AU COMTE DE RIGNY
Turin, 8 mai 1834(1).
Monsieur le comte,
J'adresse aujourd'hui à Votre Excellence le résumé de l'année 1833.
L'année 1832 avait fini au moment où la prise de la citadelle d'Anvers manifestait la position de la France relativement à l'Europe, tandis qu'une session calme et tranquille attestait un état intérieur heureux et rassurant.
Nous avons dit que cet ensemble de circonstance&
(1) Dépèche ofllcielle, non numérotée.
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était mal apprécié à Turin. Outre qu'il en coûtait beaucoup de renoncer à des conjectures regardées depuis deux ans comme plus que probables, il faut se souvenir quelle irritation la déconvenue et l'emprisonnement de la duchesse de Berry avaient jetée dans le parti carliste. Nos lois et la situation particulière de notre gouvernement ne pouvant inspirer beaucoup de crainte aux partis vaincus, il en est arrivé que, jusqu'ici, jamais leur colère n'a été plus vive et plus insolente qu'au moment même de leur défaite. Or la faction carliste rencontrait grande fraternité à Turin, elle avait de l'influence sur le gouvernement ; plus encore sur l'esprit du roi Charles-Albert, qui s'était, comme on l'a vu, mis en relations souterraines avec les agents de la duchesse de Berry. Nous n'avions donc pas à nous étonner si une erreur plus exaltée se laissait remarquer sous la réserve et la prudence du cabinet de Turin.
D'ailleurs, si la suite des événements avait fini par démontrer que les grandes puissances ne voulaient pas faire la guerre à la France, il était devenu évident, en même temps, que notre gouvernement et l'immense majorité du pays souhaitaient la paix. Nous donnions, il est vrai, l'idée d'une stabiUté plus grande, mais aussi nous inspirions moins de crainte. Le dépit ressenti par la cour de Sardaigne en voyant le succès de principes qui lui sont antipathiques, était éprouvé de la même sorte par les autres gouvernements absolus. Elle se sentait donc en communauté d'opinions et d'impressions avec les grandes puissances. Comme elles, on se résignait à la France, mais on a^•ait de la peine à s'y accoutumer. Déjà s'entrevoyait une résolution des trois puissances, qui,
vers la fin de l'année s'est réalisée; ralliance de la France et de l'Angleterre, leur action sur l'Europe, concertée et mise en commun, décidait les gouvernements absolus h s'unir aussi, à se donner un même système politique, à toujours agir conjointement. De là résultait, pour les puissances secondaires qui épousaient ce système, l'assurance d'un appui contre la France.
Ainsi, au moment où nous semblions plus solides et plus redoutables, la cour de Turin pouvait se livrer avec moins de crainte et de réserve à sa malveillance pour nous, et les circonstances rendaient cette malveillance plus grande. Tel est le véritable résumé de nos relations pendant le cours de l'année 1833. Il me reste à rappeler les occasions qui ont pu successivement manifester ces dispositions de la cour de Turin.
L'arrestation de Madame la duchesse de Berry avait procuré la saisie d'une grande quantité de papiers et de correspondances. Là s'étaient trouvées des lettres du marquis PallaAicini et les rapports de quelques agents qui assuraient que le roi Charles-Albert les avait reçus. A travers les sottises, les exagérations, les mensonges de ces intrigants, qui avaient évidemment cherché à accroître leur importance et à nourrir les illusoires espérances de la duchesse de Berry, il demeurait certain que le roi avait été en communication avec elle, et que s'il n'avait rien fait pour sa cause, il lui avait du moins témoigné beaucoup d'intérêt.
M. le duc de Broghe ne provoqua à cet égard aucune explication ; il n'en parla point à l'ambassadeur de Sardaigne et sa correspondance avec l'ambassade n'en lit aucune mention. Seulement, quand j'arrivai
à Paris, les lettres me furent communiquées, copie m'en fut remise et je fus chargé d'en entretenir confidentiellement M. le comte de Sales, afin qu'il sût pourquoi quelque changement devait être remarqué dans nos relations avec sa cour. Pour commencer, j'eus à'iui dire qu'on ne se presserait pas de déplacer M. Decazes (1).
