‹ Souvenirs; (volume 2)Chapitre 7 sur 26 · DU COMTE ALEXIS DE S A I NT -PR 1 E ST · texte numérisé non relu

DU COMTE ALEXIS DE S A I NT -PR 1 E ST

Londres, 10 mai 1833.

Vous m'avez permis, monsieur, de vous écrire de Londres, et je voudrais vous donner quelques Informations un peu nouvelles, mais je crains que quinze jours passés au miheu d'un tourbillon de bals, de princes, de large dinner party's, ne soient pas le meilleur point d'observation possible, cepe'ndant cette même dissipation, causée en partie par le voyage de M. le duc d'Orléans, m'a convaincu de l'adresse qu'il y a eu h envoyer M. de Talleyrand à Londres. Le roi,

(1) Madame Guizot, née Dillon, venait de mourir, c, b.

en le nommant, a bravé des clameurs presque générales, et de tous ses actes personnels, c'est, peut-être, celui dont le succès est le plus incontestable. Je n'ai jamais vu d'homme si considérable ni si considéré. Il n'emprunte rien à son parti, mais il lui prête toute sa dignité, tout le poids de sa propre existence. La révolution de Juillet est quelquefois un peu bourgeoise à Paris, mais, grâce à M. de Talleyrand, elle a très grand air à Londres. Madame de Dino joue aussi fort bien sa partie dans cet ensemble et M. le duc d'Orléans, qui est au fond plus prince qu'il ne veut en avoir l'air, ne s'est senti vraiment héritier de la couronne de France, qu'au miUeu de l'aristocratie anglaise. Dans le commencement, M. de Talleyrand avait été fort contrarié de son arrivée ; il avait surtout de violents soupçons que Flahaut ne l'accompagnât (1), et pour rendre la chose impossible, il est parvenu à faire exclure nominalement Flahaut par le roi et la reine d'Angleterre. Quel acheminement à l'ambassade d'Angleterre ! Mais lorsqu'il eut l'esprit en repos sur cet article, et que le voyage du prince fut devenu inévi-

(1) Le général de division comte de Flahaut (1783-1870) était alors attaché à la personne du duc d'Orléans. M. de Flahaut avait fait une rapide et brillante carrière sous le premier empire. Inscrit après Waterloo (où il accompagna Napoléon) sur la liste des exilés, il en fut rayé grâce àl'in- Icrvention de M. de Talleyrand, mais resta à l'écart pendant toute la restauration. Nommé pair de France en 1831, puis successivementministre plénipotentiaire à Berlin, à Munich, ambassadeur à Vienne (1842-1848), M. de Flahaut, qui avait appartenu à l'intimité de la reine Hortense, fut, sous le secondempire,sénateur,ambassadeurà Londres (1860-1862), grand chancelier de la Légion d'honneur (i862.. c. b.

table, il rj^solut de lui faire avoir la réception la plus brillante et la plus généralement empressée, sans acception de parti. Aussi, dès le premier jour, le duc de Wellington et lord Aberdeen (1) se sont fait inscrire chez lui. Madame de Lieven (2) a été aux petits soins : lady Jersey lui a donné à diner, et la reine, si peu favorable à nos opinions, s'est mise en frais extraor-

(1) G. HamiUon (lordon, comte d'Aberdeen, après avoir jou('' un rôle diploriiatique considérable en 1813 et 1814, fit partie du ministère Wellington (1828-1830) comme cliancelier pour le duché de Lancastre ; du premier cabinet Robert Peel (1834-1833) comme ministre des colonies; du second cabinet Peel (1841-1846) en qualité de ministre des affaires étrangères et présida, de 18o2 à 18oo, un ministère de coalition composé de icliigs, de peelites et de radicaux. Lord Aberdeen s'était montré à ses débuts un des tories les plus accentués, mais, rallié dans la suite à la ligne modérée de son ami Robert Peel, il pratiqua la politique des concessions nécessaires ou même opportunes à l'opinion publique et au progrès, c. b.

