‹ Souvenirs; (volume 2)Chapitre 6 sur 26 · DU COMTE ALEXIS DE S AINT-PRIE ST · texte numérisé non relu

DU COMTE ALEXIS DE S AINT-PRIE ST

Paris, 3 novembre 1832.

M. Dupin n'est pas précisément ennemi, mais il boude. Le roi, que soutient très hautement son nou-

veau ministère, a dit l'autre jour, en sortant d'une conversation avec Dujjin : « J'en suis assez content. » Il est certain qu'il désire la présidence de la Chambre. Son parti sera, peut-être, moins traitable que lui. 11 y a eu, dit-on, l'autre jour, une A'elléitc de scission dans la gauche. On prétend que, dans une assemblée chez M. Thiers, le maître de la maison, d'accord avec MM. Laffilte, Barrot, etc., avaient déclaré à MM. Mauguin, Cabet, Pages, etc., que désormais ils ne pouvaient plus marcher ensemble; que les uns voulaient la ruine totale de la dynastie, tandis que les autres se bornaient à A'ouloir la faire entrer dans une voie d'amélioration. La présence de M. de La Fayette a changé ces dispositions; il a rallié tout le parti, déclarant que sa force était dans son union. Cet incident parait fâcheux à quelques amis du ministère : je ne suis pas de cet avis; je crois que cette scission dans la gauche n'était qu'une ruse pour amadouer M. Dupin.

Pour moi, en attendant qu'on m'emploie, je m'occupe d'études historiques. J'ai déjà presque achcA'é tout ce qui a rapport aux papes dans le xviii" siècle; les archives du ministère des affaires étrangères me fournissent beaucoup de points de vue plus ^Tais et plus nouveaux. En travaillant, j'ai agrandi mon cadre : l'histoire "des papes est trop monotone pour s'y borner; tous les détails de conclaves, d'immunités ecclésiastiques se ressemblent; je veux embrasser la période de quarante à cinquante ans qui a précédé 90. J'essayerai de tracer le péristyle de la Révolution française. Je ferai le glossaire de votre admirable Essai sur la Ultérature au xvni^ siècle. 11 me tarde de vous consulter sur cela comme sur tout le reste.

DE LA DUCHESSE DE DINO

Londres, 12 novembre 1832.

Eh bien, puisque vous allez à Paris cet hiver, où certainement je n'irai pas pendant la mauvaise saison, vous ne pourrez vous dispenser de passer la Manche après avoir passé les Alpes. L'un est beaucoup moins difficile que l'autre. Vous ne connaissez pas l'Angleterre; nous aurons grand plaisir à vous la montrer; on en aura un très réel, mêlé d'intérêt et de curiosité à vous y voir. Si vous Amenez seul et que vous ne soyez pas difficile, nous vous proposerons une bonne chambre, qu'une chambre à la vérité, parce que nous n'en avons pas d'autre, mais enfin chaude et claire. Vous ne sauriez croire quel plaisir vous nous feriez en venant ici. D'ailleurs votre voyage serait même d'une valeur réelle pour nous rapprendre Paris qu'on désapprend si vite, et l'Italie que nous n'avons jamais bien vue, puis vous rapporteriez à Paris et à nos amis du ministère des données plus exactes que celles qu'on confie à des dépêches et que voire coup d'œil fm et prompt saisirait bien vite. Venez donc nous voir, venez regarder cette Angleterre qui ne ressemble à rien et qui ne se ressemblera peut-être pas longtemps à elle-même; je ne veux pas dire pour cela qu'elle soit moins fière, car je ne me permets à cet égard aucune opinion, mais enfin elle sera autrement.

