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niaiiilVslc'! lintonfioii de doiiiicr cette destination aux auditeurs.
Pendant mes six mois de conseil d'Etat, M. Regnaud de Saint-Jean d'Angely m"a\ail monliM} de la confiance. C'était lui qui distribuait le travail aux conseillers de la section qu'il présidait. Chaque aiïairc était adressée à un conseiller, à qui le président désignait l'auditeur qu'il pouvait associer à son travail ou même en charger. M. Regnaud eut la bonté de me choisir toujours pour l'auditeur qu'il s'adjoignait comme humble collaborateur. Il cherchait à me faire valoir; parfois il acceptait mon rapport sans y rien changer et le lisait au conseil d'Etat, devant l'empereur, sans pourtant qu'il fût question de l'auditeur. Je voyais donc souvent M. Regnaud. Sa femme, assez à la mode, réunissait une société distinguée et je devins un des habitués de son salon. M. Regnaud, attaché à l'empereur depuis l'armée d'Italie, dans laquelle il exerçait les fonctions d'administrateur des hôpitaux militaires, tout dévoué qu'il était, tenait beaucoup à ne pas perdre ses relations avec les personnes de valeur, d'une certaine situation, qui avaient conservé leurs opinions libérales. Mes rapports avec madame de Staël et M. Benjamin Constant étaient donc une recommandation auprès de lui.
Je le retrouvai toujours bien disposé pour moi ; je le vis plusieurs fois et passai même deux jours à sa maison de campagne;. Il m'engagea à persévérer dans la voie où j'étais entré. Jésus qu'en
effet une lettre ouverte avait paru imprudente, mais sans inspirer mauvaise idée de mes opinions. M. Regnaud avait eu l'occasion de dire à l'empereur qu'il n'y avait pas quatre conseillers d'État possédant mes capacités. Il me proposa, si aller à Bressuire me déplaisait par trop, une position supérieure dans le gouvernement du nouveau roi de Westphalie. Je me gardai d'accepter, sachant d'avance ce que serait la cour et le gouvernement du prince Jérôme.
Toutefois, j'hésitais encore lorsqu'on me disait que, dans l'arrondissement de Bressuire, tous les honnêtes gens un peu considérables avaient un éloignement prononcé contre les fonctionnaires et que cette circonstance pouvait raviver le germe toujours subsistant de la Vendée. Dans un mémoire que M. du Colombier, mon prédécesseur, devenu préfet de la Loire, me fit remettre, il ne parlait que de police, d'espionnage et de gendarmerie. J'y devinai beaucoup d'exagération et le zèle affecté d'un sous-préfet désireux d'être préfet.
Je ne comptais pas adopter ce moyen pour obtenir de l'avancement. D'autres renseignements me confirmèrent dans ce jugement. Ils me furent communiqués par M. Boisavary, propriétaire important et fort estimé dans le pays de Bressuire. Il a été depuis membre du Corps législatif.
Je finis par prendre mon parti, je me rendis chez le ministre de lïntérieur, H. Crétet. Il avait I. 17
oublié que j'avais été nommé sous-préfet de Bressuire et ne se souvenait pas dans quel département était cette ville. Il ne me pressa point de partir. M. Regnaud me conseilla d'aller voir l'empereur, alors à Fontainebleau. Quoique rassuré sur ses dispositions, je ne voulus pas cependant courir le risque d'entendre quelques paroles désagréables et je n'écoulai pas cet avis. Il m'importait de savoir dans quels rapports je serais avec le ministre de la police. Je craignais de n'avoir que trop à faire avec cette administration. Je vis d'abord M. Desmarets, principal employé et factotum du ministre. Il me fit les difficultés de ma place bien plus grandes qu'elles n'étaient réellement, mais il fut loin de madresser les mômes conseils que M. du Colombier, et je demeurai convaincu que j'avais été appelé par hasard à cette sous-préfecture plutôt qu'à une autre. Ainsi que je m'y attendais, je trouvai Fouché, le plus raisonnable de toute son administration. Il me donna les meilleurs avertissements sur le rôle à jouer dans ce pays de Vendée. Je n'ignorais pas que, plus d'une fois, il avait traité avec les chefs vendéens ; quil était resté en relations avec eux et les avait accoutumés à une conduite prudente et tranquille. Jeus aussi un entretien avec M. Real, un des conseillers d'État attachés au ministère de la police. Beaucoup moins sage que Fouche, et toujours révolutionnaire inquiet, sa police était zélée, soit pour servir l'empereur, soit par
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tradition de l'esprit jacobin. Il me répugnait beaucoup d'être en correspondance directe avec ce personnage, mais je convins avec Fouché de n'avoir, dans l'occasion, de rapports qu'avec lui seul.
Personne ne s'étonnait de mon peu d'empressement à regagner mon poste, aux yeux de tous lieu d'exil et triste séjour. Mais un autre motif me retenait à Paris. L'Académie avait mis au concours le tableau de la littérature française pendant le xvm* siècle. Depuis deux ou trois ans, je publiais dans les journaux quelques articles de critique* ou de biographie, sans les signer. On les accueillait favorablement dans le public et surtout dans la société où je vivais, soit à Paris, soit à Genève, société où les lettres, la philosophie, la politique animaient les esprits, La bienveillance qu'on m'y accordait m'encouragea à concourir pour le prix proposé. Mon père s'intéressa vivement à cette entreprise un peu téméraire. Ma nomination d'auditeur et mon séjour en Allemagne me détournèrent d'abord de cette pensée, mais l'administration de la Silésie me laissait tant de loisirs que je ne lus jamais autant qu'à cette époque ; j'appris même un peu d'allemand.
Je me mis à l'œuvre à Paris, désireux d'achever ma tâche avant de m'installer à Bressuire. D'ailleurs, l'époque où les manuscrits devaient être déposés approchait.
Je quittai Paris, où jetais dérangé malgré moi, et je m'arrêtai à Tours, dans une auberge où rien
lie me Irouhlait. Toutefois, je regrettai d'avoir trop peu de temps pour apporter plus de développement et de correction à mon étude, que j'envoyai à l'Académie, sans espérance de succès.
De Tours j'allai à Poitiers, où l'on abandonnait la grande route pour le chemin de traverse conduisant à Bressuire.
Je connaissais l'éveque de Poitiers, alors l'abbé de Pradt. 11 était d'Auvergne ainsi que moi, et je le voyais habituellement chez M. de Montlosier, son collègue à l'Assemblée constituante et son compagnon d'émigration. Je passai deux jours avec lui. En disgrâce pour le moment, je crois, il n'avait pas encore revu l'empereur, dont il était aumônier et qui lui avait témoigné d'abord beaucoup de confiance, même de la faveur. Il me fit causer curieusement de la guerre d'Allemagne, de Pologne et de Tilsitt, car, pendant son émigration, il avait fort écrit sur la guerre et la diplomatie.
Le premier jour où il m'engagea, tout son clergé dînait chez lui. C'était un vendredi, et il me demanda pardon de ne faire servir que du maigre. Rien ne gêna la conversation ; il m'interrogea sur les événements et sur les hommes, sans réserve et sans précaution, de sorte que je fus surpris, lorsque nous restâmes seuls, de lui entendre dire :
— A présent que nous n'avons plus cette atmosphère ecclésiastique, parlons librement.
Le lendemain il me promena à travers la ville;
je vis son évêché, ses jardins, ses écuries et tout ce qu'il faisait, disait-il, pour se désennuyer. Il avait grande envie qu'on le tirât de son exil. Cependant son ambition ne nuisait pas à sa liberté d'esprit, il n'avait rien de la servilité d'un courtisan et jugeait de toute chose avec indépendance. Il me dit que nous serions en correspondance, et en effet je reçus assez souvent des lettres de lui pendant que j'étais à Bressuire.