(2) Dorotliée-Cbristophorowna, née princesse de Benkendorf (1784-1857), avait épousé le prince de Lieven, lieutenant général de l'armée russe (J807), ministre plénipotentiaire à Berlin (1810), ambassadeurà Londres (1812-1834), gouverneur du prince héritier (1834-1839). Partout où elle a é'té appelée à résider, la princesse de Lieven a su grouper autour d'elle les hommes d'État les plus considérables et les illustrations littéraires, scientifiques et artistiques que charmait son esprit, l'intérêt de sa conversation, sa connaissance approfondie des affaires publiques de tous les pays. A Paris, dont elle a fait son principal séjour depuis 1834, son salon était un des plus recherchés et des plus importants du monde diplomatique et politique. M. Guizot s'en montrait surtout l'hôte assidu. c. b.

dinaires pour lui, au point de repousser le duc de Cumberland, qui venait lui donner le bras, pour aller diner, et aller chercher elle-même celui de M. le duc d'Orléans. En outre, il a eu un succès personnel par son attitude ; il a pris ici son allure naturelle qui est froide, un peu guindée, mais très noble, ce qui a réussi dans ce pays aristocratique. Bref, ce voyage, qui aurait pu présenter beaucoup d'inconvénients, aura plutôt d'heureux résultats. Telle est l'étoile de la maison d'Orléans.

La nouvelle de l'accouchement de Madame la duchesse de Berry n'a produit aucune sensation à Londres : on a trouvé tout simple qu'elle accouchât, puisqu'elle était grosse. Quant aux affaires générales je ne puis rien vous en dire, ayant bien soin de n'avoir pas l'air de m'en occuper, car M. de Talleyrand verrait sur-le-champ en moi un émissaire de je ne sais qui pour je ne sais quoi, mais, à en juger par l'air du bureau, la stagnation est à l'ordre du jour. Si j'étais Lavater je ne prendrais pas lord Grey et lord Palmerston pour de grands hommes, leur physionomie peut être trompeuse. Il y a eu, avant-hier, une espèce d'émeute, du sang répandu, des hommes de justice insultés, mais on n'a pas l'air d'en faire grand état.

Bath, 31 mai 1833.

Je ne sais, monsieur, si cette lettre vous trouvera encore à Paris. Dans celle que j'ai eu l'honneur de vous adresser de Londres, je vous avais annoncé, en gros, le succès probable du voyage de M. le duc d'Orléans. Mes prévisions se sont entièrement modiiiées, et comme le fait commence à vieilHr, je ne m'étendrai

pas sur des détails qui vous sont déjà connus; j'aime mieux fixer votre attention sur la partie moins publique des relations de l'Altesse Royale des Français avecl'ex-Altesse Sérénissime de Bénévent. Tout ce qui est dehors et apparence a été parfait de part et d'autre. D'un côté les respects, les révérences; de l'autre les mots affectueux : « Asseyez-vous, mon cher prince, je suis désolé de vous fatiguer ». Mais, passant ma vie dans les deux camps, j'ai reçu quelques confidences plus intimes qui annonçaient de part et d'autre une défiance assez forte. Placés aux deux bouts opposés de la vie humaine, ces hauts personnages ont joué ensemble au plus fin. M. de Talleyrand a trouvé inouï que M. le duc d'Orléans ne lui dit pas un mot des affaires de France, et M. le duc d'Orléans n'a pas été médiocrement piqué que M. de Talleyrand ne lui ouvrit pas la bouche sur celles d'Angleterre. Au surplus, le voyage du prince royal a dû le satisfaire entièrement sous le rapport social, mais moins sous le point de vue poUtique, car malgré quelques efforts, trop peu déguisés, peut-être, le roi d'Angleterre ne lui a parlé que de la pluie et du beau temps. En revanche, j'ai vu avec plaisir notre jeune prince substituer un air grave sans roideur, poli sans famiUarité, à ce dandysme vulgaire que M. de Flahaut avait voulu lui imposer. Quant à ce dernier, il est coulé à Londres, et certes, fût-il roi tout-puissant, Monsieur le duc d'Orléans n'aura jamais ni le pouvoir ni Yenvie de l'y envoyer. Il m'a avoué que cela était parfaitement impraticable. L'animosité de M. de Talleyrand contre ce personnage est maintenant aussi vive que l'avait été jadis son amitié.