J'espère que vous trouverez que M. de Talleyrand a fait assez bien les affaires de votre ministère. Ce qui vient de se passer en Vendée aide encore à son attitude dans la Chambre, mais ne laisse pas, en repoussant quelques embarras, que d'en créer beaucoup

d'autres. J'avoue que pour ma part cela me paraît cruellement délicat; et que si Madame la duchesse de Berry libre en France était un malheur, l'y voir prisonnière me paraît une catastrophe. Je donnerais tout au monde pour la savoir à Prague avec les autres. Il ne faut pas se dissimuler que ceci est d'un intérêt bien général, et qu'il s'agit de satisfaire non seulement le pubUc violent de la France mais encore le public européen fort curieux, fort intéressé, fort occupé de ce grand drame et de son dénouement.

Je plains voire roi, votre reine et vos ministres! En général je plains tout ce qui, par le temps qui court, d'une façon quelconque, se trouve en scène.

DE LA DUCHESSE DE BROC. LIE

Paris, 21 novembre 1832.

Je ne vous écris qu'un mot aujourd'hui . On dit que nos affaires vont mieux, que la Chambre commence à se civihser. L'attentat contre le roi a réveillé beaucoup de sentiments de dévouement pour lui et sa famille, même dans les opposants.

Les difficultés de la situation sont immenses, et si je ne comptais sur le secours de Dieu qui nous y a mis j'en serais bien troublée. Jusqu'à présent tout a réussi, les rapports de Victor avec les diplomates ont été très satisfaisants. Pour moi je m'exténue à tenir mon salon de mon mieux. Je suis aussi pohe que je peux et comme on me sait bien affligée on est très indulgent.

A M. ANISSON DU PERRON

Turin, 5 décembre 1832.

J'espère que les affaires publiques ne vont pas nous donner de contrariétés trop A-ives, d'impressions trop déplaisantes. Gène sera pasencore une situationbien calme, ni un spectacle bien noble , mais on gagnera du temps, et, peu à peu, tout se tassera. L'ordre public ne sera pas merveilleusement rétabb, aux acclamations universelles, ainsi que dansnotre jeunesse nous l'avons vu dans les années du consulat. Rien ne subjugue les imaginations, rien n'épouvante les passions, notie cbef n'est pas un vainqueur de Marengo ; c'est le gérant d'une grande maison de commerce ; il a contre lui toutes les phrases de gloire, de légitimité, de république. Laissons donc s'user les phrases, même cellesdeM.Barrolquilesfait mieux que ses camarades d'opposition, et qui me parait faire de grandes avances à M. Dupin.

Paris, 18 décembre 1832.

Nous sommes arrivés hier à deux heures, moucher ami, pas trop fatigués, grâce à une bonne nuitpasséc à Fontainebleau.

Nous voilà dans cette petite maison que j'aime tant, étonnés de ne pas vous avoir encore pour voisins, mais vous allez arriver. Vous verrez une situation politique fort améhorée. C'est un dégoût de toute discussion, un besoin de repos, une répugnance pour tout ce qui est vif et bruyant ; d'où résulte, que les choses vont toutes seules ;la Chambre s'ennuie de

r Opposition et d'elle-même aussi. Elle voudrait trouver toute besogne faite avant qu'on en parlât. Le dehors n'a rien de menaçant. Ce siège d'Anvers est une forte couleuvre que nous faisons avaler aux puissances continentales ; elles en ont bien de l'humeur. Le parti répubhcain est en pleine déroute. Nos amis ont le bénéfice de ces dispositions générales, non parce que mais quoique, comme dit M. Dupin.

Les élections d'Angleterre sont encore une bonne et grande circonstance.

Je vous parle à la volée de ma première impression. Je n'ai vu seul M. de Broglie qu'un moment, mais j'ai passé trois heures dans son salon hier.

DE LA DUCHESSE DE DINO

Londres, 28 janvier 1833.

Voici l'Espagne qui remue; voici toujours de plus en plus de quoi occuper toutes les têtes politiques. On donne tant à éUre en France à tout le monde, que bientôt chacun n'aura pas autre chose à faire (1). Quel effet cela vous fait-il? Et que faut-il que nous autres nous en pensions? Je voudrais bien entendre M. Royer sur son trépied. Vous savez que je l'aime, et que rien, à mon gré, n'égale l'intérêt et le jeu ^if et mobile de cette imagination à la fois brillante et lugubre.

