DU COMTE DE SA INTE- AULA I R E
Baden (1), 26 septembre 1833.
3L Buniva me fait avertir quil part demain de Vienne, mon cher ami, je ne veux pas perdre cette occasion de vous dire deux mots. Dans deux jours,
(1) Ville d'eaux des environs de Vienne, où était située une résidence impériale, c. b.
j'aurais pu être plus substantiel. M. de Metternich est revenu hier de Bohême; je ne le verrai qu'après-demain seulement, pour n'avoir pas l'air trop empressé. Je m'attends h le trouver assez aigre. Et peut-être faut-il reconnaître que l'initiative de ce genre ne lui appartient pas. Tous mes efforts pour établir de bons rapports entre nous et ce pays-ci ont eu jusqu'à présent un médiocre succès, S'il ne s'agissait que de faire francbement reconnaître le gouvernement de Juillet et d'obtenir pour son ambassadeur des égards et même de l'obligeance, je pourrais me vanter d'un plein succès. Mais ma tâche de^dent impossible s'il faut faire agréer à Vienne que nos principes avec ou sans propagande, fassent leur chemin dans le monde; qu'après avoir fait la révolution de Belgique nous fassions celle de Suisse, puis ceUe de Portugal qui fera celle d'Espagne et getiuit Jtaliam. Pendant ce temps l'acquittement prononcé à Landau (1) avertit que le danger approche du corps de la place. Rien de plus facile à moi que de démontrer la parfaite conduite, la loyauté chevaleresque de notre gouvernement dans toutes ces affaires, mais elles n"en sont pas moins menaçantes pour les gouvernements absolus. Ceux-ci s'unissent intimement dans un intérêt commun, le contre-coup nous presse contre l'Angleterre, et l'Europe ainsi posée attend son sort du premier incident
(1) Les docteurs Wirlh, Siebenpfeiffer ;et plusieurs autres accusés, traduits en cour d'assises par le gouvernement bavarois pour provocation au renversement du gouvernement et de l'autorité royale dans le but d'introduire en Allemagne une constitution nouvelle, avaient été acquittés par le jury après avoir fait entendre, en pleine audience, les déclarations les plus révolutionnaires, c. b.
qui emportera les digues ébranlées de la diplomatie. Je ne doute pas qu'on ne soit convenu à Tr^plitz de mesures très hostiles aux constitutions allemandes. Sans doute on aura eu le bon sens de comprendre que, pour être efficace, il fallait être très incisif. Nous allons voir le plan se développer sous peu. De quel droit nous en mêlerons-nous si tous les princes sont contents? Et si quelques peuples regimbent, de quel air resterons-nous indiflérents? Cela est diflicile. Mon cher ami, plus j'apprends combien peu l'Autriche ressemble à la France, à la Prusse et à la Russie, plus je crains que l'Europe ainsi attelée ne culbute dans les mauvais pas. Pour me rassurer, je calcule cependant qu'au xvii* siècle il y eut aussi une lutte de principes. La liberté reUgieuse s'agitait alors comme aujourd'hui la hberté politique. La lutte finit pourtant et point par l'extermination. Les principes se laissèrent enfermer dans des territoires (chose qu'on dit aujourd'hui impossible;. Ils reconnurent les limites du temps et de l'espace — liberté rehgieuse pour 1629, plus pour 1030 — liberté rehgieuse en Saxe, plus en Bohême. A la vérité, de telles transactions ne sont possibles que lorsque les hommes de bataille sont bien dégoûtés de la guerre, et les hommes d'affaires bien dégoûtés de la logique. En sommes-nous là aujourd'hui? Je ne puis répondre que pour ma part. Nul doute que le traité du 8 juillet à Gonstantinople n'ait été une mortification et une mystification pour l'Autriche. Nul doute que la Prusse arrivant au premier rôle en Allemagne, par les Universités dont elle est le centre et les traités de commerce et de douanes qu'elle "sient d'obtenir, ne soit pour l'Autriche un autre sujet de jalousie et d'inquiétude. Ces intérêts
nous la ramèneront assurément un jour, si la fin du monde n'est pas arrivée avant.