Pour ce qui est des affaires générales, le point de

vue trop ofliciel dont j'ai pu les juger me rend tout à fait incompétent. Cependant, d'après quelques indices, je ne crois pas beaucoup à la durée du ministère ivhig. Je pense même que l'arrangement des affaires de Hollande contribuera à son prochain remplacement en le rendant moins nécessaire, et il m'a paru d'ailleurs qu'il avait contre lui une opinion publique peu favorable à sa capacité et, ce qui est plus fâcheux, à mon sens, cette opinion est plus dédaigneuse qu'acharnée. Selon moi M. de Talleyrand est le vrai soutien du ministère anglais, et lord Grey retire de nous plus d'avantages qu'il ne nous en prête. Ce n'est pas que M. de Talleyrand vit arriver avec crainte un ministère tory, il est fort bien aussi avec ce parti, mais comme le duc de Wellington s'est trop prononcé, je crois qu'à son défaut il y a beaucouj» de chances pour le juste milieu personnifié dans Sir Robert Peel.

Adieu, monsieur, je désire que ces détails vous amusent et vous encouragent à me donner de vos nouvelles. Je m'embarque dans quatre jours (1).

DU COMTE MOLÉ

Acosta, 11 juillet 1833.

Avant de quitter Paris, j'ai fait une tournée de grandes visites pour partir bien renseigné, c'est-à-dire bien appro\asionné de conjectures, car je n'ai la confiance d'aucun dépositaire du pouvoir, comme vous

(1) M. de Saint-Priest parlait pour le Brésil, où il était nommé ministre plénipolcntiaire. c. b.

le savez. Je crois qu'on redoute quelques extravagances carlistes à l'occasion de la majorité Ij que ce vénérable nigaud de P*** est allé constater. Il n'y a que ce parti-là au monde auquel une majorité de treize ans puisse sembler un appui. Les républicains ont repris aussi quelques velléités d'agir. Ils comptent surtout sur la fermentation du Piémont, de la Suisse et des bords du Rbin, et se plaisent à répéter que la guerre est moins éloignée que quand elle semblait si menaçante. Si les circonstances restent les mêmes jusqu'au mois d'octobre, il ne faut pas douter de la dissolution.

On s'attend à d'importantes nouvelles du Portugal. L'obstination de don Carlos à y prolonger son séjour a alarmé le parti de la reine, en Espagne, et pourrait finir par rendre le cabinet de Madrid moins favorable à dom Miguel.

Quant au ministère, d'autres vous en parleront plus pertinemment que moi. Comme presque tous les ministères, c'est par ses divisions intestines que son renouvellement au moins partiel arrivera.

A M. GUIZOT

Baranle, 13 juillet 1833.

J'ai trouvé ce pays-ci calme et satisfait. Toute cette masse de gens raisonnables, ce juste milieu dont, depuis dix-buit ans, nous nous sommes piqués de dcAiner et d'exprimer les sentiments, jouit beaucoup

(1) Le majorité de Monsieur le comte de Chambord.

d'avoir un gouvernement selon son cœur, mais il ne se joint à ce contentement aucune ardeur, aucune activité d'opinion. On est reconnaissant du repos qu'on a et l'on n'est nullement porté à se mettre en peine pour le conserver; c'est l'objection contre la dissolution, cependant on ne la craint pas et on se flatte d'y gagner. Il faut pourtant compter que, lorsque le moment sera venu, le péril sera plus grand qu'il ne parait d'avance, à cause de l'inertie des uns et des manœuvres des autres. L'administration locale ne peut être d'aucun secours direct et actuel; si elle s'en mêlait à la façon des préfets de la restauration, en cabalant, promettant, menaçant, elle déplairait et nuirait. M. Dejean (1) ne fera point de gaucherie, il me semble de très bon sens, mais il est comme le ministère, il s'occupe trop de politique et pas assez d'administration. D'après ce que j'entends rapporter de ce pays et des départements voisins, cette plaie est pire que je ne le croyais. On dirait qu'il n'y a plus de ministre de l'intérieur (2) ; les affaires sont exclusivement bvrées aux bureaux, qui n'ont aucun discernement des circonstances locales et ne voient dans les affaires que le papier. En revanche, la correspondance de police et de garde nationale a une activité inutile et parfois risible. Songez-y, surtout pour la garde nationale; c'est là qu'est le mal et même le danger; il n'y a guère d'autre remède que de la laisser s'éteindre tout dou-

(1) Le préfet du Puy-de-Dôme. c. b.

