DU COMTE DE S A I N T E- A UL AI HE
Vienne, 4 janvier 1836.
Cher bon ami, je calcule que vous êtes arrivé depuis deux ou trois jours à votre destination. J'ai hâte d'en avoir la confirmation et de vous savoir dans une bonne chambre bien close. Nous nous sommes bien souvent inquiétés en famille de vos tribulations sur la route; que le ciel vous conduise, bonnes et aimables gens, et comptez que le souvenir de vos amis ne vous laissera pas en chemin.
Nous nous portons bien tous. Je n'ai point d'affaires. Depuis deux mois j'ai reçu en tout une petite lettre de Victor et une ou deux circulaires des bureaux. Je ne demande pas qu'on fasse des affaires pour m'amuser, mais je désirerais des renseignements plus fréquents et plus intimes. Du reste, la situation ici est bonne et s'améliorera par la durée. On nous veut sincèrement du bien, et la conlîance tend à s'établir. Ces dispositions résisteraient-elles à des secousses ? je ne le sais, ni ne le crois. Personne non plus ne peut savoir positivement le contraire.
Pour nous, hommes de paix, il nous importe plus de savoir qu'on ne se fera pas la guerre que de savoir comment elle se ferait, le cas échéant. Notre mission est d'écarter du chemin les pierres qui causeraient des cahots à la voiture; j'ai depuis cinq ans ôté quelques petits cailloux. Votre mission est plus grande — affaire à vous de déblayer un gros quartier de roche contre lequel le charpacilique ira cogner si on le laisse longtemps sur la grande route. — Je vous parlerai moins de généraUtés quand je vous saurai bien établi et en possession du chiffre dont j'ai emporté copie. Ce petit billet est donc tout amical. Les affaires viendront après. C'est dans cet ordre qu'elles se placent entre nous par rapport aux affections.
Nous parlons souvent de vous avec les Fox (1), qui vous aiment bien.
(1) Sir Henry Fox avait quitté Turin pour remplir les mêmes fonctions de secrétaire à l'ambassade de Vienne.
DE LA DUCUESSE DE DINO
Paris, 0 janvier 1836.
M. de Talleyrand est revenu à une santé relativement bonne ; mais je ne puis arriver, moi, a de la sécurité ; l'avertissement a été trop sérieux, d'ailleurs les infirmités d'un grand âge si longtemps ajournées ont établi leurs droits, et je ne puis espérer mieux! 11 est devenu plus casanier, et souvent sa pensée devient sombre et découragée ; mais dés qu'il y a du monde chez lui, son esprit se ranime, sa conversation reprend sa vivacité, la fermeté de son esprit et celle de son âme frappent tous ceux qui l'approchent. M. Mole m'en parlait l'autre jour avec une sorte d'admiration. M. de Talleyrand est particulièrement occupé de vous, et veut que je vous le dise tendrement. C'est un message dont je m'acquitte avec joie. Votre lettre de Berlin nous a fait grand plaisir. Je sais gré à ma patrie de vous avoir fait passer quelques jours agréables. Nous avons toutes raisons de croire que vous aurez trouvé à Pétersbourg tout le bon accueil que nous pouvions souhaiter, et les assurances successives qui nous en sont arrivées, nous ont fait une joie personnelle; car nous vous aimons beaucoup, et vous avez bien dû le voir et le sentir.
Je ne vous dis rien sur la pohtique, vous devez la savoir de toutes parts. Il y a des individus mal satisfaits, mais l'ensemble des choses est excellent. Le discours de M. .\pponyi (I), la prise de Mascara, le retour
(1) Discours adressé au roi au nom du corps diplomatique le l'^'" janvier, c. b.
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de M. le duc d'Orléans qui est revenu fatigué sans être malade, la bonne fin de la question américaine qui est due uniqiieDieiitk la. sagesse du roi et au zùle de Thiers, car réunis ils ont vaincu des résistances peu éclairées et peu adroites; les bonnes dépêches reçues par le comte Pahlen; le bon esprit qui se manifeste dans la Chambre; tout enfin se montre sous un aspect favorable dont les étrangers me semblent frappés. Ils abondent de plus en plus ici, et Paris est dans une prospérité matérielle remarquable.
Adieu, mon bien cher ami, je ne puis vous dire à quel point vous me manquez, et dans ces jours oîi j'étoufTais de larmes et d'angoisses, je vous appelais l)rès de moi avec un regret de votre absence qui m'a été à moi-même une preuve bien grande de ce que vous m'êtes.
AU DUC DE BROGLIE
Saint-Pétersbourg, 12 janvier 1836 (1).
Monsieur le duc,
J'ai présenté avant-hier 10 janvier mes lettres de créances à l'empereur. J'ai été conduit au palais et introduit avec toute l'étiquette pratiquée en pareille occasion. Je me proposais, en remettant mes lettres, d'adresser à l'empereur quelques paroles, sinon solennelles, du moins un peu oflicielles. Mais il m'a reçu dans son cabinet seul; à peine étais-je entré que je me suis trouvé près de lui, et il m'a sur-le-champ ;idressé la parole avec une familiarité tout obligeante,
(1) Dépêche officielle N° 1.
2iU SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
avec une sorte de volubilité facile et élégante, qui ne laissait plus aucune place à ce que je me proposais de dire. La conversation a commencé par des compliments tout à fait personnels. L'empereur a assuré qu'il se ressouvenait de m'avoir vu à Paris, ce qui n'est vraiment pas possible; ensuite il m'a parlé des emplois que j'ai occupés, de la préfecture de la Vendée, des missions (|ue j'ai eues comme auditeur. La conversation continuait toujours à, son gré et telle qu'il la voulait ; puis n a parlé de la diplomatie, qui ne ressemblait plus à ce qu'elle avait été. « Maintenant on se dit tout, » chacun a la même intention, chacun veut la paix, » elle fait le bonheur de toute l'Europe; vous avez vu » combien l'Allemagne en profite et combien elle » souhaite sa conservation. Quoiqu'on pense et quoi n qu'on dise, c'est de même ici. La Russie aussi a be- " soin de la paix, elle a fait quatre guerres depuis A'ingt » ans, elles ont coûté beaucoup de millions, et ce qui » est plus regrettable la vie de trois ou quatre cent » mille hommes; il est temps de ne s'occuper que du >) bien des peuples; vous voyez que je vous parle sin- >) cèrement et que je n'ai point d'arrière -pensée : ma » poUtique est toute de francliise et de loyauté. » Et U prenait ma main en la sériant. « On parle de guerre, » mais elle ne se fait que par nécessité ; il n'y en a » aucune : personne ne veut rien, il n'y a nulle affaire, » nulle difficulté; par volonté ni moi ni aucune » autre puissance ne A-eut la guerre. » Tout cela était entremêlé de quelques mots de moi. J'appuyais sur ce qui, dans les paroles de l'empereur, me semblait utile à remarquer; je donnais aux choses une nuance qui se rapportât mieux à notre poUtique française ou à notre situation. Cependant je craignais que cette
audience ne se passât sans qu'il y eût un mot de dit sur le roi, ce qui eùl été grave; il me paraissait même que, pour échapper à cette obligation, l'empereur avait imprimé ce tour vif à la conversation et en avait aussitôt fait une causerie familière. Je guettais une occasion. Comme je tenais à la main mes lettres, l'empereur les a prises, en disant : « Il faut que je vous débarrasse » de cela; » et il les a posées sur une table. Alors je lui ai dit que, dans sa bonté, il avait ôté à ma présentation tout caractère d'étiquette, et qu'ainsi je n'avais pu lui adresser aucune parole officielle, ni lui porter l'assurance des sentiments du roi. La phrase qui avait précédé se rapportait au désir de la paix, de sorte que le mot sentiment pouvait être interprété dans son sens politique. Alors l'empereur s'est exécuté d'assez bonne grâce, sans embarras, sans aigreur, mais aussi sans rien d'affectueux; il a parlé du roi, de ce que l'Europe lui doit pour la conservation de la paix, de la tâche difficile qu'U a entreprise, du succès qu'il y a obtenu, de son habileté, de sa sagesse. J'aidais à faire arriver toutes ces paroles et à prolonger cet article de la conversation. Il s'est ensuite exprimé sur le 28 juillet en fort bons termes, avec horreur, mais toujours avec un fond de froideur, ne rappelant ni le calme et le courage du roi, ni ce que la reine avait dû éprouver; enfin rien ne ressemblait à ce que j'avais entendu à Berlin. Il a ajouté : « Ce crime a dessillé tous les yeux et la » situation en est devenue beaucoup meilleure. » J'ai parlé des lois et de leur parfaite conformité avec l'opinion générale. « 11 en faudra quelques autres, » a dit l'empereur, « et vous y viendrez. » — « Selon l'occa- » sion et selon l'opinion, ai-je répondu; dans notre » forme de gouvernement et dans notre situation, il V. 16
» faut attendre que l'opinion soit avertie et éclairée. » Alors le mérite consiste à profiter du moment. » En continuant sur ce sujet, il lui est arrivé de me dire, tout en reconnaissant notre bonne situation : « Mais cela durera- t-il ? » J"ai expliqué très froidement : « Il n'y a pas une raison pour avoir sur cela une in- ') quiétude quelconque. >) llien de plus n'a été ajouté sur ce ton.
