‹ Souvenirs; (volume 2)Chapitre 22 sur 26 · DU COMTE DE S AINTE-A UL AIRE · texte numérisé non relu

DU COMTE DE S AINTE-A UL AIRE

Vienne, 19 avril 1836.

J'ai eu ces jours derniers à demander l'agrément de l'empereur pourun voyage de nos princes à Vienne. La réponse a été on ne peut plus gracieuse : ils seront à Berlin le 15 mai pour assister aux grandes manœuvres, et à Tienne le 10 juin. On les logera au Château et on paraît avoir à cœur de les renvoyer contents. Je n'ai parlé que de voyage; je ne pouvais rien préjuger quant aux autres plans qu'on peut avoir formés à Paris.

Un désarmement considérable a lieu dans l'armée autricliienne : de soixante mUle hommes de troupes mobiles, qui étaient en Italie, il n'en restera qu'environ trente mille et l'économie sera en tout de quarante millions de francs par an. Gardez tout cela bien secret, et mandez- moi si l'on en parle chez vous.

Rien de nouveau pour Cracovie. L'évacuation, qu'on avait d'abord annoncée comme immédiate, se retarde, et cela est fâcheux, car une mauvaise discussion dans notre Chambre est toujours imminente. M. Thiers croit l'éviter en accueillant en France tous les réfugiés menacés de la Cracovie. Je n'étais point trop l'ami de cette mesure, dont l'application sera au reste moins

fâcheuse que je ne l'avais craint, parce que le nombre ne dépassera guère deux cents individus. J'attends encore des instructions positives pour donner des passeports.

DE M. BRESSON

Berlin, 20 avril 1836 (minuit).

L'affaire pour laquelle je suis allé à Paris a parfaitement réussi, ici et à Vienne. Elle commencera par ici du 12 au 15 mai prochain et finira par Vienne en juin. Tout est convenu. Mais tout est encore un profond secret, surtout à cause des gens près desquels vous êtes dont on a craint l'opposition et les intrigues. Ainsi, je vous en conjure, n'en dites rien jusqu'à ce quon vous parle d'abord. 11 y a eu bonne grâce complète en Prusse et en Autriche, et ce silence envers Pétersbourg pendant trois mois, qui est très significatif. Ce n'est qu'après-demain que le roi l'annonce à sa famille. Le jour suivant la nouvelle partira infailKblement pour Pétersbourg. Le cadet sera de la partie aussi. Je vous écris énigmatiquementde peur d'accident. J'entends parle cadet celui avec lequel j'ai eu affaire en Belgique (1). On est ravi chez nous de ce résultat. Avant de quitter Berhn, sur la donnée que je tenais de vous, tout était arrangé. Je crois au dénouement dans le sens favorable et le plus complet. Je ne puis vous écrire les gages que j'en ai.

J'ai plusieurs lettres particulières de Thiers qui montrent de la confiance, avec un peu de fatigue et un peu de désappointement d'être aussi inquiété par nos

(1) Le duc de Nemours, c. b.

amis. Ses lettres expriment ses bonnes intentions avec la chaleur qui est véritablement dans son âme. 11 se loue beaucoup de M. de Broglie, particulièrement, €t se tait sur les autres.

Vous savez qu'il n'y a plus à Cracovie qu'un bataillon autrichien. J'ai peur qu'il n'y reste longtemps.

A M. TBIERS.

Saint-Pétersbourg, 20 avril 1836 (1).

Monsieur,

Le cabinet de Saint-Pétersbourg ne s'est en aucune façon associé aux procédés que M. de Metternich a •affecté d'avoir pour lord Palmerston. Lorsque j"ai su, par les débats du Parlement, que nulle communication sur l'occupation de Cracovie n'avait été faite à Londres, j'ai prié M. de Ficquelmont de m'expliquer cette différence entre les relations avec la France et les relations avec l'Angleterre. Il m'a répondu d'une façon presque officielle, ou du moins avec des paroles pesées et choisies, que cette communication était, non de droit, puisque les puissances avaient agi selon les traités, mais de pure confiance; que la confiance ne se commandait point; que notre cabinet s'était montré bienveillant pour l'Autriche; que le roi et ses ministres avaient toujours cru ce qui était vrai, et compris ce qui était nécessaire; tandis que lord Palmerston avait en toute occasion témoigné malveillance, méûance, hauteur; qu'ainsi on avait estimé devoir rendre procédés pour procédés. « Je vous dis là, a ajouté M. de Fic-

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-■>■: quelmont, ce que j'ai dit en ces termes à lord Duiham, » qui m'a avoué qu'en ce qui touche lord Palmerston, » nous avions malheureusement raison. » Le lendemain le ministre de Prusse m'a répété à peu près les mêmes paroles. Quant à M. de Nesselrode il avait, dès le commencement, dit au comte de Ficquelmont que l'Autriche donnerait à Londres les instructions qui lui conviendraient, mais qu'à Saint-Pétersbourg les rapports avec lord Durham étaient si bons et si loyaux qu'il lui ferait la communication que l'ambassadeur d'Autriche n'était pas autorisé à lui faire. C'est en ^ffet ainsi que la chose s"est passée, sans que lord Durham ni moi eussions d'abord remarqué comment cette communication lui était venue seulement de M. de Nesselrode.

Ce procédé de M. de Metternich me paraît plutôt petit et puéril que dicté par un sentiment de dignité. Peut-être le désir d'établir une différence entre la France et l'Angleterre, d'alarmer la susceptiJjiUté anglaise, de jeter un germe de méfiance et de jalousie, est-il pour quelque chose dans cette imagination ; aussi ai-je eu une attention particulière à ne point laisser supposer que cette sorte de préférence fût pour nous un motif de contentement et nous flattât aucunement. Du point où je suis, il me semble qu'aucune des trois grandes puissances, et l'Autriche pas plus que les autres, n'est disposée à changer, à moilifier même la situation pohtique. Chacune d'elle? serait plutôt occupée à nous séparer de l'Angleterre, qu'à se rapprocher de nous. Une vraie confiance, une bienveillance sincère, une juste considération, sont des sentiments sur lesquels nous ne pouvons point encore compter. Les ménagements qu'on a pour nous,

les égards qu'on nous témoigne tiennent, quant à la Russie, à notre union avec l'Angleterre; quant à la Prusse, au désir essentiel de conserver la paix. L'Autriche joint à ces deux conditions une crainte plus directe du mal que nous serions susceptibles de lui faire. Plus j'observe, mais sans prétendre que je sois placé de manière à tout voir, ni à bien juger de l'ensemble, moins je concevrais qu'en ce moment U fût raisonnable de se départir en rien de notre liaison avec l'Angleterre.

Les précautions que s'impose le cabinet de Saint- Pétersbourg pour éviter une rupture avec elle, les égards qu'il lui témoigne sont chaque jour plus remarquables. Les dernières interpellations sur Craco"sde ont assurément été fort hostiles à la Russie ; les réponses de lord Palmerston, quoique réservées et graves dans les paroles, ont cependant été nettes et fermes . Mais précisément parce qu'à Saint-Pé tersbourg on en a jugé ainsi, on s'est moins Uvré à un sentiment d'irritation, on ne s'est point plaint hautement; au contraire, on a dit qu'U y avait heu d'être content de lord Palmerston. Les attentions pour lord Durham ont été plus marquées. Le lendemain de Pâques, il y a eu réception à la cour ; H y avait trois mois que l'empereur n'avait vu l'ambassadeur d'Angleterre; U l'a comblé de gracieuses pohtesses, et prenant occasion de son goût pour les promenades sur mer, il lui a parlé de Cronstadt et de l'escadre, atténuant, sans en faire semblant, l'importance qu'on pourrait attacher aux soins et aux dépenses de la marine, disant qu'il a voulu seulement réparer ce qu'on avait laissé dépérir, qu'U fait ce que lui permettent ses petits moyens ; que tout cela doit paraître bien mesquin

aux Anglais. Le lendemain lord Durham a été engagé à diner, et comme on ne fait jamais rien pour l'un qu'on ne le répète pour l'autre, j'ai dîné le surlendemain chez l'empereur, et le comte de Ficquelmont deux jours encore après. L'empereur est toujours fort aimable pour moi, sa conversation a une couleur de franchise et d'abandon ; mais comme il y a des points où je ne voudrais pas qu'il arrivât, comme il y a des paroles sur notre situation intérieure, sur notre alUance avec l'Angleterre que je n'ai pas envie qui soient prononcées, j'ai à prendre garde lorsque je les vois venir de loin.

Au total, la pensée actuelle qui occupe l'esprit de l'empereur, c'est de rassurer l'Europe, de ne plus passer pour ambitieux de conquêtes et de domination, de ne point risquer de se trouver mis à part de la pohtique générale des grandes puissances. Dans son gouvernement intérieur, sa prétention, son dessein proclamé, c'est d'être Russe et de faire sortir le développement et les progrès du sol national ; mais être isolé de l'Europe est une idée que ni lui ni les Russes civihsés ne sauraient admettre.

Le dégrèvement accordé à la Porte et la convention en vertu de laquelle Sihstrie sera évacuée au 1" août ont dû être communiqués à Votre Excellence par le comte Pahlen. On fait beaucoup valoir ici cette preuve de désintéressement de l'empereur et de son abnégation de tout projet sur l'Orient. C'est, dit-on, une réponse aux calomnies des orateurs du Parlement et des journaux français et anglais. Je pense qu'il sera fort à propos d'en témoigner une grande satisfaction) d'en prendre texte pour parler beaucoup de la loyauté du caractère de l'empereur et de la confiance que

nous y mettons. M. de Nesselrode ma aussi entretenu de la quarantaine établie à l'embouchure du Danube ; elle n'a rien d'obligatoire, dil-il, pour les bâtiments qui ne veulent pas toucher à un point du territoire russe ; il n'y a rien dans cette précaution qui soit contraire au droit des gens et à l'usage de toutes les nations.

Si le gouvernement russe est disposé à donner à l'opinion européenne sécurité et satisfaction quant aux questions de l'Orient, il n'en est pas ainsi en ce qui touche la Pologne ; là reste le point d'irritation. D'une part, comme je l'écrivais h Votre Excellence, nous ne pouvons jamais espérer que la Russie rentre dans les conceptions Ubérales de l'empereur Alexandre, et s'y regarde comme enchaînée par les traités. En ce qui concerne les trois puissances copartageantes de la Pologne, la création d'un royaume constitutionnel et d'une république de Cracovie était é^'idemment une idée fausse et dangereuse. La France ni l'Angleterre ne seront donc jamais écoutées sur ce chapitre. En outre, ce n'est pas la pohtique seule qui dicte les paroles et les résolutions de l'empereur ; souvent elle conseillerait des déterminations à la fois plus tempérées et plus habiles ; mais il y a là de la colère et un esprit de vengeance que le souverain n'éprouve pas seul et qui se trouve dans les Russes comme sentiment national. Encore que ce mouvement d'opinion soit à présent fort calmé, il subsiste, et ne se tait guère que parce qu'il a satisfaction. En ce moment même, les confiscations vont continuer et prendre seulement une forme nouvelle. Les terres du prince Czartorysk i et celles du comte Alexandre Potocki seront, dit-on, attribuées à des colonies miUtaires ; c'est-à-dire

distribuées par lots à d'anciens soldats, selon le nouveau système de colonisation, qui n'est plus du tout le même que du temps de l'empereur Alexandre. Quelques personnes assurent que les terres du prince Eustache Sapieha, du prince Sanguzko et du prince Michel Hadziwill auront le même sort; il paraît toutefois qu'il ne s'agit que des terres situées dans la Pologne russe et non point de celles du royaume de Pologne.

Malgré ces rigueurs nouvelles, il est parfois question d'un voyage de l'empereur à Varsovie vers la fm de l'été. Si ce voyage avait lieu, personne ne doute que l'empereur n'y apportât des dispositions tout autres qu'à son dernier passage et qu'il n'y etît quelque acte destiné à abolir ou du moins à calmer de cruels souvenirs par une manifestation de clémence ; mais ce projet n'est point avoué, et s'il en doit être question,ce sera seulement lorsque le maréchal Paskéwitsch sera arrivé ici.

Le seul voyage de l'empereur qui soit encore annoncé, c'est celui de Moscou, Nijoi-Novogorod et Kazan pour la fm du mois de juillet, puis au mois de septembre une tournée dans le gouvernement de Wilna pour y inspecter le 1" corps d'armée.

Les opérations de l'armée du Caucase présenteront plus de difficultés et seront moins simples que je ne l'avais compris d'abord. Le vaste espace compris entre la route miUtaire qui traverse le Caucase pour conduire à Tiflis et le rivage de la mer Noire, n'est encore en aucune façon occupé par les Russes, ni réellement soumis à leur domination; les tribus qui y habitent sont dans un état de complète indépendance. Ouvrir une route le long de la mer Noire et la

garnir de forts ne se peut faire sans s'assurer en même temps de la soumission du territoire intermédiaire entre cette route nouvelle et la route qui traverse la chaîne du Caucase par son milieu. Deux ou trois ans ne seront pas de trop pour parvenir à un tel résultat; c'est ce que disent les généraux qui connaissent le pays, et le succès ne serait même pas à espérer si l'on ne réussisait point à y établir des colonies, ainsi qu'on Fa déjà essayé en Géorgie. La possession des provinces du îCaucase est, je pense, plus difficile à réaliser, plus coûteuse et moins profitable que ne le sont pour nous nos entreprises d'Afrique et l'occupation d'Alger. On se fait peu d'illusion en Russie sur ce prétendu agrandissement de l'empire. On n'y voit pas encore d'avantages commerciaux bien prononcés, mais on en parle comme d'une grande école militaire pour une armée de trente mille hommes, et un moyen efficace de discipline pour toute l'armée russe. Est-on mécontent d'un officier, on l'envoie au Caucase; les recrues dont on pourrait se méfier, les corps auxquels on supposerait un mauvais esprit seraient aussi destinés au Caucase. Tel est le point de vue sous lequel cette conquête est en\'isagée.

Nous avons su que les insurrections grecques qui avaient menacé Missolonghi n'avaient pas eu de suite.

Je suppose que Votre Excellence apprendra par M. de Lagrenée(l), bien mieux que par moi, l'influence, ou pour parler plus exactement, la toute-puissance de M. Lyons, résident d'Angleterre. C'est un fait reconnu à la fois par lord Durham qui s'en applaudit beaucoup, et par M. de Nesselrode qui ne semble pas y attacher

(1) Notre ministre plénipotentiaire en Grèce, c. b.

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une grande importance. Le roi de Bavière, avant son départ, a prié M. Lyons de lui parler franchement sur M. d'Armansperg, s'en rapportant à lui sur le maintien de ce ministre auprès de son fils. D'après les conseils de M. Lyons, M. d'Armansperg a été conservé, et, se trouvant plus fort, il a opéré quelques changements dans le ministère. Lord Durham dit que les choix nouveaux sont faits dans le sens de l'opinion liJjérale ; M. de Nesselrode assure qu'il n'y a aucune opinion en Grèce, mais de très pitoyables intrigues, dont M. Lyons se mêle beaucoup trop; que M. d'Armansperg est un homme sans énergie et sans décision, qui n'a su prendre d'abord aucun ascendant sur ses collègues de la régence et qui maintenant n'en a guère davantage sur son jeune roi; il ajoute, ce que j'écrivais d'après M. Strogonofî, que la bonne administration de la Grèce présenterait peu de difficulté à un gouvernement économe, raisonnable et tant soit peu ferme ; que les courages sont si épuisés et les populations si malheureuses, qu'elles veulent le repos et aimeraient le bon ordre. Il reconnaît, sans paraître s'en affliger, que l'influence russe est, pour le moment, nulle à Athènes, mais l'anéantissement de toute influence française l'étonné beaucoup, d'autant que, selon lui, nous voyons très raisonnablement les choses de la Grèce. Lord Durham me parle souvent aussi de notre inertie; il dit que M. Lyons n'a jamais demandé mieux que d'agir de concert avec le résident de France; qu'il ne lui a rien caché; que notamment, lorsqu'il a fallu appuyer M. d'Armansperg auprès du roi de Bavière, il A'oulait que ce fût par une démarche faite en commun. Sur tout cela je ne puis avoir d'opinion puisque les faits m'échappent, mais il est

utile d'informer Votre Excellence de ce qu'on en pense ici.

J'ai eu aussi à m'entretenir d'un point que j'ignorai& complètement. L'ambassadeur de Russie a élevé, dans la conférence de Londres, une objection contre la délivrance de la troisième série, que M. de Nesselrode n'avait fait connaître ni à lord Durham, ni à moi, et dont le comte Pablen n'avait rien dit non plus à lord Granville. 11 a émis la prétention de ne consentir à ce payement qu'après la renonciation parle roiOthon à la couronne de Bavière. Je ne sais point quelles instructions Votre Excellence aura données à M. le comte Sébastiani, mais j'ai cru devoir répondre à M. de Nesselrode que cette question, tout importante, toute nécessaire qu'elle pût être, ne me paraissait pas avoir de rapport avec la troisième série et devait, s'il y avait Ueu, se traiter à part; que s'enquérir de l'état des finances, delà qualité des dépenses, de l'économie plus ou moins grande de l'administration, me semblait un devoir pour les trois gouvernements protecteurs, et que de cet examen pouvaient sortir de raisonnables objections contre le payement de la série; mais que la renonciation du roi Othon était une affaire de haute politique, et non d'administration ni de finances. M. de Nesselrode a répliqué, sans insister beaucoup, qu'encore fallait-il savoir à qui l'on prête. 11 a ajouté que le très mauvais état de la santé du prince héréditaire de Bavière rendait cette question urgente.

Les négociations se poursuivent ici entre la Russie et la Prusse pour le renouvellement du traité de commerce. M. Liebermann, ministre de Prusse, qui passe pour avoir une complaisance assez grande à l'influence poUtique du cabinet de Saint-Pétersbourg, ne cache

point cependant combien cette négociation rencontre de difficultés, combien les discussions sont parfois aigres, combien la Russie est exigeante dans ses prétentions et impérieuse dans son langage. L'administration russe a adopté pleinement un système de prohibition et de protection pour son industrie intérieure assez facile à expliquer. Les essais d'industrie, les entreprises de manufacture, les exploitations sont presque exclusivement entre les mains de la grande et riche noblesse, aussi beaucoup d'hommes de la cour, de ministres, de généraux qui entourent l'empereur et jouissent de sa faveur, ont pris ce moyen d'augmenter leur fortune. Si, en tout pays, les manufacturiers sont ardents à obtenir la protection des tarifs ou à se faire conférer des monopoles et des privilèges, on devine facilement que ce système doit être poussé au plus loin par des manufacturiers grands seigneurs. Ils sont placés pour obtenir de tels avantages et pour les défendre quand ils les ont obtenus. D'ailleurs ils le font de bonne foi, car il n'y a rien de si facile que de croire et d'épouser une théorie dont on profite. L'empereur ne peut, par lui-même, savoir si le système est absolument bon et utile à la prospérité du pays, et s'il convient de l'appliquer ainsi d'une façon aveugle et universelle. Assez de gouvernements plus éclairés que le gouvernement russe s'y sont livrés pour qu'il puisse l'adopter sans scrupule. Il lui est du reste commode de distribuer ce genre de faveurs à des serviteurs zélés, il récompense et augmente de cette façon leur dévouement, et en même temps, il lui semble que cela ne lui coûte rien. Parmi les difficultés discutées avec la Prusse, il en est une qui porte sur un exemple frappant de monopole. Un pri\dlège a été accordé à V. 23

l'entreprise des paquebots à vapeur qui font le service de Saint-Pétersbourg à Lubeck ; ce privilège porte que nul autre bâtiment naviguant au moyen de la vapeur, ne sera reçu dans les ports de Russie, s'il est parti d'un port situé au nord du cinquantième degré de latitude ; d'où il suit que tout bâtiment à vapeur partant des ports de Prusse, de Suède, ou de Danemark ne pourra entrer en concurrence avec la Compagnie. La Prusse a réclamé contre cette interdiction et ce mono- I)ole qui exclut toute réciprocité. Elle dit que l'emploi de la vapeur est un perfectionnement dans la navigation tout à fait indépendant de la destination des navires ; qu'il ne s'agit pas ici seulement d"an monopole de voitures publiques, mais de l'interdiction d'un moyen de naviguer ; que peut-être d'ici à peu d'années, les bâtiments de commerce seront mus par la vapeur pour le transport des marchandises; qu'en principe ce n'est pas plus juste et plus raisonnable que d'interdire l'entrée des bâtiments à voiles et de n'admettre que des bateaux à roues. La Compagnie voudrait avoir des paquebots de Saint-Pétersbourg à Steltin. Cette communication est généralement réclamée par les deux pays; elle serait fort commode. Jusqu'ici la Prusse s'y refuse et demande la réciprocité. Sans aucun souci de ses objections, l'empereur \'ient de prolonger de douze ans à seize ans le privilège exclusif de la Compagnie des pyroscaphes. Ce procédé a paru un peu choquant aux Prussiens.

