‹ Souvenirs; (volume 2)Chapitre 15 sur 26 · DE LA COMTESSE DE BOIGNE · texte numérisé non relu

DE LA COMTESSE DE BOIGNE

Paris, 19 mai 1834.

La nouvelle du jour est la mort de M. de La Fayette; les enterrements lui ont été fatals ; il a laissé sa réputation d'homme de tête à celui du général Lamarque, et sa santé ne s'est pas remise de celui de M. Dulong. Il faut espérer que le sien n'aura pas les tristes conséquences que le parti en espérait naguère, il ne pouvait arriver dans des circonstances moins favorables à l'esprit de désordre qui aurait pu vouloir s'y manifester. Malgré tous les torts de M. de La Fayette et le déplorable résultat qu'ils ont eu, on ne peut éviter d'éprouver quelques chagrins à voir disparaître encore une sommité dans ce temps de nivellement général.

La mort du petit prince belge met notre famille royale dans une véritable affliction, c'est aussi un petit événement politique, mais qui pâlit devant l'état du roi d'Angleterre. Une lettre, qui parait authentique, raconte qu'il s'est rendu à la caserne des guards et leur a donné l'ordre de prendre le château de Windsor d'assaut et de n'y épargner que la reine et une de ses femmes. Ce n'est pas le seul fait de cette nature dont les gens bien informés se croient sûrs, mais les gens

(1) La collection des Documents inédits sur l'Histoire de France, c. b.

mieux informés assurent que ce n'est qu'un mouvement de printemps ^ et que dans quinze jours il n'en sera plus question.

A M. ANISSON DU PERRON

Turin, 31 mai 1834.

On m'écrit que nous avons chance de ne point faire de trop mauvaises élections. En somme, il en sera sans doute ainsi. Nous arrivons au règne plein et entier du tiers état, à la consommation de 1789. Peut-on fonder un gouvernement sur cette seule base ? Si la classe des propriétaires de province ne s'était pas sottement enracinée dans le carlisme, peut-être commencerait-on à préférer cette aristocratie à celle des procureurs du roi et des conseillers de cour royale ; mais qu'y a-t-il à faire avec un parti si frivole, qui, en ce moment, se Uvre à toute une fureur de paroles, uniquement parce qu'il est bien assuré de ne pas se compromettre par l'action? Les républicains sont plus virils ; au moins chez eux l'injure est suivie de la bataille.

Jamais ces malheureux carlistes ne se sont mis d'une façon plus complète hors de la nation. La France est comme le roi Louis-Phihppe qui disait à quelqu'un de votre connaissance : « Ils aiment mieux la répubUque que moi, mais moi aussi j'aime mieux la répubUque qu'eux. » Ils commencent toutefois à perdre espérance, mais rien ne les presse de se rattacher au gouvernement ; ni crainte, ni séduction ; ils se donneront ainsi un plaisir de vanité en se tenant longtemps à l'écart.

AU COMTE DE UOUDETOï.

Turin, 4 juin 183».

Horace Vernet va, je suppose, vous trouver de retour à Rome. Il a fait ici un voyage rapide et je pense qu'il est content de la façon dont il a été reçu. Le roi a été plus aimable pour lui que pour personne. Je voudrais que le portrait fût beau : voilà déjà un certain temps qu'Horace Vernet n'a pas eu un vrai succès. J'aimerais qu'il rattrapât ses premières gloires. Il est toujours triste de voir déchoir les renommées.

A MADAME ANISSON DU PERRON

Turin, 13 juin 1834.

Vous ne me donnez pas de nouvelles de madame de BrogUe ; il me tarde de savoir qu'elle est accouchée. Je crois voir que M. Mole attribue presque exclusivement à M. de Broglie l'empêchement à sa rentrée au ministère, et qu'il en est fort blessé. H y aura eu dans cette affaire quelque confidence fausse ou exagérée ; d'autres auront trouvé commode de rejeter sur M. de Broglie une détermination qui a été aussi la leur. Quoi qu'il en soit, il va en naître une vive antipathie. Je n'aime pas que les hommes d'esprit se brouillent, cela ne les montre pas à leur avantage.

