‹ Souvenirs; (volume 3)Chapitre 13 sur 17 · SOLVENIKS DL BAKU.N D K BA HANTE · texte numérisé non relu

SOLVENIKS DL BAKU.N D K BA HANTE

prince de Schvvarzenberg ne tarda guère à être accordée et l'empereur consentit facilement à ouvrir une conférence ; mais il n'en fut pas moins actif à passer ses armées en revue, ù renforcer leurs positions.

Il retourna au château de Schœnbrunn. A une des grandes parades de chaque jour, un jeune homme à la physionomie douce demanda à lui parler. On ne le laissa point approcher.

Un officier de gendarmerie, en le repoussant, s'aperçut qu'il avait sous son vêtement un grand couteau; on le conduisit au général Savary, qui l'interrogea. On sut qu'il était étudiant, fils d'un ministre protestant. Les lectures l'avaient exalté; il confessa que son dessein était de tuer l'empereur, afin d'amener la paix, qu'on ne pourrait jamais espérer tant quil vivrait.

Le général Savary rendit compte à Napoléon des aveux de ce jeune homme.

— Allez le chercher, dit l'empereur, je veux le voir.

On l'amena.

— Ce n'est pas possible, c'est un enfant. Me connaissez-vous? lui dit-il.

— Oui, Sire.

— Où m'avez- vous vu?

— A Erfurth.

— Pourquoi voulez-vous me tuer?

— Parce que vous êtes plus fort que vos ennemis et le fléau de notre patrie.

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— Si vous aviez levé la main sur moi, les militaires qui m'entourent vous auraient écharpé.

— Je m'y attendais, j'étais résolu à mourir.

— Si je vous fais mettre en liberté, abandonnerez-vous votre projet?

— Oui, si nous avons la paix; non, si nous avons la guerre !

L'empereur ne donna aucun ordre ; il fut envoyé à Vienne, traduit devant un conseil de guerre et fusillé. Cette aventure inspira quelque réflexion sur les dispositions de la jeunesse allemande.

Les conférences, transférées à Yienne, se prolongeaient. L'empereur était impatienté de ces lenteurs ; plusieurs personnes de son entourage lui racontèrent que quelques Autrichiens, mécontents de la manière dont la politique et la guerre avaient été conduites, s'exprimaient dans les plus mauvais termes sur leur gouvernement et allaient jusqu'à dire qu'un souverain choisi et protégé par Napoléon serait le bienvenu.

L'empereur ne prêtait pas attention à de tels propos ;

— Il ne faut pas s'abuser, disait-il, si la paix ne se fait pas, nous serons bientôt entourés d'un millier de Vendées. Je n'écoute pas les faiseurs de contes, il est temps de s'arrêter. J'espère en finir avant la fin de la semaine.

Le traité fut signé le 44 octobre. L'empereur partit aussitôt après. Il inspecta en chemin les travaux qu'il avait ordonnés, afin de fortifier plu-

302 SOUVKNIRS ni BAHOV riK lîARA.NTE.

sieurs villes de la Bavière et passa trois jours chez Maximilien. Le roi de Wurtemberg et le grand-duc de Bade reçurent également sa visite. De Strasbourg, il se rendit rapidement à Fontainebleau, où étaient convoqués sa maison, les grands dignitaires et les ministres. Mais il voyagea si vite quil n y trouva d'abord personne. Lorsque, peu d'instants après, il fut entouré des hommes les plus importants de sa cour et de son gouvernement, sa physionomie soucieuse leur sembla annoncer le mécontentement. Il paraissait changé et vieilli. Sa suite congédiée, il garda l'archichancelier Cambacérès et lui demanda pourquoi l'opinion publique s'alarmait et exagérait les dangers qu'il courait. Croyait-on que sa mort susciterait une révolution? Cambacérès répondit qu'il était naturel que la nation s'inquiétât des périls dont était menacé son souverain. Quoique l'ordre de la succession fût réglé par les constitutions impériales, tant qu'il n'y aurait pas de successeur direct le pays ne pourrait crier avec confiance : c Le roi est mort ! Vive le roi ! »

L'empereur désirait aussi exiger des explications de son ministre de la police qui, sans attendre son approbation, avait investi du commandement des gardes nationales le maréchal Bernadotte, récemment privé de la direction d'un des corps de larmée. Le ministre de la police reproduisit, en les accentuant encore plus vivement, les observations de Cambacérès,

— Il faut, déclara Fouclié, que Votre Majesté n'ignore pas que l'ordre de succession, quand il n'appelle pas un héritier direct, éveille toujours des prétentions. Il- n'y a pas un maréchal qui ne songe à disposer de votre héritage, si nous avions le malheur de vous perdre. Ce sont des lieutenants d'Alexandre. Ils veulent tous des royaumes.

Ce n'était pas la première fois que ce ministre tenait ce langage à l'empereur. Déjà il lui avait dit qu'un mariage et un fils assureraient le calme de son règne et l'espoir de sa dynastie. Fouché savait ou devinait qu'il convenait à l'empereur de s'entendre répéter ce qu'il pensait.

Napoléon n'avait point prévenu l'impératrice, alors à Saint-Cloud, du jour de son arrivée. A la nouvelle de son retour, elle se hâta de le rejoindre à Fontainebleau. Elle fut frappée de sa froideur sérieuse et vit, le soir, que les portes de communication entre leurs appartements étaient fermées. Leurs conversations furent, pendant les trois semaines du séjour de Fontainebleau, réservées, sans nulle effusion. Elle n'osait point l'interroger, car les scènes et les larmes lui déplaisaient. Quand, pour retourner à Paris, il monta à cheval au lieu de voyager, selon l'habitude, dans la même voiture, elle ne douta plus de son malheur.

L'empereur rentra dans sa capitale le 14 novembre. Il n'ignorait pas la disposition des esprits et les appréciations portées sur les derniers événements. On avait même eu à prévenir un

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projet de conspiration, tramé par dos officiers en détention. Il revenait donc mécontent, méfiant et disposé à donner à son gouvernement un nouveau caractère de force et de précaution. Il eut même la velléité de ne plus laisser subsister l'apparence d'un système représentatif; un projet de sénatusconsulte fut élaboré et présenté à sa signature. Mais il écouta les objections de Cambacérès, de Regnaud de Saint-Jean d'Angely, de Rœderer, et convint avec eux que le Corps législatif, n'ayant ni puissance réelle ni la moindre initiative parlementaire, pouvait parfois être une gène, jamais un obstacle.

A l'ouverture de la session, le 2 décembre, le discours de l'empereur affirma plus hautement que jamais les dispositions d'orgueil et d'ambition qui l'animaient.

Entre autres choses il disait :

.l'ai soumis l' Aragon et la Castille et chassé de Madrid le gouvernement fallacieux formé par l'Angleterre. Je marchais sur Cadix et Lisbonne lorsque j'ai dû revenir sur mes pas et planter mes aigles sur les remparts de Tienne. Je me suis éloigné de mes peuples, certain de la gloire qu'ils allaient acquérir. Mes espérances n'ont pas été trompées.

Français ! tout ce qui voudra s'opposer à vous sera vaincu et soumis! Votre grandeur s'accroîtra de la haine de vos ennemis. Vous avez devant vous de longues années de gloire et de prospérité à parcourir.

J'ai réuni la Toscane à l'empire. Ces peuples en

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sont dignes par la douceur de leur caractère et par les services qu'ils ont rendus à la civilisation européenne.

L'histoire m'a indiqué la conduite que je devais tenir envers Rome. Les papes, devenus souverains d'une partie de l'Italie, se sont constamment montrés les ennemis de toute puissance prépondérante dans la péninsule. Il m'a donc été démontré que l'influence spiritueUe exercée dans mes États par un souverain étranger était contraire à l'indépendance de la France, à la dignité et à la sûreté de mon trône. Cependant! comme je reconnais la nécessité de l'influence spirituelle, je n'ai pu concilier ces grands intérêts qu'en annulant la donation des empereurs français, mes prédécesseurs, et en réunissant les États romains à la France.

Par le traité de Vienne, tous les rois, mes alliés, qui m'ont donné des témoignages de leur constante amitié, ont acquis ou vont acquérir un accroissement de territoire. La Hollande n'est réellement qu'une partie de la France, une alknlon du Rhin, delà Meuse et de l'Escaut. Ses habitants entretiennent sans cesse un commerce frauduleux avec l'Angleterre. Il est temps que tout rentre dans l'ordre naturel.

Lorsque je me retrouverai au delà des Pyrénées, le Léopard épouvanté cherchera l'Océan pour éviter la honte, la défaite et la mort. Le triomphe de mes armes sera le triomphe du génie du bien, de la modération, de Tordre, de la morale, sur la guerre civile, l'anarchie et les passions malfaisantes.

Ce solennel discours ne rassurait guère les esprits. N'était-il pas le programme d'une ambition ^- 20

306 s Of VENIR s Dr BARON DE IJARANTE.

sans bornes, d'une passion insatiable pour la guerre et d'une lutte contre l'Europe entière, nullement disposée à passer sous le joug-. Ne nienacait-il point lindépendance d'États trop différents de la France par les mœurs, par le langaiic? et par la religion, pour renoncer à leur nationalité.

Mais l'empereur était e'i même temps préoccupé d'un autre i)rojet, dont le succès ramènerait à lui l'esprit public et promettrait un beurcux avenir à la France. Il prenait une résolution à laquelle il avait pensé souvent et que lui sugg(;raient depuis longtemps ses conseillers les plus intimes. Il se décidait à rompre le mariage qui, pendant quinze ans, avait exercé sur lui le cliarme de l'habitude et de la confiance. Lorsqu'il fut de retour, dans les derniers jours de novembre, le divorce et le mariage étaient le sujet des conversations de la cour et de la ville. L'empereur chargea la reine llortense de dire à sa mère que l'intérêt de la France et de sa dynastie lui imposait le devoir de se séparer d'elle.

Trois jours plus tard, avant même que l'empereur lui eût adressé une parole, Joséphine, saisie d'une crise nerveuse, s'évanouit. Il chercha à la calmer et se montra ému, sans toutefois lui prodiguer de consolations. Le 15 décembre, l'empereur convoqua dans son cabinet le conseil de famille, composé de tous les Bonaparte; rarchichancelier était officier de l'état civil ; le ministre d'Etat, Regnaud de Saint-Jean d'Angely, greffier.

