‹ Souvenirs; (volume 2)Chapitre 18 sur 26 · DU COMTE DE CAVOUR · texte numérisé non relu

DU COMTE DE CAVOUR

Londres, 9 juin 1835 (!}.

En me faisant vos adieux, vous avez bien voulu, monsieur, m'engager à vous écrire de Londres. Quelque

(1) Le comte Camille de Cavour était à Turin un des habitués du salon de l'ambassade de France. Il préludait à cette époque, par des études économiques publiées dans le Risorgimento, au rôle politique si considérable qu'il devait jouer quelques années plus tard. c. b.

flatteuse et touchante que fût cette invitation, j'ai hésité jusqu'ici à en profiter, j'ai redouté d'ajouter aux nombreux et importants travaux qui absorbent tout votre temps, l'ennui et l'embarras d'une correspondance de bien peu d'intérêt pour vous. Cependant, au moment de partir: toute autre considération cède au désir de vous témoigner combien j'ai été sensible à l'honneur que vous m'avez fait, et combien j'ai à cœur de ne pas laisser s'effacer tout à fait de votre esprit le souvenir de la bienveillance que, depuis longtemps, vous avez bien voulu m'accorder. D'ailleurs la lecture •de ma lettre ne vous prendra pas beaucoup de temps, et il se peut qu'elle vous intéresse, en vous faisant connaître l'impression que ce pays a produit sur un étranger de bonne foi, dans un moment où les plus grandes questions qui puissent intéresser l'humanité y sont débattues avec passion et acharnement. Quelque peu habile que soit un observateur, il y a toujours quelque chose de curieux, et quelquefois même d'instructif, dans l'exposition exacte de sa manière d'envisager les faits qui l'ont plus vivement frappé.

Je ne vous parlerai pas longuement de l'état maté- Tiel du pays. Jamais il n'a joui d'une aussi grande prospérité. Quoi que puissent en dire quelques écrivains ignorants et passionnés, ou des étrangers à préjugés haineux, il n'en est pas moins positif que les richesses de l'Angleterre ont, pendant ces dix dernières années, prodigieusement augmenté, tout le prouve : la surabondance des capitaux, l'accroissement constant de toutes les branches du revenu public, les entreprises gigantesques des Compagnies anonymes, les bénéfices prodigieux de presque tous les manufacturiers, le taux élevé des salaires, enfin les

em])ellissements et les améliorations de tout genre entrepris sur tous les points du pays, et poursuivis avec une activité sans exemple. Une classe d'individus nombreuse et respectable a seule le droit de se plaindre, ce sont les fermiers qui souffrent énormément du prix des céréales tout à fait en désaccord avec celui des fermages qu'ils sont obligés de payer. Et quoique, à mon avis, la cause de leur détresse soit loin d'être un mal pour le pays, elle ne les a pas moins réduits h un état fâcheux et digne de l'attention du Parlement. La seule cause réelle qui se soit opposée au développement de la richesse nationale, ce sont les lois sur les paroisses (1). Ces lois, qui paraissent avoir été dictées par un esprit fatal d'ignorance et de foUe, ont causé à ce pays des maux incalculables, moins

(1) Par suite d'anciens privilèges, dans un grand nombre de villes et de bourgs, le droit de constituer l'administration locale n'appartenait qu'à certaines corporations, et il s'ensuivait que tous ceux que ces corporations ne voulaient pas admettre dans leur sein ne coopéraient en aucune façon à la constitution de cette administration, quels que fussent l'importance de leur fortune et les impôts qu'ils pavaient. Aussi, dans beaucoup de ces bourgs, le pouvoir municipal ne s'exerçait-il que dans l'intérêt d'un groupe restreint qui ne reculait point devant les abus les plus criants. On détournait surtout le fonds de charité de sa destination et les sommes non réparties entre ceux gui administraient étaient employées à acheter les votes des freemen c'est-à-dire des membres des corporations. Lord John Russell, ministre de l'intérieur dans le cabinet de lord Melbourne, présenta, en 1833, un bill qui remaniait l'organisation locale existante, et subordonnait les droits électoraux seulement à certaines conditions de cens et d'habitation, c. b.

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encore sous le rapport financier que sous le rapport moral. 11 a fallu tout l'esprit d'industrie et d'entreprise qui distingue la nation anglaise, tous les avantages de sa position, toutes les ressources dont elle peut disposer et dont elle tire un si admirable parti, pour l'empêcher de succomber sous les funestes effets d'une charité corruptrice. Et, sans les réformes salutaires introduites l'année dernière dans la législation sur les pauvres (1), je n'ai pas le moindre doute que cet opulent pays eût péri par les excès d'une population surabondante, dépravée et turbulente. Maintenant les progrès du paupérisme sont arrêtés, et il est permis d'espérer de voir cette plaie hideuse disparaître en partie, si les sages mesures arrêtées par le Parlement continuent à être exécutées avec la même rigueur et la même sagesse avec lesquelles elles l'ont été jusqu'à présent.

L'Angleterre est dans une voie de progrès rapides; quelque immense que soit sa prospérité, elle tend sans cesse à s'accroître et je ne doute pas que, plus elle avance, plus les moyens dont elle peut disposer pour combattre ceux qui voudraient menacer son existence sont grands et puissants. L'alliance de l'Angleterre devient tous les jours plus importante, et le poids de ses déterminations dans la balance plus prépondérant. D'après l'opinion que je viens de vous exprimer, vous voj^ez que je ne suis pas de ceux qui croient que l'Angleterre est hors d'état de faire la guerre, et veut

(1) Un bill voté en 1834 avait, entre autres modilications de la lé^^islation sur les pauvres, retiré aux magistrats locaux Va'iministration des lois des pauvres pour la confier à un ])ureau central de commissaires nommes par le roi. c. b.

la paix à tout prix; je crois, au contraire, que si ses intérêts réels et son amour-propre national se trouvaient engagés dans quelque cause, elle serait prête à la soutenir les armes à la main avec plus de vigueur et de force qu'elle n'a jamais déployé. Certes la nation ne désire pas la guerre, mais elle est loin de la craindre, et si la Russie poussait plus loin ses empiétements sur la Turquie, il n'y aurait qu'un cri pour exciter le gouvernement à contenir par la force cette ambitieuse puissance dans des limites raisonnables. L'état politique du pays est bien difficile à constater pour un étranger qui arrive ici avec des anciennes notions sur les partis qui ne signifient plus rien. Le Reforms bill a complètement changé le terrain sur lequel ils combattaient auparavant, leurs rangs ont été rompus, et ils se sont ralliés sous des noms et des bannières différentes. Tout ce qu'il y avait de raisonnable dans le parti tory a parfaitement compris que les anciennes positions qu'ils défendaient avec acharnement n'étaient plus tenables, que le changement qui s'opérait dans le mode d'élection devait nécessairement entraîner des changements analogues dans les autres parties de la constitution, et que, pour ne pas exposer l'État à de graves dangers, il fallait cesser de s'opposer aux réformes qui portaient sur des abus incontestables. Je crois que dès le jour où le Reforms bill a été adopté, Peel et Wellington se sont décidés à suivre cette nouvelle ligne poUtique et à élever la nouvelle bannière de la réforme conservatrice. A cette bannière se sont successivement ralliées un bon nombre de personnes professant des principes hbéraux, mais qui, timides par caractère, se sont laissé effrayer par la rapidité du mouvement qu'elles croyaient voir

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imprimer à l'œuvre de la réforme, et par les prétentions exorbitantes et exagérées du parti radical. Peel et Wellington se sont vus bientôt à la tête d'un parti composé de la grande majorité des classes riches et influentes du pays. Ce parti s'est considérablement accru depuis que Peel a donné de tels gages à la cause des réformes pratiques, que quand même (ce que je ne crois pas) il serait de mauvaise foi, il ne peut se dispenser de les soutenir. Un grand nombre de whigs ont abandonné leurs amis pour se rallier à Peel, et l'on peut presque dire que, dans ce parti, U n'y a que les grandes familles aristocratiques qui soient restées fidèles à l'étendard populaire. Pour vous donner une idée de la réaction qui s'est opérée, je ne vous citerai que l'exemple du célèbre Hallam (le publiciste ivhig par excellence), l'intime ami du marquis de Landsdowne, que j'ai rencontré l'autre jour, montant en voiture pour aller au fond de Staffordshire donner son vote au candidat antiministériel. Les chefs ivhigs, abandonnés de la plupart de leurs amis, se sont trouvés n'avoir d'autres appuis que les radicaux et l'on peut dire, avec vérité, que le parti ministériel maintenant se compose d'une armée radicale commandée par des chefs ivhigs. 11 s'ensuit que les minisires difierent au fond moins de leurs adversaires que de ceux sur lesquels ils s'appuient; car il est bien positif que, quant aux réformes qu'ils ont en vue, dont les principes sont arrêtés, et dont l'exécution exigera peut-être l'emploi de dix sessions parlementaires, c'est à peine s'il y a une différence appréciable entre eux et M. Peel, tandis qu'il existe des dissidences profondes, insurmontables entre la plupart des radicaux et eux. Cet étrange état de choses ne saurait durer,

aussi la chute du ministère me paraît-elle certaine. Heureusement pour lui, il a su mettre en avant une question fort importante et la résoudre d'une manière si habile, qu'il a pleinement satisfait les radicaux, sans donner aux tories réformateurs, les seuls ennemis qu'ils aient à craindre, des prises bien fondées. Le bill sur les corporations pourra faire vivre le ministère pendant cette session. Moyennant un compromis avec la Chambre des pairs, ce bill passera, et l'on ajournera à la session prochaine la grande question de l'Église irlandaise (1) ; c'est alors qu'il doit nécessairement tomber, car l'Église est décidée à ne se laisser réformer que par ses amis; elle consentira sans mur-

(1) Les Irlandais se plaignaient depuis longtemps de payer vingt-deux évèqucs protestants et une quantité innombrable d'autres ministres du culte anglican dont eux, catholique?, n'avaient que faire. N'était-il pas inique que l'Église protestante put jouir de huit cent niillelivres sterling de revenus, dont la plus grande partie provenait des dîmes, quand on comptait à peine quatre cent mille protestants dans l'ile? ne devait-on pas proportionner les ministres de ce culte au nombre de ses fidèles et appliquer le surplus des revenus rendu disponible par cette réforme à des œuvres d'utilité pour toutes les classes du peuple sans dislinction de croyance religieuse? Un bill avait déjà donné, en 1833, satisfaction à la première partie de ces desiderata, en réduisant les cadres du clergé protestant. Quant au bill relatif à l'application du surplus des revenus à des objets non ecclésiastiques, après avoir, par son échec (7 avril 1833), provoqué la démission de Sir Robert Peel, il fut représenté, avec quelques modifications, par le ministère Melbourne. Adopté cette fois (21 juillet) par la Chambre des communes, il fut rejeté par la Chambre des lords (20août 183o). c. b.