DE M. ROYER-COLLARD

Paris, 17 juin 1834.

Je pars demain pour Vitry ; après une longue hési-

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tation je me décide non pas à me présenter, mais k ne pas répudier ime élection qui, d'elle-même, viendrait me chercher. Député ou non, je vais aussitôt en Berry où on m'annonce que M. de Talleyrand pourra bien venir le mois prochain. .léserai bien heureux de les revoir et de faire aA'ec eux mon tour d'Europe. Votre nom sera souvent prononcé, car eux aussi vous aiment.

Que vous dirai-jo, mon cher ami, que vous ne sachiez? Les journaux vous apprennent même ce qu'ils ne vous disent pas. Par exemple, vous trouverez, par le recensement des candidats, dans quelques arrondissements, que le nombre total doit s'élever à près de cinq mille et, en effet, il y a cinq mille candidats pour nos élections; je l'ai entendu dire aux ministres eux-mêmes, qui perdent bien du temps et de la peine à se démener dans cette multitude, de laquelle le sort ferait sortir une Chambre à peu près semblable à celle qui s'en va, et à celle qui reviendra par le choix. Vous voyez par là, tout d'un coup, quelle révolution s'opère dans notre gouvernement représentatif, et quelle idée on se fait de sa députatipn. Cette idée est juste : un roi citoyen, une Chambre bourgeoise, ce sont les nécessités de notre temps. Il n'est pas impossible que le roi citoyen soit habile, et celui-ci l'est, en effet, mais il n'en est pas de même de la Chambre bourgeoise. Notre bourgeoisie est un corps fort respectable et qui conduit très bien ses propres affaires, mais il ne lui a pas été donné de gouverner les affaires publiques. Le remède, s'il y en a, je ne le connais pas, ou il serait pire que le mal.

A présent que vous êtes diplomate, vous devez être occupé de la Quadruple AlUance et de ses résultats si prompts et si décisifs. Après ce coup de maître, M. de V. 10

Talleyrand, qui pâlissait un peu depuis qu'il avait abandonné la Hollande, reviendra glorieux, s'il revient. Je crois qu'il a bien servi la France.

Venons à notre cber Camille. Votre article (1) est bien pour vous, bien pour ses amis et pour le public. Mais ce n'est qu'une phase du vrai CamUle, qui en a eu plusieurs. D'abord dévot sulpicien, puis royaliste ardent, puis constitutionnel comme nous, puis constitutionnel àpeine royaliste, puis enfin, enfin... le temps lui a manqué pour aller plus loin; mais il était en marche, et U allait vite; et, dans cette succession de conviction, comme on dit aujourd'hui, également sincère et passionné, le plus spirituel et le plus aimable des hommes. Je pense souvent à lui. Ces temps que vous rappelez, mon cher ami, à quelle distance nous en sommes! Vous êtes pour moi un des meilleurs fruits qu'Us aient portés. Nous ne nous séparerons pas, j'espère ; il y a entre nous un tissu qui ne se rompra pas. Je suis, mon cher ami, à vous pour la vie.

DE M. TniERS.

Paris, 5 Juillet 1834.

Je suis très content que vous ne vous soyez pas dérangé pendant les élections. Je tenais peu à la candidature de Thiers (2). J'avais laissé à notre ami

(1) M. de Barante venait de publier une Étude biographique sur Camille Jordan, c. B.

(2) On avait eu un instant l'idée de poser la candidature de M. Thiers dans l'arrondissement de Thiers, dont le chef-lieu était, d'après une certaine tradition locale, le premier berceau de la famille de cet homme d'État, c. b.

M. Dejean la faculté de se servir de mon nom, pour repousser un concurrent de l'opposition, mais je lui avais recommandé une grande réserve, et je n'aurais pas voulu un combat général où on fit venir des renforts de toute l'Europe. Notre but a été atteint, car l'opposition a été battue, et pour moi je suis député assez de fois pour contenter une plus sotte vanité que la mienne.

