‹ Souvenirs; (volume 2)Chapitre 21 sur 26 · DE LA PRINCESSE DE LIEVEN · texte numérisé non relu

DE LA PRINCESSE DE LIEVEN

Paris, 17 février 1836.

Combien votre lettre de Pétersbourg m'a fait de plaisir, monsieur l'ambassadeur. Je vous remercie de vous être souvenu que moi, plus que tout autre, je prendrais un intérêt bien vif à vos succès chez nous ; que je serais bien curieuse de la première impression que vous recevriez de ce monde nouveau au milieu duquel vous vivez; que je le serais surtout de votre opinion sur l'empereur. Je trouve tout cela dans votre lettre et quelques petits mots bien flatteurs pour moi. J'ai tout apprécié et je me permets même de deviner beaucoup de ce que vous ne me dites pas. Enfm, monsieur, je trouve que nous pensons si parfaitement de même qu'il est bien dommage que nous pensions de si loin.

Les lettres de M. de Lieven et de mes autres correspondants sont pleines de vous et de madame de Barante; tout le monde s'empresse de me faire plaisir en me disant combien vous avez réussi, dés le premier moment, et nous fait apprécier le bonheur de vous avoir chez nous. Vous me permettez, monsieur, de jouir de ce succès.

Paris est bien en mouvement depuis quelque temps, et U l'est de diverses manières. J'ai bien pensé à vous ; Pétersbourg est loin, et la curiosité et l'intérêt sont en sens inverse de la distance. Je crois cependant que vous aurez jugé ce qui se passe ici sans aucune inquiétude. M. Dupin doit avoir dit que c'était une question

de qui et non pas de quoi. Cela prouve que M. Dupin connaît la sagesse du roi, qui ne permettra pas un changement de politique. On attend assez tranquillement le Moniteur d'après-demain, pour lequel les opinions sont tout à fait préparées.

Ma santé et mon esprit se trouvent bien du séjour de Paris. On continue à m'y montrer de la bienveillance et j'en suis touchée. Le prince de Talleyrand est parfaitement bien, et beaucoup plus actif et jeune de tête depuis qu'il s'est résigné à se faire porter sur les escahers le 21 février. J'ai dîné hier chez lui avec M . Thiers qui ne pense pas que le Moniteur annonce son ministère avant mardi, après-demain. 11 rencontre des résistances et des embarras qui l'impatientent un peu, et s'n était le duc de Welhngton, il serait tenté de prendre tous les huit portefeuilles à lui tout seul. On dit aussi que les doctrinaires ne font rien pour diminuer ses embarras. Lord Granville (1) montre peu de plaisir de la nomination de M. Thiers. Le reste du corps diplomatique a pleine confiance dans le choix du roi. Je me suis avisée de vous faire ce petit bulletin parce que je sais que de loin on ne dédaigne rien de ce genre.

(1) L'ambassadeur d'Angleterre en France, c. b.

Février 1836-Septembre 1836(1).

DU COMTE MOLE

Paris, 22 février 1836.

Durant ce dernier procès j'ai été vivement intéressé. Fiesclii n'était pas un homme ordinaire. Tout ce pays

(1) Événements de février a septembre 1836. — Formation d'un nouveau ministère : M. Thiers, président du conseil et ministre des affaires étrangères -jM. Sauzet, garde des sceaux ; le comte de Montalivet, ministre de l'intérieur; le comte d'Argout, ministi^e des finances; M, Passy, ministre du commerce et des travaux publics ; M. Pelet (de la Lozère), ministre de l'instruction publique ;le maréchal Maison, ministre de la guerre ; l'amiral Duperré, ministre de la marine (22 février). — Déclaration du ministère. — Gages alternativement donnés aux conservateurs et à la gauche. — Attitude expectante et bienveillante de l'ancienne opposition. — Irritation des doctrinaires, dont les plus ardents engagent quelques escarmouches à la tribune. — Ils ne sont pas suivis par une partie des conservateurs. — Dislocation de la vieille majorité. — M. Thiers, tout en admettant le principe de la conversion des rentes, en ajourne l'exécution. — Lois sur les chemins vicinaux (17 mai) sur les douanes (10 juin). — Voyage des

compris entre les Alpes et les deux mers n'en produirait pas un de cette espèce. Un témoin, vieille conclues (l'Orléans et de Nemours à Berlin et à Vienne (maijuin). — Pourparlers relatifs à un mariage entre le duc d'Orléans et l'archiduchesse Thérèse. — Attentat d'Alibaud (2a juin). — Complot du 28 juillet; il est décidé qu'il n'y aura pas de revue passée par le roi à l'occasion des fêtes de Juillet. — Refus de l'archiduc Charles de donner sa fille en mariage au duc d'Orléans. — Le roi de Prusse propose la princesse Hélène de Mecklembourg-Schwérin. — M. Thiers, d'abord opposé à une intervention en Espagne, semble revenir à cette idée. — Désaccord entre le roi et son ministre. — Ce désaccord s'aggrave après l'insurrection de la Granja. — Démission du ministère (25 août). — En Angleterre: Plusieurs hiUs relatifs à des réformes municipales ou d'organisation religieuse tant en Angleterre qu'en Irlande, votés par la Chambre des communes, sont dénaturés ou rejetés par la Chambre des lords. — En Allemagne : le duché d'Oldenbourg entre dans l'Union douanière de Brunswick et du Hanovre. — Mesures contre les juifs en Prusse. — Choléra en Bavière. — Retour du roi de son voyage en Grèce. — Mort du roi de Saxe Antoine I" (6 juin). — Réformes diverses en Autriche et en Hongrie. — En Russie : convention avec la Porte pour l'évacuation de Silistrie (27 mars). — Opérations militaires en Circassie. — En Suisse : Nouvelles difficultés au sujet des réfugiés politiques. — Après avoir été moins pressante que les autres puissances sur cette question, la France accentue ses réclamations. — Note du 18 juillet, remise par notre ambassadeur. — La Diète finit par céder (11 août). — Incident au sujet de l'arrestation d'un agent secret de la police française nommé Conseil. — En Turquie : Révolte dans la régence de Tripoli. — Elle est réprimée. — La France surveille les mouvements de la flotte turque pour s'opposer à une reprise de possession

naissance de Fieschi, le comparait à ce sauvage de Cooper(le Renard subtil), moi je voyais en lui le mon-

éventuellc de Tunis par la Porte ou à l'investiture qui pourrait être donnée au bey de Tunis du beylick de Constantine. — Victoires de la Porte sur les Kurdes.

— En Grèce : Divisions des partis. — Lois diverses d'organisation. — Répression du brigandage. — En Espagne : Le ministère Mendizabal continue sa politique de concessions.

— Décret mettant en vente les biens nationaux provenant des couvents. — Décret qui supprime tous les couvents. — Élections favorables au ministère. — Discussion longue et orageuse de l'adresse (avril) ; nomination de plusieurs ministres. — Difficultés parlementaires. — Démission du ministère (14 mai). — Cabinet Isturitz. — Opposition de la Chambre. — Dissolution (23 mai). — Décret modifiant la législation électorale. — Politique de résistance. — La guerre carliste redouble de violences. — Mouvements révolutionnaires dans toute l'Espagne. — Insurrections à Malaga, à Saragosse, à Madrid (août), à la Granja, où la garnison mutinée force l'entrée du palais de la reine, et lui impose la reconnaissance de la constitution de 1812 (12 août). — Nouvelle insurrection à Madrid. — Décrets de la reine quiordonnent de proclamer laconstitution de 1812, lèvent l'état de siège de la capitale, nomment un ministère radical Calatrava-Mendizabal (août). — Massacre du général Quesada qui, lors des derniers incidents avait défendu la cause du gouvernement (14 août). — En Portugal: La Chambre élective vote malgré le gouvernement, la suppression du commandement en chef de l'armée pour empêcher la reine d'en investir le prince Ferdinand (8 avril). — Cérémonie du mariage de la reine (9 avril). — Clôture de la session (lOavril). — Changementde ministère. — L'époux de la reine est nommé maréchal général de l'armée. — Convocation des Cortès en session extraordinaire (29 mai). — Leur opposition au ministère. — Dissolution (4 juin).

tagnard de la Corse, type unique qui réunit à la ruse méridionale la plus intrépide énergie. Je ne le dirai qu'à vous ; je retrouvais dans Fiesclii du Pozzo, plus encore du Napoléon, non pas du Napoléon de M. Thiers et de tous ceux qui l'ont peint tel qu'ils l'imaginaient, mais de ce Napoléon qui m'a été quelquefois révélé par des paroles échappées de sa bouche ou des mouvements involontaires de son expressive flgure. A la fin je m'étais accoutumé à ces trois malheureux que pendant dix-sept jours j'avais vus et entendus disputer leur vie. Je suis encore attristé de l'idée de leur supplice, quoique ma conscience ni mes lèvres n'aient pas hésité une minute à les condamner.

C'est au plus fort de ces scènes judiciaires que la crise ministérielle est venue nous surprendre. Elle a été imprévue pour tous. Chacun a fait plus qu'il n'avait entrepris. Le tiers parti a cherché à la faire aboutir à son profit ; vous jugerez jusqu'à quel point il y est parvenu. Mon rôle s'est borné, comme les autres fois, non pas à le repousser lorsqu'il venait à moi, mais à lui refuser mon nom pour orner son Iriompiie. Il voulait déplacer la majorité, et vous le savez, c'est à quoi je ne saurais jamais consentir. Mais, depuis le mois de juillet dernier, M. de Talleyrand, aidé de deux grandes dames à vous connues, préparait l'avènement de M. Thiers et cherchait à le faire accepter aux Tuileries et par certains cabinets. Surpris par les événements, M. Thiers et lui ont, un moment, hésité, mais l'occasion était belle et Us se sont décidés. Pendant huit jours, M. Thiers a travaillé à former son cabinet. Plus

— Élections peu favorables au ministère. — L'ouverture des Corlès est prorogée au H septembre (b août), c. b.

d'un obstacle, imprévu comme la crise elle-même, plus d'un refus se sont rencontrés. L'esprit chimérique et léger du vieillard commençait à s'inquiéter, mais il ne lui restait plus qu'à achever son ouvrage et le Mo7iiteur a fini par le publier.