Je voulais savoir si je pourrais entendre quelques paroles sur le duc d'Orléans. Comme la circonstance l'indiquait si bien, dans cette causerie si longue et si diverse, il m'a été facile de parler d'Alger. C'est venu à propos de l'armée française. L'empereur disait que le maréchal Maison, dont le nom a été répété souvent avec une certaine bienveillance, devait être un bon ministre de la guerre, ferme et sévère sur la discipline : « Car nous autres, militaires, il faut nous mener droit » et avec raideur. » J'ai observé que l'armée française était accoutumée à une excellente et régulière discipline, et cela m'a servi de transition pour Alger : « Cette expédition de Mascara a été bien menée et » ^dgoureu sèment exécutée, » a remarqué l'empereur. «Vous avez là un homme de tête, un habile général, » le maréchal Clauzel. » Votre Excellence voit qu'il y avait presque afiectation à ne pas nommer M. le duc d'Orléans, à ne rien dire de sa valeur et des dangers auxquels U s'est exposé.
Sans prétendre rappeler tout ce qui a pu se présenter dans une conversation variée et fugitive, j'indiquerai à Votre Excellence les passages qui sont plus particulièrement restés présents à mon souvenir.
A propos du caractère que la diplomatie a et doit avoir actuellement, l'empereur m'a dit, sans que rien
de ma part l'y ait conduit, que c'était pour ce motif qu'il aidait changé le comte Pozzo. « C'est un homme » de la vieille diplomatie, je n'ai aucun besoin de ruse » ni de finesse; nous ne pouvions nous entendre; » il a pu rendre autrefois de grands services, mais » précisément parce qu'il a été employé à des mis- » sions non avouées, il a contracté des habitudes » qui ne me vont pas. » J'ai défendu de mon mieux le comte Pozzo, et comme je rappelais qu'il connaissait bien la France. « La France, oui; la Russie pas du » tout. Il y a passé en tout quatre mois ; je l'avais » fait venir pour quïl fit connaissance un peu avec la » Russie et avec moi, et j'ai vu que nous ne nous » comprendrions jamais. » Puis il a parlé du comte Pahlen : « Celui-là est l'homme de mon choix, il fera » de la diplomatie comme je la conçois, en loyal mili- )) taire ; je suis reconnaissant de ce qu'il a cédé à mes » instances et accepté ce poste ; vous me faites grand » plaisir en me disant qu'on lui rend justice à Paris. » Vous n'avez pas d'intrigues à craindre de celui-là, » il ne saurait comment s'y prendre. »
L'empereur m'a demandé si je connaissais lord Durham (1). « Quand on pourra le voir, quand il aura » un peu surmonté sa douleur (2), vous jugerez qu'il » ne ressemble pas à la réputation qu'on lui a faite. » Je ne sais pas ce qu'il est quant aux affaires de son » pays, mais il est parfaitement raisonnable et voit » juste sur la situation de l'Europe ; il ne se fait point » des imaginations et des méfiances. » Du reste, rien ne m'aétéditsur l'Angleterre, encore quej'aie entrevu que
(1) L'ambassadeur d'Angleterre, c. b.
(2) Il venait de perdre un fils. c. b.
si je l'avais voulu il y aurait eu quelques paroles jetées sur sa situation intérieure et le caractère inquiet de sa politique ; mais j'ai mieux aimé ne pas laisser se développer ces pensées qui étaient à peine indiquées.
Notre affaire avec les États-Unis a été aussi un texte de conversation, et comme j'assurais qu'il n'y aurait nulle inquiétude à concevoir ni même aucune difliculté si nous n'aviuns à traiter avec une Assemblée soumise à toutes les impulsions démocratiques, l'empereur a montré contentement de m'entendre parler (le la sorte et s'est mis à insister sur l'aspect que présente maintenant cette république tant proposée pour modèle. Cependant aucune allusion même éloignée n'a été faite contre ce qui se jjasse chez nous,
La conversation a pris un tour plus positif en ce qui touche la Grèce, dont je n'ai pas non plus parlé le premier; il m'a semblé que l'empereur n'était en ce moment préoccupé d'autre chose que de s'opposer à tout essai de constitution et d'institutions représentatives et qu'à cela près, il était à supposer qu'on pouvait rencontrer peu d'obstacles de la part du cabinet de Saint-Pétersbourg.
L'empereur fait bon marché du comte d'Armansperg •et des Bavarois. « Le roi de Bavière vient d'arriver en ') Grèce. Vous ne croyez pas qu'il y fasse rien de bon, ni » moi non plus. Je suis ingrat pour le roi de Bavière ; il » me comble de protestations d'amitié; il prétend » qu'autrefois, à Paris, nous nous sommes liés, et je ') ne m'en souviens guère ; en toute occasion, il s'em- » presse de me montrer de l'attachement. Je le trouve » un peu fou. Quant à la Grèce, il y a envoyé les ■• gens dont il voulait se débarrasser, à commencer •) par M. d'Armansperg, et cela n'est pas bien. «J'ai dit
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à l'empereur que nous avions surtout remarqué et constaté que l'administration de la Grèce était mauvaise, sans économie, sans résultats suffisants, sans régularité; que l'on pouvait différer de vues et d'opinions sur telle ou telle forme politique, mais qu'en fait d'administration, le bien et le mal étaient é\'idents et incontestables; que les trois puissances avaient à chercher les moyens à employer pour que la Grèce fût mieux administrée ; qu'un pays en tutelle sous trois grandes puissances ne pouvait appartenir à aucun système de politique et qu'il fallait seulement s'occuper de lui donner du calme et de la prospérité ; que selon nous, sauf plus ample examen, il y avait en Grèce assez d'hommes capables pour les charger de conduire les affaires de leur pays. « On les connaît » bien peu, » a répondu l'empereur. « .J'ai vu ici le » prince Soutzo (1), qui m'a paru un excellent homme » fort raisonnable ; mais il est pour ainsi dire étran- » ger à la Grèce. Une des difficultés, c'est la quantité ') de Grecs qui ont été élevés à l'étranger, qui y ont » vécu, qui y ont pris leurs habitudes et leurs idées, » et qui les rapportent dans un pays où elles sont » sans application. » Je me suis gardé de prononcer le nom du général Colettis (2). J'avais déjà eu cette con-
(1) Le ministre de Grèce en Russie, c. u.
(2) Trois partis avaient jusqu'alors joué le principal' rôleen Grèce. Ces partis, qui représentaient originairement les trois grandes divisions territoriales de la Grèce, la Roumélie,, la Morée et les lies avaient pris, en raison des liaisons contractées par leurs chefs durant la guerre de l'Indépendance, la dénomination de parti français, parti russe, parti anglais. A la tète du parti rouméliote, le vrai parti national, se trouvait Colettis, un des hommes
versation d'une façon plus sommaire avec M . de Nesselrode (1), et par épreuve, sans rien de formel, j'avais nommé le général Coleltis; il m'avait paru que nous trouverions à son sujet des préventions faites et arrêtées. Je n'ai pas voulu y engager l'amour-propre de l'empereur. Au reste, je doute qu'on nous fasse une proposition formelle de s'entendre avec nous pour l'arrangement des affaires de Grèce. On nous dira toujours qu'on y est disposé et rien ne deviendra positif et pratique ; de mon côté je ne me mettrai pas en avant et je ne tenterai rien de concluant, sans chance de réussir.
Le ton général de cette conversation a été facile, obligeant, avec une volonté évidente de montrer une extrême franchise et un grand désir de la paix. Ces démonstrations semblent adressées non pas à la France seulement, mais à l'opinion générale de l'Europe. Aucune avance n'est faite vers nous, mais l'empereur éprouve le besoin de dissiper les préventions répandues contre son caractère et de rassurer sur les in-
qui ont rendu les plus grands services à la cause de l'indépendance. Partisan d'un gouvernement comme d'une armée purement grecs, toutes ses sympathies étaient pour la France qu'il considérait comme la "plus désintéressée des puissances protectrices, tandis qu'il soupçonnait la Russie de vouloir faire de la Grèce un hospodorat et l'Angleterre un appendice des iles Ioniennes. Golettis, ministre de l'intérieur, venait d"ètre écarté du cabinet et on avait cherché dans sa nomination de ministre plénipotentiaire en France une occasion pour Péloigner de Grèce, c. b.
(1) Vice-chancelier, ministre des affaires étrangères de Russie de 1821 à 1856. c. b.