Nos affaires se sont améliorées considérablement. Elles sont et seront toujours laborieuses. Le repos est perdu pour les ministres de tous les pays. Peut-être n'a-t-il jamais existé pour eux. Mais il est certain qu'il n'existera plus. Nous aurons à faire à cent soixante députés nouveaux et à trois cents qui feront semblant de l'être ; et il nous faudra encore leur démontrer péniblement que le gouvernement, que l'administration, que la diplomatie sont tout autre chose que ce qu'ils imaginent, et puis les faire voter là-dessus. Ce n'est pas là une chose facile; quelquefois même elle peut, à force d'accumuler de petits mécontentements, faire une grosse coterie avec beaucoup de petites, et amener un gros orage. Tout cela, au surplus, ne serait qu'un péril ministériel. Je ne crois plus à des périls pour le fond des choses. En l'état, nous sommes fort unis, fort résolus; nous connaissons l'ennemi, sa tactique, ses réponses, et nous n'avons aucune peur. Ce sont de bonnes garanties. Au surplus, quand on lutte contre le torrent il faut de la patience, et se tenir pour vainqueur, par cela seul qu'on n'est pas vaincu.

DE LA DUCHESSE DE DINO

Londres, 13 juillet 1834.

Nous tenons un congé dont nous profiterons aussitôt que l'héritage de lord Grey aura trouvé un successeur et que la nouvelle administration formée on pourra en juger le système, les principes, la disposition. Je suppose que nous serons en France dans trois semaines. Aujourd'hui nous ne savons point encore, et peut-être n'en sait-on pas plus à AVindsor, quelle sera la couleur du nouveau ministère. Le roi a cherché, et, à ce qu'il paraît, inutilement? h former un ministère de coaUtion. Obhgé à se jeter dans le rétrograde ou dans de plus larges innovations, il hésite, ce qui est fort naturel. Le public reste dans une attente qui peut, dit-on, se prolonger encore beaucoup de jours; et le corps diplomatique tient des courriers prêts, la plume en main, l'oreille aux aguets, l'œil tendu, il n'entend rien, ne voit rien encore, et finit par trouver parfois quïl ferait aussi bien de jeter là ambition et politique, et de se reposer dans quelque petit coin paisible, s'il en est encore en ce monde!

Malgré des élections à tout prendre favorables, nos ministres paraissent cependant s'attendre à une session laborieuse. Je ne vois de quiétude parfaite nulle part! M. Dupin est retourné englishman. Nous avons fait pour lui de notre mieux et tout le monde nous a prêté appui par beaucoup de bon accueil dont il a été flatté. Mais s'il a eu des arrière-pensées ministérielles, elles n'auront pas été encouragées àLondres, où on ne Ta pris et considéré que comme légiste distingué, mais non pas comme homme pohtique. On voit ici avec regret

madame de Licven faire ses paquets. Elle ne partira cependant que lorsqu'elle pourra annoncer à Pétersbourg les nouvelles destinées de l'Angleterre (1). Ne pourrais-je pas ajouter : de l'Europe? Il est impossible que ce qui se prépare ici n'exerce une influence bien sérieuse d'un bout à l'autre du monde civilisé.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris, 23 juillet 1834.

Qu'il y a longtemps, cher Prosper, que je ne vous ai écrit I Ce n'était pas ma faute, je vous assure ; j'ai vécu dans un état de faiblesse et de souffrance qui me rendait toute action impossible. A présent il me faut reprendre l'usage de la vie par degrés; je n'ai plus de souffrance, mais un sentiment de faiblesse qui m'empêche encore de jouir de la santé. J'en ai senti tout le prix par cette épreuve : la maladie, avec tout son cortège de soucis pour les autres, d'impuissance à leur faire du bien, m'est apparue de manière à atteindre mon imagination et je veux tâcher, si Dieu me permet, de retrouver des forces pour le reste du temps qu'il me destine ici- bas. Aussi vais-je faire un voyage tout exprès pour me remonter. J'irai en Suisse par les bords du Rhin. Que ne puis-je espérer de vous rencontrer quelque part ? Ma sœur mène directement mon petit garçon à Coppet(2).Cetenfantjiiesembleun don direct

(1) Le prince de Lieveii quittait l'ambassade de Londres, c. B.

