‹ Souvenirs; (volume 3)Chapitre 14 sur 17 · vMLVKNIRS la BAUmN 1(K barante · texte numérisé non relu

vMLVKNIRS la BAUmN 1(K barante

rendre auprès do lempcrcur do Russie. Sans doute, ses préparatifs «-taient immenses, l'Autriche et la Prusseconsentaientà combattre àses côtés. Quelque irrévocable que fût sa résolution, il réfléchissait néanmoins sur les aléas de cette colossale entreprise, et il aurait voulu que l'empereur de Russie se reconnût vaincu avant d'avoir lutté.

Déjà le tsar avait répondu à une dernière tentative de son amljassadeur, le général de Lauriston. en lui signifiant que rien ne le déciderait à renoncer au commerce de la Russie avec l'Angleterre. M. lie Narbonne reçut la même réponse. Alexandre l'accueillit aimablement et lui dit : — Je ne me fais pas d'illusion ; l'empereur est un grand général; mais j'ai pour moi l'espace, la saison. Je ne poserai point les armes tant qu'il y «aura un soldat étranger sur le sol de la Russie. Cette conversation parut très raisonnable à M. de Narbonne, qui pensait sur cette guerre de Russie comme la plupart des hommes politiques et des gi'uéraux expérimentés. Elle fut rapportée à l'empereur, encore à Dresde; celui-ci ne s'en montra nullement ému.

J'ai oui raconter par beaucoup de témoins oculaires le passage du ]\iémen. C'était un spectacle magnifique. Les troupes étaient admirables. Aucune fatigue, aucune soufTrance n'avaient eu raison de cette innombrable armée. A cinq cents lieues, elle semblait défiler à une revue sur la place du Carrousel. Les habits étaient neufs; les armes

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resplendissantes; l'artillerie, les charrois, les convois de vivres, rien ne manquait. Les soldats avaient une physionomie confiante et animée. Les hommes les plus sages, les esprits les plus chagrins ne parvenaient pas à se défendre d'admiration et d'enthousiasme. L'empereur en suhit une vive impression, qui contribua à modifier ses projets. Jusqu'alors, dans ses moments de sagesse et de froide réfiexion, il pensait qu'il serait peut-être prudent de ne point se hâter de conduire ses armées au cœur de la Russie, qu'il valait mieux s'établir en Pologne sur la frontière du territoire ennemi, s'y faire une base d'opération, y avoir une bonne et régulière administration : des garnisons, des magasins, des hôpitaux pour les malades et les blessés; en un mot y chercher tous les avantages qu'ofïre seul un pays qui n'est pas le théâtre de la guerre. On l'avait fait trop tard et incomplètement en 1807, lorsque M. de Talleyrand fut chargé de diriger une administration de ce genre. L'empereur eut môme l'idée de lui confier encore cette importante mission. Mais, rappeler aux affaires M. de Talleyrand, en disgrâce depuis les événements d'Espagne, amoindrissait sil n'annulait pas M. de Bassano, à qui une indiscrétion révéla ce danger. L'empereur n'était pas décidé et M. Bassano ne lui convenait que trop par le zèle de son obéissance. On envoya donc l'abbé de Pradt en Pologne, sans souci des avantages à attendre des conseils politiques de M. de Talleyrand.

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Ce plan si sensé d'entrée en campagne comportait la reconstitution de ranciennc Pologne. C'était pour la rétablir complète qu'il avait conclu avec l'Autriche un traité lui reconnaissant, en échange des provinces Illyriennes, la Lithuanie, occupée sans résistance depuis le passage du Niémen. Il était donc possible de constituer sans obstacles et sans retard le royaume de Pologne. Ainsi les Polonais, assurés de leur renaissance, auraient redoublé de patriotisme. Aucun sacrifice ne leur eût coûté. La guerre contre la Russie se serait faite dans des conditions raisonnables, se serait proIong(îe au besoin sans désastres, sans revers sérieux pendant plusieurs campagnes. Il était même probable (|ue l'empereur Alexandre se résignerait à la paix.

