‹ Souvenirs; (volume 2)Chapitre 4 sur 26 · DU COMTE ALEXIS DE S AINT-PRIES T · texte numérisé non relu

DU COMTE ALEXIS DE S AINT-PRIES T

Paris, 4 octobre 1832.

Quoiqu'il n'y ait rien d'achevé, quant au ministère, tout semble tendre à une prompte conclusion. Le pays, au surplus, ne saurait supporter de plus longs délais. La combinaison principale regarde des personnes qui vous sont trop proches pour que vous n'en soyez pas bien exactement informé; cependant, comme la rapidité de l'action ôte peut-être le temps d'écrire en détail, je vous dirai, pour mémoire, qu'hier encore M. de Broglie n'avait pas accepté purement et simplement, il faisait des conditions. Lesquelles? je les ignore; mais si j'avais à les deviner et à les reproduire dans quelque pièce de roman historique, je ne pourrais m'empêcher de supposer qu'il ne veut pas entrer seul. En effet, quand on le désire, quelle raison y a-t-il d'exclure M. Gnizot? Est-ce parce qu'on prétend celui-ci impopulaire? Primo, on se trompe. Ensuite ce serait une bien belle et bien encourageante récompense pour ceux qui n'ont pas hésité à se compromettre, à se jeter franchement dans un système qui, bon ou mauvais, est celui du prince lui-même. Je ne comprends rien d'ailleurs à cette manière de partager ce qui est considérable et de se passer d'un double appui par la crainte d'un mot. Quoi qu'il en soit, il est bien désirable que tout cela s'arrange, car si cette combinaison manque, il faut passer sous les

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fourches caudines de M. Dupin (1), et, qui pis est, sous les fourches caudines de M. Dupin triomphant, indispensable ! Vous qui représentez si dignement la France dans un pays étranger, vous savez mieux qu'un autre l'effet qu'y produirait un ministère de cette espèce. Dieu sanve la France!

Rien n'est comparable au désordre, aux fausses mesures, au gâchis des quatre ou cinq derniers mois. Vous avez su, sans doute, toutes les querelles dans l'intérieur du cabinet, et on ne lavait pas son hnge sale en famille ! Il n'y avait pas de ministre qui n'annonçât que le ministère ne pouvait plus tenir. Chacun faisait des arrangements pour garder son portefeuille à lui tout seul. Chacun négociait de son côté, à l'insu de ses collègues. Jamais la perte de M. Perier n'a été plus sensible que huit mois après sa mort.

(t) Dans un entretien avec le roi, qui le pressait vivement d'accepter le pouvoir, M. Dupin avait posé, entre autres conditions de son acquiescement, l'éloignement du cabinet de M. de Montalivet et du général Sébastian!, la reconstitution de la présidence du conseil telle qu'elle fonctionnait avec M. Perier. Celte dernière exigence atteii^nait surtout le roi, qui se refusait à laisser établir en règle l'effacement auquel U n'avait momentanément consenti que par égard pour un ministre nécessaire. (Voir, sur ces négociations, VHistoirc de la monarchie de Juillet, par Paul Thureau-Dangin, 2« édit., t. H, p. 167 et 168.)

Octobre 1832-Avril 1834 (1).

DE M. GUIZOT

Paris, 14 octobre 1832.

Mon cher ami, nous voilà rengagés. J'ai douté longtemps que la raison devînt sitôt nécessité. La rumeur

(1) Événements d'octobre 1832 A AVRIL 1834. — Ministère du H octobre: le maréchal Soult, président du conseil, ministre de la guerre ; le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères; M. Thiers, ministre de l'intérieur ; M, Humann, ministre des finances; M. Guizot, ministre de l'instruction publique; MM. Barlhe, d'Argout et de Rigny conservent les portefeuilles de la justice, du commerce, et de la marine. — Nécessité pour le ministère d'en imposer de suite à l'opinion; la question belge lui en fournit l'occasion. — La France propose à la conférence de Londres l'emploi de moyens coercitifs contre le roi de Hollande, qui continue à se refuser à l'exécution duTraltédes Vinyt-Quatre Articles. — Les trois cours du Nord refusent de s'y associer. — Clôture des travaux de la conférence (1" octobre). — La France et l'Angleterre se mettent d'accord pour agir (22 octobre).— Tergiversations du ministère britannique au moment de remplir ses engagements. — Le gouvernement français se décide à agir seul, au besoin. —

est grande, pas plus grande que je n'attendais. Toutes les vieilles querelles, toutes les vieilles rivalités, toutes