Une nouvelle ère commence : tout le monde a changé de place. Les nuances tendent à s'effacer, les rivalités s'oublient, l'esprit révolutionnaire a repris ses espérances et cherche, non plus par la violence, mais à force de prudence et d'adresse à regagner le terrain qu'il a perdu. Il appelle doctrinaires tous ceux qu'il croit décidés à le combattre. Et de là les deux camps, les deux grandes divisions entre lesquelles tout ce qui pense et tout ce qui agit va désormais se répartir. La nomination du vice-président a été significative. Duchàtel, qui avait obstinément refusé de rester dans le nouveau cabinet, a été nommé malgré le ministère, et Teste, malgré le ministère aussi, et par un effet de ce pessimisme que je désapprouve toujours et dont aucune opinion ne sait se garantir. L'avenir est bien obscur, et peut-être ne sera-t-il pas exempt de dangers. M. de Talleyrand a compromis, par ses intrigues, une situation admirable et aussi l'avenir de l'un des hommes qui pouvait être le plus utile au pays et le plus longtemps. Le bon sens de Thiers, qui en A'érité égale son esprit, n'a pu cependant résister au poison de tant de flatterie. 11 a été bien mal pour moi, môme, dit-on, à l'Académie, ce qui ne iu'empêche pas de déplorer qu'un homme si distingué et d'un mérite si appréciable ait compromis la belle situation où il était arrivé. A propos de l'Académie, je vous dirai que sans la rancune de Dupin j'étais élu avec trois voix de majorité. « M. Mole, avait-il dit la

veille, na pas voulu que je fusse son collègue, il ne sera pas mon confrèi^e. » Le lendemain les trois voix qu'il me donnait décidèrent que le vaudeville (1) ferait l'éloge de M. Laine.

Le cabinet que Thiersa formé est précisément celui quej'airefusé de former en novembre 1834, février 1835 et 1836. Ma raison était qu'entre le cabinet qui se retirait et la gauche il n'y avait pas de terrain pour s'établir. Un tel cabinet devait, par la force des choses et au besoin malgré la volonté de son chef, décomposer la majorité et chercher dans la gauche l'appui qu'il perdrait ailleurs. Déjà le mot de dissolution se prononce ! La devise de M. de Talleyrand ou plutôt sa maxime était : Tout plutôt que M. de Broglie! Y comprenait-il la fin du monde? Hélas! il n'en sait rien, car tout cela s'est fait à la manière dont on travaillait au temps de M. de Maurepas.

P.-S. — 29 février. — Je vous répète sur la position politique qu'elle est grave. Le nouveau cabinet ne peut avoir de majorité sans l'appui de la gauche; de là l'idée d'une dissolution nécessaire pour tout le monde et qui, si les élections se faisaient par un ministère posé comme celui-ci, donneraient une Chambre trois quarts gauche pour le moins. Tirez les conséquences et supposez tout ce que je n'ai ni le temps ni la volonté de vous écrire. On me demande ma lettre et il ne me reste que le temps de vous embrasser.

La rue Saint-Florentin est bien active ; c'est un foyer d'intrigues incandescent.

(<) M. Diipaty fut nommé par 18 voix contre 12 données à M. Mole et 2 à M. Victor Husro. c. b.

AU DUC DE BROGLIE(I)

Saint-Pétersbourg, 24 février i836 (2).

Monsieur le duc,

Le discours du roi d'Angleterre, l'adresse des deux Chambres, la discussion, le langage de lord Palmerston et surtout celui de lord Melbourne, ont été un sujet de grande satisfaction, car on s'attendait à toute autre chose. On craignait des manifestations \dves et hostiles contre la Russie et assez peu de soin de la part des ministres pour s'y opposer. La manière calme et réservée dont tout s'est passé au Parlement rend la situation de lord Durham encore meilleure ici, car il peut attribuer en grande partie ce résultat aux informations qu'il a données, à ses instances auprès des ministres, et aux conseils qu'il a adressés à ses amis.

Plus j'observe la situation politique de la Russie, plus je vois combien l'Angleterre a ici de poids et d'importance. Outre la crainte qu'inspirent ses escadres et ses expéditions maritimes, seules armes qui puissent atteindre immédiatement la puissance russe, U faut songer que tout le commerce est à peu près entre ses mains, que sa navigation avec les ports de

(1) L'ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg ne pouvait guère être informé que quinze jours après de Tavènement d'un nouveau ministre des affaires étrangères. Pendant un certain laps de temps ses dépêches étaient donc nécessairement adressées au ministre qu'il croyait encore en fonctions, c. b.

(2) Dépêche officielle N° 8.

300 SOUVENIRS DU BAROX DE BARAME.

Hussie est décuple de la nôtre, que Texportation des matières premières, seule source de richesse, se fait parles Anglais. Deux fois le souverain a voulu interrompre ce commerce, alors bien moins important qu'aujourdTmi. Kn 1801, ce n'a pas été le moindre des mécontentements qui ont amené la mort de Paul I". Kn 1811, l'empereur Alexandre s'est vu forcé à céder aux vœux et aux besoins de son empire et à renouer des rapports commerciaux avec les Anglais.

Si l'on veut examiner sous un point de vue moins positif, plus variable et plus dépendant des circonstances politiques actuelles, les relations de l'Angleterre et de la Russie, il y a lieu de remarquer que les Anglais n'ont pas comme nous à dissiper le moindre souvenir hostile de guerre ou d'invasion. Bien que les Russes, selon leur caractère, gardent aussi peu de ressentiment que possible des événements de 1812, cependant il ne faut pas compter ce ressentiment pour rien. En outre, ce qui inspirerait ici le plus d'inquiétude et de déplaisir, ce serait une alliance, un pacte quelconque de garantie conclu entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, or l'influence de l'Angleterre sur le cabinet de Vienne sera toujours plus efficace que la nôtre. Enfin malgré l'amélioration de notre situation intérieure, elle ne donne pas déjà une idée suffisante de notre stabiUté et nous ne nous présentons pas encore avec le vieil aplomb de l'Angleterre.

Cependant nous apportons aussi dans nos rapports avec la Russie, certains avantages qui nous sont propres, La classe supérieure parle et écrit notre langue : son attention est constamment dirigée sur ce qui se fait, se dit ou s'écrit en France. C'est de chez nous que sont venues, que viennent encore les influences de

civilisation; il y a sympathie ou du moins communication facile entre le caractère français et le caractère russe tandis qu'on endure peu volontiers la morgue et l'insolence reprochées aux Anglais. Aussi dès qu'il n'y a point de circonstances nouvelles, aucune menace de guerre prochaine, aucun trouble intérieur en France, l'opinion de la société russe nous devient de plus en plus favorable. Tous les Français établis ici disent que de jour en jour ils sont mieux accueilhs. L'empereur tout en conservant, je le suppose, beaucoup de préventions, tout en ressentant pour toujours ou pour longtemps les blessures reçues à propos de la Pologne, tout en restant choqué dans ses idées monar chiques, morales et religieuses, de ce qui se passe, de ce qui se dit, de ce qui s'imprime chez nous, favorise et encourage en ce moment ce retour de bienveillance pour la France.

J'ai été quelque temps sans avoir occasion de le voir ; l'impératrice a été malade je ne rencontrais plus l'empereur dans les bals et les réunions où la cour a coutume de se rendre en cette saison, de sorte que je ne pouvais juger de ses dispositions que par le langage des personnes qui le voient avec quelque intimité. Mais avant-hier, comme l'impératrice était mieux et que son état ne donnait plus d'inquiétude à l'empereur, il est venu fort à l'improviste à un bal où je me trouvais. En aucune occasion il n'a été si gracieusement accueillant pour moi. « Je » veux, a-t-U commencé par me dire, vous témoigner » combien je suis sensible aux paroles que le roi a » adressées au comte Pahlen en l'assurant qu'il ne » partageait nullement les velléités hostiles de » l'Angleterre contre moi. Je ne me les explique pas,

» elles sont sans prétexte et ne m'inspirent aucune » crainte sérieuse ; je savais bien que le roi était trop » sage pour s'y arrêter, mais je voulais vous dire » combien l'assurance m'en a été agréable. » On venait d'apprendre la retraite du ministère, c'était la conversation de tous; l'empereur ne m'en a rien dit et même, pour m'indiquer qu'il ne m'en parlerait pas, il a touché quelque chose de l'étal intérieur de l'Angleterre, ajoutant : « Cela ne me regarde pas, et j'ai l'ha- » bitude de ne pas m'occuper de ce qui se passe » chez les autres. »

Pour parler avec plus de détail de l'efîet produit ici par cette nouvelle crise ministérielle, j'attendrai que sa conclusion soit connue. Déjà je puis m'affliger de ce trouble survenu dans une situation si calme, qui nous présentait à l'Europe sous un aspect de bonheur et de dignité ; quel que soit le dénouement, nous y avons perdu plus ou moins de considération, et il faudra quelques mois encore pour efTacer cette impression. Sans concevoir de grandes inquiétudes sur notre repos intérieur, on est entraîné à croire que nous n'avons aucune aptitude au mécanisme du gouvernement représentatif; que nous y apportons une certaine inquiétude, une légèreté inconcevable d'esprit; que les succès même d'un ministère éveillent contre lui un sentiment malveillant et hostile ; que nous sommes essentiellement antipathiques à toute hiérarchie, même à celle des fonctions ou des talents. Ce n'est pas à moi que l'on dirait de telles choses; on ne s'imaginerait pas de m'adresser de pareilles remarques : je ne me laisse jamais parler de la France avec critique, même lorsqu'elle est mesurée et convenable dans la forme; mais je n'ignore pas ce qui se dit et je n'au-

rais peut-être pas môme besoin d'en rendre compte, tant il est évident que c'est ainsi qu'on doit penser de nous au dehors.

Si le jugement porté à Saint-Pétersbourg sur celte phase nouvelle de notre situation intérieure prend un caractère d'exagération malveillante, ce ne sera point la faute de M. le comte Palhen. M. de Nesselrode a liien voulu m'envoyer en original la dépêche de l'ambassadeur russe à Paris sur ce sujet ; elle est bien d'un ton calme d 'impartialité et de discernement. Le comte Pahlen écrit ce qui peut rassurer son cabinet sur les conséquences de cette mutation, il parle de la sagesse du roi qui garantit contre tout changement de politique, du bon esprit des Chambres qui regrettent que cette question d'administration ait été engagée comme question de cabinet, de l'opinion générale des gens raisonnables qui ne conçoivent pas de graves inquiétudes.