Cette communication tout inofficielle, reçue avec quelque embarras par M. de Sales, donna de l'humeur à Turin. On ne savait pas au juste ce que renfermaient les papiers saisis à Nantes ; mais on avait la conscience de ne s'être laissé entraîner à aucun acte, à aucune coopération contre la France. On feignait donc de n'attacher aucune importance à des paroles dites légèrement. Quant au roi lui-même, il avait eu un tort personnel et se sentait irrité que nous en eussions la preuve. Le retard apporté au déplacement de M. Decazes le choquait beaucoup.
Quelques semaines après, M. de Broglie songea sérieusement à ce changement, et M. de Sales en fut informé. L'ordonnance du roi, qui assignait une destination nouvelle à M. Decazes, allait être signée, lorsqu'on apprit que le nombre des carlistes compromis par leurs entreprises contre la paix intérieure de la France, ou exilés volontaires, s'augmentait à Turin; que les plus marquants d'entre eux y étaient accueilUs et presque fêtés par les principaux agents du gouvernement et le corps diplomatique. Cette information,
(1) Le gouvernement sarde avait demandé à plusieurs reprises, et avec insistance, le déplacement de notre consul général à Gênes, qu'il accusait de complaisances envers l'élément révolutionnaire, c. b.
donnée d'abord avec un peu d'exagération par une correspondance particulière, entraîna de la part de M. de Broglie quelques paroles de mécontentement adressées au comte de Sales. Le changement de M. Decazes fut encore ajourné.
Vers ce temps-là, une querelle entre quelques sousofficiers de la garnison de Gènes amena la découverte d'un vaste complot de la société secrète ai)pelée « la Jeune Italie ». La police apprit que la conspiration avait des ramifications dans l'armée; qu'un certain nombre d'officiers y était engagé, et probablement beaucoup de sous-officiers. Une crainte vive et pressante s'empara du gouvernement. Sans attendre que les informations fussent complètes, sans vérifier ni même examiner la vraisemblance des délations, sans chercher à démontrer la connexité des faits connus ou soupçonnés, des conseils de guerre furent convoqués à Chambéry, Alexandrie et Gênes. On accéléra les jugements, et, en trois semaines environ, douze sousofficiers furent exécutés avec une précipitation et une ardeur qui scandalisa les hommes sages, quelque dévoués qu'Us fussent au roi et à l'ordre public. Le zèle des agents inférieurs, excité ainsi par le gouvernement, alla par delà les bornes de la raison et de l'humanité. Le comte Galateri, gouverneur d'Alexandrie, se montra féroce dans les détails mêmes des exécutions. Lui et les autres recevaient des éloges, des encouragements, des récompenses. Ce fut comme une fiè^Te de terreur et de rigueur.
Les agents diplomatiques des gouvernements absolus soufflaient sur cette flamme. Le compte qu'ils en avaient rendu à leurs cabinets attirait au roi Charles-Albert les féUcitations des souverains. L'am-
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bassadeur de France était absent. Cette circonstance n'avait rien de fàclieax. Ses conseils, s'il eût été chargé d'en jjrésenter, auraient été rejetés fort loin, et notre nullité d'influence, dans cette occurrence, eût été tristement constatée. Le ministre d'Angleterre risqua à peine quelques paroles; elles ne furent même pas remarquées.
Cependant l'Europe retentit bientôt de tous ces actes de sanglante rigueur, si étrangers aux habitudes actuelles des gouvernements les plus absolus. Le gouvernement sarde, revenu de sa première peur, comprit qu'il déchaînait contre lui une opinion presque universelle. Le roi Charles- Albert n'eut assurément aucun repentir de ce qui avait été fait. Au contraire, il avait cet orgueil joyeux d'un souverain qui vient de se montrer énergique et habile ; pourtant il s'arrêta. La police était devenue la seule pensée, la seule occupation du gouvernement sarde; les arrestations, les soupçons, la méfiance allaient toujours croissant, mais on ne fusillait plus. Aussi les hommes Importants par leur grade et leur situation sociale, qui se sont trouvés ultérieurement assez compromis d'après les révélations des sous-ofliciers pour être soupçonnés d'avoir été chefs et meneurs du complot, en ont-ils été quittes, grâce à la date de leurs arrestations et de leurs poursuites, pour une prison plus ou moins longue, ou l'exil. Cette inégalité dans la répression n'a point inspiré de regrets, mais a été fort soulignée.