Il nous était déjà apparu que notre ministère portait dans son sein quelques mauvais éléments de désu-

(1) Allusion à la loi organique sur l'organisation des conseils gén&raux et d'arrondissement, alors en discussion devant la Chambre, c. b.

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nion, fortifiés encore par Ihostile ambition de M. Dupin et les tendances aA^antageuses de la camarilla. Je suis bien fâchée que votre jugement \ienne confirmer cette opinion. 11 serait surtout malheureux que le dégoût prît aux honnêtes gens, et j'espère que Broglie ne s'y laissera pas aller. M. de Talleyrand en serait désolé et tous les gens de paix du dehors également. Broglie, par tout ce qu'il dit, fait et témoigne, s'est parfaitement bien placé, et je vous assure que M. de Talleyrand est sans cesse occupé à le mettre en lumière et à le faire valoir comme le pivot du bon ordre et d'un sage équilibre chez nous. La session et peut-être même l'attitude ministérielle ont un peu baissé depuis quelques semaines. Nous en suivons les symptômes avec anxiété, mais avec une grande défiance de nous-mêmes, car à distance la vue se brouille si aisément! Les jours où vous n'avez rien de mieux à faire, écrivez-nous un peu en détail sur cette belle mais un peu absurde France.

Ce voyage médical à Blaye devrait bien être expliqué d'une manière quelconque au public. Poison, grossesse, insalubrité, maladie : on fait mille suppositions, et on sait mauvais gré au gouvernement de ne pas même se donner la peine de faire un conte.

Oui, sûrement, l'affaire d'Orient est une grosse chose fertile en grands résultats. 11 ne serait même pas difficile d'en tirer pour nous de gros avantages, si on ne rencontrait partout des difficultés prises dans le caractère des individus, dans les préjugés des nations et dans les intrigues des partis.

Où donc est Sainte-Aulaire? 11 ne répond à aucune de mes lettres.

DU COMTE MOLE

Acosta, 4 février 1833.

Je déplore assure'ment les duels (1) et je voudrais fort que celui où Carrel a été atteint n'eût pas eu Lieu. Mais je suis révolté du bruit que les révolutionnaires en font et de ce que cela fait dire aux journaux comme le Temps. M. Coste n'a-t-il pas tué un officier de police, brave militaire et père de famille, sans que nul en ait soufflé, et quand il compare les menaces faites à la presse aux ordonnances de Juillet, il oublie les menaces aux jurés, et leurs noms et leur adresse publiés par le National. Dieu merci, les masses satisfaites dans leurs intérêts ne bougeront pas. Mais le tltcorisme n'est pas propre à gouverner un temps si diflicile. Dans les deux Chambres il a blessé, irrité toutes les nuances qu'il devait rallier, et il n'impose

(1) Dès que la nouvelle de la grossesse de Madame la duchesse de Berr\- commença à être connue, de nombreux champions se levèrent pour la défense de son honneur, et déclarèrent devoir demander réparation par les armes à tous ceux qui se permettraient sur son compte la moindre insinuation. De nombreux cartels s'échangèrent. On dressait des listes de combattants légitimistes, on les déposait aux bureaux des journaux de couleur républicaine, où des listes se dressaient dans le sens contraire. Entre autres duels, celui où un rédacteur du Corsaire, M. BrifTaut, reçut une balle dans le bras, et celui où Armand Carrel blessa son adversaire, M. Roux-Laborie fils, mais fut lui-même très grièvement touché au bas-ventre, émurent très vivement l'opinion. Cette épidémie de combats singuliers avait même fini par gagner la province. Enfin la police

pas à ses ennemis. — L'emprunt gTec{l), le traité américain (2) et le budget de la guerre exigeraient dans les

prit des mesures ; des notabilités des partis en présence intervinrent, et, d'un commun accord, les provocations s'arrêtèrent, c. b.