Il n'y a que vingt lieues de Poitiers à Bressuire; il me fallut trois jours pour y faire parvenir ma calèche. Les chemins ressemblaient assez aux routes de Pologne. On parcourait d'abord douze lieues de plaine, c'est-à-dire de boue; puis huit lieues de Bocage et de chemins creux entre deux haies. Je louai tantôt des chevaux de renfort, tantôt des bœufs; il m'arriva de verser et de rompre le timon ; je couchai deux fois dans des auberges de village.
Enfin, le 25 décembre 1807, à onze heures du matin, je fis mon entrée. Je fus consterné à l'aspect de ces maisons en ruine, où végétaient le lierre et les orties. De distance en distance s'élevaient des cahutes bâties avec ces débris. Je suivis une rue sans voir une maison. La première que je rencontrai était celle où je devais descendre, la demeure du receveur de l'arrondissement. Depuis le départ de M. du Colombier, un secrétaire du préfet remplissait l'intérim et logeait chez ce receveur. Il m'expliqua que je ne pourrais me procurer un
logement ffuelconqiie à moins de louer une maison, d'y faire de grandes réparations et de la meubler. C'eût été une notable d<'pense. Je considérais ma position comme provisoire et j'avais le projet de ne pas faire un long séjour à Bressuire; il ne me convenait donc point de m'y établir. Le secrétaire du préfet, également de cet avis, me conseilla d'imiter son exemple. Le receveur, qui prévoyait cette détermination, m'oflVit un arrangement qui me plut et, un quart d'heure après, sa maison était la mienne. Les chambres que me donnait M. Blactot, aimé dans le pavs, riche el depuis longtemps séparé de sa femme, étaient peu et mal meublées, les murailles n'étaient revêtues ni de tapisseries ni môme de papier. On allait en aménager une, mais elle ne serait habitable que dans quelques mois. Le bureau delà souspréfecture se trouvait à l'autre bout de la ville, ce qui n'était pas une longue distance. Le principal commis me parut raisonnable et capable; je compris que l'administration serait facile, hormis la conscription. Mon prédécesseur, un de ces hommes à hautes vues qui dédaignent les détails, n'avait cure des afîaires ordinaires. Il passait ses journées à la chasse. La police, dont il faisait grand bruit, n'avait réellement à s'occuper que de quelques prêtres insoumis, du reste très pacifiques, et d'un certain nombre de conscrits réfractaires. Ils tenaient la gendarmerie en haleine; peut-être n'était-elle pas assez nombreuse.
Quelques jours après mon installation, j'écrivais à mon père :
Je ne vous dirai point de mal de Bressuire, j'en pense tous les jours plus de bien, sans pourtant m'y attacher beaucoup . Jamais je n'ai vu un si bon peuple, simple, moral, religieux. Les habitants n'ont pas, comme la bourgeoisie de la plupart de nos petites villes de province, cet esprit de mal- A^eillance et d'envie. Les crimes sont rares. Sur six procès civils, cinq finissent par un accommodement . Les mœurs sont meilleures que nulle part ailleurs. La vie qu'on mène ici est d'une simplicité telle qu'elle était, il y a cinquante ans, dans la petite bourgeoisie. Les femmes sont beaucoup moins bien mises que les servantes de bonne maison ; elles font la cuisine et se lèvent pour servir à table. On ne sait rien de ce qui se passe dans le monde; on cause de lâchasse; on plaisante sur les maladroits. On se moque doucement de M. le curé, tout en le respectant . Après le diner on chante de vieilles chansons, en dansant en rond entre hommes . Je ne saurai pas me mettre ainsi en joyeux train, il faudra que je me contente d'un succès d'estime. Sans plaisanterie, je crois que je me tirerai bien de cette administration : elle est facile. M. du Colombier ayant voulu, selon le mode actuel, faire preuve de zèle et se donner de l'importance par l'arbitraire, avait mis un peu de désordre dans la vraie administration. Mais l'intérimaire a rétabli tout en bon état . La conscription est plus facile que dans beaucoup de départements. Celle de 1807, si
arbitrairement exécutée, avait suscité la désobéissance; il avait été refusé k quelques-uns la permission de se faire remplacer; il y avait eu des exemptions accordées par faveur, on disait même à prix d'argent. La conscription de 1808 a été levée plus facilement .
Il importe surtout, si l'on veut maintenir le calme et l'obéissance, de ne pas prendre de mesure de police. Elles ne seraient point motivées. Les prêtres insoumis ne sont pour rien dans la désobéissance des conscrits. On me dit même que, lorsqu'ils verront les fonctionnaires publics respectueux pour la religion et ses ministres, ils se soumettront et rentreront dans le clergé officiel. Il n'y a pas dans l'arrondissement une seule personne en surveillance. Il ne reste de propriétaire important que M. de La Rochejaquelein, frère du héros vendéen et mari de madame de Lescure, veuve d'un autre chef célèbre. Il est riche et on a voulu me donner quelque défiance de lui, mais il n"a pas pris part aux guerres de la Vendée. A cette époque il était à Saint-Domingue, dans l'armée anglaise; il a peu de relations avec Paris et n'y va presque jamais. Il reçoit peu de monde dans sa demeure de Chsson. Le château a été brûlé et détruit, et il a rendu habitable un bâtiment d'exploitation. Il est aimé de tous ses voisins, et, dans ses relations avec eux, il n"a pas de prétentions aristocratiques. »
Après avoir pris connaissance de l'administration qui m'était confiée, il convenait de me présenter au préfet sous la direction de qui je me trou-
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vais, M. Diipin, préfet des Deux-Sèvres depuis l'institution des préfectures, et destiné à le rester encore six ans, avant de devenir conseiller à la cour des comptes. J'avais su à Paris qu'il était un bon préfet et un fort honnête homme. Longtemps secrétaire général, puis administrateur du département de la Sèvre, après la mort de Danton, il en épousa la veuve. Elle était fort jeune, et son terrible mari l'avait passionnément aimée. Je passai deux jours à la préfecture. Il me parut qu'un auditeur au conseil d'Etat, connu de l'empereur, choisi par lui, devait être considéré comme chargé d'une mission, mais je me gardai bien de le laisser voir ; je me serais jugé ridicule de ne pas me montrer comme tout autre sous-préfet. M. Dupin était fort au fait des affaires de Bressuire, et moi très en état den parler avec détail et de les lui recommander. Il m'entretint beaucoup de M. du Colombier. Il aurait pu le perdre ou, du moins, lui nuire beaucoup. Au contraire, il avait tiré le rideau sur sa conduite, malgré les sentiments de l'arrondissement à son égard, désireux de le ménager, par précaution, parce qu'il le croyait très protégé.
Je rentrai à Bressuire en meilleure disposition, avec l'espérance de satisfaire aux devoirs que m'imposait le gouvernement, en m'assurant la confiance bienveillante de la population.