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mures à des mesures proposées par Sir Robert Peel qu'elle aurait rejetées si d'autres en avaient été l'auteur. Il n'y a pas doute que Peel avait préparé pour la réforme de l'Église anglaise (1) un hill qui aurait étonné les plus hardis réformateurs. La seule question qui rende réellement difficile la position de Sir Robert Peel, c'est la question de l'Irlande : il s'est trop avancé sur le principe de l'appropriation pour pouvoir reculer sur ses pas; d'ailleurs son parti est encore trop fanatique pour lui permettre d'abandonner ce quïl considère comme le domaine inviolable de l'Église; et cependant c'est le seul moyen de se concilier le peuple irlandais. L'appropriation du surplus de l'Église anglicane, c'est l'émancipation religieuse des catholiques, elle fait disparaître cette dernière trace de cette suprématie funeste dont ils ont eu tant à soufTrir. Le bien matériel qu'ils en retireront n'est pas grand, quelques milliers de hvres sterling, mais ce sera pour eux un grand avantage moral, ce sera un grand pas de fait vers le but où ils doivent tendre, et qu'ils atteindront tôt ou tard : la reconnaissance de l'Irlande comme une province catholique delà Grande-Bretagne. 11 est diffi-

(1) Les protestants appartenant aux sectes dissidentes, dont le nombre devenait de plus en plus considérable, se récriaient non moins vivement que les Irlandais contre les privilèges de l'Église anglicane. Pourquoi les Universités n'avaient-elles pas l'autorisation d'admettre des dissidents? pourquoi tout mariage devait-il être fait à l'Église officielle? pourquoi ne pas consacrer en Angleterre, également, le surplus libre des revenus de l'Église à des œuvres d'intérêt général? Tels étaient les principaux points sur lesquels portaient les efforts des partisans d'une réforme de l'Église anglicane, c. b.

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cile de prévoir comment celte question d'une si haute importance sera résolue soit par ces ministres, soit parleurs successeurs. Ce dont je ne doute pas, c'est qu'elle est la seule cause qui tienne M. Peel éloigné des affaires et qui empêche la formation d'un ministère qui réunirait toutes les nuances des opinions réformistes mais raisonnahlos, et qui aurait devant lui une longue et belle carrière h parcourir.

Je voudrais avoir assez de talent pour vous peindre avec exactitude l'état moral du pays, car de tous les sujets que je pourrais traiter dans cette lettre, c'est certes le plus intéressant. Mais, en essayant une oeuvre au-dessus de mes forces, je crains de vous lasser sans profit. Pour ne pas abuser de votre patience, et ne pas mettre votre indulgence à une trop rude épreuve, je me hornerai à vous tracer les traits qui m'ont le plus frappé.

Il est facile de s'apercevoir d'abord que les classes supérieures sont effrayées des dangers de la démocratie et des violences du radicaUsme. Elles tâchent de dissimuler ce sentiment peu généreux, il perce de toutes parts. Il s'est opéré une si grande fusion entre les différentes nuances de l'aristocratie, qu'elle offre maintenant, jusqu'à un certain point, un corps compact à l'ennemi. Cependant je ne crois pas que l'état des choses justifie ces craintes excessives : les radicaux, il est vrai, sont violents, et leurs prétentions sont souvent insensées ; mais, en réalité, je pense qu'il y a plus de violence dans leurs paroles que dans leurs pensées. La grande majorité des classes moyennes ont le trouble, la perturbation et le désordre en horreur, et elles abandonneraient tout à fait l'étendard radical dujouroi^i elles verraient y pendre les couleurs

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révolutionnaires. Il y a trop de monde intéressé au maintien de la tranquillité et de la stabilité pour qu'on ait rien à craindre des tentatives de bouleversement. L'élite même des classes ouvrières est antirévolutionnaire, elles ne désirent pas le bouleversement d'une société dans laquelle elles occupent une place honorable. Les pauvres, les mendiants, le moi, seules classes vraiment à craindre, sont trop démoralisées pour pouvoir être dangereuses. Quelques centaines de policemen mettraient en fuite des bataillons de ces gens-là. L'activité générale laisse peu de temps aux ouvriers pour se livrer à des agitations politiques et il n'y a pas trace maintenant de mécontentement populaire. Ces fameuses Unions, qui nous effraient tant sur le continent, sont dissoutes : il n'en reste plus trace. La tentative que la Grande Union de Londres a faite l'année passée de prendre une couleur politique les a perdues dans l'opinion du pays. Mon opinion bien positive est donc que l'Angleterre est loin d'être menacée par la tempête révolutionnaire, quoiqu'elle doive subir, par l'effet du temps, comme toutes les autres nations, une longue et pénible transformation sociale.

Je suis effrayé de la longueur de ma lettre. Me pardonnerez-vous mon indiscrétion ? Je m'en flatte en pensant à l'indulgente bonté que vous m'avez toujours témoignée.

A MADAME ANISSON DU PERRON

Paris, 10 juillet 1835.

Nous avons fini d'entendre les témoins pour Lyon, maintenant il faut couper le procès en deux ; là-dessus

plaidoiries et discussions; puis les conclusions du procureur général, puis la défense des accusés ; puis nos délibérations. Cela ira au 15 août.

La mort du duc de Bordeaux, annoncée à la Bourse, a jeté en grand émoi le parti carliste, qui le sait en très mauvais état de santé. Il a évidemment trouvé que la nouvelle n'était pas dénuée de vraisemblance. En général, les gens raisonnables redouteraient cet incident, qui changerait la position du roi, et mettrait certainement en grande méliance la classe nombreuse qui fait la force du gouvernement. Plus tard, peut-être, la mort de cet enfant pourrait contribuer à donner plus d'assiette à notre situation. En ce moment, les inconvénients excèdent les avantages. Une carliste disait : « Eh bien, tant mieux ! Louis-Piiihppe deviendi'a légitime et il sera chassé ! »

Paris, juillet 1835.

L'évasion, ou pour mieux dire la retraite des principaux accusés, ajoute encore au solennel ridicule de cette affaire. 11 est dit que jusqu'au bout la république pourra se donner de grands airs de supériorité vis-à-vis du gouvernement. Assurément cela ne la rend pas plus redoutable ; mais c'est un vilain spectacle et qui ne nous est utile en rien. Le pubUc est bien indifférent, il ne devrait point l'être.

Saint-Germain-en-Laye, 26 juillet 1833.

Tant bien que mal nous arrivons au bout d'une des premières séries du procès. La Chambre s'en tire mieux qu'on auraitpu croire. Elle a fait preuve de patience, de

gra\dté et de douceur. Elle n'aura rien de dur dans la distribution des peines. Quant à l'autorité morale de ses arrêts, il n'y a pas à y compter. En somme, la puissance publique ne se sera en tout ceci montrée ni forte ni imposante.

DU COMTE MOLE

Plombières, 29 juillet 183o.

Cher ami, je suis foudroyé de ce que j'apprends (1). Je ne connais encore que la dépêche télégraphique et tremble des détails qui succéderont ! Tant de personnes ont pu être atteintes : Quel crime ! Quelle horreur I On va, je le suppose, rappeler la Chambre ; c'est bien mon avis, du moins. Il faut que des lois arment le gouvernement et protègent la société. Mon premier mouvement a été de vouloir partir, mais je suis dans le premier travail des eaux et il m'est revenu des accidents d'estomac qui me rendent momentanément impossible de me mettre en route. 11 faut donc patienter pendant quelques jours.

En attendant voici une lettre pour le roi, que je vous prie de lui remettre vous-même. Il connaît assez l'amitié qui nous lie pour ne pas être surpris que je vous choisisse pour intermédiaire. Écrivez-moi tout de suite après avoir fait ma commission. Mort ou ^df je partirais si vous y voyiez la moindre utilité ou la moindre convenance. Mais je suis éprouvé des eaux et je risquerais de me faire mal en n'attendant pas.

Adieu, j'ai l'âme serrée d'horreur.

(1) L'atlentat de Fieschi. c. n.

192 SOUVENIRS DU BARON l)K BARANÏE.

Plombières, 31 juillet 183o.

J'apprends que la Chambre des pairs est saisie et je pars. Je suis malade et je crains de ne pouvoir venir nuit et jour. Annoncez-moi, cher ami, à qui de droit.

A MADAME ANISSON DU l'ERRO.N.

Paris, 31 juillet 183o.

Je pense, chère Sophie, que lorsque cette lettre vous parviendra, votre mari sera déjà parti pour venir à la Chambre. C'est un véritable devoir, etje le connais assez pour savoir qu'il l'aura jugé ainsi. Des mesures législatives demandées, exigées par tous les gens de bien, vont être proposées. Il faut qu'elles passent à une majorité facile et imposante ; d'ailleurs ce qui vient d'arriver est de telle nature que notre indifférence à tous est cruellement réveillée.

Le roi, dans son admirable sang-froid, ne s'était pas aperçu le jour même qu'une balle avait rasé son front en touchant l'épiderme. Il avait cru que le chapeau lui avait laissé une marque. Le lendemain matin il a été évident par l'enflure, l'ecchymose et la peau éraillée^ que c'était la trace d'une balle. Un quart de ligne de plus et 0. était mort. A chaque moment on se sent pénétré de plus d'horreur et d'effroi. Les journaux vous donnent des détails assez exacts. On croit qu'on pourra découvrir le complot. Cet homme est énergique et fanatisé, pourtant il est instrument et son crime est évidemment celui d'une réunion d'hommes. Sans

parler de la complicité politique de tous ceux qui savaient plus ou moins la chose, qui y comptaient, s'en réjouissaient, et s'arrangeaient pour en profiter, il y a une complicité plus directe que peut-ôlre la justice atteindra. Le parti carliste ne semble pas jusqu'ici avoir la main là dedans ; mais il est indigne de propos et de resrrets.

A M. ANISSON DU PERRON

Paris, 8 août 1835.

Les esprits sont encore tout émus. Cette impression vive et profonde a triomphé de notre apathique indifférence. La cérémonie funèbre a été d'une grandeur et d'un effet qui surpassent l'imagination. Le Te Deum était aussi une belle et émouvante chose. Songez à ce que la reine a dû éprouver pendant ce trajet des Tuileries à Notre-Dame, lorsqu'elle pouvait attendre de chaque fenêtre devant laquelle elle passait, la mort pour son mari et ses enfants.

Ce que je ne me lasserai jamais d'admirer, c'est le calme, la simplicité, le sang-froid du roi; il l'a répandu autour de lui. SafamUle a montré le même courage. J'ai vu souvent des gouvernements aux prises avec des scènes de ce genre, échappant à des périls soudains, jamais je n'en ai observé aucun moins effrayé, moins irrité. Ce qu'on fait, ce qu'on propose, c'est avec jugement et délibération, en harmonie avec l'opinion générale, sans aller plus vite ni plus loin que ses exigences. Il me parait que les lois proposées seront votées à peu près telles que le ministère les présente.

Paris, 19 août 1833.

La discussion, ou pour parler plus exactement, le rôle des lois nouvelles va me retenir. Les députés ne les accordent pas si facilement que nous. Le combat devient de séance en séance plus animé. L'impression du 28 juillet n'a plus aucun effet; cependant les lois passeront. La presse changera de ton; les oppositions conspirantes se regarderont comme abattues, mais il subsistera un grand fonds de haines et de mécontentements.

Vous demandez ce qu'on a pensé de notre arrêt sur les accusés de Lyon. Personne n'y a songé. Les journaux n'ont point dit qu'il fût sévère ou indulgent. On l'a lu aux accusés. D'abord ils ont été insolents; puis le soir, quand on les a emmenés chacun pour sa destination, ils ont été presque tous affligés et sans énergie. Leurs amis les républicains, journalistes ou autres, ne se sont pas plus occupés de leur malheur que s'ils n'avaient pas été de ce monde.

Le procès Fiesclii ne remontera point au-dessus de la complicité de cabaret ; on croit que le rapport et l'accusation seront pour le miheu de septembre et le jugement un mois après. Il est même probable que je n'aurai à repasser les Alpes qu'à la fin d'octobre.

Si je n'avais pas lu Notre-Dame de Paris, j'aurais une assez petite idée de M. Hugo. Mais il y a là du talent et de l'esprit. Le sentiment moral en est sans doute absent, mais par affectation, par faux goût littéraire. Le manque d'étude et de réflexion, combiné avec un prodigieux orgueil, a tourné la tète à ces gens-là et, pour quelques-uns, c'est dommage.