(1) L'Angleterre, la France et la Russie, en appelant au trône de Grèce le prince Othon de Bavière, s'étaient engagées à garantir un emprunt de 60 millions, à contracter au profit du nouveau royaume. Cet emprunt, d'après le traité du 7 mai 1832, n'était réalisable que par séries d'un tiers et après autorisation préalable de chacune des trois l)uissances. Les premiers revenus de la Grèce devaient être exclusivement afifectés aux intérêts et à l'amortissement des séries émises. — Le projet de loi qui autorisait la France à donner sa garantie, comme l'Angleterre et la Russie avaient déjà donné la leur, déposé le 24 janvier 1833, vint en discussion le 4 avril. L'opposition ne vit dans ce débaf qu'une occasion d'en faire sortir un échec pour le ministère, en le mettant dans l'impossibilité de faire honneur aux engagements pris par la France, lors du traité du 7 mai. Et la nécessité pour notre politique en Orient de prendre part à ce qui se passait en Grèce, et cette cause même des Grecs, jadis si chère au parti avancé, n'empêchèrent point la gauche de soulever toutes les objections, toutes les arguties constitutionnelles et financières contre le projet de loi. Il fut cependant voté le 22 mai par 175 voix contre 112. L'article 1" n'avait été adopté qu'à 26 voix de majorité, par 176 voix contre 140. c. b.

(2) Le 4 juillet 1831, sous le ministère Casimir Perier, avait enfin été réglé par traité le chiffre de l'indemnité due aux États-Unis pour capture de plusieurs de leurs navires de commerce pendant le blocus continental. Cette indemnité, dont Napoléon reconnut le principe en offrant 18 millions refusés comme insuffisants, principe que la restauration ne contestait pas, mais dont elle

Chambres des (Jispositions qui n'y sont pas. Je doute que le ministère ait la majorité dans ces questions-là si, d'ici à ce qu'on les discute, il ne s'est pas placé autrement dans les esprits, 11 compte trop sur l'idée que, hors de lui, point de salut. Sous la restauration, on le disait ainsi de M. de Hicheheu, de Decazes, et depuis Juillet, on l'a dit de Perler, et cependant le déluge n'a point succédé à la chute de tous ces ministères. Le remède ne s'est jamais trouvé dans les hommes, et il y est moins que jamais. D'ailleurs ici les hommes que l'on aurait raison de redouter ne seraient pas possibles. Ce que je dis là, les Chambres l'apprennent davantage tous les jours, et sont moins disposées de faire des sacrifices aux hommes nécessaires. Quant à l'Orient, nous y aurons une pohtique fausse comme en Belgique; nous y ferons les affaires de l'Angleterre, comme partout ailleurs. Au Heu de laisser la Russie s'y enfoncer de plus en plus, et soulever des questions de territoire et de commerce qui nous préserveraient de cette guerre de principe prédite par M. Canning, nous ne laisserons pas aux Russes faire un pas, de peur que le ministère anglais ne devienne impopulaire et ne perde la majorité. La politique personnelle de M. de Tallcyrand est devenue celle de la France. Il nous a jeté dans ce qu'on appelle l'alliance anglaise, au mépris de la nature des choses et de tous nos véritables intérêts. De là cette fiction de royaume de Belgique qui, tôt ou tard, nous causera de si grands embarras. J'ai vu, au moins avec plaisir, l'autre jour,

avait constamment ajourné l'application, se montait à 25 millions. Restait à obtenir des Chambres le vote des crédits nécessaires pour en efîectuer le versement, c. b.

({ue le roi ne comptait pas sur l'appui de l'Autriche dans l'Orient. Ce serait une dangereuse illusion de croire qu'aucun intérêt matériel l'emportera aux yeux des puissances du continent sur l'intérêt des principes.

La duchesse de Berry est une rude épine qu'on s'est mise dans le pied; ne pouvait-on pas l'éviter? Sa situation devait rester cachée à tout prix ; au Ueu de cela, journaux et actes du ministère l'ont révélée tout d'abord. — Si c'est du Machiavel, il y manque d'avoir mieux conservé les apparences ; si c'est négligence et gaucherie, décidément c'est trop fort.