A''otre Excellence aura sans doute remarqué dans les journaux quelques articles où il est question d'un bureau de quarantaine établi par le gouvernement russe à l'embouchure du Danube. Lord Durham s'est occupé de cette affaire et il la regarde avec raison comme fort importante. L'embouchure du Danube est divisée par deuxiles en trois canaux difïérents. Avant le traité d'Andrinople, la Russie ne pouvait fonder aucun établissement que sur la rive gauche du fleuve ; les deux îles devaient rester vacantes et inoccupées : maintenant cette restriction ne subsiste plus et le gouvernement russe a placé un poste de quarantaine dans l'Ile la plus méridionale, de façon à commander l'embouchure du bras le plus naviguable. Le comte Woronzow, gouverneur d'Odessa, est allé, il y a quel-

ques mois, Adsiter cet établissement et a paru y attacher de l'importance : un bâtiment anglais qui a voulu entrer dans le fleuve a été sommé de se soumettre aux A'isites du poste russe ; il s'y est refusé, et s'est même mis en mesure de résister par la force. Lord Durhaui, élant <i Odessa, a envoyé un officier anglais reconnaître cet établissement et vérifier si, comme l'affirme le gouvernement russe, il n'a aucune fortilication et n'a pas été mis en état d'intercepter la navigation du fleuve. 11 n'a pas encore de rapport détaillé, mais il pense que pour le présent ce n'est en effet qu'un poste de quarantaine. En outre, on ne peut pas dire non plus qu'il y ait violation du traité d'Andrinople, mais c'est une preuve nouvelle de l'inattention avec laquelle les puissances de l'Europe ont depuis beaucoup d'années fermé les yeux sur les rapports et les stipulations de la Russie et de la Turquie. Il y a là un commencement de prise de possession de l'embouchure du Danube. Aujourd'hui, c'est seulement un poste de quarantaine qui déjà, peut être gênant et vexatoire pour la navigation; demain ce pourra devenir un fort bien armé ; un péage pourra être établi, des prohibitions pourront être prononcées, et la Russie se trouvera maîtresse de la navigation du plus grand fleuve d'Europe.

Or rien n'est plus souhaitable que de voir cette navigation s'établir avec une grande activité. Si les intérêts commerciaux prenaient une vaste extension en Autriche, le caractère de la politique de cette puissance en recevrait des modifications salutaires à l'équilibre européen; si ces intérêts étaient dirigés vers l'Orient et créaient une navigation active sur le Danube, ce fleuve deviendrait une limite indispensablement

FÉVRIER i836-SEPTEMBRE 1836. 305

opposée aux empiétements de la Russie, l'Autriche serait par là un contre-poids bien plus réel contre la puissance russe en Orient, sa surveillance serait ombrageuse et non pas insouciante comme aujourd'hui. La mer Noire, débouché du commerce du Danube, ne serait plus exclusivement un lac russe; un tel avenir promettrait à l'Europe un grand et heureux changement dans sa politique générale.

Néanmoins l'ambassadeur d'Autriche n'a reçu aucune instruction relative au poste russe de l'embouchure du Danube. Sans désapprouver en rien les demandes de l'ambassadeur d'Angleterre, il s'y est montré indifférent. En ce point, comme en tout autre, on doit juger par le langage et la contenance du comte de Ficquelrnont que M. de Metternich se repose pleinement sur la surveillance méfiante de la France et de l'Angleterre du soin de s'opposer aux empiétements de la Russie et de maintenir l'équilibre de l'Europe, de telle façon qu'il peut, en toute sécurité, s'abstenir de rien faire et de rien dire qui dérange l'alliance intime des trois puissances du Nord contre les opinions et les mouvements révolutionnaires.

Un traité de commerce aA^ait été conclu pour douze années entre la Russie et la Prusse : ce terme est expiré l'an dernier, et le traité a été prorogé d'une année, afin de donner le délai nécessaire pour en négocier un nouveau. Il est douteux que cette négociation arrive à bonne fin. C'est ce que je tiens du ministre de Prusse lui-même. Le premier traité aA'ait, m'at-il dit, été rédigé avec trop peu de soin des intérêts de la Prusse ; il était, ou du moins, il est devenu par le cours du temps fort préjudiciable au commerce prussien. D'ailleurs, l'Union commerciale de l'Allemagne V. 20

a changé la situation; elle impose à la Russie le devoir et la nécessité de protéger d'autres intérêts. Quelle que doive être linfluence du cabinet de Saint-Pétersbourg sur celui de Berlin, influence moindre, ce me semble, qu'on ne le suppose généralement, il n'obtiendra pas le renouvellement des anciennes stipulations, et alors il se pourrait quU n'y ait plus de traité de commerce entre les deux puissances.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris, 25 février 1836.

Cher Prosper, c'est de notre maison bien paisible que jcA'ous écris. Pourquoi, en me retrouvant au coin de mon feu, ne pas vous y retrouver comme l'année dernière?

Victor vous écrit, vous explique ce qu'il a fait. Je crois que vous l'approuverez : il se retire satisfait, bien qu'on ne le soit guère de lui, qu'on Tait trouvé raide, hautain, etc. Ce ministère-ci a une attitude peu brillante; on désire sa durée, on lui souhaite bon succès etbonnes intentions, mais on en doute beaucoup. Chacun xa. reprendre son allure naturelle. Cette alliance utile, mais difficile est rompue. Nous rentrons, nous, tout à fait dans notre rôle tranquille, plus et mieux que l'année dernière. Personne n'a besoin de nous et nous ne serons sur le chemin de personne. J'admire avec quelle sérénité Victor reprend sa vie régulière ; il y a une grande leçon sur les vanités du monde à avoir été placé haut pour les bien voir.

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DU DUC DE BROGLIE

Paris, ;26 février 1836.

Mon cher ami, je ne A^eux pas laisser partir le courrier du comte Pahlen sans vous écrire un petit mot. Je réserve pour M. d'André (1), qui part d'ici à huit jours, le récit de notre catastrophe ministérielle. Il y a toujours dans de tels événements quelques intrigues dont il vaut mieux ne transmettre au loin les détails qu'à bonne enseigne. C'est un événement triste, dégoûtant, et dont il n'est pas encore possible de prévoir toutes les conséquences; elles ne se feront pas attendre, je le crains. Nous ferons de notre mieux, hors du pouvoir comme dans le pouvoir, pour y porter remède.

DU BARON PASQUIER

Paris, 27 février 1836.

Que vous dirai-je que vous ne sacliiez comme moi, ou à peu près? Nous voici avec un nouveau ministère à la tête duquel se trouve un homme de grand talent, de grande habileté et avec les meilleures intentions, les meilleures résolutions. Fera-t-il mieux que ses prédécesseurs? J'ai la confiance qu'il fera de même. Mais nous allons avoir bien des tiraillements, bien des aigreurs. Le langage du prédécesseur est coulant, plein de raison et de noblesse; je sais de plus qu'il est sincère. Malheureusement les amis sont souvent plus vifs

(i) Un des secrétaires de l'ambassade de France à Saint- Pétersbourg, c. B.

que les patrons, et de là pourra bien venir quelque embarras. Le nouveau président du conseil, ministre des alïaires étrangères, a été très bien accueilli par le corps diplomatique, et je crois, en effet, que les rapports avec lui seront fort agréables; que la direction à laquelle il attache provisoirement la plus haute des influences, ne saurait changer. Donc, de ce côté, encore toute sécurité.

DE LA DUCHESSE DE DINO

Paris, 28 février 1836.

Ne regrettez pas, mon ami, d'être loin de Paris? Le peu de charmes qui restait à la société est détruit par les derniers événements. Celte crise ministérielle a mis tant de petites haines cachées au jour, a démontré tant d'incompatibiUtés qu'il vaut encore mieux maintenant vivre avec des carUstes qu'avec ceux de son propre parti. On se voit à la vérité, personne ne veut avouer une hostiUté qu'on ne saurait proclamer qu'en convenant de tous les tristes motifs d'amour-propre blessé, d'ambition froissée. Tous ceux qui se sont refusés d'entrer au ministère parce qu'ils ne voulaient pas affronter la mauvaise humeur de la Chambre, ou s'entendre avec tels ou tels, ou se soumettre à tel autre, trouvent mauvais que le roi, plutôt que de se passer de ministère, en ait choisi un dans lequel il ne pouvait y avoir tous ceux qm voulaient le matin et ne voulaient plus le soir. On crie prodigieusement contre le cabinet actuel; je ne sais si c'est à tort ou à raison, mais je sais seulement que chacun des hurleurs a fait tout juste ce qu'il fallait pour rendre toute autre com-

binaison impossible. On s'en prend au roi comme si, <iprès quinze jours de patience et de tentatives inutiles, il aurait dû abdiquer plutôt que de se pourvoir. On s'en prend encore plus s'il se peut à notre maison, comme si c'eût été nous qui eussions dicté à M. Humann la conversion; à M. de Broglie ses aigres paroles ; à la Chambre sa susceptibilité, aux ministres de faire d'une question incidente une question de cabinet. On s'irrite de ce que le corps diplomatique se montre satisfait de l'avènement de Thiers, et on voit dans cette bienveillance le chef-d'œuvre de M. de Talleyrand. On devrait cependant reconnaître que c'est M. de Broglie seul, par son âpre gaucherie, qui a préparé le soulagement général qui s'est manifesté à sa retraite et qui a fait accueillir son successeur avec joie. Mais comme personne ne veut avoir tort, il est plus commode de s'en prendre à autrui, de se livrer à mille calomnies et interprétations forcées et de se nourrir de liel et d'amertume. Je ne puis vous dire le dégoût que tant de mauvaises petites passions m'inspirent ; je regrette de les voir partagées par ceux-là mêmes qui devraient, par leur esprit et leur bon goût naturel^ en être le plus à l'abri. Je n'ai pas besoin, je suppose, -de vous dire les noms propres. Je le répète, on se voit encore, mais tout juste ce qu'il faut pour ne pas être obligé d'expliquer pourquoi on ne se voit plus, et cela d'une façon contrainte, et en évitant tous les sujets de conversation qui sont cependant dans l'esprit de chacun. Je trouve cette façon d'être odieuse, et je suis décidée à me jeter tête perdue dans les grands-parents avec lesquels il n'est jamais question de rien de ce qui touche le cœur et intéresse l'esprit ; petite conversation somnolente qui a du moins le mérite de ne pas

fatiguer l'esprit. Je suppose qu'on vous aura prodigieusement écrit sur ce qui s'est passé. La parfaite équité de votre esprit vous fera, j'en suis certaine, ajouter foi à l'aperçu général que je viens de vous donner, et dont je garantis l'exactitude.