Dans un pays condamné, comme la France, à une guerre perpétuelle, le recrutement consti-
266 SOUVENIRS DU BARON DE BARANïE.
tuait lo plus important service de l'administration. La conscription n'était pas encore réglée : l'administration locale et les officiers exerçaient un pouvoir arbitraire. Aucune exemption ne s'accordait légalement aux fils de veuve, aux frères dun conscrit déjà sous les drapeaux ; on diiïérait seulement leur départ en les mettant à la fin du dépôt. Toutes les rigueurs étaient possibles et certains préfets les appliquaient. La machine administrative n'avait point cette uniformité régulière qu'elle acquit, surtout, lorsqu'elle fut soumise à une loi votée sous un régime constitutionnel. L'empereur voulait avoir le plus grand nombre possible de soldats. C'était le bien servir que d'arrivcF à ce résultat. Un préfet qui exécutait lieurousement les opérations de recrutement était favorablement noté ; mais lorsque, par excès de zèle ou par rudesse de caractère, il excitait des mécontentements parmi la population, il n'aurait pu alléguer aucune instruction écrite ou verbale pour se justifier. Il n'avait pas d'explications à fournir, on l'envoyait dans une autre préfecture sans que personne lui dît pourquoi. M. de Cessac, longtemps directeur général de la conscription, n'était pas un mauvais homme, c'était un serviteur exact, empressé, d'une obéissance pédantesque et impitoyable. Il complimentait volontiers les préfets qui lui ressemblaient, mais il ne blâmait pas c^ux qui remplissaient leur fonction plus humainement. Méthodique et classificateur, il avait
dressé un tableau des préfets, en les divisant en quatre catégories : 1° efforts et succès; 2" efforts sans succès ; 3° succès sans efforts ; 4° ni succès ni efforts.
La plupart des préfets, non seulement par Justice et compassion, mais pour ne pas exciter contre eux l'opinion et la haine, procédaient tranquillement et avec douceur ; ils n'aggravaient rien et surtout évitait les préférences et les faveurs; ils écoutaient patiemment les réclamations et les plaintes, témoignaient enfin leur désir d'alléger autant que possible l'impôt du sang. On leur était reconnaissant de leur bonne volonté; leur administration devenait plus facile aidée de la sympathie publique.
M. Fiévée, alors préfet de Nevers, me disait un jour, ce que je ne garantirais pas :
— On m'adorait dans mon département et cela est bien simple, j'ai eu trois conscriptions à lever en un an.
Outre les ménagements que l'on autorisait parfois les préfets à garder, sous la condition de réussir, l'empereur agissait dans loccasion avec précaution et discernement, surtout à petit bruit et sans rien d'officiel. Sa volonté absolue n'était pas aveugle. On demandait aux départements de l'Ouest un contingent proportionnellement moindre que dans les autres départements ; moins sévère qu'ailleurs, on donnait de grandes facilités pour le remplacement.
Sans rien savoir des véritables intentions de l'empereur, je résolus d'empocher les indignités qu'on imputait à quelques préfets. Je ne voulus pas qu'on pût dire, comme auparavant, qu'avec de l'argent on se rachetait. J'usai d'impartialité et de douceur; l'année précédente, il y avait eu seize réfractaires sur soixante-quinze conscrits, il n'y en eut qu'un sur quatre-vingt-dix. Le préfet, qui naguère n'avait pu s'opposer au désordre, me sut très bon gré de mon succès.
Pendant ce temps-là, je réussissais beaucoup moins bien à rAcadémie. Je n'étais pas moi-même content de mon Tableau du X VIII" siècle^ écrit beaucoup trop vite. L'idée première de cet ouvrage ne se rapportait pas au programme de l'Académie ; je désirais, non pas exposer le caractère littéraire du siècle et le mérite des principaux écrivains de cette époque, mais rechercher et exposer l'esprit du temps, l'influence des mœurs, des opinions, des événements politiques sur la littérature et la philosophie. Il était imprudent et peut-être présomptueux d'apprécier des réputations encore dans toute leur puissance et leur renommée.
L'Académie se crut ofTensée par le jugement qu'un jeune homme osait porter sur un siècle dont les héritiers et les représentants régnaient encore. Le prix ne fut pas décerné à mon œu^Te ; le rapporteur en rendit compte avec une irritation sévère et malveillante. Je m'y attendais, mais en reconnaissant que je n'étais pas digne de ce prix, il me
sembla que je devais en appeler au public et justifier Topinion que j'avais conçue des tendances morales et inlellectuclles du xvin" siècle. Je m'occupai donc, non pas à corriger, mais à refaire ce tableau. J'y travaillais déjà avant le verdict de l'Académie.
L'administration me laissait beaucoup de temps libre. J'avais pour toute société les juges, les avocats et les notaires de Bressuire. Plusieurs d'entre eux n'y demeuraient même pas et y venaient à cheval les jours d'audience. Je ne les cherchais ni ne les fuyais; je me montrais, sans nulle affectation et tout naturellement, bon enfant avec eux, prenant intérêt à ce qui les intéressait, de sorte qu'ils étaient fort à leur aise et que je les jugeai dans tout leur naturel. En vérité, leur conversation me captivait plus que d'autres, beaucoup moins vulgaires dans la forme. J'observais la marche de l'esprit et des opinions dans une classe qui a une large place en France. J'apercevais comment s'y propageaient les idées qui, dans cette région isolée, n'avaient encore que très peu pénétré. Je remarquais la différence des mœurs entre les diverses provinces. Au total, c'était un bon point d'observation et un très utile noviciat d'administration, surtout pour me former aux relations avec les personnes. Je retrouvais, dans le genre d'esprit et dans le dialecte, l'ancien caractère français. Je m'amusais à entendre raconter à table les histoires et répéter les plaisanteries de Rabelais, dans
les mêmes termes. Non pas qu'aucun de nos convives eût la moindre notion de Pantagruel om des fabliaux, mais ces anecdotes et ces facéties leur étaient arrivées par la tradition, et ils les rééditaient comme contemporaines.
J'avais aussi fait la connaissance des principaux propriétaires de l'arrondissement. Je chassai avec eux. C'était leur t^randc aiïairc, et, pour moi, une distraction à ma vie solitaire. Jamais nous ne causions politique. Ces messieurs avaient plus ou moins pris part aux guerres de la Vendée; maintenant ils y pensaient très peu. L'empereur et M. Fouché avaient l'intention de ne pas troubler leur tranquillité. Plus tard on voulut les voir dans les services publics ; on les contraignit à entrer dans l'armée ou dans les charges de cour, mais ces exigences ne furent point matière d'administration.
J'étais dans des rapports plus intimes avec M. et madame de La Rochejaquelein : le château de Clisson est voisin de Bressuire ; je les voyais souvent; je passais parfois quelques jours de suite chez eux. Madame de Donissan, mère de madame de La Rochejaquelein, y vivait aussi. Il y eut bientôt pleine confiance des deux côtés. ^Madame de Donissan, jadis dame de Madame Victoire, avait été à Versailles. Sa fille y fut élevée. L'une et l'autre étaient fidèles à leurs souvenirs et cependant très raisonnables. Elles regrettaient le passé, mais elles racontaient les fautes qui amenèrent la révolution.
Tout en respectant le roi, la reine et les princes, elles parlaient des scandales que l'animosité avait calomniensement exagérés. Elles rejetaient bien loin la pensée de s'attacher au régime nouveau et elles souhaitaient qu'il n'eût point de durée. Je me rappelle leur avoir dit un soir : — Je crois, comme vous, que l'empereur est destiné à se perdre; il est enivré par ses victoires et la continuité de ses succès. Un jour viendra où il tentera l'impossible, alors vous reverrez les Bourbons. Mais ils feront tant de fautes, ils connaissent si peu la France, qu'ils amèneront une nouvelle révolution.
J'étais surtout charmé des récits de la Vendée. Depuis ma première jeunesse je m'intéressais à cet épisode de la révolution, où fut mêlé un de mes parents, M, de Solilhac, et ces souvenirs avaient agi sur mon imagination. Au courant de toutes les publications sur cette époque, dès mon arrivée dans le pays, je m'étais promis de travailler à une histoire de cette guerre. Madame de La Rochejaquelein venait de commencer ses Mémoires; elle me lut ce qu'elle avait déjà écrit, jusqu'au passage de la Loire, et me proposa de l'achever et même de rédiger avec plus de style les premiers chapitres (1). Ce fut pour moi une grande satisfaction. Je me mis à l'œuvre; j'entrai en relation avec les compagnons de MM. de Lescure,
(1) Voy. à l'Appendice, u° Vil, p. 402.