Je laisse courir ma plume sans soin, sans réflexion. N'allez pas me citer pour un seul mot de ce que je vous écris, nos amis y verraient tout de suite (car ils sont ombrageux) un adversaire, et Dieu sait si je ne pensais pas d'eux et de leurs afl'aires a priori comme j'en pense aujourd'hui.

Acosta, 10 février 1833.

Cher ami, mon gendre, arrivé hier, nous a parlé avec encore plus de détails de tous ces duels pitoyables. Les insolences de ce parti carUste ne trouveront jamais les masses assez indifférentes pour qu'elles ne lui attirent pas de violentes leçons. Toutes les fois qu'on placera la nation entre le carhsme ou la contre-révolution, et Juillet ou l'esprit révolutionnaire, elle se rangera, sans hésiter, pour ces derniers. Mais je crois encore aux hommes un peu plus que vous ne faites. Je nie qu'il y ait des époques où nul ne puisse que décroître. Perier a crû tout entier dans les mêmes circonstances oîi chacun n'a fait que décroître après lui. En ce moment, nous usons le théo- V. 4

7'icisme, depuis la classe des sciences morales jusqu'au jury dans l'expropriation conduisant au juge unique. Cette nature d'esprit qui veut nous régénérer depuis dix-huit ans, se donne libre carrière. L'Angleterre est soumise à la même épreuve ; si le succès ne couronne pas l'entreprise, une autre ère luira. Ce sera celle des hommes pratiques auxquels la route sera rudement ouverte par les hommes d'action. Il est déjà trop tard pour le reconnaître, mais les esprits les plus propres à éclairer les hommes sont, en général, les moins habiles à les gouverner. Tout ce qu'on fait aujourd'hui me rappelle la loi (en deux cents ou trois cents articles) rédigée sous M. de Serres (i), et dont vous vîntes me parler avec Germain à Champlâtreux.

Dites-moi donc quel effet a produit ce diner donné à l'armée d'Anvers, moins le maréchal Soult, et plus le duc de Valençay avec M. de La Fiiyette au café (2). Est-ce M. de Talleyrand qui se rapproche de Dupin, ou Dupin de M. de Talleyrand? Mon avis serait que c'est l'un et l'autre. Vous devriez nous mander les rumeurs sur tout cela.

Je compte, jeudi soir, faire une tournée de ministres, Thiers, Soult, Dupin, et finir par le petit jour de Fiahaut. Si tout cela vous convenait, faites-le-moi saA'oir chez moi où je dîne. J'irai vous prendre.

(1) Le projet de iot sm" la législature (Voy. t. II, chap. vi, p.' 374 et suiv.). c. b.

(2) Diner offert le 7 février par M. Dupin, président de la Chambre des députés au duc d'Orléans, au duc de Nemours et aux généraux du siège d'Anvers, c. b.

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DE M. r, UIZOT.

Paris, 19 février 1833.

Mon cher ami, il faut que je vous remercie de votre excellent discours (i). Je vous en remercie pour moi personnellement, comme pour la cause en général. Je viens de vous lire aAec un vif plaisir de me voir si bien et si sympathiquement soutenu. Je me confirme déplus en plus dans ma vieille conviction que, pour réussir, nous n'avons besoin que de nous bien tenir ensemble, de parler haut et d'agir vivement.

AU COMTE DE IIOUDETOT

Paris, l"mars 1833.

Comme vous le pensez, la nouvelle deBlaye a occupé tous les esprits. C'est un coup mortel pour le parti carUste : il ne saurait quelle contenance faire sans les infâmes injures des journaux Ubéraux contre le roi, auxquelles il s'associe. Le gros du public, la bonne bourgeoisie de Paris reconnaît que c'est une circonstance utile, mais ne s'en réjouit pas ardemment. On ne se fait pas à cette publicité donnée officiellement à un déshonneur que toute famille s'empresse, en pareil cas, de cacher. Il était pourtant à peu près impossible d'en agir autrement. En ceci,

(1) Discours prononcé le 18 février 1832 à la Chambre des pairs pendant la discussion du projet de loi sur l'état de siège. Ce projet, notablement amendé par cette assemblée, ne fut pas porté à la Chambre des dépulei. c. b.

