‹ Souvenirs; (volume 3)Chapitre 5 sur 17 · BARON DE BARANTE · texte numérisé non relu

BARON DE BARANTE

Mon père et ina mère prenaient j^a-and soin de mon éducation. Leurs enfants étaient presque leur unique pensée. Je ne puis songer sans un attendrissement profond, sans une reconnaissance inexprimable, à ce quïls ont été pour moi. Du plus loin qu il m'en souvienne, je me les rappelle occupes de moi sans cesse, et toujours dans l'idée de développer mon âme et mon esprit, toujours avec une affection éclairée, raisonnable et prévoyante Nournpar ma mère, je ne la quiltais pas; eRe a veille sur mes premières impressions, et je ne retrouve aucune idée reçue dès mon enfance qui ne soit liée avec la bonté attentive de mes parents L éducation passionnait alors singulièrement les

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esprits. D'autres opinions sur ce sujet étaient dérivées de la philosophie nouvelle et des points de vue sous lesquels on envisageait toutes choses.

Mon père et ma mère, cliacun selon son caractère et sa tournure d'esprit, dirigèrent toutes leurs études et leurs réilexions de ce côté. On faisait ou l'on refaisait pour moi des livres élémentaires; il n'y avait rien qu'on n'essayât de m'expliquer par conversation. Les promenades, les voyages, les amusements, étaient arrangés en pensant à moi. Mon père composa une Grammaire raisomn'e, extraite de Dumarsay, Duclos et Condillac ; elle a été imprimée depuis. Lorsque je la relis, je suis touché de la patience complaisante qu'il a fallu pour faire comprendre de telles notions abstraites à une intelligence enfantine, et je m'étonne qu'il ait pu réussir à cet enseignement. Plus tard, mes parents ont fait aussi une géographie. Les dialogues qui en forment l'introduction sont de ma mère. Elle écrivait beaucoup pour nous : elle faisait des contes, des extraits d'histoire ; elle complétait l'instruction qu'elle avait reçue au couvent de la Yille l'Evèque; elle apprenait assidûment afin de pouvoir nous enseigner.

Je devins ainsi très avancé dans mes études d'enfance. Mes parents avaient pour société habituelle des hommes d'esprit, une sorte de coterie peu nombreuse. Souvent on me laissait écouter des entretiens où je ne saisissais guère ce qui se disait;, tmitefois j'y prenais intérêt et ne m'ennuyais pas.

Mon père observait avec grande allention cette avant-scène de la révolution, les changements de ministres, les délibérations de l'assemblée des notables, la convocation des états généraux. Très au courant de ce que désiraient, espéraientet voulaient, les premiers amis de la liberté, il avait, comme la jeune magistrature dont il faisait partie (1), un penchant véritable pour les opinions libérales, que l'on commençait dès lors à appeler patriotiques. Le milieu qu'il fréquenta, surtout au sortir de Juilly , ne fut pas sans intluence sur ses idées. Arrivé à Paris pour faire son droit, recommandé à des oratoriens et à des génovéfains, bons jansénistes (2),

(1) II remplissait les fonctions de lieutenant criminel et de trésorier de France en la sénéchaussée d'Auvergne et siège présidial de Riom.

(2) Mon bisaïeul, Claude Brugièrede Barante [1669-1745], avait été fort janséniste. Sa maison était ouverte à tous les hommes de ce parti, surtout aux oratoriens, qui possédaient en Auvergne plusieurs établissements, entre autres le beau collège d'Effiat. J'ai encore un Nouveau Testament qui porte la signature de Joseph Massillon, neveu du célèbre évêque de Clermont et comme lui oratorien. Ils étaient tous les deux amis de mon arrière-grand-père. Pendant la persécution du cardinal de Fleurypour la bulle Unvjenilus, Claude de Barante fut le conseil du parti en Auvergne, et l'on avait surnommé sa femme, également d'un grand zèle, « la Mère de l'Oratoire ». Une de ses filles, religieuse, fut dénoncée comme janséniste par son abbesse assez méchante femme. Enlevée par lettre de cachet et conduite dans un couvent à Chàlons, on l'y maltraita tellement qu'elle perdit la raison. Je Tai vue bien vieille,

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c'était dans des maisons parlementaires qu'on le présenta tout d'abord. Il allait le plus souvent chez M. de Saint-Vincent, magistrat des plus austères. Une de mes grandtantes avait épousé M. Roland de Tremeville, fils du président au parlement; et son beau-fils était M. Roland de Villarceaux, fermier général. Mon père vivait dans cette société de robe et de haute finance où régnait M. Sogiiier, l'avocat général, homme d'un grand

