DU COMTE ALEXIS DE S A I X T - P R I E S T
Lisbonne, 27 juillet d836.
Votre lettre, mon cher baron, m'est arrivée dans ce triste et monotone Portugal, comme un fragment précieux de la Uttérature antique qu'on retrouverait dans la poussière d'un cloître. L'ennui du Midi est plus fort que l'ennui du Nord. J'avais cru le contraire jusqu'à présent, mais l'expérience m'a détrompé. Dans le Nord, on se donne l'air d'avoir des idées, dans le Midi, on ne prend pas même cette peine, et cette écorce de civilisation que vous voyez autour de vous, dans le lieu oii vous êtes, est remplacée ici parles restes d'une splendeur vermoulue. C'est la différence d'un mur tout blanc fait d'hier et d'une mauvaise masure où il pleut de tous les côtés. Un passé brillant, pour un peuple sans avenir, n'est qu'un malheur de plus. Il entretient une vanité inféconde et rend toute réha-
bilitation impossible parce qu'U empêche d'en sentir la nécessité. Le Portugal est accablé sous ses petits hommes d'aujourd'hui et sous ses grands hommes d'autrefois. La dépopulation, le désordre sont incroyables ; la guerre d'Espagne y ajoute, el la charte de dom Pedro encore plus.
Notre France irait h merveille, s'il n'y avait pas des fanatiques. Mais comment arrêter cette peste parricide?... Henri IV a succombé à la peine. Est-ce un pronostic et peut-on compter sur des miracles quotidiens? Je crois qu'on a eu parfaitement tort de faire juger AUbaud par la Chambre des pairs, c'est changer des voleurs de grand chemin en criminels d'État, ils ne demandent qu'une tribune et la mode de Fieschi a pu armer Ahbaud. Heureusement toute la famille royale se porte bien.
A M. TUIERS.
Saint-Pétersbourg, l^^'août 1836 (1).
Monsieur,
L'empereur est encore au camp de Krasnoë-Selo. Une partie du corps diplomatique assiste aux manœuvres. Tout ce qui porte un uniforme se fait un devoir de s'y trouver. La société de Pétersbourg est dispersée à la campagne ou en voyage; nous sommes dans un moment de vacances. On ne traite aucune affaire; à peine a-t-on l'occasion d'une conversation politique.
Je n'ai pas cru à propos de me rendre au camp.
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j'aurais pu mettre un habit de la garde nationale, comme lord Durham un uniforme de milice; mais, outre que je n'ai jamais considéré qu'il fût de bon goût de faire le militaire quand on ne l'est pas, il m'a semblé que, succédant ici à un maréchal de France, j'aurais eu en pareille occasion une attitude trop différente de la sienne. Lorsque le roi a jugé opportun de choisir un ambassadeur non miUtaire, c'est précisément pour é\dter ces occasions où l'empereur, par l'accueil plus ou moins empressé ou bienveillant qu'il fait aux agents diplomatiques, par les paroles qu'il leur adresse soit à dessein, soit de première impression, exprime ses dispositions pour le souverain et la puissance qu'ils représentent. J'aurais donc craint de ne point me conformer aux intentions du roi, aux instructions que j'avais reçues, en manifestant de l'empressement à saisir cette occasion de me rapprocher de l'empereur. D'ailleurs, je reconnais de jour en jour davantage combien il est convenable de garder ici une contenance réservée, de ne point participer aux habitudes de courtisan un peu trop adoptées par le corps diplomatique. Une telle conduite m'est indiquée par la nature des rapports de l'empereur avec le roi notre auguste souverain. Puis elle permet de laisser passer inaperçus les jugements hasardés et passagers , les préventions d'un jour qui peuvent être exprimés sur la France, son gouvernement ou sa situation. Quand on me les apporte je m'en montre peu ému, et j'en souris le plus souvent plutôt que d'entrer en réfutation, ce qui réussit beaucoup mieux, et ce qui m'a donné, si je ne me trompe, une très bonne situation non seulement auprès de la bonne société russe et des hommes du gouvernement, mais
iuissi près de l'empereur. Il ne me dit que ce que je dois entendre. Il est entré en ce qui touche la France dans une habitude de grande réserve; c'est seulement dans sa plus étroite intimité qu'il se laisse aller h ses pensées. Tous ceux qui l'environnent se conforment à cette convenance de langage. En même temps, il me témoigne, lorsque jai l'occasion de le voir, cette bienveillance gracieuse dont il a l'habitude.
M. le vicomte de Quinemont, attaché à la mission de France à Copenhague, est venu ici comme voyageur. Il a été présenté h l'empereur, et comme il était récemment au service, l'empereur l'a obligeamment pressé de se rendre au camp ; il y a reçu l'accueil le plus aimable et y a été l'objet de beaucoup d'attentions. L'autre jour on exécutait une très belle manœuvre : quatre-vingt-dix pièces de canon arrivaient au galo.p sur une hauteur et s'y plaçaient en batterie ; des colonnes d'infanterie débouchaient en même temps dans les intervalles de ces batteries ; les mouvements s'accomplissaient avec une extrême précision. La journée était belle, le soleil éclairait ce grand et imposant spectacle. L'empereur était dans le ravissement, et, pour répéter ce que m'ont dit des témoins oculaires, comme enivré de satisfaction et de fierté, lui qui d'ordinaire conserve beaucoup de gravité s'en allait chantant une chanson de soldat. Il est arrivé à M. de Quinemont :
« — Eh bien, mon camarade, comment trouvez-vous » cela? J'espère que ces pièces-là ne tireront jamais » contre des pièces françaises ! Dieu nous préserve de )) la guerre; mais si par malheur nous l'avions, il » faudrait voir les Français et les Russes marcher en- » semble. Rien ne tiendrait contre nos deux armées. »
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Il n'y a pas lieu d'attacher une extrême importance à de telles paroles provoquées par l'impression du moment. Pour mon compte, je ne pense point qu'elles prouvent un changement dans la disposition de l'empereur. Cette vive effusion ne s'adresse pas à la France actuelle, mais à une France de souvenir ou plutôt d'imagination, une France toute monarchique et militaire qu'il regrette, sans savoir si elle est possible. De là cet accueil si étonnamment tendre qu'a reçu M. Horace Vernet, cette intimité, cette vie dans l'intérieur de la famille impériale, toutes choses qu'on ne comprendrait pas ailleurs et qui même ici surprennent un peu. Je dois ajouter qu'on ne saurait jouir d'une telle faveur aA'ec plus de tact et de mesure que M. Horace Vernet. Il repartira bientôt pour la France, sauf à revenir l'an prochain pour séjourner longtemps ici et entreprendre de grands travaux.
J'éprouve le continuel regret de ne pouvoir adresser h Votre Excellence des informations statistiques précises et certaines. Il est très difficile de se les procurer et j'en ai expliqué les raisons. Je vois les autres membres du corps diplomatique aussi peu avancés que moi dans la recherche de ce genre de connaissances. J'aurais pu envoyer il y a déjà longtemps quelques cliiffres pris dans un budget de 1835 dont une copie a été achetée assez chèrement, à ce que je crois, mais plus je m'en suis enquis, moins j'ai pris confiance dans l'authenticité de ce document. Il en résulterait que les dépenses ont été de 543 milUons de roubles et les revenus de 528 seulement ; que les dépenses de la guerre sont de 181 millions, celles de la marine de 40 millions et le service des dettes de toute nature de 55 millions.
Le taux des dépenses de la marine est vraisemblable. C'est le chiffre que j'ai entendu répéter partout le monde. Comme en général cette dépense passe pour inutilement exagérée et qu'elle est fort critiquée, il est probable qu'elle est mieux connue que toute autre.
Des hommes à portée d'en juger estiment que le département de la guerre coûte beaucoup plus de 181 milUons, surtout si l'on y comprend les travaux de fortifications. 11 s'en exécute d'assez importants. L'empereur veut avoir une place considérable du côté de Kiew.Modhn reçoit de grandes augmentations, mais la dépense appartient au budget de la Pologne.
La dépense relative aux dettes est, ce me semble, à peu de chose près certaine. J'espère, connaître avec exactitude le détail de ce chapitre, c'est-à-dire si les comptes ofliciellement pubUés chaque année sont complets, si toutes les dettes et les sommes employées en remboursement, rachat, amortissement et solde des intérêts y figurent. Mais ce qui est le plus douteux, ce que je puis le moins avérer, c'est la balance des recettes et des dépenses. Je devrais, si je m'en rapporte à la commune renommée, et à ce que j'ai appris . de gens bien ou malveillants, croire qu'il y a peu ou point de déficit. Ce dont je suis plus certain, c'est que les revenus publics de la Russie sont en assez rapide croissance. Les douanes et l'impôt de consommation surTeau-de-Ade sont dans une progression dont on se féhcite souvent. La seconde de ces taxes atteint peut-être 120 milhons. Les domaines de la couronne sont immenses et leur administration denent de plus en plus réguhère et soignée.
Au total une observation sommaire de la Russie et
de son gouvernement ne donne pas l'idée d'une administration obérée, embarrassée ou inquiète. Le ministre des finances est un homme de grand ordre; le prince Wolkonski, ministre des apanages et conséquemment d'une grande partie des domaines de la couronne, est un administrateur économe et rigide. Assurément, il y a peu de probité et un désordre notoire dans les degrés secondaires et inférieurs. Les dépenses en sont fort accrues. Beaucoup de marchés sont scandaleux ; souvent les travaux sont mal exécutés ou les fournitures de mauvaise qualité ; mais je suis porté à juger qu'il y a une assez grande régularité dans l'ensemble de l'administration.