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DE M. ROYER-COLLARD

Chàteauvieux, 12 septembre 1835.

J'avais eu, mon cher ami, bien du regret de quitter Paris sans vous avoir vu ; votre lettre est un bon adieu; elle m'a fait grand plaisir. Moi aussi, je suis fier de me sentir conforme à vous dans la sphère morale et quant à la sphère sublunaire des jugements politiques et des idées pratiques, je ne suis pas si timide que vous, je ne crains pas de savoir quelle diversité produit la difTérence de nos points de vue. Ce sont là des choses que je comprends parfaitement, à une seule condition : la bonne foi, le désintéressement, l'honnêteté des sentiments. C'est vous dire, mon cher ami, que mon amitié pour vous, et je le sens avec bonheur, est à l'épreuve de toutes les dissidences (1).

J'ai lu votre rapport (2), il est aussi bien qu'il était possible, élevé et modéré. Vous l'avez enriclii d'avertissements et de protestations dont je vous sais gré. Vous n'êtes entré dans la discussion que pour me dégager de l'étourderie de M. de Brézé qui m'avait cité mal à propos, je vous en remercie. Rendu à ma solitude, et bien dégagé de l'exaltation des circonstances environnantes, je me retrouve le même; je continue à ressentir une vive satisfaction de l'effort que j'ai fait après quinze jours de souffrances; j'ai acquitté ma conscience et mon honneur. Le succès a bien passé

(i) M. Royer-Collard avait prononcé à la Chambre des députés un discours contre la loi sur la presse, c. b. " (2) M. de Barante avait présenté à la Chambre des pairs le rapport sur les lois de Septembre, c. b.

mon attente, h ce qu'il m'a paru du moins; mais ce n'est pas le succès que j'avais en vue; je n'ai parlé que pour moi et je me suis payé de mes mains.

DE LA DUCUESSE DE DINO

Valcnçay, 18 septembre 1835.

Le journal me confirme ce qui m'avait déjà été dit à Paris : vous allez à Pétersbourg (1). L'éloignement, le climat sont d'assez pénibles épreuves ; mais il y a là beaucoup, si ce n'est debien à faire, du moins de mal à éviter. Le théâtre est grand ; c'est de l'Europe et de l'Asie tout à la fois. Votre esprit curieux se trouvera intéressé, et votre cœur si bon et affectueux n'en restera pas moins fidèle à ses amis. Vous m'écrirez, vous me donnerez de vos nouvelles, et vous me direz comment vous répondre. D'ailleurs ceci n'est pas mon adieu; nous irons à Paris dans le mois d'octobre et j'espère vous y trouver. L'adieu que vous fera M. de Talleyrand sera plus pénible : à son âge toute séparation semble définitive. Je ne suis pas contente de sa santé; il est si souvent oppressé. Il est du reste causant et de bonne humeur, mais il se plaint de palpitations, ce qui me tourmente.

Donnez moi de vos nouvelles, et sachez bien que j'ai la mémoire bien fidèle et bien tendre pour mes amis absents dussent-ils être aux pôles.

(1) M. de Barante venait d'être noramé ambassadeur en Russie par une ordonnance royale, en date du 11 septembre, c. B.

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A MADAME ANISSO.V DU PERROX.

Barante, 27 septembre 1833.

Vous aA'ez bien raison, chère Sophie, il n'y a que les indifférents qui aient des compliments à me faire. J'ai hésité en moi-même bien plus que je ne l'ai dit, mais une certaine force pousse à marcher devant soi lorsqu'on s'est engagé sur la route, et l'on ne s'arrête pas même quand elle conduit où l'on n'eût pas voulu aller. C'est une belle situation, un poste important, un souvenir à léguer à ses enfants. Puis il peut advenir telles circonstances où l'on attachera son nom à quelque chose de plus ou moins historique.

Ce n'est pas au lieu où je suis en ce moment que toutes ces raisons me persuadent beaucoup. L'aspect ■de Barante me donne des idées de repos, de loisir, de famille. Je me rappelle les douces années que j'y ai vécues, je m'enfonce dans les souvenirs du passé et il est déjà bien long pour moi. Je regarde amoureusement tout autour de moi, et parfois je rêve que c'est un pressentiment qui m'avertit que je n'y reviendrai plus.

DU DUC DE BROGLIE

Paris, 16 octobre 183o (1).

Monsieur le baron,

Le gouvernement auprès duquel vous êtes appelé à représenter le gouvernement du roi est peut-

(1) Dépêche officielle non numérotée.

être celui dont la révolution do Juillet a le plus essentiellement changé les relations avec la France.

Avant les événements de 1830, la France etla Rus>ie étaient unies par une alliance qui semblait devoir se resserrer de plus en plus. Celte alliance, fondée sur les liens les plus forts qui puissent exister entre deux États, la communauté d'adversaires et l'absence absolue de points de contact et de motifs de rivalité, avait résisté à tous les efforts de l'Autriche pour la dissoudre. Si M. de Mettendch avait momentanément réussi à y jeter quelque froideur en inquiétant l'empereur Alexandre sur la force et la stabilité de notre gouvernement, en lui faisant craindre qu'entraînés par le mouvement révolutionnaire, nous ne fussions pas en mesure delui prêter un utile secours dans les circonstances où il pourrait vouloir s'appuyer sur nous, ces insinuations trop prodiguées avaient fini par perdre tout leur effet. L'empereur Nicolas, qui alors se montrait moins défiant, moins passionné que son prédécesseur et surtout moins dominé par les théories absolutistes, avait d'ailleurs pu apprécier, au milieu des embarras où l'avait jeté momentanément la guerre de Turquie, la franchise et l'efflcacité de notre concours. Cette circonstance, importante par cela même qu'elle avait relevé la France de la situation d'infériorité où elle s'était vue à l'égard de la Russie depuis les événements de 1814 et qu'elle l'avait mise en mesure d'exercer à son tour envers cette puissance un rôle de protection, avait donné plus de force et de solidité à une alliance qui entre deux États du premier rang ne pouvait évidemment subsister que sur le pied d'une égalité complète.

La révolution de Juillet est venue changer entière-

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ment cette situation. D'un côté elle a suscité sur plusieurs points, particulièrement en Pologne et en Belgique, des questions où les alfections et les intérêts du cabinet de Saint-Pétersbourg se sont trouvés en opposition absolue avec les nôtres. De l'autre côté, par une conséquence moins immédiate, mais qui n'a pas tardé à se développer, elle a amené entre la P'rance et TAngleterre un rapprochement dont le seul fait eût suffi pour modilier la nature de nos rapports avec le gouvernement russe. Enfin cette révolution, réaction puissante contre l'esprit des traités de 1815 et de la Sainte- Alliance, c'est-à-dire contre les faits et les doctrines qui ont investi pendant dix ans la Russie d'une sorte de dictature européenne, attaquait à la fois cette puissance dans toutes les susceptibilités de son ambition et de son orgueil. Plus que tous les autres, peut-être, ce dernier motif devait inspirer à l'empereur Nicolas et à ses sujets une vive irritation contre le nouveau gouvernement.

Plus d'une fois on a pu croire qu'elle se manifesterait par quelque coup d'éclat. Ces velléités hostiles que la force des choses eût probablement dissipées à elle seule, ont d'ailleurs trouvé une insurmontable barrière dans la poUtique plus circonspecte de la Prusse et de l'Autriche ; mais la nécessité qui comprimait ainsi les sentiments hostiles du souverain du Nord devait, par cela même, leur donner plus d'amertume et d'intensité. Personne n'ignore comment ils se sont fait jour en plusieurs occasions par des procédés qui, en révélant l'impuissante colère du cabinet de Saint- Pétesbourg, ne blessaient heureusement que sa propre dignité.

La situation de l'ambassadeur de France en Russie

en devenait d'autant plus délicate que, dans ce pays, les hautes classes modelant exactement leur attitude et leurs impressions politiques sur celles du souverain, le représentant du roi se trouvait partout exposé ci des diflicultés et à des écueils qu'ailleurs il n'eût rencontrés qu'à la cour. Je ne vous rappellerai pas les épreuves qu'eut à subir, en 1832, l'avant-dernier de vos prédécesseurs, M. le duc de Tré%'ise. Par un raHinement singulier, l'empereur Nicolas, en le comblant de prévenances évidemment accordées à sa réputation militaire, s'abstint conslamment de lui adresser une seule parole qui se rapportât à son caractère diplomatique.

Lorsque M. le maréchal Maison remplaça M. le duc de Trévise, l'aveugle irritation qui avait porté l'empereur à prendre une pareille attitude s'était un peu calmée. Le gouvernement du roi avait cru d'ailleurs devoir s'assurer qu'une situation aussi peu convenable ne se prolongerait pas davantage, et il avait demandé à cet égard des assurances qu'on s'était empressé de lui prodiguer. Aussi M. le maréchal Maison fut-il reçu sous tous les rapports avec des égards qui se sont soutenus sans altération jusqu'à la fin de sa mission et les instructions qui lui avaient été données pour diriger sa conduite dans le cas où l'accueil qui lui aurait été fait n'eût pas été tel que nous étions en droit de l'exiger, se sont trouvées sans application.

Nous n'avons donc, monsieur le baron, aucune inquiétude sur la position où vous vous trouverez à Saint-Pétersbourg, et je puis me dispenser de prévoir des éventuaUtésdans lesquelles, d'ailleurs, votre sentiment éclairé de la dignité de la France vous guide-

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rait de la manière la plus sûre. Sans doute, aujourd'hui, les sentiments de l'empereur Nicolas à notre égard sont encore au fond ce qu'ils étaient il y a trois ans; si nous pouvions en douter nous en trouverions la preuve dans l'opiniâtreté avec laquelle, surmontant les répugnances de ses alliés, il ne cesse de provoquer ces conférences, ces réunions extraordinaires et en quelque sorte périodiques qui présentent avec affectation l'Europe comme partagée en deux lignes bien distinctes. Mais U n'en est pas moins vrai que ce prince, n'éprouvant plus l'excès d'irritation que lui causaient des événements aujourd'hui bien éloignés, désespérant d'ailleurs d'entraîner au delà de certaines hmites la circonspection de lAutriche et de la Prusse, et sans doute aussi reconnaissant, à la consohdation progressive du gouvernement du roi, qu'il s'était gravement trompé sur l'état de la France, s'est replacé à notre égard dans une attitude qui ne blesse plus autant, à beaucoup près, les convenances extérieures.

Je viens, monsieur le baron, de vous indiquer le caractère général de la situation dans laquelle vous allez être placé. Je vais maintenant entrer dans quelques détails sur les relations politiques de la France et de la Russie.

Depuis cinq ans, la diplomatie des deux cabinets a eu peu de rapports directs. Dans l'état des esprits, U eût été trop difficile de s'entendre. C'est par l'intermédiaire de la Prusse et de l'Autriche, alliées de la Russie, mais plus modérées et plus calmes, qu'ont été traités les divers incidents de l'affaire hoUando-belge. Quant à la question grecque, devenue tout à fait secondaire depuis la révolution de Juillet et où, à cause de leurs antécédents, les cabinets de Vienne et Berlin se trou-

valent dans l'impossibilité d'intervenir, elle a marché en quelque sorte au hasard ; la France et la Russie, sans s'expliquer, sans se concerter, n'ont cessé de travailler à la faire tourner chacune dans le sens de sa propre politique. Ce n'est qu'à des intervalles assez éloignés que des communications se sont établies entre ces deux cours et l'Angleterre, leur associée dans cette question, soit pour achever de la résoudre en décidant la Porte à accéder à la délimitation des frontières de la drèce et aux arrangements qui s'y rapportent, soit pour garantir le remboursement d'un emprunt impérieusement réclamé par les besoins du nouvel État et pour autoriser l'émission des séries successives de cet emprunt. Si, sur tous ces points, rien n'est encore définitivement consommé, si la Grèce, maintenue ainsi dans un état provisoire qui prolonge sa faiblesse et en quelque sorte sa minorité poUtique, se trouve Uvrée à des intrigues et à des directions contradictoires qui y entravent tous les développements utiles, il faut surtout s'en prendre aux causes générales qui rendent aujourd'hui impossible un accord intime et soutenu entre les puissances jadis unies pour la protéger.

