DU COMTE DE S AIME - A ULA 1 R E
Vienne, 17 mai 1834.
Sûrement, je ne vous oublie pas. Si je ne vous écris pas plus souvent, c'est que les communications sont entre nous peu engageantes. Je me suis fait à la police d'Autriche comme Mithridate au poison. Dans l'intimité où je dois vivre avec M. de Metternich, j'ai pris mon parti de lui livrer tous mes secrets, et je ne m'inquiète plus de le savoir derrière mon épaule quand je lis ou quand j'écris une lettre. Mais je ne sais si vous faites si bon ménage avec M. de La Tour et si vous n'avez pour lui rien de caché. L'idée m'est venue comme un trait de lumière de vous écrire par Paris, et je profite de l'occasion d'un courrier que le ministre d'Espagne envoie à Madrid pour porter à la reine cinq petits chiens de Hongrie. L'expédition n'a pas d'autre objet, ma foi. J'espère qu'elle sera à ce titre respectée par la galanterie castillane. Ce que nous avons signé à Londres à propos de l'Espagne est plus affairant. On en est ici très soucieux, mais on n'en parle qu'académiquement. Je ne crois à aucune démonstration des puissances, mais seulement à un redoublement d'intimité qui se manifestera dans quelque autre affaire. Pour tout ce qui arrivera en Espagne, on ne se fâchera que si le contre-coup se faisait sentir en Italie. C'est à cela qu'il importe de prendre garde.
L'affaire suisse s'achemine, je crois, vers une bonne
fin. Mais le prince de Metternich paraît prévoir qu'il restera une tracasserie entre Genève et Turin à l'occasion des dernières notes échangées. En ce cas, le cabinet de Vienne se promet d'intervenir comme conciliateur; celui de Turin ferait mieux, ce semble, de se calmer tout seul.
La retraite de Broglie m'a tant réjoui pour lui que je ne m'en afflige guère pour le pays. On aurait eu grand tort de penser à moi, mon cher ami. Je vous le confie : toutes mes convictions sont ébranlées. Je respecteraitoujours mes antécédents, mais je ne voudrais plus accepter la responsabiUté pratique des principes que j'ai professés toute ma vie. La tribune m'apparaît non pas comme un remords, mais comme un spectre effrayant. Dans le doute, abstiens-toi. Je servirai dans mon poste quelques années encore, si on veut, mais je ne monterai pas plus haut.
Rigny me convient assez pour chef. Je le crois habile et avisé. M. de Metternich croira en avoir meilleur marché que de l'autre, et il n'est pas mal de lui laisser cette idée.
On parle d'une convention signée entre tous les souverains constitutionnels qui serait une espèce de catéchisme et qui tendrait à établir une jurisprudence commune pour tousles cas de pratique gouvernementale. On parle d'un tribunal dit Compronùss ionsgericJit com\)Osé des délégués, des souverains et qui connaîtrait de tous les différends qui pourraient surgir entre les souverains et les Chambres, des mesures contre la presse et contre les associations dans le régime universitaire. Voilà ce que j'ai recueilli assez vaguement et ce qui sera peut-être encore secret quand vous recevrez cette lettre : ainsi n'en parlez pas.
AU COMTE DE HOUDETOT
Turin, 17 mai 1834.
J'ai écrit à Horace (1) ; s'il veut avoir le roi à sa disposition prochainement, il faudra quïl soit ici du 20 au 30 de ce mois. Passé cette date, le roi va en Savoie, et le portrait sera remis de deux ou trois mois. Ce pauvre Horace est donc bien absurde; pourquoi le serait-il moins que l'abbé de Lamennais et M. de Chateaubriand? Une des particularités de ces temps-ci, c'est que personne ne croit avoir la responsabilité de ses paroles. Chacun , en vrai artiste, se livre à ses impressions ou les exploite sans aucun contrôle de réflexion uniquement soucieux de produire de l'efTet sur les autres et sur soi.
DE M. GUIZOT
Paris, 18 mai 1834.
Vous avez \n tout ce qui nous est arrivé; vous savez tout ce que je vous en disais. La retraite très fondée de Victor m'a mis dans une situation, je ne dirai pas diflicile, mais douloureuse, si on peut appeler cela de la douleur. Pour rester, lui partant, il me fallait trois choses : que son successeur lui agréât pleinement ; que ma position personnelle demeurât exactement la même; que, dans le remaniement du cabinet, notre politique fît un pas en avant, au lieu de
(1) Le peintre Horace Vernet. c. b.
reculer. Les trois conditions ont été remplies; je n'ai pas hésité.
Voilà la session finie : à tout prendre elle n'a pas été stérile, et la situation générale est meilleure. L'anarcliie est partout sur la défensive, pas tant dans les esprits que dans les rues, cependant un peu dans les esprits même. Tout annonce de bonnes élections, aussibonnes que le pays peut les donner. La Chambre prochaine sera, au fond, assez semblable à celle-ci, et pourtant d'une autre physionomie. L'opinion carUste y rentrera, arrogante et absurde selon sa nature, et elle y amènera probablement quelques scènes violentes qui seront courtes. Si M. de Fitz- James est élu, il se fera chasser bien plus vite que Manuel. Les républicains seront timides mais obstinés, et le tiers parti aura, comme jusqu'à présent, plus de chance que de force. Le ton de la discussion sera autre, le résultat à peu près le même. Et nous avancerons certainement, mais assez laborieusement, avec assez de fluctuations pour que bien des gens s'y trompent et ne voient pas le progrès. Avons dire vrai, je pense aujourd'hui ce que je pensais il y a trois ans. Je crois, comme j'y ai toujours cru, au salut et au danger. Nous cheminons le long de l'abîme, sages sans prévoyance, bronchant, sans cesse et ne tombant point.
Les élections du 20 au 30 juin : une convocation pour la forme vers le 20 août, la réunion réelle en décembre. Il est probable qu'au commencement d'août le roi ira faire le voyage de Bordeaux.
Adieu, mon cher ami. La session finie, je m'enfermerai dans mon cabinet, et je préparerai mes travaux de la session prochaine. J'y prends intérêt sans y prendre plaisir. J'ai beaucoup de choses en tête. Je
remplirai mon temps. Je vous écrirai quelque jour sur ma grande publicationpour l'histoire de France (1;. J'en veux faire un beau monument. Donnez-moi vos idées.