Toutefois l'emprunt polonais, dont j'ai entretenu Votre Excellence, adûêtredestinéàsolder ou à atténuer un déficit; les payements de la Turquie, pour obtenir l'évacuation de Silistrie, viendront sans doute aussi en supplément aux ressources ordinaires et le besoin qu'on en peut avoir est, à ce que je pense, entré pour quelque chose dans la faciUté du gouvernement russe à conclure cet arrangement. J'entends parfois les ministres parler d'impôts nouveaux, discuter leur avantage et leur inconvénient; les difficultés de les établir ou de les percevoir. 11 est de temps à autre question de taxer le tabac ; si le sucre de betterave vient à être fabriqué en abondance, il serait possible qu'on l'imposât. Aucun de ces projets n'est considéré comme urgent, mais on y songe.
Lorsque j'ai quitté Paris, M. le duc de Broglie me témoigna le désir que, selon le loisir et l'occasion, je parcourusse un peu l'intérieur de la Russie; il lui semblait utile de la bien connaître, de l'étudier mieux qu'on ne le peut faire à Pétersbourg qui, à proprement
parler, n'est pas une ville russe. Je suppose que Votre l'excellence a les mômes pensées, et je crois me conformer à vos intentions en profitant de ce moment pour aller à Moscou et à la foire de Nijni-Novogorod. L'empereur va faire ce voyage, et dès cet hiver il m'a fort encourage à me trouver à Nijni en même temps que lui. Depuis, il a Lien voulu plusieurs fois me rappeler « notre rendez-vous de iSijni », comme il lui plaît de l'appeler. Mon départ me paraît donc encore plus l'accomplissement d'un devoir qu'une détermination prise par curiosité de voyageur.
Je partirai le 4 de ce mois, et serai, probablement de retour un mois après.
DE M. TniERS.
Paris, 15 août 1836.
Monsieur le baron,
Le refus définitif fait par le cabinet de Saint-Pétersbourg d'autoriser l'émission de la troisième série de l'emprunt grec, pourtoutautre objet que pour le remboursement des deux premières séries, a déterminé le gouvernement britannique aune mesure qui, mettant au grand jour le désaccord des puissances protectrices, affaiblit singulièrement leur influence dans un pays dont elles étaient appelées à préparer l'avenir; ce résultat nous l'avions prévu et c'est pour cela que, sans approuver à beaucoup près tous les actes du ministère grec, nous avions essayé d'amener la Russie à lui accorder le secours si ^ivement sollicité en sa
(1) Dépêche officielle N° 19.
faveur par l'Angleterre. Le gouvernement du roi donne d'ailleurs la plus entière approbation à l'insistance habile et mesurée que vous avez apportée dans les démarches que je vous aA'ais recommandé de faire à cet effet. Le cabinet de Saint-Pétersbourg ne juge pas moins favorablement votre conduite. Dans une dépêche adressée au comte Pahlen,pour le cliarger de me communiquer la réponse faite à la note de lordPalmerston, M. de Nesselrode s'exprime ainsi : « Il nous est bien )) agréable de rendre une entière justice à la manière » dont M. de Barante s'est acquitté auprès de nous des » intentions de sa cour. De ce mutuel échange d'égards )) et de bons procédés il est résulté une nuance sensible » qui distingue favorablement nos communications » avec le cabinet des Tuileries de celles que nous avons » été dans l'obUgation d'adresser au ministère an- » glais. >■> Cette affectation de nous placer sur une autre ligne que l'Angleterre nous a paru remarquable.
C'est sans doute par l'effet d'un semblable calcul que le gouvernement autrichien, en essayant de convaincre le cabinet de Londres de l'imprudence et de l'irrégularité de la marche suivie par lord Ponsonby dans l'affaire de M. Churcliill, a jugé à propos défaire mettre sous les yeux de lord Palmerston une dépêche de l'internonce dans laquelle cet envoyé prête à l'amiral Roussin le langage le plus injurieux sur le compte de son collègue d'Angleterre. Cette communication n'a pas produit au surplus l'effet qu'on s'en était peutêtre promis. La France et l'Angleterre, également peinées du malentendu qui a momentanément faussé la position de leurs représentants auprès de la Porte, se sont concertées pour leur envoyer des instructions propres à y mettre fin.
Les feuilles publiques vous auront fait connaître le succès des démarches énergiques faites par M. le duc de Moatebello pour obtenir de la Confédération helvétique l'expulsion des réfugiés compromis dans des complots contre les États voisins. Vous n'apprendrez pas sans quelque surprise que M, de Metternich affecte de trouver trop rudes nos procédés envers les Suisses, et laisse reproduire dans VObservaleur des articles de journaux étrangers où on fait un appel à la dignité et à l'indépendance des cantons, pour les engager à repousser nos demandes. Il est vrai qu'en ce moment même, par une contradiction assez étrange, le chanceher autricliien nous invite à nous joindre à sa cour, et aux autres cours allemandes, pour bloquer la Suisse dans le cas où les réfugiés ne seraient pas expulsés. Le fait est que M. de Metternich désire sincèrement voir ce pays débarrassé des révolutionnaires étrangers qui l'agitent depuis longtemps, mais il aimerait pour le moins autant que ce résultat ne fût pas dû à l'action particulière et dominante de la France.
La situation de l'Espagne est bien grave en ce moment. Les succès des carlistes, qui heureusement ne se sont pas soutenus, ont cependant suffi pour fournir aux anarchistes le prétexte et la faculté de nouvelles tentatives de désordre. L'Andalousie presque entière, l'Estramadure et l'Aragon ont proclamé la constitution de 1812. Néanmoins le gouvernement de la reine se montre résolu à tenir tête à l'orage, et M. Isturitz, sans se faire illusion sur le danger de la crise actuelle, fait preuve d'une rare énergie. On presse activement le recrutement de la légion étrangère. D'ici à peu de jours plusieurs milUers d'hommes passeront les Pyrénées pour la renforcer. Je n'ai pas besoin
d'ajouter que les représentants de quelques grandes cours en témoignent beaucoup d'humeur. Quant au comte Pahlen, je me plais à reconnaître que son attitude, par rapport à cette question délicate, est pleine de réserve et de convenance.
AU COMTE DE IIOUDETOT
Moscou, 15 août 1836.
Moscou est autre que je ne croyais : son aspect n'a rien ni de gothique, ni d'oriental, ni encore de grec; comme la Russie, c'est une ville qui n'a pas eu le moyen âge. Vers le xv'= siècle on s'est mis à y construire des palais et des églises où toutes les imitations sont confusément mêlées, tous les styles entassés, c'est une invraisemblable bizarrerie ; mais puissante et de beaucoup d'effet. Moscou est une ville de clochers, la décoration intérieure et extérieure de ses quatre ou cinq cents égUses d'un style toujours contourné rappelle souvent à la pensée les idolâtries indienne, thibétaine ou chinoise. Le christianisme tout populaire a pris quelque chose de ce caractère. Ajoutez que, dans ce rude cUmat, il faut sans cesse re vernir, badigeonner, repeindre, de sorte que tout a une apparence de décors. Je n'en suis pas moins demeuré profondément saisi à la vue du Kremlin : c'est une des fortes impressions de ce genre que j'aie reçues. Le KremUn, c'est Moscou; tout le reste est nouveau, comme Pétersbourg, et à peu près dans le même goût. De larges rues, d'immenses places, de beaux bâtiments à colonnes de briques crépies ; mais moins de régularité et de Kgnes droites. La population
quoique moindre, abonde plus quà Pétersbourg, II y a beaucoup de mouvement. Moscou vit bien plus par soi-même et ne semble pas la dépendance ou l'appendice d'une résidence royale. Elle n'a pas non plus cette physionomie militaire de l'autre capitale. Moralement parlant, la ville a ou plutôt commence à avoir quelque chose de bourgeois, de municipal, d'industriel. En ce sens, les progrès sont rapides. Dans cet intérieur profondément reculé de l'Europe, on s'occupe assez pende ce qui se passe dans notre Occident. La civilisation européenne y écoulera de moins en moins ses produits; l'accroissement de la consommation, du bien-être et du désir du bien-être, la distance des centres manufacturiers, le prix si coûteux des transports, donnent bonne chance aux établissements industriels du pays. Le régime prohibitif y aide, quoi qu'on en dise. Je ne veux pas examiner théoriquement si ce système est utile ou nuisible, mais en rassurant les esprits des spéculateurs il fait naître les spéculations. Il y en a beaucoup ici, et c'est le grand intérêt. La guerre serait tout juste aussi populaire qu'à Lyon ou à Saint-Etienne.
DU COMTE MOLE
Acosta, 21 août 1836.
C'est à Plombières que j'avais appris l'abandon de la revue, et je suis arrivé à Paris tout au milieu des angoisses pour l'intervention. Vous aurez vu les démissions offertes, acceptées, reprises. Les explications ont été vives et je crains beaucoup qu'il ne reste au fond des âmes la conviction d'une complète incompa-
tibilité. Au surplus, si, dans mes lettres, je me suis fait comprendre, vous savez que je n'ai jamais été sans inquiétude sur la durée des arrangements du 2:2 février. Ils ne répondaient pas assez au besoin des circonstances, ils n'avaient point de racines dans la nature des choses. C'étaient des arrangements de personnes, une revanche d'un côté, de l'autre, un essor insensé donné à certaine ambition. A tout cela j'ai dit : C'est grand dommage ! ni le pays, ni même les personnes n'y gagneront !
