DU COMTE DE S A INTE-AULA I RE
Vienne, 20 juillet 1836.
Mon cher ami, vous aurez vu par mes rapports que le succès de "SI. le duc d'Orléans ici a été fort grand. Tenez que je n'ai rien exagéré. Le petit nombre d'opposants non hostiles contesteront aujourd'hui l'isolement dans lequel ils sont restés pendant le séjour des princes à Vienne. Mais le fait est que tous les gens considérables qui s'y trouvaient en cette saison, affluaient dans mes salons, se faisaient présenter aux princes avec empressement, et que pas une critique, pas une anecdote désobligeante n'a trouvé crédit dans le public. Il a été reconnu par tous, sans exception, qu'on ne pouvait être plus dignes et plus gracieux, plus instruits et plus capables. Nos ennemis, réduits en nombre et contraints au silence par l'influence des masses, restent les mêmes au fond. Quelques-uns ne changent jamais, et il faut s'attendre à les trouver toujours sur certains chemins. Il faudra les culbuter pour y passer, ou, ce qui serait plus court et plus facile, prendre des chemins différents.
Je crois qu'on veut avoir le cœur net sur le mariage : Si on me prescrit une demande, je la ferai avec con-
viclion presque entière du mauvais succès. L'attentat d'Alibaud donne trop beau jeu à ceux qui exploitent des terreurs de père de famille. Au fait, il faut en finir et marier le prince royal ici ou ailleurs. Il paraît qu'on a des vues : je ne sais de quel côté. Nous resterons ici avec un fond d'aigreur pour la première occasion. Nous nous serrerons chaque jour plus vers l'Angleterre.
La démarche nette que Montebello fait en Suisse prouve que notre humeur se tourne pas au profit de la propagande. 11 demande hautement et ferme l'expulsion des réfugiés, et menace en cas de refus. Les puissances conservatrices n'ont jamais tant élevé le ton. D'un autre côté, nous recrutons largement pour la légion espagnole avec retour plus intime à l'alliance anglaise.
Qu'avez-vous dit de la destitution du Reis-Effendi? Il résulte des pièces que j'ai lues en commun avec TalilschefF, dans le cabinet de M. de Metternich, que lord Ponsonb}- attaquait ouvertement le Reis-Elfendi comme l'auteur du traité du 8 juillet. Si lord Ponsonby réussit, disait l'ambassadeur de Russie, il aura très habilement manœuvré. C'est un grand triomphe pour l'influence anglaise. Maintenant ils voudront prendre leur revanche et les pauvres Turcs seront battus de toutes les verges.
Le roi de Naples est ici depuis trois semaines.
La correspondance de Thiers est admirable de verve et de logique : je n'ai rien vu de pareil. Aura- t-il la suite et la mesure désirable? Sa position à Paris est très bonne et celle des affaires en général bonne aussi. .
Tous les réfugiés de Cracovie qui sont encore à Trieste seront reçus seulement à Alorer.
Nous vivons dans une petite maison de garde-chasse à une lieue de Vienne. La vue est ravissante, mais on ne peut y arriver qu'on grimpant à pied trois quarts d'heure. Cela déjoue un peu les visiteurs, mais comme pendant tout Thi^-er nous leur avons offert bon visage d'hôte, on ne nous juge pas trop sauvages. Au 1"=^ septembre j'irai à Prague pour le couronnement, mais Paris ne m'apparaît encore que dans un avenir lointain ou nuageux.
Prenez garde de manger votre bien à Pétersbourg. Quand la représentation s'établit sur une certaine échelle, toutes les prévisions du budget sonttrompées. Je l'ai éprouvé cet hiver et il m'en cuit.