végétant encore dans ce triste élat. Claude de Barante, pendant toute sa jeunesse, passée à Paris, vécut beaucoup dans le milieu érudit et littéraire de Port-Royal où les anciennes relations d'amitié qui unissaient sa famille avec celle des Arnaud, le mariage d'une de ses tantes avec Mathieu Pascal, oncle de Biaise, lui donnaient une certaine situation. Fort lettré lui-même, lié avec Le Sage, Regnard et Furetièrc, il fit plusieurs comédies pour le Théâtre-Italien, imprimées sans nom d'auteur dans le recueil de Gherardi. Il collabora avec Nicole au Dilectus Epigrammatium, dont la seconde partie est de lui, et réunit également les meilleures épigramraes des poètes français depuis Marot, en y joignant en français le discours de Nicole Sur la vraie et la fausse heaulc dans les ouvrages de l'esprit. Auteur d'une traduction souvent réimprimée do la fable de Psyché dans l'Ane d'or d'Apulée, les dissertations qu'il publia sur les Fragments de Pétrone trouvés à Belgrade, sujet alors de nombreuses et vives polémiques, sont pleines de goût, et 1 opinion qu'il y soutint est généralement adoptée. Rentré dans sa province, il fut un jurisionsulle des plus réputés, et le barreau et le présidial de Rioni lui durent en grande partie le lustre qui les a distingués pendant le commencement du siècle dernier. (Extrait des Souvenirs inédits de fandlle.)

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sens, d'un esprit pénétrant et facile, jugeant J3ien les gens et les circonstances, en somme plus sérieux que ne donnaient lien de croire son attitude et le dérèglement si connu de ses mœurs. . C'est à cette époque que le parlement fut exilé et remplacé par le parlement ^laupeou. La vivacité des opinions parlementaires, ta haine et le mépris que l'on exprimait pour le despotisme du gouvernement d'alors, étaient toujours restés gravés dans les souvenirs de mon père, et ne contribuaient pas peu à lui donner une antipathie prononcée contre les intrigues de cour, mais il ne s'y mêlait pas l'ombre d'une malveillance contre les personnes. Ayant fort étudié les questions relatives à l'ancien droit public français, il avait sur ce chapitre des connaissances acquises pertinemment et. à fond. L'histoire des institutions et les traditions. lui faisaient juger de la frivolité des arguments qu'on allait chercher dans le passé, en faveur d'un despotisme sans force réelle, sans direction et, parlant, sans aucun droit au respect.

Il était ami intime d'Adrien Duport, sans avoir pourtant les mêmes ardeurs et les mêmes ambitieuses espérances. Je lui ai entendu rappeler comment, pendant un séjour à Paris, il prit part plusieurs fois chez lui h cette réunion des « Trente », où Mirabeau préludait par l'éloquence de la conversation à leloquence de la tribune.

Malgré ces dispositions, mon père assistait, silencieux témoin, à ce qui se préparait. Quelques

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écrits publiés en Auvergne sur les questions qui animaient tous les esprits, sont ce qu'il fit de plus actif à ce moment de grande agitation. Ils sont fort sages et respirent le désir de l'ordre et de la paix ; une de ces brochures était relative aux élections dos députés aux états généraux. Je crois (|u"il aurait vivement souhaité être élu, mais il n'en afficha jamais la prétention et ne prit aucun soin pour se concilier les suffrages. Il n'aurait pas su comment s'y prendre pour travailler à gagner la faveur des hommes puissants, et encore moins pour plaire à la foule. Estimé et considéré dans notre province, ses opinions étaient trop modérées et ne comportaient pas de liaison avec un parti déterminé.

Je n'ai qu'un souvenir confus de tout ce qui se faisait ou se disait alors, mais je n'ai pas oublié l'effet produit par le trouble et la terreur qui agitèrent notre petite ville de Riom, lorsque, comme dans toute la France, se répandit la nouvelle que des brigands menaçaient la paix publique. D'où venaient-ils ? Par quelle route les verrait-on arriver? Quelles villes avaient déjà été mises à feu et à sang? C'est ce que personne ne savait. Mon père ne comprenait rien à une semblable panique; je me rappelle qu'il m'emmena avec lui pour parcourir les rues et voir les barricades qu'on y élevait par précaution. Dès le lendemain on forma une garde nationale, car c'était pour susciter l'armement de la population des villes que cette alarme

avait été répandue. Peu de temps après, le 14 Juillet inaugurait la révolution et jetait mon père dans la plus profonde tristesse. Le massacre de Foulon, Berthier et Delaunay qui, loin d'être puni, était célébré comme un acte de justice et un triomphe populaires, inspirait aux vrais partisans de la liberté des regrets et des inquiétudes. J'écoutais curieusement et je comprenais fort bien les conversations où ses amis et lui s'affligeaient et s'indignaient de la férocité populaire, excitée par les journaux et les pamphlets des révolutionnaires qui voulaient, non pas la liberté et l'égalité devant la loi, mais la destruction de l'ordre social et l'extermination des individus ou des classes dont la supériorité attisait leur envieuse vengeance. J'ai encore présente l'impression que je reçus en voyant une caricature jointe à un numéro du journal de Camille Desmoulins. C'étaient les victimes du 14 Juillet descendant aux enfers en portant leur tète au bout d'nne pique.

