DU COMTE ALEXIS DE SAINT-PRIEST
Rio-Janeiro, 10 mai 1834.
En vérité, monsieur, je crois que vous m'avez tout à fait oublié. Je trouve cela tout simple, mais comme il m'est un peu difficile de vous rendre la pareille, permettez-moi de vous forcer, en quelque sorte, à vous souvenir de moi. J'ai passé un an ici sans recevoir ni directement ni indirectement de vos nouvelles, et cette privation n'est pas la moindre de celles que j'y ai éprouvées. Elles ne m'ont pas manqué; je les ai connues à peu près toutes, au physique comme au moral. Figurez-vous la réunion d'une disette presque absolue dans les ressources de la vie commune, jointe à une famine mille fois plus grande dans l'émission et l'échange des idées. Les pauvres idées! je n'en ai pas aperçu une seule depuis que je suis en Amérique. Aussi suis-je en instance de congé et si, par hasard, vous vous trouviez maintenant à Paris, veuillez, dans le cas où ce serait nécessaire, appuyer ma juste requête auprès de M. de Broglie.
N'est-ce pas Boccace qui prétend qu'un juif s'était converti à la religion cathohque à cause des vices des papes? C'est précisément à cause d'un peu plus que les vices des BrésiUens, qu'un républicain de bonne foi se convertirait à la monarchie. Son nom, son ombre, son illusion même est le seul lien qui retienne les divers membres de cette masse incohérente, et ce lien est plus fort qu'on ne le croit en Europe. Le Brésil n'est point du tout à la veille de se dissoudre et d'être subjugué parles noirs. Ces idées sont faus-
ses, je Tai prouvé dans la série de mes dépèches, mais cela arriverait infailliblement s'il n'y avait pas à Rio- Janeiro quelque chose qui s'appelât Bragance et empereur. Pour en être convaincu, il n'y a qu'à aller voir comme je l'ai fait, les provinces espagnoles de la Plata; avec des éléments supérieurs de prospérité, tant dans la qualité morale et physique des hommes que dans les ressources du sol, Buenos-Ayres et Montevideo ne sont que des chiffons sales à côté de l'empire très compact du Brésil. Quel est le mot de cette énigme? 11 n'y en a qu'un : République! Corneille a raison dans Cintia :
Le pire des États, c'est l'État populaire.
Je voudrais qu'on en fùl très persuadé chez nous. Les dernières nouvelles ne me plaisent qu'à moitié ; je vois bien qu'à tout prendre, le trône et le ministère se consolident, mais les associations me semblent prendre une extension bien redoutable. Peut-être est-ce un effet d'optique.
Le climat brésilien m'a fait assez de mal, il est plus dévorant qu'on ne le croit, et pourtant il a, dans ce genre, une réputation bien établie. On ne se fait pas d'idée de ce que c'est. Comme dit Jacquemont, dont vous avez peut-être lu la correspondance, c'est l'abomination de la désolation.
P.-S. — Sartiges (1) n'est pas encore de retour, cela ne m'inquiète pas précisément, mais cela m'étonne. Je viens de recevoir une lettre de lui, datée de Valparaiso, au Chili (novembre 1833) ; vous voyez qu'elle
(1) A cette époque attaché à la légation du Brésil, c. b.
est déjà vieille. J'ai su depuis que, poussé par une curiosité un peu excessive, il avait pris par le Haut- Pérou et la Bolivie. Comme la guerre cix-iie est dans ces pays-là, ce serait inquiétant, si on ne savait ce que c'est que ces sortes de guerres en Amérique. Elles sont peu sanglantes et ressemblent à nos changements de ministères.
DE LA DUCHESSE DE DINO
Londres, 15 mai 1834.
Tout paraît rentré dans un calme provisoire en France, ce dont il faut se contenter en attendant mieux. Cependant l'été va se passer en élections et en procédures, et je ne sais pas jusqu'à quel point cela détournera M. de Talleyrand d'aller passer quelques semaines sur le continent. En attendant nous faisons quelques courses do campagne ici, et nous nous préparons à y festoyer M. Dupin qui s'annonce très prochainement. Je suis curieuse de voir l'efTet réciproque de l'Angleterre sur M. Dupin, et de lui ici. Je n'imagine rien à cet égard, mais l'observation en sera amusante.
Que dites-vous de celte apocalypse jacobine de M. de Lamennais (1) et de l Avenir de M. de Chateaubriand? Quelles jolies destinées on nous prépare! Les mots de républicains et de république ont cours partout maintenant sans plus choquer personne; les oreilles y sont toutes façonnées ! Cela vous plaît-il ? Pour moi j'en frémis d'indignation. Vraiment, on nous
(1) Les Paroles d'un croyant, c. b.
fera tous devenir de bons vieux ultras bien imbéciles. J'y tourne grand train.