Maintenant qu'arrivera-t-il? En personnes les combinaisons sont peu variées et on les dirait toutes. Mais le cours naturel que suivait l'esprit public s'est trouvé interverti. Les intrigues, les ambitions personnelles ont tout faussé, dénaturé, et presque personne n'est resté là où ses opinions et ses antécédents le plaçaient. Vos anciens amis ne sont pas, à cet égard, les moins coupables, et, pour une petite part, je pourrais le prouver.
A M. TUIERS.
Moscou, 23 août 1836 (1).
Monsieur,
L'empereur arrive ce matin et ne passera que trois jours à Moscou. Il a terminé les revues, les petites guerres, les manœuvres, qui ont employé six semaines de son temps et plusieurs millions de ses revenus. Aucune intention guerrière ne s'est dessinée au cours des diverses manifestations de cette passion militaire. Il a souvent répété que cette armée qu'il
(1) Dépêche officielle JN» 29.
trouve si belle était proportionnée à l'étendue de l'empire et qu'il ne la destinait qu'à le maintenir maître chez lui. J'ai rapporté à Votre Excellence en quels termes il a parlé à M. de Quinemont. Il ne m'est revenu qu'aucune parole hostile à la France lui soit échappée. Pourtant, dans un feu d'artiiice donné le dernier jour, on avait reproduit quelques-uns des transparents du camp de KaUsz : la date de 1813 et les devises sur l'union des puissances. Ces emblèmes jouent de malheur, car, encore cette fois, le transparent s'est mal illuminé. Personne n'y a pris garde. Ces souvenirs de la croisade contre la France et de la délivrance de l'Europe sont très froidement accueillis ici. Comme gloire historique on aime à s'en parer, mais ils n'ont rien à faire avec les sentiments et la poUtique actuelle. L'esprit des officiers et de l'armée russe s'est montré plus pacifique encore que l'empereur pendant le mouvement du camp.
Je ne veux pas omettre une anecdote dont l'effet a été grand, et qui peut servir à faire connaître le caractère de l'empereur. Il a en général, et surtout en matière militaire, le commandement rude et la parole prompte. Souvent il traite assez mal officiers et généraux. C'est ce qui lui était arrivé avec un général d'artUlerie. Il a senti qu'U. était allé trop loin et avait manqué de mesure et de justice. Le lendemain il a réuni l'état-major devant sa tente, et publiquement il a fait des excuses au général qui, confus et troublé, s'est incliné pour lui baiser la main. L'empereur l'a serré dans ses bras. C'est en français que s'est passée cette scène : peut-être était-elle destinée aux généraux plus qu'aux soldats : peut-être voulait-il qu'elle eût tout son effet sur les étrangers qui étaient présents.
De Moscou l'empereur se rend à Nijni, à Kazan, à Voronej, àKharkov, à Kiev, puis à Varsovie. On neprévoit pas comment il s'y comportera, il sera sévère ou indulgent, menaçant ou consolant.il ne s'agit en tout cas que d'une apparence. Le fond de la conduite envers la Pologne ne peut varier. L'empereur ou, pour parler plus exactement, les Russes suivront avec lenteur ou avec une dure précipitation le dessein d'abolir la nation, la langue, la religion de la Pologne. La guerre de 18^1 n'a point été une guerre civile, mais une lutte entre deux peuples ennemis : ce n'est point une sédition qui a été réprimée, c'est un pays qui a été conquis. Les drapeaux pris sur les Polonais sont suspendus aux piliers de Notre-Dame de Kazan; à Pétersbourg les clefs de Modlin sont posées sur le tombeau du grand-duc Constantin; le Kremlin est plein des trophées de celte guerre. On montre l'original de la charte donnée à la Pologne par l'empereur Alexandre, et les drapeaux de la garde nationale de Varsovie. Le palais a été démeublé comme si l'empereur ne devait jamais s'y arrêter. La suite des portraits des rois de Pologne, une série de bustes en bronze des Polonais illustres, les insignes du couronnement, le trône de Pologne, tout cela est au Kremlin. Le démeublement a été si complet qu'une table en sapin recouverte d'un vieux tapis vert, sur laquelle écrivait l'empereur Alexandre, n'a pas été laissée à Varsovie. A l'École mihtaire, j'ai vu au moins cinquante jeunes Polonais, transférés l'an dernier de l'école polonaise de Kalisz, qui a été supprimée. 11 faut donc bien savoir que l'empereur pourra devenir plus doux et plus bienveillant pour les individus, s'occuper plus qu'il ne le fait maintenant de donner un peu de prospérité et de
bien-être à ce malheureux pays, mais qu'en tant que Pologne, en tant que royaume séparé, il le hait de toutes les forces de son âme et ne songe qu'à en faire une province russe. Ceux des Polonais qui, en bien petit nombre, ont demandé et obtenu grâce sont même d'avis que, en conservant des prétentions à la nationalité, leur pays s'expose à une tyrannie pesante et désastreuse, et ils disent que l'intérêt qui leur est manifesté par l'Europe, est une pitié funeste qui accroît et prolonge leurs maux. L'Autriche, sans le faire paraître, encourage et pousse le gouvernement russe dans cette voie de compression et de rigueur. J'ai vu ici des agents employés, et même dans des postes importants, parle gouvernement russe sur les frontières de Gallicie, qui racontent que des avis fournis sans cesse par la police autrichienne deviennent le motif ouïe prétexte de précautions plus rudes- Je suis ici depuis dix jours. J'ai attendu l'empereur. J'ai pensé qu'il était beaucoup plus intéressant de le voir dans sa capitale de Moscou qu'à la foire de Nijni. Avant son arrivée, j'ai parcouru tout à fait en détaU les vastes établissements d'éducation et de charité. J'ai visité plusieurs manufactures. En un mot j'ai voulu rendre mon voyage aussi instructif que possible. Le comte Tolstoï, ancien ambassadeur en France, occupe en ce moment par intérim la place de gouverneur de Moscou. 11 m'a reçu avec un empressement plein de bienveillance et a pour moi toute sorte d'attention. Tout m"a été montré avec d'autant plus de complaisance que les établissements publics sont en général conçus avec une magnificence, tenus avec une discipline dont l'administration russe aime à rendre témoins les étrangers.
DE LA DUCHESSE DE DINO
Valençay, 7 septembre 1836.
Je ne récapitulerai pas tous les événements publics si divers qui ont marqué cet été; vous les connaissez,
(1) ÉvÉïNEXIEMS DU G SEPTEMBRE 1836 AU 15 AVRIL 1837.
— Ministère du 6 septembre : le comte Mole, président du conseil ministre des affaires étrangères ; M. Persil, ministre de la justice et des cultes ; M. de Gasparin, ministre de l'intérieur ; le vice-amiral de Rosamel, ministre de la marine ; M. Guizot, ministre de l'instruction publique ; M. Duchàtel, ministre des finances. — Le 19 septembre le général Bernard est nommé ministre de la guerre, et M. Martin (du Nord) ministre du commerce, de l'agriculture et des travaux publics. — La politique du ministère précédent vis-à-vis de l'Espagne est abandonnée et le corps auxiliaire des Pyrénées dissout. — Le gouvernement impose à la Suisse l'expulsion de son territoire des réfugiés conspirateurs. — Attentat de Strasbourg (31 octobre).