Un usage établi en Russie est de faire aux fêtes de Pâques des cadeaux comme au jour de l'an; l'empereur a envoyé à chacune des trois ambassadrices deux très beaux vases de porcelaine de la Manufacture impériale. Je sais que chaque pays a ses

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usages; que ce qui se fait dans une cour ne sert nullement de règle à ce qui se passe dans une autre; toutefois, j'ai cru devoir rendre compte à Votre Excellence de cette bonté de l'empereur; d'abord pour montrer combien il s'occupe de donner des preuves de bienveillance au corps diplomatique, puis pour appeler l'attention de Votre Excellence sur le plus ou moins de convenance de quelque attention gracieuse de notre roi pour l'ambassadeur de Russie.

DE M. THIERS

Paris, 2 mai 1836.

Mon cher monsieur de Barante, je vous expédie un courrier pour vous mettre en mesure, pendant le voyage des princes, de tenir un langage vrai et utile. J'ai d'ailleurs à vous entretenir de plusieurs sujets, tous fort importants. Je le fais par une lettre particulière, afm de vous rendre mieux ma véritable pensée.

Les princes \dennent de partir aujourd'hui vers trois heures ; ils vont par Trêves, Coblentz, Cologne et Magdebourg à BerUn. Ils iront par Francfort-surrOder, Breslau, Troppau et Brïmn à Vienne. Leur voyage sera de six semaines ou deux mois. Ce voyage est depuis longtemps dans la pensée du roi et du gouvernement. 11 fallait choisir le moment ; ce n'était pas facile. Nous avons sondé les cours de Berhn et de Vienne, et, après nous être assurés que nous serions bien accueilhs, nous avons fait en même temps une demande officielle auprès des deux cours. Nous avons reçu la réponse la plus obligeante et la promesse de l'accueil le plus cordial. La simple acceptation du

voyage suffisait pour nous rassurer ; car il est bien évident qu'on ne nous aurait pas permis de venir si on avait voulu nous recevoir mal ou froidement. On nous recevra donc très bien. Maintenant vous alle^ chercher, et tout le monde cherche ce qu'il y a là-dessus. Tout le monde y met un mariage. C'est vrai et c'est faux. Nous croyons que le temps est venu de marier nos princes. Mais nous ne voulons pas compromettre la dignité de notre royauté par des démarches irréfléchies. Nous n'avons demandé de princesse à personne. Il n'y a, sous ce rapport, pas un seul mot de dit à Vienne. Laplus grande réserve a été observée. On se doute certainement que nous ne voyageons pas sans intention. Mais nous n'avons rien dit, rien absolument. Nous montrons d'abord nos princes. On les verra jeunes, bien élevés, remarquables par leur esprit et leur bonne mine, et aussi distingués que les jeunes gens les plus distingués de leur temps. Toutes les absurdités débitées par les journaux et les salons carhstes tomberont. Si leur succès est en Allemagne aussi grand qu'il a été en Angleterre, tout deviendra plus facile. Et s'ils trouvent de bonnes dispositions ; s'ils rencontrent une jeune reine des Français qui leur convienne, on agira en conséquence, mais de manière à ne rien compromettre. C'est à Vienne qu'il y a des princesses. On en compte trois. On sera vu, on verra. Voilà la vérité. Vous en savez autant que nous. Le voyage n'aurait-il pour résultat que de montrer nos princes reçus et bien reçus dans les palais des princes légitimes, et de rapprocher les cours, les familles aussibien que les peuples eux-mêmes, que le bénéfice serait déjà considérable. L'effet connu est grand en France, je le sais grand aussi en Allemagne.

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Maintenant il faut savoir si à Pétersbourg on aurait de l'humeur, et empêcher, s'il est possible, que cette humeur ne cause aucun embarras à Berlin ou à Vienne. Assurément je n'espère pas que vous y puissiez beaucoup, mais enfin je dois vous prévenir. Je sais qu'ici l'ambassade russe, avec laquelle je vis à merveille, a éprouvé un peu d'humeur non pas contre moi, mais contre les deux légations prussienne et autricliienne, à cause du secret gardé. Nous avions demandé leur parole à MM. de Werther et Apponyi. Ils ne pouvaient parler après s'être engagés. Quant à nous, il était naturel que nous demandassions le secret, pour le ■cas surtout où nous aurions été refusés. Le secret donc ne peut être imputé à personne comme un tort ou un défaut de confiance. Maintenant verra-t-on avec peine, jalousie, ou un autre sentiment, la réception faite à nos princes ? Je n'en sais rien. Le motif n'est pas toutefois de détacher les uns ou les autres de la Russie. Des voyages ne font pas aisément ce que des intérêts n'auraient pas fait. Le bénéfice, s'il y avait meilleure disposition pour notre famille royale, ou même une alliance par mariage, serait au profit de tout le monde, en donnant à l'Europe de nouveaux gages de paix. L'ordre public consolidé davantage en France ne sera un malheur pour aucun État. Il y aurait humeur irréfléchie, à peu près comme celle qu'on a montrée en 1830, si on prenait mal ce qui va se faire à Berlin et à Vienne.

J'ai enjoint à M. Bresson de vous tenir averti de toutes choses, et de vous mettre en mesure de vous montrer informé de tout ce qui intéressera le voyage des princes.

J'ai provoqué, avant toute demande du comte

3b8 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

Pahlen, la dispersion des Polonais qui avaient signé le manifeste de la « Grande Confédération ». J'ai agi spontanément parce que je regarde comme violation du droit des gens de laisser organiser sur son territoire des moyens d'insurrection contre les gouvernements avec lesquels on est en paix. Je serai attaqué à la tribune et je me défendrai sans embarras et sans crainte sur ce sujet. Trente-deux Polonais ont été frappés, vingt et un ont voulu quitter la France, onze sont renvoyés de Paris dans des dépôts diflerents. Nous ne les laisserons jamais orgaruser l'insurrection chez nous. Nous donnerions à nos voisins le droit de mettre le duc de Bordeaux à la tête d'un corps d'émigrés.

Silistrie a remué ici les esprits. L'évacuation de cette place, consentie à des conditions moins onéreuses pour la Porte, est un acte honorable et habile de l'empereur Nicolas. Louez-le tout haut, au nom du roi et du gouvernement. Bien que la France ait secondé ce résultat à Constantinople en y poussant le sultan sans cesse, il est vrai cependant que le mérite de la modération ne saurait être enlevé à l'empereur. Il a bien calculé, mais il faut bien calculer aussi en le louant. J'ai appris que lord Ponsomby tenait de sots propos et se vantait beaucoup de l'évacuation de Sihstrie. J'ai écrit à Londres, et lord Palmerston a tenu, lui de son côté, le meilleur langage. 11 y aura un concours bien entendu de bonnes paroles à l'égard de l'empereur. 11 ne faut pas décourager les gens de bien faù^e. Ainsi, si vous avez besoin de bien disposer les esprits à Saint-Pétersboug, je vous autorise à dépenser de la louange.

Quant à la Grèce, je vais vous dire en quatre mots le changement survenu dans notre attitude. M. de

Broglie a refusé péremptoirement la troisième série, tant le tout que la partie. Dans l'intervalle, l'échéance de mars est venue, l'emprunt n'a pas été servi, des insurrections ont en outre éclaté dans la Roumélie. De plus, j'ai cru entrevoir que la Russie entrait avec plaisir dans la voie des refus, qui est une voie de confusion pour la Grèce soit qu'elle y veuille la confusion, soit, ce qui est plus vraisemblable, qu'elle ait de l'humeur de voir son influence aujourd'hui battue en Grèce. L'Angleterre a insisté avec une violence extrême pour faire émettre toute la troisième série ou au moins la moitié. Dans ces circonstances j'ai pris mon parti. Il fallait faire face aux intérêts et à l'amortissement des deux premières séries. J'ai consenti à l'émission d'une somme de deux cent douze mille francs pour le semestre de mars, à pareille somme pour septembre, et puis à trois autres milUons pour les besoins urgents de 183G. Mon motif, c'est qu'il était ridicule de laisser périr de faim le gouvernement grec en 1836, de peur qu'il ne pérît en 1840 par la même cause. J'ai donné le nécessaire, car le refus emportait une responsabiUté immense, celle de la chute du trône du roi Othon. Quand je dis : j\n consenti ou fat donné, cela signifie que j'ai fait voter dans ce sens à Londres. Maisle plénipotentiaire russe auprès delà conférence en a référé à sa cour, et c'est à vous à plaider pour l'émission de cette portion delà troisième série. Il faut ou avouer qu'on veut faire renaître le trouble en Orient par la Grèce, ou lui donner le moyen de vaincre l'insurrection. Je ne crois jamais à autant de mauvaises intentions qu'on en suppose aux hommes et aux cabinets. Je ne crois pas que le cabinet russe veuille tout l)ouleverser en Grèce, mais je crains qu'il

n'ait de l'humeur de voir ou de croire son induence actuellement décroissante. Mais tout cela va tellement vite dans un sens ou dans un autre, qu'on ne sait qui est en haut ou en bas de la roue à inHuence. Si le cabinet de Pétersbourg résistait, faites-lui sentir l'inconvénient et la responsabilité du refus. Une insurrection peut emporter ce gouvernement, si on ne lui donne de quoi payer les deux mille palUkares envoyés en Roumélie. Voici les instructions, du moins en substance, que j'ai données à M. de Lagrenée :

Ne pas se mêler à des querelles de parti; ne reconnaître ni parti russe, ni parti anglais, ni parti français, surtout n'afficher aucune prétention à l'influence. Les querelles d'influence ont tout perdu.

Vivre en très bon accord avec les représentants de la Russie et de l'Angleterre.

Ne faire aucunement la guerre à M. d'Ârmansperg ; l'accepter puisqu'il y est, et qu'il est le seul possible au moins aujourd'hui; ne pas nous ingérer d'ailleurs dans les formations de ministère.

S'occuper uniquement de quelques points essentiels, se borner à ceux-là, et y revenir sans cesse, avec douceur pour les personnes, mais une insistance inexorable pour les choses.

En conséquence :

Demander que le gouvernement se nationalise et devienne grec;

Renvoyer le plus de Bavarois possible, en consentant toutefois que les garnisons soient bavaroises; je me rends à ce point à Taxis du gouvernement grec ; les forteresses livrées à des Grecs ne seraient pas en sûreté ; des troupes allemandes seront plus fidèles à un roi allemand ;

Avoir sous les armes constamment un nombre de pallikares pour garder la campagne et les frontières, ce sera le moyen d'absorber l'activité militaire des Grecs et de les détourner du brigandage;

Avoir une marine, mais composée de bâtiments légers, pour diviser la surveillance des côtes ; ce sera un moyen d'absorber les matelots grecs, et de les détourner de la piraterie ;

Avoir le conseil d'État, déjà formé, mais en y introduisant assez de Grecs pour absorber les activités civiles.

A ces conditions le gouvernement sera grec, et s'attachera le pays. Mais tout cela, il faut le faire dans la proportion que permet le budget. Il faut qu'on me présente un plan de finances en masse dans lequel la troisième série soit distribuée sur deux, trois, quatre, cinq années, jusqu'au terme enfin où les recettes égaleront les dépenses. Je consens à donner cinq ou six millions aujourd'hui, mais si les réformes indiquées ne sont pas commencées, et si un plan de finances aux conditions indiquées n'est pas produit, la troisième série est totalement suspendue. Les cinq à six millions môme ne seraient pas déUvrés en entier.

Voilà notre plan en Grèce. En concentrant notre action sur les trois ou quatre points essentiels, en y revenant sans cesse, avec douceur mais obstination, surtout avec accord, nous finirons par agir. Voilà notre principale affaire. Je vous l'ai dite avec détail.

Quant à l'Orient contenir le sultan et le pacha, déclarer à l'un et à l'autre que le premier qui rompt la paix nous aura contre lui, voilà notre politique exprimée, à Constantinople et au Caire, avec une grande vigueur et clarté.

Adieu, mon cher monsieur de Barante, après la session je vous en écrirai bien plus long. Mais dans aucun temps je ne vous laisserai dans l'ignorance. Nos affaires intérieures vont à merveille.

A M. TUIERS.

Saint-Pétersbourg, 3 mai 1836(1).

Conformément aux instructions de Votre Excellence, j'ai parlé à M. deNesseh'ode de rémission d'un nouvel acompte sur la troisième série de l'emprunt grec. L'empereur est en ce moment aussi mal disposé que possible pour tout ce qui concerne la Grèce. Cela se conçoit, son influence y est devenue à près nulle, ses indications n'ontpas été suivies, ses conseils n'ont pas été écoutés ; les partisans de la Russie ont été disgraciés, poursuivis, condamnés; l'Angleterre y domine complètement, sans refuser notre coopération et en paraissant même l'appeler, mais en opposition directe avec le cabinet de Pétersbourg. Il y a en cela un assez grand mécompte, et l'empereur peut même, dans son idée et de bonne foi, taxer d'ingratitude le peu de déférence que la Grèce lui montre. 11 résulte de cette irritation que les fautes et la mauvaise administration de ce gouvernement naissant sont relevées ici fort aigrement. M. de Xesselrode, avec un ton un peu plus animé que d'habitude, avec une vivacité non point personnelle, mais transmise par l'empereur, m'a fait une énumération de tous les reproches qu'a pu en-

(1) Dépèche officielle .N° 16.

courir le comte d'Armansperg et même le roi Othon. Je ne répéterai point dans ma correspondance avec Votre Excellence la mauvaise économie, le licenciement de l'armée grecque, les emplois prodigués aux Bavarois; mais pour la première fois il m'a été parlé du procès de Colocotroni (1) comme d'une injustice criante. Un autre grief que j'ignorais, c'est, toujours selon M. de Nesselrode, d'avoir voulu rendre TÉglise du royaume de Grèce indépendante du patriarche de Constantinople, et la placer sous la suprématie du roi, prince cathoUque. Ce procédé a jeté beaucoup d'alarme dans les esprits. Le patriarche de Constantinople a été sur le point de publier quelque acte qui aurait eu les plus graves inconvénients pour le repos de la Grèce. Alors l'empereur s'en est mêlé et a rajusté les choses, bien qu'on ne l'eût point consulté avant de tenter une telle imprudence. Averti il eût dissuadé le gouvernement grec, ou du moins il eût conseillé de remettre à un lointain avenir cette séparation en la préparant avec d'extrêmes précautions. Enfin le voyage du roi Othon en Allemagne parait à l'empereur de toute absurdité, et il en est si frappé qu"il a dit l'autre jour au ministre de Bavière : « Quand nous l'avons nommé roi c'est pour être en Grèce, et non pas pour s'aller

(1) Colocotroui, un des chefs du parti russe, accusé d'avoir fomenté les derniers troubles de l'Acarnanie, avait été, malgré sa longue carrièi^e consacrée tout entière à la cause de l'Indépendance traduit devant un tribunal et condamné à mort. Mais le roi Othon, en présence de l'indignation générale soulevée par cet arrêt, dut commuer sa peine, puis, à l'occasion de sa majorité, lui accorder pleine et entière amnistie ainsi que lui rendre ses grades et dignités, c. b.

promener ou Allemagne ! » Et comme le comte de Lorchenfeld (1) répondait que la santé du roi Othon était gravement atteinte; que les médecins voyaient presque du danger à la prolongation de son séjour h Athènes, l'empereur a répliqué : « S'il me consultait « je lui dirais qu'on doit mourir à son poste. »

Quoi qu'il en soit du plus ou du moins de vérité, du plus ou du moins d'exagération de ces reproches, j'ai insisté observant qu'encore ne fallait-il pas laisser périr la Grèce ou y aggraver les maux qu'on déplore. M. de Nesselrode m'a assuré que, pour le moment, il n'obtiendrait rien de l'empereur, mais qu'il attendait un long rapport de M. Katakazi (2) et que s'il y trouvait de quoi adoucir un peu l'empereur, il essayerait d'arriver à quelque décision plus favorable.

Il me semble que la disposition mécontente et irritée de l'empereur ne porte pas seulement sur les affaires de Grèce. J'ai cru apercevoir qu'elle a un motif plus général et provient de l'ensemble de la situation politique actuelle. Depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Excellence, il s'est opéré dans l'esprit de Tempereur un changement dont les signes, peu apparents, sont pourtant à remarquer ; sa politesse est toujours la même, toujours distribuée assez également entre les membres du corps diplomatique, mais ce ne sont plus ces façons cordiales, ces conversations tout expansives; il évite d'aborder les sujets qui de près ou de lointouchentàlapolitique.Les hommes qui vivent dans son intimité sont aussi depuis quelques jours moins

(1) Ministre de Bavière en Russie, c. u.

(2) Ministre de Russie en Grèce, c. b.

ouverts et moins causants. En ce qui se rapporte particulièrement à l'ambassadeur de France, l'affectation de ne point parler du roi ni de sa famille a quelque chose de plus marqué. Bien que l'ambassadeur d'Angleterre ne reçoive pas non plus de compliments personnels pour son souverain, cependant comme les motifs ne sont pas les mêmes, cette omission est moins notable. J'avais su, par M. de Nesselrode, que l'empereur devait me témoigner qu'il avait appris avec satisfaction la réponse que Votre Excellence, a faite au comte Pahlen relativement aux réfugiés qui ont tenté de former une Confédération polonaise ; cette parole de remerciement n'a point été prononcée. Cette variation, peut-être fugitive, que je crois remarquer dans la manière d'être de l'empereur, a succédé immédiatement à la nouvelle de l'évacuation de Silistrie. Cette nouvelle a été reçue et communiquée joyeusement par M. de >'esselrode, par M. le comte Orloff, par tout l'entourage de l'empereur. Aussitôt après est venue la réflexion que les journaux de France et d'Angleterre imputeraient cette concession aux menaces des Anglais, qu'on n'en saurait aucun gré à la magnanimité de l'empereur, qu'on en voudrait tirer une humiliation pour la Russie. Cela était en effet assez vraisemblable et commence à se réaliser. Or rien ne peut déplaire davantage à l'empereur ; il avait tout fait pour donner h cette transaction l'apparence d'un acte volontaire qu'aucune suggestion étrangère n'avait déterminé. Personne ici n'avait su que la chose se négociait. On l'aA'aitmême laissé ignorer à lord Durham. Comme il a fort bien jugé les habitudes et le caractère de l'empereur, il ne parlait jamais de Silistrie. Avant son arrivée à Pétersbourg, il

s'en était entretenu beaucoup avec M. de Bouteniefî (1), puis avec le comte Woronzow, mais ici il avait soin d'éviter ce sujet. M. de Nesselrode l'avait même fait sonder sans qu'il soupçonnât ce qui se traitait. Il avait répondu que Silistrie ne lui inspirait plus nulle inquiétude, et que puisque cette occupation était sans but réel, il espérait que l'empereur la ferait cesser de son propre mouvement. Cette réponse avait été d'un effet excellent.

La cbose une fois terminée, lord Durham ne s'en est point fait valoir, et n'a point prétendu qu'elle fût due à ses efforts et à ses exigences, mais il en a eu le premier contentement de vanité qu'il porte dans toutes les affaires dont il se mêle. Ce qu'il a conseillé, ce qu'il a prévu, ce qui lui a semblé raisonnable, vientil à se réaliser, lord Durham s'en attribue le mérite et l'honneur. Pendant deux jours il s'est complu dans la pensée qu'en s'y prenant bien, tout allait lui devenir possible ici, et qu'en continuant à ne pas irriter l'empereur, en lui témoignant confiance, on l'amènerait à tout ce qui est raisonnable, à tout ce qui peut le mettre en bonnes et sûres relations avec r.\ngleterre. Il n'y avait pas là de quoi offenser l'empereur, au contraire. Cependant j'ai ouï dire à quelques membres du corps diplomatique que cette trop grande joie de lord Durham avait déplu. Nous avons eu une réception depuis lors et l'empereur ne lui a point parlé de Silistrie.

Quoi qu'U en soit de cette circonstance particulière, chaque jour montre à l'empereur que la Russie perd cette grandeur de situation plus apparente que

(1) Ministre de Russie à Constantinople. c. b.

réelle qu'elle avait et surtout qu'elle croyait avoir en Europe : Nulle influence sur la Grèce, l'impossibilité de rien tenter en Orient, la prompte diminution de cette souveraineté qu'elle avait cru tout étabUe sur le Grand-Seigneur; la crainte de se brouiller avec l'Angleterre et la nécessité de ne point se choquer de ses airs de supériorité; l'obligation de ménager la France malgré la malveillance passionnée qu'on a contre son gouvernement; la certitude d'avoir déplu à l'opinion allemande et de ne point avoir une liaison complète et intime avec la Prusse et l'Autriche, dès qu'U s'agit d'autre chose que de la Pologne ou de la propagande. Telle est pourtant la position de la Russie dans la poUtique européenne, et il est impossible que l'empereur ne s'en rende pas compte.