En 1790, je fus placé au collège d'Effiat, tenu par les oratoriens. Les élèves, et surtout ceux de mon âge, ne s'occupaient nullement de ce qui se passait dans le monde politique. Nous ne nous apercevions même pas de l'agitation où les progrès de la révolution jetaient nos professeurs. Nous ne savions point de quoi il s'agissait ; nous ne comprenions pas bien ce qui avait eu lieu le 10 xA.oùt; il est vrai que nous ne lisions pas un journal. 3Iais, quelques jours après, lorsque je fus en vacances,

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je trouvai mon père désespéré, malade, absorbé dans la douleur que lui causait cet événement. La nouvelle que madame Duport avait obtenu de Danton, la veille des massacres de Septembre, la liberté de son mari détenu dans les prisons de Melun, et qu'il allait se réfugier en Suisse, put seule guérir la fièvre dont il était miné.

Je rentrai au collège, où professeurs et élèves étaient maintenant plus absorbés par les incidents du debors que par l'enseignement et les études. Chacun avait rapporté des vacances l'opinion de sa famille. La nouvelle de la mort du roi aflligea les uns et laissa les autres au moins indifférents. Peu de mois après, mon père apprit que les autorités départementales avaient résolu de supprimer le collège d'Effiat. Il Ai'nt me chercher. Quelques jours plus tard, un commissaire de la municipalité' d'Aigueperse arrivait et renvoyait les professeurs et les élèves.

Les sentiments que mon père manifestait, ses relations politiques, commençaient à être des titres de persécution. Mes parents quittèrent Riom, pour vivre désormais à la campagne. Cependant la tyrannie révolutionnaire ne s étendit que fort tard sur l'Auvergne. Toute la noblesse militaire avait émigré; notre département donnait pour gage de ses opinions démocratiques l'élection de ses députés à la Convention, presque tous d'une extrême violence. L'autorité révolutionnaire ne rencontrait ni opposition ni résistance. Blottis dans leur retraite,

mes parents attendaient avec efîroi les nouvelles du lendemain. Cependant le calme qui régnait autour de nous, les discordes qui déchiraient la Convention apaisaient un peu les alarmes.

Il n'en était pas ainsi dans tous les départements. Un des plus féroces montagnards, Léonard Bourdon, en se rendant en mission, sarrêta à Orléans. A la suite d'un banquet qui devint une sorte d'orgie, il fut gravement insulté par quelques jeunes gens. De cette injure, il fit un complot et une insurrection. Sur sa plainte, les autorités municipales et judiciaires furent changées, et un grand nombre de citoyens honorables mis en prison pour être traduits devant le tribunal révolutionnaire.

C'était quelque temps avant le 31 jNIai. Les girondins reconquirent pendant un moment la majorité dans la Convention. Ils accueillirent avec empressement et faveur les adresses et les pétitions qui leur dénonçaient les excès et les actes arbitraires de leurs adversaires. Une députation des jeunes femmes d'Orléans, parmi lesquelles (Hait une sœur de ma mère, se présenta à la barre 'de la Convention pour demander la liberté de leurs pères et de leurs maris, menacés de la hache révolutionnaire. Reçues avec la bienveillance la plus marquée et fêtées par les girondins, elles obtinrent justice.

Bien peu de jours après, ce parti vaincu, en fuite ou en arrestation, une cruelle réaction menaçait Orléans. La famille de ma mère se trouvait

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fort compromise. Son père élait un homme prudent et tranquille, mais important dans la ville et considérable parmi les adversaires de la révolution. On accusait un de ses fils d'avoir fait partie du groupe qui avait insulté Léonard Bourdon. C'était sa belle-fille, madame Tassin de Brouville, qui, à la tête de la députation, avait porté la parole avec tant de succès à la barre de l'Assemblée.

Mon grand-père savait l'Auvergne encore assez tranquille. Lyon, Bordeaux, Marseille, se révoltaient contre la Convention. Le moment était mauvais et les circonstances pouvaient changer; il fallait gagner du temps. Il arriva à Barante avec son fils et mes deux tantes.

J'avais alors onze ans. Je commençais la troisième lorsque je quittai le collège. Mes études classiques continuaient sous la direction de mon père, mais nécessairement sans une complète régularité. J'étais distrait par la vie qu'on menait autour de moi, je lisais le journal avant de faire mon thème ou ma version.

Je me suis souvent étonné depuis, en y réfléchissant, de l'insouciance, de l'amusement, de la gaieté, qui. malgré de telles circonstances, régnaient dans cette réunion de famille. Les amis de mou père venaient souvent le voir. ^L de Bruno, homme d'esprit et zélateur de Mesmer et du magnétisme; son fils, devenu depuis le général de Bruno, alors jeune homme de vingt-deux ans, fort en train et spirituel, figuraient aussi au nombre

(îc nos habitués. La conversation était ordinairement frivole, et, quand elle l'était moins, on parlait de littérature plus que de politique. On pensait très peu au lendemain; n'ayant rien de bon à prévoir, on soccupait le moins possible de l'avenir.