Mais cette marche n'était point conforme au génie impatient de Napoléon. Il lui fallait de grands et prompts résultats. D'ailleurs, il lui déplaisait de restituer à l'Autriche les provinces Illyriennes et de la remettre en contact avec l'Italie. Il voulait continuer à la tenir faible et comprimée. Enlin cette armée, telle que l'Europe n'en avait jamais vue, ce spectacle imposant de sa ])uissance et de sa force lui tirent oublier les obstacles et les périls que lui-même avait prévus. Il céda à ses penchants et à son habitude de se fier aux hasards de la guerre. Il conçut un autre thème de conduite. Au lieu de rétablir une vaste et puissante Pologne, d'accord avec l'Autriche,

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il pensa que contraindre l'empereur Alexandre à y consentir sernit un meilleur calcul et ne lui coûterait aucun sacrifice. Pour atteindre ce but, il modifia ses projets politiques et militaires; il ne s'engagea à rien avec les Polonais et subordonna ses résolutions au succès de la campagne qui commençait. S'avancer rapidement sur le territoire russe, forcer l'armée ennemie à accepter une bataille qui serait terrible ; profiter de la consternation de l'empereur Alexandre, retrouver ainsi l'ascendant qu'il croyait avoir sur son esprit, telle fut la chance que Napoléon résolut de poursuivre. Jusqu'à son entrée à Moscou il se fit ou tacha de se faire illusion sur le caractère de la nation russe et de son chef. 11 ne tenait pas compte de ce que la guerre d'Espagne et la campagne de Wagram avaient appris à tous les hommes sensés. Il n'y avait point de paix avec lui. C'est M. Mounier qui m'a expliqué ce revirement. L'empereur, après avoir franchi le Dnieper, s'arrêta à Wilna, capitale de la Lithuanie, qui appartenait à la Russie depuis le premier partage de la Pologne. 11 y installa une administration destinée à fournir à l'armée ce qui lui était nécessaire. On construisit des moulins, des greniers et des fours. M. de Bassano eut la direction de toute cette organisation, des plus importantes. C'était lui qui expédiait les convois de vivres et de munitions. Les communications avec toute l'Europe devaient avoir lieu par cette voie.

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Pendant que l'empereur refusait de nouvelles propositions de son adversaire et se consaiiait à tous ces soins, sa présence devenait de plus en plus nécessaire pour gouverner son immense armée. Déjà le roi de Westplialie ne se soumettait pas au maréchal Davout. [Napoléon «{uitta Wilna le IG juillet, réunit ses troupes et s'avança vers le but qu'il se proposait. Il marcha sur Moscou. Mais les armées russes opéraient leur jonction sans qu'on pût les en empêcher. Les villes fortes ne se rendaient qu'après un siège qui coûtait cher aux assiégeants. Les villages étaient déserts et les vainqueurs ne s'y ravitaillaient pas. Partout et en toute occasion les Russes c()ml).iltaicnt avec vaillance, sans engager toutefois cette batailh; tiint souhaitée par l'empereur.

M. de jXarbonne, arrivé à plus de cinquante ans. sans avoir jamais mené la vie militaire, avait repris ses fonctions d'aide de camp, ^'ul, toutefois, ne s'acquittait de son service avec autant d'activité et d'exactitude.

L'empereur appréciait son esprit et se plaisait fort à converser avec lui. La veille de la bataille de la Moskowa, tout était prêt de part et d'autre pour le combat inévitable d'après la disposition des deux armées. L'empereur était radieux. Il avait prévu les mouvements du lendemain, et il indiquait à M. de Xarbonne les positions qui seraient disputées :

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— Vous n'avez jamais vu uue bataille? lui disait-il.

— Sire, je n'ai pas eu cet honneur.

— C'est une grande affaire, c'est une terrible tragédie !

Puis il développa cette comparaison: l'exposition, les péripéties, les actes successifs, le dénouement. Et quand, après cette sanglante journée oh les positions de l'ennemi furent forcées et occupées tout entières par l'armée française, les Russes se retirèrent en bon ordre et qu'il fallut reconnaître que cette victoire si espérée, si chèrement achetée, n'était pas le dénouement :

— Eh bien, disait l'empereur à M. de Narbonne. il n'y a pas eu de cinquième acte !