Il n'y a pas jusqu'au voyage de M. le duc d'Orléans à Berlin et à Vienne qui ne puisse contribuer, et même pour beaucoup, à la mauvaise humeur de l'empereur. Voir que les puissances du continent ne s'associent en aucune façon à l'éloignement qu'il prétend avoir pour un souverain avec lequel il doit cependant rester en bonne intelligence: apprendre que M. le duc d'Orléans va être accueilU avec courtoisie et empressement, est sans doute pour l'empereur une vive contrariété, un chagrin politique, puisque les autres souverains se préparent ainsi une plus grande faciUté de nouer, si l'occasion le leur indique, des relations plus intimes et plus confiantes avec le roi notre souverain.

Depuis que j'ai commencé cette lettre, une circonstance nouvelle est survenue qui plus sensiblement encore augmentera le déplaisir de l'empereur. Lord Durham a reçu par un courrier extraordinaire l'ordre

:j68 souvemrs du baron de baham'e.

de communiquer au comte de Nesselrode la dépêche qu'on lui écrit sur l'occupation de Cracovio. Votre Excellence la connaît sans doute. Elle est d'un ton ferme et sévère. Lord Durham n'aurait pas été d'avis qu'une telle signification fût faite; son opinion à cet égard est assez conforme aux motifs qui ont décidé Votre Excellence à suivre une autre marche. C'est donc mal volontiers qu"il a accompli sa commission, et il a pu voir combien M. de Nesselrode était troublé de cette communication, combien il en redoutait l'ciret sur l'esprit de l'empereur. Deux heures après, j'ai eu M. de Nesselrode à dîner chez moi, et je me suis aperçu qu'il était préoccupé et disposé à une sorte d'irritation. 11 était en conversation exclusive avec le comte Orlofï, et sans doute ils convenaient de ce qui était à dire pour amortir la première impression de l'empereur.

Tout cela est assez curieux à observer, mais n'a rien de grave. L'empereur est et sera plus ou moins mécontent; il le témoignera par ses paroles ou saura se contraindre ; son exaspération se portera d'une façon générale sur toutes les puissances ou seulement sur quelques-unes. L'ofîense qu'il reçoit de l'Angleterre l'inchnera vers nous, comme il arrive quelque fois, ou il associera dans sa malveillance les deux puissances constitutionnelles, comme il y semble disposé en ce moment : c'est ce que nous verrons ; mais après quelques jours il sera entièrement calmé et la situation restera la même. Si quelque chose est modifié dans son esprit, ce doit être plutôt à notre avantage : la réflexion lui enseignera que continuer à ne pas être avec la France dans les mêmes relations que les autres puissances, c'est nécessairement se

placer dans une situation isolée en Europe, c'est avoir une autre politique étrangère, en quelque sorte étrangère à la sphère européenne.

Avant cette espèce de crise et au moment où l'évacuation de Silistrie avait répandu un esprit de confiance et de conciliation, on parlait des difficultés qui se sont élevées au sujet de la quarantaine établie à l'embouchure du Danube comme pouvant être prochainement résolues. Le cabinet de Pétersbourg ne prétend pas assujettir à la quarantaine les bâtiments qui ne doivent pas toucher à son territoire; mais comme pour remorquer les bâtiments qui montent le Danube il est indispensable en de certains passages, et notamment à l'embouchure, de descendre sur la rive gauche pour remorquer le bâtiment, il suit qu'en fait tous les bâtiments seraient soumis à la poHce sanitaire des Russes. Pour faire disparaître cet assujettissement, il conviendrait qu'une bande de terre, un chemin de halage fût, dans les endroits où il est nécessaire, considéré comme territoire neutre et que l'action de la police sanitaire ne commençât qu'au delà de cet étroit sentier. Lord Durham croyait facile d'amener le cabinet de Pétersbourg- à cette concession; il comptait demander des pouvoirs pour conclure cet arrangement en commun avec l'ambassadeur d'Autriche. Votre Excellence ne m'ayant adressé aucune instruction à ce sujet, je n'y puis intervenir. Dans le cas où une convention serait signée, je pense que la France ne devrait pas y rester étrangère. Sans doute, aucun bâtiment français n'a eu encore à remonter le Danube, mais le fait peut se présenter. D'ailleurs la libre navigation de ce fleuve est un intérêt général et européen dont la France ne doit pas être écartée. V. 24

La fête du roi a été célébrée par son ambassade, ainsi qu'il est d'usage.

Dimanche 2 mai, un service a été célébré à l'église catholique. Le Te Deum et le Domine salvum fac Regeni ont été chantés. Un avis inséré dans le Journal de Saint-Pétersbourg avait annoncé cette solennité. Le même jour, j'ai donné à diner à plus de soixante Français. La santé du roi a été portée par M. le général Potier, Français au service de la Russie. La façade de l'hôtel a été illuminée. Le lendemain, j'ai donné un dîner de soixante couverts au corps diplomatique, aux grands officiers de la cour, aux ministres, au maréchal Paskéwitsch et à d'autres personnages distingués.

Le toast au roi a été porté par M. le comte de Nesselrode, puis j'ai porté celui de l'empereur. Tout s'est passé fort convenablement et chacun a eu soin de m'exprimer des sentiments de respect pour le roi.

P. -S. — 4 mai. — L'empereur prendra en patience la communication de lord Durham. Hier les journaux anglais ont rapporté un débat de la Chambre des communes où la question de Craco vie a été reproduite. M. de Nesselrode a trouvé, je ne sais trop pourquoi, que cette séance atténuait ce qu'il pouvait y avoir d'un peu aigre dans la dépêche qui lui avait été communiquée. Ce n'est pas que le langage tenu par lord Palmerston ait été tel que l'eût désiré M. de Nesselrode, mais l'ensemble de ce débat a montré, dit-il, moins d'hostiUté à l'égard de la Russie. Tout cela veut dire qu'après avoir vu l'empereur il a été résolu qu'on ne se fâcherait pas. En effet, à la réception du corps diplomatique qui était venu rendre ses hommages à l'impératrice le jour de sa fête, l'empereur a fait bon

accueil à tous, mais à M. de Ficquelmont un peu plus qu'aux autres ambassadeurs. Il m'a cette fois parlé de la conversation (i) de Votre Excellence avec le comte Pahlen et m'en a témoigné une vive satisfaction. « M. Thiers, a-t-il dit, connaît ces hommes-là et sait » de quoi ils sont capables. « J"ai répondu que les hommes qui cherchaient à troubler Tordre social en un État quelconque étaient des ennemis communs et ne trouveraient jamais appui en France. « Encore » récemment à Poitiers, a-t-il continué, il a fallu agir » rigoureusement contre eux. Peu à peu on appren- » dra que je n'ai rien fait que par nécessité, que je » ne pouA'ais pas agir autrement ; cela est fâcheux » mais il le fallait. Le maréchal Paskéwitsch est ici, » vous l'avez vu ; causez beaucoup avec lui ; c'est un )) homme raisonnable et doux: il vous donnera toutes » les informations. Vous serez convaincu par tout ce » ({u'il vous dira. C'est un général habile sous qui » j'ai eul'honneur de servir trois ans. Mais, en outre, » il est excellent quant aux affaires et se comporte à » merveille en Pologne. »

Là s'est à peu près borné cet entretien d'un moment.

DE LA DLCQESSE DE DINO

Rochecotte, 10 mai 1836.

J'ai quitté Paris sans regret. La campagne cependant est retardée et froide, mais j'étais fatiguée de six mois

(1) Conversation dans laquelle M. Thiers conformément â ce qu'il écrivait le 2 mai à M. de Barante, avait affirmé, la volonté de ne tolérer l'organisation d'aucune conspiration polonaise sur notre territoire, c. b.

de bruit et d'agitation, et quand j'ai eu passé la barrière je me suis dit avec Vlmitation, en en faisant la plus directe des applications : « Évitez autant que vous » pourrez le commerce tumultueux des hommes. En » effet, il y a bien de l'inconvénient à se mêler des » affaires du siècle, quoiqu'on s'en entretienne avec » une intention simple, car bientôt la vanité corrompt » notre âme et l'asservit. Je voudrais qu'il me fût ar- » rivé plus souvent de garder le silence et de ne m'être » pas trouvé parmi les hommes. » Jamais je n'ai vu le monde prouver davantage que dans ces derniers temps la vérité de cette réflexion. Si encore comme vous le disiez, les sous-ordres seuls se fussent laissés gagner par l'esprit d'hostihté, d'aigreur et d'injustice, mais les plus distingués ont payé le tribut des passions ambitieuses; M. Royer et moi en avons souvent et avec tristesse fait la remarque.

DU COMTE ALEXIS DE S AIXT-PRI EST (1). Lisbonne, 10 mai 1836.

J'ai attendu, monsieur, pour avoir Thonneur de vous écrire, la nouvelle de votre arrivée à Pétersbourg.

Comme nous ne sommes pas précisément voisins et que nous pourrions, sans vanité, nous écrire l'un en Asie, l'autre en Afrique, j'ai su, un peu tard, les détails de votre voyage et de vos succès dans une cour livrée à quelques préjugés, sans doute, mais faite, néan-

(1) M. de Saint-Priest avait quitté la légation du Brésil pour celle du Portugal, c. b.

moins, pour vous apprécier. L'un de nos écrivains les plus élégants et de nos causeurs les plus aimables devait être compris dans la capitale de Catherine II, aussi ai-je été charmé d'apprendre ce qu'au reste j'avais deviné.

Pour moi, je suis dans un pays où on ne cause pas, où on n'a jamais causé et où on ne causera pas de sitôt. Une politique entièrement personnelle, fondée sur des haines ou des affections particulières, et dégagée de tout principe bon ou mauvais, des intrigues de cour comme au beau temps de madame des Ursins et de madame « la nourrice », voilà le tableau du Portugal. C'est le xvn"" siècle (j'entends le xvn*^ siècle des antichambres et des salles des gardes) au milieu du xix^ siècle. Vous ne vous faites pas d'idée du commérage qui règne ici. Les changements de ministère qu'on pourrait, de loin, rattacher à des combinaisons politiques n'y sont que le misérable effet de causes plus misérables encore, et le gouvernement représentatif mal appliqué et mal entendu, faute de sincérité et d'intelligence, ajoute à tous les désordres. Pour surcroît d'agrément, on n'a pas un sou. L'Angleterre y vend l'argent au poids de l'or et pour en avoir un peu, on endette le pays pour un demi-siècle. La situation générale peut être exprimée ainsi : L'Angleterre y est détestée, et cependant on ne peut vivre que par elle. Pour avoir de l'argent, tout ministère doit être vassal des Anglais, et cependant tout ministère, notoirement attaché à l'Angleterre, tombe, par cela même, dans l'impopularité et ne peut pas se soutenir. Arrangez cela; vous avez bien de l'esprit, mais celui d'un ange ne viendrait pas à bout d'une telle tâche. Toutefois, malgré la griffe britannique, vous allez voir éclore,

dans quelques mois, un traité qui ne ressemblera pas à celui de Methuen (1).

Le voisinage de l'Espagne donne à cette mission-ci un intérêt de reflet qui est, cependant, plutôt dans le point de vue ordinaire de la Péninsule, que dans la réa Uté des choses. L'action de ces deux pays l'un sur l'autre n'est plus aussi immédiate qu'autrefois, heureusement pour le Portugal, car TEspagne tout entière n'est plus qu'un immense combat de taureaux. L'arrivée du jeune prince de Cobourg en Portugal a produit une sensation agréable. Ce prince est fort bien sous tous les rapports, mais il est aussi bien jeune, et d'ailleurs il y a de telles étables d'Augias qu'aucun Hercule ne pourrait les nettoyer.

DU COMTE MOLÉ

Paris, 10 mai 1836.

Je ne vous dis rien de la politique, et si je vous en parlais, ce ne serait pas au profit ni à l'éloge de personne. Le public est un peu comme moi, il n'aime ni n'estime l'intrigue ni son triomphe, mais il se soutient de l'outrecuidance qu'il supportait naguère si impatiemment. Je ne me pique que de savoir me préserver plus qu'un autre de ces irritations bien souvent légitimes mais qui faussent toujours le jugement. Depuis six ans, ceux qui se disputent le pouvoir avec

(l)Sir John Methuen, représentant de la Grande-Bretagne, avait obtenu, en 1703, du roi Pierre II un traité qui, conti'e quelques concessions sur les importations des vins portugais, livrait presque complètement à l'Angleterre le commerce du Portugal, c. b.

tant d'âpreté et d'ardeur, ont fait plus que de nuire à eux-mêmes, ils ont aussi amené les esprits à se demander si cette forme de gouvernement tenait bien tout ce qu'on s'en promettait. Toutefois, et croyez-le bien, les vieux partis tendent à se dissoudre. La division et le découragement sont dans leurs camps. Ceux qui se croyaient nécessaires ont aussi reçu plus d'une leçon. Les coteries sont comprises dans le naufrage, la royauté seule survit comme seul gage de stabilité et de repos, les seuls biens dont on se soucie. C'est à elle à comprendre sa position, à bien comprendre qu'elle ne doitpas en jouir comme d'un triomphe, mais comme d'un temps de relâche dont elle profite pour rebâtir avec prudence et déblayer le sol couvert de débris.

La lutte parlementaire s'apprête à devenir vive entre les ambitions et même entre ce qui reste d'opinions. L'idée d'une dissolution préoccupe, mais ne saurait rien arrêter. A mesure que le sol se raffermit le gouvernement devient plus difficile. Il en sera ainsi pour plus d'un cabinet.

Madame de Dino et madame de Lieven sont toujours les plus fermes appuis du résultat que leurs efforts ont amené, et forment à Thiers une cour qu'on n'aurait pas prévu pour lui. lia acquis Loeve Veimars (1) qui

(1) Publiciste des plus féconds : il n'est guère de genre d'écrits que M. Loeve Veimars n'ait abordé. Après avoir jouépendant près devingt ansun rôle fort important dans la i:)resse politique et littéraire, M. Loeve Veimars termina sa carrière dans les consulats. Titré l)aron et décoré par M. Thiers, il fut, à son retour de Russie, nommé à Bagdad. Destitué tout d'abord en 1848, il obtint presque aussitôt le poste de Caracas, et mourut en 18o4, consul général à Lima. c. n.

Tavait si cruellement traité dans sa Revue (1), et on dit qu'il va vous l'envoyer. Loeve Veimars a préludé à son voyage par son article dans la Revue du 1"" mai, qu'il faut absolument vous procurer.

Quant à moi, je m'abstiens, c'est toute ma politique et ne veux que le bien et l'honneur du pays, ce qui me fait ranger parmi les niais. La clique qui a le haut du pavé affecte le dédain des pauvres gens dont je suis.

DU DUC DECAZES

Paris, 12 mai 1836.

Nous sommes ici dans des luttes pénibles. Thiers et Guizot sont à couteau tiré ainsi que leurs amis respectifs. Ceux qui déplorent celte hostilité ne peuvent plus que gémir, tant les choses sont poussées loin.

Guizot se plaint de ce que Thiers aurait cherché à séparer de Broglie de lui. « De BrogUe, dit Guizot, ne » songe pas à rentrer et pense à l'Angleterre », mais Guizot croit bien qu'il n'y a rien à faire, en ce moment du moins, pour personne. Thiers a réuni à lui beaucoup de membres de la majorité; il est habile, amical, soigneux, il plait au corps diplomatique. Il se tiendra dans une bonne ligne et n'ira pas à la gauche. Mais je crains la dissolution.

Nous n'aurons certainement pas l'intervention, je voudi-ais être aussi tranquille sur la dissolution.

(1) La B.evue des Deux Mondes, dont M. Loeve Veimars rédigeait la chronique politique, c. b.

A M. ÏHIERS.

Saint-Pétersbourg, 14 mai 1836 (1).

Monsieur,

Lorsque j'ai eu l'honneur de vous écrire le 4 de ce mois, je n'avais point lu la discussion de la Chambre des communes dont il était question dans le postscriptum de ma lettre. Les journaux anglais avaient été apportés à M. de Nesselrode par un courrier expédié par le comte Pozzo. Lorsque depuis, j'ai pu la connaître exactement et avec détail, j'ai vu que rien de ce qui a été dit dans ce débat n'avait pu atténuer ni adoucir l'effet de la communication relative à Cracovie, mais c'est précisément parce que le ton de cette séance a été plus aigre et plus malveillant que jamais: c'est parce que le comte Pozzo a dû écrire en même temps sur le déchaînement universel de l'opinion anglaise contre la Russie; c'est parce que l'inquiétude est plus grande que le cabinet de Saint-Pétersbourg se montre plus accommodant, je dirai presque plus humble, vis-à-vis de l'Angleterre. D'autres symptômes peuvent encore augmenter les alarmes. Les correspondances du commerce ont répandu une terreur panique parmi les négociants de la colonie anglaise de Pétersbourg. Depuis quelques semaines on leur mande d'Angleterre qu'une guerre avec la Russie devient de jour en jour plus probable. Ils ont surtout regardé comme fort grave l'annonce qu'a faite la maison Garnet (de Manchester). Cette maison expédie chaque année des masses énormes de coton brut à l'étersbourg.

(1) Dépêche officielle N° 17.

C'est pour elle un commerce très profitable et sans nul risque, puisque rien n'est livré qu'au comptant aux acheteurs russes. Ses correspondants ont appris qu'elle ne ferait cette année aucun envoi.

Une première fois les négociants anglais se sont adressé presque officiellement à lord Durham pour lui faire part de leurs inquiétudes. Ses assurances verbales les ont peu rassurés, et, depuis la séance du Parlement, ils ont souhaité que l'ambassadeur d'Angleterre exprimât plus formellement et par écrit son opinion et sa prévoyance sur les relations actuelles de la Russie et de l'Angleterre. Lord Durham leur a répondu en termes très mesurés, comme Votre Excellence en jugera.

Lui-même n'est pas sans quelque inquiétude ; il lui paraît que le déchaînement d'opinions doit être grand puisque non seulement lord Palmerston, mais les principaux orateurs de quelque parti qu'ils soient, sont en ménagements timides sur tout ce qui se rapporte à la Russie et ne disent pas avec fermeté ce qu'ils doivent savoir vrai et certain, lorsque la vérité est contraire à la prévention populaire, li'idée lui vient parfois de retourner bientôt en Angleterre. Il suppose que son influence y serait décisive et que la confiance dont il jouit dans l'esprit public est assez complète pour qu'il puisse mettre un terme aux erreurs et aux injustices de l'opinion; il se croit appelé — affirme-t-il — à rendre ce service à son pays et à l'Europe. J'ignore si sa présence en Angleterre aurait un résultat aussi complet.

Comme, tout en exprimant son opinion d'une manière grave et mesurée, il est loin de la laisser ignorer à l'empereur et à M. de Nesselrode; comme il ne cache

point combien il est affligé de voir à quel point on se méprend en Angleterre sur les projets qu'on suppose très gratuitement à la Russie; comme on sait quels sont ses efforts pour donner aux relations des deux États plus de confiance et d'intimité ; comme il a fait la communication touchant Cracovie au plus petit bruit possible, ne m'ayant môme communiqué la lettre de lord Palmerston que sous le secret, Votre Excellence concevra facilement quelle bienveillance expansive l'empereur doit avoir en ce moment pour lord Durham; elle est en proportion des alarmes qu'on pourrait concevoir d'une rupture avec l'Angleterre.

L'autre jour, à un bal donné à la cour pour le jour de la naissance de limpératrice, il semblait que ce fût une fête offerte par l'empereur à l'ambassadeur d'Angleterre, tant les prévenances et les gracieusetés lui étaient prodiguées. L'empereur l'a emmené dans un salon, et ils y sont restés tête à tète pendant plus d'une heure, à la grande remarque de tout ce qui était présent. L'impératrice, A'oyant se prolonger cette conversation, est venue dans ce salon, où personne n'entrait ni ne passait. « Laissez-nous un moment, » lui a dit l'empereur, « nous sommes à parler de choses » sérieuses; vous savez qu'il est notre meilleur ami ».

Ce grand accueil fait à lord Durham était le surlendemain de la communication sur Cracovie, communication que la Prusse et probablement l'Autriche se sont refusées à recevoir. Ceci sert à mesurer à quel point on s'épouvante à Saint-Pétersbourg de la mauvaise humeur de l'Angleterre.

Lorsque deux jours après l'ambassadeur a répondu aux négociants par la lettre que j'envoie à Votre Excellence, la reconnaissance est devenue encore plus

grande. En même temps on n'articule aucune plainte contre le langage de lordPalnierston,on est sans nulle aigreur de langage, et toute irritation est soigneusement renfermée et cachée.