Mais, au commencement de septembre, il devint impossible d'échapper au sérieux et à la tristesse. Le siège de Lyon commençait. Couthon et Maignet arrivaient pour « mettre au pas » le département du Puy-de-Dôme, c'était la phrase du moment. On échauffa le jacobinisme; les autorités locales furent renouvelées, les villes livrées aux clubs populaires, les comités révolutionnaires institués, des emprunts forcés et des réquisitions exigés, la levée en masse de tous les hommes en état de porter les armes proclamée, le départ pour l'armée de tous les jeunes gens depuis dixhuit ans jusqu'à vingt-cinq ans ordonné sans délai. Mon oncle de Nonneville et M. de Bruno, compris dans cette mesure, partirent. Bientôt les arrestations commencèrent. Une commission de justice populaire fut établie à Feurs et l'échafaud s'y dressa. L'Auvergne cessait d'être un lieu de refuge : la terreur y régnait comme dans toute la France, mes tantes retournèrent à Orléans. Il ne resta plus avec nous que mon grand-père, qui ne voulait pas s'aller mettre aux mains des jacobins de cette ville. Mais, comme les divers comités révolutionnaires correspondaient entre eux, celui

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d'Orléans écrivit à Tliiers pour (|ue le citoyen Tassin-Villepion fût arrêté et envoyé dans son département.

Mon grand-père était réellement assez malade; mon père obtint qu'il serait mis en détention dans une auberge de Tliiers, sous la garde dun gendarme, et non dans une prison. Mes parents allaient l'y voir tous les jours; mais le comité d'Orléans ne consentit pas à ce sursis ; il fut décidé que le prisonnier serait conduit de brigade en brigade à Orléans. Ma mère se désolait. Un tel voyage, lorsque dans chaque ville on trouvait une population en désordre, mise en mouvement par un club de jacobins capable de tout crime, ainsi qu'un comité révolutionnaire dont l'autorité était arbitraire et absolue : il y avait là de quoi donner de cruelles alarmes. En outre, l'état de mon grand-père exigeait des soins. Mon père offrit à ma mère d'accompagner M. de Villepion. Ils partirent dans une mauvaise carriole escortée par des gendarmes. On s'arrêtait chaque soir. La traversée des villes était inquiétante, et plus d'une fois ils entendirent des clameurs menaçantes contre les aristocrates. A Moulins, on força le postillon de faire le tour de l'échafaud. A cela près, le voyage se passa mieux qu'on ne l'espérait et mon père revint d'Orléans, sinon rassuré sur ce qui pourrait advenir à mon grand-père, croyant du moins sa chance la même que celle des détenus avec lesquels on l'avait emprisonné.

Il était de retour depuis peu, lorsqu'un soir, à neuf heures, le château fut investi par un détachement de la garde nationale de Thiers, qui venait le prendre et le mener en prison. Ce n'était pas qu'aucun fait lui fût imputé, ni qu'il fût question de le traduire devant un tribunal. On l'arrêtait comme suspect. Cette mesure n'avait même été prise contre lui que tardivement. 11 allait se trouver en compagnie d'un grand nombre de ses voisins ou alliés : M. et madame de Saint-Hérem, MM. de RiberoUes, M. et madame de Boisseulhe et leur fille, mesdames de Ternaire et de Vendègrc, mesdemoiselles de Blumenstein. Ces personnes et heaucoup d'autres de tout état et de toute condition, prêtres, négociants, artisans, paysans, étaient entassées dans les bâtiments du collège.

Au moment où l'on vint enlever son mari, ma mère, sur le point d'accoucher, avait même déjà senti quelques douleurs. Dans son désespoir elle voulait le suivre : on la retint; mais, dès le lendemain matin, elle monta un mauvais petit cheval et se fit conduire à Thiers. On refusa tout d abord de lui laisser voir mon père ; enfin, un des gardes nationaux eut pitié de son chagrin et avertit son mari qu'elle put embrasser. Rentrée à Barante, dans la nuit du 3 au 4 mars, elle mit au monde une fille qui depuis est devenue madame Anisson du Perron. Nos biens furent placés sous séquestre et, pour avoir où reposer sa tête, il fallut qu'on permît à ma mère de se rendre locataire de la

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maison et du jardin. Un fermier s'établit dans les bâtiments de la basse-cour, do sorte que noii:^ n'avions plus ni une vache ni une poule. Le mobilier ne nous appartenait môme plus, et Ton inventoria jusqu'au lit où reposait ma mère.

Lorsqu'elle fut relevée de couches, elle commença à tenter des démarches pour obtejiir la liberté de mon père. D'un caractère à la fois raisonnable et passionné, d'une volonté obstinée et active, se résigner et ne pas agir lui était impossible. Il n'y avait jias une espérance à concevoir; mon père était certain de l'inutilité de ses eiïorls: elle n'en avait pas moins de zèle à solliciter, à présenter des pétitions, à demander des audiences aux membres du comité révolutionnaire. Les uns l'accueillaient sèchement mais sans brutalité, d'autres avec une sorte de bienveillance craintive; car on redoutait d'autant plus de lui témoigner de l'intérêt qu'on pouvait être soupçonné de conserver le souvenir d'anciennes relations avec mon père. Les plus gourmés en jacobinisme étaient précisément ceux qui auraient pu passer pour ses amis. En général il y avait plus de peur que d'opinion dans la plupart des révolutionnaires de Thiers ; ils suivaient le courant et n'osaient ni retourner en arrière, ni même s'arrêter.