Madame de Lieven est en disgrâce parmi la « doctrine V pour avoir osé dire qu'elle trouvait de l'analogie dans l'esprit et le talent de M. ïhiers avec ceux de Canning. Il n'est même plus permis à une étrangère de retrouver des ressemblances et des différences ! Rien n'égale l'intolérance de vos salons, si ce n'est leur partialité. J'ai fait chez madame de Lieven la connaissance de Berryer qui, par sa simplicité, sa liberté d'esprit et sa faciUté de conversation, me plaît fort. 11 vient chez moi de loin en loin. Si c'est un tort, soyez assuré qu'on me le pardonne bien plus aisément que mon amitié pour Thiers, qui date d'il y a dix ans.

DU DUC DECAZES

Paris, 29 février 1836.

Je crois que Thiers se soutiendra malgré les difficultés de sa position. Le corps diplomatique est fort bien pour lui ; un peu ou beaucoup, en réalité, contre de Broglie, le comte Palhen en tète, Apponyi, etc. Lord Gramille seul s'afflige. Il craint que l'influence de M. de Talleyrand n'entraîne Thiers dans un système différent de celui de de Broglie : Thiers sera comme le roi. J'ai eu une grande conversation avec lui hier. Madame de Lieven et madame de Dino se sont donné beaucoup de mouvement pour faire cette révolution diplomatique au dedans et au dehors. M. de Talley-

rand avait rêvé la présidence du conseil sans portefeuille. Royer-Collard a fait manquer l'affaire en en faisant honte à madame de Dino : « — Y pensez-vous, » madame, vous voulez donc déshonorer les derniers «moments de M. de Talleyrand? Ne voyez-vous pas » qu'il peut à peine soutenir mie conversation? Lui » faire gouverner la France dans un tel état, mais c'est ') une dérision ! »

Thiers se flatte que les doctrinaires n'auront pas plus de quarante voix s'ils veulent voter contre lui. Il en gagnera, à l'en croire, davantage dans le tiers parti. 11 détachera Sauzet de Passy et de Polet, lesquels, du reste, veulent bien marcher avec lui et ne sont embarrassés que de leurs amis Vivien, Teste, etc.

DE M. THIERS

Paris, 29 février 1836.

Mon cher monsieur de Barante, je n'ai pas eu le temps encorede vous écrire, etje le regrette beaucoup, car je ne veux pas me borner avec vous à une sèche notification. J'ai fait un grand sacrifice en acceptant le poste où je suis arrivé avant le temps prévu et désiré par moi. Mais ni en arrière ni en avant, aucun ministère n'était possible. Il aurait fallu voir Paris pour juger de la nécessité. J'ai marché en avant, je marcherai résolument jusqu'au bout. Vous me connaissez, vous savez si je veux autre chose que ce que nous avons voulu tous ensemble, c'est-à-dire un gouvernement de bon sens, de paix, de modération. Je réussirai, je l'espère, car les mêmes impossibilités subsistent, la Chambre ne peut se reporter en arrière

et ne veut pas se porter en avant. Je suis le terrain <jl)ligé sur lequel il faut qu'elle stationne et même qu elle se fixe si cela lui est possible. Je tâcherai par ma conduite qu'il en soit ainsi. Voilà pour la politique intérieure.

Maintenant, quant à la politique extérieure, j'ai lu toutes vos dépd'ches, et je n'ai pas besoin de vous dire combien je les trouve sensées, et j'ajouterais sjjirituelles, si nous étions à l'Académie. On nous boude par un reste de mauvaise humeur très concevable, mais je suis certain que cette mauvaise humeur ne gênerait pas des affaires sérieuses s'il y en avait à faire. Heureusement il n'y en a pas. Je tâcherai de n'en pas faire naître. Je serai fidèle à l'alliance anglaise puisqu'on en a fait aujourd'hui notre alhance la meilleure. Mais je ferai tous mes efforts pour empêcher les sailUes intempestives qui finiraient par amener des conflits dangereux. Je suis attaché du fond de l'âme au gouvernement que je sers et qui m'a fait ce que je suis, je tiens à sa dignité, à sa ferme attitude, mais jetrouve absurde les protestations sans effet qu'on fait à Londres ou à Paris, au moindre événement. Les paroles sans effet me semblent une des choses les plus honteuses et les moins conformes à la dignité dont on se targue. Sous ce rapport le dernier discours de lord Palraerston me semble un modèle de prudence et de raison (1). Ainsi entendue la

(1) Lord Dudley Stuart avait provoqué le 19 février à la Chambre des communes, un débat sur les atteintes que portait de divers côtés la Russie à l'équilibre européen et sur la nécessité pour l'Angleterre, même au risque d'une guerre qui serait la plus populaire de toutes les guerres, de parler plus haut. Lord Palmerston ré-

politique anglaise ne devra plus tant offusquer le Nord. J'espère que le bon sens l'emportera partout et que, ne A'oulant pas de grosses querelles qui ne seraient sûres pour personne, on ne commettra pas la puérilité de s'en faire de petites. Toute ma politique est là. Puisque les grosses querelles ne sont dans la politique de personne, à quoi bon les petites? Au surplus, suivant le temps, nous agirons. Les programmes sont des pédanteries. Je n'en fais pas, je vous affirme seulement que vous me trouverez modéré et disposé à seconder le succès de votre mission déjà si bien commencée. Vous avez des amis plus anciens que moi. Mais si je suis longtemps votre correspondant, ce que J'ignore, j'espère que nous deviendrons amis par estime, sympathie de vues et d'esprit.

AU DUC DE BROGLIE

Saint-Pétersbourg, 2 mars 1836 (1).

Monsieur le duc, Ce n'est point de Saint-Pétersbourg que je puis don-

pondit qu'il désirait d'autant plus la paix que la guerre avait toujours plutôt servi la Russie ; qu'il n'en déclarait pas moins pour cela la conduite de la Russie en Pologne en contradiction avec les termes du traité de Vienne, et le traité d'Unkiar-Skelessl un document sans force et sans importance, mais qu'il lui semblait inutile d'aller plus loin pour l'instant. Le jour où Tlionneur national l'exigerait, on pouvait être persuadé qu'il n'iiésiterait pas à faire appel au patriotisme du Parlement, assuré que cet appel serait entendu, c. b.

(1) Dépêche officielle N» 9.

31i SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE,

lier à Voire Excellence des informations positives et détaillées sur roccupation de Cracovio; la distance est fort grande, on ne sait point ce qui s'y passe, on ne s'en occupe point; à peine parmi le corps diplomatique en est-il quelquefois question.

Ainsi, j'ignore jusqu'à quel point les inquiétudes et les plaintes des trois puissances au sujet de l'asile accordé aux réfugiés polonais peuvent être fondées. Je ne sais pas davantage s'il est vrai que ces réfugiés soient formés en association secrète, et s'ils ont commis ou tenté les crimes qui leur sont imputés.'

L'ambassadeur d'Autriche m'avait dit une première fois qu'aucun détaQ ne lui était parvenu sur le fait que racontaient les journaux à propos de la fête de l'empereur Nicolas I" (1); il m'annonça quelques jours après qu'il aurait à me communiquer une lettre du prince de Metternich aux ambassadeurs d'Autriche, à Paris et à Londres, destinée à être montrée à Votre Excellence et à lord Palmerston; il a fait la même communication à lord Durbam; et a affirmé que les manœuvres de ces réfugiés étaient surtout dirigées contre le repos de la GalUcie, que cette province, si calme pendant l'insurrection polonaise, offrait maintenant quelques symptômes de fermentation.

Lorsque j'ai parlé à M. de Nesselrode de cette communication du comte de Ficquelmont et de l'occupation de Cracovie, qui a été connue immédiatement après, il m'a dit qu'il n'avait rien à ajouter aux exphcations qui m'avaient été données par l'ambassadeur

(1) Quelques vitres avaient été brisées aux fenêtres d'un Il ôtel que son propriétaire avait illuminé le 6 décembre 1835, jour de la fête de l'empereur Nicolas I^'. c. b.

d'Autriche, que c'était une circonstance fâcheuse, une triste nécessité ; que les trois puissances n'avaient agi qu'à la dernière extrémité, lorsque les choses étaient venues à un point insupportable ; que, sans doute, cet incident allait réveiller les attaques des journaux et peut-être même provoquer des discussions aux Chambres de France et d'Angleterre, mais que l'occupation n'aurait point de durée et cesserait aussitôt après l'expulsion des réfugiés, peut-être au bout de quelques jours,

M. le comte Orloff m'a parlé à peu près dans le même sens. « Cène serait rien, m'a-t-il dit, et à peine » en serait-il question sans le malheureux discours de » Varsovie. »

Pour bien juger de la disposition que le cabinet de Saint-Pétersbourg a apportée dans cette affaire, il faudrait savoir si les motifs allégués par la note autrichienne sont réels, ets"il n'y a pas là prétexte, ou, ce qui est plus vraisemblable, alarmes exagérées. Placé où je suis, et voyant ce que je vois, il me semble que le gouvernement russe ne s'est point porté avec empressement ni complaisance à cette mesure; qu'Q aurait préféré que cette occasion de faire parler de la Pologne ne fût pas survenue; qu'il a évité soigneusement de présenter une telle détermination avec une apparence de domination et de prépotence ; qu'il lui a convenu, à cet effet, de laisser l'Autriche en faire son affaire et se charger de l'exécuter et de la justifier; en un mot que nous ne pouvons tirer de ceci aucun signe qui nous indique des dispositions autres que celles dont il m'a paru qu'on était animé ici.

Le ministre de Prusse n'a pris aucune part aux communications faites par l'ambassadeur d'Autriche,

aif) SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

ni aux explications que m'a données le comte de Nesselrode.

DE M. BRESSON

Berlin, 7 mars 1836.

J'ai tant de choses à vous dire et, dans l'agitation de l'arrivée, si peu de temps à moi que je désespère de vous faire une lettre raisonnable.

En premier lieu, ce qui vous touche personnellement. Le roi était on ne peut plus satisfait de vos dépêches, qui l'avaient intéressé au dernier point. Mais j'ai pu voir qu'il était profondément blessé de l'affectation de l'empereur à le laisser de côté. Il m'a dit : <( La réception a été excellente pour l'ambassadeur et » blessante pour le roi. » Ici M. Ancillon m'en a parlé de lui-même. Je ne sais d'où il la appris, et il blâme fortement l'empereur.