— Arrestation des conjurés. — Mort du roi Charles X à Gôritz (6 novembre) — Le prince Louis-Napoléon Bonaparte est envoyé en Amérique (14 novembre). -^ Expédition
VOUS les appréciez, vous en calculez le plus ou moins d'importance future ; nous les avons observés de loin
do Constantine, l'attaque contre cette ville est repoussée et l'armée est forcée de Lattre en retraite (24 novembre). — Ouverture de la session, attentat de Meunier contre le roi (27 décembre). — Acquittement des complices du prince Louis (18 janvier 1837). — Le gouvernement présente à la Chambre un projet de loi : pour la disjonction de juridiction dans les causes où des militaires seraient impliqués avec des citoyens en matière d'attentats ou complots contre la sûreté de l'État (24 janvier) ; un projet de loi établissant à l'île Bourbon une prison destinée à recevoir les individus condamnés à la déportation (24 janvier) ; un projet de loi remettant en vigueur les dispositions du code pénal de 1810, abrogées en 1832, punissant de la réclusion la non-révélation des complots ou projets contre la vie et la personne du roi (23 janvier). — Découverte d'une machine infernale préparée par Champion (19 février). — Arrêté, ilse suicideen prison. — Présentation de lois constituant un apanage à M. le duc de Nemours et une dotation à la reine des Belges. — Agitation contre ces propositions. — La loi de disjonction est rejetée par 211 voix contre 209 (7 mars), — M. de Gasparin manifeste l'intention de se retirer du ministère de l'intérieur, qu'il reconnaît trop lourd pour ses forces. — M. Guizot désire l'y remplacer. — Sa rupture avec M. Mole, qui y est opposé. — Crise ministérielle. — M. Guizot tente sans succès de rétablir le ministère du 11 octobre. — Malaise produit par la continuation de la crise. — Le roi s'adresse en même temps à M. Mole et à M. Guizot. — 11 préfère la combinaison proposée par M. Mole (lo avril). — En Angleterre : La situation politique reste la même. Les divers partis se neutralisent l'un par l'autre, luttant tour à tour, whigs et radicaux contre les tories, tories et whigs contre les radicaux. — En majorité dans la Chambre des
SEPTEMBRE 1836-AVRlL 1837. . 463
avec le dégagé que donne une retraite sévère. La chute de Thiers nous est sensible, parce qu'on relords, en minorité imposante dans la Chambre des communes, les tories continuent à faire échouer les réformes sur lesquelles sont d'accord les whigs, les radicaux et les Irlandais. — Affaire du Vixen, bâtiment anglais saisi par les Russes dans la mer Noire. — En Grèce : Le roi, qui vient d'épouser une princesse d'Oldenbourg, revient avecla reine dans ses États (14 février 1837). — M. d'Armansperg est remplacé par M. de Rhudart (février). — En Suisse: La Diète ne donne pas à la France les satisfactions demandées à propos de l'affaire Conseil. — Clôture de la Diète /lO septembre 1836). — Rupture des relations diplomatiques entre la France et la Suisse (27 septembre). — Convocation d'une Diète extraordinaire. — Satisfaction est donnée au gouvernement français (5 novembre). — Reprise des relations. — Conclusion du différend entre la France et le canton de Bàle-Campagne. Revision de plusieurs constitutions cantonales. — En Espagne : Mesures révolutionnaires de toutes sortes. — Séquestre des biens des Espagnols émigrés sans autorisation depuis les derniers événements (16 septembre 1836), des partisans de don Carlos (17 septembre), de tous les ecclésiastiques hors du royaume ou qui s'en absenteraient (24 septembre). — Election des Cortès. — Le gouvernement cesse de payer la dette étrangère. — La guerre carliste redouble d'intensité. — Succès répétés du prétendant dans le Centre. — Jonction deGomezet des chefs de bandes de Valence et de l'Aragon. — Gomez arrive en Andalousie. — Il entreàCordoue (1'^'' octobre). — Siège de Bilbao. — Réunion des Cortès (17 octobre). — La Chambre accentue son attitude dans le sens de la modération. — Nouvelle émeute militaire à Madrid (28 novembre). — Loi d'exception sur la liberté individuelle. — Réforme de la constitution de 1812 dans un sens plus monarchiste (27 décembre).—Échecs de Gomez en Andalousie. — Sa retraite pré-
grette de voir les gens pour qui on a une longue habitude de bienveillance s'aveugler sur leurs propres intérêts. Nous avons admiré la fermeté du roi d'avoir sacrifié bien des convenances personnelles à ce qu'il a cru l'intérêt réel du pays et de la couronne. Vous savez dans quelles doctrines notre maison a toujours été dans les questions d'Espagne, et sous ce rapportlà Thiers n'a jamais trouvé de complaisance chez nous. On nous annonce que le Moniteur nous ap-
cipitée. — Défaites des carlistes devant IJilbao. — Troubles à Cuba. — Divisions dans le parti carliste. — Les carlistes, avec Cabrera,reprennent l'avantage dans le Nord (février 1837). — Mésintelligence des généraux chargés de les combattre. — Nouveaux progrès des partisans de don Carlos. — Le ministère radical Calatrava-Mendizabal n'étant pas plus heureux dans la repression des carlistes que les ministères modérés Isturitz, Toreno, Martinez de la Rosa et Zea, s'affaiblit et se divise de jour enjour. Les modérés reprennent courage. — Retraite de quelques-uns des ministres (février-mars). — En Portugal : Agitation des miguélistes. — Révolution libérale (9 septembre 1836). — Proclamation de la constitution de 1822. — Nouveau ministère. — Opposition de l'époux de la reine à la révolution. — Protestation de la pairie. — Mouvement du parti contre-révolutionnaire. — Arrivée des forces navales françaises et anglaises dans le Tage. — Tentative de contre-révolution; elle échoue (3,4et 5 novembre). — Rentrée en fonction des ministres dépossédés. — Violent mécontentement contre l'influence étrangère, que l'on accuse d'avoir favorisé le dernier mouvement. — Insurrection miguélistes (décembre). — Réunion des Cortès (18 janvier 1837). — Attentat contre le prince Ferdinand. — Bandes miguélistes dans les Algarves. — Projetde nouvelle constitution. — Début de la discussion de ce projet (6 avril), c. b.
prendra demain l'avènement simultané de MM. Mole et Guizot, deux noms qui vous sont amis, et que vous verrez sans doute avec plaisir. Yos relations politiques ne peuvent que se faciliter par vos anciens rapports d'amitié. Nous désirons sincèrement qu'une combinaison qui met en lumière et en communauté des noms honorables et des talents distingués, fournisse une longue et brillante carrière ministérielle.
Madame de Lieven parait décidée à braver toutes les mauvaises brumes du Xord et à venir passer l'hiver à Paris. Elle est assez malheureuse (1) et assez souffrante pour avoir besoin d'indépendance, de soleil et des seuls plaisirs qui lui restent et qui ne peuvent guère se rencontrer pour elle qu'à Paris.
Adieu. Songez à vos amis, à ceux qui, retirés, \deux et hors de cause, n'ont rien à vous offrir qu'une sincérité et une constance dans leur attachement qui, pour une âme telle que la vôtre, n'est pas, je le sais, sans quelque prix. God bless yoii!
A M. THIERS
Saint-Pétersbourg, 8 septembre 1836 (2).
Monsieur,
J'ai quitté Moscou le surlendemain du départ de l'empereur. Il y a passé trois jours à tout \dsiter, tout inspecter avec sa rapidité accoutumée. J'ai eu l'honneur de dîner deux fois avec lui : jamais il ne m'a
(1) Elle avait peixlu deux fils. c. b.
(2) Dépèche officielle N" 30.
466 SOLVENinS DU BARON DE BARANTE.
fait meilleur accueil. Jamais je ne l'ai vu si disposé à se laisser aller à la conversation. Il était encore sous l'influence du contentement que lui avait donné un mois vécu au milieu de son armée. Il avait voyagé très vite : ce qui lui plait et l'anime. L'empressement religieux et filial de la population de Moscou dont, selon l'usage, il est obligé de fendre la foule pressée, en se rendant du palais à la cathédi-ale, est aussi une impression qui agit sur lui. Sans qu'il ait dit précisément rien de nouveau ni de curieux, j'apprends pourtant à le mieux connaître, en l'entendant ainsi parler avec une sorte d'abandon et de verve, et je juge mieux de son gouvernement, de son administration, de son pays même, que par la plupart des autres informations. La couA'ersation, ainsi qu'U convenait, s'estportée sur la Russie, non pas sur la France, sur les afl'aires intérieures, et point sur les relations extérieures. Cependant, revenant presque malgré lui à un thème qui l'occupe depuis quelque temps, à la nécessité de réprimer avec fermeté et promptitude le mouvement révolutionnaire, il m'a elicore répété : « On ne me » fera jamais comprendre qu'il y ait des lois qui con- » damnent une nation de trente-cinq millions d'habi- » tants à trembler devant une bande de cinq cents » assassins. » Il a été informé que des tentatives seraient aussi dirigées contre lui : « On y veillera, et » il en sera ce que Dieu voudra. »
Je ne savais point parler si juste lorsque, dans ma dernière lettre à Votre Excellence, je disais quelles dispositions l'empereur conserverait toujours quant à la Pologne. Je vous ai rapporté d'avance précisément ce que j'ai entendu deux jours après. L'empereur, en me parlant du Kremlin et de ce que j'y avais vu, m'a
demandé si j'avais remarqué ce qu'il y a fait apporter de Varsovie. Il s'est mis à émimérer tous ces trophées et ;i me parler de cette guerre comme d'un des plus beaux triomphes de l'armée russe, comme de la gloire de son règne. 11 s'est animé sur l'ingratitude des Polonais, sur leurs serments violés, sur la mémoire de son frère Alexandre mise en oubli. Après avoir rappelé les monuments de cette victoire — et il compte en faire ériger d'autres — il m'a encore demandé si j'avais vu à Pétersbourg les canons qui sont placés devant l'église de la garde : « Elle les avait » pris sur les Turcs à Varna, m'a-t-il dit, et comme » un roi de Pologne a autrefois été tué sous les murs » de cette ville, j'avais cru faire quelque chose » d'agréable aux Polonais en leur donnant ces canons. » Je les envoyai à Varsovie. Eh bien, ces misérables y> les ont tournés contre moi, et il a fallu que ma garde » les payât encore une fois de son sang. » Votre Excellence voit que rarement le vainqueur a gardé contre le vaincu une rancune plus âpre et plus hautaine. Si l'empereur se laisse aller à de telles impressions, nous pourrions bien avoir une seconde édition du discours de Varsovie. Cependant ce n'est point ce que je prévois. Un oukase assez inattendu vient de prescrire la levée de cinq hommes par mille habitants. L'oukase du 1" août 1834 avait divisé l'empire en deux régions, et réglé que chacune alternativement serait appelée au recrutement ; celui-ci y déroge en ordonnant un appel général et simultané. Ce sera une levée d'environ cent mille hommes. Le préambule dit qu'en réduisant la durée du service de vingt-cinq à vingt ans, et renvoyant tous les soldats qui ont atteint ce dernier terme l'armée a été considérablement diminuée, d'au-
tant que les congés ont porté sur les anciennes levées de 1812, 1813, 1814 et 1815, qui avaient été extraor- (linairement nombreuses. Cela est exact. Mais personne ne jugeait nécessaire, dans des circonstances aussi paisibles, de remplir ce vide sur-le-champ. Les propriétaires, surtout à Moscou, où Ton s'exprime avec un peu plus de liberté, témoignent quelque mécontentement d'ujie mesure qui leur impose une contribution assez forte, puisque les serfs pris par le recrutement ont une valeur égale au capital de la rente due par chacun d'eux, et qu'en outre les frais de premier équipement sont à la charge du seigneur. La décision prise, il y a deux ans, de réduire la durée du service à vingt ans n'a pas eu non plus leur approbation. L'administration assure que les hommes libérés ne sont nullement embarrassés de leur position , qu'alïrancliis de la servitude ils trouvent facilement un emploi ou du travail dans les villes et dans les manufactures; que s'ils aiment mieux retourner aux heux où le recrutement les a pris vingt ans auparavant, ils sont fort utiles aux propriétaires, sont employés comme soldats de poUce et forment cette espèce de gendarmerie territoriale nécessaire pour maintenir le bon ordre parmi les paysans serfs dans les campagnes. Les propriétaires sont loin de convenir de ces avantages ; ils disent que le retour des soldats hbérés les embarrasse; que, n'étant plus esclaves, ils sont peu obéissants et nuiiaient à l'ordre plutôt que d'y servir.