52 SOUVENIRS nu BARON DE GARANTE.

comme en tout, hélas! nos chances de sécurité résultent d'un abaissement, d'une dégradation.

DU COMTE MOLE

Acosta, '.i mars 1833.

Ce dénouement des aventures de son héroïne ne laisse plus, comme vous me le dites, au parti carliste, le moyen de se dissimuler à lui-même sa ruine; mais il va prêter ses passions, ses haines et l'appui de ses noms à un parti redoutable et auquel seul profitent le dégoût, la déconsidération qu'inspire chaque jour davantage ce qu'il faudrait maintenir. Persuadez à l'Europe, à la France que la république n'est pas le désordre, qu'elle est seulement une forme de la société politique, dont aucun intérêt légitime n'a rien à redouter, et vous verrez l'Europe et la France laisser ce qui existe faire place à la république et disparaître dans le bourbier dont vous me parliez l'autre jour.

Sa^iez-vous que la constitution de l'an X, tout en s'intitulant république, était vingt fois plus gouvernementale que la nôtre? Peut-êlre la seule manière de refaire des institutions raisonnables serait-elle de les déguiser sous des noms qu'elles ne justifieraient pas. J'aimerais mieux une république monarchique qu'une monarcliie républicaine. Enfin et puis, qu'est-ce qu'une révolution qui a créé cent mille fois plus d'abus qu'elle n'en avait à réformer, qui a livré le pays à l'intérêt privé, à la faveur, et pardonne tout au plus étroit esprit de coterie ? Voilà ce qui fait la force du National et du Courrier, ce qui a fait le succès des journées de Juillet, c'est que ceux-là mêmes qui blâ-

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maient les coups de fusil de la rue, et en prévoyaient les conséquences, trouvaient que Charles X et sa famille n'avaient que ce qu'ils méritaient. Je tremble que nous ne voyions encore la même chose, et que le petit nombre ne fasse une autre révolution un jour ou l'autre, nemine contradicente.

Je suis bien aise que M. Royer n'ait pas vu le roi. Je n'aurais pas aimé cette visite.

Acosta, 6 mars 1833.

Ainsi donc, cher ami, les jeunes femmes qui pensent bien, vont se faire une iaille semblable à celle de leur héroïne et leur morale est que, dans un temps pareil, il ne reste qu'à s'amuser! Les journaux carlistes, dans leur violence, sont bien mauvais tacticiens. Avec plus de modération et de sang-froid, ils auraient pu faire bien plus de mal à leur adversaire. Jamais je ne les ai trouvés plus maladroits. Le National, le Courrier, même la Tribune ont bien mieux profité du beau jeu qu'on leur faisait.

Un grand et effrayant spectacle est celui qu'offre en ce moment l'Angleterre. Les doctrinaires de ce pays ou plutôt ceux qu'on y appelle hommes de théorie, viennent de s'abjurer eux-mêmes dans la question de l'Irlande, et tout ce qui est anglais s'est rallié au ministère. — Je lis ces débats avidement.

Notre Chambre des pairs me paraît adopter complètement le proverbe indien : // vaut mieux être assis que debout, couché qu'assis et la mort est le bien suprême. Je me reproche que mes ménagements pour Perier m'aient fait indiquer seulement, dans mon opinion sur l'hérédité, le fond de ma pensée. Il était que l'héré-

dite perdue, il fallait faire une seconde Chambre élective et capable de résister à celle des députés. Nous y serions revenus presque tous dans une position bien meilleure.

Acosta, 8 mars 1833.