Henri de La Rochejaquelein el Bonchàmp. Ils voyaient quels sentiments éveillaient en moi les narrations de leurs combats et de leurs malheurs. Ils n'avaient pas été accoutumés jusqu'alors à être envisagés par les administrateurs et les agents du gouvernement autrement qu'à travers les préjugés révolutionnaires et les enquêtes de la police. Madame de La Rochejaquelein elle-même, avec un charme de vérité qu'elle n'aurait pas su reproduire en écrivant, ne me laissait rien ignorer de ce qui s'était passé sous ses yeux, de ce qu'elle avait souiï'ert, du caractère et des actes de ces chefs auxquels elle tenait par les plus chères affections. Je me faisais montrer les champs de halaille par les paysans, cherchant ainsi à me rendre vivants les événements que je voulais raconter et les hommes que je désirais peindre. Quand je pris la plume, il ne me semblait nullement que ce fût pour une œuvre littéraire, je retraçais la vérité selon l'impression qu'elle m'avait fait éprouver.
Avril 1808-Octobre 1809.
Quoique le statut du l*^''mars 1808, qui établissait des titres nobiliaires, n'eût aucun rapport avec l'administration, bien que cette imitation de l'ancien régime eût été à peine remarquée dans un pays rural oîi pas un propriétaire ne songea à devenir comte ou baron, il me paraît à propos de dire quels furent les résultats politiques de cet appel à la vanité.
Les maréchaux, les ministres et les hauts fonctionnaires déjà investis du titre de duc, avaient reçu en même temps des dotations ou des gratifications dont quelques-unes allaient jusqu'à un million, ce qui donnait évidemment plus de lustre et de consistance à leur situation. Lorsque, plus tard, l'empereur créa toute une aristocratie sans richesse et sans importance réelle, il se méprit. La noblesse impériale ne devait avoir pour origine que la France nouvelle, elle ne pouvait donc être autre I. 18
chose qu'une sorte de décoration distribuée dans une société où régnait l'égalité, par un gouvernement né de la révolution. Aussi n'offensa-t-elle point les jalousies démocratiques. Ce n'était pas une réalité, elle ne conféniit aucun privilège, elle ne ressuscitait pas l'ancienne aristocratie et ne venait point s'y associer.
Les nouveaux titrés n'eu avaient ni plus ni moins de considération ; les fonctions qu'ils exerçaient, leur position déjà acquise n'en étaient point relevées aux yeux du put)lic. et leur dépendance du souverain en paraissait plutôt augmentée. Ce ne fut pas même dans les commencements une marque de la satisfaction de l'empereur. L'effet le plus certain de cette institution était de faire naître une occasion nouvelle de sollicitations qui s'ajoutaient aux demandes d'avancement de carrière, ou de grades dans la Légion d'honneur. Avancer d'un pas dans la hiérarchie des nouveaux titres devenait une préoccupation de nature à tenir les ambitions dans un travail continuel. L'opinion générale ne s'étonna ni ne se blessa de cette résurrection de la noblesse; il semblait qu'elle fût inhérente aux coutumes monarchiques. La cour et les chamb^^llans considérèrent cette faveur comme un droit, les généraux comme une récompense de leurs services. Les anciens révolutionnaires s'en réjouirent plus qu'ils ne le disaient ; les femmes furent heureuses et amusées de mettre un titre sur leur carte de visite et d'inventer des armoi-
ries pour leur sceau et les panneaux de leur voiture. En général on se cachait cependant de cette frivolité, et ceux ou celles qui s'y livraient naïvement étaient ridicules.
Hors de la sphère du gouvernement, quelques propriétaires riches, trompés par les souvenirs et les idées de l'ancien régime, croyant préparer l'avenir de leurs enfants, formèrent des majorats et sollicitèrent des titres, toutefois le nombre en fut restreint. Quant aux majorats situés dans les pays conquis, ils constituaient une faveur très réelle, un accroissement de revenu immense pour quelques-uns. Mais presque tous ces grands donataires n'avaient pas assez de foi dans la fortune de l'empereur pour compter sur l'avenir d'une richesse soumise aux chances de la guerre perpétuelle.
Le 14 avril 1808, l'empereur s'installa au château de Marrac, dans les environs de Bayonne, où il attira le roi Charles IV, contraint par son fils d'abdiquer. Le prince des Asturies, que la nation entière avait acclamé sous le nom de Ferdinand VII, également appelé, ou plutôt surpris et amené dans cette ville, y fut retenu, gardé prisonnier, puis conduit à Valençay. Avant d'être ministre de la police, le général Savary se plaisait à raconter sans réserve, sans ménagement, avec un amourpropre que j'ai quelquefois remarqué chez les hommes de police, les missions difliciles dont l'empereur l'avait souvent chargé. Cet enlèvement du prince des Asturies était une des prouesses
276 SOIVEN'IRS DU BARON' DE BARANTE.
dont il s'applaudissait le plus. Il en narrait tout le détail, les mensonges, les protestations, les eil'orts qu'il lui fallut faire pour décider le prince à poursuivre sa route, de Burgos où il ne trouva point l'empereur, jusqu'à Vittoria, occupée par une garnison française ; les conseils et les instances des Espagnols pour l'empêcher de continuer ce voyage : la crainte de le voir retenu par les populations; coninioiit il s'employa lui-même à atteler les chevaux afin de ne point tarder aux relais, et à presser les postillons pour qu'il n'y eût pas un moment de perdu ; et enfin sa joie lorsqu'il fut au milieu des troupes françaises.
Le roi de Xaples se transporta à Bayonne ; on y forma une junte de quelques grands seigneurs espagnols qui reconnurent Joseph comme roi des Espagnes et acceptèrent une constitution. Le plan de Napoléon était donc exécuté comme il lavait conçu, mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que l'Espagne tout entière se soulèverait contre ce changement de dynastie, véritable conquête. Aussi les armées françaises qui, sous prétexte de se rendre en Portugal, campaient en Espagne, eurent bientôt à combattre les armées espagnoles. Le jour même où le roi Joseph fit son entrée à Madrid, il apprit la capitulation du général Dupont. Vingt-deux mille soldats français étaient prisonniers de guerre. Il fut bientôt obligé de se retirer dans les provinces défendues par des troupes françaises.
AVRIL 1808-OCTOBHE 1809. 277
L'empereur revint le 22 juillet par Toulouse et Bordeaux, où il s'arrêta quelques jours. On connaissait son intention de visiter les départements des Deux-Sèvres et de la Vendée. L'évêque de Poitiers m'avait écrit que l'empereur était dans une disposition bienveillante pour ces départements. Le 5 août, l'empereur arriva à Niort pendant la nuit. Il était fatigué et se coucha sans voir personne. Le lendemain, dès quatre heures du matin, chacun fut prêt à être admis à son audience; on savait qu'il la donnait quelquefois à une heure indue. Quoique souffrant, il voulait partir dans la journée, ce qui ne lui laissait que peu d'instants à consacrer aux réceptions. Je demandai la faveur d'une audience particulière; c'était impossible. Le préfet en obtint une qui ne dura que vingt minutes. L'empereur fut très bien pour lui et parla avec intérêt de la population du Boccage. M, Dupin profita de cette occasion pour l'entretenir de moi. Je ne l'en avais pas prié, il montra un vrai zèle à inspirer à l'empereur une idée favorable de mon administration. Il le remercia au nom du pavs de m'avoir choisi, de m'avoir envoyé à Bressuire ; il vanta ma justice et ma sagesse. Je fus très touché d'une si amicale bienveillance. Je défilai ensuite avec la foule des fonctionnaires. L'empereur ne me reconnut pas, mais lorsqu'on lui dit qui j'étais, sa physionomie prit un air de connaissance; il me lit plusieurs questions que j'avais prévues et qui ne m'embarrassèrent point. Puis le dialogue s'éta-
278 souvENins Dr baron de barante.
blit avec le préfet et quelques membres du conseil gcnôral. Il interrogeait au hasard, écoutant le préfet et moi mieux que les conseillers, chose fort naturelle. Au total il fui parfaitement aimable. Il eut avec un maire de village une conversation sur ce ton de bonhomie qui ne manquait jamais son effet.