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Napoléon développa en peu de mots la nécessité de son divorce dans l'intérêt de l'empire, puis il ajouta :

— J'ai le besoin d'affmier que, loin d'avoir jamais eu à me plaindre, je n'ai eu au contraire qu'à me louer de l'attachement et de la tendresse de ma bien-aimée épouse. Elle a embelli quin/e ans de ma vie. Le souvenir en restera gravé dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma main. Je veux qu'elle conserve le rang et le titre d'impératrice, mais surtout qu'elle ne doute jamais de mes sentiments et qu'elle me tienne toujours pour son plus cher et son meilleur ami.

L'impératrice murmura aussi quelques paroles qui répondaient convenablement aux sentiments témoignés par l'empereur.

Plusieurs personnes, présentes à cette scène, racontèrent dans le public que la rédaction de M. Regnaud était bien supérieure à l'improvisation. L'archichancelier prononça le divorce, M. Regnaud l'écrivit, et tous les membres Je la famille y apposèrent leur signature.

Le caractère politique de cet acte engagea l'empereur à le faire soumettre à la ratification du Sénat, par M. Regnaud ; il n'y avait pas lieu à discussion ; toutefois le prince Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie, prit la parole en faveur du divorce de sa mère. L'opinion publique s'étonna d'une telle docilité. Son discours était rédigé par M. de Fontanes.

308 S 0 U V K N I H s hl B A H 0 N I) E 1! A !î A \ T i: .

Le divorce avait été conçu par rempereur, signé par le conseil de famille, approuvé par le Sénat, avant qu'on eût beaucoup songé aux formalités religieuses. Elles ne furent pas immédiatement accomplies. L'empereur ne prévoyait point de ce côté de grandes dil'ficultés, et d'ailleurs il n'ignorait pas que, de façon ou d'autre, elles seraient levées. Jusqu'à la détermination du mariage autrichien, on ne s'en inquiéta guère. Recourir au pape, prisonnier à Savone et qui avait excommunié l'empereur, n'était pas chose praticable. J'entendis alors beaucoup parler de cette grande aiïaire qu'on évitait de livrer à la connaissance du public, par M. Laborie. Il avait des relations babiluelles avec le clergf' el, en même temps, d'une façon souterraine et subalterne, des rapports avec l'archichancelier.

On expliqua à l'empereur ce que c'était que r (' officialité » et la procédure en usage devant ce tribunal ecclésiastique.

Puis il se fit dire quelles circonstances alléguer pour obtenir qu'un mariage fût déclaré nul. Le défaut de liberté dans le consentement d'une des parties contractantes lui sembla précisément la circonstance à faire valoir.

Comment un homme de tant de volonté et de puissance avait-il pu être contraint? ceci paraissait invraisemblable.

— Oui, insistait-il; lors du couronnement, le pape, ayant su que mon mariage civil avec José-

phiiie n'avait pas été suivi du mariage religieux, refusa de la couronner, tant (|ue cette célébration n'aurait pas eu lieu. Je trouvai cela très ridicule, après dix ans de mariage ; tout le monde ne se moquerait-il pas de moi? Le pape ne cédait pas. Joséphine voulait absolument être couronnée; elle pleurait, elle se désespérait. Il me fallut en passer par là et fort malgré moi. On arrangea que la bénédiction nuptiale nous serait donnée en cachette, par le cardinal Fesch. \V)iis voyez donc que, de ma part, le consentement n'a pas été libre.

Cependant on reconnut plus opportun un autre motif de nullité.

Le mariage religieux de Napoléon et de Joséphine n'avait été accompagné d'aucune des formalités prescrites par l'Eglise de France. Il n'y avait eu ni publication de bans, ni témoins, ni assistance du curé de la paroisse. Ainsi, à ne considérer que l'apparence, que les formes extérieures, en ne regardant pas le vrai, le réel de cet acte, c'était, aux termes mêmes du concile de Trente, un mariage clandestin, par conséquent nul.

L'officialité diocésaine admit ce moyen et prononça la nullité. L'officialité métropolitaine coniirma la sentence.

M. Artaud, dans V Histoire du pape Pie VII^ rapporte qu'à ce second et supérieur degré de juridiction, on argua plutôt du défaut de liberté dans le consentement. Je ne l'ai pas ouï dire

alors, mais M. Artaud est, en général, un liistorien très exact.

Le divorce consommé, l'opinion publique n'eut plus d'autre préoccupation, en France comme en Europe, que le choix de la princesse qui deviendrait impératrice de France. Pour quiconque connaissait le caractère et la disposition de l'empereur, il était évident qu'il s'agissait de choisir entre une grande-duchesse de Russie et une archiduchesse d'Autriche. Son entourage intime croyait qu'il préférerait une princesse de Russie. On le supposait ainsi, parce qu'il avait écrit à M. de Gaulaincourt, ambassadeur de France en Russie, et qu'il attendait une réponse. Mais rien ne prouve que l'empereur eût une inclination particulière pour le mariage avec la grande-duchesse Anne. M. de Caulaincourt chercha seulement à se rendre compte des dispositions de l'empereur Alexandre. Sans être absolument négatives, elles semblèrent peu favorables. Le refroidissement commençait déjà à se faire sentir. L'extension de territoire du grand-duché de Varsovie était un grief de l'empereur Alexandre et, d'autre part, l'empereur Napoléon pouvait se plaindre du peu d'aide que lui avait apporté l'armée russe pendant la campagne contre l'Autriche. Le respect pour la volonté de l'impératrice Marie, mère de la grande-duchesse, qui la disait trop jeune, la difficulté d'obtenir son assentiment, étaient faciles à prétexter pour ne pas répondre d'une manière positive. Du reste,

l'opposition de l'impératrice mère était réelle; cette union lui eût causé un vif déplaisir. Déjà, aussitôt après la paix de Tilsitt, elle s'était liàtée de marier la grande-duchesse Catherine à un prince d'Oldenhourg, pour couper court à tout autre projet.

Toutefois, si telle eût été l'intention sincère et formelle de l'empereur Alexandre, sa mère aurait obéi.

Mais M. de Caulaincourt ne fut jamais autorisé à présenter une demande catégorique, par conséquent le refus n'avait rien de formel. La négociation en était à ce point, lorsque Aiipoléon se décida pour l'archiduchesse.

L'empereur Alexandre en ressentit quelque contrariété ; il n'en manifesta rien, il dit seulement à M. de Caulaincourt :*

— Voyez dans quelle situation je serais avec ma mère si je lui avais parlé.

Pendant cette correspondance, en effet, la cour d'Autriche et M. de Metternich laissaient voir le désir d'assurer la paix par un mariage.

Les Mémoires du général Savary et VHistoire de la Restauration de Capefigue contiennent de curieux détails sur ces pourparlers.

M. de Sémon ville m'a rapporté comment il apprit que ce dessein aurait un succès facile. Longtemps auparavant ministre de France en Hollande, il y avait connu M. de Florette, alors secrétaire de la légation autrichienne et qui occupait main-

tenant ce même poste à l'ambassade d'Autriche à Paris. Ils avaient retrouvé leur familiarité et leur mutuelle cordialité.

Un soir, ils étaient au théâtre des Tuileries, assis l'un près de l'autre, et, pendant un cntr'acte, M. de Florette lui dit :

— Eh bien, où en est votre négociation avec la Russie?

— Je crois, répliqua M. de Sémonville, qu on n'a pas de réponse.

— Si vous aviez d'autres idées, on ne vous ferait pas attendre ainsi.

— Puis-je le répéter?

— Sans doute! ajouta M. de Florette.

M. de Sémonville sCmpressa de transmettre celte parole à M. Maret et ce dernier à l'empereur. Peut-être Napoléon savait-il d('jà que l'Autriche souhaitait ce mariage.

On n'expliquerait guère autrement sa conversation au bal masqué du 13 janvier, avec madame de Metternich. Il faut conclure de ces deux anecdotes, nullement incompatibles, que, comme je l'ai souvent entendu dire par des personnes qui vivaient près de lui, l'empereur revint de AVagram à peu près résolu au mariage autrichien.

Jusqu'au 1" février, le secret fut bien gardé. A cette date, Napoléon convoqua un conseil privé composé des hauts dignitaires, des ministres, des présidents de section au conseil d'Etat, des présidents du Sénat et du Corps législatif, des

grands officiers de l'empire. Le ministre des affaires étrangères lui un résumé de correspondances diplomatiques, d'où il résultait que l'empereur pouvait choisir entre diverses alliances, certain que sa proposition serait agréée par les €ours d'Autriche et de Russie. Seule, la question de religion était susceptible de provoquer quelques difficultés. Évidemment cette consultation, demandée par Napoléon à une assemblée de vingtcinq personnes, dont la plupart n'étaient pas habituellement dans sa confiance, constituait une pure formalité, un moyen de publication pour une volonté déjà arrêtée. Chacun le devinait. Néanmoins quelques-uns des assistants manifestèrent leur opinion, plutôt par désir de plaire que pour motiver leur conviction. Il n'y eut, après quelques jours, rien de caché sur les détails de cette séance.

On raconta que deux de ses membres seulement n'avaient point conclu en faveur du mariage autrichien. Le roi de Naples, Joachim Murât, préférait le mariage russe et larchichancelier Cambacércs conseillait la princesse de Saxe. Autant que je m'en souviens, on ne disait point que les deux opposants eussent développé leurs raisons dans le conseil. On prétendait que l'empereur ayant ensuite demandé au roi de Naples quelle était sa pensée en souhaitant le mariage russe, ce dernier avait répondu :

— Sire, nous aurons la guerre avec la puissance que nous n'épouserons pas, et jaime mieux

3i4 SOLVKMUS 1»U BARON I) F-; R A RAME.

la guerre contre les Autrichiens que contre les Russes.

— On voit bien que vous n'étiez pas à Wagram î riposta l'empereur.

Eviter de se trouver compromis avec l'une des deux puissances, tel était aussi l'avis de Cambacérès, la princesse de Saxe avait cet avantage.