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quiétudes qui ont pu être conçues sur ses projets. C'est évidemment ce qui le préoccupe ; c'est le sens de toutes les conversations que j'ai eues depuis Weimar jusqu'à Saint-Pétersbourg avec toutes les personnes qui tiennent à l'empereur. Les préjugés répandus contre la Russie, l'opinion fausse qu'on s'est faite des Russes et de leur gouvernement; voilà les premières paroles avec lesquelles on m'aborde ici. L'empereur veut effacer cette impression ; de là sa politique gracieuse et prévenante pour le corps. diplomatique ; j'en ai eu et j'en aurai ma part sans que je doive y supposer rien de, particulier. Ainsi, pendant mon audience, par trois fois la main de l'empereur est venue prendre la mienne pour la serrer cordialement. Il m'a annoncé qu'il irait voir madame de Barante et m'a témoigné son vif intérêt sur l'indisposition légère qui retarde pour quelques jours sa présentation. Cette coquetterie, ce soin de plaire n'a pas une autre explication et il n'y faut chercher aucun autre sens.
En sortant de chez l'empereur j'ai été présenté à l'impératrice qui m'a fait aussi très bon accueil, puis augrand-duchéritier et àla grande-duchesse Marie (1), qui, pour la première fois, recevait une présentation.
Le soir il y avait un bal au club de la Noblesse : l'empereur et l'impératrice s'y sont rendus. Là encore j'ai été fort bien traité, par l'impératrice surtout. J'ai soupe à sa table ainsi que l'ambassadeur d'xAu triche.
Hier, H, j'ai été présenté au grand-duc Michel (2). La conversation a été longue ; le prince s'est informé avec
(1) l'ille de l'empereur, née en 1819. c. li.
(2) Frère de ISicolas I", né en 1798. c. b.
2i8 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
détail et avec une curiosité bienveillante de toutes les choses de France ; il a parlé en un fort bon sens de tout ce qui s'est passe depuis cinq ans. Le nom du roi est souvent venu dans cet entretien et toujours de façon h ne point me donner une impressirm fâcheuse. Le grand-duc s'est étendu sur l'expédition de Mascara et sur la conduite de M. le duc dOi^léans.
Quant à Madame la grande-duchesse Hélène (1), elle a été, à l'égard de la famille royale et de la France, tout ce qu'on pouvait attendre et désirer de plus affectueusement bienveillant.
M. de Nesselrode avait quelque inquiétude de mon audience de l'empereur ; je la lui ai racontée à peu près telle que je la rapporte à Votre l'excellence. Sans plainte, sans aigreur, d'un peu haut, j'ai fait remarquer ce qui manquait du côté des procédés dans toute la conduite de l'empereur; que les relations poUtiques des deux États pouvaient demeurer paciliques tant que nous n'apercevrions rien de choquant, mais qu'elles n'étaient point complètes et n'inspiraient point sécurité, puisqu'elles laissaient apparaître un fond de malveOlance; qu'il y avait peu de dignité à manifester des penchants en opposition avec la Ugne pohtique imposée par la raison et la nécessité. M. de Nesselrode était tellement de mon avis, il était si humblement conforme à mes remarques, qu'il m'a été possible d'y insister beaucoup et de dire toute ma pensée ; du reste, je répétais sans cesse que le roi était fort au-dessus de tout cela et n'y prenait garde que dans la limite de notre dignité nationale. J'ai
(1) Fille du prince Paul de Wurtemberg, née en 1807, mariée au srrand-duc Michel en 1823. c. b.
ajouté que l'empereur Alexandre n'eût pas été ainsi, et que lui, M. de Nesselrode, savait mieux que personne que les fautes ayant amené la révolution de 1830 avaient souvent été prévues par l'empereur Alexandre. M. de Nesselrode est, je pense, hors d'état d'adresseraucune représentation à l'empereur. Je ne l'ai nullement pressé de le faire, lui faisant observer seulement quepuisqu'il désirait connaître à fond notre situation réciproque, ceci -en était une circonstance grave dont l'influence pourrait, à un moment donné, se faire sentir d'une manière fâcheuse. 11 m'a dit que notre devoir à l'un et à l'autre était de prévenir de telles conséquences; qu'il s'y emploierait de son mieux et que, de mon côté je travaillerais sans doute à empêcher qu'il ne survînt de l'aigreur et de l'exagération ; que ces inconvénients disparaîtraient; que le temps amènerait les choses au point où elles doivent être. J'ai répondu que j'étais disposé à le penser; qut^ même je croyais m'apercevoir qu'un certain embarras d'amour-propre, une sorte d'obstination dans des paroles dites sans assez de réflexion étaient en ce moment la seule cause de cet incomplet dans les procédés. « Au fond, disais-je, l'empereur sait qu'il est arrivé » au moment d'être avec la France dans les mêmes >) rapports que toute l'Europe. » M. de Nesselrode m'a avoué qu'il était de cet avis.
L'inquiétude du jugement qu'on porte en ce moment sur la Russie a été bien plus manifeste encore dans l'entretien de M. de Nesselrode et les explications ont été directes. « Dites -moi franchement » ce qu'on pense de nous à Paris, et jusqu'à quel ') point on partage l'opinion que les journaux veulent » donner de nous. >» J'ai répondu que je n'avais rien à
cacher; que le roi et son cabinet se rendaient fort bien compte de la situation de la Russie, sachant qu'elle ne pouvait avoir aucun projet actuel. « La » saine pohtique, son intérêt 6\àdent, le simple bon » sens lui interdisent de rien faire qui mette l'Europe » en mouvement, pas plus en Orient qu'en Occident, » mais pour l'Orient il existe une nécessité de situa- » tion, une force des choses qui fait que vous y porte- » rez la main au moindre événement sans un accord » avec nous. Sera-ce en donnant aux questions un » caractère européen et en leur cherchant une solution » conforme à l'intérêt général? C'est là ce que nous » avons à regarder. Nous ne sommes pas en inquié- » tude, mais en observation. Ce sera ma mission. En » outre, on croit en France et en Europe que l'em- » pereur peut avoir des volontés inspirées par ses » impressions persormelles plus que par ses lumières » et sa raison; qu"ilpeut en telle ou telle circonstance » se décider contre l'intérêt bien entendu de son em- » pire et de sa puissance. Cette supposition doit » paraître sans doute moins vraisemblable quand on » connaît mieux l'empereur. Peut-être serai-je encore » plus éloigné de la considérer comme possible lorsque » j'aurai passé quelque temps ici. Je suis porté à » croire que, de loin, on s'exagère l'importance de » telles ou telles paroles dites dans la vivacité d'une » conversation. Maintenant vous savez toute notre » pensée sur la Russie; elle n'a rien d'hostile, rien » qui ne se rapporte au maintien de la paix. » A^oilà, monsieur le duc, le récit assez complet de mon installation dans le poste que le roi a daigné me confier. Je me borne à relater ce qui m'a été dit sans y ajouter aucun jugement. Il y aurait de la pré-
cipitation à vouloir apprécier les personnes et l'état des affaires au bout de quatre jours. J'ai voulu donner surtout à Votre Excellence l'idée de la situation où je vais me trouver : elle ne me semble pas mauvaise auprès de l'empereur. Mes relations avec M. de Nesselrode seront faciles, assez confiantes et sans grand résultat. La cour et la société me montrent un empressement qui ne signifie pas bienveillance, et qui ne prouve guère autre chose que ceci : l'empereur n'a pas souhaité le contraire.
DUDUCDECAZES.
Paris, 13 janvier 1836.
Vous aurez vu, par les journaux, l'incident d'hier. Les collègues d'Humanii, dans leur surprise, n'ont pas assez dissimulé leur étonne ment et ont trop dit qu'ils étaient blessés de l'acte de celui-ci. Cependant comme il ne veut pas se retirer et qu'eux seraient très fâchés de le perdre, je crois que cela s'arrangera lundi. Humann déclarera quel est son plan, dira qu'il a parlé pour lui seul, qu'il ne s'oppose pas à un ajournement d'un an ; qu'il n'a pas traité la question pohtique dont le conseil est juge; qu'il a seulement voulu avertir les porteurs de rente, etc. Le fait est qu'il avait dit à tout le monde ce qu'il voulait dire et que, depuis quatre jours, son exposé était imprimé à l'Imprimerie royale où il eût été bien facile à ses collègues d'en avoir une épreuve.
On lui a rapporté de prétendus rapports de Guizot qui aurait dit qu'il ne pèserait pas une once ; que son successeur (Duchâtel) était tout prêt et qu'on saurait
2é)2 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
se passer de lui. On lui citait le lieu où cela avait été dit, et les personnes qui l'avaient entendu, et vérification faite, tout s'est trouvé entièrement faux, comme je m'en doutais bien. Je le prouverai ce soir à M. Humann. Le roi, qui ne veut à aucun prix de la conversion, n'hésitait pas à sacrifier celui-ci, mais il sera charmé que les choses s'arrangent. Du reste, il y a une grande majorité dans la Chambre des députes pour le projet que l'opposition adopte en masse. Il n'y a peut-être pas cinquante voix contre.
DU DUC DE BROGLIE
Paris, 14 janvier 1826.