Nos rapports avec la cour de Sardaigne s'envenimèrent beaucoup, par toutes ces circonstances. Le roi Charles-Albert, soit parce que lui-même av^ait eu envers la France des torts de ce genre, soit par méfiance naturelle, supposa que notre gouvernement
n'était pas étranger au complot tramé contre lui. Mû par un sentiment d'inimitié personnelle contre le roi, notre souverain, il s'imagina même qu'à part de ses ministres et de ses agents officiels le roi Louis-Philippe avait pu encourager les conspirateurs.
Cet injurieux soupçon resta pour ainsi dire renfermé dans l'esprit du roi Charles -Albert. Ses ministres ne le partagèrent point. Pas une parole, pas un acte n'auraient pu me donner à croire qu'U eût même été conçu. Je l'ai appris conlidentiellement.
Sans aller jusqu'à ce point d'animosité, le cabinet de Turin était pourtant disposé à nous en vouloir de ce qui lui advenait. Les machinations dont il avait saisi le lil avaient leur centre en France. C'étaient des comités de propagande, des associations de réfugiés qui dirigeaient tout. Souvent on nous avait porté plainte contre ces manœuvres coupables et le gouvernement français avait semblé y attacher peu d'importance, ou n'avait pas pris des mesures suffisantes. On voulait bien le croire de bonne foi, mais il était complaisant et mou envers les opinions subversives de l'ordre public ; ses agents le servaient sans fidélité ou sans zèle. Enfin, quoi qu'il en pût être, le mal venait de France et de la révolution de Juillet; c'en était assez pour entretenir la rancune et la méfiance.
En outre, bien que nous nous fussions abstenus avec soin de nous immiscer dans leurs affaires intérieures, bien qu'à Turin ou à Paris pas un mot n'eût été prononcé sur cette répression passionnée et cruelle, l'opinionde notre gouvernement étaitévidente; il ne la laissait pa-s ignorer, et le cabinet de Turin s'irritait de ce blâme, tout muet et inofficiel qu'il était.
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Des articles insérés dans des journaux ministériels avaient paru fort blessants.
Par suite de tant d'alarmes exagérées et du zèle effréné de la police , il arriva que des Français furent arrêtés dans les États de Sardaigne, d'autres expulsés, d'autres injurieusement repoussés de la frontière au détriment de leurs affaires. Ces exemples se multipliaient. J'avais pour habitude, et des instructions nouvelles et spéciales m'en firent un devoir, de réclamer fortement contre ces actes de rigueur, d'en demander les motifs, de prendre la défense de nos compatriotes contre les précipitations arbitraires de la police. Ce genre de discussions, où nous n'avions jamais été pleinement satisfaits du gouvernement sarde, devint de plus en plus épineux, en se présentant plus souvent. Les controverses s'aigrissaient chaque jour davantage. Le cabinet de Turin nous savait mauvais gré de ne pas compatir à ses embarras, de ne pas concevoir qu'il eût, en ces circonstances, beaucoup de méfiance et un excès de précaution. Il trouvait que nous exigions pour les Français des garanties et des ménagements qu'il était loin de garder envers ses propres sujets ; il se plaignait de voir nos réclamations appuyées sur des principes de législation et des habitudes d'administration qui chez lui n'ont point cours. Il appelait déht ou crime ce qui chez nous n'est point punissable; il agissait d'après de simples soupçons plus rigoureusement que nos autorités d'après une conviction. Ainsi, ne parlant pas pour ainsi dire la même langue, nous ne pouvions pas nous entendre.
