DE M. DE RÉMUSAT
Paris, 7 novembre 1834,
Madame de Barante (1) veut, mon cher ami, que je vous donne en gros quelque idée de la situation. Je crois que vous en savez autant que moi, car les petits détails qui nous préoccupent perdent leur importance à la distance où vous êtes, et l'on en voit mieux le fond des choses. Cependant voici ce que je crois. A la retraite du maréchal Gérard, on a pensé qu'on ne pouvait, sans inconvénient, prolonger le régime des bouche-trou ; et l'on a cherché le moyen de fortifier un peu la combinaison. Mais, sur ce point, rien n'étant indiqué par la situation, rien n'ayant le caractère de la nécessité, on n'a pu s'accorder. On reste d'accord sur les questions pohtiques, l'unité de système est entière ; on sent qu'on ne doit pas se séparer. Mais ne pouvant s'entendre sur les personnes, après beaucoup de fluctuations plutôt que de luttes, on s'est retiré en masse et l'on a bien fait. Alors M. Mole s'est présenté comme négociateur, et, sans avoir une mission aussi officielle et aussi élevée que l'ont faite les journaux, il a essayé de faire rentrer avec lui tout le ministère sortant. Il a échoué, et je regarde, en ce moment, sa
(1) Madame de Barante avait précédé de quelques semaines M. de Barante en France, où lui-même allait venir passer un congé de six mois. c. b.
tentative comme avortée. A présent, appellera-t-on Dupin? Et si on l'appelle, acceptera-t-il, ou réussi ra-t-U? Gela est tout douteux. Plutôt que de risquer une telle épreuve, les ministres sortants se décide ront-ils à faire dés à présent ce qu'ils feraient certainement si Dupin avait refusé, c'est-à-dire à rentrer dans un certain état de réparation? Je n'en sais rien. Tout est extrêmement variable. Cependant, s'il fallait parier, je parierais plutôt que le ministère se maintiendra et se fortilîera dans le sens de son système.
DU COMTE MOLE
Paris, 8 novembre 1834.
La lutte est entre le roi et le Journal des Débats (1). Et je veux vous dire qu'il n'est pas impossible que votre nom soit bientôt dans le Moniteur.
Mon cher ami, vous suivez par les journaux la rude tâche que le roi a souhaité que j'essayasse d'accomplir. Dans mes tentatives, j'ai mis la simplicité et la droiture que vous me connaissez. On m'a opposé intrigues, fourberies et indignités de toute espèce. Tout est encore en suspens. Mais j'ai dû mettre une liste sous les yeux du roi. M. Guizot s'opiniâtrant à se retirer, je vous y destinais l'instruction publique ou le commerce, mais plutôt le premier de ces deux ministères. Vos collègues, dans cette hypothèse, seraient à peu peu près MM. Thiers, Humann, Persil,
(1) Le Journal des Débats ne cachait pas ses sympathies pour le ministère sortant, ni son hostilité contre toute autre combinaison, c. b.
Dode (le la Brunerie (i) ou Decaux (2), Passy, etc. Le roi a fort bien accueilli voire nom et j'ai constaté, dans cette circonstance, combien on nous avait trompés, vous et moi, sur ses dispositions pour vous. Je compte sur vous comme sur mon meilleur appui.
Je tombe de fatigue et mène, depuis trois jours, une vie au-dessus do mes forces.
Paris, 10 novembre 1834.
Mon cher ami, je vous écris un mot encore au milieu de la tourmente. Depuis plu?ieurs jours, je ne suis plus que spectateur de ce qui se passe, mais spectateur le mieux informé. Le roi lutte avec une constance dont le pays doit lui savoir gré, contre une coterie qui veut s'imposer elle-même et dont l'audace va jusqu'à la faction. Un ministère de transition est maintenant la seule issue désirable, et s'il devient définitif, je m'en réjouirai pour lui et pour nous. Les Débats poursuivant le cours de leurs attaques et de leurs impostures à la suite d'un article bien imprudent, placent encore mon nom ce matin en tête d'une
(1) Général de brigade dans l'arme du génie à la fin de l'empire, le général Dode de la Brunerie vit sa carrière militaire, commencée en l'an II, devenir plus brillante encore sous la Restauration et sous le gouvernement de Juillet, qui lui confièrent successivement les postes les plus importants. Pair de France depuis 1823, le général Dode de la Brunerie fut créé maréchal en 1847. Sa compétence en tout ce qui touchait la spécialité de son arme était des plus appréciées, c. b.
(2) L'ancien ministre de la guerre du cabinet Martignac. c, b.
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combinaison que j'ai constamment repoussée. Voilà tout ce que je puis vous écrire aujourd'hui. Je finis en vous répétant que mon amitié vous était fidèle et qu'on nous avait, vous et moi, méchamment trompés sur les dispositions du roi pour vous.
DE M. GUIZOT
Paris, 12 novembre 1834.