On conçoit facilement que, dans les questions où la France et la Russie n'étaient pas nécessairement appelées à une action commune et simultanée, par exemple dans celles d'Espagne et de Portugal, elles n'aient pas même tenté d'établir entre elles un concert impossible. Aucune communication n'a été échangée sur ces deux points, non plus que sur bien d'autres, entre les deux cabinets.

La prudence prescrivait en effet d'éviter, autant que possible, tout contact propre à accroître de déplorables

dissentiments en leur fournissant des aliments nouveaux ; mais il était difficile que, dans un temps aussi fécond en péripéties, quelque incident plus ou moins inattendu n'amenât pas le danger d'une collision entre deux puissances dont la politique embrasse des intérêts si nombreux et si étendus. Le danger a paru imminent à l'époque des événements dont l'Orient a été le théâtre il y a deux ans.

Le gouvernement du roi avait prévu de bonne heure tous les embarras, toutes les compUcations dont la lutte engagée entre la Porte et Méhémet-Ah pouvait devenir le principe. Vivement préoccupé du désir de les écarter, il n'a cessé d'employer dans ce but toute son influence, tant à Alexandrie qu'à Constantin ople. Déterminer la Porte à des concessions évidemment indispensables et qui, faites un peu plus tôt, eussent été moins onéreuses, amener le vice-roi d'Egypte, tant par de sages représentations que par un appareil imposant, à restreindre ses exigences dans des Umites convenables; pacifier ainsi l'empire ottoman sans courir les risques d'une intervention étrangère, tel était l'objet que nous avions en vue et que l'Angleterre se proposait comme nous. Un tel plan était certainement le mieux combiné et dans l'intérêt de l'Europe entière à laquelle il épargnait de menaçantes comphcations, et dans celui du sultan qu'il préservait de l'humiliation et des périls inséparables de la marche dans laquelle il s'est laissé entraîner.

Malheureusement la Russie n'a pas porté dans cette question des vues aussi désintéressées. Elle a voulu profiter de la situation difficile où se trouvait le Grand- Seigneur et de la faiblesse de ce malheureux prince pour transformer en une sorte de suzeraineté et de

204 SOUVENIRS DU KAllON DK BARANTE.

protectorat la prépondérance qu'elle exerçait déjà à Constantinople. Non contente d'étonner le monde par le spectacle d'une flotte et d'une armée russes introduites dans le Bosphore et aux portes mêmes de Constantinople, sous prétexte de porter au sultan Mahmoud un secours qui n'a pas adouci pour lui une seule des conditions de la paix, le gouvernement russe, comme s'il se fût proposé de braver les autres puissances inquiètes et alarmées d'un fait aussi inouï, a imaginé de consacrer par un acte solennel la position menaçante qu'il venait de prendre, et aumomentmême où il consentait à rappeler ses forces il a contraint la Porte à signer avec lui un traité d'alliance par lequel elle s'est formellement soumise, non seulement à devenir l'ennemie de tous les ennemis delà Russie, mais encore à fermer les Dardanelles aux pavillons étrangers toutes les fois que le cabinet de Saint- Pétersbourg se trouverait engagé dans une guerre. Nous ne nous exagérons pas, monsieur le baron, la portée d'engagements semblables, souscrits dans de telles circonstances. Nous reconnaissons, d'ailleurs, tout ce qu'il y a d'exagéré et même d'absolument inexact dans l'opinion que la plupart des journaux de France et d'Angleterre ont exprimée sur les clauses du traité d'Unkiar-Skelessi. La clôture des Dardanelles n'était pas une innovation, nous nous empressons de le reconnaître. Un usage immémorial, ratifié à des époques assez récentes par des stipulations expresses, en avait fait depuis longtemps un des principes, une des bases de la politique de l'Europe en Orient. Mais ce principe une fois adopté dans des vues d'équilibre européen correspondait à celui qui fermait aussi le Bosphore. Confirmer le premier, lui donner dans

l'intérêt spécial de la Russie une sanction nouvelle et solennelle, au moment même où une autre clause du même traité en autorisant la Porte à réclamer les secours matériels de cette puissance, prévoyait par conséquent un cas où au contraire le Bosphore serait nécessairement ouvert à ses escadres, c'était complètement changer l'état de la question et ériger, en quelque sorte, en axiome de droit public la prépondérance exclusive du cabinet de Saint-Pétersbourg dans les affaires de l'empire ottoman.

Cette provocation nous força à sortir de la réserve où, dans un esprit de conciliation, nous eussions voulu nous renfermer. De concert avec rx\ngleterre, nous fîmes remettre à la Porte et au cabinet impérial, peu de mois après la conclusion du traité d'Unkiar-Skelessi, une déclaration dont le sens était que nous n'admettions pas que le traité pût modifier les rapports des puissances européennes avec l'empire ottoman. A cette espèce de protestation exprimée en termes assez secs, la Russie fit une réponse évidemment conçue dans la pensée d'affecter une indifférence un peu dédaigneuse. Les choses en restèrent là. Nous avions fait nos réserves. 11 ne nous a pas paru, depuis, qu'il fût à propos de jeter de nouvelles semences de discorde en agitant sans nécessité une question que les faits seuls pourront résoudre un jour, et nous ne nous sommes associés que d'une manière très indirecte aux démarches que l'Angleterre a faites à Constantinople pour y obtenir sur le sens du traité du 8 juillet, des explications toujours éludées ; nous n'avons pas cru non plus devoir, à son exemple, faire prendre à plusieurs reprises, à nos forces navales, dans le Levant, une attitude qui ne peut avoir quelque

efficacité, dans un moment donné, qn'à condition qu'on ne répétera pas trop souvent de semblables démonstrations.

Aucune circonstance nouvelle n'étant venue jusqu'à présent modifier la position que nous avons prise il y a deux ans, vous n'aurez pas, monsieur le baron, à traiter officiellement avec le gouvernement russe, au moins pendant les premiers instants de votre mission, les graves intérêts qui se rapportent à la question d'Orient. Il est pourtant impossible qu'un sujet qui touche si directement le gouvernement auprès duquel vous allez être accrédité ne se présente pas souvent, d'une manière incidente, dans les entretiens que vous aurez avec les personnes influentes du pays et avec les membres du corps diplomatique. Votre langage doit être calculé de manière à faire entendre bien clairement que s'il n'entre pas dans notre pensée de contester à la Russie la juste part d'influence qui lui appartient dans les affaires de la Turquie et qui résulte de la force des choses, d'un autre côté, nous avons l'œil constamment ouvert sur tout ce qui tendrait à faire de cette influence un instrument d'exclusion et de dommage contre les autres États.

Quelque grave, quelque difficile que soit la question d'Orient, ce n'est pourtant pas la plus délicate de celles qui se sont élevées depuis cinq ans entre la France et la Russie. La question de Pologne a bien autrement contribué à les dinser et à aigrir contre nous l'empereur Nicolas. Je ne vous en retracerai pas les tristes détails. Vous savez la réserve que nous n'avons cessé de porter dans une afl'aire à laquelle il nous était impossible de rester indifférents. Tandis que la lutte durait encore, cette réserve nous était naturellement

MARS 183o-FÉVR[ER 18 3 6. 207

inspirée par les promesses de modération et de clémence qu'avait reçues M. de Mortemart. Depuis la chute de Varsovie, depuis qu'une fatale expérience nous a forcés à reconnaître que notre intercession en faveur des malheureux Polonais ne faisait qu'irriter encore le ressentiment d'un vainqueur implacable, nous avons cru qu'un devoir d "humanité nous prescrivait pour le moment un silence bien pénible sans doute. Si, une seule fois, une publication insérée dans le Moniteur a laissé entrevoir l'impression que nous rece^^.ons des traitements infligés à la Pologne, c'est parce que le cabinet de Saint-Pétersbourg avait eu la malheureuse inspiration de publier, dans sa Gazette officielle, un article qui tendait à prouver que la question de l'indépendance du peuple polonais et de son existence comme nation distincte était complètement étrangère à la pohtique générale et soumise uniquement à la volonté et aux convenances de la Russie. Ne pas combattre une pareille assertion, c'eût été Tadmettre pour notre compte. Nous avons dû la réfuter une fois. Vous sentirez facilement que, dans les conjectures actuelles, en présence de l'exaspération que le seul nom de la Pologne, surtout lorsqu'il est prononcé par une bouche française, excite encore en Russie dans tous les esprits, le moment n'est pas venu pour l'ambassade de France d'en faire un des objets de son entretien avec le cabinet impérial. L'humanité même, je le répète, nous interdit des représentations qui, ne pouvant être appuyées en ce moment d'une manière efficace, compromettraient d'ailleurs la dignité du gouvernement du roi. Je n'ai pas besoin d'ajouter que si quelque heureux hasard vous fournissait une occasion inespérée de contribuer par

une démarche faite à propos au soulagement des malheurs de la Pologne ou seulement de quelques-uns de ses enfants, vous devriez la saisir avec empressement.

H ne me reste, monsieur le haron, pour compléter ces instructions, qu'à vous expliquer en peu de mots la manière dont nous envisageons l'avenir de nos rapports avec la Russie. Vous en déduirez facilement les règles de conduite que vous aurez à suivre selon les conjectures au mihcu desquelles vous vous trouverez. Sans méconnaître les avantages qu'avait pour nous à une autre époque l'alliance intime du cabinet de Saint-Pétersbourg, nous comprenons parfaitement que, dans les circonstances actuelles, non seulement il n'est pas possible de la rétabUr, mais qu'il y aurait même un dangereux aveuglement à, paraître le désirer et à diriger ostensiblement vers ce but les combinaisons de noire politique. En ce moment surtout, il importe d'autant plus d'éviter tout ce qui nous donnerait l'apparence de chercher un pareil rapprochement, que beaucoup de personnes, appréciant mal les mesures législatives prises depuis quelque temps en France, y voient le signal d'une réaction contre les principes adoptés en 1830, réaction qui, suivant ces mêmes personnes, s'étendrait h nos relations diplomatiques. Vous savez combien cette opinion est mal fondée, et vous comprendrez sans peine combien il serait déplorable, sous tous les rapports, qu'elle vint à s'accréditer. Rien ne le prouve mieux que la simultanéité avec laquelle, dans toute l'Europe, les journaux qui représentent les diverses opinions hostiles au gouvernement du roi travaillent à la répandre.