Du reste, le mariage de l'archiduchesse méritait réellement la préierence aux yeux de tous les hommes politiques. M. de Talleyrand, sans doute consulté, dut s'opposer au mariage russe, il avait sur ce point une opinion absolument faite. Je ne sais pas bien si c'est dans le conseil, ou dans une conversation, que M. de Fontanes fit observer à l'empereur qu'entre autres avantages du mariage de l'archiduchesse, on devait remarquer que la maison d'Autriche était la plus considérable parmi les familles régnantes.

— Il V a, disait-il, parmi les races souveraines, une certaine hiérarchie de noblesse et d'ancienneté, et la maison de Lorraine-Autriche y occupe le premier rang.

Cette llatterie eut peu de succès et servit de texte à une singulière effusion de vanité.

— C'est une erreur habituelle, répliqua l'empereur, de parler toujours de l'ancienneté des familles souveraines ou de haute noblesse d'Allemagne et de France. Au mieux, ce sont des races de barbares qui descendent de quelque chef des bandes germanicpies. Leurs premiers aïeux

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ont pour titre dhonneur d'avoir dévasté la Gaule et ritalie et détruit la civilisation. Il y a des familles, en Italie, dont l'ancienneté remonte plus haut et qui tirent leur origine des Romains ou des grandes municipalités associées à l'empire.

Toutefois, l'empereur n'a jamais voulu qu'on publiât comme authentique une généalogie qui Peut rattaché aux Bonaparte de la Haute-Italie. Le nom de Buonaparte a appartenu à plusieurs familles. Ce qui est certain, c'est que l'une d'elles émigra au xv'' siècle de Carrare en Corse.

Je passai, à cette époque, quelques semaines chez mon père. La société de Genève n'avait jamais été plus nombreuse et plus agréable que pendant cet hiver (1809-1 81 0\ Madame de Staël, le vieux comte de Saint-Priest, M. Constant et nombre d'autres personnes, exilées ou en vovage, y donnaient tous les plaisirs de l'esprit et de la conversation. J'avais terminé les Méinoires de madame de La Rochejaquelein et j'en fis plusieurs lectures qui excitèrent le plus grand intérêt. Je revins à Paris, appelé par le ministre de l'intérieur pour assister à un conseil d'administration, où il devait être rendu compte à l'empereur des travaux en voie d'exécution pour la nouvelle ville de Napoléon. Mais le temps lui manquait pour cet examen.

J'attendais sans impatience le moment où j'aurais à comparaître devant ce conseil d'administration, en minformant de toutes les circonstances

310 soLVKMRS nr iîaron de barante.

tlii mariage et de l'état de l'opinion dans le monde officiel. Personne ne satisfaisait mieux ma curiosité que M, Mounier. Notre amitié était aussi étroite que pendant notre séjour en Silésie. Secrétaire intime de l'empereur, il avait été témoin, à ses côtés, de la dernière guerre. Napoléon appréciait de plus en plus son mérite. Cette faveur ne changeait pourtant pas ses sentiments. Tout <icte contraire à la justice ou à la loyauté n'en blessait pas moins vivement son sens moral. Il était peut-être plus frappé que jamais de ce qu'il y avait de chimères, d'illusions, de foi au hasard, de périlleuse audace dans les conceptions de Napoléon, sans toutefois cesser d'admirer les prodigieuses qualités d'exécution de ce merveilleux génie. Voyant de près l'empereur, il jugeait mieux que tout autre de la disposition d'esprit où le mettait cette union, et craignait que ce nouveau triomphe ne fût plutôt un encouragement à quelque entreprise gigantesque.

Ce fut vraiment une belle cérémonie que celle de ce mariage. Rien n'était plus magnifique que ce long défilé de la cour impériale, de ces rois, de ces reines formant le cortège de l'impératrice, de ces grands personnages, de ces maréchaux couverts d'or, de plaques et de cordons, suivant, pour se rendre au grand salon carré du Louvre .disposé en chapelle, la galerie du Musée, entre deux haies de spectateurs, hommes ou femmes, parés, brodés, revêtus de leur uniforme. L'empereur donnait la

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main à lïmpératricc, il paraissait radieux. Les ir.vités étaient comme en extase.

Nous étions, M. Mounier et moi, dans un groupe de conseillers d'Etat et je me souviens de M. de Chauvelin, qui criait à pleine voix : « Vive l'empereur ! »

Nous étions plus calmes, et Mounier me dit à l'oreille :

— Tout cela ne nous empêchera pas d'aller, un de ces jours, mourir en Bessarabie.

Je ne vis point le changement subit de la physionomie de l'empereur, remarqué de tous, au moment où il s'aperçut de l'absence des cardinaux, mais, au sortir de la chapelle, pendant le retour au pavillon de Flore, ceux même qui en ignoraient la cause s'étonnèrent de son expression sombre et mécontente.

Les fêtes de cette journée étaient réglées de telle façon que les personnes qui y assistaient n'avaient pas un moment pour rentrer chez elles et y dîner. M. Regnaud de Saint-Jean d'Angely, en homme prévoyant et qui pense à tout, avait fait porter aux Tuileries, dans la salle de la section de l'intérieur du conseil d'Etat, un repas froid très soigné. J'appartenais à cette section comme auditeur et j'étais des convives. Nous nous mettions à table lorsque nous vîmes, errant à l'aventure dans le palais, le corps diplomatique, embarassé de ne pas avoir à dîner. M. Regnaud engagea l'ambassade d'Autriche à partager nos provisions. M. de Met-

teniich, un des hommes principaux de la journée, qui passait pour avoir souhaité et conseiUé le mariage et qui voulait bien qu'on le sût, accepta avec reconnaissance. Quelques minutes après, l'ambassade russe entra dans notre salon, cherchant aussi à se restaurer. M. Regnaud lui fit ses excuses. Il n'y avait plus de place. Ce fut un grand sujet de plaisanteries sur la Russie qui setait avisée trop tard. La plus grande gaieté présidait à ce festin. M. de Metternich semblait heureux et glorieux. Une foule assez nombreuse se pressait devant les fenêtres ouvertes. A la fin du diner il s'avança au balcon, un verre de Champagne à la main, et porta ce toast :

Au roi de Rome!

Nous demeurâmes assez surpris et M. Regnaud me dit tout bas :

— Nous ne sommes pas encore aussi courtisans que M. de Metternich.

Ce mariage contribua à dissiper pour un moment les tristes impressions et les pronostics funestes qu'avaient répandus les aiïaires d'Espagne et, bien plus encore, les batailles d'Essling et de Wagram. Le public fut ébloui de cet éclatant résultat de la victoire. On commença à croire que, parvenu à ce point de grandeur, mari d'une archiduchesse, fondateur d'une dynastie, espérant un héritier, Napoléon cesserait de courir les aventures de la guerre, qu'il ne jouerait plus le tout pour le tout, qu'il n'écraserait plus la France de conscrip-

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lions. On se flatta d'un règne désormais pacifique, où la nation jouirait en même temps de la gloire et de la prospérité. Tels étaient les propos et la disposition des esprits dans toutes les classes. L'aristocratie légitimiste appréciait le prix de cette alliance ; l'aristocratie émanée de la révolution et du nouvel ordre social, les serviteurs de Napoléon, les grands personnages de l'Etat, les maréchaux, les premiers fonctionnaires civils, se remettaient des inquiétudes qui étaient entrées dans leur prévoyance pendant la dernière campagne. Cette leçon avait peut-être été comprise et ils se félicitaient de voir l'empereur si heureux de ce mariage, qu'il regardait évidemment comme le plus étonnant de ses trophées. Ils ne blâmaient point, ils ne raillaient point cette joie de vanité qu'on aurait pu trouver peu digne de lui. Euxmêmes s'y associaient. Il leur semblait que la situation où ils étaient arrivés gagnait un lustre plus réel ; que les duchés et les comtés devenaient une véritable aristocratie. Quelques-uns en riaient et d'avance se livraient aux plaisanteries qu'ils devinaient, mais, à travers cette affectation d'esprit dégagé, ils étaient très contents.

L'empereur, toujours attentif à ne point offenser les souvenirs de la révolution, n'oublia point ce qu'il fallait de soins et de ménagements pour les vieux républicains et les conventionnels. Il veilla à ce que rien n'irritât, ne froissât leur susceptibilité et à ne pas leur faire apercevoir une

320 ' soi VK.MliS 1»L liAIiON DK li A I', A N T K.

difléroïK'O entre la veille et le lendemain de la venue de rarcliiduchesse.

11 était surtout dans les attributions de Fouché d'emj)èclier ou de calmer le mécontentement et l'aigreur de ses anciens camarades. Quelques jours avant le mariage, j'avais à lui parler pour une affaire quelconque de la Vendée.

Je rencontrai dans le premier salon M. Angles, alors un des chefs de division du ministère de la police. On nous dit que le ministre avait quelqu'un dans son cabinet et qu'il nous jiriait d'attendre un moment. Puis, lorsque nous entrâmes, il s'excusa poliment.

— Savez-vous avec qui j'étais? avec mon amiThibeaudeau. Imaginez-vous que j'ai dû remettre la tête à cet imbécile! N'était- il pas inquiet^ désespéré du mariage de l'empereur avec une archiduchesse d'Autriche? Une nièce de Marie-Antoinette arri\ ant à Paris pour être impératrice 1 II ne se faisait pas à cette idée!... Comment se présenter devant elle? Comment aller désormais à la cour? Est-ce donc pour en venir là que nous avons fait la révolution?

— Eh bien, oui ! ai-je répondu, tu as voté la mort du roi et moi aussi. Que veux-tu ? Ce n'était pas ta faute ni la mienne. La France avait la fièvre chaude. Dans de telles époques on ne sait ce qu'on fait. On est entraîné par le courant. Et puis les événements se sont calmés, l'ordre a été rétabli. Tu ne t'en es pas trouvé trop mal, tu ne veux

plus de révolutions et, à présent, tu souhaites que les choses restent comme elles sont. Qu'est-ce qui peut mieux assurer leur durée que ce mariage de l'empereur? Crois-tu que cette archiduchesse va nous ramener l'ancien régime? Est-ce possible? Avons-nous sollicité humblement ce mariage? Notre nouvelle impératrice arrivera-t-elle fière, dédaigneuse, avec les rancunes du passé ? Pas du tout; elle est très honorée d'avoir été choisie par l'empereur, elle ne se jouera pas à contrarier en rien son gouvernement et sa politique. Elle est nièce de Marie- Antoinette... Qu'importe! Elle sera peut-être aimable et charmante, comme était sa tante. Oui, certainement, Marie-Antoinette était tout cela ; on l'a calomniée, on a beaucoup crié contre elle, et nous tous les premiers. C'est tout simple. Nous étions au parterre, debout, mécontents, tapageurs. A présent, nous voilà bien assis, en premières loges... et nous applaudissons!...