(2) Le 31 décembre 1832, un chassé-croisé avait eu lieu dans le ministère entre M. Tbiers et le comte d'Argout. Le premier avait pris le portefeuille de l'agriculture et du commerce et le second le portefeuille de l'intérieur, c. n.

cernent, et, au lieu de cela, ce sont circulaires continuelles, tableaux, distributions d'armes. Mais ce qui est plus grave, c'est tout le maniement du personnel. 11 y a dans les ministères de l'intérieur et de la justice, des ménagements et même un reste de faveur accordés aux gens du mouvement; sans cesse ils obtiennent de préférence aux partisans de l'ordre et du repos. Vous êtes, sur ce point, dans des relations pareilles à celles du centre droit avec la droite (1); le parti démocratique et presque la république ont leurs intelligences jusque dans le cabinet des ministres. Tout cela n'est ni pour vous ni pour le mirustre des finances.

Il est superflu de vous dire que la loi départementale est bien reçue ici ; c'est surtout par la connaissance de l'Auvergne que j'ai été conduit à la vouloir telle qu'elle a été adoptée (2). On me dit quetousles cantons ruraux échapperont aux influences de la basoche et nommeront des propriétaires qui ne seront ni des carhstes, ni rien de semblable. Ceux-ci sont plus isolés que jamais; pourtant il n'est pas impossible que, dans mon canton, M. de Chabrol, l'ancien ministre, soit nommé : je m'y prêterais volontiers. Peut-être faudraitil faire, le plus tût que cela se pourra, les élections des conseils généraux, en laissant encore incertaine la dissolution de la Chambre. Faites ainsi, en dehors de toute influence poUtique, avec le pur esprit de locahté,

(1) Sous le second ministère Richelieu et le ministère Villèle. c. B.

(2) La loi sur les conseils généraux, qui venait d'être votée, avait été conçue et rédigée par M. de Barante.

elles auraient un bon effet pour T élection des députés. Pensez-y et informez- vous ailleurs.

Je pars après-demain pour Turin avec le regret de quitter encore une fois mes amis et les occupations qui m'intéressent pour aller vivre où je suis peu utile.

DE LA DUCHESSE DE DINO

Londres, 3 août 1833.

C'est très bon à vous de m'avoir écrit aussitôt votre retour à Turin. Vous auriez dû me dire un mot de votre voyage, de votre petit séjour à Barante, si vous y avez trouvé tout à sa place, et n'ayant pas trop souffert de votre longue absence. Aviez-vous de grands regrets à quitter Paris? Je ne pense pas ; car, quoique amélioré, je ne puis croire qu'il s'y soit rétabli une société et une manière de vivre facile, agréable et de bon goût. Les fêtes s'y sont passées à merveille, c'est bien heureux pour le commerce qui reprend; c'est heureux pour toutes choses. Mais de loin je n'ai pu trop me faire à l'idée de cette scène de la place Vendôme, où mon petit ami Thiers a paru en tambourmajor (1), où, pour la plus grande gloire de tous, on a crié à la fois : « Vive le roi! Vive l'empereur ! Vive la

(1) Le 28 juillet 1833, la statue de Napoléon avait été replacée en grande pompe sur le sommet de la colonne Vendôme, en présence du roi, des princes, des maréchaux, etc. M. Thiers assistait à cette cérémonie à cheval et en grande tenue de ministre. Ce fut sur son signal que tomba le voile qui enveloppait l'image de Napoléon, c. b.

révolution ! » Il faut être là, il faut avoir subi successivement les rapides modilications par lesquelles on passe constamment à Paris pour comprendre ou pour trouver simple. Décidément je suis horriblement rouillée et on me trouvera si arriérée que j'en aurai honte, aussi traverserai-je Paris à tire- d'aile pour aller passer l'automne entre Valençay et Rochecotte.