En attendant, la prospérité matérielle est grande en ce pays. L'union des peuples avec leur gouvernement est partout fort intime (sauf l'Italie). La Diète de Hongrie prépare de grandes réformes et peut-être réussira. Les libéraux réclament la liberté de la presse et refusent la liberté de la propriété aux paysans. Le despotisme insiste pour l'égalité des droits et refuse la liberté de la presse. Qui a raison?
Notre été s'est passé en complètes vacances. Nous voici au bout. La semaine prochaine il faut rentrer en ville et reprendre le collier de misère. Ce ne sera plus si bon.
AU COMTE DE UOUDETOT
Parme, 28 septembre 1833.
Notre voyage a été charmant. Rien n'est si beau que le lac de Côme et du genre de beauté qui agit le mieux sur moi ; plus de proportions que de grandeurs, plutôt de belles lignes que de grandes masses. Il y a une auberge près de la villa Sommariva où nous avons couché et où, si j'étais jeune et libre, je m'en irais volontiers passer du temps. Chemin faisant, nous avons vu des lieux moins fréquentés des voyageurs et que je n'oublierai pas non plus : le sanctuaire de Yarallo, dans la vallée de la Secia et au revers du lac d'Orta. J'avais tous mes enfants avec nous. Nous avons fini par deux jours à Milan, puis Gésarine a repris sa route sur Turin et moi je suis venu ici où, dans quelques instants, avant de terminer ce mot, je remettrai
mes lettres de créance (1) à cette Majesté, débris d'un autre âge. Quand je pense au temps présent, il me semble qu'il y a cent ans, et si je consulte la vivacité de mon impression et de mes souvenirs, je croirais que c'est hier. Parme est aussi une ville du passé, remplie de grandeurs inachevées ou croulantes, loin du mouvement des idées et de la politique. La poste y arrive deux fois la semaine. Les habitants me semblent y vivre assez doucement, sans savoir s'ils ont un gouvernement. 11 y a beaucoup de souvenirs français et on ne leur fait pas la guerre.
28 septembre, soir.
Il y a quelques instants, je revoyais cette Marie- Louise à qui se sont attachées autrefois tant d'espérances et de grandeurs, dont, pour le dire en passant, j'étais peu ébloui. Elle s'est peu doutée du côté épique de sa situation. C'est une bonne femme qui se souvient avec une tranquillité bienveillante d'avoir passé dans sa jeunesse quelques années en France et qui en parle tant qu'on veut. 11 ne m'aurait pas fallu beaucoup plus de familiarité pour la faire parler de même de l'empereur. C'est toujours comme ayant eu à se louer de lui qu'elle en rappelle la mémoire. Du reste, parmi les tableaux qu'on u rapportés pêle-mêle dans ses bagages et qui se trouvent là par hasard, pas un portrait, pas un buste de Napoléon, mais un marbre de M. de Neipperg.
(1) L'ambassadeur de France en Sardaigne avait été accrédité comme ministre plénipotentiaire auprès de la grande- duchesse, notre légation de Parme ayant été supprimée par mesure d'économie, c. b.
De son fils, au contraire, des portraits de tous les âges : elle ne m'en a rien dit, mais autour d'elle on en cause de façon à intéresser.
Elle m'a longuement entretenu de la famille royale de France, sans affectation, sans nul calcul politique, car ce sont des idées qui ne lui viennent guère et ne l'occupent point. Elle veut, depuis longtemps, m'at-elle assuré, écrire à la reine (1) sa tante ; mais elle ne sait pas arranger ses journées de manière à trouver du temps. Le nom qui revient le plus souvent dans ses discours, c'est celui de l'empereur, son père. On voit qu'elle a pour lui une affection véritable et assez vive, et qu'en même temps elle est certaine d'en être très aimée.
DU COMTE MOLÉ
Acosta, 18 octobre 1833.
Les démissions dormées et reprises du maréchal (2), et toutes les intrigues ministérielles ont avec l'Espagne partagé l'attention pendant huit jours. Le fait est que le conseil est composé d'hommes et d'esprits de natures si diverses, pour ne pas dire si opposées, qu'à chaque décision importante à prendre les dissi-
(1) La reine Marie-Amélie, c. b.