Mars 1810 -Juin 1811.

Ce fut seulement le o mars que l'empereur tint le conseil d'administration où j'avais été appelé, ainsi que l'ingénieur qui dirigeait les travaux de la nouvelle ville de Napoléon. J'ai décrit avec détail dans mes Etudes historiques cette séance, dont les ajournements répétés me retenaient depuis trois mois éloigné de la Vendée, et à laquelle assistaient le ministre de l'intérieur, M. Mole, directeur des ponts et chaussées, M. Regnaud de Saint-Jean d'Angcly, M. Maret, secrétaire d'Etat. J'aurais pu retourner dès le lendemain à mon poste, mais le ministre de l'intérieur avait fait comprendre aux préfets, en ce moment à Paris, qu'il était plus convenable de ne pas quitter cette ville avant les fêtes du mariage.

Je retrouvai avec satisfaction à ^Napoléon cette vie de campagne et d'étude qui m'y avait déjà tant charmé, ces conversations non dénuées d'in-

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térêt avec les ingénieurs, ces grands propriétaires f[iii me recevaient dans leurs châteaux avec si bonne confiance et amitié. Ils passaient l'année entière dans leur demeure, et il n'était pas question pour eux à cette époque d'aller l'hiver à Paris. Mon père, après un séjour d'un mois à la préfecture avec ma sœur et mon frère, repartit heureux do me voir en aussi agréable situation.

Peu de jours plus tard arriva, pour vivre quelque temps avec moi, un jeune homme que madame de Staël me léguait lorsqu'après l'interdiction de son livre De F Allemagne elle rentrait à Coppet, lieu désigné pour son exil. M. de Chamisso était tout enfant au moment où son père émigrait. Élevé à Berlin, ses études avaient été excellentes et suivies rapidement de succès littéraires. Mais devenu Germain, il ne se rappelait même plus le français. Il désirait maintenant une position dans sa patrie; car la révolution avait complètement détruit la fortune de sa famille. Madame de Staël, à qui il était recommandé, et qui savait que je m occupais de l'allemand, me le confiait. Il resta deux mois à Napoléon. Je lui dus le peu de connaissance de cette langue que j'aie jamais eu. C'est alors que je commençai la traduction de Schiller. Je donnai à celte même époque une deuxième édition du Tableau de la Littérature au XVIIl'' siècle^ et quelques articles pour la Biographie^ dont le premier fut un Essai sur saint Augustin.

Les collèges électoraux devaient être convoqués

324 sorvKMH?; ni; t.aron di: rahanti:.

vers la fin do raiinée, afin de nommer les candidats au Sénat et au Corps législatif. La bienveillance qu'on avait généralement pour moi, l'estime conçue pour le caractère et l'esprit de mon père pendant son séjour, tirent naître l'idée de lélire candidat au Sénat. La réserve avec laquelle j'accueillis ce projet ne changea rien à ces bonnes intentions.

Le mécanisme des élections était alors très comjiliqué, mais calculé de manière à ne pas animer les oi»inions et à rendre les intrigues difficiles. L'empereur désignait les présidents des assemblées de cantons. Composées de tous les citoyens qui y étaient domiciliés et inscrits sur la liste communale, elles envoyaient au département un nombre fixé de délégués. Ce second collège indiquait les candidats parmi lesquels l'empereur choisissait ceux dont il présentait la liste au Sénat qui nommait les sénateurs.

Les choix des cantons furent presque partout les meilleurs possibles. De tous les côtés, de toutes les opinions, les électeurs me faisaient dire qu'ils seraient heureux de porter leur voix sur mon père. L'aristocratie accordait le général Belliard ; je ne voyais aucun germe de division. Cependant j écrivais un mois après à mon père :

Les cartes se brouillent. Les gentilshommes veulent maintenant avec vous M. de l'Épinay, père du premier page de l'empereur; les électeurs de Mon-

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taigu exigent M. do Goyon. Il en résulte que tout ce qui a tenu un peu à la révolution dit: « Eh bien, puisqu'on ne nous fait pas la moindre concession, nous nommerons le général Belliard et le général Travot! » On s'agite, on court de tous côtés pour s'entendre et gagner des voix. La majorité du collège est plutôt hostile à l'aristocratie qui, toutefois, conserve une grande influence sur les paysans. Cette malveillance réciproque est fort animée ; chacun vient me conter ses griefs, je n'entends parler que de noblesse, de tiers état ; on se croirait revenu à la veille de 89. Je dis h chacun : « Tâchez donc d'être raisonnable. » Sans être tout à tous, je suis en bons rapports avec tous. Si vous n'êtes pas élu, je n'en serai nullement embarrassé, car je n'ai sollicité le suffrage de personne; j'ai seulement remercié ceux qui m'offraient leur vote.

A ce moment, j'appris que mon père était appelé à d'autres fonctions, c'est-à-dire destitué, sans qu'on pût connaître le motif d'une telle mesure qui atteignait en même temps quatorze préfets. Je lui mandai sur-le-champ :

Vous allez sans doute en Auvergne, je viendrai vous y joindre ; il n'y aurait aucune convenance à rester employé après une telle injustice faite à son père. Je n'ai pas le projet de me conduire autrement que vous; si votre administration ne parait pas digne de confiance, la mienne ne mérite pas davantage.

Il me répondit que « abandonner ma carrière l'affligerait bien autrement ». La connaissance que

326 SOI VEMUS du baron dk barantk.

j'avais de son caractère me permettait d'être certain qu il serait, en effet, très malheureux de me savoir sans occupation et sans avenir.

Je ne renonçai point à l'espérance de le voir élu candidat pour le Sénat. J'attachai d'autant plus de prix à ce succès rju'il témoignerait toute la considération ffui l'entourait. Cette candidature devait sans doute lui être inutile et ne dissiperait pas les préventions injustes de Tempereur à son égard. Elle pouvait môme être dangereuse pour moi. Mais il aurait été indigne de dire : « Messieurs, mon père est en disgrâce, votre preuve de bienveillance ne peut que mètre nuisible. » Personne, d'ailleurs, ne cessait de me manifester les meilleures dispositions, les chances de réussite restaient les mêmes.

Le président du collège électoral était le sénateur comte Claude de Beauharnais, cousin du prince Eugène, vice-roi d'Italie. Lempereur avait marié sa fille au grand-duc de Bade. Il possédait une terre dans le département de la Vendée, qu'il avait beaucoup habitée. Sa nouvelle situation ne changeait ni son caractère ni ses manières ; il ne se souciait pas d'être un grand seigneur et conservait ses habitudes et ses amis. Il accepta l'hospitalité à la préfecture. Notre conversation fut aisée et cordiale. Je lui demandai les vœux de l'empereur sur le choix du collège qu'il présidait. Il me répondit que Napoléon montrait une vive préférence pour l'aristocratie et lui avait

MARS I8i0-.UIN 1811. 327

dit : « Surtout pas d'avocat! » Je jugeai que M. de Beauharnais n'avait reçu aucune instruction spéciale sur la candidature de mon père ; il me promit même sa voix.

Le collège se réunit le 26 janvier 1811. Le bureau devait d'abord être élu par l'assemblée. Je n'étais pas et n'avais pas le droit d'être dans la salle. On vint m'avertir qu'il se formait une cabale pour écrire sur les bulletins, avec le nom des secrétaires, le nom d'un président autre que le délégué de l'empereur. Je descendis et je fis mes remontrances, ou plutôt je donnai des conseils de modération aux principaux meneurs, qui renoncèrent à cette mauvaise plaisanterie.

Au premier scrutin, mon père eut 63 voix, et le général Belliard 102, ce qui était la majorité; au second tour mon père fut élu. On choisit les candidats pour le Corps législatif parmi d'anciens révolutionnaires, honnêtes gens et jouissant de l'estime publique. Puis on nomma une députation chargée de présenter une adresse à l'empereur, qu'on me pria de rédiger. Elle fut remise le 9 mars. Napoléon parut animé dans sa réponse de fort bons sentiments en faveur de la Vendée.

« J'ai été, dit-il, touché des vœux que mes peupies de la Vendée m'ont exprimés. Ils ont raison de compter sur l'amour que je leur porte. »

jSos députés me racontèrent que, tout autour

328 SOUVENIRS IK" lîARON I) i: lîA |>. A N TK.

du maître, on leur avait fait de grands éloges de moi, surtout M. de Talleyrand.

Je m'empressai, au lendemain des élections, d'accourir à Paris. Les espérances que jy laissais quelques mois auparavant s'étaient évanouies. Le mariage de l'empereur ne modifiait nullement ses résolutions et ses tendances. Toutes les garanties de justice et de raison survivant encore aux révolutions successives qui avaient détruit l'œuvre de 89 s'écroulaient une à une.

La session de 1809 close, un sénatus-consulte décidait, le 22 janvier, que la session de 1810 serait immédiatement convoquée. Selon les règles constitutionnelles, l'élection d'un cinquième des membres du Corps législatif aurait dû précéder cette réunion des Chambres. Mais on prétendit que les circonstances s'y opposaient.

Le 5 février était édicté le règlement de l'imprimerie et de la librairie. Il instituait un directeur de l'imprimerie. Les imprimeurs, réduits à soixante pour Paris, devaient être brevetés et assermentés, ainsi que les libraires. Ils remettaient au directeur général une copie du livre à publier. Ce fonctionnaire pouvait, avant den permettre ou d'en interdire l'impression, faire examiner le manuscrit par un censeur à la nomination de l'empereur.