Vous aurez été comme nous frappé de la foudre par la chute du ministère Broglie. Il y a eu une grande maladresse d'une part et grande inconséquence de l'autre. Deux ou trois fois, pendant la crise, la position a été raccomraodable. La Chambre se serait prêtée à la conciUation. Nos amis, ou du moins le plus éminent en rang de nos amis, a cru qu'il ne pouvait pas composer, par la simple admission dans le cabinet, de Passy et Sauzet, et le résultat a été le ministère Thiers. Si M. de Broglie eût de son propre mouvement affranchi M. Guizot et Duchâtel de leurs engagements envers lui, M. Mole aurait pris sa place, et tout eût été dit. Mais il n'a pas fait ce pas vers eux, et ils lui sont restés fidèles. Thiers aurait accepté la prési-

doncede M. Mole, Guizot restant. Il Ta déclinée, quand Duchâtel cependant consentait, Guizot sortant, à rester. Maintenant le roi veut que Thiers cherche son point d'appui dans Tancienne majorité. Mais une fraction decette ancienne majorité semontrerécalcitrante. Je crois qu'elle manœuvre imprudemment. Elle repousse Thiers vers la gauche Odilon Barrot, qui est plus adroite et qui saisit avec ardeur cette chance inespérée de se rattacher au pouvoir et de se relever de la fausse position où elle était tombée. Le mot de Barrot est : « Il ne faut pas qu'on nous accuse de » ne vouloir d'aucun gouvernement, soutenons ce » ministère et nous l'enlevons à la doctrine. »

Durera-t-il? C'est ce que chacun se demande. Thiers, dans les premiers jours, paraissait accablé du fardeau. Le jour de mon départ il m'a ramené des Tuileries chez moi. Il était plus léger de cœur et d'esprit. Je crois (mais je vous demande le plus grand secret) que déjà il existe une entente sinon expresse du moins tacite entre MM. Mole, Guizot et Duchâtel de produire un cabinet et de le publier dans \q Moniteur le lendemain de la chute de celui-ci — s'il est dans son sort de choir — auquel cas vous seriez appelé à en faire partie. Les amis les plus dévoués de M. de BrogUe le reconnaissent impossible pour longtemps. Il y a eu fatahté, car, pour moi, je n'ai vu en lui que les plus grandes et les plus nobles quahtés. On voudrait, et je crois que c'est bien penser, que le cabinet héritier de Thiers n'eût pas la couleur d'une restauration triomphante de la doctrine. Mais il ne faut pas qu'on se partage ses dépouilles trop vite. II a immensément de ressources dans l'esprit, et il a en lui plus de choses qui sont l'expression de la Chambre et du pays que beaucoup

d'hommes plus considérables que lui. Je n'imagine pas que le roi permette la dissolution. II est aussi explicite aujourd'hui sur ce point que sur l'intervention en Espagne.

J'ai été surpris qu'ici le changement ministériel eût si peu altéré notre situation. Les absurdes préventions contre la personne de M. de Broghe ont tout couvert. On y voit d'ailleurs la prépondérance de l'influence royale et l'on s'en montre joyeux.

A M. TU I ERS

Saint-Pétersbourg, 9 mars 183G (1).

Monsieur,

Votre Excellence aura, je pense, reçu le 22 ou le 23 du mois dernier la communication que devait faire M. le comte Apponyi relativement à l'occupation de Graco^ie. Ainsi que je le disais dans ma dernière lettre, j'ignore la plupart des circonstances qui ont précédé ou accompagné l'exécution de cette mesure. J'avais donc cru convenable de garder un complet silence en attendant vos instructions, lorsque je me suis aperçu que, parmi le corps diplomatique, et dans l'entourage du gouvernement russe, mon silence était regardé comme une sorte de tacite approbation. On allait encore jusqu'à dire que je me conformais à des instructions reçues. J'ai alors pensé qu'H n'y aurait nul inconvénient à faire part en quelques paroles, de mon opinion personnelle au comte de Nesselrode et àplusieurs membres du corps diplomatique.

Voici à peu près comment je me suis exprimé :

(1) Dépêche officielle N° 11.

FEVRIER 1836-SEPïEMBRE 1836. 319

« J'ignore entièrement les faits, et je suis porté à » croire que réellement Cracovie était devenue le lieu » de rassemblement d'un certain nombre de réfugiés >) mal intentionnés, mais non le siège d'mie société se- » crête correspondant avec les mécontents de la Gal- » licie et des autres parties de la Pologne. Cet état de » choses a pu être exagéré ; mais, du plus au moins, il » existait sans doute. On conçoit donc fort bien que » les trois puissances copartageantes de la Pologne >) devaient avoir à exiger de la république de Cracovie » des mesures de précaution. L'article 6 du traité du » 3 mai 1815, répété par l'article 9 de l'acte du congrès » de Vienne, traçait la marche qui aurait dû être sui- » vie ; la note des trois plénipotentiaires cite ces arti- » clés, mais on ne s'y est nullement conformé ; au heu )) de procéder ainsi qu'ils le prescrivent, on a usé de » moyens arbitraires et violents. Il fallait, aux termes » du traité, requérir l'extradition des transfuges, dé- )> serteurs ou gens poursuivis d'après les lois, donner » leurs noms, et mentionner pour chacun le motif qui » rendait leur extradition nécessaire. Il semble, au lieu » de cela, qu'on a procédé d'une manière générale, sans » désignation des individus, sans imputation précise » des motifs, en prêtant à une mesure que la lettre » et l'esprit des traités indiquent comme particulière » et juridique, un caractère vague, universel et tout » politique, de telle façon que les articles cités inter- » disant formellement l'introduction d'aucune force » armée, sous quelque prétexte que ce soit, dans le » territoire de Cracovie, c'est justement ce qui a été » fait. Ce n'est point une extradition qui a été requise, )) c'est, pour employer le terme de la note, une épu- » ration; mot le plus mal choisi qu'U soit possible; dont

;j20 souvenihs du baron de uara.nïe.

» le sens est tout arbitraire et qui peut être allép;ué » comme prétexte des exigences les plus despotiques. » En somme la note, telle que M. l'ambassadeur d'Au- » triche a bien voulu me la communiquer, si la tra- » duction n'en a pas altéré la couleur, ne laisse aper- » cevoir aucun ménagement pour l'indépendance d'mi » État dont l'existence libre est garantie par toutes les » puissances de l'Europe. La même précipitation, la » même brutaUté se font remarquer dans les détails » d'exécution de la mesure. Aucune distinction n'a » été faite parmi les réfugiés polonais, quelque difîé- » rente que pût être leur situation. Quelques-uns » étaient depuis longtemps établis, mariés, proprié- » taires, exerçant des professions, employés par le » gouvernement de Cracovie, naturalisés; la volonté » signifiée au Sénat n'entre dans aucune de ces excep- » tions. Une fois l'occupation commencée, on a, dit- » on, admis un assez grand nombre de réclamations, » mais en les prévenant on aurait évité cette appa- » rence de rigueur précipitée, générale, inattentive à » tout ménagement envers les individus, envers un » État Libre, envers l'opinion de l'Europe, envers les » autres puissances. Ainsi en reconnaissant que des » mesures analogues étaient raisonnables et néces- >) saires, je crois qu'on s'y est pris de façon à élever » une foule d'objections et à donner une excitation » nouvelle aux sentiments déjà si connus en faveur » de tout ce qui touche la Pologne. Ce n'est pas ainsi » que, dans un cas pareU, on en a usé pour la Suisse. » Le roi de Sardaigne avait cependant de plus justes » griefs, des motifs d'inquiétude mieux démontrés au » sujet des réfugiés ; mais on a procédé régulière- » ment, en se conformant aux traités, en respectant

•> l'indépendance de la Suisse, en restant en harmonie » avec les puissances de l'Europe ; cependant on est » tout aussi bien arrivé au même résultat, et les ter- » ritoires voisins delà Suisse ont obtenu toute garan- » tie pour leur sécurité. »

Je ne demandais aucune expUcation ni réponse à M de Nesseirode, puisque c'était mon opinion personneUe que j'exprimais et que je ne parlais point d'après des mstructions reçues; en outre je jugeais à propos de lui faire prévoir ce qui pourrait être dit plus ou moms .-ivement en France à propos de cette occupation de Cracovie. M. de Nesseirode n'a paru ni surpris m mécontent de mon langage; il s'est borné à me dire que nous saurions avant peu de jours la réponse que Votre Excellence avait dû faire au comte Apponyï; que sans doute vous en auriez aussi parlé au comte Pahlen, que la rédaction des notes émanait entièrement du cabinet de Vienne, ainsi que tous les ordres de l'exécution; que beaucoup d'exceptions avaient e^té faites en faveur des Polonais réeUement établis a Cracovie; que le général Paskéwitsch,consulté sur plusieurs réclamations, s'était montré disposé à les admettre; que sans doute l'occupation se prolongerait peu. Je n'ai donc rien à changer aux détails que je donnais l'autre jour à Votre Excellence sur les dispositions que manifeste en cette circonstance le cabinet de Sainl-Pétersbouro-.

DU COMTE MOLE

Paris, 9 mars 183G.

Le nouveau cabinet est entre deux majorités. L'ano^enne^qui le protège, la nouvelle qui le tolère jusqu'à

ce qu'elle puisse le remplacer. Les influences étrangères 4ui viennent aboutir à la rue Sainl-Florentin s'étonnent et s'inquiètent de leur ouvrage. M. de Talleyrand le désavoue et fait écrire partout qu'il n'a été pour rien dans tout ce qui s'est passé. C'est l'habitude de sa vie entière de renier ou détruire ce qu'il a fait. Quant à moi, dont vous connaisez l'horreur pour le pessimisme, je dis qu'il faut ne voir que les choses, non les hommes et soutenir imperturbablement tout ministère qui marchera d'un pas assuré, dans la voie suivie depuis quatre ans. C'est votre avis aussi, j'en suis sûr. Vous n'êtes pas de ceux qui changent de politique au gré de leur honneur et de leur intérêt.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris, 9 mars 1836.

Nous avons repris une vie très paisible : le pays l'est assez. La Chambre a envie qu'on ne la réveille pas, le ministère redoute aussi tout mouvement. Combien cet accord de silence subsistera-t-il ? Je ne sais. M. Mole s'est conduit très simplement et très dignement dans tout ceci; il se trouve naturellement rapproché de ceux dont il n'était qu'accidentellement éloigné. M. Guizot supporte le changement de fortune comme chose dont il ne s'aperçoit même pas ; il vit si haut que les difficultés de la vie ne l'attaquent pas.