Quoi qu'n en soit de ces plaintes, personne jusqu'ici n'envisage cette levée dans les rapports qu'elle pourrait avoir avec la politique extérieure; personne n'y voit un projet, une pensée de guerre. Je
ai "ai pas encore de motif pour en juger difTéremment.
Il est dans le goût et les habitudes d'esprit de l'empereur de vouloir une grande armée, même sans projeter ni prévoir qu'il ait à l'employer activement, l'ourlui la souveraineté consiste essentiellement dans le commandement d'un grand nombre de soldats. Un roi est en péril quand il n'a pas une belle et forte armée. S'en occuper, la tenir en discipline et y entretenir un fidèle dévouement, c'est le premier devoir, la première politique. « Je ne veux pas, me disait-il, » blâmer ceux qui sont malheureux^ mais la branche » aînée des Bourbons n'entendait rien au militaire. >■ Elle n'a jamais su se faire aimer ni considérer des )) soldats. Pour Charles X cela se conçoit, mais ses >> fils avaient servi, avaient fait la guerre; comment se » fait-il qu'ils soient demeurés étrangers à votre ar- » mée? Ils élevaient le duc de Bordeaux de manière » qu'n en fût de même pour lui. » J'ai ajouté : « C'est ■» en donnant cette éducation-là aux princes qu'on leur « fait perdre leur couronne. » — « Dieu l'a voulu ! » a-t-il dit, terminant ainsi une conversation que je rapporte pour montrer à Votre Excellence les préoccupations miUtaires de l'empereur.
On explique aussi ce recrutement excessif par les projets de l'empereur sur le Caucase. 11 s'en occupe, ce n'est pas douteux. C'est encore un des sujets dont je l'ai entendu parler. 11 compte y aller l'année prochaine. « Il faut que cela finisse, disait-il, il faut que la Russie entre en jouissance d'une de ses » plus belles provinces. Cette guerre coûte beaucoup » d'hommes et d'argent. Il y péril au moins trois » cents officiers par an. On me fait espérer qu'avec ^) des mesures bien prises, avec un plan sage et suivi,
470 SOUVE.NIRS DU BARON DE BARANTE.
» d'ici à cinq années on pourra obtenir une soumis- » sion complète ; mais je dois y regarder. Les fautes » se payent avec du sang. » L'armée du Caucase va donc être augmentée.
Comme Votre Excellence le suppose sûrement, l'Espagne est devenue le sujet de la pensée et même des entretiens de tous. On attend avec anxiété les nouvelles de ce malheureux pays. La proclamation de la constitution de 1H12 a changé la question. Cette phase du désordre était préA'ue, sans doute, mais il a fallu qu'elle se produisit pour qu'on en calculât les effets avec plus de justesse. De loin, avant l'événement, les amis de la cause de don Carlos croyaient que l'excès de l'anarchie et la progression révolutionnaire devaient accroître et hâter les chances de succès du prétendant. Aujourd'hui, ils disent que tout lui devient plus périlleux, plus difficile, plus incertain; que la reine peut être perdue sans qu'il y gagne rien, qu'il parviendrait à Madrid, que son pouvoir sur l'Espagne ne serait pas mieux établi. M. de Liebermann, ministre de Prusse, qui a séjourné dix ans en Espagne et qui est carliste passionné, a cessé d'augurer favorablement pour le parti qu'il affectionne. Tout se borne de sa part, et de celle des hommes de cette opinion, à des récriminations contre la conduite de la France et de r.\ngleterre. On suppose généralement qu'il ne sera plus question d'intervention directe ou même indirecte, et que nous allons attendre le développement successif de la révolution nouvelle avant de porter des secours sans savoir à qui ils profiteraient.
Saint-Pétersbourg, 14 septembre 1836 (1).
J'ai Ihonneur d'adresser à Votre Excellence le numéro du Journal de Saint-Pétersbourg paru hier matin; les détails qu'il donne sur le fâcheux accident qui est arrivé à l'empereur (2) sur la route de Penza à Tambow sont parfaitement conformes à la vérité. Il n'y a en réalité rien de plus grave que le récit inséré dans le Journal. L'impératrice a montré aux personnes de son intimité les très longues lettres que l'empereur a pu écrire. II n'avait pas même de fièvre. Cette nouvelle imprévue a été connue aussitôt de tout le public avec exactitude et sans exagération, de sorte que nulle inquiétude n'a agité l'opinion. En déplorant l'accident on s'est félicité de ce que, pouvant être très grave, il ne l'était iieureusement que fort peu.
Je me suis empressé de témoigner au comte de Nesselrode les sentiments que faisait naître en moi ce malheur imprévu, et ma joie de ce qu'il n'était point plus grand. Nous avons aussi, M. le comte de Ficquelmont et moi, fait demander à présenter en cette occasion nos hommages à S. M. l'impératrice. J'ai eu l'honneur de la rencontrer, je lui ai parlé de la part respectueuse que j'avais prise à ses inquiétudes.
(1) Dépêche officielle N° 31 .
(2) Un accident de voiture dans lequel l'empereur s'était cassé la clavicule gauche. c. b.
DU COMTE MOLE
Paris, 17 septembre 1836.
Très cher ami, au lieu d'une longue lettre que j'aurais eu tant de plaisir à vous écrire, il faut que je me borne à quelques lignes et que vous vous en contentiez aussi. Vous aurez su, sans doute, que j'ai débuté par une petite maladie qui s'est aggravée par mon obstination à continuer les alïaires. Je vais bien maintenant et travaillant, à la lettre, jour et nuit. Quoi qu'en disent les journaux, et même la Paix, ma présidence n'est pas nominale et elle me donne plus de soins que le département que je dirige. On nous a laissé un sale héritage, la Suisse, l'Espagne, Alger, etc. X'importe, j'ai bon courage et nous irons. La maladie de Martin (du Nordj nous a seule empêchés de nous compléter. Il finira, je l'espère, par être ministre des travaux publics et du commerce, sans cliangement d'attribution. Bernard est notre ministre de la guerre.
Que n'aurais-je pas à vous dire si nous causions 1 En ce moment, je n'ai pas même le temps de dormir, il me faut quinze jours encore pour être hors de peine. En attendant, je complète ma connaissance de personnes que je ne connaissais encore qu'à demi.
Adieu, très cher ami, n'oubliez pas que vous avez ici un ministre des affaires étrangères à votre discrétion. Si vous voyez M. Loëve Veimars, dites lui mille obligeances de moi, parce que je le voudrais ici.
SEPTEMHRE 1836-AVRIL J837. 473
DE M. BRESSON
Berlin, 23 septembre 1836.
Mon cher et honoré conègue, je n"ai que le temps de vous dire que le cabinet de M. Mole est parfaitement bien vu ici.
Je ne m'étonne pas de la conduite de M. de Liebermann. Il est et s'est toujours montré homme de parti. Comme il a ici peu d'aboutissants et de consistance, il compte sur son exagération comme moyen de succès. Du reste, quoique un peu butor, il est bon homme et mourra d'indigestion.
Votre empereur a l'ait une culbute qui lui servira de leçon, lui qui met sa gloire dans la rapidité de ses courses. De Kovno ou de Varsovie il serait probable, ment venu nous surprendre, et j'aime autant être privé de ses visites qui ne font jamais que du mal.
M. Ancillon me disait une chose remarquable ; c'était de l'abandon après dîner :
— Depuis que V empereur s'' est convaincu que VA ulriche et la Prusse ne se laisseraient pas ébranler, il se retranche davantage dans ses glaces.
Voilà la première fois qu'on avoue quïl a essayé d'ébranler.
AU COMTE MOLÉ
Saint-Pétersbourg, 1" octobre 1836.
Monsieur le comte, L'empereur s'est trouvé, plus tôt qu'on ne l'espérait,
474 SOUVENIRS nu BARON DE BARANTE.
en état de quitter le village où le retenait l'accident funeste qu'il a éprouvé; il a pu se remettre en route le 20 septembre, et voyager même avec une rapidité assez imprudente. Il est arrivé avant-hier sans être trop fatigué à Tsarskoé-Sélo ; vraisemblablement il y passera un mois avant de venir s'établir ici pour l'hiver.
Le mariage du roi (Jthon paraît un sujet de satisfaction assez marquée pour le cabinet de Saint-Pétersbourg. Le duc d'Oldenbourg, avant de conclure, avait écrit à l'empereur pour le consulter; c'est d'après sa réponse que cette union a été résolue.
.\ussi n'ai-je point été surpris de voir, à l'occasion de ce mariage, M. de Nesselrode entrer dans une conversation longue et détaillée sur la situation de la Grèce et sur la marche qu'il convenait d'adopter dans les rapports des trois puissances avec le gouvernement du roi Othon. M. de Nesselrode est convenu que le dissentiment qui a séparé la Russie de la France et de l'Angleterre dans la question relative à la troisième série avait dû produire un fort mauvais effet en Grèce; que la première condition pour donner de la stabilité à l'administration, pour rassurer et calmer les esprits, pour prévenir les intrigues et les diAisions, c'était d'établir préalablement une complète harmonie entre les trois cabinets, et d'envoyer, en toute circonstance, des instructions identiques aux trois résidents.