Il donne l'ordre au maréchal Gérard de mettre le siège devant la citadelle d'Anvers (14 novembre). — Opérations du siège. — Capitulation de la garnison hollandaise (22 décembre). — La citadelle conquise est remise aux Belges; notre armée rentre en France. — La duchesse de Berry, livrée parDeutz (7 novembre), est conduite à Blaye (17 novembre). — Ouverture de la session législative ; attentat du Pont-Royal contre la vie du roi (19 novembre). — Débuts heureux du ministère devant les Chambres. — Le bruit se répand que la duchesse de Berry est enceinte.

— Agitation des esprits. — La grossesse de la princesse est constatée par les docteurs Auvity et Orfda. — Elle déclare qu'elle s'est mariée secrètement en Italie (22 février 1833).

— MM. Bergeron et Benoit, poursuivis comme auteurs de l'attentat du Pont-Royal, sont acquittés (18 mars). — Après son accouchement (11 mai), la duchesse de Berry est reconduite à Palerme (8 j uin) et mise en liberté. — Discussion et vote des lois organiques sur l'organisation des conseils généraux et des conseils d'airondissement (10 juin); sur l'expropriation pour cause d'utilité publique (20 juin) ;sur l'instruction primaire (2! juin); sur les travaux publics à exécuter à Paris et dans les départements (22 juin). — La Société des Droits de rhomme entretient et excite les passions révolutionnaires. — Préparatifs d'émeute en vue des fêtes de Juillet. — L'émeute avorte. — Agitation socialiste. — La police entreprend de mettre obstacle à la dispersion des écrits séditieux par les crieurs publics ; elle perd sa cause devant les tribunaux. — La Société des Droits de rhomme publie un manifeste et se place sous le patronage de Robespierre.— Voyage du roi dans les départements du Nord- Ouest (août-septembre). — Ouverture de la session (23 décembre). — Vote d'une loi sur les crieurs publics. — Tentative d'émeute à cesujet (24 février 1834). — Discussion

les susceptibilités d'amour-propre sont en émoi. C'est là notre plus grand obstacle. J'espère que nous le

et rejet de la loi relative à une indemnité de 25 millions à payer aux États-Unis pour dommages causés à ses navires de commerce capturés pendant le blocus continental, de 1806 à 1812, malgré les conventions des 30 septembre 1800 et 1" novembre 1810 (l^' avril). — Démission du ducdeBro- {ilie, qui interprète ce vote comme un écbec personnel. — En Angleterre: Désordre, anarchie, et misère en Irlande.

— Troubles dans les colonies anglaises des Antilles etàl'ile Maurice. — Dissolution du Parlement (3 décembre 1832).

— Élections générales sous le régime de la nouvelle loi de réforme parlementaire. — Elles sont favorables au ministère ivhiy. — Les radicaux gagnent bon nombre de siège*.

— Ouverture du Parlement (29 janvier 1833). — Nombreuses réformes dans toute la législation. — Lois de coercition contre l'Irlande. — Pendant cette laborieuse session le ministère recherche tour à tour le concours des <on'es contre les radicaux lorsqu'il s'agit d'amener le Parlement à voter des mesures de répression, et l'appui des radicaux contre les Portes pour assurer le succès des réformes libérales. — En Allemagne : L'agitation libérale continue dans la plupart des États de la Confédération, avec des chances et des résultats divers. — Efforts persistants de l'Autriche et de la Prusse pour enrayer et combattre ce mouvement. — L'empereur Nicolas profite de leurs inquiétudes pour exciter leur méfiance contre le gouvernement de la révolution de Juillet et à les amener à prendre de graves résolutions à notre égard. — Entrevues de Nicolas avec le roi de Prusse à Tœplitz (14 août), avec l'empereur d'Autriche à Miinchen-giatz (9 septembre). — Cette manifestation des trois puissances n'a aucune suite.