Ce mois-ci verra finir la querelle hollando-belge, comme il voit se vider la querelle des Atrides portugais. Jamais session n'a été plus menaçante pour un cabinet que ne l'a été le Parlement cette année. Mais si on y a laissé un peu de force, un peu de considération on s'en est tiré la vie sauve et cela nous importait à nous autres, très fort. Le Parlement prochain ne sera probablement pas plus doux, mais cela n'aura plus alors la même importance pour les affaires françaises, et le mot d'ordre de l'ambassade ici, c'est de ne se mêler et de ne parler, même de ne penser qu'à ce qui est sa propre affaire.

Londres est vide. Si le temps était beau, et qu'on pût se promener et fake quelques excursions, ce serait la meilleure époque de l'année. Celle du monde a été d'une longueur et d'une fatigue affreuses. Malheureusement il fait un temps hideux qui fait reparaître un peu de choléra. Nous avons surtout été victimes d'une nuée de Français pour la plufiart inconnus, pleins d'exigences pour l'ambassade et souvent très embarrassants à produire. Nous nous sommes cependant exécutés de bonne grâce, et je vous assure que nous nous conduisons très bien; mais là encore nous ne comprenons pas. C'est donc là le beau monde actuel de Paris ! Il nous Aient surtout des petits recommandés de nos différents ministères qui

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sont d'une suffisance, d'un tranchant, d'une pédanterie inouïs, avec des façons de parler incompréhensibles. L'autre jour un protégé de Guizot dit à diner chez nous, pour vanter la connaissance des hommes de son patron, qu'il a un grand frottement cVindividiialités. Est-ce que c'est ainsi que la nouvelle loi primaire apprendra à parler? Un autre petit monsieur, venant de la rue des Capucines (1), dit avec dédain que « Madame de Sévigné n'avait pas l'esprit philosophique sans lequel on ne saurait avoir de style ». C'est vraiment curieux, et on rirait si on n'était pas honteux. Vous n'avez pas idée des grimaces réharbatives que cela fait faire à M. de Talleyrand.

Quant à M. de Saint-Priest, que nous avons eu ici avec le prince, il m'a laissé l'impression d'une nature et d'un esprit distingués, faussés par de la recherche, de la prétention et pas mal d'amour-propre. L'Amérique, où la nature seule est grande, est le théâtre qui me parait le mieux choisi pour diminuer cet inconvénient et développer ce qu'il a de vraiment remarquable pour son âge et pour le temps où il vit. Il y a en lui du trop-plein, c'est le défaut qui se pardonne le mieux à la jeunesse.

A M. ANISSON DU PERRON

Turin, dO août 1833.

Vous allez passer à Barante quelques mois bien tranquilles. Je vous les envie. Probablement le repos

(1) Le ministère des affaires étrangères était alors rue des Capucines, dans l'hôtel occupé aujourd'hui par le Crédit foncier, c. b.

ne me manquera pas ici, mais vous savez la vieille définition du bonheur : l'intérêt dans le calme; et il me manquera la première moitié de la définition. Si je réussissais h me créer une bonne occupation bien suivie, un pain quotidien d'étude, mes journées se passeraient mieux. Mais que faire lorsqu'on court le péril d'être déranj^é à chaque minute. Le séjour de la ville me contrarie aussi, c'est une si douce chose que de pouvoir, à la moindre impression dennui, s'en aller errer sous les arbres de quelque bonne allée. Je compte que nous allons avoir trois ou quatre mois sans aucune agitation politique. Les anniversaires de Juillet semblent le dernier coup porté à la république et je crois surtout que ses journaux auront commencé à concevoir une idée plus juste de leur puissance. Leur jactance était si parfaitement ridicule qu'ils s'en seront aperçus et ne prendront plus autant le ton impérieux et prophétique. La plaie encore subsistante et toujours saignante du crime révolutionnaire c'est la crainte de voir la société se ranger et se classer. Dès qu'il y a repos et hberté, la société commence bient'jt à s'aristocratiser; les supériorités prennent leur place et la gardent quand elles n'en sont plus chassées par les bouleversements. Voilà ce qui irrite et met en révolte ce sentiment d'envie si commun en France; le tiers parti qui n'est ni républicain ni jacobin, mais seulement mécontent des conditions et des conséquences de l'ordre pubUc n'a point d'autre mobile de conduite. Je n'aurais autrement nulle peur des élections.