Mais comment arriver à cette bonne et entière intelligence sur le fait de la Grèce ? Ici, M. de Nesselrode est revenu aux plaintes accoutumées contre lord Palmerston, à l'impossibilité de s'entendre avec lui sur quoi que ce soit. J'ai alors remarqué que, sans
doute, tout traité, tout acte, toute résolution textuelle ne pouvaient émaner que de la conférence de Londres, tandis que les instructions envoyées aux résidents, soit d'une manière générale et préalable, soit sur une circonstance particulière, devaient être données par chaque cabinet. 11 serait donc possible de les concerter officiellement à Paris, tout aussi bien qu'à Londres. Il ne s'agit point de tenir un protocole, mais de se mettre d'accord par des communications loyales, par des entretiens sans réserve : ce qui est possible lorsque, évidemment, on a le même but.
M. de Nesselrode, en insistant toujours sur la difficulté de ramener le cabinet de Londres à des idées justes quant à la Grèce, de diminuer son engouement pour M. d'Armansperg, de le décider à exercer un contrôle sévère sur Tadministration des finances ; tout en me montrant peu d'espérance de réussir d'une façon quelconque à s'entendre avec le ministère anglais, est pourtant entré avec assez d'empressement dans l'idée que je lui présentais.
« Le comte Pozzo, m'a-t-il dit, en retournant à » Londres, va s'arrêter quelque temps à Paris ; il a » jusqu'ici traité les affaires de Grèce, il connaît inti- » mement le comte Mole ; ils se mettront facilement » d'accord sur la marche à suivre. Déjà ses prédéces- » seurs, et surtout le duc de Broglie, ont jugé à peu » près comme nous l'administration de M. d'Armans- » perg, ce sur quoi il faudra surtout se concerter, » c'est au moyen d'arriver à une indispensable con- » formité avec les Anglais, afin de ne plus laisser » la Grèce à l'abandon, comme nous faisons depuis » trois ans, et de ne plus y provoquer ainsi des par- » tis qui s'appuient sur les prétendus dissentiments
» des puissances protectrices. Je vais écrire au comte » l'ozzo; de votre côté, prévenez-en M. le comte M Mole. »
Je n'ai aucun motif de soupçonner la bonne foi de M. de Nesselrode dans cotte espèce d'ouverture ; toutefois, si le cabinet de Saint-Pétersbourg a, dans ce moment, un dessein positif, s'il tend à un but marqué, c'est à rompre ou à dénouer la liaison de la France et de l'Angleterre. Cette alliance est la plus vive contrariété qu'éprouve la politique de l'empereur. Sans travailler avec beaucoup de suite ni d'ardeur à la dissoudre, et en comptant plus sur le cours du temps et la nature des choses que sur ses efforts pour arriver à un résultat qu'il souhaite, le cabinet de Saint-Pétersbourg ne négbge aucune occasion. Or il n'y a pas de moyen plus efficace pour amener la méfiance entre deux alliés que de traiter une affaire quelconque avec l'un tout en restant en dissentiment avec l'autre. La rupture des anciennes alliances et la liaison des nouvelles ne commencent pas autrement. J'ai eu constamment cette pensée présente à l'esprit dans mon entretien aA'ec M. de Nesselrode ; sans rien contester sur les inconvénients avoués de lord Palmerston, ou sur les faux jugements portés parfois en Angleterre sur les affaires des autres pays, je me suis gardé de prêter à croire que nous avions quelque chose à changer dans la ligne politique que nous suivons.
Votre Excellence saura, avant d'avoir reçu cette lettre, que Silistrie est évacuée : M. de Nesselrode me l'a annoncé avec un grand contentement. Je l'ai félicité d'avoir mis à fin cette bonne œuvre.
L'état de l'Espagne est avant tout le sujet des con- Aersations politiques. L'occasion serait bonne, selon
M. de Nesselrode, pour tenter un accommodement quelconque ; le mariag'e par exemple. L'intérieur de l'Kspagne resterait encore troublé pendant longtemps, mais au dehors et pour l'Europe, il semblerait que les affaires d'Espagne sont arrangées, et qu'on a obtenu un dénouement acceptable pour toutes les puissances. Le ministre de Prusse, M. de Liebermann, continue à être fort animé sur tout ce qui se rapporte à l'Espagne ; il n'est point de sang-froid sur ce chapitre, et c'est même presque une prétention chez lui : ce qui est assez son caractère. Toutefois, comme j'ai remarqué assez de vivacité sur la question espagnole chez d'autres agents prussiens, comme à Berlin on m'en a aussi parlé avec intérêt et détail, j'ai cherché àm'expliquer pourquoi la Prusse était moins calme sur ce point que tout autre. J'ai su qu'une portion assez considérable de la dette espagnole se trouvait placée dans les États prussiens. Dès le commencement des troubles, on s'était attaché à l'idée que le succès de don Carlos donnerait plus de sécurité aux porteurs de ces valeurs. Elles sont, m'a-t-on dit, réparties en fort petits lots et jusque dans les classes inférieures, de sorte que c'est sinon un intérêt national du moins un intérêt assez général.
DU COMTE MOLE
Paris, 2 octobre 1836.
Mon cher ami, du point où vous êtes, vous aurez peine à comprendre mon long silence et tant d'occasions perdues par lesquelles j'aurais pu causer avec vous. Eh bien, je ne crains pas de vous le dire, c'est
le temps matériel qui m'a manqué ; quoique me levant à six heures depuis que j'ai accepté le fardeau, mes journées sont loin de suflire à ce qui doit les remplir et je ne parviens pas à trouver une heure que je puisse réserver à mes amis ou à mon besoin d'exercice et de grand air. Cependant ma santé se soutient au delà de toute attente . et la volonté, j'ose même dire le courage, ne me manquent, ni me manqueront. Gest moins le courage, au surplus, tiue l'impassibilité que jusqu'ici on met en moi à l'épreuve. Vous connaissez l'orgueil et le caractère de chacun, heureusement ils m'étaient connus aussi d'avance. C'est en pleine clairvoyance que je me suis engagé. Cette fois je devais entrer et durer. Je suis entré et je durerai, j'en ai la ferme conviction. L'absence de Montalivet du cabinet laisse aux intrigues la seule chance qu'elles puissent avoir. Après cette première faute, si contraire au langage qu'on avait toujours tenu, je dirai même aux engagements pris pendant 1" hiver, il restait encore deux routes ouvertes devant le même personnage (1), celle de l'union la plus franche et la plus complète avec moi, celle de la tactique, d'une rivalité constamment couverte d'apparences qu'on croit habiles. C'est cette dernière qui a été préférée. La presse, jusque dans ses plus \iolentes attaques, favorise l'orgueil. On se croit tout et le seul parce qu'on est le plus attaqué; n'allez pas croire, en lisant tout ceci, qu'il y ait non seulement division, mais germe de division parmi nous. Non, j'avais pris d'avance ma résolution, et rien ne m'y fera manquer : nous sommes dans les meilleurs rapports que l'on puisse avoir, sans confiance
(1) M. Guizot. c. B.
ni intimité. Je sens ma position considérable, le devenant chaque jour davantage, et je sens mon avenir plus indépendant et plus étendu que celui d'autrui. Toutefois c'est la Chambre qui décidera la position de chacun. Jusqu'ici les dispositions sont bonnes, meilleures qu'on ne pouvait l'espérer même pour les moins favorisés d'entre nous.
L'extérieur est, peut-être, source de plus d'embarras qu'il ne l'était en 1830. M. Thiers m'a laissé un pesant héritage. En Suisse, j'ai tâché de replacer la France dans la situation qu'on lui avait fait abandonner et qui avait toujours été la sienne. Vous verrez probablement, dans les journaux, la note que j'ai fait présenter par le duc de MontebeJlo dans l'affaire Conseil. J'y fais appel aux véritables amis de la Liberté et de l'indépendance de leur pays opprimés par une poignée de réfugiés et de révolutionnaires indignes. Toutefois nous ne reculerons pas d'une Hgne sur aucune des questions engagées avec plus ou moins de prudence. Le langage seul sera empreint de plus de modération et de dignité. Vous pouvez le diro où vous êtes. Nous aurons réparation de notre injure dans l'affaire Conseil et les réfugiés sortiront de la Suisse. Le conclusum qui les regarde sera ponctuellement exécuté. Il ne faut pas se le dissimuler, l'esprit révolutionnaire tente en Europe un dernier effort. Le malheur est que l'Angleterre ne puisse le reconnaître et le combattre. Son ministère, recevant le complément de sa majorité au Parlement du parti radical écossais et irlandais, est tenu à ménager partout les révolutions et à ne pas les envisager sous leur véritable jour. C'est la seule différence qu'il y ait entre son gouvernement et celui de la France. Le nôtre a secoué le joug que le sien est
obligé de porter. De là toutes les accusations répétées contre nous sans le moindre fondement. Vous me connaissez assez pour que je n'aie rien à vous apprendre sur ma politique. Depuis que je suis ministre des affaires étrangères, je crois avoir dissipé en très grande partie les préventions anglaises. Lord Palmerston est convaincu maintenant qu'excepté d'envoyer en Espagne des soldats, c'est-à-dire des recrues armées aux affiliations et sociétés secrètes, nous ferons tout ce que nos prédécesseurs avaient fait, nous serons fidèles aux traités et appuierons de toute notre influence le parti constitutionnel en Espagne. Mais ce parti qu'est-il devenu ? J'aurais voulu que vous entendissiez dans mon cabinet hiurilz sur son malheureux pays. Il regardait la coopération promise par M. Thiers comme impuissante et sans profit, et ne croit au succès actuel ni de don Carlos ni du parti contraire. L'Espagne, me disait-il, est dévolue à des années d'anarchie, de guerres civiles, jusqu'à ce que, à travers tant de convulsions et d'épreuves, il se fasse une unité ^ une nation, une société qui, aujourd'hui ^ sont loin d'exister.