Cependant Napoléon s'imaginait encore que l'occupation de la capitale de l'empire moscovite par l'armée française contraindrait l'empereur Alexandre à désirer et à accepter une paix dont les conditions paraîtraient généreuses et honorables. D'ailleurs, il comptait sur les ressources qu'offrirait à son armée cette riche et grande cité, centre d'un pays fertile et d'un commerce considérable.

Aucun obstacle ne fut opposé à nos progrès; mais, après l'incendie, Toccupation de Moscou devint une conquête funeste. L'hiver allait commencer, fallait-il l'affronter au milieu de ces ruines, où l'armée ne pouvait plus ni se nourrir ni se procurer le nécessaire? L'héroïque campagne qui avait conduit l'armée française du

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Dnieper à Moscou, la hâtai I h; de la Moskowa, n'avaienl point détruit l'armée russe. Comme sou souverain, la population moscovite, loin d'être abattue et découragée, se croyait assurée d'anéantir les envahisseurs éloignés de sept cents lieues de leur patrie et condamnés à traverser les neiges et les glaces jusqu'à la frontière. Napoléon était loin de dicter ses volontés dans les négociations fju'il tentait.

Avant de se décidera évacuer Moscou, l'empereur réunit les maréchaux pour avoir leur avis ; M. Daru assistait à ce conseil, soit comme secrétaire d'Etal soit comme chef de l'administration militaire. 11 prit des notes et il écrivit ensuite une sorte de procès-verbal qui se trouve encore parmi les papiers que conserve son fils. Je ne l'ai point lu; mais je sais que le maréchal ?sey et M. Daru furent les seuls qui conseillèrent formellement, et en motivant leur avis, d'hiverner à Moscou.

L'empereur avait comme toujours sa résolution prise d'avance : mais il souhaitait qu'on lui })roposàt ce qu'il voulait faire. Il insista lui-même longuement sur les périls que susciterait en France une absence si prolongée, sur ce qui se passerait peut-être à Paris quand on saurait lui et son armée bloqués à une aussi grande distance. Aussi lorsque, pendant la fatale retraite, arriva la nouvelle de la conspiration du général Malet, l'empereur dit à M. Daru :

— V ou-^ voyez si j avais raison 1

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Il ne l'ut pas réellement question de marcher sur Pétersbourg. La saison, la distance, la disposition du sol ne permettaient pas de penser à un pareil j)rojet. L'empereur le savait bien, et s'il en parla ce fut pour que les objections vinssent des maréchanx.

Je n'ai point de détails à donner sur ce retour de Moscou et l'affreux passage de la Bérézina, ils ont été racontés par plusieurs des chefs de cette vaillante armée, vaincue seulement par les frimas, plus meurtriers que les batailles. Mais les débris de la grande armée étaient encore éloignés de Wilna, vers laquelle ils se dirigeaient, que l'empereur songeait déjà à retourner à Paris. Il eu parla à M. Daru ; celui-ci lui répliqua — ce dont nul ne doutait — que le lendemain de son départ il n'y aurait plus d'armée. M. de Bassano, consulté également, répondit que l'armée, ralliée, rétablie à W ilna, la saison devenue praticable, l'empereur pourrait rentrer en campagne avec toutes ses forces. Ses ordres datés de cette ville ne seraient-ils pas mieux obéis qu'expédiés de Paris, et sa présence ne coutiendrait-elle point ses alliés, que son retour en France entraînerait rapidement à déserter sa cause? L'empereur, sans illusion sur aucun péril, était convaincu qu'il ne retrouverait sa prééminence sur l'Europe que par d éclatantes victoires. Pour les préparer, il fallait, suivantlui, se hâter de revenir en France, demander encore au pays un nouveau sacrifice, et y reconsti-

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tuer une formidable année qui combattrait et vaincrait la coalition européenne. Il voyait déjà l'Allemagne renoncera lalliancc française et l'Autriche, qu'il n'avait point ménagée, sur le point de se joindre à la Russie. Il s'inquiétait aussi, plus que de raison, de ce qui adviendrait à Paris à la nouvelle de ces derniefs événements. Il envoyait toutefois ce XXIX' Bulletin de la Grande Armée, qui décrivait sans aucun ménagement la retraite de Moscoudans toute son horreur, et représentait l'armée comme anéantie, puis se terminait par ces derniers mots : — La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure.