(2) Aujourd'hui M. l'abbé de Broglie, ancien officier de marine, c. b.

du ciel; j'ai tant redouté quïl ne connût pas la vie ou qu'il naquit diflorme ou maladif; il est tout beau, tout bien portant. A nos âges, et quand le cœur a déjà tant souffert, le sourire de cet enfant m'apparait comme les rayons du soleil couchant qui viennent éclairer une vallée déjà sombre. S'il vit, ce ne sera pas nous qui le verrons dans sa force ; il m'est très cher et cependant il ne me semble pas m'appartenir comme les autres, il semble qu'il me soit prêté pour m'aider à faire avec plus de courage le reste de mon voyage terrestre et j'en jouis avec détachement. Je me serais rattachée plus vivement à l'idée d'une fille et je crois qu'il est bon que cela ne soit pas. Je ne puis guère vous parler que de moi, car j'ai vécu bien hors du mouvement du monde.

DU DUC DECAZES

Paris, juillet 1834.

Je ne vais pas à Alger. Augias ne veut pas qu'on nettoie ses écuries. Sept ministres, le roi et le duc d'Orléans m'avaient "vivement pressé d'accepter, j'avais mis, pour condition, que le maréchal me laissât faire et renvoyât le tiers de l'armée, c'est-à-dire diminuer le tiers de la dépense. Le maréchal ne veut diminuer ni un homme ni un écu. Les sept ministres ont voulu donner leur démission. Le roi a eu la scène la plus vive avec le maréchal. Si les sept ministres avaient eu un ministre de la guerre et qu'ils eussent voulu le renvoi du maréchal, ils l'obtenaient. J'ai déclaré me retirer et ne vouloir, à aucun prix, du maréchalat d'Alger, aussi suis-je parti le lendemain.

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Don Carlos est parti d'Angleterre furtivement sur le bateau à vapeur le Royaume-Uni, on le croit débarqué sur les côtes de Biscaye.

A M. GUIZOT

Turin, 26 juillet 1834.

C'est cet hiver que je veux venir et tout à fait pour mon compte; je vous trouverai en pleine session, mais, j'espère, en assez grande sécurité. Une Chambre nouvelle commence toujours par manifester Tamourpropre de l'indépendance. Vous aurez là-dessus des ménagements à observer ; il y aura à capter quelques bienveillances plus ou moins commodes à acquérir ; celle par exemple de notre ami Royer sera, si je ne me trompe, plus essentielle à avoir que dans l'autre Chambre. Sa grande, presque son unique ambition est d'être compté pour beaucoup, et il se peut qu'une trentaine de députés se rangent à son influence. Ses discours à Vitry sont le programme de celte situation, ce pourra être une gêne mais pas un danger, et vous êtes de ceux qui savent qu'il faut avoir des gênes. Ce qui me semble essentiel, c'est que les grandes économies, les retranchements sur l'armée viennent de vous; imposés, arrachés par la Chambre, ils seraient d'un très fâcheux effet au dehors, peut-être encore plus au dedans. Les journaux disent beaucoup que le maréchal ne voudra pas rester à de telles conditions ; j'espère encore que vous le conserverez. Sa retraite sera indispensable s'il ne veut point céder, mais vous n'ignorez pas que, sous un autre rapport, elle sera partout regardée comme fort grave.

Voilà le ministère anglais rajusté tantljien que mal, j'espère qu'il était impossible de revenir aux tories. Une fois ou l'autre, on en essayera, cela me parait infaillible ; mais le plus tard sera le mieux ; d'ici là, il se fera beaucoup de choses qu'ils ne pourront pas changer et qui les contraindront à ne plus être eux-mêmes .

Jamais je n'ai tant su de détails sur l'Angleterre; M.ncnryFox(l),le lilsdelord lïolland,est ici en grande intimité avec nous, et son père lui écrit presque à chaque courrier. M. de Talleyrand va vous revenir pour deux ou trois mois ; lui et même madame de Dino parlent de lassitude et de goût pour la retraite ; ce sont des impressions sincères, mais qui sont loin de ressembler à des déterminations. Il est désirable que lui aussi reste où il est. Nous continuons à vivre en de très bons termes avec la cour de Sardaigne; c'est bien autre chose que l'an dernier, et je souhaiterais qu'en toutes choses le progrès eût été aussi réel.