DU BARON PASQUIER

Paris, 13 août 1833.

Je comprends à merveille ce que vous me dépeignez si bien delà situation du pays où vous êtes, la crainte domine tout et est à peu près la seule lumière dont on se veuille éclairer. Nous vivons à une époque où la stable confiance des uns et les terreurs exagérées des autres n'ont pas cessé, depuis quarante années, de compromettre les meilleures et les plus hautes positions.

Pendant que vous m'écriviez vos observations sur les probabilités de bons résultats si on se résolvait à courir les chances électorales, nous, en un tour de main, nous prenions la résolution de les ajournera l'année prochaine. Sur une telle matière on doit toujours craindre de se trop avancer, car il n'en est pas où les prévisions puissent être plus abusées. Mais, cependant, je ne saurais me rendre compte des motifs qui ont fait ainsi précipiter une résolution pour laquelle on avait encore dix mois devant soi. U y a eu, je crois, dans cette matière, des piques individuelles. On aie tort, dans ce ministère, de ne pas assez causer entre soi, et ceux qu'on se plaît tant à appeler les doctrinaires ne s'occupent jamais assez à préparer le terrain sur lequel il faut cependant s'établir, même pour faire triompher les meilleures raisons. Ajoutez quelque confiance particulière dans la Chambre actuelle où le ministre qui a eu le plus de succès à la fin de la dernière session se croit sûr de conserver toujours le même ascendant, et vous aurez tout le secret de cette volonté qui s'est prononcée si fortement, de ne pas se priver inutilement d'une année encore de

session avec un si bon instrument. J'oubliais encore un ingrédient, la révolution, — la peur que, dans quelques localités, les élections ne fussent accompagnées de quelques engagements contre les forts détachés (1), — vous en savez maintenant aussi long que moi sur ce grave sujet.

Quant au Portugal, tout y va toujours au rebours de ce que la raison prévoit. Ainsi l'expédition des Algarves paraissait une folie, et elle a fait probablement triompher la cause de dom Pedro. Cependant, on ne sait pas encore ce qui peut arriver de toutes les forces réunies de dom Miguel, cantonnées aujourd'hui au centre du pays, et se jetant de nouveau sur Porto ou ailleurs. On croit que Bourmont n'y restera pas. Puis, ensuite, quel affreux gàcliis aA^ec cette constitution et avec des hommes si divisés entre eux, si incapables de quoi que ce soit de bien ! Et voilà les descendants des Vasco de Gama, des Albuquerque!

Paris, dans ce moment, est un vrai désert. Je n'ai d'autre distraction que d'aller deux ou trois fois la semaine à Ghâtenay (2).

(1) La construction projetée et même déjà commencée de forts détachés autour de Paris provoquait à ce moment une assez vive agitation. L'opposition feignait d'y voir plutôt une tentative dirigée contre la cité pour faciliter la répression de désordres futurs, qu'une précaution contre un investissement éventuel. La Chambre elle-même avait semblé désapprouver celte entreprise, et le gouvernement venait de faire suspendre les travaux, se réservant de provoquer ultérieurement sur ce point une nouvelle délibération du parlement, c. b.

(2) Propriété de madame la comtesse de Boigne, située aux environs de Paris, c. b.

A M. ANISSON DU PERRON

Samedi, 17 août 1833.

Eh bien, plus de dissolution! J'espère que ce n'est pas une faute grave, mais je crois que c'en est une. Qui sait si l'on n'y reviendra point? Toutefois une année de plus pourra, si rien n'arrive, confirmer le calme universel et rasseoir un peu les esprits bien déroutés. Le juste milieu est comme une arche de Noé prodigieusement confuse. Il faut bien toute la sottise et la faiblesse numérique des deux oppositions pour que nous soyons tirés d'affaire avec le gouvernement de l'expectation, et l'habileté de la seule patience. Dieu merci, plus que cela ne nous a pas été nécessaire.

DU COMTE MOLÉ

Acosta, 23 août 1833.