J'ai, conformément aux instructions de Voire Excellence, parlé à M. le comte de Nesselrode de la nécessité de lutter à Constantinople contre le désir de vengeance du Grand-Seigneur, et de la forte surveillance indispensable pour le maintien de la paix en Orient; il m'a rappelé que tels avaient toujours été sa pensée et son langage, et comment il m'avait lu une partie des instructions adressées par lui en ce sens à M. de Boutenieff. « C'est, » m'a-t-il dit, « lord Ponsonby qui a tout gâté et maintenant le mal est difficile h réparer. Les Anglais ont de fâcheuses complaisances pour leurs agents. Les considérations personnelles sont un inconvénient habituel de leur poUtique; nous ferons comme vous de notre mieux, mais il n"y aura aucune sécurité tant que lord Ponsonby sera là. Depuis qu'û a reçu des instructions contraires de son cabinet, il les attribue hautement à une influence fâcheuse de la Russie. »

M. de Ficquelmont m'a aussi parlé du mauvais effet des premières insinuations de lord Ponsonby : « Nous voulons, m'a-t-U dit, maintenir la Turquie et la préserver de la Russie; nous nous entendrons toujours pour cela avec la France et l'Angleterre. Mais refaire une Turquie forte et capable d'inquiéter nos frontières, cela serait absurde pour nous et pour l'Europe, pour les puissances maritimes et commerciales, comme pour les puissances méditerranéennes? » LordDurham est fort de cet avis et le dirait plus haut s'il n'était pas le neveu et l'ami de lord Ponsonby; l'autre jour.

en très intime confidence, il m'a dit : « Si j'étais ministre, lord Ponsonby ne resterait pas vingt-quatre heures à Constantin o pie ».

Des instructions ont été envoyées au comte Pozzo pour consentir à une émission de la troisième série applicable à l'intérêt de la dette ; mais il n'est pas autorisé à aller au delà soit pour rembourser l'avance que vient de faire le roi de Bavière, soit pour le service des dépenses courantes. La disposition de l'empereur s'est pourtant radoucie, ce me semble, depuis ma dernière lettre. M. de Nesselrode à qui je n'ai pas, assurément, songé à montrer les instructions que Votre Excellence a adressées à M. de Lagrenée, mais à qui je les ai verbalement répétées, m'a dit : « Je suis prêt ù les signer. » Tout ce qu'il m'a dit sur la Grèce a été parfaitement raisonnable et de bonne foi, du moins quant à la nécessité d'éviter tout incident et de faire vivre tant bien que mal une création qui parait aujourd'hui à la Russie assez mal conçue.

M. de Nesselrode m'a lu, en me recommandant encore de n'en point parler, un projet de M. Katakazi sur l'émission de la troisième série, projet qui sera, je le suppose, produit à la conférence par le comte Pozzo, quand il aura reçu l'assentiment de l'empereur. Toute la série serait délivrée au gouvernement grec en réservant entre les mains des banquiers les sommes nécessaires pour le payement des semestres pendant un nombre déterminé d'années. Puis les terres nationales, qui vont être distribuées à rente parle gouvernement grec, seraient spécialement hypothéquées au payement des intérêts et de l'amortissement de l'emprunt. Je prie Votre Excellence de ne point laisser savoir que la connaissance de ce projet est venue de moi.

M. de Nesselrode m'a entretenu aussi de la quarantaine établie à l'embouchure du Danube. Il ne demande pas mieux que de concéder un chemin de halage sur la rive gauche. Au fond, il n'y a pas d'autre question. Aucun bâtiment anglais n'a à se plaindre, puisque celui qu'on voulait visiter a tiré sur le poste de surveillance. Un bâtiment autrichien, gêné dans ses manœuvres de remorquage, a été naufragé. L'ambassadeur d'Autriche est en réclamation et elle sera écoutée.

L'empereur a ordonné qu'en évacuant SiUstrie, on y laissât les canons dont les fortifications sont armées.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris, 14 mai 1836.

Je suis satisfaite de quitter notre triste politique ; elle est si personnelle, si amère de part et d'autre, qu'on ne se repose sur aucune pensée élevée. Victor \dent avec nous à Broglie, il rcAiendra dans huit ou dix jours; il ne veut pas laisser le budget et les affaires: cependant il n'est pas fâché d'interrompre et de se tenir à part du mouvement actuel, dont le résultat ne peut se prévoir ni se souhaiter dans aucun sens.

11 nous revient de tous les côtés que vous réussissez à merveille là où vous êtes et que vous nous faites beaucoup de bien -vis-à-vis des étrangers. Nous en avons bon besoin. Le voyage de nos princes paraît très bien réussù' et mécontente vivement nos carhstes d'ici. La fortune de la révolution de Juillet traverse toutes nos sottises, et nous sommes protégésen

raison de notre belle origine comme les Juifs l'étaient à cause d'Abraham.

A M. xniERS.

Saint-Pétersbourg, 21 mai 1836 (i).

L'empereur est depuis quelques jours à Tsarskoë- Selo. J'ignore sa disposition personnelle, mais les circonstances mêmes qui peuvent lui donner quelque irritation intérieure rendent de plus en plus sa politique accommodante et facile et lui imposent ménagement ou silence sur les points qui le mécontentent. Ainsi, je ne puis douter que le voyage des princes ne soit pour lui un sujet d'humeur, et pourtant je n'ai pu apprendre qu'il en ait dit une parole. Ses ministres et les hommes de sa confiance et de son intimité n'ont avec moi aucune communication à cet égard, et sont tout aussi réservés avec la société de Pétersbourg. L'ambassadeur d'Autriche, à qui j'ai demandé ce qu'on lui en avait dit, m'a répondu qu'on lui avait témoigné quelque surprise du secret gardé si exactement par M. Apponyi et par M. de Werther. « 11 s'est borné, m'a-t-il rapporté, à répliquer qu'on » disposait de son propre secret, mais non pas du » secret d'un autre. » J'ai demandé aussi à M. de Fic- (luelmont si on lui avait communiqué quelque conjecture sur un mariage : il m'a protesté qu'aucune insinuation même éloignée ne lui avait été faite sur ce chapitre. Je ne voudrais pas répondre que M. de Fic-

(1) Dépêche officielle I\° 18.

38i SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE,

qiielmont m'ait répété exactement tout ce qui a pu lui être dit; mais je pense que le cabinet de Saint- Pétersbourg ne trouverait pas en lui un auxiliaire très zélé pour traverser les projets supposés. C'est un homme très calme et je le crois parfaitement en harmonie avec la poUtique de sa cour. En tout cas, je lui ai parlé conformément aux instructions de Votre Excellence; et je l'ai assuré qu'il n'y avait aucun projet semblable, aucune idée arrêtée, aucun pouvoir donné à qui que ce soit pour une telle proposition, et que tout restait dans le futur contingent. Raisonnant sur les rapports que l'empereur de Russie continue à avoir avec le roi, notre souverain, M. de Ficquelmont me disait, avec son sang-froid habituel : « Ils sont si loin qu'ils sont toujours en arrière sur le » reste de l'Europe ; ils la connaissent mal, ils sont en » méfiance sur ce qu'on pourrait leur dire. Un étranger » est presque toujours un ennemi aux yeux du peuple » russe ; la classe supérieure et l'empereur même, tout » distingué qu'il est, participent de cet esprit : il faut » bien savoir que cette puissance estàpart des autres. )> Gela n'a aucun danger pour elle et n'en fait courir non » plus aucun àla paix de l'Europe. » De là nous avons passé à constater que depuis vingt ans le fond de la politique autrichienne était de vivre en parfaite intelhgence avec la Prusse; que tous ses soins allaient entretenir cette intimité, que le repos etl'unité de l'Allemagne reposaient sur cette base, qu'aucun nuage n-6 s'était élcA'é entre les deux cabinets. C'est de quoi je suis déplus en plus persuadé depuis mon séjour à Berlin, mais j'étais satisfait de l'entendre professer si formellement par un ambassadeur qui jouit de toute la confiance de sa cour.

Pour en revenir aux divers points dont Votre Excellence me parle dans ses lettres , je dirai que mes conversations avec le comte de Nesselrode n'ont jamais été plus satisfaisantes. De jour en jour je le trouve plus conciliant, plus disposé à aplanir toute difficulté. Ce n'est pas sans doute une confiance empressée, je ne puispas dire non plus qu'on nous fasse des avances; mais on est content de nous et l'on veut aussi que nous soyons contents. Le langage que Votre Excellence m'a autorisé à tenir sur l'évacuation de Silistrie, langage que j'ai rendu aussi explicite qu'il convenait, a fait au comte de Nesselrode un plaisir dont il ne se cachait point. II eût voulu avoir à mettre sous les yeux de l'empereur la dépêche même de Votre Excellence ; j'ai dit qu'elle traitait de beaucoup d'autres objets, et que d'ailleurs il pouvait prendre mes paroles comme l'accomplissement officiel d'une instruction qui m'est donnée.

J'ai su avec détail et certitude combien l'empereur était satisfait de la mesure de Votre Excellence contre la Confédération polonaise, c'est un sujet qui touche à ce qui lui tient le plus au cœur. La Pologne est, sans nul doute, sa plus grande préoccupation ; il m'avait plus d'une fois recommandé d'entrer en conversation sur cet important chapitre avec le maréchal Paskéwitsch. J'ai bien vite reconnu que le maréchal n'avait nulle envie d'aborder avec moi ce sujet et que de tels entretiens l'embarrassaient beaucoup ; les mots seuls de Varsovie et de Pologne, prononcés de la façon la plus indifférente à propos de commerce ou de statistique, le mettaient mal à son aise. Comme je l'avais prévu ainsi, je n'ai point insisté. Le maréchal Paskéwitsch est sans doute un général dis- V. 25

;{86 SOUVEMRS DU BAROX DE BARANTE.

tingué, mais il ne lui est pas plus permis qu'atout autre Russe d'être un homme politique. Sa conduite et même sa pensée sont l'obéissance passive; il n'y a pas en lui de quoi donner à son souverain un conseil opposé à sa volonté ou à son penchant. L'empereur l'a appelé à la plus grande, la plus magnifique situation, sans lui conférer, plus qu'à aucun autre, une importance réelle. Depuis son arrivée ici, le voyage de Varsovie me semble à peu près résolu : ce sera pour le mois d'octobre ou même de novembre, après une tournée dans l'intérieur de l'empire.

Lo comte Pozzo va recevoir mission de proposer à la conférence le projet que.j'ai fait connaître à Votre Excellence, M. deNesselrode a obtenuhier l'assentiment définitif de l'empereur. Il y a, ce me semble, sauf les informations locales qui peuvent me manquer, intérêt à adopter la proposition du cabinet de Saint-Pétersbourg qui se trouvera ainsi plus lié à la conservation de la Grèce. A la A'érité, M. Katakasi se fera sans doute honneur de cette concession auprès du gouvernement grec. Cependant l'influence de l'Angleterre et celle de la France n'en conserveront pas moins la chance de rester prédominantes. Ainsi que Votre Excellence, je suis persuadé que la Russie, qui verrait peut-être avec chagrin et malveillance une Grèce en progrès de force et de richesse, s'accroître sous l'aile de l'Angleterre et de la France, n'en est point, d'ici à longtemps, au point de redouter cet inconvénient; sa seule pensée en ce moment est d'éloigner soigneusement toute occasion de mouvement dans l'Orient . Une révolution, des troubles sérieux en Grèce ne deviendraient-Us pas pour nous et pour l'Angleterre un motif ou un prétexte de placer des forces de mer et même

de terre à portée de Gonstantinople : c'est assurément ce que la Russie peut craindre de plus grave.

J'ai obtenu quelques informations, mais assez générales et vagues, sur la situation des principautés. C'est un sujet d'entretien assez habituel avec le général Kisselef, qui a réglé toute l'organisation de ces deux pays d'une manière qui lui est très honorable. « Tout n'y va pas, dit-il, comme on parait le souhaiter. Le prince de Valachie (1) est un homme fort incapable de conduire avec discernement et volonté l'administration dont il est le chef. Le prince de Moldavie (2) est au contraire un homme de beaucoup d'esprit, mais intrigant et de peu de probité. Dans les deux principautés la classe des boyards est corrompue, sans morale, sans élévation, de vrais Grecs du Phanar, toujours en cabale les uns contre les autres, toujours avides de pouvoir et surtout d'argent. « Avec de tels éléments, me disait M. de Nesselrode, qui en juge absolument comme le général Kisselef, les constitutions que nous avons données aux deux pays sont exposées à de continuels tiraillements ; il faut bien nous en mêler et y exercer une influence qui est presque une autorité. Vous voyez qu'en Grèce il en faut faire autant. La Moldavie et la Valachie sont en meilleure voie, mais tout n'y est pas encore simple et réguUer. » Quant aux classes inférieures le général Kisselef en fait grand cas. 11 les trouve intelUgentes et susceptibles d'un prompt développement, leur situation est devenue

(I) Le prince Alexandre (ihioa, hospadar de 18.34 à 1842. c. li.

f2) Le prince Michaïu Stourdza, tiospodar de 1834 à 1849. c. B.

beaucoup meilleure, des lois les protègent, leur commerce et leur industrie s'accroissent rapidement au détriment des provinces russes h qui « nous avons eu, » disait-il, « la bonhomie de créer une concurrence assez redoutable ».

J'ai parlé à M. de Nesselrode des enrôlements pour la Serbie. « Il n'a, m'a-t-il répondu, ouï dire rien de pareil. Les Moldaves et les Valaques sont de détestables soldats, et les Serbes, au contraire sont une population vaillante, dédaigneuse de leurs voisins. A quoi serviraient ces enrôlements? Quel intérêt y aurionsnous ? L'indépendance de la Serbie pourrait-elle entrer dans nos projets et nos espérances ? Qu'y gagnerions-nous? ') Je ne donne pas ces explications de M. de Nesselrode pour sincères; je n'ai nul moyen d'en vériûcr l'exactitude. Votre Excellence les comparera avec les informations venues des principautés. En général on ne sait guère à Saint-Pétersbourg ce qui se passe sur cette frontière et on n'y semble indifférent. C'est une des nombreuses difficultés qui s'opposent à ce que le corps diplomatique apprenne ce qu'il voudrait connaître. Sur une foule d'objets très importants le gouvernement peut avoir des projets, une volonté, une préoccupation et l'opinion russe, même parmi les personnes placées haut, rester en même temps sans manifester aucun intérêt.

Maintenant que Votre Excellence veut bien me mettre au courant avec quelque détail du point où en sont les diverses affaires de l'Europe et de nos rapports avec les autres États, je puis avec plus d'avantagesm'engager en conversation avec M. de Nesselrode, et ma position ici devient ce qu'il est bon qu'elle soit. J'ai raconté ce que Votre Excellence m'a appris sur la Suisse et j'ai

VU qu'on reconnaissait volontiers que notre influence y était exercée d'une manière sage et salutaire.

Quant aux affaires d'Espagne, le désir habituellement exprimé ; c'est qu'elles trouvent leur dénouement dans un mariage de la jeune reine avec le fils de don Carlos. Je réponds que les factions sont encore trop animées pour accepter des arrangements de cette sorte, que les carlistes épouvantent tous les hommes modérés par leurs menaces de vengeance ; que don Carlos, tout en montrant une contenance remarquable, est pourtant un prince sans discernement, sans opinion personnelle, sans possibiUté de donner une garantie contre son parti. Au reste, on ne songe pas ici à l'Espagne d'une manière suivie. De temps en temps, lorsque l'attention s'y porte, ce n'est pas notre conduite qu'on critique, c'est la conduite du gouvernement anglais. En somme, l'intérêt qu'on prend à cette lutte n'est point spécial à l'Espagne, mais relatif aux deux causes qui s'y combattent.

A MADAME ANISSON DU PERRON

Saint-Pétersbourg, 21 mai 1836.

Je serais très fâché que la poUtique intérieure fût en voie de se détraquer, lorsque la poUtique extérieure est en si bon état. M. Thiers n'y gâte rien, il apporte là son bon sens et sa facilité. Sa correspondance est très bonne : il continue en tout et pour tout ce qui se disait et se faisait par son prédécesseur, et je suis éloigné de louer l'un aux dépens de l'autre.

DU DUC DECAZES

Paris, 26 mai 1836.

Je pense que vous êtes tenu au courant de notre position que les journaux font du reste assez bien connaître. Il n'est que trop vrai que le tiers parti prend plus d'empire que cela ne devrait être, je tremble que le ministère ne soit entraîné plus loin qu'il ne le souhaiterait lui-même. M. Sauzet est le représentant de ce parti au conseil et laisse bien en arrière Passy et Pellet. Si on l'en avait cru samedi dernier, on aurait destitué M. de Lacoste, préfet de la Gironde, l'un de nos meilleurs administrateurs, comme doctrinaire; à quoi Alontalivet a répondu : « 11 faut alors me remplacer, je suis aussi doctrinaire que M. de Lacoste. » Tout ceci entre nous. 11 y a trois ou quatre meneurs de la force de M. de Maleville et de son âge (1), qui s'agitent et se remuent si bien qu'ils font croire au ministère qu'Us disposent de la Chambre.

Il est certain que le prince de Talleyrand n'est pas

(1 } M. de Maleville, né en 1803, élu député en 1834, siégea au centre gauche pendant toute la durée de la monarchie de Juillet. Sous-secrétaire d'Élat à l'intérieur, en 1840, dans le second cabinet Thiers, il fut nommé ministre de l'intérieur le 20 décembre 1848, mais reprit presque aussitôt sa liberté d'action vis-à-vis du prince président et pendant toute la durée de la deuxième république, compta dans les rangs du parti conservateur monarchiste. Rentré dans la vie parlementaire en 1871, M. de Maleville suivit très fidèlement la politique républicaine de son ami M. Thiers. Sénateur inamovible en 1875, il mourut en 1879.

bien ; il s'est fait mettre des ventouses avant de partir pour Valençay où il est arrivé dans un tel état de faiblesse qu'il est obligé de rester étendu sur son canapé. Il n'ira pas loin, je crois; ce sera une perte.

Voilà Thiers vainqueur de ses luttes parlementaires et fortement assis. Je crois qu'il désire faire cesser celle avec les doctrinaires et échapper aux exigences des Maleville. J'espère qu'U échappera aussi à celles de l'Espagne. Le roi d'ailleurs ne consentira jamais à l'intervention. Il résistera aussi, quoique moins fortement à la dissolution.

A M. TUIERS.

Saint-Pétersbourg, 28 mai 1836 (1).

L'accueil que les princes reçoivent à BerUn, les succès qu'ils y obtiennent continuent à être ici le sujet de toutes les conversations parmi le corps diplomatique et les salons de Pétersbourg. La même réserve, peutêtre moins complète et moins affectée, est encore gardée par ceux qui tiennent de près au gouvernement ou à la cour.

L'empereur est toujours à Tsarskoë-Selo, et l'on ne sait pas bien en quels termes il s'exprime sur tous les détails qu'il reçoit de Berlin. Toutefois, l'autre jour, une personne qui vit dans l'intimité la plus rapprochée de l'impératrice a reçu d'elle un bUlet où elle transcrivait quelques hgnes de la lettre qu'elle venait de recevoir du prince Guillaume, son frère : « Le duc

(1) Dépêche officielle N° 19.

» d'Orléans, écrivait-il, nous a tous subjugués. Il a « une figure et une tournure charmantes, de l'esprit et » aucune fatuité. » La personne à qui l'impératrice transmettait ces expressions plus que bienveillantes est venue aussitôt voir madame de Barante pour les lui raconter, et il était évident que l'impératrice l'avait voulu ainsi. J'ai su depuis qu'une lettre de la reine des Pays-Bas s'exprimait à peu près de même. Il me semble que de si clairs témoignages du mérite de nos princes, et que cette réception empressée du roi de Prusse et même de sa famille mettent l'empereur dans une disposition plutôt embarrassée que mécontente. Tout absolu qu'il est et malgré son habitude de n'en croire que lui et de n'écouter personne, l'opinion qui l'environne a beaucoup d'action sur lui lorsqu'elle n'est point exprimée d'une manière directe et formelle. Tel ou tel n'a nulle influence sur lui, mais le sentiment général de son pays, de sa cour, de sa famille, de son gouvernement surtout le modifie sensiblement, or, en ce cas, il y a unanimité. On trouA'e bizarre, puéril et malhabile, de ne pas avoir avec le roi des Français des relations telles que tous les autres souverains de l'Europe. J'ai appris que le grand-duc Michel et le comte Orloff se proposaient, en choisissant bienle moment, et avec les précautions requises, d'en entretenir l'empereur. J'ignore s'ils ont suivi cette pensée. En général on suppose que quelque message de poUtesse aura été fait à nos princes pendant leur séjour à Berlin. Rien ne me confirme cette supposition. Du reste, j'ai grand soin de ne jamais parler des rapports personnels de l'empereur avec le roi notre souverain. J'ai déclaré une fois pour toutes au comte de Nesselrodece que nous en pensions; il sait fort bien quel compte

nous entenons et désire qu'il en soit autrement. Comme il ne se dit pas une parole inconvenante, comme l'empereur garde une réserve dont il s'écartait quelquefois les années précédentes, je n'aurais à remarquer que des omissions et la plainte serait sans dignité ni convenance. Ces façons-là finiront ou tout d'un coup si l'on a besoin de nous, ou peu à peu par imitation de l'Europe dont on ne veut pas être différent. J'ai Ueu d'estimer que si je me mettais plus en frais de mouvement ou de paroles, je retarderais ce résultat tout en me donnant une attitude moins grave.