Si vous n'en avez pas le temps, ne me répondez point sur toute cette causerie politique qui n'a rien d'utile, mais parlez-moi de tous, de votre disposition d'âme, de ce qui vous manque, et de ce qui vous reste, de votre grand fils qui me plaisait tant et promettait d'être si distingué, de vos petits enfants qui doivent commencer à être un peu plus pour vous. Je suis au moment critique du père de famille : marier ses filles, donner une direction à ses fds,tout cela est difficile et préoccupe plus que toute autre chose.

P. -S. — Voici la nomination du maréchal Gérard. Estce un choix suffisant? J'aime à croire que mes amis

(1) Sir Henry Fox était à cette époque secrétaire de légation à Turin, c. b.

savent toujours ce qui serait désirable et n'y renoncent que par nécessité. Au moment présent, Je ne vois guère quelle autre chose était possible, mais il y faut sonofer.

DU DUC DECAZES

Paris, 13 août 1834.

La Chambre des députés est incontestablement de meilleure compagnie que la dernière, plus dynastique et surtout plus phihppiste, mais elle est incontestablement aussi moins ministérielle et plus tiers parti, quoi qu'en dise le Journal des Débats qui, du reste, créerait ce tiers parti, s'il ne l'était pas, par des articles comme celui d'avanl-hier (1). On me disait, avanthier, que Bertin de Vaux était revenu la veille de la campagne exprès pour le faire faire. Les ministres le croient de Saint-Marc Girardin. Je n'ai vu, du reste, que des gens comme Rigny, Guizot, Piscatory, Pasquier, etc., qui le trouvent détestable. J'ai entendu dire qu'un petit nombre, comme Duvergier de Hauranne et Dumon l'exaltaient beaucoup. Heureusement que la session ne sera pas longue et que les députés blessés qui sont en très grand nombre, par ce que tous veulent avoir le cachet d'indépendance qui est le caractère du tiers parti, auront le temps de cuver leur mauvaise humeur.

La grande affaire est maintenant l'intervention en

(1) Article des plus satiriques et des plus spirituels contre le tiers parti, mais peu de nature à le rapproclier du ministère. (Voir les Débats du i\ août 1834.) c. b.

Espagne. On n'y échappera pas si don Carlos a des succès dont je ne douterais pas s'il aA'ait des armes. Je vois beaucoup de personnes d'en haut établir, en principe, que nous ne devons pas souffrir une restauration à côté de nous. Le discours de la couronne ne se prononce pas, mais ne repousse pas non plus l'intervention. Notre adresse, telle que l'avait d'abord rédigée Portalis, était plus explicite en sa faveur. Nous l'avons fait modifier dans les bureaux. Celle de la Chambre des députés veut, au contraire, être plutôt contre que pour. C'est, en effet, la disposition d'esprit de la grande majorité de la Chambre ; aussi croirais-je moins à l'intervention si la Chambre devait être présente lorsque la question sera décidée. On attend M. de Talleyrand à la fin de la semaine. Des imbéciles, et ils sont nombreux, lui reprochent de n'avoir pas pu empêcher, du moins de n'avoir pas su la fuite d'Angleterre de don Carlos. Plus de gens encore accusent Thiers et la police de France de ne l'avoir pas arrêté à son passage. Ce sont les mêmes personnes qui auraient crié, si, sous le prétexte, qu'ils auraient trouvé ridicule, de chercher don Carlos, on aA'ait arrêté à toutes les postes, les diligences et les voitures comme on a fait de la mienne à mon retour de Bordeaux. On m'a demandé cinq fois mon passeport de Chartres ici, et c'est très sérieusement que Thiers m'a dit que, dans la confusion des nouvelles télégraphiques, et des rapports de Bayonne, il faisait chercher, même en France, don Carlos qu'il ne savait où trouver.