Le Code pénal, dont le projet fut présenté au Corps législatif, témoignait encore plus des intentions actuelles de l'empereur; il semblait surtout

MARS 1810-jri.N ISH. 32»

destiné à punir les crimes et les complots qui menaceraient la vie ou le pouvoir du souverain, La peine de mort y était prodiguée, et la nonrévélation confondue avec la complicité. L'esprit des tribunaux révolutionnaires se retrouvait dansde telles lois. Le code d'instruction criminelle était aussi refondu. Le jury d'accusation fut supprimé, l'instruction préalable confiée au tribunal de première instance. Jusqu'alors jamais un article d'un projet déposé par le gouvernement n'avait été rejeté, amendé ou même discuté, ce qui, d'après les constitutions impériales, ne devait avoir lieu qu'en un comité secret, demandé par la majorité de l'assemblée. M. Laine en fit la requête motivée, mais 30 voix seulement l'appuyèrent. On vota donc la loi en silence ; toutefois on s'étonna des 80 suffrages négatifs. Aucun journal ne publia ce premier symptôme d'une opposition inattendue. L'empereur affecta de ne pas s'en mécontenter; il vit M. Laine, et, loin de lui montrer de la colère, lui remit la croix de la Légion d'honneur. Un remaniement de l'organisation judiciaire succéda au code d'instruction criminelle : les cours tl'appel devinrent des cours impériales. Napoléon désirait leur voir acquérir l'importance et l'autorité des parlements, sans leur en conférer l'indépendance politique, incompatible avec la France nouvelle.

La docilité du Sénat et du Corps législatif était profonde; le rétablissement des prisons d'Etat

et des lettres de cachet ne pouvait cependant être soumis à leur approbation. Un décret trancha toute difliculté. L'avis d'un conseil privé, en fait jamais consulté, fut la seule garantie promise, et la désignation de neuf prisons d'Etat, chacune placée sous la garde de la gendarmerie, indiqua qu'elles seraient bientôt occupées. Avant même que ce décret eût rendu non pas légale mais oilicielle la détention arbitraire, le nombre des prisonniers se montait déjà à six cents. Quant à l'exil, que la police infligeait dès le milieu du consulat, ses victimes se multipliaient encore.

L'empereur ne renonçait pas davantage à subjuguer rEuroj)e entière. Un sénatus-consulte réunit Rome à l'empire français, puis, peu après, le Toyaume de Hollande. Les villes hanséatiques ne tardèrent pas à subir ce sort, ainsi que le duché d Oldenbourg, dont le souverain était de la maison régnante de Russie. Napoléon insistait en même temps auprès de l'empereur Alexandre pour qu'il adoptât le blocus continental, ce qui aurait été la suppression de tout le commerce de son empire. Il sirritait en lisant dans la correspondance de M. de Caulaincourt que l'amitié de Tilsitt se changeait en hostilité! Il le rappelait et le remplaçait par M. de Lauriston.

Aussi, dès le commencement de l'année 1811, quand Napoléon, au comble de la grandeur et de la puissance, venait d'avoir un fils, et que sa

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dynastie s'établissait si glorieusement, lui-même était livré à d'intimes agitations, à de cruels tourments d'esprit. Il voulait faire la guerre de Russie, il préparait tout pour cette grande entreprise, et pourtant il en connais^^ait les difficultés et les dangers. Son coup d œil si ferme, sa raison si calme étaient en lutte avec sa passion. J'ai ouï raconter à M. Mounier, quel trouble, quelles soucieuses méditations le possédaient sans quïl les confiât à personne. Outre les hasards d'une telle guerre dans un pays inconnu, si peu semblable à tous les champs do bataille où il avait conduit ses armées, à sept cents lieues de la France, il laissait derrière lui une armée anglaise en Espagne, de laquelle ses lieutenants ne réussissaient pas à la chasser et qui servait d'auxiliaire à une nation soulevée; il savait l'Allemagne frémissant sous un joug chaque jour plus pesant, et toute prête à le briser au premier revers de fortune. Il n'ignorait pas les sentiments de la France. Au prestige de l'admiration, à la reconnaissance pour Tordre public établi et la gloire nationale portée si haut, avaient succédé une obéissance fatiguée, un besoin de repos, une muette rancune de tant de sacrifices imposés au pays, un défaut complet dalfection et de dévouement. Pour qui vivait dans son intérieur et lobservait avec attention, il était évident que ces pensées l'assiégeaient; de longues insomnies tourmentaient souvent ses nuits; il passait des heures entières sur un canapé, livré

332 SOIVKMRS nu BAH ON I>K BARANTK.

à ses i'(!'nexi()ns. l'>ll('s liiiissuient par Taccabler et il s'endormait d'un mauvais sommeil. Sans quil fût malade, sa santé n'était point bonne. Ses jambes s'enflaient parfois; il éprouvait le besoin de se lasser par la cliasse ou par des courses à cheval. Les choses qui n'allaient pas à son gré l'ennuyaient plus (jn'olles ne l'irritaient, et paraissaient même quelquefois le d(''Coui-ager.

La guerre d Espagne surtout le préoccupait. Aussitôt après Wagram, se rendant compte qu'il n'entreprendrait pas avec sagesse quelque chose de grand sans avoir mené à bonne lin cette funeste affaire, il résolut de ne rien épargner pour chasser les Anglais de la péninsule et pour y dompter l'insurrection. Cette lâche, il l'avait déjà tentée. De grandes batailles gagnées, une rapide invasion, la capitale conquise, ne lui avaient pas soumis lesesprits. C'était une œuvre de patience que ne lui permettait point sa situation, que ne comportait pas son caractère. Il espéra que Masséna, le meilleur et le plus célèbre de ses lieutenants, forcerait, avec une armée de quatre-vingt mille hommes, les Anglais à se rembarquer dès qu'il aurait remporté sur eux quelque belle victoire. Loin d'en être ainsi, la campagne de Portugal fut désastreuse. Le duc de Wellington se retira sans être entamé et se mit en sûreté, derrière les lignes de Torrès- Védras, position choisie et préparée d'avance. L'armée française, qu'une longue marche dans un pavs presque désert, que le dénuement et les

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maladies avaient dimiiiiiéo, n'était pas en état d'attaquer ces inexpugnables retranchements. Elle s'afîaiblissait de jour en jour, manquait de vivres et n'avait aucun centre d'opération. Masséna la ramena en Espagne par une retraite déjà difficile, et le théâtre de la guerre fut reporté en Estramadure. Marmont vint remplacer Massëna, qui se plaignait d'avoir été abandonné sans ressources par l'empereur et mal obéi par le maréchal Xey. Pendant ce temps-là, le siège de Cadix échouait <?galement, et les corps d'armée en Andalousie se repliaient pour que leurs communications ne fussent point interceptées par les iVngiais.

Voilà où en était la guerre d'Espagne dans les premiers mois de 1811. L'empereur en ressentait beaucoup de chagrin et d'humeur : mécontent de ses généraux, il se confiait chaque jour de moins en moins dans leur capacité. Les mouvements d'une armée ne peuvent pas être commandés à quatre cents lieues de distance. Une partie d'échecs par correspondance est ennuyeuse et déplaisante à un joueur passionné.

L'Espagne devenait insupportable à Napoléon. Parfois, il lui arrivait de laisser entasser sur sa table, pendant deux ou trois jours, les dépêches, certain d'avance de n'y trouver que des nouvelles contrariantes. Alors il s'adressait au chef de son cabinet militaire :

— D'Albe, lisez ces lettres, vous me direz ce qu'elles contiennent.

334 SOUVENIRS DU BARON DK RARANTE.

M. d'Albc prenait les dépêches, puis renlrait après les avoir lues.

— Eh bien, y a-t-il quelque chose d'intéressant ou de nouveau?

— Sire, pas précisément; la situation est à peu près la même.

— Faites-moi un rapport, un résumé sur leur contenu.

M. d'Albe se mettait à l'ouvrage. Le rapport terminé, l'empereur le feuilletait :

— C'est long, disait-il, je le lirai, mais auparavant écrivez-en un exlnut pour le Moniteur.

Cet extrait était arrangé à l'usage du public, et par conséquent fort modifié. Le rapport et les dépèches étaient déposés sur la table de l'empereur pour être lus quand sa mauvaise humeur serait dissipée.

Le haut personnel gouvernemental venait, lui aussi, d'être l'objet de changements accomplis dans ce même esprit qui présidait aux remaniements d'une partie de notre législation administrative et judiciaire. La présence de Fouclié au ministère de la police n'était certes pas une garantie de justice et de liberté; mais, instruit par une longue expérience, il se refusait aux actes selon lui nuisibles au gouvernement. Il ménageait les personnes avec qui il avait eu des relations dans les temps passés. 11 n'était pas l'exécuteur muet des volontés .du maitre et faisait des objections avant d'obéir. L'empereur lui donna pour successeur le

MARS 1810-JLI.\ 1811. 335

général Savary, duc de Rovigo. En lui accordant une confiance plus entière qu'à Fouché, il lui recommanda une certaine modération. En thèse générale, il préférait une police conduite avec discernement. Mais si ce n'était pas tous les jours qu'il voulait un zèle et un dévouement obséquieux et impitoyables, il lui convenait d'avoir à sa disposition des hommes qui, le cas échéant, ne tenteraient pas une observation et n'apporteraient aucun retard à l'accomplissement de ses ordres. Le duc de Rovigo avait été jusqu'alors un serviteur de cette sorte et rien de plus. Maintenant ministre, homme politique^ il devait se montrer sous un autre aspect. L'empereur le souhaitait ainsi, et même dans son intérêt personnel, le ministre ne cherchait plus à passer pour un aveugle mamelouk. D'un esprit sans doute grossier, il avait néanmoins de la finesse. Devenu chef de la police, il comprit sa position. Il fut obligeant, rendit des services, adoucit des rigueurs, changea surtout ses rapports avec le parti royaliste dont auparavant il ne parlait qu'avec exécration. Le faubourg Saint-Germain commença à compter sur ses bons offices pour de petites affaires privées, se souvenant que madame de Rovigo, née Faudoas, avait parenté et alliance avec la haute aristocratie. M. de Rovigo était un exemple de l'influence qu'exerce sur les hommes le cadre où ils sont placés. Toutefois, Napoléon pouvait-il mettre en lui une aussi grande confiance? Il était peut-être,

:336 sorvKMus nu B\Rf>.N ni-: i'.ahanïe.

parmi les principaux serviteurs de l'empereur, un de ceux qui avaient reçu la plus forte impression de la guerre d'Espagne, de la campagne d'Essling et de Wagram, du soulèvement de l'Allemagne et <Ies périls que courait la fortune de l'empereur. Vraisemblablement, il le jugeait avec assez de connaissance pour être persuadii qu'il ne cesserait jamais de jouer de grandes et liasardeuses parties.