La révolution de Lisbonne embarrasse le cabinet de Londres. Je crois qu'en apparence il s'en mêlera moins que n'avait d'abord fait son ambassadeur à Lisbonne, mais sous main il cherche à fomenter une réaction en faveur du régime constitutionnel que le mouvement révolutionnaire a renversé. Ces révolutions militaires sont faites pour causer sur le continent une grave et trop juste préoccupation. Nos réfugiés les plus compromis et les plus violents sont en Angleterre. Ils Auvent d'illusions comme tous les exilés, ils annoncent des révolutions en France et en Italie. Je
VOUS certifie qu'ici l'esprit des troupes et celui de la garde nationale est excellent. J'arrive du camp de Compiègne où ce que j'ai vu, en ce genre, a surpassé mon attente. Vous aurez compris, cher ami, l'importance que nous pouvions attacher à ce voyage du roi. J'espère qu'il sera le prélude de plus d'une bonne chose.
Hélas! que n'êtes vous dans nos rangs! Madame de Barante semblait redouter que j'eusse l'idée de vous y appeler pendant la crise ministérielle. La chance n'était ni assez belle ni assez sûre pour qu'à cette distance, je vous la proposasse et risquasse de vous faire perdre la belle position où vous êtes maintenant.
Voilà une longue causerie, je me suis levé de plus grand matin pour m'en donner le plaisir. Adieu, très cher ami, aimez-moi, comptez sur moi et priez pour moi.
AU COMTE MOLÉ
Saint-Pétersbourg, le 15 octobre 1836 (1). Monsieur le comte,
La santé de l'empereur ne se rétablit point aussi promptement qu'on l'espérait; il a eu, depuis son retour, deux attaques nouvelles de ces douloureuses coliques (2) qui l'avaient tant fait souffrir à Tschembar. Les médecins commencent à craindre qu'il n'y ait de
(1) Dépêche officielle N» 35.
(2) L'appareil nécessaire pour maintenir fépaule fracturée dans un état d'immobilité avait déterminé chez l'empereur, en exerçant sur ses viscères une certaine compression, des coliques bilieuses très douloureuses, c. b.
rinflammation du foie. Cet état de faiblesse, ce mal contre lequel sa volonté est sans puissance, aigrit et irrite l'empereur; il est, dit-on, sans nulle patience, en révolte contre la maladie et le régime. Il faudra pourtant qu'il se résigne à suivre exactement un traitement et des précautions qui maintenant semblent Indispensables.
Un incident, survenu il y a quelques jours, a dû, dans la disposition où il est, l'émouvoir d'une manière fâcbeuse. Près d'une des casernes de Saint- Pétersbourg, un officier du régiment des grenadiers de la garde, mécontent de la façon dont avait manœuvré un bataillon, lui ordonna de rentrer pour revenir quelques heures après recommencer les mouvements qui avaient été mal exécutés. Une des compagnies, n'obéissant pas à ce commandement, resta en place. Un second commandement ne trouva point les soldais plus dociles; un sous-officier s'avança, et portant la parole au nom de tous, exposa certains griefs qu'ils avaient contre leurs chefs, déclara que la compagnie ne bougerait point qu'on ne leur eût promis justice. Il parut un instant que le bataillon entier se disposait à partager cette séditieuse obstination. Cependant le colonel fit saisir le sous-officier et les principaux mutins ; le sous-officier a été condamné à six mille coups de baguette ; c'était la mort et il a en effet succombé pendant l'exécution ; vingt ou trente soldats ont été envoyés en Sibérie après avoir aussi passé par les verges.
Il ne faut pas voir dans cet événement un symptôme d'un esprit de mécontement ou d'indépendance dans l'armée russe : rien de général et de politique n'est à supposer dans les motifs de cet acte isolé d'insubor-
dination, qui, sans doute, ne sera de longtemps sui^d d'aucun autre. Il y a dans le caractère du soldat comme du paysan russe, une certaine limite de patience, et lorsqu'une fois elle a été atteinte et franchie, on voit se manifester un mouvement de désespoir qui brave le péril le plus certain, qui affronte le pouvoir le mieux armé, et qui, en cas de succès, exercerait la vengeance la plus sauvage. Aussi est-ce une règle de politique pratiquée par le gouvernement comme par les possesseurs de domaines, par les chefs miUtaires comme par les maîtres des serfs, de ne point pousser les hommes à bout, de s'arrêter à temps dans la rigueur et la ■\-iolence. Le colonel ou les officiers de ce régiment se sont probablement départis de cette prudence ; dans quelque temps, eux aussi seront peut-être punis par quelque disgrâce à petit bruit ; mais en attendant, pour le maintien de la discipline, la répression, en vertu des idées régnantes en Russie, a dû être aveugle et impitoyable.
Du reste l'attention publique ne s'est aucunement portée sur cette circonstance, à peine en a-t-on parlé; encore est-ce dans le corps diplomatique seulement que j'ai ouï chuchoter ce récit quatre ou cinq jours après; il était généralement ignoré.
La nomination d'un ambassadeur de France en Espagne (1) et son prompt départ pour se rendre à son poste ont été le sujet de quelque étonnement. On ne s'attendait point qu'après la retraite d'un ministère dont la cause patente a été la politique qu'il avait
(1) M. le comte Septimede Latour-Maubourg, nommé le 15 septembre en remplacement du comte de Raynevalmort à Saint-Ildefonse le 16 août. c. b.
semblé adopter sur les affaires d'Espagne qu'après la dissolution des corps destinés à renforcer l'armée de la reine, le roi se hâterait ainsi de donner encore au gouvernement actuel de l'Espagne, une marque authentique d'intérêt, sans paraître prendre en considération les modifications révolutionnaires qui ont, pour ainsi dire, dénaturé cette cause. La réponse à de telles observations est toujours simple et facile. De ce que nous déplorons l'état révolutionnaire et anarcliique de l'Espagne, de ce que nous nous abstenons de prêter aide ou secours à un gouvernement qui présente peu de garantie et qui n'est plus le libre exercice d'un pouvoir régulier et légal, il ne s'ensuit pas que nous soyons devenus sympathiques à la cause de don Carlos. Nous sommes loin d'être persuadés que le triomphe de ce prince mettrait fin aux maux de l'Espagne, ou constituerait une chance assurée du rétablissement de l'ordre ; nous croyons la faction qui se range sous ce drapeau aussi violente, aussi loin de la sagesse et de la justice que les autres exaltés. En outre, cette faction nous est hostile; ses succès pourraient sembler un événement contraire à la France; l'opinion s'en préA^audrait peut-être contre nous d'une part, tandis qu'elle s'inquiéterait de l'autre. La prudence du roi a toujours consisté à bien connaître et à suivre, en lui empruntant sa force, la véritable opinion publique ; or, telle est évidemment sa direction. Une intervention en Espagne ne serait nuUementapprouvée par elle, mais le moindre secours, la moindre préférence accordée à don Carlos produiraient un mécontentement fâcheux et général. Enfin, quoique nos relations avec l'Angleterre ne nous enchaînent pas à avoir identiquement la même politique,.
SEPTEMBRE 1836-AVRIL 1837. 48a
-et qu'en ceci des différences marquées puissent être aperçues, nous avons des ménagements à garder; nous pouvons être différents, nous ne voulons pas être opposés. Tel est à peu près le langage que je tiens aux membres du corps diplomatique qui entament cette ^conversation avec moi, ce qui n'est. pas fréquent, attendu que j'évite les occasions plus que je ne les .recherche, bien convaincu qu'il est plus digne et plus utile de laisser se développer les conséquences de la politique du roi, que de se montrer inquiet du jugement qu'on peut porter sur elle.
Saint-Pétersbourg, 22 octobre 1836 (1).
L'empereur est presque entièrement rétabli ; il monte à cheval, assiste à des manœuvres et à des revues; enfin il a repris sa vie habituelle. 11 est venu passer deux jours à Saint-Pétersbourg et a paru au théâtre où il a été accueilli avec enthousiasme. Avant-hier, en sortant du spectacle, il est arrivé d'une façon tout imprévua chez l'ambassadeur d'Autriche, où se trouvait réunie une grande partie de la société. Quoiqu'il montre toujours une extrême bienveillance au comte de Ficquelmont, H ne songeait pas à la lui témoigner en cette occasion, et voulait surtout se faire voir parmi le corps diplomatique et la ■société des salons de Saint-Pétersbourg ; il serait allé chez toute autre personne qui aurait eu, ca soir-là, sa maison ouverte.