Le roi Charles-Albert et ses ministres se figuraient encore que nous nous plaisions à les harceler, à les
troubler; il leur venait à l'idée que nous chercliions à constater, à recueillir une certaine masse de griefs, pour justifier tôt ou tard quelque attaque contre la Sardaigne ou bien plutôt pour motiver la pleine Licence que nous donnerions aux complots tramés sur notre territoire contre la paix publique chez eux. Alors, de leur côté, ils énuméraient tous les sujets de plainte qu'ils disaient avoir contre nous. C'étaient de perpétuelles récriminations, parmi lesquelles figurait toujours le maintien de M. Decazes à Gênes.
A vrai dire, le cabinet de Turin avait plutôt crainte qu'envie d"offenser la France. Mais U obéissait à une peur plus pressante encore ; il était ému d'un sentiment de conservation et jugeait du danger avec une vue étroite, avec des préjugés de parti, avec une politique bornée et provinciale ; l'amour-propre d'une puissance de second ordre, qui redoute toujours de passer pour obéissante et vassale, était aussi plus fortement excité que de coutume.
U était difficile que dans de tc41es dispositions réciproques, quelqu'une de nos discussions journalières ne devint pas plus graA'e et plus animée. Deux douaniers français avaient été attirés au delà de la frontière par deux sous-officiers sardes, qui avaient joué le rôle d'agents provocateurs ; arrêtés comme embaucheurs, ils avaient été relâchés presque aussitôt, sans même attendre les réclamations de l'ambassade ; mais l'affaire avait fait quelque bruit dans le département des Hautes-Alpes ; les autorités françaises en avaient rendu compte à Paris. Je reçus ordre de demander une satisfaction formelle de cette infraction au droit des gens. Le gouvernement sarde pensa qu"il avait fait assez en ne donnant aucune
suite à l'affaire et en renonçant à poursuivre juridiquement nos douaniers. Le ton de nos plaintes fut regardé comme injurieux. On s'obstina à ne point désavouer le moyen de police employé, et on se fâcha de la manière dont nous l'avions quaKfié. Une correspondance très aigre s'engagea sur ce point. La police sarde ne niait point que ce délit n'eût été provoqué ; mais elle affirmait et croyait sincèrement que ces douaniers avaient précédemment tenté d'embaucher des soldats sardes. Les enquêtes faites en France nous assuraient, au contraire, que le cabinet de Turin considérait comme embauchage quelques conversations des plus innocentes entre les douaniers et les soldats.
Enfin la chose en vint au point que M. le duc de Broglie me prescrivit, et c'était fort mon avis, d'interrompre avec le cabinet de Turin toute espèce de communication relative aux réfugiés piémontais et de faire savoir que, dorénavant, nous ne nous estimions plus comme tenus à prendre à leur égard aucune mesure dans l'intérêt du gouvernement sarde.
Cependant cette sorte d'animosité croissante, le danger presque imminent d'une brouille rie avec la France, inquiétait le cabinet de Turin. 11 fit preuve en cette circonstance de discernement et de sagesse. Au lieu de s'adresser aux puissances de la Sainte-AlUance et de rechercher leur intervention dans les griefs qu'il jugeait avoir contre nous, il comprit fort bien que, recourir à un protectorat, ce serait aggraver le mal. Il fit part de son embarras au cabinet de Londres, qui s'employa, par une médiation amiable, à faire cesser nos différends. J'avais évité avec soin toute signification trop expresse, je n'avais fait aucun V. 9
bruit de notre mésintelligence. Le public de Turin n'en savait rien que vaf^uement, le corps diplomatique était censé l'ignorer. J'aurais pu le nier à tout autre qu'au ministre d'Angleterre. Sans revenir sur aucune parole dite ou écrite, je ne parlai plus des douaniers; je changeai peu à peu de ton et de style, et U fut tacitement convenu que, dorénavant, nous nous ménagerions davantage. Tout ce qui se rapportait aux Français inquiétés par la police devint dés lors facile et obligeant. Je n'avais réellement plus aucune plainte à formuler. Quant à l'accueil fait aux carlistes, le gouvernement sarde, depuis plusieurs mois, observait, avec assez de soin, une mesure convenable. Les salons des ministres n'étaient plus fréquentés par cette coterie. Aussitôt que j'indiquais que tel ou tel agent d'intrigues devait être éloigné de Gênes ou de Nice, l'ordre en était donné. Lorsque Madame la duchesse de Berry quitta Palerme, il nous fut de nouveau assuré par écrit que son séjour ne serait pas toléré dans les États du roi de Sardaigne. La sympathie pour cette cause, un fond d'estime pour ceux qui la défendaient, l'impossibilité de les considérer comme de coupables perturbateurs, se laissaient encore facilement entrevoir. Mais les procédés étaient à peu près tels qu'ils doivent être.