L'empereur avait pris sa décision. Léo décembre HU soir, il rassembla ses maréchaux, le roi de rsaples et le vice-roi d'Italie, puis leur annonça son départ. Il monta dans un traîneau avec M. de Caulaincourt. Le maréchal Duroc, le comte de Lobau et le général Mouton suivaient dans un autre traîneau.

Son retour à Paris, le 19 décembre, calma les alarmes. On y craignait, sans rien prévoir, les suites de la destruction de l'armée et de tous les désastres divulgués dans le XXIX^ Bulletin.

Napoléon se montra rassuré et confiant dans l'avenir. Jamais on ne le vit prendre tant de soin pour réconforter ou consoler cette opinion publique, si souvent bravée et dédaignée par lui. Il n'attacha d'importance qu'à l'entreprise du général Malet.

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— La mort de l'empereur, iiisistait-il, sil avait péri dans la guerre de Russie, n'aurait dû produire aucune révolution. 11 a un fils qui doit lui succéder. Le roi est mort, vive le roi! est un dicton français.

La destitution de M. Frocliot, maire de Paris, qui, persuadé de sa mort, avait douloureusement obéi au général Malet, fut la seule mesure de rigueur qu'il prononça après avis du conseil d'État.

J'avais passé toute l'année 1812 dans la Vendée. Madame de Barante m'avait quitté à la fin de décembre. Elle était grosse et devait faire ses couches à Paris. Je ne pus obtenir un cong(3 pour l'y conduire.

Mais, après le retour de l'empereur, le ministre de l'intérieur pensa qu'il était à propos d'appeler quelques préfets. Ils agiraient ensuite sur l'opinion des départements en y répétant tout ce que Napoléon disait pour ramener le sentiment public. Il allait demander à la France d'énormes sacrifices en hommes et en argent. Les préfets auraient à y préparer les esprits. Car s'il lui convenait de laisser le public compter sur l'efficacité d'une médiation de l'Autriche il ne la croyait point possible et réellement ne la souhaitait point.

A Paris, je fus vivement impressionné par les conversations des officiers de sa maison, des lamentables détails qu'ils contaient dans les salons même des Tuileries sur la retraite de Russie et

sur létiit de 1 année, lis expliquaient en quelle disposition ils avaient trouvé rAllemagne à leur passage et prédisaient les malheurs de l'année suivante. M. de Bassano, lui, était loin daAoir la même altitude. Revenu de Wilna, évacuée par l'armée française, il étalait au milieu de la consternation générale sa face souriante, son air de béatitude, plaisantait sur les misères de la retraite, racontait complaisamment sa vie à AVilna, ses bals, la sécurité où il tenait le corps diplomatique et sa bonne contenance jusqu'au dernier moment.

« Nous faisions une Ijelle défense avec nos violons! » s'écriait-il.

Or, lorsqu'il s'exprimait ainsi, devant moi et deux ou trois autres personnes, nous venions d'entendre les récits de M. Gourgaud, officier d'ordonnance de l'empereur, et nous en avions encore le cœur serré.

Pendant ce même voyage, je vis l'empereur deux fois. D'abord au lever, ce qui était d'étiquette pour un préfet, et il me fit un accueil bienveillant ; puis, quelques jours après, à une soirée de l'impératrice. Il y avait peu de monde à ces sortes de réunions ; personne ne s'y présentait en uniforme, pas même les généraux. L'habit de soir était de rigueur. On arrivait dans le salon, puis l'empereur et l'impératrice sortaient de leurs appartements, adressaient quelques mots en passant aux invités; ensuite, on allait entendre une petite comédie, ou, plus souvent, un acte d'opéra italien, représenté

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sur un théâtre portatif monté dans une salle voisine. Je m'étais accoté à M. deFontanes, unfort agréable causeur, à qui la musique italienne était antipathique. Après l'opéra, on rentra dans le salon de l'impératrice ; on lui servit un petit souper, quelques personnages importants y prirent part avec elle. Dans l'autre salon il y avait une table autour de laquelle se plaçaient les femmes. L'empereur ne soupait pas, non plus que la plupart des hommes. Nous étions, M, de Fontanes et moi, à causer dans l'embrasure de la porte qui séparait les deux pièces. L'empereur, en quittant le premier salon, s'arrêta et se mit à converser avec nous, ou, pour être plus exact dans mon récit, il commença par demander :

— De quoi parlez- vous ?