(2) Ses méfiances et ses exigences, son peu de goût pour l'élément doctrinaire qui dominait dans le ministère du 11 octobre, ne faisaient pas toujours du maréchal Soult un collègue des plus commodes. Il avait souvent recours à des menaces de démission quand il rencontrait, dans le conseil, de l'opposition à l'augmentation de son budget du département de la guerre, ou à sa manière de voir dans les questions algériennes, c. b.
dences éclatent. Dès qu'on se donne le temps de la réflexion, ce sont les raisonneurs qui l'emportent, mais si Ton agit spontanément, ce sont leurs adversaires qui deviennent les plus forts. Ainsi, à la nouvelle de la mort de Ferdinand, les spontanés ont fait une pointe dont les raisonneurs sont venus ensuite pallier et prévenir les conséquences. Vous avez dû voir cela de Turin, tout aussi bien si ce n'est mieux qu'à Paris. Il y en a pour longtemps, je le crains, avant que cette question de la succession au trône d'Espagne soit entièrement résolue. Kt malheureusement elle compliquera toutes les autres questions. Ou plutôt il n'en est qu'une aujourd'hui. C'est la même qui se représente partout avec des chances diverses et sous des formes multiples.
Nous allons faire, le mois prochain, l'essai des élections départementales. Je persiste à croire h un ostracisme pour toute la grande propriété. Remarquez que toutes les nuances de l'opinion légitimiste, même les plus modérées, s'abstiendront. C'est par les bals et la cour, c'est-à-dire par la vanité et le plaisir que, selon sa coutume, le beau monde, et surtout le grand monde, se rapprochera de l'ordre de choses naturel. Personne ne change, je vous assure; tout le monde, au contraire, recommence. C'est pour cela, quoi que aous en disiez, que les individus influent encore et que l'anecdote et le nom propre conservent tout leur intérêt dramatique. Sans remonter jusqu'à Napoléon, qui a plus influé sur les événements que Charles X et Louis-Philippe? Vous qui êtes au dehors, n'êtes-vous pas frappé, comme moi, de l'hommage que les cabinets rendent, et souvent bien à regret, à l'habileté de ce dernier? Les causes gêné-
raies ne sont pas tout, n'en déplaise ci la nouvelle école. 11 y a une part de responsabilité à laquelle les hommes ne doivent pas échapper. Les causes générales leur laissent une grande latitude dans laquelle toute leur activité et toutes leurs facultés peuvent s'exercer. Les causes générales sont comme le vent qui souffle pour le navigateur; s'il sait à propos mettre des ris, tendre ou carguer ses voiles, il arrive à bon port; à lui appartient la réussite, comme le naufrage doit lui être imputé souvent. Ample texte, mon cher ami, à d'inépuisables causeries ! Quand reviendront celles-ci?
DE M. THIERS
Paris, 22 octob:e 1833.
Mon cher ambassadeur, voilà trois mois que je veux tous les matins vous écrire. Le temps m'a toujours manqué, parce que mon été s'est partagé en voyages (1), en affaires arriérées pendant ces voyages. J'ai vu de grandes et utiles choses, dont les unes sont importables, les autres non, mais toutes instructives pour un maçon comme moi.
Nos affaires vont bien, et irons mieux si doiïa Isabelle sait se tenir. Nous sommes unis, très chaudement secondés par le roi, admis par les Chambres, et
(1) Un de ces voyages avait eu lieu en Angleterre; madame de Dino écrivait à ce propos, le 16 septembre 1833, à M. de Barante : « Thiers aura en dix jours plus vu de l'Angleterre matérielle que qui que ce soit avant lui. Je crois vraiment qu'il ne s'est pas couché pendant tout ce temps-là. » G. B.
nous attendons. Nous ferons notre devoir jusqu'au bout, et jusqu'ici il n'a point paru que le devoir accompli tournât mal. Il faut cependant de bien fortes convictions pour naviguer sur une mer aussi grosse. J'ai toujours confiance.
Je me suis fort épris du talent de votre jeune Marochetti. Je lui ai donné l'un des deux beaux bas-reliefs de l'Étoile (1) et un groupe dans la Madeleine. Son monument de Turin (2) est, à mon avis, la plus belle chose que nos jeunes gens aient faite. Soutenez-le bien auprès du gouvernement sarde.
Adieu, songez un peu à nous, car nous songeons souvent à vous.
DE M. GUIZOT
Paris, 26 octobre 1833.