Bientôt une circonstance plus générale et plus importante "sint de nouveau exaspérer le cabinet de Turin contre la France.
Le voyage de l'empereur de Russie en Allemagne et l'entrevue des souverains étaient depuis longtemps annoncés. On en savait les motifs et le but. M. de La Tour était un homme trop avisé pour supposer qu'un changement notable en résulterait dans la situa-
tion politique de l'Europe. Il était évident pour lui que les souverains pourraient se confier leurs opinions et leurs appréhensions, mais n'avaient à prendre aucune détermination actuelle. Peut-être voyaitil avec satisfaction une alliance et un concert s'établir officiellement contre l'invasion des influences révolutionnaires ou libérales et contre-balancer les effets de la politique française ou anglaise; mais il ne jugeait point que rien en cela dût produire une variation dans la conduite de son souverain.
Le parti dominant à la cour de Sardaigne appréciait moins sensément l'entrevue de Miinchen-grâtz. Il y trouvait espérance, appui, encouragement. Maintenant il était permis de ne plus garder de ménagement avec la France, de la braver, de l'offenser ; si elle se fâchait, on avait derrière soi la protection de la Sainte- Alliance. A mettre tout au plus vif, la guerre en résulterait. C'était précisément ce que souhaitait ce parti.
Le roi Charles-Albert, encore tout ému des conspirations qu'il s'applaudissait d'avoir réprimées, livré aux suggestions d'une police passionnée, inepte et crédule, animé par l'influence des ministres d'Autriche et de Prusse, qui mêlaient leurs opinions personnelles à la pohtique de leurs cours, était beaucoup moins sage que le comte de La Tour.
Alors advint la communication faite par les ambassadeurs des trois puissances à M. le duc deBrogUe(l).
(J) Lors des conférences de Mûnchen-gràtz, la Russie, l'Autriche et la Prusse étaient convenues d'un acte qui manifesterait l'union des trois puissances, et fût la contradiction du principe français de non-intervention. Après d'assez vives résistances du roi Frédéric-Guillaume, on
Ses conversations avec chacun d'eux, la réponse qu'il leur fit furent racontées dans des dépêches fort remarquables, qui servaient d'instructions aux agents du
avait fini par aboutir ù un traité qui proclamait le droit de tout souverain indépendant d'appeler à son secours un autre souverain, et le droit de ce dernier de donner ce secours. Dans le cas où l'assistance matérielle de l'une des trois cours d'Autriche, de Prusse et de Russie serait réclamée, si une puissance quelconque voulait s'y opposer par la force des armes, ces trois cours s'engageaient à considérer comme dirigé contre chacune d'elles, tout acte d'hostilité entrepris dans ce but. Puis on décida qu'une note serait remise séparément par chacune des trois puissances à la France pour lui faire connaître sinon le texte de ce traité destiné àrester secret, du moins son esprit etla doctrine qu'il préconisait. Lorsque le chargé d'affaires d'Autriche à Paris, M. de Hûgcl, vint le premier donner lecture de la note de son gouvernement, M. le duc de liroglie, très au courant des négociations de Miinchen-griitz, reçut de fort haut cette communication et y répondit par la déclaration que, pour la Belgique, la Suisse et le Piémont, la France ne souffrirait à aucun prix une intervention étrangère, et que, quant aux autres pays, elle entendait suivre la ligne de conduite que ses intérêts exigeraient. Pareille réponse fut faite à la note russe et à la note prussienne, mais à cette dernière avec moins de raideur, l'attitude du gouvernement prussien ayant été très différente de celle de ses alliés dans ces récentes circonstances. Enfin une circulaire fut envoyée par notre ministre des affaires étrangères à tous nos agents pour les mettre au courant de cet incident, dépêche rédigée en des termes tellement vifs que quelques-uns de nos représentants n'osèrent la communiquer intégralement (Voy. Histoire de la monarchie de Juillet, par Paul Thureau-Dangin, 2« édit., t. II, p. 373 et suiv.). G. B.