D'ailleurs, le comité ne pouvait répondre à ma mère que par un refus. Il avait pleins et entiers pouvoirs de faire arrêter comme suspect qui bon lui semblerait, mais, seul, le comité de sûreté gé-

nérale de la Convention prononçait les mises en liberté. Ma mère résolut d'aller à Paris, puisque là seulement pouvait être obtenu l'élargissement de son mari. Il n'y avait pas encore deux mois qu'elle venait d'accoucher, elle nourrissait son enfant. Il faut se reporter à ce temps-là pour se figurer ce qu'était un semblable projet. Dans un moment où chacun se cachait dans son asile, où l'on éveillait les soupçons en se déplaçant de quelques lieues, où dans chaque ville, chaque bourgade, des agents enivrés par l'exercice d'un pouvoir sans règle et sans limite, envoyaient à leur gré qui que ce fût en prison, une femme, jeune encore^ sans appui, sans défenseur, imaginait de faire une route de plus de cent lieues pour aller à Paris que tout le monde fuyait comme un gouffre dévorant. Ni les conseils de ses amis, ni les prières de mon père ne la détournèrent de ce dessein. Elle avait une vivacité de souffrance que rien ne pouvait calmer. Elle partit dans une charrette couverte et non suspendue, avec son enfant et sa femme de chambre, laissant ses quatre fils aux soins de sesparents. Elle n'espérait rien de précis, elle ne se proposait pas une démarche plutôt qu'une autre r une sorte d'instinct l'entraînait.

Je fus confié à mon oncle, M. de Laverchère, qui habitait à la campagne près de Thiers. Je continuais à aller souvent voir mon père. On m'avait affublé d'un bonnet aux trois couleurs, car le bonnet rouge était odieux même aux révolution-

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naires (ruii ordre un peu relevé. Jl ne semblait pas nécessaire de pousser jusque là l'observance du costume républicain. On m'admettait parfois dans la prison : plus souvent on me repoussait et même assez durement. Pour donner prétexte à mes visites, j'apportais des légumes et, comme on me fouillait, je cachais dans un artichaut les billets (pion me chargeait de remettre à mon père. Plus d'une fois j'entendis chanter sous les fenêtres de la prison :

Il faut du ï^ung, il faut du sang Pour afîermir la république!...

J'imaginai de faire une pétition et je la |)résentai à un membre du comité que j'avais vu quelquefois.

11 m'accueillit comme un enfant et m'appela : « Mon petit ami ». Ce ton et le sourire qui accompagna sa réponse m'offensèrent beaucoup. Je trouvai indigne qu'il ne prît pas au sérieux la sollicitation d'un lils qui rimj)lorait pour la libération de son père.

Les détenus furent transférés dans un ancien hôpital, prison plus étroite encore. On enferma mon père avec une vingtaine de ses compagnons dans une salle où les lits se touchaient. Il ne sortait jamais, on ne me laissait plus entrer et je ne le voyais qu'à travers les barreaux d'un obscur guichet.

Ma mère en arrivant à Paris y trouva le règne de la terreur plus épouvantablement établi qu'en

j)ro\iiice. Chaque jour le tribunal révoUitionnairo envoyait à 1 echafaud vingt ou trente victimes et souvent davantage. Tous tremblaient et se taisaient. Plus on voyait de près les hommes qui régnaient dans les comités de la Convention et qui gouvernaient la Franco, plus le découragement s'(;mparait de vous.

Personne n'était plus en proie à la peur que les conventionnels eux-mêmes. Ils savaient jusqu'oii pouvaient aller Robespierre et les autres hommes importants des comités de « Scilut public » et de « sûreté générale ».

C'est ce dont ma mère s'aperçut bientôt. Elle commença par solliciter les députés de notre département.

— Si vous m'en croyez, lui répondit l'un d'eux, vous retournerez au plus vite chez vous. Gardezvous bien de parler de votre mari; vous feriez penser à lui et il serait de suite déféré au tribunal révolutionnaire.

Un autre lui disait :

— Je voudrais vous être utile et faire quelque chose pour vous, mais si je m'intéresse à votre mari, je ne lui ferai aucun bien et je me ferai guillotiner pour avoir essayé de l'empêcher de l'être.

Elle vit bien qu'elle ne trouverait nulle part ni justice ni pitié. Elle n'avait pas encore osé s'adresser à Couthon, l'inséparable ami de Robespierre, aussi redouté et presque aussi puissant que lui. Le I. 2

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régime de. la Terreur se pratiquait dans notre [irovince par la volonté et selon les instructions de ce député du Puy-de-Dôme.

Avoir une audience de Couthon était difficile ; de crainte d'être assassiné, il ne laissait entrer jusqu'à lui aucune personne inconnue. Ma mère, plusieurs fois renvoyée , parvint enfin à lui parler.

— J'ai trop d'affaires ici, dit-il, pour m'occuper de la vôtre, mais j irai bientôt dans notre pays et je verrai.