J'ai retardé mon courrier, mon cher ami, trois jours, pour vous donner le dénouement de la crise ministérielle la plus imprévue et la plus insensée qui fut jamais. La situation était excellente, l'adresse passée presque sans discussion, l'amendement polonais (1) adopté par fausse honte, par envie de dire : Bête, toimême, à l'empereur Nicolas, mais moi généralement approuvé pour le langage que j'avais tenu, et tout se préparait pour une session paisible, quand Humann est venu, comme vous le verrez par les journaux, nous jeter à la traverse une question qui remet tout en question. Son procédé a été inexcusable, et le toUe contre lui a été universel. On m'a même beaucoup
(1) La Ctiambre des députés venait d'adopter un amendement de M. de Mornay au projet d'adresse, déclarant « que le premier gage de l'équilibre européen nécessaire au maintien de la paix était la conservation de l'antique nationalité polonaise consacrée par les traités >>. c. b.
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blâmé parmi les nôtres de ne l'avoir pas fait sortir du conseil sur-le-champ, de l'avoir mis en demeure de s'expliquer, et de lui avoir laissé ensuite un moyen de rester. Mais je crois que j'ai bien fait, et qu'en procédant violemment, après avoir eu dabord les approbations de mon côté, il y aurait eu bientôt réaction. Il s'est fait justice à lui-même et s'est retiré, n'ayant pu trouver un palliatif quelconque à sa sottise; mais le mal c'est que la situation en est troublée; c'est que sa proposition a fait des ravages dans la Chambre, c'est que nous avons, à la place d'un ministre considérable et estimé au delà de sa valeur, un excellent garçon mais un homme un peu affaibli par la maladie, ce qui ressemble à un inlerim, bien que ce ne soit pas là notre pensée. Nous aurons probablement, avant peu, une proposition régulière de réduction de la rente; ce sera une grande bataille; j'ai tout lieu de croire que nous la gagnerons mais il en faudra prendre la peine, La sortie de Humann donne au tiers parti ce qu'il n'avait pas, un ministre des finances et un drapeau. Voilà la position des choses. Du reste la tranquillité est grande, et la prospérité immense.
Tout porte à croire que notre affaire d'Amérique va s'arranger, et si l'Angleterre ne brouille pas les cartes en Europe, rien ne menace la paix générale. Mais il faut vous attendre à un affreux vacarme dans le Parlement contre la Russie; les tories ayant pris ce terrain pour attaquer le ministère et lui reprocher une politique timide et incertaine, le ministère ne voudra pas demeurer en reste de déclamations; il parait môme qu'il fait de grands armements. Enfin tout se prépare pour exécuter la comédie de Shakespeare 31uch ado about nothing. C'est le sort d'un gouvernement parle-
menlaiie qiii a besoin de jotor de la poudre aux yeux, et d'un gouvernement insulaire qui ne risque rien en criant. J'espère que tout cela fera mieux ressortir le calino et la netteté de notre conduite et que nous y gagnerons dans l'opinion des gens sensés. Les affaires dEspagne vont de mal en pis pour la reine, et celles de don Carlos sont heureusement aussi mauvaises ; c'est un pauvre pays livré à l'anarchie pour très longtemps.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Paris, 14 janvier 1836.
Cher Prosper, je vous écris au milieu des préparatifs d'un bal, du tapage, des lustres et des bougies. Mon cœur est bien loin de tout cela, il ne m'est pas difficile de le porter vers a^ous, mais il résulte de cette vie hors de soi un état d'évaporation bien pénible. Notre hiver est d'un luxe de fêtes dont on ne peut se faire l'idée. On s'est persuadé qu'il fallait chanter et danser du matin au soir pour consolider le gouvernement. Je pense quelquefois qu'on pourrait faire quelque chose de mieux. Quand je suis rentrée le 30 juillet 1830 dans ce Paris silencieux et calme après une secousse si terrible, avec les arbres des boulevards renversés, les rues pleines de barricades, je ne me représentais guère que le résultat serait de me faire donner des fêtes comme celles de l'ancien régime. C'est heureux, c'est mieux, c'est plus raisonnable, mais je ne sais, il en résulte une espèce de découragement dédaigneux sur les affaires humaines. Y a-til donc si peu de différence entre les plus diverses? le
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monde devient bien uniforme, les choses matérielles se civilisent et s'assimilent de tous les côtés, partout ce sont les mêmes fêtes, les mêmes fleurs, les mêmes tapis, les mêmes soupers, la vie semble à Ventreprise et les gouvernements sont un peu comme cela. Cette originalité qu'on a rêvée pour soi pour les choses, ce sceau qu'on aurait voulu voir mettre sur tous les actes de ceux que nous aimons et de notre patrie, tout cela est chimère : il faut de toute force porter nos cœurs ailleurs, et même il vaut mieux n'en pas parler; ainsi je finis cette tirade qui n'est pas bien claire, mais que pourtant vous comprendrez.
Nous vous envoyons un amendement de la Chambre sur la Pologne, qu'on trouve inutile et même imprudent. Pour moi il me paraît si naturel que je ne puis le regretter ; la session, du reste, s'annonce comme devant se passer en bien petites affaires. J'augure que nous serons préoccupés, furieux de telle opinion, épouvantés de telle intrigue; c'est ainsi que nous vivrons jusqu'à ce que nous soyons réveOlés par quelque grand événement qui est à son tour vite oublié.
AU DUC DE BROGLIE
Saint-Pétersbourg, 30janvier 1836 (1).
Monsieur le duc.
Un de mes premiers soins a dû être de me rapprocher de lord Durham, aussitôt que la douleur domestique dont il est accablé a pu le permettre; nous nous sommes revus souvent et n'avons point tardé à être
(Ij Dépêche officielle N» 3.
dans des rapports de confiance. Son caractère et surtout la tristesse de sa disposition actuelle entraveront peut-être un peu la complète facilité de nos relations, mais je crois qu'elles seront fort bonnes.
Ainsi qu'on le dit en France et en Angleterre, lord Durham s'est trouvé très flatté de l'accueil qu'il a reçu de l'empereur en 1832. « S'il n'était pas un » souverain, et moi un simple particulier, me disait-il, » je pourrais dire qu'il est mon ami ; c'est à cause de » mes rapports avec lui que j'ai accepté une mission » qui, du reste, me convient peu ; j'ai voulu faire » servir au bien de mon pays et au maintien de la » paix cet avantage personnel. » On pourrait sourire de voir un homme d'esprit solenniser ainsi des gracieusetés et une coquetterie dont l'empereur est assez prodigue. Lord Durham me semble avoir l'habitude de s'attribuer d'abord une grande importance; qu'il parle de la Grèce, de la Turquie, de l'Angleterre, h' début de sa conversation établit qu'il a joué un rôle considérable et exercé une influence capitale; cela n'empêche pas qu'après s'être donné cette satisfaction, il ne se montre homme d'un grand bon sens et d'un discernement remarquable: ce qu'il peut avoir de vanitf ne me parait pas nuire à son jugement et ne le jette point dans l'illusion ni la duperie.
Ainsi la sécurité qu'il lâche de faire partager à son gouvernement sur les desseins actuels de la Russie n'est point fondée sur les conversations qu'il a eues avec l'empereur, sur les vives démonstrations de loyauté et de franchise qui lui ont été faites, tout comme à moi : il y croit parce qu'elles sont pour lui conformes à la situation présente de la puissance russe ; la bonne foi est h ses yeux une expression
de la nécessité et c'est en ce sens qu'il m'a parlé Il a vu Constantinople, il a fait vérifier par des officiers anglais l'état des armements dans les ports de Crimée, U a su les mouvements de troupes dans la Russie méridionale, U a traversé une grande partie de 1 empire, H a donc dû recueillir beaucoup plus de notions que je n'en puis avoir encore, mais je dois dire que ce que j'apprends ou remarque chaque jour ce que j'entends répéter autour de moi par des hommes de toute nation ou de toute opinion, par les voyageurs comme par les étrangers étabhs depuis longtemps dans le pays, tend à donner cette sécuritécest la conviction unanime du corps diplomatique' et, sur ce texte, je n'ai pu ouïr ni discussion ni contradiction. II y a là-dessus une sorte de notoriété puhhque. Les Russes, malgré leur penchant à la jactance, acceptent généralement cette nécessité presque impérieuse de rester en paix, si l'Europe n'est point troublée. Le désordre d'une administration dont les rangs mférieurs n'offrent que vénahté, négligence ou mcapacité, les vides notoires de tous les cadres militaires qm ne sont pas la garde ou l'armée du Caucase la disposition toujours menaçante de la Polo-ne' qu'il faut contenir par de nombreuses garnisons, î'insufhsance du revenu public pour des dépenses extraordinaires ; l'expérience récente des quatre campagnes de lurquie et de Pologne, voilà ce qui est, au su de tous à ^amt-Pétersbourg ; voilà ce qui assure la sincérité des protestations pacifiques.