Le duc d'Orléans est très fortement prononcé pour l'intervention; le roi contre. Le roi s'en explique même trop avec les ambassadeurs étrangers. Le duc d'Orléans dit que si don Carlos entre à Vittoria et

marche sur Burgos, nous ne devons pas hésiter, parce qu'à aucun prix nous ne devons laisser une restauration s établir à Madrid. Thiers est de cet avis, Guizot en était au moment même de l'entrée en Espagne de don Carlos. Rigny n'en est pas éloigné. En résumé, je crois que le cas prévu par le duc d'Orléans arrivant, l'intervention aura lieu. Le roi est plus favorable dans son for intérieur à don Carlos qu'à la reine. La loi salique l'emporte de beaucoup dans son cœur sur la question constitutionnelle ou d'usurpation.

Je crois le ministère assez uni; Thiers et Guizot paraissent l'être beaucoup. Le second était mieux que le premier dans la Chambre des députés avant le malheur de son beau discours de samedi à la Chambre des pairs (1). Le mot a été inaperçu chez nous. Il a du retentissement parmi les gens de mauvaise foi et de mauvaise humeur et parmi les niais. Il m'avait frappé, mais il était facile à arranger, et je ne doutais pas que Guizot, qui se proposait de revoir son discours, ne

(1) M. de Dreux-Brézé, à l'occasion de la discussion de l'adresse, s était livré à une critique générale des actes et de l'origine du gouvernement de Juillet, Dans sa réponse sur ce dernier point, M. Guizot, en cherchant à établir que la responsabilité de la révolution de 1830 incombait seule à ceux qui l'avaient provoquée, prononça ces paroles : « Le gouvernement n'est pas coupable de ce malheur. « Ce mot, quoique supprimé dans le Moniteur du lendemain et démenti par les journaux officieux, n'en fut pas moins le sujet des vives récriminations des groupes de gauche, qui reprochaient déjà au gouvernement de renier son origine révolutionnaire et de revenir, sinon aux personnes, du moins à l'ordre de choses de la restauration, c. B.

1o6 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

lui laissât un sens irréprocliablo. Il a cru devoir le supprimer et le remplacer par le mot viol. 11 eut mieux valu le laisser et l'appliquer aux malheurs qui sont toujours le résultat de pareilles luttes. Du reste tout ce bruit s'en ira en fumée.

Je ne regrette pas Alger, je suis blessé seulement de la manière dont tout cela a été conduit, et qu'après m'avoir pressé six mois, on m'ait abandonné, dus le premier instant de résistance, sans m'écrire un mot, sans dire que je m'étais mis moi-même hors de question en partant pour La Grave sans demander à Gérard de m'attendre, sans aucun de ces soins enfin que les convenances mêmes commandaient à défaut d'amitié. Je ne doute pas pourtant de celle-ci. C'est la prévoyance, c'est la volonté telle qu'il la faut pour obliger efficacement, qui a manqué et qui manquera toujours pour ce qu'on voudra faire pour moi, parce qu'il semble établi en principe qu'il est naturel que j'aie su obliger tant que je l'ai pu, et que ceux mêmes à qui j'ai été le plus utile, ne doivent tout au plus faire que des vœux pour moi, sans insistance et sans suite; à la bonne heure.

DE LA DUCQESSE DE BROGLIE

Coppet, 3 octobre 183i.

Cher Prosper, nous avions eu quelque espoir de vous voir à Coppet, mais il est évanoui. Il y aurait eu pourtant de la douceur à se retrouver ensemble dans ces lieux où nous avons été si jeunes, où nous avons vécu d'une vie si forte. Coppet est à présent devenu un temple, mais un temple serein et paisible

et celle qui l'habite y garde les souvenirs du passé avec toute la vivacité des sentiments les plus jeunes. Dieu seul garde les souvenirs, même ceux de la vie la plus terrestre ; on sent que rien n'est perdu pour tout à fait, qu'un jour on retrouvera quelques fruits de toutes ces semences perdues en apparence. Enfin notre cœur est soulagé de cet affreux décliirement que cause le mot jamais et l'on entend une réponse consolante à cette question de M. de Lamartine :

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,

Que faites-vous des jours que vous engloutisse;^ ?