— En Russie : Nouvelles tentatives d'insurrection en Pologne. — Cruelles mesures de répression. — En Turquie : La Porte organise une nouvelle armée. — Ibrahim reprend

surmonterons. Il y a de la force contre nous, il y en a pour nous. Il faut absolument que nous mettions

l'offensive. — Combat de Sillé. — Victoire de Koniah (21 décembre 1832). — Tentatives de négociations entre la Porte et le paclia d'Egypte. — L'empereur de Russie fait offrir ses secours au sultan. — On négocie pour la paix sous la médiation de la France. — Nouveau mouvement d'Ibrahim en avant. — Le sultan réclame les secours de la Russie. — Arrivée de notre ambassadeur, le vice-amiral Roussin, àConstantinople (17 février 1833). — Une escadn^ russe entre dans le Bosphore (20 février). — L'amiral Roussin déclare qu'il se retire si la Porte n'obtient l'éloignement de la flotte russe. — Le gouvernement ottoman s'engage à le faix"e, si la France lui garantit la paix avec Méhémet-Ali aux conditions précédemment offertes : l'abandon au pacha des deux pachaliks de Saint-Jean-d'Acre et de Tripoli avec Jérusalem et Xaplouse. — L'amiral Roussin souscrit à cet engagement (21 février). — La Porte demande à la Russie le retrait de ses navires. — Nouveaux progrès d'Ibrahim. — Méhémet-Ali n'accepte pas les conditions présentées par l'amiral Roussin. — Nouvelles concessions de la Porte. — Troubles en Bosnie. — Les musulmans sont expulsés de la Serbie. — Débarquement des Russes sur la côte d'Asie. — Conclusion de la paix : les quatre pachaliks de Syrie et leurs dépendances sont abandonnés à Méhémet-Ali, ainsi que le district d'Adona (5 mai). — Le comte Orlofï arrive à Constantinople comme ambassadeur extraordinaire. — Traité d'Unkiar-Skélessi, négocié à l'insu des autres puissances, entre la Russie et la Porte, parlequel la Russie s'engage à aider la Porte à maintenir la tranquillité et la sûreté de ses États, et la Porte s'engage à fermer les Dardanelles, à tout bâtiment de guerre étranger (8 juillet). — Émotion causée par ce traité en Europe, vif mécontentement de l'Angleterre et de la France. — Leurs protestations diplomatiques. — Eu

fin aux affaires du dehors. Cola fait, nous aurons de quoi faire le reste. 11 est plus aisé de rebâtir Lisbonne

Grèce : Arrivée du roi Olhon (6 février 1 833). — Organisation de son gouvernement. — Difficullés, divisions, troubles, conspirations. — En Espagne : Ferdinand VII annonce qu'il reprend la direction des affaires .'4 janvier 1833). — Fin des mouvements carlistes. — Divisions dans le conseil des ministres :les uns, d'accord avec le roi, sont opposés à toute concession libérale, à toute représentation nationale; les autres, appuyés par la reine, désirent voir les droits de l'infante héritière reconnus par une assemblée des Cortès. — Exil de don Carlos en Portugal. — Renvoi des ministres du parti de la reine. — Convocation des Cortès par ordres, dans le seul but de prêter serment de fidélité et d'obéissance à l'infante Isabelle (7 avril). — Protestations de don Carlos, des rois de .Naples et de Sardaigne contre le nouvel ordre de succession au trône. — Assemblée des Cortès. — Mort du roi (26 septembre). — La reine est nommée régente. — Insurrection carliste dans les provinces du Nord. — Adhésion des capitaines généraux au gouvernement de la reine. — Reconnaissance de la reine par la France et l'Angleterre. — Situation difficile du ministère entre les deux fractions du parti gouvernemental : les royalistes purs et les libéraux. — Progrès de ces derniers. — Émeute carliste à Madrid, elle est réprimée; une émeute libérale lui succède (27 octobre). — Défaites des insurgés dans le Nord. — Faiblesse du ministère, débordé de tous les côtés, malgré ses concessions aux uns et aux autres. — Les capitaines généraux, dont l'accession a assuré le maintien du gouvernement de la reine régente, protestent contre le ministère et demandent sa retraite et la convocation des Cortès. — Formation d'un nouveau ministère, sous la présidence de Martinez de la Rosa (16 janvier 1834). — Réformes administratives. — Exigences toujours croissantes des libéraux, à mesure qu'on leur donne