Lors même que cette considération si puissante ne

vous imposerait pas une très grande réserve, votre esprit judicieux et éclairé vous empêciierait de faire d'inutiles tentatives pour effectuer entre la France et la Russie un accord intime auquel s'opposent aujourd'hui d'invincibles obstacles, et qui, d'ailleurs, serait sans objet, puisque les tendances des deux cabinets n'ont plus rien de commun. Comme néanmoins un avenir plus ou moins rapproché peut faire surgir des ■questions dans lesquelles il serait également de l'intérêt de la France et de la Russie de se concerter et de s'entendre, nous devons, sans affectation, sans nous porter à des avances dont peut-être on essayerait de se prévaloir contre nous, travailler à nous replacer par rapport au gouvernement russe dans ces relations de bienveillance au moins apparente, qui n'amènent pas toujours une entière réconciliation, mais qui, lorsqu'elle doit avoir lieu, la précèdent infailliblement. C'est à peu près sur ce pied que nous sommes avec la Prusse et l'Autriche. La seule chose, je le répète, que nous puissions désirer en ce moment, c'est d'en arriver au même point à l'égard de la Russie et tel est le résultat que le gouvernement du roi recommande à votre zèle éclairé.

AU DUC DE BROGLIE

Berlin, 9 décembre ISSii (1).

Monsieur le duc,

Je suis arrivé ici avant- hier au soir ; j'ai voyagé lentement; ainsi que j'en avais pré A-enu Votre Excellence,

(1) Dépêche officielle non numérotée.

rien ne presse mon arrivée àPétersbourg. Je vais passer à Berlin une semaine environ ; il ne faut pas moins pour être présenté aux princes de la famille royale et dîner .chez chacun d'eux, selon l'usage. Le ministre de Prusse était avant-hier à Polsdam et il en est revenu hier au soir.

Je me suis arrêté pendant une journée à W'eimar. J'avais une lettre pour M. le baron de Frilsch, ministre, ou, pour parler plus exactement, administrateur principal de ce petit État ; je lui ai écrit de Gotha où j'avais couché, et, à mon arrivée à Weimar, j'ai trouvé une incitation à dîner chez le grand-duc.

Madame la grande-duchesse, sœur de l'empereur de Russie, m'a reçu avec un accueil bienveillant, et, me parlant de la mission que je vais remplir, m'a dit qu'elle m'engageait à ne point apporter en Russie les préventions qui peut-être régnent en France contre ce pays, mais, à en juger par mes propres et impartiales observations, j'ai assuré Son Altesse Impériale que je n'avais aucun préjugé à écarter, qu'en France, on était tout disposé à entretenir avec la Russie des relations amicales, maintenant comme par le passé, et qu'il existait entre la société de Paris et celle de Pétersbourg une sorte de communauté et de sympathie qui ne pouvaient se perdre. M. le grand-duc est entré peu de moments après et s'est aussitôt empressé h me demander des nouvelles du roi; puis il s'est longuement, et avec une sorte de volubiUté, livré à de grands éloges du caractère, de la sagesse, de l'habileté de notre souverain ; il a parlé du regret de ne le point connaître personnellement, et ses compliments se sont portés ensuite sur la reine et sur l'éducation que le roi adonnée à ses fils ; enfin il est

impossible de faire preuve d'une plus grande bonne volonté. Le grand-duc a moins que peu d'esprit; il est souvent incohérent, sans tact ni mesure. Je savais d'avance ce que sa conversation a d'étrange et de décousu ; on m'avait prévenu de l'espèce d'embarras qu'il cause sans cesse à la grande-duchesse, dont il blesse ou inquiète le goût déhcat et les nobles manières. Pendant toute cette protestation de sentiments favorables au roi et à la France, elle ne s'est nullement associée à la conversation, mais, comme elle est sourde, elle paraissait ne pas bien entendre ce que le grand-duc disait un peu vite et confusément. Plus tard, et à diverses reprises, à propos de l'attentat du 48 juillet, grand sujet d'intérêt et de curiosité à l'étranger, elle s'est exprimée en termes fort convenables, déplorant non seulement le crime, mais donnant de justes louanges au courage et à l'admirable calme du roi, et demandant des détails sur cette triste journée. J'ai dîné auprès de la grande-duchesse et elle a bien voulu m'engager à revenir deux heures après à une soirée. Gomme elle n'aime point à jouer, elle m'a fait asseoir près d'elle et la conversation a été encore longue et diverse. Elle est évidemment fort spirituelle, mais sa surdité, mais son union avec un mari qui lui est si inégal, mais son séjour dans une petite ville de province, tandis que tout en elle respire le besoin et l'habitude d'une grande cour et d'an théâtre élevé, tout cela lui prête un aspect de tristesse et de découragement. Trente et un ans de cette vie-là ne semblent pas lui avoir inspiré de résignation : il paraissait que ce fût un chagrin et un ennui du premier jour. C'est avec cette disposition qu'elle envisage et juge toutes choses. L'état général des affaires en Europe, l'esprit

des peuples, le cours des idées, les opinions régnantes, le caractère de la littérature étaient sans cesse en termes généraux l'objet de remarques dédaigneuses ou amères ; c'étaient moins des jugements sérieux que les impressions d'une personne spirituelle qu'elle laissait tomber du haut de son rang de princesse, sans rien développer, sans s'animer, avec dégoût plutôt qu'avec vivacité. Ce qui donnait quelque intérêt à cette conversation, c'est qu'elle n'était générale et abstraite qu'en apparence. Tout y était allusion à lempereur de Russie, à sa situation vis-à-vis de l'Europe, à la façon dont il y était jugé, au peu d'aide qu'il rencontre pour la lâche qu'il se propose. L'injustice des préventions populaires, la position difficile des hommes qui gouvernent, rimpossibiUté de faire comprendre aux nations le bien qu'on veut leur faire : telles étaient les pensées non exprimées qui se laissaient entrevoir dans chaque parole de la grande duchesse. Cependant elle n'a pu se renfermer constamment dans ce langage indirect et allusif ; il lui a fallu se U-sTer à un mouvement de tendresse et d'enthousiasme pour son frère ; elle en a fait un portrait vif et animé, parlant de tous ses mérites, de ses grandes quahtés, de son génie, de la noblesse et de la pureté de ses intentions ; et comme, pour entrer dans le sens de ce discours, je rappelais le courage et la fermeté de l'empereur de Russie, elle a rejeté cette sorte de louanges : « Bien des princes ont eu de » la fermeté et du courage, disait-elle, mais ce qu'a » mon frère, c'est de la justice et de la bonté, » insistant de la voix sur ce mot bo)Ué. Et comme la conversation finissait sur ce sujet, elle a repris, après quelque intervalle, avant de passer à autre chose : « Ce qu'il

>) est, surtout, c'est extrêmement bon. » Vous voyez, monsieur le duc, que là encore il ne s'agissait nullement d'un jugement général ; nous parlions clairement du discours de Varsovie (1) et des articles de journaux.

En totalité, la conversation a été d'un ton bienveillant et il y avait intention manifeste de m'annoncer un bon accueil à Pétersbourg. Beaucoup de paroles gracieuses et obligeantes m'ont été adressées, lorsque j'ai pris congé du grand-duc et delà grande-duchesse.

J'avais passé une partie de la journée avec M. de Fritsch. C'est un administrateur sensé ; il m'a paru que le gouvernement du duché de Weimar n'avait en aucune façon la prétention d'avoir une politique, et qu'on ne s'y occupait point inutilement de telle ou telle opinion. Les états étaient assemblés en ce moment, et cela n'inquiétait et n'effrayait personne. Le grand-duc a des domaines considérables dont le revenu suffit à ses besoins; il laisse aux états et à son ministre le soin de régler les dépenses et les revenus publics, restant ainsi désintéressé dans le budget de l'État. L'accession aux douanes prussiennes réussit fort bien dans ce petit pays, et je dois dire que, sur toute ma route, j'ai vu qu'on s'en applaudissait. Francfort seul n'y trouve point son compte, mais ne peut faire autrement que de s'y réunir; son commerce souffrirait encore da-

(1) Lors de son passage à Varsovie, au retour de Vienne,, l'empereur avait brusquement interrompu la lecture d'une adresse très respectueuse de la municipalité pour se livrer à de violentes invectives contre la Pologne, et faire entendre les plus cruelles menaces si tout rêve de nationalité distincte ne disparaissait pas de l'esprit des Polonais. Ce discours suscita en France et en Angleterre une grande émotion, c. b.

vantage de risolement. En somme, la partie de l'Allemagne que je viens de parcourir m'a semblé présenter un tableau de prospérité et de progrès industriels; partout on bâtit, partout on parle d'entreprises, de fabrications nouvelles qui naissent ou s'agrandissent ; les populations sont heureuses et paraissentbien apprécier qu'elles doivent ce bonheur à la paix. Une paix de vingt ans en Allemagne est une époque nouvelle dans l'histoire. Il en résulte des intérêts, des habitudes, des opinions qui ne sont plus les mêmes que celles du passé. Ce n'estpas à moi, voyageur, qui aivu les choses en courant et d'nne façon superOcielle, qu'il con^^ent de vous en parler, mais j'ai cru devoir vous dire ce qui m'a frappé.

Le courrier Buquet est arrivé ici hier matin. M. de Sercey(l) m'écrit que tout me présage un accueil favorable à Pétersbourg. Le Feldjàger que l'empereur envoie à la frontière y est parvenu le 2 décembre. On remarque que c'est celui qui est ordinairement chargé des voyages de l'impératrice, et on ajoute que l'empereur lui a ordonné de pourvoir aux frais de mon voyage; ceci me semblerait surprenant, et j "ai peine à le comprendre.

J'en étais là de ma lettre lorsque j'ai reçu une m\\tation d'aller dîner chez le roi de Prusse aujourd'hui, et j'ai encore suspendu de quelques heures le départ du courrier pour rendre compte à Votre Excellence de ma réception. Elle a été remarquablement bienveillante. Les premières paroles du roi de Prusse ont été pour me demander des nouvelles du roi, pour

(1) Premier secrétaire de l'ambassade de France à Saint-Pétersbourg, c. b.

professer des sentiments de haute estime et de considération pour lui ; il a parlé de la tâche difficile qu'il avait eue à remplir. Je n'ai point nié la difficulté ni le péril, mais j'ai affirmé que le roi recueillait maintenant le fruit de ses peines, et que la France jouissait d'un calme qui était sa plus douce récompense. J'ai ajouté que le roi avait été aidé dans cette tâche par la poUtique des souverains sages, et que la paix du dehors avait maintenu la paix du dedans. Le roi de Prusse m'a dit alors que, pour son compte, il avait fait et ferait toujours tout ce qui dépendrait de lui; que ses sentiments ne pouvaient être douteux ; qu'il me chargeait d'enassurer de nouveauté roi, ainsi que de son attachement ; puis il m'a entretenu de ma mission, disant qu'il espérait qu'elle serait heureuse. « On ne doit pas » douter des intentions de l'empereur de Russie; elles » sont bonnes, il veut le repos de l'Europe. Je sais » que ses relations particulières avec le roi ne sont » pas telles qu'elles devraient être, telles que je le vou- » drais ; mais cela peut changer. Je désire que vous y » puissiez contribuer, et en attendant les rapports po- » htiques ne doivent pas donner d'inquiétudes. » Il m'a ensuite parlé de l'activité de l'empereur de Russie, de son goût des voyages, de la rapidité de ses courses. « Il » est bien heureux de n'en pas être fatigué, » ajoutaitil. Il n'y avait dans son accent ni blâme ni raillerie. La conversation simple et froide du roi de Prusse ne comporte rien de pareil. Cependant ce n'était pas un accent d'approbation. Il serait inutile de relater le reste d'une conversation qui a été assez longue et qui a repris après le dîner. Des souvenirs de ses voyages en France; un regret assez prononcé de ce que le comte Pozzo n'était plus ambassadeur de Rus-

sie à Paris, en rappelant quil y avait été utile au maintien de la paix en Europe ; une mention particulière de M. le prince de Talleyrand et des A'ues pacifiques que de tous temps il a apporté dans la politique : tels sont les autres traits qui demeurent dans ma mémoire. Tout cela était accompagné de choses fort obligeantes pour moi personnellement. Enfin, si je m'en rapporte à M. Bresson, qui connaît mieux que moi les habitudes du roi de Prusse, cette réception est aussi favorable que nous pouvions l'espérer et il n'est pas ordinaire que ce prince ait un langage aussi explicite.