On peut ajouter encore à ces circonstances un commencement de prospérité ou du moins de proorès commercial qui, sans agir sur le gouvernement russe m lui inspirer les mêmes ménagements que dans les * ■ 17
autres pays européens, n'est pas sans avoir un certain poids. C'est un ordre d'intérêts et d'idées dont évidemment on s'occupe déjà beaucoup en Russie. Même sous ce complet despotisme, l'opinion qui l'environne ne laisse pas que d'avoir une certaine influence à l'insu du souverain qui la reçoit et sans intention de la part des sujets qui l'exercent. Je n'aperçois pas encore quels changements pourront être apportés dans l'état social du peuple russe par l'augmentation rapide de la consommation et de la production. On me dit que la situation politique et même morale de chaque classe est restée tout à fait la même ; cela est possible, mais les grands propriétaires s'occupent d'agriculture, d'industrie, de commerce, on parle d'entreprises, on en tente, on voudrait des voies de communication promptes et faciles, et l'on sait que la guerre rejetterait la Russie loin de ce commencement de prospérité. Quant à l'empereur, il se peut que les mécomptes qui lui sont survenus l'année dernière l'aient, plus que ses penchants et peut-être encore plus que sa raison, rejeté vers les idées pacifiques; plus j'y regarde, plus il me semble que les entrevues de Kahsz et de Tœplitz et l'évidence de la situation intérieure de la France l'ont fait revenir de quelque méprise bien complète. 11 ne s'était pas moins trompé sur l'Allemagne que sur la France. « Nous n'avons rien à craindre de personne; » nous sommes bien posés pour protéger les autres; » on ne veut pas de notre protection : eh bien, nous ne » songerons qu'à nous ! » voilà ce que me disait le comte de Benkendorfr'l), directeur général de la police
(1) l^a plupart des noms russes s'orthographient souvent de deux ou trois manières différentes ; Forlbographe gé-
de l'empire, et j'ai cru alors entendre les paroles de l'empereur lui-même. A diverses reprises, j'avais reconnu dans sa conversation un mouvement d'humeur contre l'Europe. A cette grande fête du premier jour de l'an, où la populace est admise en foule dans les salles du palais, je remarquai combien la coutume russe se changeait et s'abohssait. « Tout ce qui fait » disparaître les signes de nationalité est regrettable, » n'est-ce pas que vous le pensez comme moi ? » me dit l'empereur; « Pierre le Grand a eu tort d'ordonner » de couper les barbes et de proscrire les rites ; peut- » être quelque jour y pourrait-on revenir! »
Un autre jour, il parlait de Pétersbourg : « C'est une » question de savoir si Pierre a bien fait de placer » ainsi la capitale de l'empire... » Et comme je répondais qu'à cette époque c'était le seul moyen de mettre la Russie en relation avec l'Europe, il a ajouté : « Peut- » être eût-il mieux valu la civiliser sur son propre » fond. » Au reste, ce regret de Moscou est, à part toute opinion de politique extérieure, assez répandu ; la plupart des propriétaires et des grands seigneurs y trouveraient un avantage évident ; les terres croîtraient de revenu et de valeur ; elles seraient plus surveillées et mieux cultivées ; Moscou est en aussi grand progrès que Pétersbourg et devient un grand centre de commerce intérieur et d'industrie.
Quoi qu'U en soit, ni les considérations économiques, ni la mauvaise humeur qu'on cache de son mieux ne rejetteront le gouvernement russe à se refaire Moscovite ; de plus longs séjours àMoscou, ou des chan-
néralement suivie dans cet ouvrage est celle des Almanachs deGotha itavus de ISJd à 1842. c. b.
gemeiits dans la forme du costume de cour, tels pourraient être, en définitive, les résultats de ces velléités passagères. La Russie n'admettra jamais l'idée de s'isoler de l'Europe, et, comme je l'ai déjà écrit à Voire Excellence, on attache un grand prix à ne point passer pour belliqueux, turbulent et barbare. Aucune avance ne nous est faite, mais on serait content de nous trouver bienveillants. Il n'y a pour le moment aucune manifestation d'aigreur ou d'exigence. M. de Nesselrode a été entièrement satisfait des termes dans lesquels Votre Excellence s'est exprimé à la Chambre des pairs, il m'en a parlé le premier ; dès le lendemain, votre réponse à M. de Montalembert (1) a été insérée dans le Journal dr Saint-Pélersbourg . M. de Nesselrode m'a dit depuis que le projet d'adresse de la Chambre des députés lui paraissait aussi dans une mesure convenable. Ce nest pas que nous devions supposer qu'un ton plus menaçant et moins ménagé intimidât en aucune façon le cabinet de Saint-Pétersbourg; loin de l'intimider, nous l'irriterions ; mais il aime mieux ne pas être irrité. L'empereur lui-même est sûrement de cet avis, et encore bien plus ses ministres, et ceux qui l'entourent, car il y a, ce me semble, dans ce gouvernement, beaucoup d'hommes sages, avisés et d'un mérite réel.
Cette disposition pacifique, ce besoin de rassurer l'Europe, ce désir apparent de participer au repos dont
(1) MM. de Montalembert et Villemain avaient prononcé, à la Chambre des pairs, lors de la discussion de l'adresse, de très virulents discours contre la politique russe en Pologne, mais le projet d'adresse, simple commentaire du discours du trône, n'en fut pas moins adopté sans modifications, c. b.
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elle veut jouir, ne sonl-ils qu'une renonciation provisoire, un ajournement passager d'invariables desseins profondément conçus que le cabinet russe se tiendra préparé à reprendre au premier moment favorable ? C'est sur ce point que notre attention doit être dirigée; aupremier aspect je ne suis point porté à concevoir de semblables alarmes; rien ici ne donne l'idée de projets arrêtés de longue main et dont l'exécution se dispose avec une patience silencieuse; tout paraît au dehors destiné à un effet soudain, à une sorte d'éclat théâtral. D'ailleurs, le genre de difficultés qui s'opposeraient à l'entreprise d'une guerre agressive se présente aussi comme obstacle à de vastes ou formidables préparatifs ; l'ordre dans l'administration, l'économie dans les dépenses, la régularité dans l'exercice du pouvoir sont des conditions presque nécessaires pour préparer de grands desseins.
Cette opinion publique de la cour et de l'armée, opinionfaible et docile, mais qui forme pourtant l'atmosphère du gouvernement, ne manifeste à ce sujet ni exigence ni vanité nationale. Les intérêts commerciaux de Pétersbourg et de Moscou ne se rattachent pas à la mer Noire, et l'activité croissante du commerce de la Russie septentrionale se déploie dans un système qui a le Volga pour artère principale. La Crimée, la Bessarabie, le bassin du Dnieper constituent un autre système, vaste aussi et important, mais qui n'est pas, comme le premier, présent aux yeux du gouvernement et n'excite pas de même l'attention quotidienne des deux capitales. On peut donc supposer que la pensée de s'agrandir vers l'Orient n'a rien d'actuel ni d'obstiné. Je traitais l'autre jour ce sujet avecle comte de Ficquelmont , ambassadeur d'Autriche;
je lui faisais remarquer qu'assurément ni lui ni moi ne ferions articuler au cabinet de Saint-Pétersbourg que toutes les questions d'Orient seraient considérées comme européennes et résolues en commun. « A quoi » serait-il bon , me disait-il , de leur faire cette demande, » quand nous avons la certitude qu'ils n'oseront et ne » pourront se mettre en mouvement sans le gré de » l'Europe? En 1828, s'ils n'avaient pas compté sur » votre appui, ils n'auraient pas fait la guerre. »
Dans l'état actuel des choses, la politique du gouvernement russe et pour dire encore plus sa position me semblent le porter uniquement à s'acquérir de plus en plus une prépondérance complote et exclusive sur la Porte ottomane. C'est pour le moment, et tant que la paix durera, une lutte d'influence où nous avons nos chances, qui ne sont peut-être pas exploitées avec autant de suite et d'habileté que la Russie en emploie à user de ses avantages.