Vous aura-t-on envoyé le poème de M. de Lamartine (1)? Ce vous serait une douce distraction : U y a

(1) Jocelyn. c. b.

de bien belles choses, mais il est gâté par le goût du temps et cette immense opinion de lui-même qui le dispense de se donner aucune peine et lui permet de tout dire au public.

DE M. TRIER s.

Paris, 12 mars 1836 (1).

Monsieur le baron,

L'occupation de Cracovie et les circonstances qui l'ont accompagnée ont produit en France, comme en Angleterre et comme dans les États secondaires de la Confédération germanique, une très forte sensation. Le gouvernement français, fidèle à l'esprit de conciliation qui fait la base de sa politique, n'a pas voulu, en soumettant à une discussion sévère la régularité de cette mesure, contribuer, pour sa part, à augmenter l'agitation des esprits. Vous verrez parla copie ci-jointe de ma dépêche à M. de Sainte-Aulaire, que tout en réservant, enfermes généraux, la question de l'interprétation des traités, pour empêcher qu'on ne se crût plus tard autorisé à se prévaloir de ce qui vient de se passer comme d'un précédent propre à justifier des actes d'intervention arbitraire dans les affaires intérieures de Cracovie, nous nous sommes bornés à réclamer, en ce moment, la prompte évacuation de cette ville et l'adoucissement des mesures si sévères prises contre les réfugiés. Je désire que vous en parhez aussi à M. de Nesselrode. Il comprendra certainement que c'est dans l'intérêt des trois cours de ne pas aug-

(1) Dépèctie officielle N" 3.

menter, par des rigueurs qui appelleraient la commisération publique sur ces malheureux, la réprobation que l'occupation de Gracovie a nécessairement rencontrée dans beaucoup d'esprits sous le rapport purement politique. Le gouvernement du roi, cédant à l'inlluence de ces diverses considérations et au désir de donner une satisfaction h l'opinion, se déterminera peut-être h recevoir en France un nombre plus ou moins considérable des réfugiés expulsés de Gracovie. Il n'y a pourtant encore rien d'arrêté à cet égard, mais MM. les ambassadeurs d'Autriche et de Russie et M. le ministre de Prusse ne m'ont pas dissimulé que, dans leur conviction, leurs cours verraient avec plaisir l'accomplissement de ce projet.

A M. ANISSON DU PERRON

Saint-Pétersbourg, 21 mars 1836.

J'aurais voulu que la résistance de M. de Broglie ne fût pas invincible. Je m'imagine que le moment est devenu meilleur, quoique le renversement du ministère ait encore été une assez vilaine intrigue. Il y a pourtant un dégoût visible pour le chaos où l'on patauge, et chaque parti commence à reconnaître son impuissance. La position de M. Thiers n'est pas, je crois, assise sur des fondements solides, mais s'il se conduit d'une façon sage et habile, s'il est contenu par le sentiment de ses périls, il pourra s'installer et durer. G'est ce que je lui souhaite, ainsi que j'ai fait pour tous ses prédécesseurs, sans jamais obtenir l'accomplissement de mes vœux.

Vous avez vu M. d'André avant votre départ, et il

VOUS a donné quelques détails sur nous. Peut-être vous aura-t-il expliqué où nous en sommes ici et quelle est notre position. Il était difficile de s'en faire une idée juste. Les journaux, avec leur politique de café, exagèrent tout, ne connaissent aucune mesure, confondent le passé ou l'avenir avec le présent, et fabriquent de gros mensonges avec un fond de vérité. Ils ont de cette sorte composé une Europe à leur usage, que le public accepte et sur laquelle on raisonne.

A M. THIERS

Saint-Pétersbourg, 22 mars 1836 (1).

Monsieur,

Depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à Yotre Excellence, nulle variation n'a pu être aperçue ici dans nos rapports avec le cabinet de Saint- Pétersbourg. Ses dispositions à notre égard sont apparemment restées les mêmes; on ne m'a point reparlé de Cracovie, et l'on attend av^c beaucoup d'inquiétude, ce me semble, les débats de nos Chambres et du Parlement d'Angleterre sur ce point, bien convaincu que des paroles plus ou moins aigres et malveillantes seront dites, que les ministres de l'un et de l'autre pays y répondront pour la forme et puis qu'il n'en sera plus question. Le changement de ministère en France occupe un peu d'avantage les esprits ; on croit que le cabinet guidé par Votre Excellence voudra et pourra suivre une ligne de conduite dirigée vers le maintien de l'ordre au dedans, de la paix au dehors. M. de Nessel-

(1) Dépêclie officielle N° 12

rode se félicite hautement, si ce mot convient à son ton toujours doux et mesuré, des rapports faciles que le comte Pahlen va entretenir avec Votre Excellence. Depuis assez longtemps je n"ai pas eu une occasion de rencontrer l'empereur. Le carême est ici un temps de stricte observance, de sorte que les fêtes et les réunions où l'empereur est dans l'habitude devenir, sont suspendues en ce moment, mais je sais assez bien quel langage il tient, même dans son intimité, d'autant qu'en général il se cache peu de ses paroles et de ses impressions. Elles n'ont rien actuellement de vivement contraire à la France. Il est évident que ses idées sur la stabiUté de notre gouvernement sont devenues tout autres ; elles ont été, autant que je puis le savoir, étrangement erronées. Aujourd'hui, le texte habituel des conversations de toutes les personnes qui approchent l'empereur de plus près, ou qui vivent dans son intimité c'est la sagesse et l'habileté du roi ; néanmoins on demeure encore relativement à la France, et l'empereur plus que nul autre, dans une entière ignorance et dans de très faux jugements. Tantôt, tout en reconnaissan t qu'un esprit d'expérience et de conservation s'est manifesté avec fermeté en France et a su résister aux impulsions révolutionnaires, on en conclut qu'en fait, nous tenons avant toutes choses au bon ordre et à la prospérité matérielle et alors on se dit : « la révolution de Juillet n'a donc été qu'un accident » et la restauration ne devait pas être si impopulaire ; » tournant la même pensée sous une autre face, on ajoute encore : « Mais, puisque la France est ainsi disposée » et que le roi Louis-Phihppe est un souverain si bien » avisé, il va arriver plus ou moins tôt à un pouvoir » plus facilement et plus strictement exercé, » et l'on

FÉVRIER 1836-SEPTE.MBRE 1836. 327

est tenté de trouver qu'il y a de l'inconséquence à ne pas marcher plus rapidement dans cette voie.

Lorsqu'on me raconte ces conversations de l'empereur ou de sa famille, je me mets peu en peine de ces fausses opinions, qui n'importent pas à la direction générale de la politique, et qui se modifient d'ellesmêmes et peu à peu. Je ne m'émeus pas d'avantage en apprenant à quel point on s'exagère l'état moral de la France, comment on suppose que nous avons perdu toute élégance de mœurs, toute hiérarchie de manières, tout respect de la morale et de la rehgion. De telles choses ne se disent jamais à moi ou devant moi, et je parais toujours ne pas me douter qu'on les a dites ou pensées. Quand l'occasion s'en présente naturellement je rapporte telle ou telle circonstance, j'exprime telle ou telle idée qui suppose que tout en France est, au vu et au su de chacun, dans une situation entièrement différente, et j'ai l'air de ne pas imaginer qu'on puisse être dans une telle ignorance du vrai.

J'aurais pu me dispenser de donner à Votre Excellence un détail si peu utile. En somme, il n'y a pas dans cette fausseté de vue le moindre obstacle susceptible d'arrêter un instant l'empereur dans les avances très empressées qu'il nous ferait le jour où il croirait avoir besoin de nous. Aujourd'hui, il ne nous demande qu'une seule chose, c'est de ne pas nous associer à l'esprit hostile de l'Angleterre. Encore l'inquiétude qu'il en peut concevoir diminue-t-elle de jour en jour et il se tient pour à peu près certain que les Anglais ne sont pas plus guerroyants qu'aucune autre puissance de l'Europe. Je ne sais pas bien s'il y a avantage à ce que la Russie soit aussi complètement rassurée.

Ce gouvernement-ci est fort porté à l'outrecuidance; il ne reviendra pas sans doute h ses prétentions de dictature européenne, l'épreuve de Tœplitz et l'état de lopinion en Allemagne ne lui permettent plus celte illusion, mais il se regardera comme libre de tout traité et de tout devoir en ce qui touche la Pologne, et peu à peu, U pourra s'encourager au point de reprendre ses projets sur l'Orient. D'ailleurs il importe à notre considération en Europe de ne jamais laisser une grande puissance, la Russie surtout, sous une forme ou sous l'autre, prendre un ton trop hautain. Nos protestations sur la Pologne, celles que nous allons faire au sujet de Gracovie, ont un caractère de plainte impuissante, qui a peu de dignité. D'ailleurs, au fond, nos remontrances ne sont pas entièrement de bonne foi. Elles ne portent guère que sur un texte de traité, et si l'on nous demandait à nous-mêmes quel moyen H faudrait employer pour conciher la sûreté de la Russie et de l'Autriche avec une nationalité, réelle de la Pologne, nous serions en peine de répondre. Il nous serait évidemment plus aisé de nous écarter par représaille de quelque point du traité de Tienne que d'y faire rentrer la Russie. En ce qui touche la Pologne, nos réserves et nos protestations n'aboutiront à rien, la seule utihté que nous en pourrions retirer, serait de motiver de notre part une détermination équivalente ou correspondante et faisant compensation à la violation que nous dénonçons. II serait possible que la Russie fût plutôt satisfaite que mécontente d'un semblable marché. Si elle ne l'était point, ce que nous ferions devrait ressembler au siège d'Anvers ou à l'occupation d Ancùue : déplaire sans pousser à bout.