Les alarmes si vives qu'avaient inspirées la communication sur Cracovie, et les débats du Parlement, sont pour le moment assez calmées. Lord Durham a reçu de lord Palmerston des instructions identiques à celles que Votre Excellence m'a adressées sur l'évacuation de SiUstrie, et ses compliments comme les miens ont été fort bien reçus; il lui était encore plus impossible qu'à moi de montrer la dépêche oii ces instructions étaient renfermées. Le langage conservait un fond de malveillance méfiante qui semble enracinée dans l'opinion anglaise. Quelle que soit la complaisance obséquieuse du cabinet de Saint-Pétersbourg, plusieurs personnes m'assurent pourtant que l'on ne voudra point d'un consul anglais à Cracovie et qu'on le fera refuser par le Sénat. Cela me surprendrait beaucoup, et je ne le croirai que lorsque je l'aurai vu.

Saint-Pétersbourg, 4 juin 1836 (1).

M. Bresson abien voulu me tenir exactement informé des circonstances du séjour des princes à Berlin. En

(1) Dépêche officielle N° 20.

général les correspondances ou les voyageurs ont donné des détails conformes à ceux que je recevais, détails qui ont eu ici grande publicité, indépendamment des communications que je pouvais faire au corps diplomatique et de mes récits dans le public. Aussi m'était-il facile de paraître ni surpris ni trop content et de répondre que tout cela était fort simple et fort prévu.

Le prince Guillaume, tout en s'exprimant comme je l'ai dit à Votre Excellence sur M. le duc d'Orléans, avait pourtant voulu ne pas se mettre trop en contradiction avec les opinions qu'il professe et ajuster les nouvelles qu'il donnait de façon à ne point déplaire à l'empereur son beau-frère. Il avait dit que cet accueil était un devoir de politesse accompli pour se conformer à la volonté du roi de Prusse et qu'on avait même lieu d'être si fort en défiance de la disposition malveillante du public, que c'était par précaution contre des sifflets qu'au théâtre le roi avait présenté les princes aux spectateurs. Tout ce qu'on savait de Berlin était si contraire à cette courtisanerie adressée à l'empereur par le prince Guillaume, que cette phrase n'a point été répétée. Je l'ai appris par hasard et l'empereur lui même n'y a point cru. 11 est très convaincu du succès des princes à Berlin; il en sait au roi de Prusse tel gré que de raison, mais on ne témoigne aucun mécontentement. On se borne à dii'e, et tout à fait dans l'intimité, « qu'il n'y a rien là d'étonnant, qu'on n'ignorait pas avant tout cela que le duc d'Orléans avait une figure agréable ; qu'il avait été élevé avec soin et qu'on devait s'attendre à lui trouver de bonnes et nobles manières; mais que cela ne changeait rien au fond des choses, et n'empêchait point que le trône dont il est héritier ne fût

FÉVRIER 1836-SEPTEMBRE 1836. 39o

usurpé '). De tels propos sont tenus d'une manière si peu publique, et tout ce qui est manifesté au dehors est au contraire si réservé et mesuré que je crains en les rapportant de ne point donner une idée juste de nos relations actuelles avec l'empereur.

Quoi qu'il en soit, s'il a quelque moyen d'agir sur l'Autriche, assurément il n'oubliera rien pour empêcher un mariage. J'ai su qu'à Tœplitz il avait attaché une grande importance à établir une correspondance entre les deux impératrices. Je doute que l'impératrice d'Autriche, que j'ai vue et dont j'ai souvent entendu parler à la cour de Sardaigne, soit de caractère et d'esprit à avoir une grande influence sur le cabinet de Vienne. Toutefois j'ai voulu instruire Votre Excellence de la possibiUté de mettre ce ressort en jeu.

Le maréchal Paskéwitsch est retourné à Varsovie. Rien ne changera quant à présent dans le régime auquel la Pologne est soumise. La volonté de l'empereur n'est peut-être pas maintenant ce qui opprime le plus ce malheureux pays. Depuis plus de quatre ans qu'il est occupé par des vainqueurs, des habitudes se sont formées dans l'armée, dans la pohce, dans l'administration russes. La dureté, l'arbitraire, les vexations, les concussions se sont librement installées et établies. Aujourd'hui U faudrait non seulement cesser d'imprimer une impulsion tyrannique, mais accomplir une réforme difficile et faire preuve d'énergie pour arrêter des désordres que l'empereur serait fort heureux d'empêcher dans l'administration de ses propres provinces, où ils existent du plus au moins sans avoir un caractère politique.

Il y a peu de temps que la pohce imagina qu'un complot était tramé dans le séminaire cathohque de Var-

sovie. Une descente y fut faite avec de nombreux gendarmes. Les supérieurs ecclésiastiques furent, sans nul égard, emmenés hors de rétablissement; les élèves consignés et enfermés dans des salles; puis on procéda, sans l'assistance d'aucune des personnes soupçonnées, à la visite de tous les papiers, en forçant les secrétaires, pupitres et armoires. On ne trouva pas un indice. C'était ce que le maréchal Paskéwitscli avait dit d'avance. Mais il n'avait pas pris sur lui d'empêcher cette choquante expédition, seulement pour qu'elle ne lui fût pas imputée, il avait exigé qu'on ne la fît qu'après son départ.

La perception de la taxe imposée sur tous les habitants de Varsovie pour payer la construction de cette citadelle, devenue fameuse par le discours de l'empereur (1), donne heu à de continuelles exactions, et les dépenses faites sans contrôle excèdent toutes les prévisions et toutes les vraisemblances.

Les Russes elle maréchal Paskéwitsch prétendent et croient peut-être que leurs procédés envers la Pologne n'atteignent que lanoblesse ; que les classes inférieures, que les paysans, les marchands et les artisans demeurent étrangers et indifférents à un régime politique qui n'atteint pas leurs intérêts matériels. J'ai lieu de penser qu'il y a là une erreur volontaire, que le pays souffre dans son bien-être autant que dans son esprit national, et, d'ailleurs, qui ne sait qu"en tout pays l'esprit national est un instinct des classes inférieures

(\ ) L'empereur avait prononcé, entre autres paroles : « J'ai fait élever ici la citadelle et je vous déclare qu'à la moindre émeute je ferai foudroyer la ville. Je détruirai Varsovie et ce n'est pas moi qui la rebâtirai! « c. b.

aussi énergique que le sentiment des classes supérieures. Au reste, il ne faut pas se figurer que le gou- Aernement russe est en sécurité; tout l'inquiète, non seulement en Pologne mais dans les autres parties de l'empire. Toute manifestation d'opinion, un tapage d'écoliers dans une Université, des propos tenus dans un lieu public, un manquement à la discipline d'un officier, un jugement à rendre, une sentence à exécuter : tout est pris au grave ; on est en garde à la moindre chose, mais sans bruit, et le lendemain personne ne semble plus y songer. Toujours est-il que ce gou- A'ernement n'est point destiné à péricliter par laisseraller.

Les diflicultés quant à la naAigation du Danube sont peut-être moins solubles qu'on ne l'avait cru d'abord. Le dernier bras au sud, le seul qui ne soit pas enclavé entre deux rives possédées par la Russie, ne donne pas un assez libre passage aux bâtiments d'un fort tirant d'eau. Parfois, il leur devient indispensable d'entrer par une autre bouche du fleuve, et alors la Russie se trouve en droit d'y établir telle police et môme tel péage qu'elle voudra. Les traités n'ont fait à cet égard aucune réserve explicite. Par malheur, l'Autriche n'agit, ici du moins, en aucune façon pour affranchir et faciliter cette navigation. Lord Durham ne rencontre pas un auxiliaire dans M. de Ficquelmont, qui parait assez indifférent à cette question. Peut-être y a-t-il en Autriche des hommes plus ou moins influents qui craignent de voir les intérêts du commerce et de l'industrie acquérir dans leur monarchie l'importance qu'Us gagnent partout ailleurs. Ils pensent que c'est se mettre sur une mauvaise voie, antipathique aux opinions politiques qu'ils professent. J'ai rencontré

des Autrichiens pensant ainsi et le disant assez hautement. Ont-ils quelque crédit à Vienne? C'est ce que j'ignore entièrement, et je suis même porté à supposer le contraire.

P.-S. — L'n moment avant de faire partir cette lettre, j'ai vu le comte de Xesselrode qui m'a annoncé que les explications données au nom de l'empereur, relativement à la navigation du Danube, avaient pleinement satisfait lord Palmerston, et que lord Durham avait été chargé de le lui dire.

DE M. TniERS.

Paris, 8 juin 1836 (1).

Monsieur le baron.

Ce que vous me dites des égards que le gouvernement russe témoigne en ce moment pour l'Angleterre, et de l'impression profonde qu'ont faite à Pétersbourg les derniers débats du Parlement britannique sur les affaires d'Orient, est d'autant plus digne d'attention que, dans le reste de l'Europe, la nature de ces démonstrations n'avait pas été jugée à beaucoup près aussi sérieuse. Je vous ai déjà mandé que M. Ancillon, après avoir d'abord refusé d'entendre la lecture de la protestation anglaise contre l'occupation de Cracovie, y avait consenti, lorque lord William Russel eût menacé de demander ses passeports. Lord Palmerston, non content de cette concession, a ordonné à lord WilUam Russel de quitter BerUn, si le ministère prussien n'ac-

(t) Dépèche officielle N" 9.

ceptait pas copie du document en question, et M. Ancillon a encore cédé. 11 a pu, d'ailleurs, se prévaloir de Texemple de M. de Metlernicli qui n'avait fait aucune difficulté de recevoir cette copie. Il est vrai que le chancelier d'Autriche, par une sorte de représailles, a écrit au chargé d'affaires de l'empereur à Londres, une lettre destinée à être communiquée aux ministres anglais, dans laquelle le projet annoncé en plein Parlement d'accréditer un consul à Cracovie est qualilié l'équivalent d'une attaque volontairement et sciemment dirigée contre la tranquillité de l'empire d'Autriche. A Berlin comme à Vienne on se montre très irrité de ce projet, et ou déclare qu'on s'opposera atout prix à ce qu'il reçoive son exécution. D'un autre côté le cabinet de Londres, vivement blessé de la communication autrichienne et de la forme dans laquelle elle lui a été faite, affirme ([u'il ne reculera pas, que l'opinion publique ne lui permettrait pas de reculer : nous nous interposons pour essayer de prévenir un éclat fâcheux.

A MADAME A -M S S 0 N D L' PERRON

Saint-Pétersbourg, 11 juin 1836.

Nous ne connaissons ici aucune de vos agitations de Parlement ou de salons. Si on pouvait se servir du mot de sybarite au 60'' degré de latitude, il irait bien à la vie de Pétersbourg, tant elle est arrangée exclusivement pour le calme et le bien-être. L'été y est beau mais seulement à voir, car le froid et le vent ne cessent guère. La longueur des jours me charme, l'aspect de la Neva ne me lasse point, tant il est noble et

grand. Les Iles sont une des autres beautés de Pétersbourg. Imaginez, de l'autre côté de la rivière, au bout du pont, un labyrinthe d'environ deux lieues carrées de gazon, de bois, de jardins coupés par des milliers de cours d'eau, tantôt petits ruisseaux, tantôt rivières ou lacs, le tout borné par de grands bois de sapins qui aboutissent à la mer. C'est là que chacun a une maison de campagne, bien soignée, bien pleine et entourée de fleurs. Aucune clôture, toutes les promenades en commun, et cependant parfaitement entretenues ; un immense jardin public. Quant à la verdure, je vous laisse à juger si elle est fraîche. La vie qu'on y mène n'est pas champêtre, et, pour mon compte, ne me convient guère aussi je n'y prendrai pas de maison cette année. Je n'en serai pas moins tout autant à la campagne, en y faisant des promenades le matin et des visites le soir.

Ici où l'on ne lit que du français et où l'on ne peut ni ne veut prendre aucun intérêt à nos affaires intérieures, on se plaint beaucoup de la stériUté et de la décadence de notre littérature. M. de Balzac commence à être usé, après avoir tenu une grande place. On tâche de lire Jocelyn, mais ce n'est pas sans peine.

A M. THIERS

Saint-Pétersbourg, 11 juin 1836 (1).

Votre Excellence sait sans doute que lord Palmerston a écrit à lord AVilliam llussel en le chargeant de dire

(1) Dépêche officielle non numérotée.

FÉVRIF.R 1836-SEPTEMBRE 1836- 401

fort ouvertement que le gouvernement anglais voyait avec plaisir le voyage des princes en Allemagne et se féliciterait de toutes les preuves d'un complet rapprochement entre la France et les grandes puissances allemandes, rapprochement à ses yeux gage assuré de la paix. Copie de cette lettre a été adressée à lord Diirham; il n'avait pas attendu cette instruction pour tenir à ce sujet un langage tel que nous pouvions le souhaiter. En cette occasion, comme en toute autre, il professe hautement une opinion favorable à l'union de la France et de l'Angleterre et des sentiments excellents pour le roi et sa famille.

Le voyage de Berlin va être, jusqu'aux nouvelles de Vienne, un sujet de conversation non interrompue. L'empereur ne varie point dans sa disposition à la fois malveillante et réservée, mais il est le seul. Son frère et surtout la grande-duchesse Hélène, sa belle- sœur, sans donner beaucoup de publicité à leur opinion sur ce point, ne la cachent pas. Madame la grande-duchesse en a parlé en toute confiance à madame de Barante. On murmure même que l'impératrice a quelque regret de cette obstination de l'empereur.

C'est pour complaire à la pensée bien connue du maître, c'est pour compenser un peu l'impression probablement j)roduite sur lui par les détails du grand accueil fait à nos princes, que M. de Ribeaupierre aura écrit que M. le duc d'Orléans avait désiré la décoration de l'Aigle Noir, mais que le roi de Prusse n'avait pas voulu la lui conférer. Lorsque cette sottise, que du reste ni l'empereur ni M. de Nesselrode ne me semblent pas avoir répétée beaucoup, m'a été rapportée par indiscrétion, j'en ai dit toute la ridicule invraisemblance.

Plus je m'en suis informé, plus j'ai appris que l'empereur est invariable dans son projet de faire de la Pologne une province russe, et d'abolir autant qu'il dépendra de lui le souvenir de nationalité. Le gouvernement russe travaillera avec rudesse ou avec lenteur, avec régularité ou avec désordre, avec jactance ou sans bruit à effacer tout caractère distinct de la Pologne, y compris la langue et la religion. « C"est une œuvre de soixante-dix ans, si elle est continuée avec constance, » dit souvent l'empereur. Je ne sais où il a pris ce terme de durée, mais réellement il pense qu'on peut en trois générations transformer une nation et réussir à la mettre dans la situationoii l'Angleterre avait réduit l'Irlande. Dans ce système la confiscation, l'expulsion de la classe des grands propriétaires, leur remplacement par des généraux russes sont des moyens d'arriver au but qu'on se propose. Il avait voulu ne point pourvoir à l'archevêclié de Varsovie qui est vacant; il vient de céder sur ce point.

Il n'est donc pas probable que le voyage de l'empereur en Pologne au mois de septembre soit signalé par aucune mesure d'indulgence; ou bien ce sera pure apparence, des paroles dites pour l'Europe, si, à ce moment, l'empereur se trouve en disposition de se concilier l'opinion étrangère. Aujourd'hui il parait loin d'avoir cette intention.

DU COMTE MOLÉ

Paris, 13 juin 1836.

Très cher ami, une occasion sw'e se présente, et aussitôt je prends la plume. J'ai tant à vous dire que je ne sais par où commencer.

Dans votre dernière lettre, vous vous plaigniez de moi, vous me reprochiez de ne pas vous écrire. Sachez que tout est lu, tout ce qui part du cabinet des affaires étrangères, et vous seriez bien étonné si vous appreniez qui me l'a dit. Ce qui pari par la poste, n'est pas lu en France, une fois que la poste en est saisie ; mais il y a une corruption habilement organisée pour ouvrir et lire les lettres qui en valent la peine avant qu'elles soient mises à la boîte. Voilà l'état des choses. Vous concevrez ce qu'il commande de réserve; en outre, plusieurs occasions ne m'ont rien fait dire, rien demander.

Mon cher ami, je ne vous oublie pas. Non, je ne vous oublie pas, et j"ai eu dernièrement, H y a douze ou quinze jours, sur vous, une conversation qu'il me tardait bien de pouvoir vous rapporter, du moins en partie. Si vous étiez ministre des affaires étrangères, peut-être aimeriez-vous à avoir, dans un poste tel que le vôtre, un homme tout à vous. Eh bien, vos anciennes amitiés, la chaleur avec laquelle vous les professiez à Turin ont laissé des souvenirs, et, sans précisément a'ous nuire, on ne vous sert pas. Comptez que ce ne sont pas des conjectures que je vous envoie. Cela est beaucoup plus positif, il est difficile de vous préciser les insinuations, je me serAirai des expressions employées avec moi, en vous disant que cela est si fugitifs U s'agit si bien d'une nuance qui, malgré son importance, n'en est pas moins une nuance, que les mots suffisent à peine pour la rendre. Vous vous montrez trop imposé de rx\ngleterre, vous croyez trop à la crainte qu'on a d'elle où vous êtes... Prenez ceci comme spécimen.

L'irritation du chef du cabinet contre tout ce qui

a nom doctrinaire est grande. Il faut le dire, le parti des honnêtes gens, si bien rallié depuis six ans, est dissout. La formation du nouveau ministère a été la cause immédiate de ce déplorable résultat, mais les premiers coupables sont les doctrinaires eux-mêmes, qui ont tout sacrifié à leur orgueil le jour où ils ont exigé de la Chambre de les aider h imposer au roi un ministre dont il ne voulait pas, qui n'avait pas sa confiance et que le besoin réel des affaires n'indiquait pas plus que l'amiral Duperré. Quoi qu'il en soit, il sort de tout ceci une situation toute nouvelle : plus de programme de l'Hôtel-de- Ville, plus de compte vendu, plus de gauche proprement dite, tout cela se tait, et, au besoin, se renie pour appuyer de son vote silencieux, quelquefois même de sa parole, un ministère moins antirévolutionnaire que le dernier. D'un autre côté, les rangs des légitimistes s'éclaircissent tous les jours, ils désespèrent et se préparent à aller aux élections.

L'ancienne majorité, à mesure qu'elle se rassure, se rapproche du ministère dont l'habile chef n'épargne rien pour rallier tous ses anciens amis. Guizot reste considérable et considéré, mais il est forcé de reconnaître que les fautes seules de son adversaire pourraient le rendre encore possible; aujourd'hui la Chambre est hors d'état de renverser un cabinet, et plus encore de le produire. Tout ministère de slatu qiio, qui n'amènera aucune perturbation, sera accepté par elle. Le pouvoir royal y gagne, sans doute momentanément; il peut à son gré faire et défaii-e des ministres, mais malheur s'il s'en réjouit. Toute la force de la monarchie venait, depuis six ans, de l'union des honnêtes gens : il n'y avait que deux partis, celui de

l'ordre et celui du désordre, et dès lors, aux jours d'épreuves, le parti de l'ordre était bien sûr de se trouver le plus fort. En serait-U de même? J'en doute. Il me faudrait causer, mon cher ami, pour vous faire ■comprendre toute ma pensée. Cet état de notre intérieur contraste avec le voyage de nos princes et le but qu'on s'en propose. Dieu sait les incidents qui surgiront entre les deux sessions! Des choix significatifs sont promis au tiers parti, et si le cabinet joint les élections, qu'arrivera-t-il? Les fera-t-il? Le laissera-t-on éloigner deladéputation tout ce qu'il y a en France d'éléments conservateurs ? 11 y aurait, à la pro- ■chaine réunion, un beau rôle à prendre : Celui d'un homme d'esprit et de talent qui, renonçant à tout pour lui, se mettrait à dire toute la vérité.

Je pars le l**" juillet pour Plombières. M. de Talleyrand est à Valençay avec madame de Lieven, qui repasse ici le 20, peut-être pour demander à M. Thiers de ses cheveux qu'elle joindrait au médaillon qu'elle a de ceux de M. de Talleyrand. Le prix qu'elle espère de ses services ici, vous le devinez bien, c'est d'y revenir avec une haute position. Son salon a été constamment un centre très actif et de plus d'une couleur. Madame de Dino a consacré son hiver à caresser le grave faubourg; elle l'a fait danser à l'exclusion du reste; elle a renié ce cabinet qu'elle a ourdi avec tant de suite et d'habileté : enfin elle n'a rien épargné pour se réconcilier avec un monde au miheu duquel elle semble se préparer à passer sa vie. C'est là qu'elle mariera sa fille.