L'empereur a été aimable et gracieux pour tout le monde ; par deux fois il s'est entretenu assez long-
(0 Dépèche officielle N» 36.
temps avec moi. Après avoir parlé de choses indiflerentes, le mot « Espagne », surgissant par hasard dans une conversation sur les arts, l'a fait tout à coup passer à la politique. Il a commencé par déplorer la situation de ce mallieureux pays. Sur ce que je disais qu'on ne pouvait entrevoir ni un remède ni une fin à ses maux, lempereur a répondu : « J'aime » à penser que don Carlos rendra l'ordre et le repos à » cette pauvre Espagne ». J'ai l'ait remarquer combien une telle situation exigeait de grandes qualités du prince destiné à régner en mettant un terme aux désordres. « Il a fait preuve de beaucoup de » constance, a dit l'empereur, et assurément il est » plus fait que la reine pour exercer le pouvoir. » Comme j'observais qu'une condition essentielle pour tout homme, roi, général ou ministre appelé à apaiser ou comprimer l'anarcMe, devait être de ne favoriser aucun parti, d'être supérieur à tous et de gouverner dans l'intérêt général de la nation et du pouvoir, il a ajouté : « Je l'entends bien ainsi ; il faudrait » une large amnistie, l'oubli du passé et surtout tenir » fidèlement ce qu'on promettrait ». De là, l'empereur, sans autre transition, sans une parole de moi qui l'eût mis sur cette voie, s'est pris à me dire : « Combien le » roi a eu de sagesse et de fermeté en s'opposant à » l'intervention, en changeant un ministère qui vou- » lait l'y entraîner. L'Europe lui doit beaucoup, et » jamais il n'a donné une plus excellente preuve de » sa prudence et de sa volonté . » Puis il a insisté sur les torts graves qu'il suppose aux ministres précédents pour avoir décidé et préparé des mesures à l'insu du roi; à quoi je répondais que j'ignorais les détails, et que le bruit public avait sans doute exagéré et déna-
turé la conduite d'hommes au fond dévoués au roi et d'opinions raisonnables. Ensuite l'empereur a passé aux affaires de Suisse, louant de même, avec une sorte d'effusion, la conduite du roi, les actes de son gouvernement, disant combien il les approuvait, et qu'il avait envoyé l'ordre à son ministre en Suisse de les appuyer.
J'entre dans ces détails, non pour informer Votre Excellence, qui l'a déjà appris par mes précédentes lettres, de la disposition actuelle du cabinet de Saint- Pétersbourg mais pour vous faire remarquer ce changement total dans le langage de l'empereur à l'égard du roi. Jusqu'ici, dans ses conversations avec moi, U était évident qu'il se proposait de ne jamais parler de lui, je le voyais diriger le discours de manière à rester dans une sorte de généralité et d'abstraction, et à éviter de reconnaître que le gouvernement de France, c'était le roi Louis-Philippe. Lorsque la circonstance et le défilé où j'avais souvent soin d'amener la conversation le contraignaient à dire : c* Le roi »,• c'était de mauvaise grâce et comme l'accomplissement forcé d'une formaUté. L'autre jour l'initiative est venue de lui, facilement, volontiers ; c'est une sorte de glace rompue. Il en cherchait sans doute l'occasion; la grande convenance et la réserve où il s'est toujours tenu depuis un an lui épargnaient tout embarras, toute contradiction, et rendaient la transition fort simple.
Toutefois, je ne vois en ceci aucun signe d'un projet conçu, d'une direction nouvelle. Le langage de l'empereur prouve sa disposition personnelle, son impression du moment; dire ce qu'U ressent est pour lui une habitude, un contentement bien plus qu'un
moyen politique. Mais je n'ai rien à ajouter ou à modifier dans les jugements que j'ai exprimés récemment sur la politique actuelle du cabinet de Saint- Pétersbourg.
Le comte Orloff est revenu de Londres après y avoir passé dix jours ; il est, dit-il, très satisfait de son voyage; il a été bien reçu et on a paru savoir gré à l'empereur de son empressement à féliciter la reine. Le ministère, et même lord Palmerston, lui ont semblé avoir beaucoup moins de préjugés contre la Russie qu'on ne le supposait; la correspondance de lord Durham a produit cet heureux effet, et d'ailleurs, l'expérience de ce qui s'est passé depuis six ans, la conduite désintéressée de la Russie commencent, dit le comte Orloff, à dissiper les préventions populaires.
DE LA DUCHESSE DE D1\0
Valençay, 22 octobre 1836.
Je ne sais aucune nouvelle. 11 nous est venu beaucoup de monde de tous les pays ici ; mais nous sommes devenus très réservés dans nos jugements actuels, dans nos prévisions d'avenir, et nous ne ^^vons plus guère qu'avec nos souvenirs. Il ne faut user de nous que comme des référence books.
M. de Talleyrand est cependant resté en correspondance fort suivie avec Madame Adélaïde; c'est son dernier chaînon avec le monde. M. Mole et M. Guizot ont écrit des lettres non provoquées fort aimables. Je sais qu'ils ont été satisfaits des réponses. Nous vivons en paix avec tout le monde, en intimité aA^ec
peu ; c'est la condition la plus sage, n'est-il pas vrai? M. Royer-Collard est bien de santé, je l'ai vu avant-hier. Il est doux, sage et fier comme vous Tavez toujours vu.
Adieu, mon bien cher ami. Que vous dire d'ici si ce n'est qu'on vous aime.
AU COMTE MO LÉ
Saint-Pétersbourg, 6 novembre 1836 (i).
Monsieur le comte,
J'ai eu l'honneur d'être invité à dîner, puis à passer la soirée àTsarsIioé-Sélo. L'empereur est maintenant en parfaite santé, mais U est si peu accoutumé aux précautions et aux soins, qu'il a déjà fait deux chutes qui auraient pu être fort graves. 11 ne veut point se souvenir qu'U a encore un bras en écharpe dont les mouvements ne sont point libres, et qui n'a point repris sa force naturelle.
L'administration de son empire, les améliorations qu'il projette, les travaux qu'U fait exécuter ont surtout été le texte de sa conversation avec moi. Il s'applaudit beaucoup des progrès de la prospérité commerciale, de l'accroissement assez rapide des impôts de consommation, qui, selon ce qu'il disait, ont, en 1833, dépassé de trente millions de roubles le revenu de l'année précédente, et auront vraisemblablement cette année un nouvel excédent d'environ dix millions de roubles.
L'empereur m'a aussi parlé des provinces du Cau-
(1) Dépêche officielle N° 37.
case. Soit qu'on lui ait donné de meilleures espérances, soit qu'il fût ce jour-là en disposition d'optimisme, il affirmait que d'ici trois ans il aurait paciflé ces contrées. A Moscou, il avait assigné le terme cinq ans à cette œuvre ; il manifeste toujours l'intention de se rendre au Caucase l'année prochaine.
Ses sentiments sur la Pologne se sont montrés à peu prés aussi vifs. « Le maréchal m'écrit, disait-il, » qu'enfin il y a du mieux, que les esprits sont tout à » fait calmes, que l'industrie se ranime, que la pros- » périté renaît. » Quand je lui ai demandé si quelquesuns des réfugiés cherchaient à revenir dans leur pays et protestaient de leur soumission en implorant son indulgence, il m'a répondu : « Non, Dieu merci; » ce serait une soumission sans sincérité, il n'y a » rien de bon à espérer d'eux. » Puis il s'est pourtant rappelé quelques exemples de Polonais dont la conduite était bonne et le service zélé depuis qu'ils avaient obtenu leur rentrée.
L'empereur était un peu plus animé sur le chapitre de l'Espagne que l'autre jour. Ses vœux pour don Carlos s'exprimaient plus vivement et il paraissait plus pressé de son succès. 11 avait, cette fois, si grande volonté pour don Carlos, qu'il désirait que la république fût proclamée en Espagne, afin que le dénouement fût accéléré. Je lui ai objecté qu'on se trompait bien souvent en formant de tels souhaits, qu'un malheur présent n'avait jamais été une garantie d'un bien à venir ; que la proclamation de la république ne rendrait vraisemblablement pas les affaires plus faciles à arranger en Espagne ; qu'au surplus, les comités républicains ne souhaitaient rien tant que cet événement. L'empereur est convenu que c'était le plus ardent de
leurs vœux, et qu'on écrivait de Londres qu'ils y feraient ce qu'ils pourraient.
Quelle que soit la disposition de l'empereur sur l'Espagne, il y prend un intérêt beaucoup moins réel que les cabinets de Vienne ou de Berlin. C'est pour la Russie matière d'opinion et de conversation. Au fait, on se déciderait ici, d'après la détermination de ces deux puissances ; on les pousserait à reconnaître don Carlos presque aussitôt qu'il serait entré à Madrid, mais on attendi'ait leur résolution. M. de Nesselrode se montre au fond très indifférent; on voit que ce n'est pas une affaire pour lui, et qu'il n'a rien à expliquer ou à préparer sur ce sujet ; il croit plutôt à la longueur de la lutte, et ne présage point un triomphe prochain ni complet à don Carlos.
M. le baron de Werther a écrit il y a peu de jours à M. de Liebermann, qu'U avait vu souvent Sir Robert Peel (1) et l'avait trou v^é charmé de l'accueil du roi, surpris de la situation calme et prospère de la France, et portant des jugements favorables sur notre présent et notre avenir. De pareils témoignages sont rendus par tous ceux qui voient Paris et la France. Aussi les fausses opinions et les préjugés hostiles diminuent de jour en jour.
Le marquis de Londonderry est toujours ici, bien accueilli de l'empereur qui le mène à toutes ses revues, mais assez peu répandu dans la société et ne s'occupant nullement de pohtique. Je suis avec lui dans des rapports de grande pohtesse; son jugement sur la situation actuelle de l'Angleterre est le même que
(1) Sir Robert Peel était venu passer quelques jours à Paris, c. b.
celui de lord Durhani, bien que le point de vue et les pronostics de l'avenir soient fort différents. L'un comme l'autre disent que le ministère ne peut ni avancer ni reculer; que les tories ne peuvent sagement tenter de prendre le pouvoir, et que les radicaux n'ont rien autre à faire que de soutenir le ministère; qu'ainsi la session sera sans résultats. L'espérance delord Londonderry se porte sur une réaction qu'il voit commencer; l'espérance de lord Durham sur un changement de règne.