Nulle réponse ne pouvait causer à ma mère autant d'elfroi. On savait que Couthon voulait faire un voyage en Auvergne et y installer un de ces tribunaux ambulants que Robespierre désirait instituer. Il avait déjà entretenu le comité de salut public de ce projet, et mandé à Clermont de n'envover aucun détenu à Paris, se réservant de désigner lui-même les victimes. On l'attendait de jour en jour.

Les membres du comité de sûreté générale, pour la plupart d'un abord encore plus farouche que leurs collègues du salut public, avaient le zèle grossier et féroce des subalternes. Ma mère apprit qu'il en était un pourtant dont on pouvait espérer de la compassion, et qui avait osé rendre de bons offices à des personnes en péril. Ce député s'appelait Elie Lacoste, du département de la Dordogne. On aurait pu douter de sa justice et de son humanité, car précisément à cette époque

(10 juin 1794), la Convention, ù la suite de son rapport, adoptait, sur sa proposition, un décret qui enjoignait au tribunal révolutionnaire de rechercher dans toutes les prisons les complices de la conspiration prétendue « de l'Etranger ».

Ce prétexte conduisit plus de cent personnes à l'échafaud.

Lacoste était pourtant un de ces montagnards, tels que Tallien et Fouché qui, menacés par Robespierre, travaillaient à le prévenir et à le perdre. Un des députés du Puy-de-Dôme, M. Rudel, eut l'obligeance de lui remettre une lettre de ma mère. Il ne répondit pas. Elle lui écrivit encore sans avoir plus de succès. Elle sollicitait une audience. Il lui fit dire que si elle se plaçait sur son passage lorsqu'il sortirait du comité, il serait disposé à l'entendre. Quoique sous les yeux des gens qui allaient et venaient, Lacoste l'accueillit avec bienveillance et parut ému des paroles qu'elle lui adressait en pleurant. Elle lui remit un mémoire justificatif quïl lut tout de suite avec attention ; puis il lui dit que la détention de son mari lui paraissait en effet mal motivée, mais que, pour le faire sortir de prison, la signature de trois membres du comité était nécessaire. Il ajouta obligeamment qu'il tâcherait de décider deux de ses collègues à joindre leur nom au sien, et l'engagea à se trouver le lendemain au même lieu, à la môme heure.

Par un bonheur imprévu, ce matin-là (4 juillet 1794) arriva la nouvelle de la bataille de Fleurus

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Sans prévoir que cette première victoire comment;ait une série de triomphes et l'abaissement de l'Europe devant la république française, la Convention fut transportée de joie : c'était une ivresse de contentement parmi tous les députés. Elie Lacoste saisit ce moment pour faire signer la liberté de mon père par deux représentants qui n'y regardèrent pas. Il écrivit lui-même l'arrêté sur le registre, et, comme la nouvelle du jour mettait le trouble dans les bureaux, en fit également l'expédition, tant il était empressé à terminer sa bonne action, sans laissera ses collègues le temps de se rétracter. En sortant du comité il reconnut ma mère et lui donna en passant le papier qui la rendait si heureuse. Elle partit aussitôt. Son succès était un fait vraiment extraordinaire. Le comitiî révolutionnaire de Thiers ne fut pas peu surpris : il ne formula toutefois aucune objection contre larrêté du comité de la Convention, qui ordonnait en même temps la levée des scellés apposés sur les papiers de mon père et du séquestre mis sur ses biens.

Je me souviens parlaitenienl de ce que disait ma mère lorsqu'elle eut ramené son mari à Barante. Son contentement ne semblait pas complet, elle était encore émue d'inquiétudes et de craintes. L'impression de ce qu'elle avait vu et entendu à Paris ne s'effaçait pas. Elle songeait toujours à ces chariots rencontrés en route et remplis de prisonniers envoyés au tribunal révolutionnaire.

— Je n"ai obtenu, disait-elle, votre liberté que par un heureux hasard, par une espèce de malentendu. Il y aura sans doute quelque réclamation, il faut se résoudre à se cacher, ou à se réfugier hors de France.

Mon père parla de se retirer en Suisse.

— Je crois pourtant, dit-elle, que nous pouvons attendre quelques jours. Nous touchons à un moment de crise, perstone dans la Convention ne pense que la situation actuelle puisse se prolonger. Il s'est formé une sorte de conspiration contre Robespierre; de son côté, il veut détruire ses ennemis et les envoyer à Féchafaud. Si la lutte s'engage, le vainqueur sera obligé de renoncer au régime de la guillotine, la majorité de la Convention et l'opinion de Paris ne peuvent plus le supporter. Je crois que Robespierre l'emportera : il est plus puissant et passe pour plus habile que les autres. Déjà il répand le bruit qu'il a l'intention de faire cesser les supplices. Notre danger est de voir Couthon dans notre pays avant que les deux partis engagent le combat.