Les lois et les décrets qui soumettaient la presse à tant de rigueur ne parurent pas encore suffisants ; un décret du il février J811 confisqua et réunit au domaine de l'Etat la propriété du Journal dt's Débats^ qui cependant avait pris, pour se sauvegarder, le titre de Journal de F Empire.

Après le 18 IJrumaire, en 1799, le gouvernement provisoire ne conserva que treize journaux. Les Dchats dataient des premiers jours de la Constituante. Ce journal, sans aucune couleur politique, reproduisait les délibérations de l'Assemblée comme le Bulletin des Lois, et insérait tous les actes législatifs; aussi fut-il du nombre des feuilles autorisées à continuer leur publication. Lorsque M. Bertin et plusieurs de ses amis l'achetèrent, il ne se renferma plus dans cette spécialité et ne tarda pas à être fort répandu. Il eut pour rédacteurs des hommes distingués. Ses articles littéraires, très supérieurs à ceux qu'on avait lus jusqu'alors, les feuilletons de Geoffroy, la critique des auteurs et des acteurs lui assurèrent un très grand succès. Sous le gouvernement directorial, ]\L Ber-

MAR? ISIO-JLIX ISI 1. :f37

tin rédigeait une feuille qui faisait une guerre acharnée aux opinions et au parti révolutionnaires. Elle avait été supprimée, et son rédacteur eut même à craindre d'être déporté ou banni. Aux Débats, il ne risqua pas une imprudente opposition contre le pouvoir absolu qui rétablissait le bon ordre. Il n'aurait pas eu l'appui de l'opinion publique, mais il demeura hostile à la révolution, il déclara la guerre à la philosophie du xvni" siècle. Le premier consul et tous ceux qui tenaient au gouvernement ne pouvaient endurer de perpétuelles attaques contre le mouvement social dont ils étaient issus. Dès la première année du siècle, M, Berlin fut enfermé au Temple, puis exilé à File d'Elbe. Il obtint ensuite la permission de séjourner à Rome. Il y rencontra M. de Chateaubriand, et dès lors commença entre eux cette amitié qui eut une si grande influence sur les vicissitudes de leur ^ie politique. Les Débats devinrent une sorte de puissance. Aussi, en 1803, l'empereur leur imposa-t-il un rédacteur en chef, auquel les propriétaires eurent à payer un traitement. Ce surveillant fut un de leurs amis, M. Fiévée, homme de beaucoup d'esprit, que l'empereur afTectionnait. Trop indépendant pour contrôler avec assez de sévérité, M. Fiévée se vit bientôt remplacé par M. Etienne. Les considérants de ce décret impérial du 11 février sont un curieux témoignage du degré de despotisme auquel était parvenu l'empereur Napoléon :

.<;j8 SOI \i;Mii< hi rî.MînN m: mahanth.

Considérant que If- produit des journaux ou feuilles périodiques ne peut être une propriété qu'en conséquence d'une concession expresse faite par nous;

Considérant que le Journal rie C Emphe n'a été coure lé par nous à aucun entrepreneur ; que les entrepreneurs actuels ont fait des bénéfices considérables, dont ils jouissent depuis un grand nombre d'années;

Considérant, d'ailleurs, que la censure ou les autres moyens d'influence sur la rédaction d'un journal ne doivent appartenir qu'à des hommes sûrs, connus par leur attachement à notre personne, et par leur éloignement de toute correspondance et influence étrangères ;

L'entreprise du Journal de l' Empire est concédée à une socié'té d'actionnaires qui sera composée de vingtquatre actions.

Mw second décret distribua seize actions à plusieurs dos fonctionnaires de l'administration supérieure, pour la jdupart honorables par leur mérite et leur caractère. Presque tous furent affligés et même confus detre enrichis du bien dautrui. ^[. Mounier en aurait volontiers restitué sa part, mais c'était renoncer à sa position.

Peu de jours après cet acte inqualifiable, la jiomination de M. Maret, duc de Bassano, au ministère des afîaires étrangères vint indiquer plus clairement encore la rupture prochaine de la paix avec la Russie. Il avait toujours ambitionné ce département, terme de la carrière de sa première jeunesse, satisfaction suprême de son amour-pro-

MAR< i81(t-jriN 1811. 339

pre; l'empereur était assuré d'avance de le trouver toujours docile à ses opinions et zélé dans l'exécution de ses projets (1 ), tandis que M. de Champagny, ministre sensé et consciencieux, sans être toutefois un homme d'esprit, faisait quelquefois de timides réserves, n'entrait pas toujours vivement dans sa pensée. Il fut promu intendant général de la maison de l'empereur. M. Daru succéda à M. de Bassano comme secrétaire d'État. Je n'avais affaire à aucun des ministres et je ne les recherchais pas; mais je retrouvai M. Daru aussi amical pour moi qu'à Varsovie et à Thorn : il ne ressemblait point à son prédécesseur. Il n'était point invisible, point accablé d'occupations; il ne laissait pas entrevoir que l'empereur avait une entière c-onHance en lui. Il ne se chargeait pas du joug pesant qu'imposait une telle position, mais remplissait simplement son métier de secrétaire d'État et ne vivait pas dans les rayons du soleil.

La préoccupation du public était la réception de M. de Chateaubriand à l'xXcadémie française, appelée officiellement alors la seconde classe de l'Institut. Ses relations avec l'empereur avaient

(!) D'après certains documents inédits, M. de Basano n'aurait pas tout à fait joué à cette époque le rôle qu'on lui a unanimement attribué. II se serait permis plu?^ d'une fois quelques remonti'ances, écoulées avec impatience et colère, mais oubliées et pardonnées le lendemain. Son dévouement al)solu n'en a jamais rien laissé trans])irer.

;!40 SHi vKMMs m haumn m: bahanti:.

varié, ^somiiié, après le grand succès du G(hiio du Christ icmismo, secr(Hairo de l'ambassade de Rome, M. de Chateaubriand estima ce titre audessous de sa position dans la société et dans la littérature. Il se plaignit rapidement de ses relations, devenues désagréables, avec son ambassadeur le cardinal Fesch, et le premier consul l'accrédita ministre près la république du Valais, la plus petite des annexes de la Confédération suisse, et le moindre poste de la diplomatie. Il voyagea pendant quelques mois en Italie, ne se pressant point de se rendre à sa nouvelle destination ; puis il rentra à Paris, mécontent et encore indécis sur son acceptation. Il conliait souvent ces divers sentiments à M. de Montlosier, son ami et son compagnon d'émigration à Londres. Il s'était résigné et allait partir lorsque, comme le racontent ses Mfhnoires d'outre-lombe, il entendit crier dans la rue le jugement et l'exécution du duc d'Enghien. 11 donna sa démission.

Depuis, on eut à le compter parmi les ennemis de ÏN'apoléon. En 1806, il visita la Grèce, la Palestine, l'Egypte, traversa l'Espagne pour être de retour en France dans les premiers jours de juin 1807. Peu après parut, dans le Mercure, journal qui lui appartenait, un article resté célèbre :

Lorsque, dans le silence de l'abjection, on n'entend plus que la chaîne de Tesclavc et la voix du délateur : lorsque tout tremble devant le tyran, l'historien paraît

MARS 18I()-JLIX 1811. 341

(-hargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire. Bientôt les l'ausses vertus seront démasquées par l'auteur des Annales; bientôt il ne fera voir dans le tyran déifié que l'incendiaire et le parricide!

Au moment où M. de Chateaubriand écrivait ces terribles lignes, l'empereur, victorieux à Friediand, revenait de Tilsitt triomphant et plus puissant que jamais. Il lut l'article du Mercure :

— Chateaubriand, dit-il, croit donc que je suis un imbécile et que je ne le comprends pas. Je pourrais le faire sabrer sur les marches des Tuileries.

Le Mercure fui supprimé et M. de Chateaubriand mis à l'amende, ce qui était un fâcheux embarras. Il publia les Martyrs, où se trouvent quelques-unes de ses plus belles pages.

S'il n'espérait guère s'emparer de lui et le prendre à son service, l'empereur désirait ne pas l'avoir pour ennemi. Lorsque son cousin, Armand de Chateaubriand, fut arrêté à l'instant où il débarquait, chargé de lettres destinées à d'anciens chefs de chouans en correspondance avec les princes émigrés, l'empereur se disposait à lui faire grâce si M. de Chateaubriand le lui demandait ; ce dernier ne jugea pas que cette démarche obtînt le succès qu'on lui faisait espérer. L'auteur du Génie du Christianisme avait beaucoup de goût et de confiance pour madame de Rémusal, dame

:{42 sol V KM K s 1)1 ItAHO.N D K ISA H A N T K.

de rimpéralrice Joséphine. Af'llig(';e de la situation de CliJileaubriand, dont les œuvres constituaieni le seul revenu, elle en parla à l'empereur qui vini en aide à celui qui se montrait son ennemi, h^ n ai su cela que (|uarante ans après par M. l'asquier. A cette môme époque, lorsque M. de Chateaubriand acceptait ce bienfait, il apprit également que l'empereur s'était étonné de voir l'Institut ne pas même mentionner le Génie du Christù/nistne dans la distribution des prix décennaux.

En confiant le ministère de la police à son aide de camp Savary, Napolt-on l'avait chargé de bieji traiter les gens de lettres, en grande majorité; hostiles à son gouvernement. Le ministre commença par distribuer une somme de cent mille francs à ceux qui célébraient en vers ou en prose le mariage de l'empereur et la naissance du roi de Home. Ensuite, il voulut faire la conquête de l'aristocratie des lettres, et se mettre en bons rapports avec l'Académie française. Il sattacha d'abord Esménard, aujourd'hui très oublié, mais dont le poème /a Novu/ation avait eu un grand succès. C'était, d'ailleurs, un homme de beaucoup desprit. Censeur des théâtres, de la librairie, puis chef de division au ministère de la police. il réunit assez vite autour de Savary un entourage de gens de lettres empressés à manifester leur dévouement à l'empereur ; mais l'Académie témoignait encore d'une certaine indépendance d'opinion.

MAHS INIO-JIIN 1811. 34;!