sur un sol brûlant et tremblant que de raffermir une société un moment ébranlée. C'est là cependant ce que nous entreprenons. M. Perier nous a rendu un immense service. 11 a arrêté le désordre matériel. Mais le désordre politique, le désordre intellectuel, ceux-là restent, et il faut les dompter. J'ai toujours bien pensé de notre pays. J'en pense toujours bien, mieux que jamais peut-être; mais je vois, je touche les obstacles, et quelquefois je frissonne. Faites en sorte que le bon sens européen nous aide; nous avons besoin de recueillir toutes les forces de la raison, de les prendre partout pour point d'appui. Qu'on comprenne bien que nous jouons la grande, peut-être la dernière partie de l'ordre, de la sécurité européenne, et qu'il

satisfaction. — Troubles à Madrid. — La guerre civile continue en Navarre et en Biscaye où Zumalacarrégu}' se montre un adversaire redoutable. — En Portugal : Dom Miguel contiaue le siège de Porto ; — dom Pedro se décide à reprendre l'offensive. — Départ d'une expédition par mer pour les Algarves (21 Juin 1833). — Débarquements heureux à Villa-Real (2ijuin) et àTavira. — Combat naval du cap Saint-Vincent (5 juillet). — Prise de la flotte migueliste. — Progrès de l'expédition des Algarves. — Mouvement populaire à Lisbonne en faveur de donha Maria (24 juillet). — Les troupes constitutionnelles entrent à Lisbonne où dom Pedro arrive le 28 juillet. — Reconnaissance du nouveau gouvernement par la France et l'Anj^leterre. — Levée du siège de Porto. — L'armée de dom Miguel marche sur Lisbonne. — Arrivée de donha Maria (23 septembre). — Les attaques des miguélistes contre la capitale sont repoussées. — Ils se replient sur Santarem. — Progrès des troupes constitutionnelles dans le Nord. — Occupation des provinces d'Entre-Douro-et-Minho et de Tras-os-Montès, au nom de la reine (avril 1834). c. u.

faut que, partout, tous les honnêtes gens, tous les hommes sensés mettent au jeu pour nous. Si nous employons bien le temps qui nous reste d'ici à la session, je crois le succès assuré.

Vous m'avez envoyé un morceau charmant, que je vais faire imprimer et répandre, soit dans la Revue de Paris, soit séparément. Soyez tranquille sur l'anonymat. L'histoire de France est là tout entière, et vos conseils au présent sont tournés de façon à être accueilHs. Envoyez-moi de temps en temps quelques I)ièces de ce genre . Je vous promets d'en faire bon usage.

Vous m'approuverez, j'en suis sûr, de n'avoir voulu que le ministère de l'instruction pubUque. Je n'en dirai pas un mot de moins, et tous les spectateurs m'en savent gré. Nous épuiserons jusqu'à la dernière possibiUté de ralher tous les chefs de la majorité et de ne pas laisser M. Dupin en dehors. Je n'en désespère pas ; nous aborderons nettement toutes les difficultés à la session, et nous ne nous laisserons point rebuter par les petits mécomptes, les petits échecs. Victor est en très bonne disposition.

Adieu. Parlez-moi de l'effet de notre avènement et de notre liste de pairs (1) au dehors.

DE LA DUCHESSE DE DINO

Londres, H octobre 1832.

La lumière ne s'est faite que dans les douze der-

(1) Le 11 octobre, jour même delà formation du ministère, une ordonnance avait créé soixante pairs, parmi lesquels le baron Louis, MM. Girod (de l'Ain), Berlin de Vaux, Cousin , Villemain, Bérenger, le comte de Montlosier, etc. c. b.

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nières heures que je suis restée à Paris, et j'attendais la dernière solution pour en porter la nouvelle définitive à M. de Talleyrand, qui n'avait emporté qu'une probabilité. Voilà donc plusieurs de nos amis aux prises avec d'énormes difficultés. Ici M. de Talleyrand travaille de tous ses efforts pour que le dehors ne vienne pas augmenter leurs embarras parlementaires ; il espùre y parvenir, mais plus on approche du dénouement et plus tout devient critique. Les efforts en tous sens et de toutes parts deA'iennent plus vifs, et je vous assure que depuis longtemps D. n'y aura eu un mois plus pesant dans les fastes de l'histoire que celui que nous allons achever dans une quinzaine de jours.