Cher ami, j'ai presque honte de vous écrire si souvent, n'ayant que si peu à vous dire. Mais vos lettres me font tant de plaisir que je ne puis m'en taire et puis, pour que le plaisir soit complet, il faut que j'y réponde et que je satisfasse mon besoin d'échange avec vous.

Vous trouvez que la séance de mercredi (1) a été une ^'ictoire complète; cependant il n'y a pas eu de vote, ot on n'a pu se compter, mais, pour la première fois,

(1) Dans la séance du o mars, au cours de la discussion du budget, M. Bousquet avait reproduit un amendement déjà repoussé l'année d'avant, annulant les pensions et parties de pensions obtenues : pour services rendus à la cause royale dans les armées étrangères et de la Vendée, ou ;iux princes de la branche ainée, ainsi que les pensions dont les titulaires ne réunissaient pas toutes les conditions exigées par les lois existantes. M. Thiers combattit avec succès cette proposition en s'appuyant sur l'article 60 de la charte, des plus formels contre toute mesure de cette sorte, et deux fonctionnaires, membres de la Chambre, M. Dubois, inspecteur général de l'instruction publique, et M. Baude, conseiller d'État, qui avaient appuyé très chaleureusement la proposition Bousquet, furent, par ordonnance datée du même jour, destitués de leurs fonctions. Le lendemain, 6 mars, M. Odilon Barrot s'empressa d'interpeller M. Guizot sur la mesure prise à l'égard de M. Dubois. Une discussion fort vive s'engagea sur ce sujet, elle se termina à l'avantage du ministère, c. b.

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le tiers parti s'est avoué lui-même, et par son organe le plus grave. A tout prendre, ces deux séances ne profiteront pas au ministère. Elles ont montré sa majorité bien équivoque et dans les questions les plus importantes.

Il s'est montré cassant à défaut d'être fort, et c'est par ce cassant, le défaut particulier des hommes qui le dirigent, qu'il périra. Il était odieux, absurde, impolitique de retirer leurs pensions aux Vendéens, officiers de l'armée de Gondé, etc.; il fallait s'y opposer de toutes ses forces, combattre à outrance, mais sans en faire une question ministérielle; il fallait encore moins frapper Dubois, le fondateur du Globe, adversaire peu redoutable, aimé et estimé de tous. Je pense plus que personne, et plus que ne le pensaient nos ministres actuels sous la restauration, que le principe ou plutôt le mécanisme de ce gouvernement exige que tous les fonctionnaires députés soutiennent le ministre à peine de destitution, mais nos ministres étaient mal posés pour appliquer, aA'ec tant de rigueur, cette doctrine; et ils n'ont pas mieux choisi l'occasion que l'homme destiné à servir d'exemple. Ces rigueurs manifestées le lendemain d'une majorité si douteuse les feront accuser par tous les partis d'être cassants, vindicatifs, mais ne persuaderont pas qu'ils soient forts.

Acosta, 16 mars 1833.

Je reviens mercredi pour diner chez M. Pasquier, et je ne bougerai plus de ce triste Paris jusqu'à ce que je rassemble à Champlâtreux mes débris de famille, ce qui pourra bien être vers le 1" de mai.

Je plains du fond de mon âme le pauvre M. Guizot(l). Ce n'est pas que sa manière d'être mallieureux fût la mienne, mais si les formes et les procédés de la douleur varient selon le naturel et les habitudes, le cœur n'est pas moins brisé, je le sais et tout le monde ne le sait pas toujours. Je passerai sûrement chez M. Guizot dès que je serai de retour.

J'ai lu avec grand soin les débats du coup de pistolet. Non seulement MM. des Droits de Vhomme ou des Amis du peuple me paraissent avoir ourdi et exécuté, mais n'ayant pas à le déclarer comme juré, je n'hésite pas à croire Bergéron et Benoist coupables. Toutefois ce procès ajoute encore à cette sorte de dédain qu'on porte à un gouvernement qui ne peut non seulement trouver dans les lois de quoi punir ceux qui veulent le renverser, mais que les accusés et leurs avocats insultent et bravent aussi impunément.

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