J'ai parlé à Votre Excellence seulement des dispositions du cabinet de Saint-Pétersbourg qui se rapportent à l'ensemble de la politique européenne. Relativement à la France, un changement notable s'est opéré ou plutôt s'opère en ce moment. Sans doute l'empereur met vis-à-vis de nous et encore plus vis-à-vis de lui-même, une sorte d'amour-propre à ne point donner à ses relations avec le roi notre souverain le caractère qu'elles devraient avoir, mais à cette obstination se mêle une intention évidente de ménagements et d'égards. S'il n'en était pas ainsi, le bon accueil qpie j'ai reçu ne suffirait point pour expliquer l'espèce d'empressement et les prévenances polies de tout ce qui compose et entoure la cour. Loin qu'on puisse remarquer le moindre éloignèment pour l'ambassade
de France, comme on l'a vu à d'autres moments, les personnes qui avaient manifesté le plus hautement des opinions contraires se sont rapprocliées. Je doute qu'en aucune cour de l'Europe les relations avec nos carUstes, l'influence qu'ils peuvent exercer, la sympathie pour eux, soient aussi imperceptibles que dans la société de Saint-Pétersbourg-. Turin ou BerUn, dont je puis parler avec connaissance, en avaient bien plus de traces : cela tient à la distance et aussi à l'esprit russe, peu susceptible d'opinions nettes et stables et plus courtisan qu'aristocratique. Ce que je trouve ici en ce moment, quant à notre gouvernement, c'est cette considération qui s'attache au succès, cette curiosité de détails sur un établissement nouveau auquel on avait peu ou point cru. Je note continuellement parmi le corps diplomatique, parmi les ministres de l'empereur, parmi ceux qui rapprochent le plus, des louanges sur l'habile sagesse du roi ; on me questionne sur sa vie intérieure, sur sa famille, on parle de la reine avec vénération, des princes et des princesses avec envie de connaître toutes les circonstances de notre famille royale. Assurément, s'il y avait crainte de déplaire à l'empereur, il n'en serait pas ainsi, et je n'aurais pas eu de pareilles conversations à la table de l'impératrice, lorsqu'elle pouvait fort bien entendre ce qui se disait assez près d'elle à demi-voix.
Lord Durham m'a rapporté que l'empereur, à son premier voyage en 1832, lui avait parlé de la France avec une certaine irritation, et ne s'était nullement caché de sa malveillance pour le roi; qu'il avait eu à combattre ses préjugés, ses impressions irréfléchies (et par parenlbèse, lord Durham ne juge pas avoir reçu assez de témoignages de satisfaction de notre
gouvernement), tandis que, cette fois, l'empereur ne lui a pas adressé une parole à ce sujet.
Cependant je répéterai à Votre Excellence que rien ne laisse apercevoir ou deviner une intention de se rapprocher de la France, particulièrement. L'empereur me semble avoir voulu établir une parfaite conformité entre l'accueil que j'ai reçu et celui dont il avait honoré l'ambassadeur d'Angleterre. Seulement les similitudes de langue et d'habitudes de société, l'intérêt qu'on a toujours pris ici à tout ce qui se passe en France, la curiosité plus grande ont produit un empressement beaucoup plus marqué pour l'ambassade de France. Le caractère de lord Durham, fort sujet à un ennui qu'il ne dissimule point, la douleur qui le tient renfermé, ont encore ajouté h cette différence à laquelle je ne vois aucune importance.
Peut-être Votre Excellence trouvera-t-elle que je me hâte beaucoup d'avoir une opinion sur tout ce que j'ai eu si peu le temps d'observer, mais je crois à propos de dire ce qui me frappe tout d'abord. Plus tard je reviendrai sur les points où j'ai fort bien pu me méprendre; ma correspondance est une conversation et non pas une suite de documents.
Pétersbourg, 30 janvier 1836(1).
La Grèce, comme Votre Excellence peut le supposer, est le texte actuel de mes entretiens avec lord Durham, et comme il me parait que son opinion doit avoir de l'influence sur le gouvernement anglais, j'en rendi'ai un compte exact et détaillé.
(1) Dépêche officielle N° 4.
Lord Durham convient du déplorable état de l'administration grecque, il soutient et dit tout autant qu'en disait Votre Excellence dans sa dépêche au général Sébastiani (1); seulement, comme il n'a passé que
(1) M. le duc de Broglie avait envoyé à M. de Barante la copie d'une fort longue dépèche sur la question grecque qu'il venait d'adresser le 3 décembre à notre ambassadeur à Londres. Cette dépèche, se résumait ainsi : L'attitude protectrice de la Russie vis-à-vis du roi Othon, ses prétentions à avoir la haute main dans les afTaires de la Grèce, à s'opposer au développement de ses institutions constitutionnelles, ne peuvent être supportées plus longtemps par la France et l'Angleterre dont le peu d'accord sur les affaires de Grèce est une des causes principales de ces tentatives faites aux dépens de l'un et l'autre pays. La France, qui n'a jamais eu d'autre but que le véritable affranchissement de la Grèce, s'est montrée si désintéressée dans cette question que, loin de favoriser comme les autres puissances les divisions intestines de cet État, elle n'a point donné au parti le plus puissant, qui se réclamait d'elle, l'appui qu'il devait en attendre. Elle a cherché à amener la fusion des trois partis et évité en ce but toute lutte d'influence avec les protecteurs des deux autres fractions. Lors de la formation du premier ministère, les quatre cinquièmes des places ont été attribuées au parti anglais, et, lorsque la régence bavaroise s'est elle-même divisée, la France n'a point soutenu la portion de la régence qui s'était réunie au soi-disant parti français et a laissé expulser définitivement des affaires Golettis et les derniers restes de son groupe. L'Angleterre a-t-elle beaucoup à se louer de la situation qui en est résultée ? La Russie seule semble atteindre le but qu'elle se propose. — Suivait un tableau des plus détaillés du désordre du gouvernement de la régence, de l'incapacité du personnel bavarois
trois jours à Athènes et comme il est assez dans la nature de son esprit de ne se point arrêter aux détails, son jugement est plutôt général qu'appuyé de remarques particulières et positives.
Mais il a recueilli de ses conversations avec M. d"Armansperg et surtout avec M. Lyons (1) et le général Church (-2) une meilleure idée de l'avenir ; il juge que les discordes intérieures de la régence, puis l'indécision du roi Othon, ont été les véritables causes de la mauvaise
militaire et civil, rebut de la Bavière et de l'Allemagne, malgré les engagements du roi de Bavière, du gaspillage des finances, delà multiplicité inconcevable des fonctionnaires pour un si petit État, puis un exposé minutieux des mesures à prendre pour remédier à cet état de choses. — M. le duc de Broglic concluait en déclarant voir, dans la demande quefaisait la Grèce aux puissances de garantir la troisième série de l'emprunt, une occasion de la mettre en demeure de renoncer à ses fatals errements, et de terminer son organisation constitutionnelle ot nationale. II invitait l'Angleterre à peser avec la France en ce sens et à marcher désormais unie avec nous dans tout ce qui concernait la Grèce. Quant à la France, elle n'accorderait pas, en tout cas, la troisième série tant que les abus et les tendances qu'elle signalait n'auraient pas disparu ou commencé à disparaître, c. b.
(1) Capitaine de frégate, ministre plénipotentiaire d'Angleterre en Grèce, c. b.
(2) Sir Richard Church, cLncien officier anglais, avait mis son épée en 182" au service de la cause de l'indépendance et était devenu rapidement généralissime des armées grecques. Disgracié sous la présidence de Capo-d'Istria, il rentra en possession de son commandement en chef après l'assassinat de ce dernier. Le général Church était un adversaire très vif de l'influence russe, c. b.
administration ; il a pris confiance en M. d'Armansperg et croit que ce qu'il y a de mieux à faire est encore de l'éclairer et de l'appuyer. Lorsque je lui représente que, sans doute, M. d'Armansperg est assez généralement tenu pour un homme d'esprit; que son langage en toute occasion a inspiré confiance dans ses intentions, que ses projets ont toujours paru plausibles et judicieux, mais que sa vie politique depuis trois ans n'a point prouvé que son caractère et sa conduite fussent au niveau de son esprit; que n'avoir pu prendre aucun ascendant parmi les membres de la régence lorsqu'il était si bien posé pour cela ; que n'avoir pas su vaincre les hésitations et l'inertie du jeune roi, ne sont pas des indices que M. d'Armansperg soit un homme de gouvernement, lord Durham me répond : « Je ne vous le donne pas pour Napoléon, ni même » pour le duc de WelUngton, mais il voit juste, il a de » bons projets; il n'est pas Russe, il a goût aux idées » libérales et constitutionnelles; si Ton s'est un peu » trompé sur lui, on peut tout aussi bien se tromper )) sur un autre ; il vaut mieux le guider et l'encourager, » ce dont il a grand besoin, c'est ce que j'ai fait, et je » puis me flatter d'avoir décidé l'établissement du Sé- ') nat et la création de la phalange, deux choses que » tous approuvent et qui sont déjà d'un bon effet. 11 y » a un projet sur les municipaUtés que je crois bon aussi, » et qui procurera à la Grèce à peu près tout ce qu'elle » est susceptible de goûter d'institutions hbérales, » car, à dire vrai, elle n'est point prête à en recevoir de « complètes. C'est un pays à gouverner comme les » îles Ioniennes. Si j'y étais, avec les pouvoirs de notre » gouverneur général deCorfoii, en six mois tout irait » bien. »
Je n"ai point communiqué la dépêche que Votre Excellence a adressée au général Sébastiani; elle n'aurait eu aucun effet sur lord Durhamet ne pouvait rien sur le jugement sommaire et général qu'il s'est formé. J'avais fait extraire tout le passage relatif au budget delà Grèce, comparé avec le budget de quelques petits États et à la mauvaise économie des dépenses publiques; ces détails l'ont peu touché, et il a dit à d'autres quà moi qu'il s'étonnait que notre gouvernement mît de l'importance aux détails et ne prît pas parti sur le fond.