» Je me mis en tète, écrit M. de Rovigo dans ses Mémoires, d'y faire entrer quelques-uns des miens. »

Il débuta par l'élection d'Esménard. Deux mois après, encouragé par ce succès, il eut l'idée d"y poser la candidature de M. de Chateaubriand et de le rallier ainsi. La mort de Cliénier laissait une place vacante. M. de Chateaubriand ne déclina point cette proposition. Il fit, selon l'usage et letiquette, des visites à tous les membres de l'Académie : en personne à ceux qu'il connaissait, et aux autres par carte, — ce dont ils furent choqués. Puisque c'était M. le ministre de la police qui s'occupait de cette nomination, IM. de Chateaubriand ne pouvait pas se dispenser de se présenter chez lui. Comme il montait l'escalier, il croisa M. Mole qui descendait. Ils avaient été pendant longtemps amis, mais ne se voyaient plus n'ayant pas suivi la même route.

Cependant ils s'abordèrent avec cordialité :

Pouvait-on prévoir, s'écria M. de Chateaubriand, que c'est ici que nous aurions à nous rencontrer!

En consentant à cette élection, il entendait bien conserver ses opinions et la position qu'il s'était faite. Tout libéral qu'il fût, il se refusait à déserter ses amis de l'ancien régime. Son amourpropre venait encore de s'exalter par le succès incontesté de F Itinéraire.

C'est sous cette impression qu'il composa son

:U4 SOI V KM H s i»r h vit un m: harantr.

discours de récc|)tion. Devait-il lioiioror sans n'iserve et sans Ijlàme Cliénicr le régicide, CImmucile conventionnel, le terroriste fougueux?

Quand, selon les règlements, M. de Chateaubriand soumit son discours à une commission, la majorité l'engagea à renoncer aux passages qui, sans avoir le caractère de critique littéraire, réveilleraient de tristes souvenirs et ranimeraient les rancunes et les haines politiques. M. de (Chateaubriand n'y obtempéra point, et la majorité prononça que l'Académie n'en écouterait pas la lecture tant que les passages incriminés ne seraient point retranchés ou modifiés. Le discours n'était pas connu, et le public se demandait qui avait lorl ou raison.

Lempereur voulut le lire. M. Daru pria M. de Chateaubriand de lui en envoyer une copie. Napoléon ratura de force coups de crayon les phrases qui lui déplaisaient et indi(|ua les changements à faire. Il s'exprima avec une vive irritation sur cet incident dans une apostrophe à M. de Ségur, un des académiciens d'avis que le discours fût prononcé.

Napoléon s'arrêta en l'apercevant à la sortie de la messe et lui dit :

— Il ne sagit pas de moi. Jamais je n'ai été loué plus éloquemment que dans ce discours ; mais cette diatribe contre la révolution, cette indignation contre la mort du roi, c'est provoquer à une nouvelle révolution, c'est insulter des

MARS ISIO-JLIN I S I I. :{'£.■;

hommes puissants ou célèbres, c'est trouLlcr le calme que j ai procuré à la France. J'ai dû oublier le passé, je ne puis permettre qu'on en réveille la mémoire. Tout mon soin est de l'effacer. J'ai imposé silence aijx anciennes discordes. Le repos de la France en dépend. Je sais bien ce qu'on peut penser de ce qui s'est l'ait ou dit dans ces temps-là ; mais la société actuelle, mais mon gouvernement reposent sur cette base, et je n'entends pas qu'on y touche ! Ne voyez-vous pas quels ménagements il fallait avoir pour des hommes dont les talents ou les services sont honorables ou utiles, et a qui j'ai créé une grande existence? N'avez-vous pas remarqué combien, lorsque j'ai épousé une archiduchesse d'Autriche, nièce de la reine Marie-Antoinette, j'ai pris soin de rassurer et de satisfaire ceux que ce mariage pouvait inquiéter? Quand l'impératrice est arrivée ici, elle a joué sa première partie de whist avec deux régicides : M. Cambacérès et M. Fouclié. Comment vous, monsieur de Ségur, qui avez assisté à toute la révolution, n'avez-vous pas compris cela? Vous allumeriez donc ce brûlot?

Puis, se tournant vers M. de Fontanes qui était près de ce groupe, et qui plus que tout autre patronnait le discours, il ajouta en haussant les épaules :

— Ah ! grands enfants ! Pauvre France !

Les ministres, totalement étrangers;, aftir-

;{40 SOrVEMKS 1)1 liAKON DK IJAKANTK.

maient-ils, à celle révocalioii de quatoiye préfels, avaient forl bien accueilli mon père. Mais parler d'une compensation pour lui, naurail-ce pas él«i inviter l'empereur à confesser ses torls? MM. de Bassano et de Montalivel me mirent au courant de ses griefs. L'administration de mon père était irréprochable, mais sans influence sur les Genevois: ils ne devenaient pas Français, Genève restait un canton suisse et conservait les mêmes opinions, la même indépendance d'espiit et de conversation ; les exilés y recevaient un accueil sympathique. L'empereur s'était, du reste, déjà plaint à mon père d'avoir laissé subsister un article du traité par lequel la ri'publique de Genève, en consentant à sa réunion avec la république française, réservait à la municipalité de cette ville rinslruction publique, les institutions religieuses et de charité. Il lui avait répondu qu'il se crovait obligé de respecter les termes d'un traité consenti par le gouvernement français, et que, de plus, l'abolition de cette clause serait un surcroît de dépense.

Dès ce moment, il s'était aperçu que l'empereur n'admettait nullement cette manière de voir et d'agir, qu'une lettre imprimée de M. de Sismondi confirme en termes que je suis hcurenx de citer :

M. de Baiante, notre préfet, sait se faire aimer dans l'exécution même de la conscription et des impôts: nous sentons que sa probité, sa doifceur, l'ordre par-

MAI! s I S I O-.IL r.V 1 XI I. lUT

lait qu'il a établi dans tout ce qui dépend de lui, nous sauvent chaque jour de milUeis de vexations. Nous n'éprouvons d'autres maux que ceux qui sont inévittibles.

C'était à moi bien plus qu'à mon père de réclamer justice. Je voulais donc arriver à entretenir l'empereur de cette question qui me tenait à cœur.

J'ai vu deux fois l'empereur, écrivais-je quelques jours après à mon père.

Dimanche, il me reconnut et m'adressa quelques paroles relatives à la Vendée. Le lendemain, j'ai essayé d'avoir une audience particuhère; le chambellan de service y mit de la complaisance et du soin.

L'empereur a répondu :

— Qu'il vienne au lever !

Ordinairement c'est à ce moment que les audiences sont accordées.

J'entrai donc avec le lever qui était nombreux. L'empereur me parla de Napoléon-Vendée. Je fus même à peu près le seul à qui il adressa la parole. Je restai le dernier après les autres, afin qu'il put me retenir. J'hésitais même si je ne m'avancerais pas vers lui. Il ordonna qu'on introduisit un notaire qui lui portait un contrat à signer. Cela finit ainsi.

Je réussis entin à avoir une audience. L'empereur me montra beaucoup de bienveillance. Quand je l'entretins de mon père, il me répliqua en termes qui me blessèrent. Il me permit cependant d'en être offensé et de le lui dire. Il sembla même me

:}i8 sol VKMHS r»l" lîAliON Tti: BA HANTE.

faire c(iiel(|iie peu espérer une réparation ; mais je restai persuadé de sa mauvaise volonté. Toute la partie de sa conversation sur la Vendée, sur le caractère des guerres dont elle avait été le théâtre, fut très intéressante. Je l'ai rapportée, à propos des conspirations des chouans.

Pendant ce séjour à Paris, j eus l'occasion dassister de près à une entreprise importante où lempereur échoua; car tout lui devenait difficile tant il avait compliqué sa situation. Il désira conclure un arrangement avec le pape et cesser d'être en inimitié avec la religion catholique. Ce fut encore une illusion, un trait de présomption; il comprenait cependant toute la gravité des questions religieuses : lui, qui était si adroit à dompter par la force et à séduire par l'intérêt, se trompait souvent sur la puissance de l'opinion des convictions sincères et ohstinées. Décidé à entreprendre la guerre de Russie, entre autres embarras, il allait laisser derrière lui, l'hostilité que lui témoignait l'opinion catholique, indignée de la captivité du pape. Il ne s'aveuglait pas sur ce danger. Le concile lui parut un moyen à essayer pour le faire disparaître ou du moins le diminuer. Il comptait non sur la vraisemblance du succès, mais sur les hasards des circonstances, sur l'effet de ses menaces, de ses colères, sur l'influence que souvent il savait prendre par la conversation. En général, on augurait mal du concile, et on s'étonnait que l'empereur eût oublié ce qu'il disarit sou-

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vent : « que les hommes deviennent ingouvernables lorsqu'on les réunit en assemblée ». C'est ce qui arriva, et, peu après l'ouverture du concile, l'opposition aux volontés de l'empereur se manifesta si nettement qu'il fallut y renoncer. Les évoques de Troyes, de Tournay et de Gand furent mis à Yincennes. Dans les premiers jours du concile, et lorsqu'il était d<'jà évident que les évê(|ues n'auraient point la docilité désirée, quelques-uns d'entre eux se rendirent à Saint-Cloud pour présenter leurs hommages à l'empereur, qui refusait de recevoir l'adresse du concile, jugée par lui très insuffisante.

Il engagea avec eux une conversation d'une extrême vivacité. Ses reproches, ses apostrophes étaient violents et presque injurieux. Puis il les congédia et passa dans le jardin avec l'ablH' de Pradt, alors archevêque de Matines et un de ses aumôniers.

— Vous me croyez sûrement très en colère, lui dit-il, eh bien, tâtez-moi le pouls.

M. de Pradt n'y reconnut point la moindre accélération.

L'empereur employait souvent ces colères factices pour ijitimider et obtenir soit la soumission, soit un plus grand empressement dans l'obéissance et le service.