Le prince royal était à ce dîner. Je lui serai présenté officiellement demain et je dîne chez lui. Il a été fort obligeant pour moi, mais sans qu'aucune conversation ait pu s'engager. La princesse royale (1) m'a aussi très bien accueilli.

Dans la soirée je suis allé rendre visite au prince Auguste (2), que j'avais connu en France il y a un certain nombre d'années ; il cause volontiers et y a mis une sorte de confiance. Je l'ai trouvé, autant que j'ai pu l'entrevoir dans une conversation peu réflécliie et fort mobile, moins bienveillant pour notre gouvernement que je ne l'aurais supposé; mais il écoutait fort bien mes réponses et y accédait souvent. Au reste, tout ce qui s'est dit était dans une mesure convenable et ne pouvait tirer à conséquence.

J'ai vu aussi le prince Albert, le plus jeune des fils du roi et la princesse Albert, fille du roi des Pays-

(1) La princesse Elisabeth-Louise, fille du roi Maximilien- Joseph de Bavière, c. b.

(2) Cousin du roi, né en 1779, fils du prince Auguste- Ferdinand, frère de Frédéric IL c. b.

MARS d835-FÉVRIER 1836. 217

Bas. L'un et l'autre m'ont bien reçu; ils sont jeunes de manières et de conversation, semblent fort étrangers à la politique, contents de leur situation particulière; ils ont parlé de la France aA^ec goût, et la princesse a même su, à plus d'une reprise, indiquer d'un ton à la fois dégagé et convenable la situation de son père vis-à-vis de la France.

AU COMTE DE HOUDETOT

Berlin, 9 décembre 1835,

Me voici au milieu de souvenirs de notre jeunesse, cher Frédéric. J'ai fait avant hier avec Césarine toute cette tournée de l'otsdam que nous avons faite ensemble il y a vingt-neuf ans. Elle a été charmante.

L'aspect de l'Allemagne paisible, heureuse, commerçante, riche, m'a réjoui Tàme et ne m'a pas mis en disposition d'être laudator lemporis acti. J'ai en déplaisance nos souvenirs de guerre, de rapine, et de gloire inutile. Je me confirme dans nos vertueuses indignations de ce temps-là et je me sais bon gré de ne point les avoir approuvées. Si on peut s'en rapporter aux apparences, nous n'avons point à craindre le retour de ces rudes époques. L'atmosphère de l'Allemagne a quelque chose de plus pacifique encore que l'atmosphère de France. Berlin, que je n'ai encore vu que par les \dsites officielles dont je me suis acquitté, me semble plus bourgeois qu'il y a trente ans. On n'y entend que des paroles raisonnables; on n'y aperçoit qu'un goût de prospérité, de bonne administration, de bien-être. Les nouvelles du lieu où je vais me promettent bon accueil. On ne reste pas longtemps en co-

1ère, lorsqu'on est seul en Europe à s'emporter et lorsqu'on est blâmé tout haut ou tout bas par le monde entier. Il paraît que, même l'entourage de l'empereur, n'est pas toujours fâché que la vérité lui arrive d'ailleurs puisqu'il ne peut la lui dire.

Je partirai dans sept ou huit jours. La douceur de température avait dégelé les rivières et les routes, mais depuis deux jours le froid a repris et aujourd'hui il tombe beaucoup de neige.

DU COMTE M OLE

Paris, 9 décembre 1835.

Très cher ami, je vous suis de mes vœux et de mes regrets. Voua me manquez plus que je ne puis l'exprimer, plus que vous ne le pensez, peut-être. Ne sommes-nous pas de vieux amis ? Et le temps, les épreuves que nous ont-ils apportés, si ce n'est plus de penchant à nous aimer encore ?

Nous en avons fini hier avec les accusés de Lunéville, je vais me reposer pendant Saint-Étienne et Arbois.

Les députés arrivent déj à et les chances de guerre avec l'.Amériquc (1) sont leur plus grande préoccupation.

(1) Le rejet du traité des 2'.'> millions parla Chambre des députés le 1" avril 1834, avait provoqué aux États-Unis un véritable déchaînement contre nous. Le président Jackson, dans un message adressé le l" décembre aux Chambres, s'était exprimé sur la France dans des termes violents et menaçants. L'opinion ne demandait rien moins que la saisie des propriétés françaises jusqu'à concurrence des 2b millions que nous reconnaissions de-

MARS 183o-FÉVRIER 1836. 2i9

Aux Tuileries, on attend avec impatience des nouvelles de M. le duc d'Orléans (1). Il y a longtemps que l'on n'en a eu et Ton sait que les pluies arrêtaient les opérations. Vous savez ce que j'ai pensé du voyage en Afrique ; il paraît que ces pluies, dont le retour annuel est si régulier, n'avaient pas été assez prévues.

Savez-vous que ce pauvre Laine se meurt, et pendant que je vous écris est peut-être mort. C'est encore un vide qu'il laissera dans ce temps où pas un vide ne se remplit! Rien au monde ne me plairait mieux que de le remplacer à l'Académie. On y pense autour de moi et, je dois le dire, les trois ministres me montrent grande obligeance. Ce simple fauteuil (mais celui-là) me ferait bien autrement de plaisir que celui de président du conseil, je vous en réponds. Je suis plus ministériel en vérité que ceux qui en font profession. Je ne "Souhaite pas seulement le maintien du ministère par ce qu'il remplit les conditions princi-

voir, mais refusions de payer. Des officiers français furent insultés dans les rues de New-York, notre ministre plénipotentiaire dut être rappelé. Le vote du traité par notre Chambre, le 25 avril 1835, loin de calmer ces colères, sembla les redoubler. Ua amendement adopté ne subordonnait-ilpasle payement de l'indemnité à des explications satisfaisantes à fournir par les États-Unis sur le message du l*"" décembre 1834? En janvier 1836, l'Angleterre offrit sa médiation, et l'incident se termina par une déclaration de la France prenant acte d'un message du 7 décembre précédent, dans lequel le généralJackson protestait contre l'intention qu'on lui avait prêtée de vouloir menacer et outrager notre gouvernement, c. b.

(1) M. le duc d'Orléans était parti pour l'expédition de Mascara, c. b.

pales de mon programme ; mais encore et surtout pour qu'on ne vienne pas me demander de le remplacer.

M. de Talleyrand n'est pas bien. Dans mon opinion de médecin, je le crois même dans un état imminent. L'affection au cœur fait des progrès et les moyens employés, tels que ventouses et sangsues, ôtent des forces à ses quatre-vingt-deux ans. La mort de Bourdais et celle très prochaine de madame de Talleyrand l'ont fort troublé. Cette dernière a été administrée par l'archevêque de Paris, après une réparation publique du scandale de sa vie. C'est l'œuvre de la duchesse d'Esclignac qui convoite, dit-on, sa succession.

AU DUC DE BROGLIE

Berlin, le 13 décembre 1835 (1).

Monsieur le duc,

M. de Sercey a sûrement adressé à Voire Excellence un exemplaire du Journal de Saint-Pétersbourg , du 5 décembre.

Je ne pense pas qu'il y ait lieu de laisser intervenir dans cette controverse de journaux un article du Moniteur. Aucun texte authentique et officiel du discours de l'empereur n'est encore avoué, et le texte môme rapporté par le Journal des Débats (2), est entaché de fal-

(1) Dépêche officielle non numérotée.

(2) Une version du discours de Varsovie avait été reproduite parle Journal des Débats et commentée dans une série d'articles des plus acerbes. Le Journal de Saint-Pétersbourg du o décembre y répondait en accusant les Débats d'avoir dénaturé ce discours et en en donnant une version très adoucie et par conséquent très différente. Il déclarait en outre

sification. En outre, dans les réflexions du Journal de Saint-Pétersbourg ^ on a eu le soin de ne rien dire sur le seul point qui puisse faire difficulté entre les deux gouvernements : aucune parole ne suppose l'abolition de la Pologne comme Etat distinct, et on aperçoit même une sorte d'affectation dans l'emploi des mots : <( L'empereur et le roi », et plus loin : « le royaume ».

D'ailleurs, rien ne s'adresse à notre gouvernement; rien n'indique que les articles du Journal des Débats soient imputés à son action ou à son influence; les expressions sont ménagées de telle sorte que c'est uniquement une querelle engagée avec un journal. Il me paraît donc que rien n'appelle une manifestation même indirecte de l'opinion de notre gouvernement sur ce discours. Une insertion au Moniteur^ que ne motiverait aucun acte officiel du gouvernement russe et qui semblerait une continuation et un aveu des articles du Journal des Débats, serait, assurément, d'un mauvais effet en Russie. Si je m'en rapporte à ce que je puis observer ici, ce serait altérer le très bon effet qu'a produit, sur l'opinion en Allemagne, la violence déraisonnable des paroles de l'empereur. Plus nous nous montrerons calmes et froids, plus ressortira l'inconvenance de ce discours.

Ou je trompe beaucoup, ou en ravivant et aggravant la controverse par un article du Moniteur, la prochaine discussion de l'adresse à la Chambre des députés en deviendrait plus embarrassante.

Je prie Votre Excellence de peser ces considérations; du point de vue oîi je suis placé, elles me pa-

insérer les articles du Journal des Débats, afin qu'on pût les connaître et les flétrir dans toute la Russie. c. b.

222 SOUVEMKS DU BARON DE BARA.NTE.

laissent démontrer l'inutilité et rinconvénient d'une insertion au Moniteur.

M. de Ribeaupicrre (1), qui du reste a été fort empressé pour moi, m'a parlé tout directement du discours de l'empereur et des articles du Journal de Samt-Pétersbourg; j'ai répondu que nous ne connaissions aucune version officielle de ce discours, que notre gouvernement était complètement étranger à sa publication par le Journal des Débats, eia.ux réflexions dont il l'avait accompagné; qu'à prendre pour exact le texte publié, nous pouvions remarquer que l'existence poKtique distincte delà Pologne n'y semblait pas aussi explicitement indiquée, et que cette séparation des deux États était, selon nous, garantie par les traités. M. de Ribeaupierre m'a répliqué : « La distinction » soit, mais pas la constitution polonaise, autre- » ment il eût fallu lui apporter garantie lorsque les » Polonais l'ont violée; les puissances étrangères ne » peuvent pas l'imposer au souverain de la Pologne et » en dégager le peuple polonais. » Cette explication a eu lieu en termes faciles et sur le ton d'ane conversation inofficielle. Je suppose cependant qu'il avait eu l'instruction de me parler sur ce sujet.

DU COMTE MOLE

Paris, 15 décembre 183b.

Cher ami, chaque matin j'interroge le temps pour savoir au préjugé comment se passe votre route. Au froid que nous avons, vous devez cheminer sur la

(i) Le ministre plénipotentiaire de Russie à Berlin, c. b.

MARS 1830-FÉVRlER 1836. 223

glace. J'ai hâte d'apprendre votre arrivée à Berlin. Hier, chez madame de Lieven, le duc de Broglie en attendait encore la nouvelle. Mon cher ami, il faut que cet exil soit le dernier et qu'après lui vous soyez ici, ne faisant plus d'autre voyage que celui de Barante ou de Champlâtreux.