Cette conversation avait lieu pendant les premiers jours de juillet. Mon père se tenait fort tranquille, seulement il se préparait à partir pour la Suisse dès qu'on annoncerait la présence de Couthon, car il n'ignorait pas la résolution de plusieurs des membres du comité de Thiers de réclamer contre la surprise faite au comité de sûreté générale.

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Le 9 Thermidor vint mettre un terme à ces anxiétés, et mon père ne se regarda comme délivré qu'après cette grande journée. Sa position redevint ce qu'elle était avant la Terreur; il fut de même spectateur des événements sans avoir aucune relation avec un seul des conventionnels, ni avec qui que ce fût tenant aux alTaires publiques par position ou par inlluence, il ne prévovait pas quand et conmient la France retrouverait une situation calme, régulière et définitive.

Les opinions républicaines et l'esprit girondin qui, de plus en plus, prévalaient à la Convention depuis la défaite de la montagne, lui paraissaient dangereuses et funestes ; il leur gardait rancune du renversement de la monarchie constitutionnelle et de la mort du roi.

Il n'avait aucune sympathie pour la réaction frivole et imprévoyante de la « jeunesse dorée » à Paris, et il détestait la réaction atroce des « Compagnies de Jésus » et des massacreurs de Marseille et de Tarascon. Les illusions des émigrés, la sottise de leurs agents en France, les vengeances qu'ils annonçaient, en comptant sur un triomphe hors de toute vraisemblance, écartaient de son esprit l'idée d'une restauration.

Hormis la suppression des échafauds et le terme mis à l'arrestation des suspects, les provinces tardèrent pendant plusieurs mois à jouir des bienfaits du 9 Thermidor; elles restaient soumises aux administrateurs jacobins qui conservaient encore leurs

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fonctions. La Convention envoya des commissaires, non plus pour apporter la terreur aux populations et pour exciter lezëledes autorités locales, mais au contraire pour leur commander la modération et faire cesser les abus de pouvoir.

Le commissaire qui, deux mois après le 9 Thermidor, arriva dans le Puy-de-Dùmc était un conventionnel nommé Musset, ancien curé et obscur montagnard, qui avait voté la mort du roi et toutes les lois de violence. Il ne comprenait pas encore quon changeait de régime et de direction ; il se montra incertain et troublé, ne disant pas un mot, ne faisant pas une démarche sans laisser voir qu'il tremblait de se compromettre en paraissant indulgent pour les contre-révolutionnaires. Avant de mettre aucun détenu en liberté, il assembla le peuple pour le consulter et fit donner lecture des rapports et des conclusions demandés au comité qui subsistait encore, dans le désir d'éviter ainsi toute responsabilité. Son embarras continuel, ses variations, l'absurdité et quelquefois l'atrocité de son langage attestaient une de ces âmes faibles, un de ces esprits faux et bornés à qui la révolution venait de faire commettre tant d'iniquités et d'abominations, sans même en avoir conscience, et chez qui n'existaient ni regrets ni remords.

J'assistai à la séonce populaire oîi il prononça le jugement des détenus de Thiers. Il me semble le voir encore, affublé d'une large écharpe tricolore et coiffé d'un chapeau empanaché de plumes

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rouges, blanches et bleues; il avait le débit emphatique et (léclamatoii-e d'un charlatan de place. Mon père essaya de prendre la i)arole pour plaider la cause de quelques-uns de ses anciens compag^nons de prison, mais sans aucune chance d'être écoulé. Cette scène se passait dans l'église de Saint- Genès, devenue la salle du club, et où on ne disait plus la messe depuis deux ans. La foule s'y était portée et ne témoignait pas beaucoup de rdspect pour le représentant du peuple; on se montrait sa femme, « la femme du curé », qu'il avait amenée avec lui. Ses jugements lui furent dictés par le comité révolutionnaire; il condamna le plus grand nombre des détenus à rester en prison jusqu'à la paix et ordonna qne trois ou quatre d'entre eux seraient traduits immédiatement devant le tribunal : or ces grands criminels étaient de pauvres paysans, prévenus d'avoir abusé de leurs fonctions municipales pour favoriser un prêtre insermenté en lui laissant dire la messe, ou bien d'avoir vendu du blé au-dessus du maximum. Ce n'est pas que Musset eût la moindre envie de faire couper la tète à ces bonnes gens, mais quelle idée les chauds patriotes auraient-ils du représentant et du comité de Thiers s'ils n'envoyaient personne au tribunal révolutionnaire qui siégeait encore à Paris, Le sort tomba sur des paysans parce qu'ils n'avaient ni protecteurs ni défenseurs, Musset comprenait si peu les progrès que faisait chaque jour l'opinion publi(]ue que, deux semaines après,

des arrêtés du comité de sûreté générale les déclarèrent absous. Il avait décidé en outre, sur la demande du comité de ïliiers, que les frais de réparation, de distribution et ameublement des maisons de détention, ainsi que les salaires des concierges, guichetiers et autres employés des prisons seraient supportés par les détenus, en proportion de leur fortune. On prenait déjà des mesures pour le recouvrement d'une telle exaction; le considérant était simple : « Toute dépense doit être payée par celui qui y donne lieu. » Cet acte ne fut pas non plus approuvé à Paris.

