DE LA COMTESSE DE BOIGNE(J
Paris, 28 octobre 1833.
En arrivant ici j'ai trouvé le château en grande liesse, la venue des souverains belges, les bonnes nouvelles d'Espagne, les succès de donha Maria, tout cela fait joie. Le manifeste de la société des Atnis du /}ew/3/e pourrait être mis aurang desbonnes nouvelles: on ne constate jamais que les fautes du gouvernement, celles des partis pourraient aussi être remarquées. Il semble qu'on ait voulu recommencer en exagérant celle du compte rendu. Il est à regretter que les signatures y soient moins nombreuses. Le voyage du roi en Normandie a produit un résultat auquel nous ne nous attendions pas ; il a fort rallié le clergé au gouvernement et son influence ne laisse pas que d'être considérable même dans cette province. Il
(1) Éléonore-Adèle d'Osmond (1780-1866) avait épousé en 1798, pendant l'émigration, le général comte de Boigne, né à Chambéryen 1871, qui, aprèsune vie errante et pleine d'aventures en Europe, en Afrique, en Asie, était revenu fort riche de l'Inde, où il avait vaillamment servi d'abord plusieurs rajahs dans leurs luttes, soit entre eux, soit contre l'Angleterre, puis les intérêts de l'Angleterre elle-même. De 1814 à 1859, le salon de madame de Boigne fut un des salons les plus importants du monde aristocratique, politique et diplomatique. M. le duc Pasquier en était le plus fidèle habitué. Madame la comtesse de Boigne a laissé deux romans : la Marcchale d'Auhemcr et une Passion dans le grand monde ainsi que des Mémoires encore inédits. M. Giiizot lui consacre, dans ses Mélanges biographiques, une longue et intéressante notice, c. b.
m'est revenu du parti carliste que ce voyage avait fait un effet déplorable, que tous les gens bien pensants s'étaient tenus à l'écart, mais qu'il faut convenir qu'il n'y paraissait pas. Si une fois l'opposition carliste s'avoue son peu d'importance, elle disparaîtra bien promptement, or ce qu'elle veut c'est être remarquée. Elle a renoncé à affamer l'aris par ses rigueurs et ses tristesses; on se dispose h y être fort gai cet hiver, Madame de Chastellux donnera des bals.
Paris est encore bien désert, moi je l'aime assez dans cette saison, une maîtresse de maison bien sédentaire y est considérée comme une Providence, et on est toujours, n'importe à quel titre, bien aise de trouver bonne réception. Il y aura, malgré ce désert, près de mille personnes demain au bal des Tuileries dans les plus magnifiques appartements. M. le duc d'Orléans donnera aussi une ou deux fois à danser chez lui. Son appartement est, dit-on, le chef-d'œuvre du genre rococo. M. de Flahaut y a présidé ostensiblement, mais on prétend que madame Walewska était l'Égérie de ce Numa. Ce qui est plus important c'est que M. le duc d'Orléans, pendant son séjour à Compiègne, a réussi à se faire aimer du soldat et de l'officier et a su se concilier l'afTection des habitants. Il a excessivement gagné depuis quelque temps, au dire de tous les gens qui ont l'occasion de causer avec lui.
J'aurais désiré que les réjouissances fussent restées dans l'intimité des Tuileries, mais les chefs de la garde nationale ont été découvrir qu'elle avait un désir immodéré d'être passée en revue par le roi Léopold, et même de lui donner le bal. Cette idée a été accueilUe après avoir été repoussée une première fois, et ce n'est pas le cas de dire je crois, secontZ thoughtsare best.
AU COMTE DE HOUDETOT
Turin, 4 novembre i833.
Les nouvelles générales sont très satisfaisantes, calme dans les esj^rits, ardeur commerciale, affluence des étrangers à Paris, découragement et sottise des partis, succès des deux reines en Espagne et en Portugal, voilà le bulletin des optimistes; pour les contredire, il faut aller plus au fond et porter sa \ue vers l'avenir. Mais quant à la surface et au présent, c'est eux qui ont raison.
DU COMTE M OLE
Paris, 10 novembre 1833.
Votre lettre du 30 octobre, cher ami, est arrivée ici en même temps que moi. Je venais d'Acostapour aller deux jours après élire comme conseiller général M. Bouchard (1) à Luzarches. i46i«7o dlsce omnes. Je vous l'avais dit, cette loi, dernier bienfait de nos théoriciens, est l'ostracisme de la grande propriété. M. Bouchard est un fort brave homme, d'opinions modérées, mais ce n'est pas pour cela qu'U a eu 36 voix contre moi 12 (2), c'est parce qu'il est petit propriétaire et plébéien. Cette réunion d'électeurs, toute composée de ces propriétaires et cultivateurs que le National et la Tribune appellent
(i) Député de Tarrondissement de Pontoise, élu le 9 février précédent, en remplacement de M. Charles de Lameth. c. b.