Pour en revenir à votre lettre du 3, je vous dirai qu'elle m"a fait grand plaisir, et que j"ai été touchée de tous les détails qu'elle contient sur M. Mole (1), comme si je le croyais encore de mes amis. Il est si distingué comme esprit, comme langage, comme manières, comme figure; il a toujours exercé une si réelle séduction sur moi dans nos nombreuses conversations, que tout ce que son caractère laisse à désirer comme force, simplicité et peut-être même comme droiture, n'a jamais pu m'ôter le goût que J'ai pour sa personne, ni le regret que des circonstances qui ont mis ses défauts plus en lumière que ses qualités nous aient placés si fort à distance les uns des autres. Je pense avec peine à la profonde blessure qui fait saigner son âme, et je sais

(1) M. de Barante avait été passer quelques jours à Lausanne auprès de M. Mole qui s'y était rendu après la mort de sa fille, madame de Champlàtreux. c. b.

gré à ceux qui ont su le soigner et le consoler. J'ai laissé Paris plus insociable que jamais, et, de fait, il n'y a personne, et qui que ce soit ne s'apprête à y revenir. Madame de BrogUe, rappelée par les circonstances, et que je n'avais pas vue depuis la mort de sa fille Pauline, m'a été au cœur. Plus à Dieu et en Dieu que jamais, elle a des explosions de douleur involontaires fort courtes, mais assez fréquentes, où. la mère reprend ses droits, qui me l'ont rendue on ne peut plus chère. Et puis toujours si simple, si désireuse de bien faii-e là où elle n'a ni goût, ni peutêtre d'instinct. Vraiment, c'est une charmante personne, si parfaitement à part sans bizarrerie. Et son mari, quelle perle pour la pureté! Je leur souhaite grand succès, grand bonheur, je les aime et les honore tant, et je souffre de toutes les tribulations que leur situation politique va leur attirer.

P.-S. — Nous ne sommes pas fâchés d'être débarrassés de Holyrood (1). Je voudrais bien pour vos amis du pouvoir qu'ils le fussent également de Madame la duchesse de Cerrv.

A M. ANISSON DU PERRON

Paris, 20 octobre 1832.

Nous voilà donc, cher ami. avec le ministère doctrinaire; je n'en espérais, ou, pour mieux dire, je n'en

M) Le roi Charles X venait de quitter Holyrood pour s'installer au château Hradschin, dans les environs de Prague. c. b.

souhaitais pas tant. Le sort nous a trop aidés. J'aurais voulu M. Dupin plus raisonnable, mieux avisé qu'il ne s'est montré; c'était le vrai lot du vulgaire, notre gracieux souverain, qui n'a ni goût ni confiance dans les aristocrates de naissance ou d'esprit. Dans la disposition où était M. Dupin, avec les idées plus que bizarres qu'il semblait s'être faites sur la politique extérieure, on ne pouvait se livrer à lui, encore moins à ses quasi amis de la gauche. On a pris les doctrinaires qui déplaisaient au roi et au public , et qui ne s'en souciaient guère. Donc on a pris la décision absolument nécessaire ; on a obéi à la sainte force des choses. C'est là où je mets quelque espoir. Ce que personne n'a voulu ni décidé doit être accepté par tous.

J'ai grande envie de hâter mon voyage, et d'arriver à Paris vers la fin de décembre; cela dépendra des circonstances. Si par grand hasard, après les bruyantes tempêtes de l'adresse, de l'état de siège et des douzièmes, le ministre repose sur une majorité absolue, alors je viendrai jouir de cet âge d'or. Je me contenterai même à meilleur marché; du reste, je ne reviendrai point pour la politique, et c'est pour cela que je la voudrais calme et éteinte. J'ai besoin de retrouver famille et amis. J'ai été bien content des heures passées avec ce pauvre Mathieu, de cette causerie confiante, sympathique, où l'on reçoit, où l'on donne, un plaisir d'âme et d'esprit qui pénètre et agit presque physiquement, tant il en découle un bien-être moral; cela m'a encore mieux montré combien il était triste d'en chômer pendant deux ans.

A M. GUIZOT

Turin, 28 octobre 1832.