Il est facile de concevoir qu'après le peu de succès de cette mission du représentant Musset, on n'avait plus rien à craindre des autorités locales; elles perdaient toute considération; l'esprit de réaction pénétrait jusqu'à Thiers, et si quelques-uns tremblaient, c'étaient les fonctionnaires si redoutés naguère. Ils couraient le risque, non d'aucune violence, mais de ne plus être suffisamment respectés. On les tournait en dérision. Je composai une chanson contre quelques-uns d'entre eux ; mon père ne permit pas qu'elle eût la moindre publicité. Bientôt les comités révolutionnaires furent supprimés et, plusieurs mois après survint un autre commissaire de la Convention.

Plus connu et plus important que Musset, M. Chazal avait voté la mort du roi, comme la plupart des girondins, mais il était plutôt disciple de Sieyès. Après le 9 Thermidor, il sassocia à la

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réaction tant qu'elle n'eut pas de tendances contreiM'vohilionuaire. lise rendit dans l'Ardèche et dans la Haute-Loire pour réprimer les bandes royalistes et y réussit facilement et sans rigueur. Sa mission comprenait aussi le Puy-de-Dùme, cependant entièrement tranquille. 11 jugea pourtant convenable d'y renouveler les administrations, comme dans les autres départements. Mon père ne connaissait pas M. (Hiazal, il n'avait jamais eu l'occasion de le rencontrer, aussi fut-il étonné en apprenant que le conniiissaire de la Convention voulait l'appeler aux fonctions de procureur syndic du district de Thiers. Il était très éloigné du désir d'entrer dans les affaires publiques en un tel moment; toutefois ses amis et les plus honorables citoyens de Thiers le supplièrent d'accepter.

Évidemment ce sacrifice, car c'en était un, ne pouvait avoir une longue durée. Jamais le gouvernement de la France n'avait eu un caractère aussi provisoire. La Convention discutait alors une autre constitution qui allait modifier plus ou moins les formes de l'administration. Assurer le bon ordre et le repos dans son propre pays, calmer les esprits inquiets, établir une trêve entre les opinions opposées, apaiser les sentiments de vengeance des uns, préserver les autres de rancunes menaçantes, c'était une très digne tâche, surtout lorsque la bienveillante confiance de tous les gens de bien vous y encourageait. Mon père céda à ces instances ;

il loua une maison à ïliiers. Nous n'y passâmes que deux mois environ.

Après la chute du parti jacobin, le 9 Thermidor, le comité de salut public n'avait pas cessé de gouverner le pays d'une façon aussi dictatoriale que sous le régime de la Terreur. Il triompha des conspirations et des émeutes; il pacifia la Vendée; la Hollande fut conquise, la paix conclue. La Convention obtenait de meilleurs et plus grands résultats que lorsqu'elle était livrée à une sanguinaire démence. Cependant l'opinion, de plus en plus hardie, en vint de proche en proche à vouloir chasser du gouvernement tous les conventionnels. Il fallut bien se défendre. La situation ne tarda donc pas à changer. Même les membres les plus modérés de la Convention renoncèrent à prendre part au mouvement de recul, soucieux de préserver surtout leur position personnelle. Le décret qui réservait les deux tiers des sièges, dans les nouveaux conseils, aux anciens conventionnels, puis un peu plus tard la nomination de cinq directeurs régicides, furent les principales garanties que se donnèrent non seulement les jacobins mais tous les hommes ayant exercé le pouvoir depuis trois ans. Le directoire ne comptait point un véritable homme d'Etat, hormis Carnot, considéré à juste titre comme un bon ministre de la guerre. Les autres étaient médiocres, comme le prouvèrent les événements.

Mon père ne songea pas un instant à se présenter

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comme candidat aux élections qui se firent à ce moment. La constitution ne conservait point les districts et divisait les départements en cantons; il ne chercha pas davantage à trouver place dans la nouvelle administration, toute municipale.

Ce fut alors qu'il se décida à me conduire à Paris pour achever mes études, si souvent dérangées et même interrompues, malgré tous ses soins. J'avais acquis, grâce à lui, une instruction classique et littéraire assez étendue pour mon âge, mais, soit à cause de mon caractère, soit par suite de cet enseignement de conversation et de famille, je saisissais en général le goût et l'esprit plutôt que la connaissance approfondie de ce que j'apprenais. Je lisais surtout beaucoup, mais toute notion scientiliquc me manquait absolument. D'ailleurs, mes parents ne changeaient pas d'avis sur la nécessité d'une éducation publique; ils pensaient que c'est seulement par cette espèce d'indf'pendance dans des relations d'égalité et d'émulation, qu'un jeune homme peut se créer quelque consistance de volonté et devenir lui-même. Les collèges étaient supprimés, mais plusieurs pensions avaient été maintenues et méritaient la confiance des familles.

Xous partîmes vers la fin d'octobre 1795; nous arrivâmes quinze jours après la journée du 13 Vendémiaire, où les sections de Paris furent vaincues par le général Bonaparte. La Convention venait de faire place au gouvernement institué par la

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