M. deTalleyrand et madame de Dino viennent de passerune rude semaine : La/France, journal carliste, a inséré le plus scandaleux article à l'occasion des funérailles de madame de TaJleyrand. Le numéro a été lâchement adressé, sous enveloppe, au vieillard qui lutte, comme vous le savez, contre une affection bien caractérisée au cœur. Les jeunes neveux ont été trouver le rédacteur et lui ont donné le choix entre un combat et une rétractation : il a choisi la dernière. Mais la lutte entre M. de Talleyrand et madame d'Esclignac, pour les deux cassettes léguées par madame de Talleyrand, dure toujours. Madame de Dino s'y montre fort noblement, madame de Poix et même son mari sont intervenus vainement auprès de madame d'Esclignac pour l'amener à transiger. Que d'expiations imposées à la fois, au terme d'une vie souvent si favorisée du sort! C'est un curieux ou plutôt sérieux spectacle, et d'où il sort plus d'un enseignement. 11 y a du mieux dans la santé de M. de Talleyrand. Je crains cependant qu'on ne prenne trop de confiance dans ce qu'on veut bien appeler sa convalescence. Madame de Dino montre dans ces circonstances ses meilleurs côtés. Je lui suis attaché, quoiqu'elle m'ait été parfois bien hostile.

Le pauvre Laine est toujours mourant. Toutes les puissances de l'Académie dans toutes les nuances ou couleurs, excepté quelques carUstes, me manifestent

les plus obligeantes dispositions. On me dit que, le cas échéant, je passerais au premier tour. Je suis très décidé à n'y point compter, tant d'espérances mieux fondées que les miennes ont été déçues sur ce terrain-là. Je regrette votre appui et vos conseils.

DU DUC DECAZES

Paris, 15 décembre 1835.

Je n'ai rien d'important k vous dire, ou du moins de nouveau qui ne soit dans les journaux. Le grand bruit du jour, c'est la discussion entre la duchesse d'Eschgnac et le prince de Talleyrand pour les deux cassettes que la princesse de Talleyrand avait confiées à l'archevêque de Paris. Entre nous, le prince m'a prié d'être intermédiaire et conciUateur entre sa nièce et lui, et je compte la voir ce soir. Le prince est contrarié de ce scandale. Il m'a raconté que la duchesse d'Esclignac avait dit hier matin à la princesse de Poix qu'elle était sûre d'avoir pour elle tout le faubourg Saint-Germain, parce qu'elle avait fait administrer sa tante par l'archevêque, et cela lui déplaît fort. Il voudrait que la duchesse s'en remît à lui et me promet de faire alors quelque chose pour elle.

Voici les faits tels que le prince me les a racontés : Quatre jours avant la mort delà princesse, la duchesse d'Eschgnac avait été prier Monseigneur l'archevêque de Paris de venir voir la princesse. Il y Aint, et là, la princesse, après avoir reçu les sacrements, pria l'archevêque de se charger d'une cassette pour être remise par lui à la duchesse d'Esclignac, si elle mourait, et à elle-même, si elle se rétablissait. Une seconde cassette

MARS 183o-FÉVRIEH 1836. 225

fut remise également au prélat, qui exigea que toutes les personnes qui étaient dans la pièce voisine fussent présentes. Le prince de Talleyrand prétend que la princesse avait dit que la deuxième cassette était pour lui, mais que l'archevêque ne l'a pas entendu. La princesse étant morte, madame d'Esclignac vint prier rarclievê(iue de lui remettre les cassettes : celui-ci ne désira les remettre que chez la princesse, et en présence des personnes devant qui il les avait reçues. Ces personnes furent, en elfet, réunies, et, devant elles, il voulut remettre les cassettes, mais l'homme d'aflaires du prince s'y opposa, en déclarant que le contrat de mariage de la princesse lui interdisait toute disposition, par suite de la donation entre vifs de tous biens qui y était insérée ; que cependant on pouvait ouvrir les cassettes et que, si elles ne contenaient que des choses à usage de dame ou des souvenirs, à l'instant ils seraient remis à la duchesse, mais que si elles contenaient, comme le croyait le prince, toute la fortune de la princesse, cette fortune appartenait au prince, et n'avait pu être donnée par la princesse. Le juge de paix était présent . L'archevêque de Paris, fort embarrassé, demanda lui-même le dépôt des cassettes qui furent, en effet, placées sous le scellé où elles sont encore. Le contrat de mariage est, en effet, entièrement en faveur du prince, et la duchesse d'Eschgnac ne peut manquer de perdre son procès. Dupin (le président) et Tripier, que le prince a consultés, et que j'ai vus hier au soir, n'y font aucun doute, Portails, Bastard et Martin (du Nord) non plus.

Nous ne finirons pas nos procès d'Avril ce mois-ci, et Fiesclù ne viendra que vers le milieu de janvier. V. 15

Morey mange et se rétablit; Fieschi est furieux contre le rapport et menace de se taire à l'audience. Il ne pardonne pas à Porlalis d'avoir dit les méfaits de ses père, mère, oncles, etc. Il dit que ce n'est pas de bonne guerre et de bon goût envers un homme qui a fait des aveux si importants.

Rien de nouveau d'Amérique, ni d'Oran ; heureusement que le temps est superbe là-bas.

P. -S. — Le comte Palhen (1) réussit très bien.

AU DUC DE BROGLIE

Berlin, 20 décembre 1835 (2;.

Monsieur le duc,

M. Ancillon (3) a désiré avoir une conversation avec moi et je souhaitais aussi d'entrer en communication avec lui sur l'ensemble de la situation politique. Depuis, je me suis une seconde fois entretenu longtemps avec M. Ancillon ; d'ailleurs, nous rencontrant à peu près chaque jour, les occasions ne m'ont point

(1) La nomination comme ambassadeur en France du comte Pahlen fut le signal de la reprise de nos rapports diplomatiques avec la Russie, interrompus depuis quelque temps par le rappel simultané de leur poste respectif du maréchal Maison et du comte Pozzo. Le gouvernement français avait cru devoir attendre que l'empereur Nicolas fit le premier pas, en désignant d'abord son représentant, c. B.

(2) Dépêche officielle non numérotée.

(3) Ministre des affaires étrangère de Prusse, historien, philosophe et littérateur estimé [1766-1837]. c. b.

manqué pour apprendre ses pensées sur l'état actuel des affaires, ou du moins le langage qu'il lui convient de tenir. Je n'aurai à rapporter à Votre Excellence rien de bien positif, rien qui puisse donner une conclusion précise. La nature d'esprit de M. Ancillon, sa position dans le gouvernement prussien, doivent nécessairement le placer dans un point de vue assez vague et plus critique que pratique, plus général qu'applicable. Yoici, du reste, le résumé de ce qu'il m'a confié. Il trouve singulier, bien qu'il s'en explique les causes, la situation des grandes puissances; non seulement elles n'ont aucune affaire, aucune difficulté positive à traiter, mais elles n'ont rien à se dire ; elles sont pour le moment condamnées à des relations pour ainsi dire muettes, sans pourtant être divisées par une malveillance qui puisse présager des ruptures. L'Europe reste partagée en deux camps et cependant le désir de la paix est général autant que sincère, chacun craint la guerre et en sait tous les dangers. On en est assurément plus éloigné qu'il y a trois ans, mais la rupture de la conférence de Londres est une circonstance malheureuse qui a aboU le principal moyen de sécurité. La France et l'Angleterre ont voulu donner aux actes de la conférence une autorité souveraine et une puissance coercitive. C'était bouleverser les notions du droit public. Les puissances n'agissaient et ne pouvaient agir que comme médiatrices. A la vérité la coniluitc du roi Guillaume, depuis le premier jour de l'insurrection belge, a été ferme et courageuse, mais très peu raisonnable et mal calculée, il aurait dû réclamer la garantie des cinq puissances qui lui avaient composé et constitué le royaume des Pays-Bas; au heu de cela il a eu la prétention de se tirer d'affaire

tout seul, et encore à présent il ne veut entendre à rien et contrarie tout le monde. La Diète ne peut pas lui céder, et assurément la Prusse, tout accommodante qu'elle est, ne consentirajamaisàceque, sans guerre, sans aucun avantage pour la Confédération germanique, son territoire soit entamé pour arranger les aflaires d'une autre puissance. La Prusse et l'Autriche ont besoin de prévenir soigneusement les méfiances des petites puissances d'Allemagne et de ne pas leur laisser supposer que, comme par le passé, on traitera toujours à leurs dépens. Disposer d'un territoire germanique, pour ajuster la question belge, serait un exemple fâcheux. On ne veut pas germaniser Maastricht ; on n'y a jamais pensé, mais on a la résolution formelle de sauver le principe par un échange, par une compensation. Ni la France ni l'Angleterre ne cherchent apparemment à terminer la difliculté, puisqu'elles ne se mettent pas en peine de trouver un moyen quelconque de l'accommoder. Que A'eulent-elles donc? Quelle est leur arrière-pensée?

Passant à un autre point, M. Ancillon a parlé de l'Espagne, de la quadruple alhance, de la détermination que nous avons prise dès Tabord de résoudre cette question à part sans nous concerter avec toutes les grandes puissances. Ce n'est pas qu'elles aient l'intention de s'en mêler, mais elles voient avec regret le parti que nous avons adopté; il a été funeste à l'Espagne, nuisible à nous-mêmes par le mouvement révolutionnaire imprimé à une nation voisine. Puis M. Ancillon s'est étendu complaisamment sur les vertus de don Carlos et l'avantage qu'il y aurait eu à le préférer, regardant son succès comme le seul remède aux maux de la Péninsule. L'Angleterre a aussi tranché

de son autorité particulière la question du Portugal : elle institue un nouveau droit public; elle crée ou détruit des États et des gou^■erllenlents à elle toute seule ; il n'y a nul moyen de s'entendre avec elle; notre alliance se comprend fort bien dans notre situation, elle est nécessaire cependant, elle influe sur nous d'une manière fâcheuse et nous détourne du penchant que nous aurions à nous rapprocher de l'Europe continentale. La sagesse du roi notre souverain, l'opinion générale de la nation française pour le maintien de la paix ne nous tiendraient pas naturellement à Técart des grandes puissances du Nord. Espérons-nous donc les séparer, faire une trouée entre elles ? Est-il vrai que nous tâtions l'Autriche pour la ramener à une alliance avec l'Angleterre et nous? Ce serait une vue erronée, nous ne réussirions pas dans un tel dessein. L'union de la Prusse et de l'Autriche est trop intime, elles s'en trouvent trop bien l'une et l'autre pour y renoncer. Cette union est la paix de l'Allemagne, conséquemment la paix de l'Europe. L'état de l'Orient ne nous donne aucune chance. 11 est vain de prétendre qu'en ce moment il y ait là une question. L'empereur Nicolas proteste qu'U n'a nulle idée d'agrandissement ni de conquête ; on doit le croire, non seulement parce que son caractère est loyal et chevaleresque, mais parce qu'il serait insensé à lui de rien tenter contre le gré de l'Europe entière. Les guerres qu"il a faites en Pologne et en Turquie lui ont coûté trop cher pour qu'il veuUle courir de tels risques. Le roi de Prusse a au fond une grande influence sur ses déterminations. On ne peut rien sur son langage, sur ses façons, sur ses lubies, mais lorsqu'il faut en venir à une résolution réelle et se décider de manière à accepter de graves conséquences, la rai-

230 SOUVENIltS DU BARON DE BARANTE.

son revient et on ne rejette pas les bons conseils. Nous n'avons donc qu'à être en repos de ce côté et à ne pas imiter l'Angleterre qui par sa méliancc pourrait inciter et provoquer l'empereur de Russie. En résumé, s'il y a dans tout ceci quelque chose à résumer, M. Ancillon nous voudrait une politique plus européenne et désirerait qu'une occasion se présentât d'ouvrir une conférence entre les cinq grandes puissances, mais il ne sait pas quelle occasion.