Au point de vue général, nous différons, vous et moi, sous un seul rapport, c'est que je n'aperçois nulle part cette apathie, cet attiédissement que vous croyez voir partout. Le xviii^ siècle, en ûtant aux hommes toutes leurs convictions, n'a pas changé, pour cela, leur nature. Ils ne conservent pas moins toutes leurs passions et, au lieu de se passionner comme autrefois, de se faire tuer pour ce qu'ils croient, ils le font pour ce qu'ils veulent. Or ce qu'ils veulent, la volonté qui domine toutes les autres, c'est que le bien-être du voisin ne surpasse pas celui dont on jouit. L'envie est le radical de l'esprit révolutionnaire, c'est à lui que le xviii'' siècle a Uvré le monde. II a

déjà produit plus de violence, fait couler plus de sang et de larmes, peut-être, que le fanatisme ne l'a jamais fait. En un mot, je ne crus voir à aucune époque plus d'ardeur pour le mal et moins de frein. En vérité, ce qui s'accomplit n'est pas en proportion des menaces... Mais où en est la cause?... Dans les résultats de notre première révolution, dans le nombre immense de ceux qui, ayant quelque chose à perdre, s'alarment quand la terre tremble et s'emploient à la raffermir après avoir concouru à l'ébranler. Mais, pour être différée, la catastrophe ne me parait pas moins inévitable. Le statu quo s'use tous les jours par l'action de la presse qui est loin, elle, de s'user, comme le prétendent nos théoriciens. Tous les jours les hommes s'imprègnent davantage de mensonges et de fausses doctrines. Et ce quïl y a de singulier, c'est que ces journaUstes qui règlent, qui pétrissent les opinions des masses ne leur inspireraient pas, à ces masses, assez d'estime pour être élus par elles maires de leurs villages. La société, il faut le dire, est dans la position d'un cône renversé; pour la remettre sur sa base, il faut plus que des bras d'hommes, il faudra des épreuves et de rudes leçons. 11 faudra, je n'en doute pas, passer par les armes et la dictature qu'elles produiront. Mais je m'aperçois qu'au lieu d'une gazette que vous espériez, je vous envoie mes rêveries. Vous savez, comme moi, les événements qui les justifient. Le roi d'Espagne est condamné par ses médecins et, après lui, toute la péninsule espagnole et portugaise est partagée entre les deux principes qui y lutteront avec fureur. Croyez-vous que la France et l'Angleterre d'une part, les puissances du Nord de l'autre, restent tranquilles spectatrices?

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Notre ministère est toujours dans la même position : chacun se demande si ses divisions intérieures lui permettront de faire la session. La meilleure raison pour l'affirmation, c'est l'embarras d'en composer un autre. J'ai reçu dernièrement une visite qui m'a fort apprêté à rire et qui pourrait bien être de mauvais augure pour sa durée. On est venu me donner le conseil, comme vieux camarade et fidèle ami, de repousser toutes les ouvertures qui pourraient m'être faites et délaisser encore deux ans essuyer les plâtres avant de faire mon établissement. — Si vous ne trouvez pas cela amusant, vous êtes difficile.

Au surplus, si j'en venais à vous parler de moi, je ne vous en dirais pas de mal. Je me sens plus sage et plus dégagé, à mesure que je vieillis, de toutes ces misérables rivalités que la carrière politique engendre. Je me tiens à l'écart par goût et par choix, et si l'autorité des circonstances m'en faisait encore sortir, ce ne serait pas sans regret et sans résistance.

P. -S. — Si je voulais pousser la gazette jusqu'au scandale, je vous dirais les bruits qui courent sur donha Maria : il en résulterait qu'une fécondité intempestive s'attache aux héroïnes de notre siècle, mais il n'en serait pas ici comme de la prisonnière de Blaye ; l'auteur du fait se laisserait volontiers découvrir et quitterait de bon cœur, pour le Portugal, la Bavière.

AU COMTE DE nOUDETOT,

Turin, 9 septembre 1833.