Il monta en voiture et suivit la route de Fontenay et de la nouvelle ville de Napoléon-Vendée. Le récit de la fondation de ce chef-lieu et du voyage qu'y fit l'empereur a été inséré dans mes Etudes historiques.
.le n'avais pas à demander de congé à un ministre, la pei'iuission du préfet suffisait. Quelques jours après le passage de l'empereur je m'en allai en grande partie à pied, par les routes de traverse d'un pays pauvre et ignoré, de Poitiers à Guéret. .le m'y arrêtai vingt-quatre heures chez M. Maurice, mon collègue, auditeur et préfet, avec qui je m'étais lié à Genève. De là j'arrivai en Auvergne ou mon père m'attendait. Je lui portais le Tableau du XVIÎP siècle; nous nous en étions souvent entretenus, cette fois ce fut à fond, avec détail et le texte à la main. Cet écrit lui doit beaucoup. Je me dirigeai ensuite sur Paris pour faire imprimer mon ouvrage; je me proposais d"y séjourner assez longtemps; d'ailleurs, je voulais savoir quelles espérances concevoir et quelles chances j'avais de quitter la sous-préfecture de Bressuire, quand je voyais plusieurs auditeurs nommés préfets.
Les événements d'Espagne s'aggravaient de plus en plus. L'empereur toutefois n'était pas découragé, mais il lui fallait rappeler la grande armée laissée en Allemagne, nécessaire maintenant pour la guerre d'Espagne. Or il n'ignorait pas que l'Autriche remettait ses troupes sur un pied formidable. Il avait même déjà pris certaines mesures de précaution, dans la crainte d'une prochaine rupture. Maintenant, il est vrai, elle semblait moins imminente, puisque la grande armée abandonnait l'Allemagne, mais la prochaine entrevue dErfurth avec l'empereur de Russie, où l'Autriche n'était pas convoquée, inquiétait un peu cet Etat. L'em pereur François, sans faire aucune démarche officielle, chargea le baron de Vincent, qui, comme Lorrain, pouvait se trouver chez ses parents, de se présenter avec une lettre de lui à l'empereur, lorsque celui-ci traverserait Metz en route pour Erfurth.
Cette lettre ne traitait point d'afîaires ni de la situation actuelle de l'Europe.
Je saisis avec empressement, disait l'empereur d Autriche, l'occasion de renouveler le témoignage de l'amitic et de la haute estime que j'ai vouées à Votre Majesté, et j'envoie auprès d'elle mon lieutenant général, le baron de Yincent, pour vous porter, monsieur mon frère, l'assurance de mes sentiments invariables.
M. de Vincent connaissait l'empereur depuis
longtemps. Il avait eu, pendant les guerres d'Italie, de nombreuses relations avec le général Bonaparte, qui faisait sérieux cas de lui, puis il avait été, pendant plusieurs années, ambassadeur auprès du premier consul.
Je liens du comte de La l'our, umi intime de M. de Vincent, la conversation qu'il eut alors avec Napoléon. Après les premières paroles, l'empereur ajouta :
— Eh bien ! on vous a chargé, à Vienne, de me dire quelque chose. Ue quoi s"agit-il?
— Sire, on a vu avec regret l'entreprise de Votre Majesté sur lEspagne.
— Ils n'en sont sûrement pas plus fâchés que moi , c'est la plus grosse sottise que j'aie jamais faite.
— En ce cas, Sire, ne pourrait-on pas dire que les plus courtes folies sont les meilleures et qu'il serait sage de renoncer à celle-ci?
— Et le moyen, mon cher général ? Cherchons-le ensemble; donnez-moi vos idées pour me tirer d'un si grand embarras.
— Mais il n'est pas si difiicile de renoncer à ce qui a tant dinconvénients pour Votre Majesté et pour l'Europe.
— Vous en parlez bien à votre aise. Songez donc à ma position. Je suis un usurpateur; pour arriver là, il m'a fallu avoir la meilleure tête et la meilleure épée de l'Europe. Pour me maintenir, il faut que tout le monde continue à en être bien convaincu. Je dois sauver et ne pas abaisser la
réputation de la tête et la réputation de l'épée. Je ne puis aller dire, à la face de l'univers, que je me suis gravement trompé et en rester sur une armée battue. Je vous en fais juge : cela se peut-il? un bon avis, je vous prie !
Alors ils se mirent à raisonner sur la question posée de cette sorte et, en elTet, il était difficile de trouver une autre solution. Une paix générale paraissait le seul moyen d'en sortir. L'Espagne eût été un des points à régler, non pas dans l'intérêt d'une dynastie, mais de façon à établir une juste balance entre les puissances de l'Europe. L'empereur savait d'avance que l'Autriche ne consentirait jamais à ce qu'il proposerait, et l'Autriche prévoyait des conditions inacceptables. C'est ce qui expliquait son absence des conférences d'Erfurth et son peu de gaùt à y prendre part.
Tout dépendait donc des résolutions de l'empereur Alexandre. Napoléon confiant dans le prestige qu'il avait exercé sur lui, avec tant de succès, à Tilsitt, se promettait de le séduire par les mêmes protestations d'amitié, par les mêmes flatteries. D'ailleurs, en lui livrant la conquête des principautés danubiennes, en retirant les armées françaises de leurs cantonnements de Prusse, en consentant à une diminution de la contribution de guerre qui n'était pas encore soldée, en l'associant aux négociations qu'il comptait entamer avec l'Angleterre pour traiter de la paix, Napoléon avait lieu d'espérer que l'empereur Alexandre ne s'occu-
perait nullement de la mainmise sur le roi et les princes espagnols, ainsi que de la guerre d'invasion.
M. de Talleyrand a laissé un mémoire sur le congrès d'Erfurfh, morceau détaché de ses Soiivenirs. Il me l'a lu en 1820, à Valencay. C'est un écrit très spirituel, rédigé avec une grande liberté d'esprit. L'abaissement de tous les souverains allemands, accourus pour rendre leurs hommages à l'empereur, est peint avec finesse et vérité. Ce qui est surtout curieux, c'est le récit des méfiances, des mécontentements d'Alexandre, de ses inquiétudes sur l'avenir, avec des semblants d'amitié de plus en plus apparents. M. de Talleyrand était le confident des soupçons et des rapports mutuels des deux empereurs. La princesse de la Layen servait d'intermédiaire à leurs communications. A croire les Métnoivpfi de M. de Talleyrand, il ne trahissait nullement la foi qu'il devait à Napoléon, ni la confiance que lui accordait Alexandre. Il donnait des conseils à l'un et à l'autre, dans le but de rétablir la paix en Europe, ou du moins de prolonger la situation en retardant une rupture imminente. M. de Talleyrand, loin d'être embarrassé du rôle qu'il avait eu dans ce congrès d'Erfurtb. pensait même à publier cet écrit de son vivant.
L'empereur resta trois semaines à Erfurth. Pendant son absence, les corps de la grande armée traversèrent la France pour se rendre en Espagne,
et prendre part à une guerre destinée à durer plus longtemps que sa puissance. Il avait voulu que, de ville en ville, sur toute la route, l'armée fût fêtée et honorée. Mais, au sentiment patriotique des populations, à cette célébration des glorieuses victoires, se mêlait le regret de voir nos soldats marcher à une nouvelle guerre dont la France ne retirerait ni honneur ni profit.