roi et indiquaient le langage qu'ils avaient à tenir.
On fut étonné à Turin, non point de l'inutilité presque ridicule de cette démarche de la Sainte - Alliance, on s'y attendait, mais de voir que nous l'aAions accueillie avec tant de hauteur. On ne savait pas que nous pouvions prendre ce ton. La seule chose qui importât à la Sardaigne, c'est que M. de BrogUe avait signifié, en répondant à M. de Hïigel, que toute intervention autricliienne en Piémont entraînerait l'intervention française.
Mes premières paroles à ce sujet n'eurent aucun effet, et, en vérité, il en devait être ainsi. En arrivant à Turin, trois ans auparavant, j'avais été chargé d'en dire autant. Depuis jo l'avais répété vingt fois. Il n'y avait là rien de nouveau ; M. de La Tour était accoutumé à ce langage.
Mais lorsque fut entamée la bizarre et puérile controverse élevée par M. de Metternich sur les paroles textuelles que M. de BrogUe avait ou n'avait pas dites au chargé d'affaires d'Autriche (1), lorsque toute la diplomatie de l'Europe fut en explication sur le point de
(1) M. de Metternich, fort surpris de l'attitude et des paroles du duc de Broglie, chercha à faire croire que le Piémont n'avait pas été compris dans l'énumération faite à M. de Hiigel, des États où nous ne tolérerions en aucun cas une intervention. 11 prétendit même que ce n'était qu'après coup et pour se donner les apparences d'une fermeté qu'il n'avait pas eue tout d'abord, que M. de Broghe mentionnait le Piémont dans sa circulaire diplomatique. Notre ministre répliqua très nettement en affirmant de nouveau que sa déclaration s'appliquait au Piémont et qu'il avait désigné ce royaume dès son premier entretien avec le chargé d'affaires d'Autriche, c. b.
savoir s'il avait été réellement question du Piémont dans cette conversation, la cour de Turin prit feu à ce sujet.
Livré à lui-même, le comte de La Tour ne s'en fût nullement troublé. Que M. de BrogUe eût mentionné le Piémont ou l'eût omis, cela n'importait guère, puisqu'il était évident que, dans les circonstances données, la France n'endurerait pas une intervention et qu'elle l'avait répété ainsi à chaque occasion.
Mais le roi Charles-Albert était fort irrité; son amour-propre de souverain était blessé au vif. Cette façon dont on traitait de lui, malgré lui et sans lui, l'oiïensait profondément. A peine échappait-il à de dangereux complots, et lorsque pour l'en préserver, pour intimider les révolutionnaires, les grandes puissances lui promettaient appui, la France proclamait à la face du monde, que, de son côté, elle viendrait au secours des conspirations. Les ministres de Prusse et d'Autriche, voyant combien la réponse de M. de Broglie avait déplu à leurs cabinets, attisaient le feu. La fraction absolutiste et carliste s'y employait de son mieux. Il y a eu tel moment où le roi Charles-Albert a cherché dans son humeur quelque occasion de braver la France et de rompre avec elle.
C'était un accès de vivacité et d'orgueil blessé à laisser se calmer. Toute cette chaleur était passagère et de nature à s'éteindre avant peu. Le sang-froid de M. de La Tour, la précaution que j'avais de n'engager aucune discussion, de n'entamer aucune affaire, tant que durerait cette exaspération, devaient suffire pour qu'elle passât inaperçu. A la fin de l'année 1833, nous commencions à nous retrouver dans les mêmes relations qu'auparavant.