M. deFontanes eut la bonté de lui répondre :

— Je parlais à M. de Barante d'un article sur Bossuet qu'il a inséré dans la Biographie universelle^ et qui mérite le succès qu'il a obtenu.

L'empereur me dit :

— N'avez-vous pas fait un livre contre Voltaire? Je répliquai :

— Sire, sur Voltaire

— Oui, je sais que vous êtes fort impartial. M. de Fontanes était accoutumé à ces façons et

lui donnait la réplique. Il aimait à être ainsi écouté et compris par des gens d'esprit. Quelques paroles témoignant qu'on éprouvait de l'intérêt et du charme à l'entendre le mettaient en verve. Il prenait

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le ton et la tournure d'esprit et d'opinion de ceux à qui il voulait plaire. Ce jour-là, il était fort en train. Il resta près de deux heures entre les deux portes, sans qu'il semblât s'apercevoir que l'impératrice avait soupe ; qu'elle avait terminé sa partie de whist et désirait se retirer.

.lai encore cette conversation très présente ; elle fut vraiment universelle. L'empereur, avec une merveilleuse facilité, parcourait rapidement tout le clavier de la pensée humaine, la transition était toujours sentie, et cette variété n'avait rien de décousu. Il causa d'abord beaucoup de littérature. Ses idées sur ce chapitre n'étaient pas des plus justes. Il lisait peu et je crois qu'il en avait toujours été ainsi à toutes les époques de sa vie.

Il aborda ensuite son projet de déférer la régence a l'impératrice. Ce pouvoir ne devait être confié à personne autre; car nul ne portait un dévouement plus certain et plus ferme au royal pupille. Il cita la mère de saint Louis et Anne d'Autriche, mère de Louis XIV; car, remarquait-il, Mazarin n'était qu'un conseiller, l'autorité était à la régente. De la minorité de Louis XIV, il passa à son règne, et nous eûmes un beau panégyrique du grand roi :

— Un souverain si grave, ayant un si grand sentiment de sa dignité et de celle de la France, le créateur de l'administration, qui eut des armées si nombreuses, qui, après de belles victoires, sut résister à toute l'Europe. C'est lui et non pas

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Henri IV qui a donné à la France cette prééminence que nous avons conservée.

Il fit droit à une rectification que je me permis de faire pour Henri IV, et, revenant sur son jugement porté trop vite, il se mit à nous entretenir de ce roi, de ses grandes qualités comme chef d'armée et comme politique, mais toujours avec un ton de supériorité.

Puis il dit :

— Sa vie a été malheureuse, il méritait mieux. Alors, il reprit toute la carrière de Henri IV

depuis sa jeunesse :

— Un mariage forcé, presque massacré à la Saint-Barthélémy, contraint de changer de religion, tenu captif dans une cour qui voulait sa perte, chef d'un parti méfiant et indiscipliné; conquérant sa couronne à la pointe de l'épée; régnant au milieu des conspirations et des assassins ; trahi par ses maîtresses; troublé par une femme acariâtre, et finir par un coup de poignard!

Alors, il s'arrêta un moment :

— Je compare quelquefois son sort au mien : la couronne lui appartenait, et combien il lui fut difficile de la gagner. Il régna en bon et habile souverain et on l'assassina. Tandis que moi, qui n'étais pas né pour monter sur un trône, j'y suis arrivé tout simplement sans grand'peine, et si je puis m'y maintenir avec calme, sans péril, c'est que je suis l'œuvre des circonstances, j'ai toujours marcdié avec elles.