Ce concile, destiné à traiter de si grandes questions et entre autres du projet de transporter le Saint-Siège de Rome à Avignon, en résolut une seule. Le pape, depuis sa captivité, ne croyant pas

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pouvoir exercer ses fonctions, n'envoyait plus de bulles aux éyèques nommés par l'empereur. Déjà vingt-sept diocèses n'avaient point de titulaires. L'empereur proposait «pi'à défaut de bulles émanées du Saint-Siège, l'ar(bevè(|ue métropolitain conférât l'institution canonique, et il avait dépècbé trois évoques à Savone pour s'assurer de l'adhésion du souverain pontife à ce mode de consécration des évêques. Pic VII s'y était résigné, mais non pas d'une manière officielle. Le concile accepta cette combinaison.

Juin 1811 -Février 1813.

Mon père désirait beaucoup me voir marié. Moi même j "estimais qu'à mon âge et dans ma position je devais m'assurer ce bonheur. Mon père et les amis de notre famille étaient en quête pour me trouver un mariage riche. Je voulais avant tout une personne qui me plairait et que je serais sur d'aimer. Je les laissais chercher, bien persuadé qu'on ne me proposerait aucune jeune fille qui eût autant de charme pour moi que celle à qui je pensais depuis longtemps. J'avais aperçu mademoiselle de Houdetot, quand elle était encore enfant, auprès de sa grand'mère, madame de Houdetot. Sœur de M. Frédéric de Houdetot, mon ami intime, elle avait été élevée et comme adoptée par sa tante, madame de la Briche, belle-mère de M. Mole, chez qui j'allais souvent. J'y voyais mademoiselle Césarine s'embellir et profitant de son éducation au milieu d'une société distinguée, où l'esprit était compté pour

;{o2 sol V KM H s 1)1 MA m IN 1»K 1!A liA N TK.

beaiic()ii[). Je me décidai, j'écrivis à mon pcre, qui me donna son consenlement, et je me rendis au château du Marais, auprès de madame de la Briehe. Je fus bien accueilli. Ma demande avait été [inhue, peut-être même souhaitée. Je passai ensuite plusieurs jours avec mon père qui, dans sa triste mélancolie, accepta quelque consolation en me sachant heureux.

J avais pu juger à Paris des alarmes causées par riiniuinence de la guerre contre la Russie. On en augurait le mauvais succès. Mais en province on soulîrail bien autrement de toutes les exigences nécessitées par les préparatifs de cette immense entreprise. Lescontingents de la conscription étaient augmentés. On devançait l'âge prescrit par la loi ; on n'entendait pas être privé d'un seul soldat, on poursuivait les réfractaires comme des condamnés. Je fus témoin en Auvergne d'exécutions qui désolaient notre déparlement, un des moins dociles à la conscription, et qui comptait beaucoup d'insoumis. Ils abandonnaient leur famille et recevaient dans les forêts qui couvrent la montagne un bienveillant asile. Leurs hôtes les nourrissaient et ils scmploy aient à leurs travaux. La gendarmerie ne réussissait pas à les saisir. Pour remédier à cet état de choses, le ministre de la guerre envoya dans le département un général de brigade. Des gajnisaires furent placés chez les pauvres paysans dont le fils était réfractaire, et qu'on tenait pour responsables de la désobéissance du conscrit qui se dérobait

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au sort d'un mauvais numéro. Ces garnisaires n'avaient pour toute nourriture que du pain noir et couchaient sur la paille. Cette hospitalité les mettait de mauvaise humeur et ils traitaient rudement les malheureux condamnés à les loger. Je retrouvais ainsi ce que j "avais vu avec tant de pitié lorsque nos soldats étaient établis chez les paysans de Silésie ou de Pologne.

Au bout de trois semaines, vers le milieu de juillet, je rentrai à Napoléon en m'arrêtant quelques jours au Marais. Il fallait faire rejoindre la réserve des conscriptions précédentes, ce qui m'absorba de suite très entièrement. Notre départeuient fut encore ménagé. On nous réclama seulement la moitié des conscrits que de bons numéros avaient jusque-là préservés de l'appel.

Je reçus, à cette époque, ce me semble, une singulière lettre du ministre de l'intérieur. Depuis quelque temps, l'empereur favorisait les mariages de plusieurs de ses généraux ou des officiers de sa maison avec de jeunes personnes de la haute aristocratie. Peut-être eut-il un jour la pensée de faire de ces alliances une mesure politique. Quoi qu'il en soit, le ministre de l'intérieur écrivit à tous les préfets en leur demandant une liste des jeunes filles à marier appartenant à des familles riches ou considérées. Comme la lettre ministérielle ne s'expliquait pas nettement, et n'indiquait point ce qu'on voulait dire par riche ou considéré, je répondis en homme qui ne I. 23

:»o4 SOIVKMKS m MAHON DK KAHANTK.

sait pds comprendre et j'envoyai une list»; d'une centaine de noms, classés par ordre alphabétique, sans notes particulières sur aucune famille : de la statistique et rien de plus. Je nai jamais appris que, de ce travail, il fût résulté une seule union dans un département quelconque.

A ce même moment, M. Auguste de La Rocheja- (juelein, n'ayant pas accepté un grade danslarmée. l'ut mis en prison jusqu à ce qu'il satisfît à cette volonté de l'empereur. La police, et non l'administration, se chargea de cette mesure.

Je revins au AFarais, puis à Paris, où mon père arriva pour assister à mon mariage. Le 28 novembre 1811, mon contrat fut signé par l'empereur. Jai lu, dans une biographie récemment publiée, ([ue j attachai beaucoup d'importance à obtenir cette faveur. L'empereur signait le contrat des auditeurs, des préfets et de nombreux fonctionnaires. J'eus à obéir à cette règle de léliquette. Cela n'avait rien de remarquable.

J'aurais préféré ne pas emmener sans délai, dans une préfecture de village, une jeune femme loin de sa famille, de sa société et des amusements de l'hiver. Toutefois, nous partîmes dans les derniers jours de janvier 1812. La saison était mauvaise. Nous voyageâmes à travers la neige. Mais madame de Barante eut la compensation de trouver la préfecture nouvellement achevée, et son appartement commode et même élégant. Elle eut rapidement lié connaissance avec la petite société de Napoléon et

JiiN 18 1 l-FKVMiKi( isi:{. 355

se fit aimer de tout notre monde administratif.

.le la quittai bientôt pour moccuper encore de la conscription. C'était un déplorable devoir. Jamais on n'avait exigé un tel contingent. Mais la récolte avait été mauvaise et ces pauvres recrues consentaient à être soldats pour avoir du pain. Ces levées extraordinaires ne suffisaient même pas à l'empereur. Il cherchait à ce moment à former le premier ban de la garde nationale, destinée à défendre nos frontières, si, par malheur, l'Europe ramenait les débris de sa grande armée qu'il allait conduire si loin de la patrie.

Il ne pouvait détacher son esprit de cette campagne de Russie qui l'attirait irrésistiblement. J'ai lu, dans les Mémoires manuscnts de M. de Caulaincourt, comment l'empereur, après l'avoir rappelé de son ambassade, s'efforçait de le faire convenir de la nécessité de cette guerre et de la probabilité du succès. — Son dévouement, lui disait M. de Caulaincourt, était invariable ; il était prêt à se faire tuer pour son service; mais il devait ne pas lui cacher la \ érité et lui exposer les difficultés et les dangers qu'il rencontrerait dans l'invasion de cet immense empire, où feraient défaut les ressources des pays civilisés. M. de Caulaincourt connaissait le plan de l'empereur Alexandre et ajoutait que l'occasion de remporter une de ces grandes victoires qui décident d'une campagne ne se présenterait certainement pas.

Sur ces entrefaites eut lieu l'audience du prince

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Kourakiiie avec l'empereur, dans laquelle, tout en le recevant avec courtoisie et bienveillance, il lui déclara formellement qu'il ne renoncerait jamais au blocus continental.

— Le seul moyen d'anéantir TAngleterrc c^l, lui dit-ilj de mettre les manufactures anglaises en état de siège. C'est pour y réussir que j'ai réuni à l'empire français les villes hanséatiques et le duclié dUldenbourg.

Une note remise par le duc de Bassano manifesta explicitement encore la volonté de l'empereur et l'indispensable nécessité du blocus accepté déjà par 1 Europe entière. L'ambassadeur demanda ses passeports. La guerre était décidée.

Une autre circonstance ajqirit au public qu'elle allait commencer. On découvrit (jue M. de CzernichetT avait gagné un commis du ministère de la guerre, et se procurait de la sorte la connaissance du nombre et des mouvements des armées françaises. Présenté, lors de la conférence d'Erfurtli, à Napoléon, M. de Czernichefî, aide de camp d'Alexandre, avait paru lui plaire. Envoyé à Napoléon et attaché à sa maison militaire pendant la campagne d'Essling, il accompagnait l'empereur lorsque, les ponts emportés, ce dernier désirait atteindre de l'île de Lobau la rive droite du Danube. Le courant était rapide et la petite barque chargée : « Surtout ne noyons pas l'aide de camp de l'empereur Alexandre ! » s'écriait Napoléon durant cette traversée difficile. M. de Czernichefî

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revint ensuite plusieurs fois pour remettre des lettres du tsar à Napoléon , qui continuait à montrer du goût pour lui. Sans avoir de mission diplomatique, il l'entrenait parfois des affaires. Ce n'était pas lui cependant qui suppléait à la nullité de l'ambassadeur, le prince Kourakine, mais son premier secrétaire, le comte de Nesselrode.

Tout était prêt pour la guerre. L'Autriche et la Prusse a\aient jugé qu'elles seraient conquises si elles ne marchaient de concert avec la France. Tous les États d'Allemagne fournissaient des contingents. Seul le général Bernadotte, devenu le prince royal de Suède, s'y refusait.

Un congrès de tous les alliés fut le point de départ de cette prodigieuse campagne. L'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, les rois de Bavière, de Wurtemberg et de Wesphalie, le roi de Saxe, hôte de tant de rois, furent traités, à Dresde, avec courtoisie par l'empereur Napoléon. Il eut beaucoup d'égards pour l'impératrice d'Autriche, mère de l'impératrice Marie-Louise. Toutefois, il faisait sentir sa prééminence, les rois de l'Europe n étaient-ils par les grands vassaux de l'empereur d'Occident ?

Ses armées franchissaient la Yistule et occupaient la Pologne, et cependant, à certains instants, il se figurait le maintien de la paix comme encore possible. Avant de quitter Paris, il avait chargé le comte deNarbonne, récemment placé parmi ses aides de camp et à qui il témoignait de la confiance, de se

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