Nous avons fait un joli voyage, seulement un peu trop pressé parce qu'il faudrait voir à loisir. Il y a là aussi un passé, sur ces bords du Rhin, qu'il serait curieux de pénétrer. Les ruines dominent la nature qui est riante et pittoresque, on est transporté dans cet autre mode d'existence si divers du nôtre et on croit voir de vieux chevaliers regarder passer les bateaux à vapeur du haut de leur tourelle. Les traditions y sont poétiques, et surtout on entend ce grand nom de Gharlemagne qui a ébranlé toutes les imaginations. A présent on y joint celui de Napoléon. Nous avons aussi, sans le vouloir, passé sur le champ de bataille de Waterloo ; cela émeut beaucoup, mais fait beaucoup plus penser à la grandeur de l'homme tombé qu'à ceux qui l'ont vaincu. Ce lion qu'on a élevé dans ce grand champ désert a beaucoup plus l'air d'être l'image du vaincu que du vainqueur. En tout, cela paraît un événement fatal, impartial, une catastrophe delà destinée et on n'éprouve aucun sentiment personnel ni pour ni contre personne.

J'espère que nous vous verrons cet hiver, je m'en

réjouis, car j'espère y être un peu en vie. J'ai pourtant encore un grand épuisement, ce sont les nerfs qui sont très fatigués, c'est-à-dire le lien entre l'âme et le corps ; c'est ce qu'il y a de plus pénible et ce qui influe le plus sur la disposition morale. Mon petit enfant ne se ressent point de toutes ces souffrances, il est à merveille et parfaitement joyeux et riant. Répondez-moi à Paris et venez-y le plus tût possible.

A M. ANISSON DU PERRON

Turin, 26 octobre 1834.

Comme vous le dites, il n'y a rien à faire avec le tiers parti, pas plus en province qu'à la Chambre. Mais il faut le ménager, car il est fort, non comme parti, il est sans opinion et sans symbole, mais comme disposition universelle de jalousie chagrine et malfaisante. La moindre blessure de vanité ferait bientôt de ses fidèles de vrais jacobins. C'est la plèbe du barreau et des professions dites lettrées, qui en constitue le fond. Le commerce vaut bien mieux. Aussi l'art du gouvernement devrait-il surtout consister à développer, honorer, favoriser l'esprit d'industrie et de négoce. L'instruction publique a de profondes modifications à subir pour permettre d'atteindre ce but. il faut que, peu à peu, l'éducation classique et latine ne devienne qu'une spécialité. M. Guizot le sait bien. Nous en avons parlé souvent et depuis longtemps.

AVRIL 1834-MARS 183o. 159

DE LA DUCUESSE DE DINO

Valençay, o novembre 1834.

Nous avons eu ici beaucoup de monde, beaucoup d'Anglais, puis un prince ; puis une vraie douleur ; celle de la mort de cette dévouée amie, la princesse Tyzkiéwitz (i), que nous regrettons beaucoup. J'ai eu encore la tâche si pénible d'annoncer cette nouvelle perte à M. de Talleyrand, triste mission à renouveler trop souvent depuis deux ans ! Ce qu'il y a de pire, c'est que ce n'est pas seulement à l'âge de M. de Talleyrand une affliction à éprouver, c'est encore un avertissement à recevoir. Cela m'affecte et m'atteint encore plus que lui. Il a un si grand calme, mais qui ne lui donne cependant aucune résignation sur le dépérissement progressif de ses jambes. Il en est irrité et impatient. Cela va quelquefois au découragement, et il entre alors dans des pensées assez sombres. Cette infirmité jointe à d'autres considérations prises dans les grandes modifications que l'Angleterre a subies depuis la retraite de lord Grey, et dans lesquelles elle n'est pas prête à s'arrêter, pourraient bien finir par nous faire rester près du continent. J'en serai personnellement très fâchée, mais il est des arguments sans réplique et auxquels je saurai me soumettre de bonne grâce. Il est certaines existences où le tnoi n'a aucune place, et la mienne est de ce nombre. Je vois souvent M. Royer, et quand nous ne nous voyons

(1) Nièce du dernier roi de Pologne, sœur du prince Poniatowski, c. b.

pas nous nous (écrivons. Il m'est un secours, une consolation qui vont toujours croissant, son amitié si honorable m'est une vraie compensation à bien des choses qui se perdent, qui échappent.

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