P. -S. — Je m'aperçois que je ne vous ai pas parlé <l"un voyageur que vous aurez été surpris, sans doute,

de voir arriver. Vous vous rappelez la lettre sanglante, outrageante, etc., de Loeve Veimars dans la Revue des Deux Mondes sur M. Talleyrand, et la guerre acharnée qu'il ne cessait de faire à ce dernier dans sa chronique de la quinzaine. Eh bien, M. de Talleyrand la envoyé chercher et reçu cordialement. Le traité de paix a bientôt été conclu et la mission à Saint-Pétersbourg en fut la principale condition. G"est à votre prudence à prévoir le reste.

DE M. GUIZOT

F'aris, 14 juin 1836.

Depuis que je n'ai rien àfaire, jen"ai point de temps à moi; car personne ne respecte plus le mien; et je n'ai plus de raison péremptoire pour le faire respecter. J'ai cru devoir, en rentrant dans ma petite maison, la laisser ouverte à tous ceux qui viendraient m'y chercher; je crois que j"ai bien fait; mais j'ai hâte d'arriver au ternie. M'y voici : la session finira cette semaine; tout le monde part; je partirai moi-même du 1" au lo juillet; j'établirai ma mère et mes enfants à BrogUe ; de là j'irai courir un peu la Normandie, Usieux, Caen, Cherbourg, peut-être jusqu'en Bretagne, par pure curiosité et pour me promener. Puis je retiendrai à Broghe achever paisiblement l'été en écrivant mon discours pour l'Académie (1). Voilà tous mes projets. Je ne suppose pas que rien vienne les déranger.

(1) M. Guizot avait été élu le 28 avril membre de l'Académie française en remplacement de M. de Tracy. Son discours de réception fut prononcé le 22 décembre, c. b.

Je crois au atafu quo. Pendant la session il a été pour le cabinet une condition d'existence; entre la gauclie et nous, à la rigueur, il pouvait vivre, mais non agir, car toute action le compromettait avec les uns ou les autres de ses alliés indispensables. La session finie, le cabinet va se trouver seul en présence des journaux et des nouveaux amis qui réclameront le prix de leurs services. Il faudra payer. Le cabinet s'y attend et prend déjà ses mesures, mais il marchandera, il voudra donner le moins possible, on prendra de l'humeur, les dissentiments déjà nés et presque officiellement avoués entre M. Thiers et M. de MontaUvet s'élargiront, et les mois s'écouleront dans ces luttes obscures et vaines sans que la situation aboutisse à un résultat, à moins que quelque événement extérieur, quelque grande nécessité ne vienne tirer le pouvoir d'emijarras, en forçant tout le monde de se rallier, pour quelque temps du moins, au pour voir n'importe lequel. Je ne vois pas d'où viendrait un événement semblable, mais ou je me trompe fort, ou M. Thiers le cherche et risquerait beaucoup pour l'obtenir. Il a eu un moment l'esprit très échauffé sur l'Afrique et quelque vague désir de faire là, en personne peut-être, une seconde expédition d'Egypte. Je suis persuadé qu'il n'a pas renoncé à l'intervention en Espagne, et que sous main il travaille à la rendre nécessaire. J'ai heu de croire que le roi s'en inquiète et n'y consentirait jamais. Dans l'état actuel et à moins d'incidents bien nouveaux, bien impérieux, la Chambre n'en voudrait pas plus que le roi. Au fond, voici la situation. La poUtique tranquille, réguhèrement active, ne convient point à M. Thiers ni à sa nature inquiète, ni à sa position embarrassée, il s'en ennuie

et y diminue à vue d'œU. Il lui faut des aventures. S'il lui en vient, elles peuvent le perdre en quelques heures, ou lui faire reprendre un élan. S'il ne lui en vient pas, ce qui me parait plus probable, le cabinet vivra petitement, agité, dans l'état de décri moral et d'inertie politique où la session le laisse; et, soit à l'approche, soit à l'ouverture de la session prochaine, la situation se dessinera plus nettement. Elle ne peut guère se prolonger beaucoup telle qu'elle est, car elle na subsisté et ne subsiste qu'à condition que personne, dans tous les partis, ne fait et ne demande rien. Pour ce qui me touche personnellement, je suis content. Je ne crois pas m'étre diminué dans l'exercice du pouvoir, ni en en sortant. Je suis décidé à n'y rentrer que dans des combinaisons qui me con\iennent tout à fait. Plus je vis, plus je me persuade que l'ordre, l'ordre vrai, la reconstruction solide de la société, est non seulement le besoin, mais la tendance du pays. A la surface, lariAière semble encore couler dans le sens révolutionnaire; au fond U en est tout autrement. Et l'intérêt des libertés publiques est là comme celui du repos public. Je m'établirai donc de plus en plus sous ce drapeau. Je veux être plus conservateur etplus libéral que personne. Je combattrai chaque jour plus hautement les restes du régime révolutionnaire et les restes du régime impérial; "vieilles friperies l'un et l'autre qui ont fait leur temps et dégradent aujourd'hui quiconque s'en affuble.

Mercredi 15.

J'ai été interrompu hier. J'avais pourtant encore bien deschosesàvousdire. Yoici celles qui envalentlapeine.

FÉVRIER 1836-SEPTEMHRE 1836. 409

Je n'ai pas autant de confiance que vous dans la bonne volonté de M. Thiors. J'ai lieu de croire qu'il ne cherche pas à vous afîermir où vous êtes . 11 a voulu un moment se défaire du maréchal Maison pour prendre le maréchal Clauzel, et je suis bien trompé s"il ne se proposait pas de renvoyer le maréchal Maison àPétersbourg en vous appelant ailleurs, je ne sais où. La discussion d'Alger a tué le maréchal Clauzel (1) comme ministre de la guerre, il n'en est donc plus question en ce moment, mais quelque autre fantaisie, quelque autre combinaison peut survenir, et je ne suis pas sans inquiétude . Je ferai de mon mieux d'abord pour être prévenu à temps, ensuite pour prévenir, mais mon action se réduirait à une conversation aux Tuileries. Je ne sais rien de bien précis, je vous le répète, seulement j'entrevois des velléités, il me revient des propos. J'ai voulu que vous fussiez averti.

Mes enfants vont très bien; mon fils achève sérieusement ses études de droit. Il entrera, je crois, dans la magistrature, à Paris. Je le désire, et il est de mon avis. J'espère qu'il s'y fera honneur. 11 est spirituel et d'une morale très élevée. Ma petite fille aînée (2) est

(1) Comme tous les ans, l'examen du budget de lagucrre avait fait renaître de vifs débats sur les affaires d'Algérie, sur les proportions à donner à l'occupation, sur les frais ■qu'elle nous coûtait, sur nos rigueurs à l'égard de nos adversaires. C'est sur ce dernier point que le maréchal Clauzel prit une première fois la parole pour justifier l'armée des prétendus excès que l'opposition lui reprochait ; il protesta également, vers la fin de la discussion, contre l'humeur inquiète et guerroyante, les visées exagérées de conquête qu'on lui attribuait, c. b.

(2) Mademoiselle Henriette Guizot, aujourd'hui madame

iiO SOUVENIRS DU BARO.X DE BARANTE.

charmante. Ce qui me reste de joie est là. Elle a, à un degré singulier, le tour de caractère et d'esprit de sa mère, la même ardeur pleine de sérénité, la même disposition à s'oublier soi-même en prenant intérêt à tout, la même facilité à s'émouvoir sans jamais chercher l'émotion. Je me défends de trop attacher à elle mon âme, mais si Dieu me la garde, et si elle devient ce qu'elle laisse entrevoir, j'aurai encore là un bonheur.

DU DUC DECAZES

Paris, IG juin 183G.

La session finit à merveille- pour Thiers, qui a grandi même comme orateur. Il sait la justice que vous lui rendez et s'en félicite. 11 est très bien pour vous. Il se loue de de Broglie et de Duchâtel, il est bien loin de repousser une réconciUation avec Guizot.

Nous avons dîné hier ensemble chez madame de Boigne, avec Hémusat et Duraon, auquel il a tendu la main, en entrant dans le salon. 11 me disait, avec plaisir, tout à l'heure, que Duvergier de Hauranne était venu hier lui tendre la main et le complimenter après sa réponse à Lafûtte (1). Il cherche, entre nous, et trouverait avec bonheur une manière de caser notablement et convenablement Guizot.

Conrad de Wilt, auteur de très nombreux et remarquables ouvrages, c. b.

(1) M. Laffitte, à l'occasion du budget, avait cherché, ainsi que M. Berryer, à démontrer que l'on marchait de déficits en déficits, situation masquée par d'ingénieux procédés. M. Thiers avait répondu avec le plus grand succès à ces allégations, c. b.

On croit généralement que sept à huit députés du tiers parti portent l'exigence fort loin vis-à-vis les ministres, et leur demandent le renvoi des directeurs des postes, des ponts et chaussées et autres pour prendre leur place ; Thiers m'a déclaré ce matin qu'il ne souffrirait pas qu'un seul des collaborateurs du dernier ministère soit touché, sans tort grave de leur part, et il a rassuré spécialement M. Legrand (Ij, qui était le plus attaqué.

Les carlistes sont au désespoir des succès de nos princes, forcés qu'ils sont de convenir que les succès sont complets. Ils se réfugient dans l'espoir qu'il n'y aura pas de sanction à Vienne à ce succès, sanction dont nous n'avons pas dit un mot pendant le séjour des princes, et dont on ne parlera peut-être pas après leur départ, mais que le public s'entête à attendre du soir au matin, persuadé qu'il est qu'il y a, depuis plusieurs mois, une négociation.

Je voudrais bien que nous eussions regagné assez de terrain chez vous pour motiver un voyage semblable avec l'espoir d'un égal succès. Malheureusement je ne l'espère pas de sitôt, malgré votre habileté.

Le maréchal Maison a été ébranlé, mais non abandonné. Il n'est jamais entré, quoi qu'on enaitdit, dans la pensée de Thiers de le remplacer et encore moins par Clauzel qui, lui, aurait été bien plus embarrassant

(1) Directeur généi^al des ponts etctiausées, député de la Manche, M. L.egrand a été le promoteur et l'organisateur de presque toutes les grandes entreprises de travaux publics qui ont illustré le règne du roi Louis-Pliilippe. C'est lui qui a conçu le réseau de nos grandes lignes de chemins de fer. c. li.

que Maison, dont il se loue beaucoup. Maison, d'ailleurs, fait très bien son alïaire comme ministre, et tient l'armée d'une main ferme. Jamais ministre, dit-on, n'a mieux compris et plus "site les affaires; jamais eDes n'ont été plus au courant. Malheureusement sa santé n'est pas bonne. Il a eu, il y a hait jours, une attaque de sang qui l'a laissé assez longtemps sans connaissance; c'est le lendemain qu'U a dû quitter son lit pour aller à la Chambre et improviser des réponses qui n'ont pas été toujours heureuses. [1 n'avait que quelques mots à dire de haut, mais parler peu et parler suffisamment, c'est la première difliculté pour l'orateur même le plus habile.

Nous en sommes au même point pour l'Espagne, où tout le monde dit maintenant que rien ne sera terminé sans intervention de la France, où il y a quelqu'un qui dit, de son côté, que jamais il ne fera cette faute. Je suis certain qu'il tiendra parole.

A M. THIERS

Saint-Pétersbourg, 2o juin 1836 (I).

M. de Tatitscheff a envoyé son neveu en courrier pour apporter des détails écrits ou racontés sur le séjour de nos princes à Vienne. M. de Nesselrode et tous ceux qui tiennent au gouvernement ont continué à garder avec moi le silence le plus complet sur ce chapitre. J'ai cependant su avec assez de certitude le contenu des dépêches de M. de Tatitscheff. Votre Excellence n'ignore point combien il est malveillant

(1) Dépêche officielle N° 21.

pour la France. Ce sont des sentiments qu'il a toujours professés hautement ; ils ont dû se retrouver en cette occasion. L'aigreur naturelle de son caractère chagrin et difficile pouvait y ajouter encore. Lo ton de ses lettres est empreint de cette disposition ; en outre, il a supposé à tort, ce me semble, que l'étiquette ou la convenance auraient pu engager les princes à faire une visite à l'ambassadeur de Russie; il se trouve choqué de n'avoir pas obtenu cette marque de considération; du reste, il rend justice aux avantages qui ont donné à tous ceux qui ont approché les princes une si bonne idée de leur mérite, et qui ont exercé une sorte de séduction universelle. Il dit que la société de Viciine a résisté beaucoup moins qu'il ne l'eût pensé à cette impression, que la princesse de Metternich est à peu près la seule qui ait persisté dans son opinion malveillante, et que, sans doute pour lui témoigner qu'il s'en apercevait, M. le duc d'Orléans n'a passé qu'une demi-heure à son bal. M. de Tatitscheff dit que de la part de la famille impériale l'accueil a été d'une politesse empressée, mais froide, et qu'on s'est montré en public avec nos princes aussi peu que possible.

Quant auxprobabihtés d'un mariage, dontje ne doute point qu'on ne soit fort occupé ici, M. de Tatitscheff assure qu'il n'en voit aucune; qu'il a heu de croire que l'archiduc Charles est très éloigné d'accueillir cette pensée; que d'ailleurs, si, comme on le suppose, le roi de Naples doit demander la main de l'archiduchesse Thérèse, il aura certainement la préférence. Il m'a paru, d'après ce qu'on m'a rapporté, que M. de Tatitscheff parle seulement des conjectures qu'il a pu former, mais non point d'aucune assurance qui lui

aurait été donné par la cour de Vienne ou le prince de Metternich. Je crois, sans pouvoir l'affirmer, que les deux cours ne sont pas en communication intime sur ce sujet; que si l'Autriche a une décision à prendre, ce sera d'après ses propres vues, sans recevoir l'influence de la Russie. 11 me semble qu'on sait à Pétersbourg- qu'il en est ainsi.

La politique générale est en ce moment sans nulle variation. Après avoir appuyé les premières réclamations delordPonsonby(l) àConstantinople M. de Bouteniefî l'a trouvé si excessif et si peu raisonnable qu'il s'est abstenu de toute démarche commune. Le comte de Nesselrode m'a dit que l'amiral Roussin partageait sur l'exagération de lord Ponsonby l'avis de l'ambassadeur de Russie,

(1) Un négociant anglais nommé Churchill, établi àConstantinople, ayant par mégarde blessé un enfant à la chasse, s'était vu entouré d'une foule menaçante et furieuse, saisi par la police et bàtonnô, conduit devant le tribunal, puis jeté dans un cachot fétide et le lendemain transporté au bagne. Lord Ponsonby, profondément irrité de semblables traitements et d'une violation aussi flagrante des traités, demanda les réparations les plus étendues, et entre autres la destitution du Reis-Effendi, qui ne s'était pas empressé assez rapidement de tenir compte de ses énergiques représentations sur cet incident. Après avoir destitué et puni tous les agents et magistrats compromis dans cette affaire, le sultan chercha à éviter l'obligation de se priver des services de son ministre, mais il dut céder et provoquer la démission du Reis-Effendi, ami dévoué de la Russie. On trouva généralement que l'Angleterre avait trop visiblement cherché à profiter de la circonstance pour humilier la Porte et lui faire sentir combien elle lui gardait rancune du traité d'UnkiarSkelessi. c. b.

FÉVRIER i836-SEPTEMBRE 1836. 415

J'ai parlé à M. de Nesselrode des paroles assez aigres et des difficultés qu'avaient suscitées en Autriche et en Prusse la communication anglaise sur Gracovie et l'institution d'un consulat dans cette ville; il a paru ne faire aucun cas d'un incident passager, qui ne pouvait, selon lui, avoii' aucun résultat : « Gela s'arrangera; il n'y a pas à y penser. L'Autriche et l'Angleterre ne se brouilleront point par la mauvaise intelligence de M. de Metternich et de lord Palmerston. » Le langage de Votre Excellence tenu à la tribune sur Cracovica eu ici un fort grand succès : « G'est ce que nous dirions, mais mieux dit. » Voilà comme s'en est exprimé M. de Nesselrode devant quelqu'un qui me l'a rapporté. Il m'a parlé en termes de grande satisfaction sur toute la discussion relative aux affaires étrangères.

Votre Excellence trouvera dans la Gazette de Pétersbourg un nouvel avis sur les quarantaines du Danube. Le cabinet de Saint-Pétersbourg cherche de plus en plus à rassurer l'Europe, à se montrer pacifique, à se donner rapparence d'un gouvernement tout occupé d'améKoration intérieure, d'établissements publics, de commerce, d'industrie, de bon ordre dans l'administration. G'est même plus qu'une apparence, mais lorsqu'on étudie la Russie on est toujours conduit à mettre en première Ugne la démonstration extérieure. L'amour-propre de la civilisation et de ses développements est ici un mobile plus puissant que les avantages réels de bien-être et de force à en recueillir. Plus ces avantages s'établiront et croîtront, plus ce gouvernement recevra l'influence des intérêts communs, moins ils dépendront d'une volonté souveraine et arbitraire. Sa forme pourra rester la même

pendant longtemps ; son principe intérieur se modifiera successivement. La Russie d'aujourdliui est déjà bien autre que la Russie d'il y a trente ans.

A M. ANISSON DU PERRON

Saint-Pétersbourg, 29 juin 1836.

Pendant la session qui se termine, M. Thiers a montré un grand talent et beaucoup d'habileté. En résulte-t-il une grande stabilité- ministérielle, un pouvoir entouré de considération"? Il se peut que non, mais je me croirais injuste si j'imputais cette situation à un ministre quelconque. Le plus habile architecte du monde ne saurait guère fonder un édifice sur un sol de sables mouvants, où l'on creuserait fort avant sans trouver le tuf. Les partis, les coteries, les opinions, les amitiés politiques, tout cela est en poussière, et le public ne veut rien honorer ni consolider.

Rien n'est plus indiqué pour le bien et la dignité du pays qu'une coalition entre M. Thiers et M. Guizot. 11 ne me paraît pas, hélas! qu'elle soit possible. Heureusement que nous faisons meilleure figure au dehors qu'en dedans et qu'à cet égard il y a grande amélioration,

DE M. THIERS

Paris, 30 juin 1836.

Mon cher monsieur de Barante, je ne vous ai pas écrit depuis quelque temps de lettre particulière. C'est

d'abord que j'ai été fort surchargé d'affaires. Secondement qu'il y avait presse de plusieurs autres côtés. Je puis vous assurer que j'ai envoyé bien du papier noirci de ma main sur plusieurs points du monde. Je vais moi-même vous mettre au fait aujourd'hui.

La session s'est fort bien finie, mieux je crois qu'aucune session que j'aie encore traversée. Pour moi je n'aurais rien à désirer, mais le dernier attentat (1) a jeté une sombre tristesse dans les esprits. Cette persévérance du crime, même après Fiesclii, dont l'horrible complot semblait le dernier terme d'une fureur qui semblait n'avoir plus qu'à décUner, cette persévérance atroce et inouïe a pénétré tout le monde d'une singuUère anxiété. Elle nous agite, nous surtout, gens responsables, qui ne savons guère de nouvelles précautions à prendre ni de mesures efficaces à demander aux Cliambres.

Toutefois les esprits se relèvent sensiblement en pensant à la volonté si unanime du pays, de conserver ce qui est, et au duc d'Orléans qui serait le très digne continuateur de son père. On se dit qu'un établissement si généralement, si profondément voulu par un pays, et que cinq princes tous distingués sont prêts à continuer, ne saurait périr. On vient de se presser autour du roi avec une passion dont je ne puis vous donner une idée. Le roi est populaire dans Paris comme aucun roi ne l'a jamais été. Il faut donc ne pas se laisser trop abattre ; U. faut surtout montrer à l'étranger un front assuré quoique triste. Je vous ai adressé une dépêche circulaire avant-hier dans le but de diriger le langage de tous nos agents. Il y est

11) L'attendat d'Alibaud (25 juin"), c. b.