Quant au renvoi des troupes bavaroises et des employés bavarois, il est aussi de cet avis.
Il a de grandes préventions contre le général Gollettis et il lui impute les dissensions de la régence. Je l'ai assuré que le général Gollettis s'exprimait aA-ec granité et prudence, ne montrait point d'esprit de parti et parlait même en bons termes de M. d'Armansperg sans presser son renvoi. Lord Durliam réplique à cela : « C'est qu'il est le plus Grec des Grecs. »
En somme l'opinion de lord Durham m'apparait lui avoir été non pas dictée, cela n'est pas à dire d'un homme de cet esprit, mais communiquée par M. Lyons. 11 l'a jugé digne de confiance, et cet avis ill'afait sien. Je ne veux point prétendre qu'il y ait eu frivolité à se former ainsi en trois jours une conviction si rapide; le vrai et le raisonnable ont des signes qu'avec du discernement on peut saisir assez vite; mais j'expose quelle sorte d'autorité peut avoir lord Durham dans cette question.
Depuis son départ, il a reçu des lettres d'Athènes et il me les a montrées. M. Lyons lui écrit que tout va beaucoup mieux; qu'on bâtit des maisons à Athènes
et des fermes dans la campagne; que tout annonce sécurité et meilleure espérance de Tavenir. J'ai vu aussi une note de M. d'Armansperg sur le brigandage des montagnes de Thessalie : il explique fort sensément de quelle façon les brigands ont un refuge assuré et souvent même protection sur le territoire turc, comment il ea a toujours été à peu i)rès ainsi et quelles difiicultés on trouvera à réprimer ce désordre. M. Lyons, en transmettant la note, remarque qu'elle peint les choses trop en noir, et, si j'en crois lord Durham, telle n'est pas la disposition d'esprit de M. Lyons.
II serait, je crois, à propos que notre résident à Athènes eût, avec l'ambassade du roi à Saint-Pétersbourg, les mêmes rapports que M. Lyons avec lord Durham : je suis ici ne sachant rien sur la Grèce que par l'ambassadeur d'Angleterre et M. de Nessehode, car M. de Nesselrode m'en parle aussi, et, comme il me l'a dit à mon arrivée, c'est pour le moment notre seule affaire. En apparence, le cabinet de Saint-Péters- Ijourg serait plus conforme à nos vues. 11 estime qu'avant de donner cours à la troisième série de l'emprunt, il convient de s'assurer en quel état se trouve l'administration de la Grèce et que les trois puissances ne peuvent s'être engagées à se charger d'une dépense si elle était évidemment inutile. Il ne tient pas aux Bavarois ni à M. d'Armansperg. « 11 faut, » insiste M. de Nesselrode, « que les agents des trois puissances reçoi- » vent des instructions identiques et imposent les n mêmes directions au gouvernement du roi Othon. » 11 est de l'honneur de la France, de la Russie et de » l'Angleterre de ne pas laisser s'abimer dans le dé- » sordre une création à laquelle, sans peut-être assez
» de réllexion, elles ont donné naissance ; nous ne » voulons que le bien de la Grèce, c'est une ques- » lion où nous n'avons aucune vue d'intérêt, l'exis- » tence de la Grèce ne nous est bonne à rien; elle » nuit à notre marine et nous a déjà enlevé une part » du commerce qui se faisait auparavant sous notre » paAillon; les Grecs qui servaient de matelots sur nos » bâtiments, sont aujourd'hui sur les leurs; une in- » lluence politique sur la Grèce ne saurait être rai- » sonnablement espérée par la Hussie, la position géo- » graphique la soumet bien plutôt à l'influence de la » France ou de l'Angleterre. »
Tel est le langage de M. de Nesselrode, mais il est évident, d'abord et avant tout, que, dans la préoccupation d'opinion oîi est l'empereur, la plus petite apparence de représentation, le plus léger contre-poids à une autorité absolue renconlrerauneoppositionpatente ou cachée de la Russie. C'est pour cela que le comte Strogonolf (1) a été récemment envoyé à Athènes; il s'y est trouvé en même temps que lord Durham, qui me parait avoir bien su le but de cette mission. Le comte Strogonofî a aussi sondé le gouvernement grec pour savoir, si, le cas échéant d'une guerre, il s'engagerait à la neutralité. En outre, il est notoire que la Russie doit préférer la Grèce faible, mal ordonnée et soumise à un pouvoir absolu, à la Grèce indépendante, en progrès et douée de quelques institutions de contrôle et de délibération. S'il y a absence de protection et de bonne volonté pour M. d'Armansperg, c'est sans doute qu'il a peu écouté les instructions que le
(d) Le général-major comte Strogonoff, adjoint au ministère de l'intérieur, c. b.
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comte Strogonoff était chargé de lui transmettre. Il est donc à présumer que si nous chercldons à agir de concert avec le gouvernement russe nous arriverions bien vite à un point de dissentiment, puisque nous apporterions des dispositions trop peu pareilles; aussi je laisse les ouvertures que me fait M. de Nesselrode dans le vague où, je pense, il lui convient aussi qu'elles demeurent. Je lui ai demandé l'autre jour si le comte Pozzo avait pour instruction de se concerter avec les deux autres membres de la conférence sur les moyens d'établir une meilleure administration en Grèce, et j'ai conclu de saréponse que M. Pozzo serait plutôt blâmé qu'approuvé s'il faisait autre chose que de discuter l'opportunité de la troisième série. Aussi lorsque lord Durham m'a engagé à ne point trop insister auprès de M. de Nesselrode sur les doutes que nous avions pu concevoir sur la capacité de i\I. d'Armansperg, lorsque surtout il m'a prié de no point remettre l'extrait que j'avais fait faire touchant le budget et les dépenses de l'administration, je n'ai pas vu un inconvénient à suivre son avis; en effet, je n'avais nul avantage à attendre de cette communication puisque la Russie ne défend ni M. d'Armansperg ni l'état actuel de la Grèce, et convient qu'il y faut pourvoir.
. Noire dissentiment avec l'Angleterre n'est point fondamental; il s'agit de savoir si tels ou tels hommes doivent être employés, si tels ou tels moyens sont efficaces ou suffisants, mais, du moins, le but peut être le même.
D'ailleurs je ne suis plus au courant des faits, ni par conséquent des intentions actuelles de Votre Excellence. Je vois, par une lettre du 27 décembre de
lord Palmerston à lord Gran ville, qu'il argue des termes du traité et étudie leur sens littéral sans vouloir entrer dans l'examen impartial de l'état de la Grèce, ni dans la recherche des moyens de l'améliorer, or Votre lixcellence, dans sa lettre du 13 décembre, avait bien A'oulu m'inf ormer que le cabinet de Londres paraissait maintenant plus porté à envisager la Grèce sous le même aspect que nous. Cette lettre semble prouver que votre espérance ne s'est point réalisée. Je dois donc me borner à écouter et à savoir, afin de faire connaître à Votre Excellence ce qui se passe ou se dit ici sur cette question.
Saint-Pétersbourg, 31 janvier 1836 (1).
Ainsi queje l'ai rapporté, M. de Xesselro de ne m'avait point paru mécontent du projet d'adresse; le jour où la discussion a été connue par les journaux, je dînais à côté de lui. Je pensais qu'il devait être fort occupé de tout ce qui avait été dit à la Chambre, et du vote qui en avait été la suite; je savais que cette circonstance serait grave ici; je n'ai pas voulu aller au-devant de la conversation. En cette occasion, plus qu'en toute autre, il convenait, ce me semble, d'attendre et de voir venir. J'ai donc fait, à dessein, pendant presque tout le dîner, des réllexions générales, des remarques sur les événements passés, des hypothèses sur l'avenir, en donnant à cette causerie vague un ton de confiance. Enfin M. de Nesselrode en est arrivé sans transition à la séance des députés. Je lui ai dit que les paroles prononcées par Votre Excellence étaient
(1) Dépèche officielle N° 5.
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seules l'expression de la pensée du gouvernement, et qu'évidemment elles ne modifiaient en rien la situation réciproque et les relations des deux États. Sans me répondre formellement, il a répliqué que cependant les discours tenus contre la Russie, les attaques dont^ elle était l'objet ne pouvaient passer sans exciter l'attention et sans nuire à la bienveUlance des rapports. « Mais, ai-je dit, en France on a Ueu de » croire aussi que la Russie est malveillante pour ') nous, et cela explique comment même des hommes >^ sages et modérés s'expriment vivement sur elle. >' —Nous en parlerons plus à loisir, a reparti M. de Nes- >> selrode, et je vous montrerai comment nous ne » sommes pas et n'avons pas été si malveUlants qu'on » le dit. »
^ Le soir j'allai au bal chez le prince d'Oldenbourg, où l'empereur devait se rendre. Le comte Orlofî commença par s'approcher de moi et me dit : « J'ai lu vos dis- >> eussions; M. de BrogUe a fort bien parlé. » J'ai répondu que les paroles de Votre Excellence étaient les seules qui eussent de l'importance politique; que tous les autres discours étaient des opinions particulières. Nous ne dîmes rien de plus.