A la vérité, une résolution de ce genre, prise néces-

FEVRIER J836-SEFTEMBRE 183G. 329

sairement d'accord avec l'Angleterre, aurait sans doute pour effet de resserrer l'union des trois grandes puissances du Nord. Je sais que notre cabinet avait quelque espérance éloignée de la voir au contraire se relâcher peu à peu et se dissoudre. Ce que j'ai pu observer tant à Berlin qu'ici ne m'a pas permis d'entretenir cette idée. Dans la situation présente, toutes choses restant ce qu'elles sont, en quoi servirait à une des trois puissances de se détacher des deux autres ? Si elle avait un dessein à exécuter, si elle entrevoyait un péril dont elle eût à se garder, je conçois qu'elle vînt chercher notre aide et notre appui ; mais il n'y a rien de pareil en ce moment, chacun veut le statu quo, chacun se trouve bien de l'équihbre européen et en souhaite la préservation actuelle. Or rien, selon les cabinets de Berhn et de Vienne, ne peut mieux maintenir cet équiUbre que l'union des trois cours du Nord, destinée à arrêter les invasions révolutionnaires, et l'alliance de la France avec TAngleterre qui retiendra la Russie dans ses projets de domination ou de conquête. Tant qu'aucune circonstance nouvelle ne viendra changer le présent ou menacer l'avenir, les relations des grandes puissances vont donc, je crois, rester les mêmes, et ce sera pour le plus grand bonheur de l'Europe entière. Si nous faisions quelques tentatives, si l'on nous voyait quelque désir ou quelque espoir de dénouer les Ucns qui unissent les cabinets du Nord, ces liens en deviendraient plus serrés et plus intimes, car ce serait de notre part l'indice d'un esprit d'inquiétude ou de projets ultérieurs. Cela étant, il n'y a, ce me semble, rien à perdre ni rien à risquer en cherchant prudemment, sans précipitation, sans menace et sans jactance, quelque revanche à l'occupation

de Cracovie et à l'anéantissement d'une Pologne distincte.

DU COMTE DE S AINTE - A ULAI RE.

Vienne, 3 avrill836.

A la manière dont vous comprenez ma position, je juge que vous ne vous tromperez pas sur la vôtre, rien de plus exact que ce que vous supposez : j'obtiendrai ici de bons rapports politiques même sociaux, mais c'est tout ce que M. Metternich m'accordera de bon gré. L'alliance continue à lui suffire et la jalousie des puissances maritimes le rassure assez contre la Russie.

Pour quil se décidât à se rapprocher de nous, il faudrait qu'il vînt à douter de cette jalousie; en ce cas seulement il presserait le pas pour devancer la Russie sur la route de la France. Une dépêche de M. de Ficquelmont arrivée à Vienne annonçait dernièrement les bonnes paroles de l'empereur ^'icolas. M. de Metternich en se féhcitant de cette nouvelle se vantait d'avoir contribué à l'amener. Je crois en effet qu'il ne voudrait pas nous nuire à Pétersbourg, mais il voudrait nous y protéger et rien ne l'inquiéterait davantage que de nous y voir une position indépendante de lui. Informez-moi, je vous prie, des progrès que vous ferez dans la bienveillance officielle de l'empereur.

Les publications du Portfolio (1) n'ont pas été ici

(1) Le Portfolio ou Collection de documents politiques relatifs à Vhistoire contemporaine, était une publication anglaise qui

sans importance, les premiers numéros glissaient assez doucement et M. de Metternich, se tenant sur la défensive, a versé diverses pièces pour l'apologie de sa conduite en 1828 et 1829. Ces pièces ont été adressées à M. deFicquelmont avec mission de les remettre non pas à M. de Nesselrode mais directement à l'empereur. Des lettres de M. de Tatitscheff (ou de sa famille), personnellement offensantes pour la cour et le cabinet devienne, ont été publiées depuis, et une note du n" 10 mentionne des instructions qui auraient été données pour soulever la Gallicie et la Hongrie ; ceci a amené une explication entre le chancelier et l'ambassadeur à la suite de laquelle ce dernier a écrit à Saint-Pétersbourg pour demander son rappel. La réponse, arrivée depuis deux jours, est à ce qu'il paraît négative, et bien que M. de Metternich s'en montre charmé et qu'il ait reyivoyé, dit-il^ des instructions en ce sens à M, de Ficquelmont, je ne crois pas à la sincérité de ces démonstrations. Si Pozzo, M. de Nesselrode et M. de Tatitscheff restent placés, l'attitude de l'empereur Nicolas semblerait assez dédaigneuse pour ce pays-ci et en dedans ou en dehors la plaie restera saignante. Mandez-moi ce qu'on dit chez vous de tout cela. Dès l'origine, on nous a offert de faire transporter en France les Polonais de Cracovie; Thiers paraît disposé à accepter. C'est une mauvaise mesure fortement contraire à l'opinion de notre roi et sans autre

paraissait en 1836 et 1837, et contenait de nombreux documents diplomatiques confidentiels dont la divulgation, due à diverses indiscrétions, ne fut pas sans causer quelque émotion. Cette Collection, composée de cinq volumes, et traduite en français a été éditée à Paris par la librairie Truchy (1836-1837). c. b.

avantage que de calmer MM. Bignon et de Tracy. Le nombre sera de 300 à 350, tous sous-officiers ou soldats. Les gens considérables obtiennent facilement la permission de rester en Autriche. M. Fox offre des passeports pour l'Angleterre à qui en A'eut; moi je réponds, aux demandes assez peu nombreuses qui m'arrivent, que j'attends des instructions. On est à Paris très pressé de l'évacuation, M. de Metternich la promet immédiatement, mais rien ne se fait vite dans ce pays-ci.

La retraite de M. le duc de BrogUe a fait assez de plaisir ici. On préférait d'abord son successeur. Je crois que cette impression durera peu et je remarque quelque méfiance des allures russes ou impériales de M. Thiers.

Nous vivons ici doucement. Après un carnaval fort animé par des fêtes, le mouvement du monde s'est soutenu par des dîners et des raouls. Les promenades au Prater et les parties de campagne font les frais du mois d'avril, mais après mon dîner du 1" mai, ma tâche est accomplie. Chacun se retire dans ses terres, et la diplomatie est en vacances. Une circonstance particulière rompra cette année la monotonie de la belle saison. L'empereur sera couronné à Prague et nous devrons l'y suivre.

Nous avons lu hier avec admiration un superbe discours de Guizol(l). Sauzet me semble avoir répondu

(1) Le 2o mars, lors des débats sur un crédit complémentaire pour dépenses secrètes, discussion promptement devenue une discussion sur la politique générale, M. Guizot avait prononcé en faveur de la politique de résistance suivie depuis 1832, un discours, dont l'effet fut des plus considérables. Dans sa réponse, M. Sauzet,

faiblement. Je n'approuve pourtant pas la manœuvre du Journal des Débats^ qui tend à repousser de tels hommes dans l'opposition. Vous vous souvenez du temps 011 la droite voulait absolument que vous et moi fussions des jacobins. Beau profit assurément que de grossir ainsi les rangs de ses adversaires ! Nos amis ont eu peut-être le tort de quitter trop légèrement le pouvoir. Il faut qu'on ne puisse les accuser d'être pressés de le reprendre. Le moment ne doit pas être éloigné où l'on sentira généralement que leurs talents et leur caractère est encore nécessaire au pays.

A M. THIERS

Saint-Pétersbourg, 4 avril 1836 (1).

Monsieur,

Rien ne varie ni ne diminue dans la disposition de bien vivre avec nous dans l'excellent accueil que je reçois. On ne pense plus à disjoindre l'alliance de la France et de l'Angleterre ; les gracieusetés qui me sont adressées n'ont pas ce but. On a cessé aussi de rien tenter en ce sens sur l'ambassadeur d'Angleterre. Mais l'on voit que par notre conduite prudente et mesurée, nous retenons le cabinet anglais dans les voix pacifiques, on voit quel esprit d'animosité règne en Angleterre dans tous les partis, parmi toutes les

garde des sceaux, sans donner complète satisfaction aux groupes avancés de gauche, sembla toutefois répudier le système dontonvenait d'entendre l'éloquente apologie, c.b. (1) Dépêche officielle N° 14.

33i SOUVENIRS DU BARON DE BARANÏE.

opinions: on en est inquiet et blessé, moins peut-être qu'il y a quelque temps, mais beaucoup encore. Si l'amiral Codrington n'a point tenu le langage qui lui a été attribué (1), d'autres ne s'en font point faute, et lord Durham, tout le premier, a plus d"une fois parlé de la marine russe et de l'escadre de Gronstadt avec un dédain tout anglais. Il y a là des motifs d'irritation; sentir l'Angleterre si redoutable pour la Russie est encore une cause plus puissante et plus essentielle d'aversion, mais ces sentiments doivent être soigneusement renfermés, il faut les dissimuler par des égards et des ménagements continuels.

Par un autre calcul qui se rapporte à la même situation, on se montre soigneux et bienveillant pour la France ; il est assez curieux d'observer avec quelle minutieuse similitude les ambassades de France et d'Angleterre reçoivent leur part de politesses obligeantes, d'attentions flatteuses. Je n'aurais peut-être pas été amené à donner ce détail à Votre Excellence, s'il n'avait pas convenu à un journal français, répété par les autres, de traduire inexactement un article de la Gazelle d'Augsbourg, de façon à établir une différence tranchée entre la situation des deux ambassadeurs. Au fond elle n'est pas, elle ne peut être la même; dans

(1) Dans une discussion à la Chambre des communes, l'amiral Codrington venait de parler dans les termes les plus méprisants de la marine russe et de raconter, entre' autres détails, qu'à la bataille de Navarin les officiers russes avaient donné des preuves évidentes d'inexpérience et d'incapacité. Ce langage, qui excitait la plus vive indignation en liussie, semblait d'autant plus étonnant que les anciens rapports de l'amiral sur le même combat étaient des plus élogieux pour ses compagnons d'armes, c. b.