4i8 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTh:.

rapporté une chose qui ne doit être mentionnée qu'avec beaucoup de discrétion, c'est le cri unanime qui s'élôve de toutes parts pour presser le mariage quelconque du duc d'Orléans. J'avoue que je partage ce sentiment, et que si on ne réussissait pas auprès d'une grande maison il faudrait aller à une maison qui ne refusât pas. Il ne faut pas sortir du sang royal ou ducal, du sang régnant enfin. 11 est bien clair qu'il ne faut pas faire asseoir la république en prenant au-dessous d'une princesse; mais, cela fait, toute princesse pure, saine, bonne mère, se?'a suffisante. C'est une pauvreté que de s'imaginer qu'une femme assise sur le trône de France paraisse grande ou petite d'origine. Elle y sera si haut qu'on n'y verra plus que la royauté de France. Je trouve qu'il y a une dépendance humi liante et aucune dignité à se laisser bloquer et qu'un parti hardiment pris aura beaucoup de force et un fort grand air. Je vous dis cela, non pas qu'on ait échoué à Vienne, mais parceque je souhaite que nos agents d'un rang élevé aient l'air très dégagé à cet égard quand par occasion on les amènera à ce sujet. Le passage de ma dernière dépêche a eu l'avantage, en passant sous les yeux du roi, d'amener entre lui et moi une explication de famille fort curieuse et fort utile. Si, par hasard, on tente à Tienne et qu'on échoue, et si le duc d'Orléans ne me faitpas opposition, je romprai la glace cette année même. En attendant j'ai dit les premiers mots, j'ai trouvé le sentiment de la vraie dignité chez les grands-parents, j'ai bien constaté le cri unanime du pays qui veut un nouveau bouclier autour du roi dans la naissance d'unpetit-lils au palais des Tuileries, et, je le répète, si je ne suis pas contrarié par le prince qu'il faut marier, je suis

dispose à faire cesser immédiatement une dépendance humiliante. Je vous le dis encore, si par hasard vous trou"sdez l'occasion de vous montrer fort dégagé, et de faire le fier avec tel collègue d'une grande cour, cela fait avec tact serait fort utile. Je ne vous écris pas ceci à autre fin. Bien entendu qu'on ne court pas après l'occasion, car elle fuit alors, comme on dit, d'une fuite éternelle.

Quant cà Vienne, voici ce qui en est. Il faut être fort impénétrable, et pour l'être mieux savoir le fond des choses. Voici les faits généraux. La démarche significative, s'il y en a, aura lieu au retour des princes, après déhbération fort mûre et fort sérieuse. En attendant, on a vu et observé ce que voici : l'archiduc ('harles(l) a conçu et exprimé tout haut un goût fort vif pour M. le duc d'Orléans. Il l'a publiquement embrassé le jour de son départ en lui amenant son fils, le duc Albert. Évidemment et certainement, il est épris et veut donner sa fille. Mais l'archiduchesse Sophie (2) est passionnée en sens contraire et fera déUbérer la famille dans le sens de ses passions hostiles. Enfin M. de Metternich est impassible, indiquant qu'il n'a pas d'objections, mais des conditions à faire; il est même très connu qu'il souhaite le mariage. J'écrirais cent pages que je ne vous dirais rien de plus exact. Avec ces renseignements vous comprendrez mieux les faits qui seraient répercutés jusqu'au pôle Nord, et dans telle occasion vous auriez le langage convenable. Si vous entendiez dire que nous avons échoué,

(1) Oncle de l'empereur d'Autriche, c. b.

(2) Fille du roi Maximilien-Joseph de Bavière, née en 180o, mariée en 1824 à l'archiduc François, frère de l'empereur d'Autriche, c. b.

niez bien positivement. Vous devez professer, sans initiative de votre part, mais dans le cas d'un redressement nécessaire d'assertions impertinentes, que nous avons voyagé pour être connus, que nous avons beaucoup gagné à Têtre, et qu'à part la grandeur du premier trône du monde, il y a un prince charmant, un prince supérieur à épouser, et que cette preuve à faire, aujourd'hui faite, était notre unique but; qu'ensuite on verra.

Il est bien vrai que l'événement du 2o juin ne doit pas être bien engageant pour les pères de famille. Mais en tout cas, je reviens à mon sentiment. De tout ceci, je vous supplie de ne rien écrire à Paris, car vos amis,' gens excellents, disent néanmoins tout ce qu'on leur écrit.

Maintenant je quitte cette très grande affaire pour vous parler des autres.

La principale pour vous, c'est la Grèce : voilà celle qui doit exiger de votre part une action vive et efficace. C'est certainement la plus réelle que nous ayons eue depuis longtemps avec la Russie. Il s'agit de l'émission de la troisième série. La Russie refuse ou du moins a pris un parti qui ressemble fort à un refus, c'est de ne plus émettre de la troisième série que la somme annuellement nécessaire pour faire le service des deux premières, amortissement et intérêts. Le motif, je l'entrevois : la Russie est fantasque et n'aime pas toujours ce qu'elle a aimé, puis la Grèce n'est plus sous son influence, puis la Grèce, tant bien que mal, marche, devient un État indépendant, et s'éloigne de la ressemblance qu'on lui aurait souhaitée, avec la Valachie et la Moldavie. Tout cela suffit pour qu'on s'en dégoûte ; mais nous ne pouvons consentir à une

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pareille manière d'agir. Le cabinet français a fait une faute, c'est de s'engager dans la voie du refus absolu, la voie est ouverte, et la Russie trouve bon de s'y engager. On a fait là un coup d'éclat, on a dénoncé la Grèce à tous les Parlements du monde, on l'a dénoncée à ceux de ses alliés qui ne lui voulaient pas du bien, et, il faut le dire, on a mal compris, en l'accusant, la difficulté de ses débuts, et en vérité, quelque mauA^ais que soient ses débuts, elle n'est coupable que de débuter dans la carrière du gouvernement. Je ne sais pas qui aurait fait mieux en commençant avec de tels éléments. On a donc eu le tort de donner le signal d'une sévérité excessive, et il faut en revenir. D'abord en insistant nous avons réparé déjà bien du mal. Le gouvernement grec est dans une voie meilleure. Il n'a plus que trois mille Bavarois sur onze mille hommes de troupes. Il revient aux troupes nationales. 11 n'a que cent employés bavarois dans tout le gouvernement, prenant en tout 160 000 drachmes, c'est-à-dire 144 000 francs. Il n'est donc pas vrai que la Bavière gruge les finances de Grèce. On a fait un conseil d'État qui discute les lois, qui vote le budget, tout cela sous forme d'avis et non de commandement législatif, mais d'avis ayant une portée morale suflisante. Ce conseil occupe de plus tous les hommes du pays ayant quelque valeur. Enfin le pays se relève à vue d'œil, sous le rapport matériel. Tout le Péloponnèse est rebâti et de nouveau cultivé ; il n'est pas replanté, car tous les arbres coupés dans la guerre n'ont pu repousser en six années. Toutefois il se couvre de mûriers et d'oUviers. Un point digne d'une grande attention, c'est le mouvement croissant du revenu. En 1833, 7 milhons de drachmes; en 1834, 9 400000;

en 1835, 11500000. Il est vrai que le délicit est de 6 millions de drachmes environ ; mais, en vérité, ce n'est pas beaucoup la faute du gouvernement. Pour moi, je suis convaincu qu'en persévérant dans nos conseils et nos secours nous finirons par avoir mis au monde, dans trois ou quatre ans, un nouvel État, un nouveau peuple. Et en vérité c'est une belle chose H laquelle tout le monde gagnerait, même ceux (jui ne s'y trouveraient pas aussi influents qu'ils le voudraient. Au reste, j'ai pour mon compte fait une mission contre les prétentions à rinflucnce en Grèce, en Espagne, en Orient. J'ai contribué à éclairer un peu l'Angleterre à ce sujet. Cette vanité d'influer lui a fait soutenir M. de Mendizabal, et elle y a gagné peu d'honneur. Elle s'est éprise de M. d'Armansperg, et elle n'y gagnera pas grand'chose; mais celui-là, au moins, étant le seul possible, il y a excuse. Je lui ai démontré que l'intérêt de paraître influer n'était rien auprès de l'intérêt d'avoir un gouvernement suffisant, marchant, vivant, obéi enfin, soit en Espagne, soit en Grèce. MM. de Mendizabal ou Isturitz, MM. d'Armansperg ou Colettis, peu m'importe, et peu doit importer à tout homme de sens. Notre intérêt c'est qu'il y ait une Grèce, une Espagne passablement gouvernées. Mes conseils ont eu quelque conséquence. L'Angleterre soutient aujourd'hui M. Isturitz, et nous soutenons M. d'Armansperg, non pas à titre de partisans de l'Angleterre ou de la France, mais à titre de tuinistres de fait. J'ai obtenu ainsi que l'alUance ait une réalité efficace, car les agents vont ensemble et depuis que nous n'avons plus l'air d'en vouloir aux personnes eu Grèce, depuis que nous n'avons plus l'air de vouloir détrùnerM. d'Armansperg au profit de CoUettis, le pre-

mier nous écoute d'avantage. L'union surtout de langage entre M. de Lagrenée et le capitaine Lyons a une utilité considérable. Si la Russie, entrant dans les mêmes voies que nous, conseillait du même ton, par les mêmes motifs ces deux choses, l'assimilation du gouvernement à la Grèce et l'économie, cela en choisissant les mêmes cas, les mêmes faits, pour répéter le conseil, et avec une infatigable persévérance, nous finirions par mettre au monde une Grèce.

Or nous le devrions à l'humanité, et sans nous élever si haut, nous nous le devrions à nous-mêmes. Donner aujourd'hui notre démission, comme le fait évidemment la Russie, est honteux pour nous tous et pour elle surtout. Après une campagne qui a mené les Russes jusqu'à Andrinople, après plusieurs traités, cent et cent protocoles, une conférence qui a duré des années, soixante milhons de francs promis et quarante dépensés; s'arrêter après tout cela devant un dégoût, peut-être une vue d'économie qui représente six millions six cent-soixante-sept mille six cent soixantesix francs soixante-six centimes pour chacun, c'est en A'érité égaler M. Auguis (1) ou tel autre examinateur du budget! Insistez beaucoup sur cette face de la question, et prenez l'affaire du côté élevé. Des gens honorables ne peuvent pas soutenir avec assurance une telle dis-

(1) W. Auguis, député des Deux-Sèvres, d'humeur frondeuse et taquine, avait pour spécialité d'intervenir à tout propos dans la discussion du budget, d"épluchftr sans pitié les projets du gouvernement, et de réclamer force réductions. M. Cormenin lui donnait le surnom d'Ichneumon du budget. (Voir le Dicliunnaire des parlementaires français, par MM. Robert, Hourloton et Cougny, t. 1", p. 119-120.) G. B.

cussion. La Russie a trois arguments qu'il faut détruire :

1° La Grèce n'a pas rempli ses engagements en ne faisant pas, avant tout, les fonds pour le service des deux premières séries ;

2° On y pourvoit en affectant la troisième série au ser\dce annuel des deux premières ;

3° C"est là un secours annuel et régulier qui couvre une grande partie du déficit, et qui, en définitive, remplit l'objet qu'on se proposait, puisqu'on suffit ainsi à des dépenses annuelles.

Premièrement la Grèce n'a pas rempli son engagement, parce qu'elle n'avait pas le sou et comptait sur la troisième série, dont l'émission faite h Paris devait donner les moyens de servir l'emprunt. Du reste elle a eu tort ; U faut lui faire prendre d'autres habitudes et on a raison d'insister, mais ce n'est pas une raison pour la faire mourir de faim.

Secondement on y pourvoit, cela est vrai, mais on l'habitue à ne plus compter sur vous : on lui signifie qu'on se retire de ses affaires ; on prend à son propre compte les deux premières séries, et on lui donne une telle habitude pendant six ou sept ans de n'y plus penser, qu'assurément on ne la disposera par aucun autre moyen, les six ou sept ans écoulés, à porter tout d'un coup sur son budget trois milUons de dépenses qu'elle se sera habituée à n'y pas compter. Enfin on renonce à toute influence par le règlement anticipé, on fait comme les gens qui perdent le fruit d'un bienfait pour ne pas vouloir le rendre complet. 11 est aujourd'hui décidé que les deux premières séries et plus tard la troisième seront à tout jamais au compte des puissances garantes.

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Troisièmement, enfin, on donne un secours, secours régulier et annuel, pendant six ou sept ans. Cela est encore vrai, mais c'est une dérision si cette année il faut six ou sept millions, au lieu de deux millions et demi que représente le service des deux premières séries. Pour moi, je crois que si on donnait huit millions, cette année puis six les deux suivantes, ce qui ferait les vingt millions de la troisième série, on ferait l'indispensable et on aurait conduit la Grèce à un terme où peut-être les recettes égaleraient les dépenses, à un terme où, si les recettes ne pouvaient pas encore égaler les dépenses, on aurait du moins existé trois ans de plus, où l'on aurait singulièrement assis le nouveau roi, développé la prospérité, donné valeur aux biens nationaux qui représentent environ deux ou trois cents millions, et enfin rendu possible un emprunt nouveau sans garantie, c'est-à-dire rendu possible le recours au crédit grec. En résumé, pour faire durer le subside six ans, refuser le nécessaire cette année et exposer la Grèce h tous les dangers d'une insuffisance des ressources, c'est agir fort imprudemment sous les apparences delà prudence, c'est s'exposer à de graves événements ; c'est enfin manquer au traité qui a stipulé soixante millions et non quarante millions, qui a supposé qu'on donnerait les soixante millions, content ou mécontent, et qu'un certain jour on ne s'arrêterait pas aux quarante millions pour faire, avec les vingt millions restants, des provisions pour le service des quarante millions déjà émis.

J'espère que vous ferez valoir toutes ces raisons. Si vous ne réussissez pas, l'Angleterre se fera autoriser par son Parlement. Elle donnera toute seule et ce sera une confusion inextricable.

Le comte Fabien m'a demandé l'autre jour, du ton le plus amical, ce qui allait advenir devant Tunis si les escadres française et turque s'y rencontraient. Voici ma réponse, qu'il faut que vous sachiez : « Nous » sommes amis de la Porte, amis plus que personne, » et nous le lui prouverons dans tous les temps. » C'est pourquoi nous lui avons conseillé et nous lui » conseillerons de ne pas s'épuiser contre les régences » Barbaresques où elle ne fera jamais rien que disper- » ser ses forces, et perdre inutilement des soldats et » de l'argent. Payer SiUstrie, à la bonne iieure, nous » l'avons conseOlé, se retrancher, en Asie Mineure si » l'on peut, se créer là des frontières artificielles si on » pouvait, à la bonne heure encore, mais perdre de » l'argent à Tripoli et à Tunis, c'est absurde; il y a » même là un danger futur, c'est de se faire trop pro- » che voisin de la France et de faire naître des occasions » de refroidissement avec elle. La Porte à Tunis aurait » la velléité d'investir le bey provisoire de Constantine » d'un titre à elle; or, nous nous tenons pour légi- ') times propriétaires de toute l'ancienne régence » d'Alger, au nom d'un droit fort respectable et fort >) respecté par le cabinet russe, au nom du droit de » conquête. Par toutes ces raisons, voulant rester » amis de la Porte, et souhaitant le meilleur emploi » de ses forces pour elle-même, nous lui avons écrit de » borner ses fautes à la faute de Tripoli, et, en atten- » dant, l'amiral Hugo n se mettra devant Tunis et em- » péchera un débarquement si on voulait le tenter; or )) pour cela un marin habile, bien averti par ses ins- » tructions, n'a pas besoin d'unXavarin. Nous ne vou- » Ions pas détruire encore une fois la marine turque; » c'est assez d'une fois. »

J'ai dit tout cela d'un ton très amical pour la Russie et la Porte, mais avec une francMse qui n'a laissé aucun embarras ni à mon interlocuteur ni à moi. J'e'cris maintenant ù Constantinople pour que la Russie n'exploite pas ceci en même temps que l'affaire Churchill aux dépens de l'alhance, et ne réussisse pas à aggraver la faute des Anglais dans la grave affaire des satisfactions. Je vous envoie copie de nos dépêches à la Porte. Je suis résolu à être très net sur les questions d'Afrique, pour que nous n'ayons pas à y revenir, et que nos rapports n'en souffrent pas, ce qui arriverait si nous hésitions dans cette question.

J'ai du reste une provision de bon vouloir à dépenser à Constantinople, car nous venons de nous mettre en quatre, et j'espère que nous réussirons pour faire que le cabinet de Londres se calme, et, en exigeant de justes satisfactions, n'aille pas jusqu'à demander le renvoi du Reis-EfTendi, chose impossible et qui obligerait le sultan à se jeter dans les bras de la Russie.

La question des bouches du Danube me semble maintenant bien et suffisamment nettoyée. Je me doutais que ce ne pouvait être davantage, c'est pourquoi j'attendais. M. de Nesselrode nous a fait remercier de notre calme dans cette question.

Vous avez à Pétersbourg M. Loeve Veimars. Sachez bien qu'il n'a pas de mission. Ne dites pas qu'il en a et ne le laissez pas dire à Paris. 11 a mission d'un entrepreneur de pohtique littéraire. C'est un rattaché fort spirituel, fort capable de bien écrire, et qu'il est bon de maintenir dans une meilleure voie. Je vous prie de le bien traiter, de lui dire que vous avez cette mission, mais en déployant une grande prudence

dans vos rapports avec lui . Nous lui envoyons une croix, dont vous lui remettrez le brevet.

Soyez tranquille sur le secret avec lord Gran ville, il est inviolablemcnt gardé. Je ne dis rien à personne, je n'ai rien dit de ce que vous m'avez mandé, rien qui ne fût très utile à dire, à savoir que la position de lord Durham était fort bonne. Il n'y a rien là qui vous puisse brouiller. Je n'ai pas dit un mot de plus.

Adieu. Je vous suis fort attaché et vous prie de me continuer votre attachement.

DU COMTE MOLE

Paris, 4 juillet 1836,

L'attentat qui est venu attrister tous les esprits ne les a pas du reste affectés ou inspirés de la même manière. Une partie du cabinet parlait de clémence, presque d'amnistie, et le Temps, dont vous aurez vu les articles, lui a timidement ser^i d'organe. Si le bon sens et les fermes esprits l'ont emporté, le tiers parti ne va pas moins recevoir des satisfactions, et des députés adversaires des lois de Septembre et qui les ont le plus vivement combattues, seront promus à de hautes fonctions. Plusieurs nominations sont déjà signées. Où tout cela mènera-t-il? Vous pourriez le du"e comme moi.

C'est demain que nous jugeons ce misérable. Jamais le roi n'a été si près d'être atteint. Son courage, son calme inaltérable sont au-dessus de tout éloge. Je l'ai trouvé plus admirable que jamais, deux heures après l'événement. J'ai causé avec lui depuis, et sa sagesse, sa clairvoyance, son énergie m'ont frappé autant et

plus que dans les autres occasions. Dieu veuille qu'il soit suffisamment secondé et compris.

Ma carrière publique a été brisée au miHeu de son cours par l'égoïsme et la petitesse de vos amis. Grâce au ciel, la colère ou le dépit auxquels ils se livrent ne me gagneront pas. J'ai à me plaindre de tout le monde, mais les procédés de M. Thiers à mon égard ne me rendront pas plus doctrinaire que les procédés des doctrinaires ne m'ont rendu tiers parti.

A M. TUIERS.

Saint-Pétersbourg, 9 juillet 1836 (I).

Monsieur,

M. le comte de Nesselrode, après avoir pris de nouveau les ordres de l'empereur, a positivement déclaré à l'ambassadeur d'Angleterre que la Russie n'émettrait d'autre acompte sur la troisième série de l'emprunt grec que sa quote-part dans la somme nécessaire au payement des intérêts, et qu'elle ne consentait à aucune avance applicable à une autre dépense. M. de Nesselrode a ajouté que l'empereur trouverait simple que l'Angleterre en agît autrement et garantît une émission destinée aux dépenses courantes.

Lord Durham attribue le retard de quelques jours apporté à cette décision au désir et à l'espérance ([u'avait le comte de Nesselrode de la modifier et de la rendre moins absolue. Cela se peut, car il m'en a toujours parlé comme d'une résolution qui n'avait rien de trancbant ni de complètement définitif. Il a cherché à en atténuer les effets.

(1) Dépêche officielle N° 23.

L'ambassadeur d'Angleterre n'a pas attaché une extrême importance à cette affaire, U a répété au comte de Nesselrode que c'était abdiquer le patronage de la (jréce, le laisser à l'Angleterre et à la France, renoncer à toute influence future, parce qu'on n'avait pas d'influence actuelle, et enfin se retirer de la seule affaire où la Russie fut en relations nécessaires, en action commune avec l'Angleterre. Il n'a point essayé de faire ces représentations à l'empereur lui-même; car ce n'est pas lui qui choisit le texte de leurs conversations. Il a, je crois, tenté d'en faire dire quelque chose par le comte OrlofT, mais inutilement. Le résultat ne lui paraît fâcheux ni pour l'Angleterre ni pour la France qui resteront, seules, protectrices de la Grèce. 11 ajoute, et je pense qu'il aura écrit à lord Palrnerston, que cet abandon de la Grèce est une preuve nouvelle que l'empereur n'a point de projets sur l'Orient. Je dirais plutôt qu'on voit par là quel éloignement l'empereur aura toujours de traiter en commun les questions orientales, s'il s'en présente.

Ce qui est certain, c'est que l'empereur est en assez grande irritation. La douceur et la réserve de M. de Nesselrode déguisent toujours les dispositions \dves de son souverain, Une longue conversation avec M. le baron de Brunnow, le second aux affaires étrangères et que M. de Nesselrode avait chargé de passer chez moi un jour qu'il n'en avait pas le temps, m'a montré combien d'autres personnes m'avaient dit vrai sur l'aigre mécontentement de l'empereur. M. de Brunnow a fort insisté sur la domination absolue du capitaine Lyons et encore plus sur le choix du général Church. Le général Church avait été désigné il y a deux ans pour ministre de Grèce en Russie et le gouvernement

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impérial le refusa; l'empereur trouve que le placer à la tête de l'armée grecque c'est non seulement faire un détestable choix, mais lui témoigner personnellement peu d'égards.