On m'écrit que vous êtes en assez bonne espérance et que vous prenez la chose d'assez haut ; si cela se peut, tant mieux; mais celte majorité que vous aurez, j'espère, est-elle disposée à vouloir que les questions soient nettes et tranchées? Elles le sont en effet, mais veut-elle qu'on le lui dise? Je vous ai écrit qu'ici les pronostics ne sont pas très favorables. Ce qu'on croit et ce qu'on désirerait, c'est le maréchal Soult faisant un 18 Brumaire. On juge mal de nos dangers et des remèdes possibles. Au reste, sans aucun détail, je ne devine guère vos relations avec cette portion de la Chambre qui aurait voulu « Monsieur » Dupin, et qui a contre vous tant d'aigreur.

Si au milieu de décembre vous êtes debout, il me paraît que vous devrez être en fort belle situation.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris, 29 octobre 1832.

Cher Prosper, on nous fait espérer que vous userez de votre congé, j'aurai un plaisir bien mêlé d'émotion à vous revoir. Vous me trouverez au milieu du monde dont je me croyais si loin, faisant mon métier de mon mieux et avec un peu de courage que Dieu me donne. Quoique la moitié de mon cœur soit pour toujours ailleurs, il m'en reste assez ici-bas cependant pour jouir du bien que Victor pourra faire à notre chère

patrie et même m'intéresser vivement à cet avenir si incertain et si vague.

Victor a très bon courage; je crois qu'il a entrepris sa tâche sous la bénédiction de la Providence et qu'elle l'accompagnera. Je regarde comme une faveur toute particulière le cahne et le bon espoir dont il est doué depuis son entrée. Cette lettre vous arrivera assez tard. Dieu sait ce que les jours amènent, mais je crois fermement que sa main conduit vers un bon port les personnes et le pays.

DU BARON PASQUIER

Paris, 30 octobre 1832.

On me fait beaucoup trop d'honneur dans la part qu'on m'assigne dans l'accouchement de la dernière combinaison ministérielle. J'y ai poussé par mes vœux beaucoup plus que je n'ai pu y aider par ma très chétive influence. Il est certain que cette combinaison, ou une analogue, pouvait seule nous donner le résultat obtenu pour l'affaire de Hollande et que le courrier qui part ce soir vous fera certainement connaître en détail. Or, sans ce résultat, où alUons-nous au dedans et au dehors? Un ministère formé sous les auspices mêmes de Al. Dupin qui n'a sûrement aucune mauvaise intention, mais qui est aussi étranger que qui que ce soit l'eût jamais été aux idées d'une saine et pratique poUtique, nous aurait conduit à la nécessité d'agir seuls en Belgique, et je n'ai pas besoin de vous dire les conséquences de cet isolement, vous les savez mieux que moi.

Voilà donc qui est bien de ce côté, mais l'intérieur,

OU plutôt les Chambres, là est toute la difficulté. Cette bonne position sur laflaire de Belgique y sera sans doute fort secourable, et sans ce secours, il serait fort possible qu'on ne se soit pas tiré d'affaire, car les désunions, les envies, les jalousies, les sottes pré- A'entions sont maintenant portées, chez nous, à un excès dont vous, absent depuis deux ans, ne pouvez pas vous douter. Il faut avoir le nez dessus pour y croire. Maintenant donc, je crois que nous avons un beau jeu, et surtout il faut dire et répéter qu'on est sûr de son fait. Je trouve, au reste, ce qui m'aide à le dire, que, de tous points, notre horizon s'est éclairci, et, jusqu'à un certain point, les fureurs mêmes de la presse nous servent un peu. La passion sans mesure, sans règle, sans frein y éclate d"une manière qui doit révolter tous les esprits qui ne sont pas absolument aveugles.

Enfin c'est un mauvais pas à francliir, et si nous en venons à bout, nous aurons pour lavenir la plus grande chance de salut, car au fond tout renaît, tout se ranime en France depuis six mois, et dans une foule de lieux, ce qui est le meilleur de tous les thermomètres, le travail reprend au point que les bras nous manquent.

Mole m'a écrit, ces jours passés, qu'il allait arriver. Quelle ligure, quelle altitude prendra-t-il au milieu de tout cela? Vous, qui l'avez vu, vous vous en doutez peut-être, moi je n'en ai pas la moindre idée.

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