l'apparence elle est, et le gouvernement russe veut en ce moment qu'elle soit exactement pareille. Lord Durham, triste, malade, renfermé, a même eu beaucoup moins d'occasions que moi de voir l'empereur. Si, après son premier voyage et dans les commencements de son séjour ici, il a souvent parlé de l'amitié que l'empereur avait pour lui, c'était une sorte de ridicule singulier dans un homme spirituel et sensé, mais il n'en dit plus rien. Je doute qu'il prolonge beaucoup son ambassade; sa santé, sa disposition triste et ennuyée, le besoin de retrouver le mouvement de la vie politique le décident de jour en jour davantage à ne pas rester ici ; avant six mois je pense qu'il n'y sera plus. Sa mission n'aura pas eu, comme on le croit, les plus importants résultats, mais il est certain que, grâce à lui, le ministère anglais connaît d'une façon plus exacte ce qui est possible à la Russie, et s'est fort rassurée sur sa puissance et conséquemment sur ses intentions. Ainsi s'éloignent chaque jour les chances d'une rupture qui avait pu sembler imminente. Je n"ai point cessé d'être d'accord avec lord Durham dans les observations que nous faisons, chacun de notre côté, sur la situation, les ressources, les projets du gouvernement russe. J'estime qu'il a raison de ne s'en point inquiéter actuellement. La marine russe prend de l'accroissement ; quant au nombre des vaisseaux de guerre il y en aura vingt-sept aux manœuvres que doit faire cet été l'escadre de Gronstadt ; mais que peut être une marine prise dans les glaces pendant sept mois de l'année, dont toute l'expérience est acquise par quelques évolutions dans la Baltique, dont les matelots sont recrutés dans l'intérieur des terres, et ne pourraient l'être autrement puisque la Russie

n'a point de navigation commerciale? Dans un État où presque jamais la volonté du souverain n'est examinée ni critiquée, cette fantaisie de l'emprunt pour la marine ne trouve pas un approbateur, et Ton entend dire chaque jour par tous, que c'est une dépense de quarante ou cinquante millions absolument inutile. Cependant, à considérer cette marine comme moyen de transport, elle serait, dans une circonstance donnée, du plus grand avantage pour la Russie, en portant sur les côtes allemandes de la Baltique une armée qui gagnerait ainsi un mois de marche. Quant aux troupes de terre, je voudrais bien envoyer à Votre Excellence des informations précises et certaines. Je regrette d'accomplir si mal vos instructions en ce qui touche la statistique, mais c'est une tâche difiicile: on n'est aidé par aucune sorte de publicité; rien n'est mis en discussion ni en délibération dans les conseils ; rien ne vient à la connaissance des hommes qui ne sont pas spécialement occupés de telle ou telle besogne ; il n'y a pointde mouvement d'opinion, aucune curiosité, aucun intérêt sur la marche des administrations. Les distances sont immenses, les communications difficiles et assez rares, la langue est encore un obstacle; les étrangers, à quelques rares exceptions près ne sachant que fort peu le russe, n'ont [pas le moyen de s'enquérir des détails que dans d'autres pays les voyageurs apprennent aisément; d'ailleurs, il ne suffirait pas de savoir les choses une fois, il faudrait être tenu au courant de leurs variations.

L'ambassade anglaise achète les informations qu'elle veut avoir. Il y a une telle vénaUté parmi les employés russes, qu'il doit être facile de leur faire accepter de l'argent, mais est-ce toujours la vérité

qu'ils Tendent? Peut-on avoir la certitude de ne pas être trompé? Pour une opération particulière, pour l'accomplissement d'un projet arrêté, pour une entrée en campagne, je proposerais à Votre Excellence de l'aire de telles dépenses, et même largement; mais pour avoir des renseignements généraux, une statistique annuelle et variable, je ne conseille pas de risquer cette profusion, et, ce qui est pire, la chance de se compromettre. Pour se former une opinion totale et sommaire, pour se guider dans l'ensemble de la conduite, pour donner telle ou telle direction à des projets éventuels, je suis porté à croire que la notoriété, la commune opinion des gens de bon sens est suffisante, et vaut encore mieux que la statistique. Ainsi je pense que l'on doit admettre pour certain ce que j'entends dire ici, soit aux Russes, soit aux étrangers; savoir que le gouvernement russe pourrait difficilement mettre en campagne, hors de son territoire, une première armée de cent cinquante mille hommes, et plus difficilement encore une autre armée de cent mille hommes, la seconde année. L'armée qui a pris Varsovie était forte de soixante mille hommes, et c'était la dernière carte àjouer, pour me servir d'une expression employée devant moi. Cette donnée recevrait toutefois de grandes modifications, selon les circonstances. Des subsides payés par une puissance étrangère, la possibiUté de lever des contributions de guerre ou de vivre sur le pays conquis, procureraient évidemment à la Russie les moyens d'avoir une plus grande armée. Ce sont les finances surtout qui servent de hmite à sa puissance. Le recrutement n'est non plus ni prompt ni facile ; il n'est aidé par aucun système de réserve, et les distances à faire parcourir aux levées V. 22

nouvelles sont encore un obstacle à l'entretien des armées.

Il se prépare, au delà du Caucase, une opération qui exigera une légère augmentation de troupes. Votre Excellence verra, dans la lettre du consul de Tiflis, que le gouvernement russe s'occupe d'une route militaire le long de la mer Noire entre Kotaïs et Relintchik. Ce projet a pour motif principal la nécessité de mieux surveiller cette côte et d'empêcher le commerce de contrebande qui fournit aux Circas siens et aux tribus du Caucase de la poudre et des armes. C'est la même cause qui a fait longtemps désirer aux Russes, la possession d'Anapa et de Poti, les deux échelles du double trafic de munitions achetées par les Circassiens et d'esclaves vendus par eux. Depuis l'occupation de ces deux ports, ce commerce, aA^ec beaucoup moins de faciUté il est vrai, a continué sur des points intermédiaires. On va donc ouvrir une route et bâtir quelques forts ; ces ouvrages ne pourraient être exécutés si les travailleurs n'étaient pas protégés contre les incursions des Circassiens.

DE M. THIERS

Paris, 13 avril 1836 (1).

Monsieur le baron,

M. de Metternich et M. Ancillon, en réponse aux communications que je leur ai fait parvenir sur l'occupation de Cracovie, ont protesté qu'ils n'avaient rien plus à cœur que la prompte évacuation du territoire

(1) Dépêche officielle N" 4.

de la république, et qu'elle aurait Heu aussitôt que l'organisation des moyens de poUce intérieure nécessaires pour y maintenir l'ordre aurait été terminée. Tout en manifestant l'espoir que cette époque n'était pas éloignée, ils ont évité de l'indiquer avec précision. Ils ont aussi exprimé l'intention d'adoucir et de restreindre, dans l'application, la mesure rigoureuse qu'on avait d'abord cru nécessaire d'appliquer à la totalité des réfugiés retirés à Cracovie. Tout cela a été dit en termes très calmes et très convenables. Nous n'en attendons pas moins la réalisation de ces promesses avec une impatience qui prend sa source dans le sentiment d'un grand intérêt européen, plutôt que dans des préoccupations particulières à la France. Nous pensons qu'il est certaines questions sur lesquelles personne n'a intérêt à fixer longtemps l'attention publique, et les questions qui se rapportent à la Pologne sont surtout de ce nombre.

Je vois, par ce que a^ous m'avez fait l'honneur de m'écrire, qu'à Saint-Pétersbourg on veut faire envisager l'occupation de Cracovie comme une mesure à peu près indifférente à la Russie qui ne s'y serait prêtée que par condescendance pour l'Autriche, A Vienne on affirme positivement le contraire et cette dernière version, je dois le dire, est celle qui trouve le plus de créance tant en Allemagne que dans le reste de l'Europe.

Paris, 15 avril 1836.

Mon cher Monsieur de Barante. Je prends un moment au banc des ministres, au miUeu d'une discussion sur les douanes, pour vous dire quelques mots

sur VOS dernières lettres. D'abord, quant à l'intérieur, nous marchons paisiblement et bien. Mes anciens collègues sont mieux pour moi que leurs amis. Ceux-ci sont aigres et tracassiers, mais je leur interdirai le moyen d'être autre chose, en persistant avec fermeté dans la marche suivie jusqu'ici par le Gouvernement. 11 n'y a pas un seul fait, un seul, qui puisse fournir prétexte fondé aux accusations de déviation. Le langage a été adouci parce que le temps le comportait ainsi. Nous nepouvonspas parler aujourd'hui comme du temps des émeutes. Mais sauf la douceur des formes, le fonds est le même. Nous étions, nousdemeurerons gens de bon sens. Quant aux affaires étrangères, voici notre conduite actuelle, c'est la conservation du statu quo. A^oilà suivant moi la vrai sagesse. Quand on a cru que la paix était le meilleur des systèmes, il faut la vouloir franchement. Être tranquille de corps et ne pas l'être d'esprit, serait la plus triste façon d'être. Puisque nous n'armons pas^ des armées, il est inutile de nous adresser des notes qui seraient la guerre de plume, en attendant la guerre du canon. C'est là le motif de ma conduite dans l'affaire de Cracovie. Elle m'a réussi, car j'ai épargné à la France et à l'Angleterre des démonstrations ridicules, et j'ai cependant obtenu un grand adoucissement dans l'exécution et la certitude d'une abréviation de délai pour l'évacuation.

Vous me parliez des alhances. Je n'ai pas là-dessus les projets qu'on me prête. Je suis partisan de l'alhance anglaise mais sans exclusion. Il ne faut pas nous placer en deux camps, l'un composé des trois cours du Nord, l'autre des deux puissances maritimes, en se préparant par des hostiUtés de langage ou de

FÉVRIER 1836-SEPTEMRRE 183(3. 341

visage à des hostilités plus réelles. Si le temps le voulait, il faudrait resserrer l'alliance anglaise, mais tout le monde se rapprochant de nous, il ne faut pas repousser ceux qui tendent vers nous, et faire du TœpUtz en sens contraire. 11 faut s'appuyer sur l'Angleterre d'abord, et puis les cours du Nord se montrant plus bienveillantes, ne pas repousser cette bienveillance. L'idée de les diviser, d'en détacher une ou •deux sur les trois, serait un projet, et je ne suis pas disposé pour les projets. Je les trouve en général ridicules et inexécutables la plupart du temps. J'ai toujours été en guerre avec les faiseurs de projets, je ne le deviendrai pas moi-même. Sur les trois cours <lu Nord, s'il y en avait une seule sur les trois quitendit visiblement vers nous, plus visiblement qu'aucune autre, alors on pourrait peut être exécuter le projet auquel vous faites allusion dans l'une de vos dernière dépêches. Mais sur les trois, deux, la Prusse et l'Autriche, sont également bien, sans qu'on puisse distinguer entre les deux. 11 y a bon sens, bon vouloir de leur part. Il n'y a donc aucune manière de faire de scission pour ajouter une troisième alliance, à l'alliance des deux cours de France et d'Angleterre. Tout cela, d'ailleurs, ce sont des agitations d'esprit, et il n'en faut ni de corps ni d'esprit. Il n'y a aujourd'hui rien à faire en Europe qu'à attendre, et en attendant, à améhorer notre situation intérieure, à nous renforcer, à devenir riches et forts. 11 faut faire du Cardinal de Fleury. Nous verrons ensuite; quand l'imprévu surviendra il nous trouvera tout préparés parle repos et une longue paix. Voilà mon système. €eux qui pensent et agissent autrement sont des brouillons. Mais je crois qu'il n'y en a nulle part.

Il me semble qu'à Pétersbourg vous êtes fort raisonnables, un peu plus bienveillants, et (ant mieux. Je suis certain que vous y avez contribué, que vous y contribuerez encore. Je vous en remercie au nom du Roi et du pays. Tout à vous de cœur.

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