C'était surtout à Paris que s'était fait un grand changement dans l'opinion. Une phase nouvelle s'annonçait dans l'histoire de Napoléon. Jusquelà il y avait en des mécontents; les amis de la liberté s'affligeaient de vivre sous un gouvernement despotique; les rares partisans de la maison de Bourbon n'abandonnaient point leurs souvenirs; la conscription désolait les familles et répandait l'aversion de la guerre. Toutefois, ces sujets de plainte ne formaient pas une opinion publique. Les victoires et la grandeur de leurs résultats subjuguaient les esprits et leur imposaient l'admiration et le silence. Cependant, trois mois après les scènes de Bayonne, la situation n'était plus la même. L'indignité des moyens ne laissait au succès aucun prestige. Conduite comme une intrigue, dénouée par un guet-apens, cette installation de son frère sur le trône d'Espagne ne pouvait pas même être assimilée à une invasion entreprise contre le droit des gens. Puis quand on sut l'insurrection de Madrid, le nouveau roi chassé de cette ville, le retour du marquis de la Romana et de son armée,
284 ' SOUVENIRS nu BARON DE BARANTE.
la capitulation de Baylen, le mouvement de l'opinion, bien qu'il n'eût aucune liberté de se produire avec éclat, fut de toute évidence. Les'' conversations devinrent hardies et universelles ; les diverses oppositions se touchèrent par un point commun; la cause espagnole, déjà sympathique aux anciens royalistes, inspirait de l'intérêt aux libéraux. Le Bf'cit dps évt^noments de Bayonne, par M. de Cevallos, circulait presque publiquement, peut-être même fut-il réimprimé par quelque presse clandestine. Sans doute cette première explosion ne conserva point toute sa vivacité. Dautres événements, d'autres guerres, des victoires nouvelles comprimèrent ce réveil des esprits, mais le germe était déposé et ne cessa pas de se développer. La guerre d'Espagne, sans terme possible, fut une menace toujours subsistante : le « Mané, Théccl, Phares » de la puissance de Napoléon. Lui-môme, souvent, y entrevit sa perte. L'effet ne fut pas moindre en Europe. Il ne s'agissait plus d'une guerre de rois, mais d'un peuple qui se soulevait, avec qui il n'y avait pas moyen de traiter, à qui on n'imposerait ni une dynastie ni une administration de conquérant. L'exemple donné à lAllemagne serait promptement suivi; TAngleterre trouvait un champ de bataille pour ses armées, ainsi qu'une guerre continentale accompagnée par l'opinion publique et le vœu populaire.
Quant aux intrigues et aux commencements de
conspirations, aux projets en faveur de Murât ou d'Eugène pour en faire des successeurs éventuels de Napoléon, que M. Capefigue raconte avec beaucoup d'exagération et d'inexactitude, ils n'avaient aucune consistance; on pensait, il est vrai, au poignard des assassins qui peut-être menaçait l'empereur en Espagne, mais les combinaisons timidement rêvées par tel ou tel pour le lendemain de sa mort ne présentaient aucune chance. M. de Talleyrand le savait bien, et sûrement en écartait son esprit. Fouché eut, je crois, un peu moins de réserve et de prudence, il parlait davantage et raisonnait parfois assez indiscrètement sur les hypothèses possibles, mais rien de plus. Le fait vraiment significatif de cette époque fut sans doute les quarante boules noires du Corps législatif, et l'empereur le comprit ainsi. De ce jour, il surgit dans son esprit une défiance contre ce dernier reste, ce muet souvenir d'un gouvernement constitutionnel. La note insérée dans le Moniteur^ pour désavouer les paroles de l'impératrice, trahit cette préoccupation. De temps en temps c'était le thème de ses conversations ; évidemment il méditait déjà de modifier, en choisissant son moment, le Corps législatif.
Napoléon avait quitté Paris à la fin d'octobre, pour rejoindre, le o novembre, à Yittoria, le quartier général du roi Joseph. Puis, Madrid réoccupé de vive force, il s'était établi à Chamartin, à deux lieues de cette ville. Ce fut là qu'il apprit
que l'armée anglaisé était à Salamanque et attendait, pom* se réemban|uer, des bâtiments de transport. 11 se dirigea aussitôt de ce coté. L'hiver était rude, la terre couverte de neige, et on avait à franchir des chaînes de montagnes. L'empereur s'arrêta à Astorga, donna le commandement de l'armée au maréchal Soult, en lui prescrivant de marcher promptement, afin de prévenir le départ des Anglais. Sur la nouvelle que les Français étaient arrivés trop tard, il se rendit à Valladolid. Il y reçut une députation de la ville de Madrid; elle le pria de permettre au roi Joseph de revenir dans sa capitale. 11 demanda aux députés si un sentiment sincère inspirait leur démarche, s'ils étaient bien résolus à servirlovalement leur roi. Ils protestèrent de leur dévouement. L'empereur leur répondit qu'il se fiait à leur parole et quil écrirait au roi pour l'y autoriser.
Les Anglais avaient évacué l'Espagne ; les insurgés ne guerroyaient point de concert; l'armée n'était pas réunie sous un commandement, mais divisée en corps, sous la direction de maréchaux et de généraux de confiance. Dans ces conditions, les victoires, simples succès partiels, ne pouvaient offrir à l'empereur l'occasion d'un triomphe complet et décisif, qu'une telle lutte ne comportait pas. Prolonger son séjour à Yalladolid était donc inutile; d'ailleurs, il avait à y craindre les complots et les assassins. De puissants motifs le rap-
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pelaient à Paris; il y rentra dans les derniers jours de janvier 1809.
J'étais resté assez longtemps à Paris; lïmpresdu Tableau du XVIW siècle, les corrections que j'y faisais m'avaient retenu ; enfin mon livre fut imprimé et je partis, assuré des sufTragos que je souhaitais le plus. A peine si j eus à me plaindre des critiques jadis si vivement irrités par le manuscrit présenté à l'Académie .
Plusieurs de mes amis, madame de Staël, M. de Montlosier, M. Benjamin Constant, écrivirent des articles dans les journaux. Jai su, longtemps après, que ce livre avait été envoyé à M. Maret qui accompagnait Tempereur en Espagne. Il le lui donna; je doute fort qu'il l'ait lu, mais il dit, peutêtre après l'avoir feuilleté :
— Il faut le faire préfet !
De retour à Bressuire, à la tin de décembre 1808, je ne voyais aucun changement se produire dans ma situation ; cependant j'étais certain de la bonne volonté de M. Mare t.
M. Benoist et M. de Sémonville, ses amis, lui parlaient souvent en ma faveur; je n'ignorais pas que l'empereur témoignait* quelque satisfaction de ma conduite.
— Il est un peu idéologue, observait-il, mais il est bon administrateur.
Il n'avait point remarqué l'absence assez longue de mon poste qu'on aurait pu me reprocher, et fidèle à son système de ménagements pour les po-
piilations vendéennes, il dispensa l'aiTondissennent de la levée extraordinaire récemment ordonnée. Je l'en remerciai. Toutefois, malgré les apparences, je croyais à quelque prévention de sa part; je pensais prendre mon parti et démissionner lorsque je fus informé de ma nomination, datée du 13 février, à la préfecture de la Vendée.
J'allai à Paris, et M. Maret me raconta que, peu de jours auparavant, l'empereur lui ayant dit :
— J'ai deux choix importants à faire : j'ai besoin d'un secrétaire de mon cabinet. Le duc de Feltre en a le titre, mais il n'en a jamais fait les fonctions; c'est un emploi qui ne convient pas à sa position. J'ai aussi à nommer un préfet de la Vendée. Indiquez-moi deux auditeurs ca{)ables et sûrs.