Le Ion de la note de lord Palmerston a aussi fort déplu et d'avantage encore l'annonce qu'il a faite au comte Pozzo, lui disant qu'il demanderait au Parlement l'autorisation de payer sans la Russie. On a considéré qu'il y avait là une sorte de menace dont on n'a pas voulu se laisser intimider. Cependant on désirerait beaucoup éviter une pareille discussion, et l'on déguise assez mal l'inquiétude qu'on en éprouve.

Pour en revenir à l'emprunt grec, je ne devais nullement espérer de faire changer la détermination de l'empereur, mais j'ai cru qu'il serait utile de constater nos efforts pour conserver la complète conformité qui a régné jusqu'ici entre la France et la Russie, sur les affaires de la Grèce. Il m'a paru utile de mettre entre les mains de Votre Excellence des pièces formelles et authentiques, qui serviraient à motiver et expliquer la décision, quelle qii'ellesoit, qu'il vous conviendra de choisir. Si, comme lord Gran ville l'a écrit à Londres, Votre Excellence estime que le recours à la législature est indispensable pour changer les conditions de notre garantie, nos instances et le refus de la Russie pourront être produits avec avantage; d'autantqu'aucun échange de notes n'a eu Ueu entre le comte Sébastiani et le comte Pozzo; qu'ainsi il n'existait point trace écrite de notre insistance.

Un autre motif a contribué à me décider. Nous avons commencé, tout comme la Russie, à refuser l'émission de la troisième série. Notre blâme de l'administration grecque a été sinon plus sévère, du moins

plus explicite. J'ai pen^é, d'après les indications mômes de Votre Excellence, qu'il convenait de montrer que des motifs graves et suffisants avaient pu nous conduire h un refus moins absolu. Il était bon aussi d'établir quelque différence entre nos arguments et ceux de lord Palmerston, et de faire remarquer que nous avions un autre ton de discussion. J'ai veDlé à ce que tout se passât à l'amiable entre M. de Nesselrode et moi. Nous nous sommes appliqués l'un et l'autre à rendre par la forme, le dissentiment le moindre possible. Cependant, il demeurera avoué et écrit que la Russie laisse de son plein grêla France et l'Angleterre secourir la Grèce, et par conséquent se retire de ce triple patronage. Ce sera à Votre Excellence à tirer de cette renonciation les conséquences qui lui sembleront les meilleures, ou à ne la point prendre en considération. Comme il ne s'agit point d'une négociation, je ne remets pas une note, j'écris une note au comte de Nesselrode. Elle rappelle tout ce que, daprès vos instructions, j'ai dû lui dire dans nos diverses conversations. 11 me répondra sous la même forme.

S, A. I. le grand-duc Michel va partir pour les eaux de Carlsbad. Sa santé exige réellement ce voyage qui a paru d'abord déplaire à l'empereur ; alors le grandduc y a renoncé; puis l'empereur l'a autorisé, mais le grand-duc a dit qu'U fallait que son frère le lui ordonnât, et il en a été ainsi. Le grand-duc est en ce moment porté à des opinions politiques fort^ modérées et très bienveillantes pour la France. Des voyageurs français, qui appartiennent plus ou moins au parti légitimiste, ont passé quelque temps ici fort inaperçus; ils se sont informés des dispositions de la cour et du

gouvernement de Russie, et ils ont su et répété que le grand-duc Michel était vif dans le juste milieu.

Saint-I^étersbourg, 9 juillet J836 (1).

Les journaux allemands et anglais apportés hier par le paquebot de Hambourg ont donné la nouvelle, de l'attentat contre la vie du roi qui, cette fois encore a miraculeusement été préservé. Le comte de Nesselrode et plusieurs membres du corps diplomatique, que j'ai vus dans le courant de la journée, m'ont témoigné combien ils étaient affligés et indignés de ce crime. L'empereur n'a pu en être instruit que dans la soirée; si rien ne m'a été communiqué de sa part, il n'y a pas heu d'en être surpris.

La France vient d'échapper encore à un grand malheur. Le risque qu'elle a couru et qu'elle peut courir sans cesse est à lui seul une calamité.

Saint-Pétersboui'g, 16 juillet 1836 (2).

Le soir même du jour où j'ai écrit à Votre Excellence (9 juillet), M. le comte deNesselrode m'a dit que l'empereur, en apprenant l'attentat auquel le roi a miraculeusement échappé, lui avait écrit aussitôt un billet au crayon conçu à peu près en ces termes : « Vous verrez » M. de Barante avant moi; dites-lui la vive indignapi tion que je ressens. Écrivez au comte Pahlen de se » présenter chez le roi Louis-Phihppe pour lui expri- » mer les sentiments dont cette nouvelle m'a ému. »

(1) Dépèche officielle N° 2i.

(2) Dépêche officielle N° 25.

M. de Nesselrode ajouta: « Si je n'avais pas su que je vous verrais ce soir, je serais allé chez vous m'acquitter de ma commission ». Nous étions dans le salon de madame de Nesselrode et il n'aA'ait pas là le billet de l'empereur, sans quoi, disait-il, il me l'eût montré.

J'apprisle lendemain, par une personne qui était présente lorsque la nouvelle arriva à l'empereur, qu'il en avait reçu une impression vive, et que, peu de moments après, il s'était écrié : « Le roi Louis-Philippe sera obhgé d'en finir par un 18 Brumaire! »

Chacun des membres du corps diplomatique est venu me faire une visite spéciale pour m'assurer de ses sentiments au sujet de cet événement. Lord Durham ofïrait le 11 juillet un grand dîner aux principaux Anglais qui habitent Pétersbourg; il y avait aussi quelques Russes. 11 a porté un toast au roi des Français : « Je saisis spécialement, a-t-il dit, une occasion où la Providence vient de préserver une vie si précieuse à la France et à l'Europe. »

De tous côtés j'ai reçu des témoignages tels que je les pouvais souhaiter. Mercredi, 13 juUlet, jour de la fête de l'impératrice, je rencontrai le matin l'empereur qui se promenait dans les jardins. Il lit arrêter sa calèche et s'entretint un moment avec moi de la façon gracieuse et cordiale qui lui est habituelle; le soir, pendant la fête, H m'adressa plusieurs fois la parole. Je commençais à m'étonner un peu qu'U ne me dît rien de la première chose dont U avait à me parler. Cependant ce bal où le peuple est admis est une vraie cohue et l'empereur parmi ce tumulte, pouvait très bien ne pas se trouver la pensée ni le loisir de toucher à un tel sujet. A tout hasard je confiais mes réflexions au comte de Nesselrode, ajoutant que j'étais fort assuré

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que l'empereur m'en parlerait le lendemain. L'impératrice, à qui je donnais la main pour traverser les salles où s'entassait cette foule populaire, ne me dit rien non plus sur ce que je devais attendre. Madame la grande-duchesse Hélène, au contraire, témoigna de l'intérêt et de l'émotion que lui avait causés cette nouvelle. Quant au grand-duc Michel, il était si afi'airé et si préoccupé d'être, ce jour-là, commandant militaire de Peterhof, que je ne pouvais compter sur un mot de lui.

Le lendemain, jeudi, les ambassadeurs et M. de Liebermann, comme ministre de famille, furent invités à un bal que donnait l'impératrice dans un pavillon du jardin. Ce soir-là, l'empereur me prit à part, et alors il me parla avec vivacité et convenance du crime qui a menacé la vie du roi. Après quelques mots, il passa aux réflexions politiques qui lui étaient inspirées par ce déplorable événement et me répéta que le roi n'en finirait que par un 18 Brumaire . Je tâchai d'expliquer que ce crime, lors même qu'il ne serait pas absolument isolé, n'était peint le symptôme d'une situation politique dangereuse, précaire ou menacée; que les factions étaient vaincues et découragées; que les Chambres étaient un moyen de force pour le gouvernement et se montreraient toujours disposées à faire tout ce qui serait nécessaire pour préserver la monarchie. La conversation se porta alors sur l'état moral de la France, et Votre Excellence voit fort bien, sans que je le répète, tout ce que l'empereur a pu et dû. dire. Je m'efforçai de combattre ce qu'il y avait d'exagéré ou d'erroné dans ses jugements. Il insista spécialement sur l'éducation publique (car c'est maintenant une de ses occupations et de ses prétentions).

436 SOUVENIRS DL BAKON DE HAUA.NTE.

Ses idées sur ce qui a lieu en France étaient tout à fait fausses ; il ne distinguait point les établissements publics où les élèves reçoivent à la fois éducation et instruction, où ils sont sous une discipline complète^ des écoles universitaires où des jeunes gens d'un autre âge suivent des cours et continuent bbremeiit leurs études. L'entretien fut long et d'un ton fort convenable. L'empereur à plusieurs reprises me disait r « Je n'aime pas à parler de ce qui se passe chez le& )) autres. Chacun doit savoir ce qui lui est bon ou » mauvais ; ceci n'est pas une conversation avec l'am- » bassadeur. » Lorsque je fis allusion aux connexions que cet attentat pouvait avoir avec les comités suisses, il reprit : « ... Et anglais, sans doute, car ceux-là sont pires! » Je répondis que je n'en savais rien. Puis il ajouta : « Pardon si je parle du passé, ce qui est fort » inutile ; mais vous avez trop longtemps ménagé ces » Suisses. Vous ne nous avez pas aidé.ily a deux ans, » à leur faire entendre raison. « Ma réponse fut, comme elle l'est souvent en pareille occasion, qu'il faut aller selon les circonstances et l'opinion ; qu'en les devançant, en conseillant une prévoyance non comprise du public, on ne trouve aucun appui. « Mais il y a des devoirs à remplir indépendamment » de l'opinion, c'est ma règle de conduite. Je fais ce » que je crois devoir, et l'on en pense ce qu'on veut. » — Sire, lui répartis-je, sans doute, il ne faut » jamais écarter sa pensée et ses intentions de ce qui » est juste et bien, mais réussir est aussi un devoir » pour un souverain, et il aurait tort de compromettre » le succès, surtout lorsque le but lui est indiqué par » sa conscience. »

J'ai eu grand soin, dans cette conversation, d'insis-

ter sur la certitude absolue qu'un horrible malheur, que le funeste succès d'un assassin ne compromettrait point l'avenir de la France; que la succession serait assurée et paisiblement recueilUe; que M. le duc d'Orléans jouissait de plus en plus de la confiance universelle et que la France pensait déjà de lui ce •qu'on en pense aujourd'hui à Vienne ou à Berhn.

Dans le cours de la soirée l'impératrice m'entretint aussi d'un ton vrai et naturel du danger que le roi avait ■couru, et témoigna d'une grande sympathie pour les soufTrances et les angoisses continuelles qui troublent la vie de la reine.

Je n'ai aucune raison de supposer que M. de Nesselrode eût communiqué à l'empereur ma remarque de la veUle. Il avait quitté Peterhof le matin môme.

En général l'opinion des gens raisonnables et de la •société de Saint-Pétersbourg sur cet attentat n'a aucun besoin d'être rectifiée. Notre situation politique est maintenant assez bien connue. Ce n'est pas à un vaste complot, ni même à l'exaltation de l'esprit de parti que le crime est attribué. C'est h l'absence de sentiments moraux dans les classes inférieures, à la dangereuse combinaison de la misère, du désordre et de l'orgueU, à la perversité des imaginations vides et enivrées, à l'influence des journaux et des drames. Enfin ce qui se dit sur ce triste sujet à Paris se répète à Pétersbourg soit qu'on partage cet avis, soit qu'on adopte ce jugement, parce qu'il semble raisonnable.

Le lendemain 15, l'empereur avec toute sa famille s'est embarqué sur un bateau à vapeur et il est allé passer la revue de sa flotte devant Cronstadt. La hgne ■était de \dngt-six vaisseaux à trois ponts. La journée «tait belle : c'était un coup d'œil magnifique et l'em-

jjereur jouissait beaucoup de celte superbe exhibition de sa marine. Il aime les grandes et pompeuses représentations,de telles choses lanimentpar leur apparence et parlent à son imagination selon leur éclat et leur retentissement. Il avait donné à cette cérénomie un autre genre d'intérôt qui convient aussi beaucoup à son caractère. Lorsque Pierre le Grand eut commencé à créer une marine à Saint-Pétersbourg et après ses victoires navales sur les Suédois, Use ressouvint qu'étant encore enfant il avait souvent navigué sur une rivière voisine de Moscou dans un petit canot à voiles construit en Angleterre et que là lui était venue la première pensée de faire de la Russie une puissance maritime. 11 fit apporter de Moscou cette nacelle et lui fit rendre les plus grands honneurs par sa flotte. Depuis la nacelle a été religieusement conservée. Il y a quelques mois je suis allé la voir sous le hangar où elle est gardée à la forteresse. L'empereur l'a fait réparer et repeindre. L'autre jour on l'a lancée sur la Neva au bruit du canon ; elle est descendue à Cronstadt, puis a été placée sur le pont du pyroscaphe V Hercule. Là elle était élevée sur une estrade décorée, entourée de vieux grenadiers de la garde, h' Hercule, chargé de cette relique du fondateur de la puissance et de la grandeur russes, marchait devant le pyroscaphe où l'empereur se trouvait avec sa famille et sa cour. Toute la flotte a rendu des honneurs à son grand-père, pour se servir du nom que Pierre le Grand donnait à ce canot. Après avoir parcouru toute la ligne, l'empereur avec l'impératrice, toute la famille impériale et les trois ambassadeurs dans une embarcation dont il tenait le gouvernail et commandait la manœuvTe s'est dirigé vers VHercule où il est monté pour présenter à son tour

hommage à la nacelle de Pierre le Grand. Celte cérémonie, que favorisait une belle journée, était réellement imposante.

Je joins à ma lettre un état de la flotte qui a été passée en revue. Votre Excellence remarquera que la plupart des vaisseaux portent le nom de batailles gagnées sur les Français. On m'en avait remis la liste. L'empereur, voyant que je la lisais, vint à moi familièrement, disant : « Je suis sur que vous ne lisez pas « encore couramment le russe, je vais vous aider. » Le premier vaisseau était la. Bérczma. « Vous avez dans » V'OS escadres des Austerlitz et des Friedland ; chacun » honore ses souvenirs de gloire. Vous devez trouver » cela tout simple. » — « 11 y en a pour chaque na- » tion, Sire, et nous aussi savons célébrer les nôtres, » ai-je répUqué. Rien de blessant ne pouvait être remarqué dans son langage. Il est toujours fort bien sur les souvenirs de guerre des deux pays. La veille, en me parlant de M. Horace Vernet, qu'il traite avec une bonté vraiment passionnée : « Il m'a fait un tableau de » deux grenadiers de la vieill'^ garde, c'est à faire » battre le cœur. »

M. le comte de Ficquelmont m"a communiqué les lettres du prince de Metternich au comte Apponyi sur l'Espagne. M. de Liebermann m'a aussi reparlé de don Carlos et la reine. Je puis conclure de ces conversations qu'à Vienne et à BerHn on est venu à s'occuper de cette question. J'ai répondu que l'esprit révolutionnaire ne me paraissait emprunter aucune force à la situation déplorable de l'Espagne; que le succès de don Carlos ne terminerait rien et exalterait au contraire les opinions dont il est l'ennemi, que nous tenions peu à telle ou telle forme de gouvernement, mais que

si l'Espagne ne devait trouver le repos que sous le pouvoir absolu, il fallait que ce pouvoir fût exercé <i'nne manière supérieure à tous les partis, à toutes les opinions, et ne fût pas le triomphe d'une faction hostile à la France. M. deNesselrode ne m'a point entretenu sur ce chapitre. Son habitude avec moi, comme avec tout le corps diplomatique, c'est de ne jamais parler que des ailairos qui sont actuellement en question et qui se traitent directement de manière à nécessiter une résolution ou une réponse.

Saint-Pétersbourg, 18 juillet 1836 (1).

Je suppose toujours que M. de Nesselrode livré à lui-même eût fait, quant à la Grèce, une autre réponse. Lorsque je lui ai lu le passage de la lettre où Votre Excellence ex[»lique comment la lenteur et les difficultés de perception ne laissent pas au gouvernement grec la disposition actuelle de ses ressources, -M. de Nesselrode m'a engagé à lui donner un extrait de cette partie de la lettre et a semblé me dire qu'il on ferait usage pour essayer de modifier la disposition de l'empereur. Le ministre de Bavière, qui est en relation assez intime avec lui, croit aussi que l'obstacle est une volonté personnelle du maitre. Le ministre de Prusse, que j'avais informé de la démarche de l'Angleterre et de la nôtre, en a touché quelques mots à M. de Nesselrode et en a jugé de môme. M. de Ficquelmont, mis au courant de toute cette afiaire, l'ignorait complètement, à ce qu'il m'a assuré ; il a iijouté que jamais ici on ne lui parlait de la Grèce,

(1) Dépêche officielle N» 26.

€t que jamais il n'avait été chargé par sa cour d'en dire une parole.

Il m'a paru et Votre Excellence le sait sûrement beaucoup mieux que moi, qu'il n'en est pas ainsi pour ce qui se passe à Constantinople, et qu'au contraire l'Autriche y prend un vif intérêt. Les dépêches du prince de Metternich, que m'a communiquées M. de Ficquelmont, s'expriment avec force sur les exigences et les menaces de lord Ponsonby. On ignorait alors qu'elles obtiendraient un succès dont l'effet est fort grand. Chacun y voit une telle humiliation, un si complet abaissement de la Porte Ottomane qu'on se demande comment on pourra faire subsister une puissance traitée de la sorte. On voudrait que le gouvernement anglais, plus sage et plus prévoyant que son ambassadeur, réparât le mal qu'il a fait, en le rappelant, ce qui sans doute ne sera point. Au reste, toutes les réflexions que j'entends faire autour de moi dans le corps diplomatique sont faibles, en comparaison de ce que m'écrit à ce sujet l'amiral Roussin. Votre Excellence n'ignore pas à quel point il se trouve compromis avec lord Ponsonby; il a fort publiquement blâmé sa conduite; il a dit que c'était un fou, et ses paroles ont été transmises avec détail par M. de Boutenieff et par l'internonce autrichien. M. de Nesselrode parle dans le même sens que les membres du corps diplomatique, mais avec plus de froideur qu'on ne l'aurait supposé. 11 voit diminuer l'espérance de maintenir le calme du sfa^M 97^0 en Orient, et s'applaudit, sans en rien dire, du peu d'accord qui règne entre l'Angleterre et la France à Constantinople. Il expHque, d'après M. de Boutenieff, comment une intrigue turque a amené tout à coup la destitution du Reis-Effendi,

442 SOUVEMHS DU BARON DE BAHANTE.

EA'ant môme la rcpon=e du cabinet anglais. Le klajabe;/, Peterl'-Eflendi (le Ileis-Kflendi de 18-28), qui fut cause de la rupture entre la Porte et la Russie, a profité de celte occasion pour renverser son successeur.

Je n'aperçois pas que celle disgrâce du Ueis-Effendi soit jugée par M. de Nesselrode comme une circonstance de nature à porter atteinte à l'influence de la Russie. En cfTet l'amiral Roussin prétend que c'est à nous surtout que le Reis-Effendi était favorable. Peterf- Effendi est regardé ici comme l'bomme principal de la vieille opinion musulmane, opposée à toutes les réformes tentées par le Grand-Seigneur.

La nouvelle de la résolution que le gouvernement du roi a prise relativement à Tunis, ai rivant dans ces circonstances, n'a été d'abord considérée par M. de Nesselrode que comme un nouveau coup porté à l'indépendance de la Porte, un nouveau motif pour s'inquiéter sur la possibilité de son maintien. Comme un ministre de l'empereur de Russie ne peut guère reprocber à une autre puissance l'oppression et l'humiliation des Turcs, les réflexions de M. de Nesselrode n'avaient nullement un ton de remontrance et d'opposition. Il déplorait cette circonstance qui venait encore menacer et ruiner les débris de la puissance ottomane, et semblait s'étonner peu que nous eussions pris une détermination dictée par nos intérêts d'Afrique.

Je n'avais pas encore reçu la lettre de Votre Excellence et je ne savais rien de plus que ce que M. de Nesselrode me racontait d'après le comte Pahlen. Je me suis borné à insister sur la nécessité où s'était trouvé le gouvernement du roi de veiller à la sûreté de sa possession d'Alger, et j'ai consenti à m'affliger de ce

que pourrait en souffrir la considération et la puissance de la Porte, disant que sûrement nous ferions de notre mieux pour que cet inconvénient fût le moindre possible. Depuis que j'ai les instructions de Voire Excellence, c'est-à-dire depuis hier, je n'ai vu personne et j'attendrai qu'on me parle de ce sujet, sans aller au-devant de la conversation.

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