37â SOrVENlHli DL' 15 A KO N HK HA HA ME.

J'entendais ces étonnantes paroles, me demandant si réellement il avait cette tranquillité d'esprit lorsqu'il venait de perdre une armée de cinq cent mille hommes, et à la veille d'avoir à combattre l'Europe entière, sans chance probable de succès.

Je ne me souviens pas bien comment il sauta de Henri IV à César et à Alexandre, car nous l'ccoutions sans dire une parole. Il admirait César comme un grand homme de guerre, mais il en faisait peu de cas comme politique.

— Il aimait trop à plaire au peuple, aussi il ne pouvait réussir à s'emparer du pouvoir.

Quant à Alexandre, son admiration était sans aucune critique : des royaumes conquis, des villes fondées, des expéditions lointaines en Asie, une mémoire laissée dans les trois parties du monde. Nous reconnaissions les passions qui l'avaient conduit à Moscou.

Enfin, il remarqua que l'impératrice s'ennuyait d'attendre si longtemps, et il sortit.

M. le marquis de Mortemart et M. d'Haussonville, ce jour-là chambellans de service, se tenaient à deux pas de l'empereur pendant cette conversation.

Bien souvent ils me l'ont rappelée comme la plus curieuse à laquelle ils aient jamais assisté.

Je ramenai M. de Fontanes chez lui ; il était aguerri aux coquetteries de l'empereur.

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Je devais retourner incessamment à ma préfecture, afin de mettre à exécution toutes les exigences que l'empereur croyait nécessaires pour refaire une nouvelle grande armée. Je me présentai chez les ministres : ils se montrèrent fort aimables. Je n'avais aucune faveur personnelle à postuler, mais, sans me consulter, plusieurs de mes amis songeaient pour moi à une préfecture plus importante ou plus rapprochée de Paris. Je sus que le ministre de l'intérieur avait inscrit mon nom sur une liste qu'il soumettait à l'empereur pour la préfecture d'Anvers ; cette promotion m'eut été un grand déplaisir : j'étais heureusement assuré d'avance qu'un autre me serait préféré. Le ministre de la police, au courant du désir de mes amis, me demanda très obligeamment si Alençon me convenait.

Je lui répondis que je ne souhaitais aucun changement.

Le lendemain, je fus convoqué, ainsi que dix autres préfets, par le ministre de l'intérieur. J'ai été pendant quatre ans sous les ordres de M. de Montalivet, lui ministre, moi préfet. Je ne me souviens pas d'avoir eu aucune affaire spéciale à traiter autrement que par correspondance. Obligeant et poli, il ne manquait pas de capacités, mais n'avait point d esprit. Sa fortune fut rapide. L'empereur le connaissait depuis Valence, alors, que, jeune officier, il y était en garnison. Il le savait fort honnête homme; il l'estimait sans pourtant avoir

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grande notion de ses aptitudes. M. de Montalivel, reconnaissant et presque étonné de se voir arrivé si haut, ne se rendait pas compte du caractère et des actes de l'empereur. Son dévouement et son obéissance étaient sans bornes. Dans les derniers temps de l'empire, lorsque tout homme sensé prévoyait la chute prochaine, lorsque ses collègues, et tout le premier le duc de Rovigo, se conduisaient avec prudence, sans rigueur inutile, sans exigence trop dure, M. de Montalivet s'aflichait chaque jour plus rude et plus ardent serviteur.

C'est ce qui me parut de toute évidence quand il nous réunit avant de retourner à notre poste, pour nous inspirer son empressement et ses illusions.

Nous pensions (ju'il nous parlerait des volontés de l'empereur, de l'exécution de ses ordres, de ce qui serait difficile, de ce qui mécontenterait les populations.

Aucun de nous n'eut un mot à placer; nous n'aurions pas été écoutés. Il nous recommandait de répandre l'enthousiasme ; or, nous avions à lever la conscription de deux années. En même temps, il fallait faire offrir et voter par les conseils municipaux d'une part, de l'autre par les conseils généraux, des cavaliers montés et équipés aux frais des communes comme des départements.

Je demandai pourquoi ces deux classes de cavaliers.

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