L'empereur entra un moment après. Dans le cours de la soirée, il vint à moi, me prit la main fort obligeamment ; la conversation fut longue, de manière à être très remarquée. Il ne fut question que d'étabhssements publics, d'administration, d'instruction publique, de littérature. Seulement, à propos du retard qu'avaient éprouvé d'utiles projets, l'empereur, parmi les causes de ce retard plaça : « — Cette malheureuse guerre de Pologne! » Cette parole, prononcée ce jour-là, me parut remarquable.
Avant-hier j'ai revu l'empereur à une autre fête ; il m'a encore traité avec distinction et s'est entretenu assez longtemps avec moi, mais seulement des tableaux de l'Ermitaf^e, que j'étais allé voirie matin.
Hier, j'ai eu avec M. de Nesselrode une longue explication, plus à fond qu'aucune de nos précédentes conversations; il avait relu et étudié le discours de Votre Excellence (Ij et m'a dit qu'une expression, qui vous était sans doute échappée, lui semblait digne de sérieuse attention et pouvait être considérée comme blessante. 11 a pris le Moniteur et a lu la phrase qui se termine par ces mots: « Les conséquences d'une lutte » désespérée et d'une victoire déplorable. »J"airépondu que les mots devaient être jugés par le sens général du discours, par votre intention manifeste, intention qui n'avait rien d'hostile, qui était la même que dans la discussion de la Chambre des pairs ; qu'avant mon départ on prévoyait très bien la proposition et encore le succès d'un amendement et que vous m'a\'iez dit en quel sens vous comptiez vous expliquer. Venant à ces paroles « une victoire déplorable », j'ai dit que
(1) M. le duc de Broglie déclarait dans ce discours que, seule en Europe, la France avait fait tous ses efforts pour prévenir le sanglant dénouement de l'insurrection polonaise et amener une transaction entre les belligérants; qu'elle avait toujours notifié au cabinet de Saint-Pétersbourg qu'elle ne le considérait pas comme dégagé des obligations contractées au congrès de Vienne; que, ceci posé, une nouvelle protestation ne serait d'aucune utilité aux Polonais ; que multiplier les protestations serait en affaiblir la portée; qu'eniin il n'était guère prudent ou généreux d'entretenir chez les Polonais des espérances qu'on ne pouvait réaliser, c. b.
MARS i835-FÉVRIER 1836. 275
toute victoire d'un souverain sur ses sujets, toute \ictoire dans une guerre civile était déplorable; que si l'on voulait rechercher en quels termes il a été parlé des émeutes réprimées ou de la sédition de Lyon, j'étais persuadé qu'on trouverait des expressions pareilles; que l'empereur avait sûrement qualifié plus d'une fois la guerre de Pologne de malheureuse et de déplorable; qu'il n'était personne, pas même en Russie, qui n'eût préféré un arrangement entre les Polonais et leur souverain, à une seconde campagne et à une lutte désespérée.
Cette interprétation, donnée de bonne foi, a semblé satisfaisante, et M. de Nesselrode m'arépété à plusieurs reprises : « Croyez-vous exprimer la vraie pensée de » M. de BrogUe? » A quoi j'ai toujours répondu affirmativement.
Puis la conversation est devenue plus générale. Nous avons repris tout le passé et le caractère de nos relations actuelles. Il disait que nous nous étions montrés plus malveillants envers la Russie que celleci envers nous ; que nous avions accueilli les Polonais rebelles, tandis que l'empereur n'avait jamais accueilli ni écouté aucun carliste et avait repoussé leurs projets. J'ai facilement répliqué que notre situation nous avait imposé une hospitaUté onéreuse à nos finances et même assez fâcheuse pour notre repos intérieur, mais que nous n'avions favorisé aucun des projets des réfugiés; que, loin de là, et dans notre propre intérêt, ils avaient été surveillés et réprimés. Ensuite sont venues les plaintes sur les journaux, sur ce privilège sans réciprocité qu'ont la France et l'Angleterre d'injurier les gouvernements étrangers, et de sonner le tocsin contre eux. « Quelque jour ce sujet de dis-
» cussion, qui a tant d'inconvénients et de dangers » pour le maintien de la paix pourra être aussi absolu- » ment supprimé, comme vous avez supprimé les » discussions de nature à troubler la paix intérieure.
» — Sans doute l'opinion générale, l'opinion pres- » que unanime de la France veut le maintien de la » paix intérieure ; si l'on voyait un danger manifeste » et urgent qui la menaçât, peut-être, d'un commun » accord, arriverait-on h écarter ce danger, mais le » gouvernement ne peut risquer de devancer l'opi- » nion. D'ailleurs, en France comme en Russie, il y » a un point d'honneur national qui rend diflicile toute » mesure susceptible d'être imputée aux exigences de » l'étranger.
» — Mais le Journal des Débats est ministériel, » mais, à la Chambre, des amis du ministère ont été » violents contre nous! Mais M. de Bioglie seul s'est » opposé à l'amendement; qui nous dit qu'au fond » votre gouvernement ne l'a pas vu avec plaisir?...
» — L'amendement ne change rien à l'état actuel » des choses, nous voulons la paix et jamais on ne l'a » si nettement articulé. Peut-être renouvellerons-nous ') une réserve sur l'inexécution des traités de Vienne. » Nous n'en espérons aucun résultat actuel et positif, » mais c'est un grief qui, dans telle ou telle circons- » tance, pourra trouver sa place. En attendant, nous » ne serons pas hostiles à la Russie, ni à personne. >) Notre alliance avec l'Angleterre n'a rien d'exclusif, » elle a pour but unique la conservation de la paix et » l'observation des traités. Après la révolution de » Juillet vous n'avez plus voulu de relations amicales » avec nous; vous avez repoussé cette espèce de popu- » larité dont l'alliance russe jouissait en France par
» souvenir de l'empereur Alexandre, de son influence » en 1814, et des bons conseils qu'il avait, dit-on, » donnés à M. de Richelieu; vous avez rompu tout » rapport personnel de souverain à souverain ; vous » avez changé de formules envers notre roi. Un roi » est le représentant de la nation, elle s'offense de ce » qui l'offense, et bien que ce détail soit ignoré du » public, il ne l'est pas de tout le monde, et de là peu- » vent venir les méfiances et la malveillance d'hommes » sages et honorables, amis indépendants des minis- » très. Telle est la situation du Journal des Débats; » c'est un auxiUaire qui cesserait d'être utile sans son » indépendance ; il contrarie souvent le gouvernement » en détail; en somme il lui porte une aide salutaire. '> — Tout cela n'aidera ni vous ni moi à arranger ce » que nous souhaiterions arranger; mais enfin nous » ferons de notre mieux. »
Telle a été à peu près notre conversation, qui laissera, je pense, tout au même point; ce qu'il y a de certain, c'est que cette clameur de la France et de l'Angleterre chagrine et préoccupe l'empereur et le fait passer par des alternatives d'irritation et de ménagements. Tant que l'Autriche et la Prusse ne partageront pas l'irritation et se montreront rassurées, je suppose que le système des ménagements prévaudra, à moins de trop vive offense. Il y a de notre côté quelque attention à avoir, surtout dans tout ce qui est langage officiel et paroles de ministres.
Les ménagements envers l'Angleterre sont plus certains encore. Comme c'est par mer que la Russie est A-ulnérable, les Anglais lui inspirent plus de crainte que nous. 11 y a trois ans qu'on a eu une vraie peur pour Cronstadt, et l'on ordonna alors des fortifica-
tiens que l'on continue encore. L'autre jour, sur le simple article d'un journal français, M. de Xesselrode est allé voir lord Durham qui était malade, afin d'être rassuré sur les armements maritimes que mentionnait ce journal. Le comte Pozzo avait cependant écrit que les armements faits par précaution dans les port s de France, avaient seuls entraîné, comme il arrive toujours, des préparatifs pareils en Angleterre ; il ajoutait que le déchaînement de l'opinion contre la Russie était toujours le même ; que ickujs et tories, radicaux et conservateurs étaient à cet égard presque unanimes. Celte disposition des Anglais, le caractère personnel de lord Palmerston, l'appréhension de ce qui va se dire au prochain Parlement, sont un sujet, sinon d'inquiétude, du moins d'attention qui est aussi grave en Russie, si ce n'est plus, que l'adresse de la Chambre des députés. M. de Nesselrode m'en parle peu, et c'est par lord Durham que je le sais, toutefois, il semble croire que nous sommes moins inquiets que les Anglais des projets sur l'Orient, que nous comprenons mieux la vraie position de la Russie quant à cette question, et que nous avons peut-être plus de malveillauce, mais une méfiance moindre. Je n'ai aucun motif pour le nier et j'en conviens, sauf les explications que j'ai données à l'état actuel de nos relations.