Mon cher ami, j"ai bien des torts envers vous; ne me les reprochez pas, ne me reprochez rien. Je fais mes affaires, je suffis à la nécessité ; la nécessité satisfaite, j'ai un inexprimable besoin de repos, de sohtude, et d'oisiveté dans la sohtude. Dans l'oisiveté seule, je recherche, je retrouve quelque chose de mon passé. Je me la permets bien rarement; mais quand je puis me la permettre, je n'ai pas le courage de m'en priver. J'ai plus de force que de courage, je suffis et je suffirai, je crois, à tout ce qu'exigera de moi la vie; mais je n'y prends aucun plaisir, et j'étais accoutumé à en prendre beaucoup. Vous
(1) La bataille de Jemmapes. c. b.
(2) La statue équestre d"Emmanuel-Philibert. c. b.
OCTOBRE i832-AVRIL 1834. 8S
rappelez-vous une canzone de Dante sur la mort de Béatrix, où il dit de lui-même :
lo non mori, e non rhnasi vivo.
C'est mon état au vrai.
Celui de nos affaires est meilleur. Je ne sais ce qui adviendra de définitif de l'Espagne. Jusqu'à présent, c'est beaucoup mieux que nous ne devions l'espérer. Nos paroles et notre attitude ont produit à Madrid beaucoup d'effet. Je commence à croire que, là comme ailleurs, malgré la logique et les passions, le bon sens pourrait bien l'emporter. Ce serait pour nous un succès immense, décisif pour l'avenir. Pour que notre système paraisse avec tous ses avantages, il lui faut de l'espace et du temps ; une épreuve nouvelle sur un autre théâtre, un an de durée de plus lui donneront ce degré d'évidence qui amène promptement l'éclat et la force. L'Espagne et le Portugal me préoccupent donc plus que je ne puis dire. Nous ne péririons pas si les choses y tournaient mal, mais si elles y tournent bien, nous prospérerons beaucoup. Je compte sur l'impéritie et l'inertie de don Carlos. Décidément c'est un nom malheureux pour les rois. Dites-moi comme tout cela est considéré autour de vous. Il importe, je crois, beaucoup de bien connaître le point de vue et le jugement étranger sur nous. Ce n'est pas un guide à suiA^re, mais c'est un spectateur à écouter.
Au dedans, je n'ai pas grand'chose à vous dire que vous ne sacliiez aussi bien que moi. Je désirais vivement la dissolution ; je la regrette comme je la désirais. Je n'ai pas pensé et je ne pense pas qu'il nous convînt d'en faire une question de cabinet; on ne
nous aurait pas compris, et avec raison. Le fond de la situation est assez bon pour qu'avec une bonne conduite on fasse d'abord une session, ensuite des élections assez bonnes; mais on a manqué l'occasion d'atteindre de plein saut, et avec éclat, le but auquel on arrivera, j'espère, petitement et à travers beaucoup de petits ennuis. Du reste, presque tout le monde est de cet avis aujourd'hui et si, au moment, nous n'avons pas fait faire notre volonté, on est venu, après coup, à notre opinion. C'est quelque chose. La session pour les derniers jours de décembre, du 20 au 30. Le budget ne peut être présenté avant le 20 janvier.
Les élections des conseils généraux s'annoncent bien. Si elles réussissent, je vous en ferai bien haut mon compliment. Cependant je crains toujours les petites gens. Et puis, quand elles auront réussi, l'administration actuelle ne s'en trouvera pas moins fort dépaysée, et obligée de se modifier grandement, de se conduire tout autrement. Le changement de situation qu'a introduit au centre le régime représentatif pénétrera alors sur trms les points du territoire. J"ai foi dans le résultat, mais bien des hommes périront dans la transition.
Adieu, mon cher ami. Je vous regrette plus que jamais depuis quinze jours. Je commence à préparer mon budget et ma session prochaine. Je veux entamer pas mal de choses, une loi sur quelques parties de rinstruction secondaire, la réforme du régime financier de l'Cniversité, une ou deux grandes entreprises d'un intérêt scientifique et national; pour tout cela j'aurais bien besoin de votre conseil et même de votre concours. Adieu. Croyez bien qu'heureux ou malheureux, je vous aime de tout mon cœur.