(2) M. Mole fut nommé, lors de ces mêmes élections, conseiller général des cantons réunis d'Écouen et de Montmorency, par 60 voix sur 103 votants, c. c.
raristocratie bourgeoise qu'il faut détruire tout aussi impitoyablement que l'autre, cette réunion m'a été un spectacle curieux. J'y lisais sur toutes les figures pour moi une bienveillance déférente et qui se produisait même souvent sous les témoignages les plus aimables, mais toutes, en même temps, me disaient : « C'est grand dommage que vous ne soyez pas un homme comme nous! » Eh bien, c'est là qu'est toute la question. Il est absurde de demander à la petite et à la moyenne propriété de se faire représenter par la grande. Voilà pourquoi le système électoral que je proposais en 1813, ou quelque chose d'approchant, était le seul pratique. Mais la pratique 1 II n'y a que les petits esprits qui s'en préoccupent. C'est à peu près ce qu'on répondait à ceu.\ qui doutaient de la majorité des sept pour le jury. Encore une petite A'ictoire des principes, baissez un peu le cens des électeurs de députés, et la république américaine arrive sans obstacle, et ouA're le chemin à celle de Babeuf. Qui le disait ce matin? .M. Bouchard lui-même. Chacun veut de la démocratie jusqu'au degré (jui fait de lui un aristocrate. Nous en sommes à l'aristocrate Bouchard ; à la bonne heure, si les savants en théorie peuvent nous préserver de l'aristocratie du crocheteur.
Je suis arrivé tout à propos pour signer le contrat de M. Thiers. Tout ce que je puis vous dire, c'est que la mariée (1) est bien jolie.
L'élection de Salvandy (2j n'a pas la même faveur aux yeux de tous les ministres. Cependant le vent de la
(1) Mademoiselle Dosne. c. b.
(2) M. de Salvandy venait d'être élu député de l'Eure, en remplacement de M. Dumeylet, décédé, c. b.
Chambre les fait se serrer entre eux. Le budget de la guerre sera l'affaire de la session; 70 ou 80 millions de supplément pour 1834, c'est beaucoup! Le vent des élections aura aussi son influence sur les députés. Est-ce que ceministère de vos amis ne me fera seulement le plaisir de vous rappeler et fixer ici? Vous m'y manquez plus que je ne pourrais vous le dire, et à ma raison et à mon esprit autant qu'à mon amitié. Quand vous y êtes, j'évapore avec vous ce qui me rend une machine autoclave sans vous. Je reste stupéfait devant ces hommes que je rencontre, que je recherche même, mais dont la présomption ne peut se comparer qu'à leur légèreté ; ils tranchent, ils règlent le monde, prophétisent l'avenir; et, en les entendant, il ne me vient pas un mot à opposer à leurs oracles. L'avenir! Mes faibles yeux sont loin d'y pénétrer aussi facilement. Je dirais pourtant encore aujourd'hui ce que je vous disais en août 1830 ; c'est qu'on ne s'arrêtera pas; le mouvement, pour être moins rapide, n'en est pas moins continu.
Acosta, 4 décembre 1833.
Je crois que vous ne m'avez pas tout à fait compris sur les élections. Ce n'est jamais comme nuances d'opinion que je les ai redoutées, j'ai toujours cru que la nuance ministérielle y obtiendrait la majorité, mais j'ai dit de la loi ce que je répète de ce qu'elle a produit, c'est qu'elle renversait le cône, qu'elle le mettait sur la pointe, comme le sénatus-consulte de l'an X l'avait replacé sur sa base. Dernièrement je recherchais quels furent les premiers élus en vertu du système électoral de l'an X. Mon cher ami, voyez
ces listes, vous y trouverez partout des noms qui remettent du baume dans le sang. Partout les choix se portent sur tous ceux qui ont le plus de racines et d'intérêts à ce que le sol ne tremble pas. Grands propriétaires, grands capitalistes, tout ce qui est puissant par l'intelligence et par largent. Vous me rappelez ce que j'ai dit de notre aristocratie inutile, impoUincntr, hostile... je suis prêt à le répéter. Cette aristocratie, fondée sur le principe de la naissance, est impossible à faire accepter en France désormais, et elle n'a que ce qu'elle mérite. De toutes les choses détruites, c'est la seule que je jurerais qu'on ne reverra jamais, mais je ne serai rassuré contre l'invasion des doctrines de Babeuf et les efforts de ceux qui veulent encore battre monnaie sur les échafauds que quand nos lois ne seront pas hostiles à la propriété, quand elles ne consacreront pas la haine et ^en^^e de ceux qui possèdent peu ou même qui ne possèdent pas. Depuis les Glorieuses Journées jusqu'à présent, nous n'avons fait que démolir la société et la battre en brèche nous-mêmes, pour que l'émeute ne la renverse pas d'un seul coup. C'est maintenant sur la classe ouvrière que la propagande révolutionnaire tourne ses efforts. J'ai vu mes électeurs de Luzarches effrayés, pour la première fois à la vue de ces coalitions d'ouvriers, et croire enfin que la république était menaçante. Tous les regardaient comme l'œuvre des journaux et déploraient cette loi qui a changé la majorité du jury et que M. de Broghe appelait notre première conquête depuis Juillet. En général^ j'ai été frappé du progrès des opinions dans notre réunion électorale et j'aide nouveau admiré l'habileté duministèrequin'avait pas voulu en profiter pour renouveler la Chambre.
A M. ANISSON DU PERRON
Gênes, o décembre 1833.
Les élections aux conseils généraux sont un symptôme principal. Partout des hommes modérés, et, malgré la maladie démocratique, de grands propriétaires et des gens importants, autant que le comportent les circonstances actuelles. On m'écrit beaucoup de compliments sur ce succès de mon œuvre. .Je croyais à la vertu du canton et de l'élection fractionnée, mais je n'espérais pas si bien.
A en juger par les journaux, le parti républicain est de bien mauvaise liumeur de ce résultat de la loi départementale. Ce sont presque des arrhes pour la prochaine élection de la Chambre.