Il lui répondit qu'entre tous MM. Mounier et de Barante lui paraissaient les plus dignes de confiance.
L'empereur rélléchit un moment :
— Eh bien, ajouta-t-il, Mounier pour mon cabinet et Barante pour la Vendée.
Nul n'aurait mieux déterminé l'emploi des aptitudes de chacun des deux auditeurs. M. Mounier avait l'esprit juste et pénétrant. Fort instruit, il s'exprimait en anglais et en allemand comme dans sa langue maternelle. Il n'aimait pas le monde, ce qui était préférable pour un secrétaire intime de l'empereur. Quant à la préfecture de la Vendée, l'empereur m'y plaçait avec connaissance, sachant que je convenais à ce poste.
AVRIL |!^0S-octobrp: 1800. 289
J'avais vingl-six ans, c'était avoir marché assez vite dans ma carrière. Ce me fut un contentement tranquille. Je retrouve dans les notes où j'écrivais d'habitude le résumé de ma journée et ma disposition d'esprit, comment je mïnquiétais que cette faveur ne semblât obtenue par une renonciation à mes opinions et à mes amitiés. Je n'entendais pas les sacrifier. Mais personne n'eut un tel soupçon.
La préfecture de la Vendée me plaisait beaucoup. J'étais connu dans ce pays, certain d'y recevoir bon accueil et d'y mener la même vie qu'à Bressuire. Napoléon-Vendée, un projet de ville, où, par ordre de l'empereur, la préfecture et les administrations étaient venues sans savoir où s'installer, ne comptait que peu de maisons, bâties en pisé, une grande auberge et une caserne. La préfecture n'était point achevée. Lors du passage de l'empereur, l'année précédente, on en avait rendu un étage logeable. Toutefois, la préfecture et les administrations qui en dépendaient comportaient une société assez nombreuse. Les grands travaux ordonnés y amenaient plusieurs ingénieurs des ponts et chaussées, et entre autres l'ingénieur en chef, M. Duvivier, un homme aimable, d'un esprit libre et sérieux. J'avais cependant beaucoup de loisir. Je louai, ainsi que l'avait fait mon prédécesseur, les restes d'un château incendié pendant la guerre civile, situé à un quart de lieue. Sans m'y établir, ma tâche administrative ter- I 19
290 SOUVENIRS D-e BARON DE BARANTE.
minée, je consacrais la lin de la journée à m'y promener, à lire et à écrire.
J'étais fort triste. Trois semaines après mon arrivée dans la Vendée, mon plus jeune frère, Amable, depuis deux mois à l'Ecole militaire de Saint-Gyr, mourut dune fluxion de poitrine. Comme mes autres frères, et même plus vivement qu'eux, il avait voulu embrasser la carrière de armes. Mon père se précipita à son chevet et le trouva sans espérance. C'était le seul de ses fils resté, depuis plusieurs années, dans la maison paternelle ; il y était choyé comme l'enfant chéri ; je savais quelle devait être sa douleur et je courus passer à Genève trois jours auprès de lui . Peu après mon retour j'appris que mon frère Charles, officier depuis deux ans dans un régiment de chasseurs à cheval et appelé d'Italie en Allemagne, où la guerre commençait, avait péri au passage de la Piave. Il faisait partie d'un détachement de cent hommes qui traversa la rivière, suivi d'une compagnie de voltigeurs. A ce moment, les chasseurs, ramenés vivement par la cavalerie autrichienne, revinrent vers les voltigeurs qui, voyant les Autrichiens s'avancer, tirèrent sur l'ennemi sans souci des chasseurs placés entre deux feux. Mon frère reçut une balle partie des rangs français. Vingt ans après, M. le comte Borgarelli, son camarade et son ami, me raconta qu'il était à côté de lui au moment où il tomba mort sur le coup.
A ces afflictions s'ajoutaient mes appréhensions
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sur Anselme, médiocrement guéri de ses blessures. Malgré sa santé détruite, il se refusait à quitter le mélier des armes; il était en Espagne, où les fatigues et le climat donnaient encore plus à craindre que les hasards des batailles. Ma correspondance avec mon père, accablé de chagrin, redoublait mon besoin de solitude. Cependant je ne négligeais pas mes devoirs, qui me réservaient d'autres tristesses.
La guerre contre l'Autriche rendait la conscription plus exigeante : les appels étaient fréquents, les contingents augmentés, l'âge prescrit par les lois devancé. L'obéissance restait la même, il y avait peu de désertions. Je retrouvai la confiance dont j'avais joui à Bressuire. J'étais en rapport d'amitié et de société avec les propriétaires qui avaient figuré dans les guerres de la Vendée. Les fonctionnaires et les partisans plus ou moins accentués de la révolution ne me savaient pas mauvais gré de mes relations avec la noblesse. Ils étaient assurés de ma justice et de ma bienveillance. D'ailleurs, on connaissait mes chagrins et on excusait mon goût pour la retraite. La préfecture avait une bibliothèque assez nombreuse et j'en profitai; j'achevai aussi les Mémoires de madame de La Rochejaquelein; je n'ai jamais rien écrit avec plus d'intérêt.
J'essayai, ainsi que mon père, d'obtenir un congé de convalescence pour Anselme. Nos démarches auprès du ministère de la guerre ne pouvaient
2Ô2 SOLVENIR!i f)l BARON DK BARANTf,.
réussir, mais le roi Joseph avait le droit de délivrer des congés. Sur la recommandation de M. de La Tour-Maubourg, général de la division où servait Anselme, le congé fut accordé. Mon frère était chez moi à la fin d'octobre, et trois semaines après, à Genève.
Novembre 1809 -Février 1810.
Il n appartenait pas sans doute à un préfet, renfermé dans les devoirs d'une administration locale, de s'occuper de la politique générale du gouvernement et encore moins des afîaires étrangères. Toutefois, après vingt ans de révolutions, il était impossible à quiconque avait vécu dans une société de gens intelligents, parmi des hommes politiques ou employés dans les grandes affaires, de ne pas être intéressé à la marche du gouvernement et à la suite des événements dont dépendaient le bonheur et le sort de la patrie.
L'Allemagne était évacuée. L'Autriche allait donc saisir cette occasion pour prendre sa revanche d'Austerlitz, ou du moins réclamer une modification du traité de Presbourg. L'alliance contractée àTilsitt venait, il est vrai, d'être confirmée à Erfurth, mais l'empereur Alexandre tarderait probablement à envoyer une armée russe com-
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battre en auxiliaire de l'armée française. Les peuples de l'Allemagne désiraient encore plus vivement que leurs souverains s'affranchir du joug qui leur pesait. Aussi l'empereur voyait, et l'Autriche rassembler toutes ses forces, et la Prusse disposée à concourir à la délivrance de l'Allemagne. Déjà, même sans l'intervention du gouvernement, des bandes de volontaires prussiens se réunissaient aux Autrichiens. Cette grande armée qui avait vaincu l'Allemagne et la Russie, il lui était impossible de ne point la laisser dans la péninsule. Quelles forces opposerait-il à l'Autriche? Cependant il ne se troublait nullement; il n'adressait de reproches à aucun des maréchaux ; on lui avait obéi avec dévouement ; ses ministres s'étaient, en toutes choses, conformés à ses intentions. Il écoutait sans impatience les observations de ses serviteurs les plus intimes, mais feignait de s'étourdir sur les dangers de la situation et finissait par leur rendre confiance, tant il témoignait d'assurance. « Tout autre que lui y périrait, disaient ses aides de camp, mais il saura se créer une armée et se tirera d'affaire. »
Le corps du maréchal Davout était seul resté en Allemagne. Napoléon rappela d'Espagne la garde impériale, et demanda aux dépôts et à la conscription deux corps, qui se formèrent à Strasbourg, sous le maréchal Masséna et le général Oudinot. L'armée d'Italie reçut l'ordre de venir rejoindre l'empereur, par la Carinthie et le Tyrol. Les souverains de la Confédération du Rhin furent
requis de fournir leurs contingents : le maréchal Berthier rassembla sur le Danube ceux de la Bavière, du Wurtemberg et de Bade ; le maréchal Bernadotte les troupes des autres princes.