Mathieu m'écrit de bonnes et longues lettres de sa paisible retraite, il jette un coup d'oeil triste et même

un peu chagrin sur le présent et l'avenir. Ou je m'aveugle beaucoup, ou il s'exagère le mal et le danger. Nous nous écrivons là-dessus des dissertations abstraites et philosophiques; en effet, comment y mêler un nom propre? Comment y faire entrer les circonstances secondaires, lorsque les causes générales sont si bien connues, et qu'on ne peut se faire d'illusion sur tout ce qui est individuel et accidentel. Certes, il n'y a ni croyance ni dévouement. Tout roule sur l'utilité, sur le calcul des intérêts privés, qui n'ont ni la puissance ni le droit de commander aux passions. Cependant l'expérience a rendu l'intérêt personnel très avisé et les passions assez timides malgré le bruit qu'elles font. C'est ainsi que nous gagnons du temps et avec le temps l'habitude ; par l'habitude reviendront des convictions instinctives les seules efficaces, mais elles seront lentes à se former h cause de la hberté de la presse. En dehors tout est également une question de temps : l'Europe subit la dure nécessité de nous accepter tels que nous sommes; jusqu'ici, nous étions pour elle provisoire. Elle pensait ou que nous croulerions, ou que nous serions conduits à quelque dictature. Faits comme nous sommes nous lui déplaisons et lui semblons dangereux, mais la guerre lui répugne encore davantage.

DE M. ROYER-COLLARD

Chàteauvieux, 17 septembre 1833.

Votre lettre, mon cher ami, est bien arrivée à son adresse; je suis depuis trois mois à Châteauneux, seul jusqu'ici, mais attendant sous huit jours deux

ou trois personnes et peut-être M. de Talleyrand à Valençay. Je me résigne parfaitement à cette solitude; à mon âge, et par le temps qui court, je la trouverais, on me la ferait partout. Je sens chaque jour davantage que je ne suis plus de ce monde; le passé m'occupe encore, parce que je le sais et que j'y trouve ample matière à réflexion; je ne m'entends point avec le présent, je ne sais pas l'avenir, si ce n'est que la face de notre terre sera renouvelée, que ce qui a commandé obéira, ce qui a dominé servira, plus ou moins, plus tôt ou plus tard. Quand je serais bien plus jeune, je ne voudrais pas aider à la métamorphose, ni en prendre ma part. Je n'aurais de vocation libérale qu'avec la légitimité ; la quasi-légitimité n'est pas un contrepoids suffisant ; elle aura bientôt usé les honnêtes gens qui s'y sont confiés. Je ne vois ici que le National ei les Débats; je n'ai pas besoin de vous dire que je ne suis ni avec les uns ni avec les autres, mais je crois apercevoir, comme spectateur, que c'est le National qui gagne du terrain, non pour édifier, mais pour démoUr, ce qui est la vertu de l'esprit révolutionnaire. Vous définissez à merveille le juste miheu ; cependant il règne et régnera encore quelque temps.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Auteuil, 20 septembre 1833.

Voilà un siècle, cher Prosper, que nous sommes sans communication; j'ai quelques bonnes et tristes excuses. J'ai été souffrante tout l'été.

Mais parlons un peu d'autre chose. Le pays est fort

paisible, la prospérité est grande. Victor n'est point inquiet de l'extérieur, à l'intérieur on regrette beaucoup la dissolution, je crois qu'on a raison. Je soupçonne qu'il se fait beaucoup d'intrigues tout autour de nous, le bon moyen de les déjouer c'est de les attendre sans les voir et de les obliger à se montrer pour attirer l'attention.

Le roi fait un vrai voyage à la Louis XV à Fontainebleau, le beau monde y va voir spectacle et bal. J'ai eu de très, bonnes excuses pour n'y pas aller, dans un autre moment ce spectacle m'eût paru curieux. Depuis que je vois la vie plus en spectateur et sans lui rien demander de personnel, le cours des événements me parait souvent assez bizarre, les affaires liuniaines seraient souvent bien décourageantes sans le flambeau de la foi qui nous montre quelque chose de meilleur. Nous refaisons de la royauté, du luxe, de la magniQcence tant que nous pouvons. C'est un peu comme les enfants qui prennent au sérieux les contes qu'ils se font à eux-mêmes. Enfin le pays prospère et Dieu le protège. J'ai peur que vous ne soyez bien triste là-bas. Écrivez-moi un peu.

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