Ce que j'ai répondu sur tous ces points aurait peu d'intérêt pour Votre Excellence. Je crois m'ètre conformé soigneusement aux directions que j'ai reçues du roi et de vous. J'ai dit, ce me semble, plus ou moins bien ce que Votre Excellence elle-même aurait dit. J'ai surtout écarté l'idée que nous chercliions à séparer l'Autriche de la Prusse ; j'ai reconnu que l'union de ces deux puissances était efficace pour la sécurité de l'Allemagne et conséquemment pour la paix de l'Europe. « Cette paix, nous la voulons plus que per- <) sonne ; ainsi nous approuvons et aimons tout ce qui n la consoUde; nous n'avons aucun besoin de faire » une trouée et nous ne tâtons pas l'Autriche, ce serait » fort inutile. Le jour où la Russie vous donnera » quelque inquiétude sur le maintien de la paix, où sa » politique vous paraîtra tourner à une turbulence » déraisonnable, vous viendrez tout les premiers nous » confier votre mécontentement et vos alarmes et a^i- » ser aux moyens de prévenir les funestes effets de » l'ambition ou de l'inquiétude d'esprit de l'empereur » Nicolas. En attendant, U est simple que nous nous » tenions en observation et que nous n'acceptions pas » toute la sécurité que vous voulez nous inspirer. Sû- » rement l'intérêt bien entendu de l'empereur de Rus-

MAKS 183o-FÉVRIER 1836. 231

» sie n'est pas de se jeter sur l'Oiient, mais le cours '> des choses, le fll de leau l'y porte. Le moindre acci- » dent peut le mettre en mouvement. Or tout en Orient » est chancelant ; une révolte de pacha, une révolu- » tion en Grèce, un renouvellement de guerre avec » l'Egypte, sont des cas à prévoir. D'ailleurs la poU- » tique n'en est pas encore au point d'être gouvernée » par l'intérêt bien entendu, elle peut encore recevoir » l'impulsion des passions et des volontés indi\à- » duelles. Nous savons fort bien tout ce qui a été essayé » à KaUsz ( ! ) pour ranimer de vieilles rancunes et ré- » chaufîer les souvenirs de 1813. L'empereur de Russie » peut nous offenser de telle façon que notre gouver- » nement et notre nation ne l'endurent pas. Il n'y a » donc pas sécurité complète de ce côté, bien que vous « fassiez sûrement tous vos efforts pour calmer et « adoucir. »

Tout ce que j'ai dit sur la Russie n'a pas rencontré une contradiction. Quant à l'Angleterre je n'ai pas accepté purement et simplement ce qui a été formulé

(1) Avant de se rendre à Tœplilz pour s'y trouver avec l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse et l'empereur Nicolas I*^"" s'étaient rencontrés à Kalisz, où des troupes russes et prussiennes avaient manœuvré plusieurs jours ensemble. Cette réunion insolite de corps d'élite dont quelques-uns venaient de fort loiu et à grands frais, les cérémonies religieuses, les bals, les festins, les parades, la présence de nombreux membres des familles royales et impériales, leurs démonstrations d'amitié, tout, pendant ce séjour, avait semblé être la manifestation d'une alliance qui devenait plus étroite encore, La politique extérieure de la Prusse n'en fut cependant nullement modiliée. c. it.

contre elle, et j'ai expliqué comment les différences de situation et de caractère national donnaient à une même politique des aspects diflerents. Aux reproches généraux s'en joignaient de plus positifs et de plus vifs contre lord Palmerston ; les agents anglais me paraissent eux-mêmes si portés à convenir de ses torts que je ne pouvais guère dire autre chose, sinon que je ne le connaissais pas.

J'ai eu aussi une conversation avec le prince de Wiltgenstein (1). M. Brosson a sans doute plus d'une fois exposé à Votre Excellence quelle est sa situation ici et combien il est plus avant dans la pensée du gouvernement que M. Ancillon. Je ne pouvais trouver dans cet entretien les habitudes littéraires et philosophiques de ce ministre, ni ce soin à choisir ses mots ou à caresser ses plirases ; d'ailleurs le prince de Wittgenstein ne convient pas de son importance; s'il influe sur la po- Utique il ne se mêle pas des affaires. La conversation a été simple comme entre gens du monde, sans ressembler en rien à une conférence. Ce que j'y ai remarqué en tout, c'est une extrême bienveillance pour notre gouvernement et un sentiment vrai de ce qu'il a fait pour arracher l'Europe aux convulsions nouvelles qui la menaçaient. L'éloge du roi, que j'ai si souvent entendu depuis que je suis ici, se présentait tout naturellement et a été sincèrement développé. Nous avons parlé de ce que le roi de Prusse m'en avait dit, et comment les quahtés et le caractère de ce prince devaient le rendre plus sensible que tout autre au mérite poli-

(1) Le prince de Sayn-Wittgenstein était ministre de la maison du roi, conseiller privé d'Etat et grand ctiambellan. G. B.

MARS 183o-FÉVRIER 18:36. 233

tique et aux vertus privées de notre roi. Comme j'insistais sur la sagesse du gouvernement prussien et sur la parfaite harmonie qui semLIait régner entre les volontés du souverain et les opinions des sujets, le prince de Wittgenstein m'a arrêté : « Nous avons bien » aussi nos mécontents; on nous critique aussi, pas » si fort que chez vous, cela ne fait pas tant de bruit, » Mais nous avons nos impatients, des sous-Ueutenants )) qui voudraient de l'avancement; de jeunes princes » qui ont des fantaisies de guerre, n'avez-vous pas la » même chose? » Là-dessus j'ai répondu que Monseigneur le duc d'Orléans, tout en s'occupant de l'armée comme il importe, tout en éprouvant le penchant bien naturel de saisir chaque occasion d'activité et de péril, n'avait jamais souhaité la guerre, qu'il avait des opinions sages et conformes par leur prudence à la politique du roi. Après quelques autres paroles, le prince de Wittgenstein a dit, sans que rien de ma part eût conduit h cette pensée : « Mais il faudrait qu'il se mariât! » Si M. Bresson ne m'avait pas appris que déjà deux fois le prince avait touché cette corde dans ses conversations, j'aurais peut-être essayé de savoir s'il y avait là-dessous une idée positive. J'ai craint de ne pas mener cette conversation aussi bien que M. Bresson, qui a une longue habitude du prince de Wittgenstein, et je n'ai rien voulu compromettre. Le roi m'avait aussi parlé beaucoup de M. le duc d'Orléans et de son voyage en Afrique, avec bienveillance, trouvant naturel qu'un jeune prince eût souhaité cette distraction et ait voulu voir un peu la guerre. J'avais eu soin de répondre que comme M. le duc d'Orléans avait l'espérance de ne pas la voir en Europe, il avait été la chercher en Afrique.

234 SOU VK MHS DL BARON DE BAKANTE.

J'ai continué à être accueilli par le roi et sa famille avec la bienveillance la plus marquée; au point que cette réception a fini par prendre à Berlin une sorte de caractère politique. M. Bresson, qui connaît si bien ce pays et dont la position ici est si bonne, estime aussi qu'il y a là un symptôme manifeste d'une disposition très favorable. J'ai pensé qu'il y avait avantage à bien constater par un séjour un peu plus long ces signes des bons sentiments de la cour de Prusse pour le roi et pour la France. L'ell'et en doit être salutaire partout, et peut-être à Saint-Pétersbourg plus qu'ailleurs.

S'U me fallait exprimer quel jugement total j'emporterais de la situation politique du cabinet de Berlin, je dirais que ses liens sont plus intimes avec l'Autriche qu'avec la Russie; qu'U en a probablement toujours été ainsi depuis vingt ans, mais qu'en ce moment la différence est beaucoup plus sensible, parce qu'il y a un fond d'inquiétude et de déplaisance dans les impressions produites par la conduite de l'empereur Nicolas. On commence à croire que l'Europe pourrait être troublée par la Russie plutôt que par la France. On prend conliance à notre stabilité, mais on ne veut rien de nous, que le maintien de la paix. Nos essais pour amener r.\utriche à une alliance ou à un concert tacite déplairaient ici plus encore qu'Us n'inquiéteraient, parce qu'on ne croit pas à leur succès. Cependant c'est ce qui éveille l'attention aujourd'hui, mais un rapprochement opéré à la fois avec l'Autriche et avec la Prusse serait désiré, et peut-être cette vue poUtique n'est-elle pas sans quelque Uaison aA'ec les paroles de mariage qui ont été dites à M. Bresson et à moi. L'idée d'assurer un

MARS 183b-rÉVRiER 1836. 235

avenir pacifique se mêlerait sans doute à cette considération du moment.

Je partirai le 20 de ce mois et serai vraisemblablement quatorze jours en route.

DE M. GUIZOT

Paris, 29 décembre 1835.

Nous ouvrons la session ce matin, sous les auspices les plus tranquilles. Je n'ai jamais vu la majorité si bien liée et si contente d'elle-même. Je m'en réjouis sans m'y confier. Je sais le peu qu'il faut pour désorganiser les têtes et les partis. Avez- vous vu des expériences de cristallisation après décomposition? On voit les molécules se rapprocher, se lier; elles tendent évidemment à l'ordre, à la cohésion régulière; mais au moindre trouble de l'eau, au moindre mouvement du vase, tout se dissout de nouveau, sauf à reprendre tout à l'heure le travail de réorganisation. Tout notre effort doit être d'occuper la Chambre sans l'agiter. Il faut sortir de la passion, mais l'ennui est un mal pire encore, et plus désorganisateur. Nous n'avons pas, en hommes, assez d'éléments de discussion ; c'est notre plus réel embarras. Si quatre ou cinq personnes prenaient intérêt aux questions tranquilles, et y intéressaient la Chambre, tout irait bien. Mais ils sont froids pour les questions tranquilles et intimidés par les questions ardentes. Du reste, je ne me plains pas ; jamais session ne s'est mieux annoncée.

La médiation anglaise simplifie beaucoup la discussion américaine. 11 faudra évidemment attendre. Si la démocratie n'est pas tout à fait folle, c'est une affaire qui finira dans l'année.

236 SOUVKMIiS DU lîAHON DE BARANTE,

Il est bruit depuis quelques jours des espérances des toiies à Londres. Je ne crois à rien de prochain ni de net. Le roi d'Angleterre ne recommencera pas son coup de tête. Les choses suivront leur cours ; ce qui est faible s'alfaiblira ; ce qui est nécessaire s'accomplira ; et il se fera des combinaisons nouvelles, qui remettront le pouvoir dans son assiette naturelle sans le replacer dans sa vieille ornière. Vous savez que je suis optimiste. Je le suis à Londres comme à Paris, beaucoup plus au hasard et de pur instinct. Je persiste pourtant. Il y a eu dans le monde une trop forte et trop longue crise de folie ; il lui faut un temps de raison.

Je ne vois rien à vous mander. Notre intérieur va bien. Diipin sera président, grâce à notre aveu. Donnez-moi de vos nouvelles. Je suis dans cet état de l'âme où le détachement gagne chaque jour sans devenir de l'indifférence. Je ne m'accoutume pas du tout à cette froideur, à cette nullité de ma vie intérieure, si longtemps la première, je devrais dire la seule vie réelle pour moi; mais je m'y établis. Difficile apprentissage : je finirai avant quil soit fmi.

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