Je voudrais vous écrire à loisir, mon cher ami, mais il n'y a pas moyen; je déménage. Les petites affaires prennent le temps comme les grandes. Je voudrais pouvoir vous raconter tout ceci. Nous sommes venus à bout d'une tâche assez difficile ; nous sortons ensemble ; nous emportons notre poUtique et notre force. 11 eût mieux valu rester ensemble et en progrès. Je doute que cela se pût. Les embarras personnels étaient trop grands. Je ne pouvais accepter un affaiblissement et on avait persuadé à M. Thiers que la présidence de Victor en serait un pour lui. On voulait nous séparer; on n'a fait que nous paralyser réciproquement. La retraite a été la seule solution honorable et possible pour tous. Je m'attends à une seconde édition du ministère Laffitte, moins orageuse, moins honteuse, j'espère, plus faible et plus ridicule peut-être. Nous avons proposé enfin et à l'unanimité, une combinaison qui avait bon air et de la force ; on a trouvé qu'elle en aurait trop ; on s'est réfugié dans l'extrême faiblesse; on s'en repent déjà, mais il faut marcher. Le public ne comprend pas encore, et nous en veut un peu de n'être pas restés à tout prix. Je ne crains pas ce reproche ; on
comprendra bientôt et il tombera alors. C'est M. Sauzet qu'on appelle h ma place. lUen n'est moins sûr que son acceptation, comme celle de M. Bresson (1). On vient de me déranger deux heures ; je n'ai que le temps de fermer ce billet. A tout prendre, la situation est bonne pour nous. Ce n'est pas nous qui perdons à ce qui se passe, il y a plus de mal que de danger. Je vous écrirai avec détail à la première occasion.
A M. ANISSON DU PERRON
Gênes, dîî novembre 4834,
Je ne sais pas encore, mon cher ami, le dénouement de la crise ministérielle. J'en ai été peu ému et quelqu'un qui voit de fort près cette querelle de coulisse m'écrit que j'ai fort raison. Il n'y a qu'une seule politique possible, chacun le sait, même ceux qui disent le contraire. Aussi les questions de noms propres sontelles infiniment petites. Ce qui manque c'est un vrai président du conseil, honoré, placé réellement un degré au-dessus des autres. La déférence qu'on aurait pour lui serait un principe d'union et de discipline parmi ses collègues. Payez les Américains, ce sera dire que vous voulez M. de Broglie, il rentrera au ministère comme l'élu de la Chambre, et, pour la première fois depuis quatre ans, une marque publique de considération aura été donnée à quelqu'un.
Je mène ici une vie plus monotone et plus -side qu'à Turin. On a beau faire, on n'est pas aussi bien posé dans une auberge que dans son cabinet. Je n'ai pas
(1) A cette époque ministre de France à Berlin, en.
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mes livres, mes papiers ; je sors davantage, sans trop savoir pourquoi. Comme je n'ai pas de ménage, je dine presque tous les jours chez lady Augusta (1), qui a pris possession de moi. Il y a un peu plus de société ù Gènes qu'à Turin, mais ce n'est pas encore là une grande jouissance. Madame de Brignoles a une fort bonne maison et des habitudes très françaises. Je crois avoir vu chez vous, il y a quatre ans, sa fille madame de Ferrari (2). Elle va passer l'hiver à Paris. C'est une gentille personne.
Nous avons perdu notre ami dom Miguel, que son parti veut absolument élever au degré d'héroïsme de don Carlos ; mais il s'y prête moins bien et j ouit de sa liberté enlapoussanl jusqu'au libertinage, entremêlant tout cela de jésuites et d'actes de dévotion. C'est un personnage d'un autre temps et d'une autre Europe que ce que nous connaissons. Si nos faiseurs de drame pouvaient se douter de ce qu'est le naturel, je leur conseillerais de venir étudier le moyen âge sur modèle vivant. Son départ cause un grand vide à Gênes. Il était un objet de distraction et d'une curiosité toujours nouvelle pour les rues et pour les salons. La conversation souffre beaucoup de son absence, mais il re\-iendra. Gênes est la seule ville d'ItaUe où on l'ait bien reçu; on a eu tout de suite si peu de considération pour lui que toute haine a disparu.
(1) Lady Fox, née Coventry. c. b.
(2) Dont le titre fut plus tard celui de duchesse de Galliera. c. b.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Paris, !'''■ décembre \8Zi.
Je voudrais vous parler de quelque chose d'agréable et je ne saurais où le trouver en portant mes regards sur tout ce qui se passe. Je ne regrette pas de ne pas vous avoir écrit pendant ces crises ministérielles ; j'aurais eu bien de la peine h vous rien expliquer. Bien qu'il y ait, comme on le dit, des questions de principes sous les personnes, cependant les critiques personnelles, les animosités individuelles me semblent bien voiler tout le reste. L'esprit de conversation s'en nourrit, il semble que tout le monde ait pour première préoccupation de se divertir en causant ; le gouvernement, le roi, les Chambres, tout est devenu pâture à l'esprit de critique, et il est difficile de se représenter quelles combinaisons y pourraient échapper. Le ministère a perdu à cette sortie de quelques jours, suivie d'une rentrée qui le laisse au même point. En môme temps il a gagné en ce sens que, autre chose que lui parait impossible. Le plus fâcheux de tout cela c'est le discrédit répandu sur la personne du roi. Les situations éminentes sont devenues des points de mire pour toutes les attaques; il semble qu'on ne soit haut placé que pour être plus sérieusement atteint. Chacun est apprécié ce qu'il vaut, mais cette réaUté n'est pas la vérité; elle décompose plus qu'elle ne juge, on perd toute vue de l'ensemble des personnes et des choses, c'est à peu près comme si on analysait tous les éléments cliimiques qui constituent les corps et qu'on crût avoir décrit une personne.
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Vous avez compris que c'était fort contre le gré de Victor que son nom a^-ait été mêlé dans tout cela ; il s'est tenu aussi à l'écart que possible, et se maintient dans une complète indépendance, tout en étant bon ami et sujet dévoué. On a beaucoup fait parler le roi à son égard ; je ne sais ce qui est vrai de tout cela et ne m'en informe pas. Il est à présent occupé six heures par jour à ce malheureux procès (1). Si quelqu'un peut s'y reconnaître, ce sera lui; certainement aussi la Chambre espère beaucoup de son secours.
Nous vous attendons presque tous les jours à dater de la fin de ce mois. J'ai soif de vous voir, soif de causer avec vous et d'autres choses que des affaires du jour.