure explication. Dieu veuille cependant qu'elle ne soit pas sérieuse ! Nous en sommes agités et inquiets; nous détestons surtout ces bruits de démission qui se répandent dans quelques journaux. Car quelques mots échappés de l'improvisation, même quand leur effet ne vaut rien, n'ébranlent et ne détruisent pas une aussi bonne position, une aussi utile influence que celle de notre ami; et nous avons grand besoin que rien ne soit changé dans notre cabinet. Il faut convenir cependant que ces deux discours, allant tous deux à l'extrême dans le sens le plus opposé et dans la même semaine où le texte même des fameuses notes adressées à Pétersbourg (1) paraissent dans les

tait, quelque onéreux ou préjudiciables qu'ils pussent être, les traités européens auxquels elle avait apposé sa signature, elle ne reconnaîtrait à aucune puissance le droit de détruire ou d'altérer sans son consentement ce qui était réglé avec son concours, M. Bignon avait cherctié à établir que cette déclaration devait nécessairement comporter pour nous une attitude des plus agressives contre la Russie, la Prusse et l'Autriche, qui, en Pologne comme en Turquie, dans les États de la Confédétion germanique comme en Lombardie, violaient des engagements anciens. M. le duc de Broglie, dont la réponse sembla une adhésion pleine et entière à la thèse soutenue par M. Bignon, fut presque aussitôt obligé, devant l'interprétation donnée à sos paroles, d'en préciser la portée en affirmant n'avoir entendu adhérer qu'aux principes exposés par M. Bignon, et nullement à son appréciation des faits (7-8 janvier), c. b.

(1) Nouvelles notes de protestation de l'Angleterre et de la France contre le traité du 8 juillet 1833. c. b. V. 7

journaux, ne sont pas un incident commode pour l'ambassade de France à Londres.

A M. ANISSON DU PERRON

Turin, 20 janvier 1834.

J'ai été contrarié de la mauvaise foi avec laquelle a été interprété cet assentiment donné à M. Bignon, c'est une chose vraiment diflicile que de conduire les affaires étrangères dans un pays qui ne veut pas la guerre et qui prétend en même temps par pure vanité que toutes les puissances doivent lui complaire. Avec ces façons-là on se condamne à avoir des budgets très élevés, et celui de 1835 me paraît subir largement cette nécessité.

Cependant, du dehors, aucune crise n'est à craindre si le dedans n'en provoque point. Sophie m'écrit que la discorde règne un peu moins dans les salons, c'est un pas de plus, mais ce qui importe bien davantage, ce qui importe réellement beaucoup à létranger, c'est notre prospérité commerciale. Chaque chose a son temps et vous ne sauriez dire avec quel ton de respect on parle de l'état de lindustrie en France. C'est comme les victoires de l'empire. Soignez bien ce chapitre-là, et les autres iront tout seuls.

A MADAME ANISSON DU PERRON

Turin, 2o janvier 1834.

Je vois toujours à M. Mole le même découragement. Tout est arrangé de telle sorte dans la situation

politique du moment, qu'il ne trouve pas de joint où pénétrer. D'ailleurs, pour dire vrai, les ambitions et la sienne en particulier sont devenues moins actives et moins présomptueuses .On ne regardepas avec des yeux aussi avides un but qui est devenu peu brillant et peu tentant. Dans la disposition actuelle des esprits, le plus honnête, le plus habile, le plus éloquent des hommes aurait beau faire tout ce qui assurerait le bonheur de la France, il n'en serait pas moins en butte aux plus vulgaires injures, aux plus sots mensonges, tandis qu'il n'aurait pas l'encouragement d'une opinion bienveillante, vive, sincère, nombreuse.

A M. ANISSON DU PERRON

Turin, 8 février 1834.

Je sais bien que tout ce que l'on peut dire en faveur du traité de 1786 touchera peu l'école prohibitive, si ce ne sont que des raisonnements, tout évidents qu'ils soient, mais les résultats de ce traité ont été, au su de tout le monde, merveilleux pour la prospérité industrielle de la France. C'est alors qu'est née la fabrique du coton, des faïences, des porcelaines, de l'acier.

Ne croyez-vous pas au fond que, dans l'état actuel des sociétés, avec la faciUté des communications, la concurrence soudaine des producteurs, nous sommes condamnés pour longtemps à une sorte de flux et de reflux qui amènera alternativement l'excès de l'offre ou l'excès de la demande ? Il y aura vacillation et non équilibre.

Je voudrais que M. de Broglie trouvât une occasion de

se faire honneur de l'état des relations extérieures, qui est réellement aussi bon que possible.

Nous venons d'avoir sur la frontière de Savoie une tentative de réfugiés polonais et italiens, une entreprise à main armée de la propagande républicaine. Les uns ont parcouru successivement trois ou quatre villages où ils ne pouvaient pas même réussir à se procurer un guide, les autres ont tué un carabinier qui ne voulait pas crier « Vive la République! » puisse sont dispersés aux premiers coups de fusil. Or il y a un an que les meneurs impriment et croient peutêtre, à force de l'avoir dit, qu'il n'y a qu'à se montrer pour soulever toutes les populations et installer la république.

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