L'empereur se fiait à la lenteur accoutumée des armées autrichiennes et n'avait pas encore concentré les divers corps avec lesquels il allait entrer en campagne, lorsque le 10 avril, une lettre du roi de Bavière lui annonça que les Autrichiens s'avançaient vers Munich. Il partit le lendemain et s'arrêta quelques heures à Strasbourg. Les corps de Masséna et d'Oudinot étaient déjà en route pour gagner l'armée du Danube. Il fit de là une courte visite au grand-duc de Bade et passa la nuit chez le roi de Wurtemberg, leur donnant bon courage et leur promettant la victoire. Le jour suivant, Napoléon trouvait, plein de zèle et d'espérance, le roi de Bavière à Dillingen. En danger à Munich, il s'y était retiré avec toute sa famille. Ses troupes se montraient disposées à se bien conduire. Cette influence de l'empereur sur les princes allemands pouvait s'expliquer. Après la victoire d'Austerlitz, pendant qu'il imposait à l'Autriche de dures conditions, il les avait agrandis. Les électeurs de Bavière et de Wurtemberg étaient devenus rois.
Il exerçait aussi un ascendant merveilleux sur les soldats allemands ; il connaissait mieux que personne le langage à leur tenir et s'entourait de leurs officiers.
296 SULVEMHS l»l BAHON DK BAHA.NTE.
Un jour, le prince royal dé Bavière était à côté de lui.
— Eh bien ! lui dit-il en lui frappant l'épaule, eh bien ! prince, voilà comme il faut être roi quand ce sera votre tour, et ces messieurs vous suivront toujours. Autrement, si vous restez chez vous chacun ira se coucher, alors, adieu la gloire ! adieu la couronne !
Les officiers traduisaient ses paroles et les répétaient aux soldats.
La garde impériale arriva. Le maréchal Lannes, appelé par l'empereur, sempressa de quitter l'Espagne pour répondre à cette honorable preuve de confiance. Les divers contingents rejoignirent les troupes françaises; une puissante armée fut constituée. La guerre commença.
Jusqu'à la victoire dEckmûhl, le début de la campagne de i809 est au nombre des plus belles opérations militaires de Napoléon; mais ce grand et rapide succès d'Eckmûhl l'enivra ou, plus exactement, il fut, comme dans la guerre de 1807, emporté par l'espérance de tirer de sa victoire des conséquences par trop disproportionnées. Ainsi lancé, lui si prudent, si précautionné, si soigneux d'accumuler les préparatifs et les ressources avant l'ouverture d'une campagne, n'avait plus un autre souci que d'accélérer les mouvements et de surprendre l'ennemi. Aussitôt après l'occupation de Vienne, il était si pressé .de ce passage du Danube qu'on le vit prendre lui-même et porter des plan-
NOVEMHKt: 18(J9-FEVKIEH 1810. 2U7
ches, pour hâter la construction du pont qui devait relier l'île Lobau aux deux rives. Outre la précipitation qui lui était habituelle en de tels moments, les circonstances lui commandaient, il est vrai, de ne point perdre de temps. L'Allemagne se soulevait ; le roi de Prusse ne serait-il pas entraîné par les frémissements d'impatience de son armée et de son peuple? Laisser les Autrichiens se reformer derrière le Danube, donner à l'armée d'Italie le temps de se réunir à l'archiduc Charles, être retenu sur la rive droite du fleuve et ne le traverser que difficilement et par une combinaison qui eût demandé plusieurs semaines, l'aurait placé dans une situation dangereuse. La politique, comme dans toutes les guerres de l'empereur, était à considérer autant que la stratégie. Ce n'était pourtant pas une témérité indispensable et le succès n'excusa pas cette fois une aussi grande faute.
Essling fut en efTet un échec malgré, la volonté de l'empereur de transformer en victoire cette malheureuse journée.
Son plan, toutefois, n'était plus susceptible d'être modifié. C'est ce que fit remarquer lui-même Napoléon lorsque, dans la soirée du 22, après la retraite de l'armée dans l'île Lobau, sans communication maintenant aussi bien avec la rive gauche qu'avec la rive droite, il passa le fleuve dans une nacelle accompagné de Berthier et Savary, envoya chercher Masséna et s'assit sous un arbre pour dé-
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libérer avec ses maréchaux. Ceux-ci étaient d'avis de ne pas s'obstiner à franchir le Danube pour combattre l'armée autrichienne; il leur dit quy renoncer, c'était évacuer Vienne en y oubliant vingt mille blessés. « C'est transporter la guerre sur la rive droite; je serai donc en retraite et sur la route de Strasbourg, où ils me mèneront peutêtre. »
La bataille de Wagram fut livrée après six semaines consacrées à attendre l'armée d'Italie et à préparer tous les moyens d'accomplir avec plus de bonheur son premier projet. L'ennemi se retira, mais sans avoir perdu ni un prisonnier ni un canon; il avait combattu de manière que désormais on y regarderait avant de lui faire la guerre.
L'empereur ne fut pas satisfait de AVagram. Ce n'était pas une de ces victoires, telles que Marengo, Austerlitz et léna, où le vaincu reste à la merci du vainqueur. L-armée autrichienne, nullement entamée, pouvait continuer la guerre et aller se joindre à une seconde armée qui venait de Presbourg, tandis que Aapoléon n'avait d'autres troupes que celles rassemblées autour de lui. Cette lutte lui coûtait un maréchal de France, un de ses compagnons de la guerre d'Italie, le plus dévoué et le plus vaillant, plusieurs généraux réputés et chers à l'armée.
Chercher à inquiéter la retraite des Autrichiens, était s'exposer à une nouvelle bataille et courir risque de succomber. Mais l'ensemble de la situa-
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tion appelait surtout l'attention de Napoléon, Le maréchal Soult, qui occupait le Portugal, avait dû se retirer devant les Anglais et retourner en Espagne, en abandonnant son artillerie. Selon des rapports sans aucune vraisemblance et que l'empereur dédaigna tant ils étaient déraisonnables, Soult aurait même tenté de négocier avec la Grande-Bretagne pour se faire roi de Portugal. En même temps, les Anglais débarquaient dans l'ile de Walcberen. Flessingue et sa garnison française capitulaient. Le ministre de l'intérieur mourait, et Fouché, chargé de prendre des mesures pour sauver Anvers, défendue seulement par une garnison hollandaise, y avait expédié des gardes nationales, sous le commandement de Bernadotte.
Le pape, décidé à ne pas obéir aux volontés de l'empereur et à ne pas déclarer la guerre à l'Angleterre, l'avait excommunié à la suite de l'occupation de Rome et des Marches. On le retenait prisonnier à Savone, après que le général qui commandait à Rome eût pris sur lui de le faire enlever. Les populations allemandes s'indignaient de jour en jour, et le roi de Westphalie n'avait réussi que difficilement à mettre en campagne son contingent. Le Tyrol était en pleine insurrection. Les soldats français ne trouvaient plus chez les hôtes, où auparavant ils étaient militairement placés, cette bonne hospitalité conforme à Jeur caractère. Ils y couraient presque des dangers.
Aussi la suspension d'armes proposée par le