‹ Souvenirs; (volume 3)Chapitre 6 sur 17 · SOI · texte numérisé non relu

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constitution de l'an III. La ville semblait encore troublée de cette bataille; le jardin des Tuileries était couvert des tentes d'un régiment de cavalerie qui y campait. On montrait les marches de 1 église <le Saint-Roch et les colonnes du théâtre de la llépublique, brisées par les boulets.

Mon père me fit voir les curiosités de Paris, le Musée, le Jardin des Plantes, les bibliothèques, les principaux théâtres; j'assistai à une séance du conseil des Cinq-Cents, récemment installé dans une salle du manège des Tuileries, où siégèrent la Constituante, la Législative, et la Convention avant de s'installer dans le théâtre du Château. Ce jour-là, Carnot l'ut élu membre du directoire en remplacement de Sieyès qui avait refusé.

M. Lemoine dirigeait la pension choisie par mon père. Située rue de Berri, par delà les Champs- Elysées, elle existait avant la révolution, sous le nom de « Institution de la Jeune Noblesse. » Avec un autre vocable, elle avait pu subsister pendant les plus mauvais jours. Elle se recommandait par une excellente réputation et par la composition des élèves, qui, presque tous, appartenaient à de très bonnes familles. M. Lemoine était un fort honnête homme, plutôt sensé que spirituel: mais dans son établissement tout se ressentait de l'esprit et des habitudes du moment. Il n'y avait plus comme auparavant une chapelle et un aumônier ; il n'était plus question de la messe ni d'aucune pratique religieuse. Pour y suppléer, M. Lemoine nous

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donnait, une fois par décade, une sorte dinslruction morale, conversation d'un homme de bien, sensible, mobile, ayant un certain usage du monde, qui jie laissait pas d'avoir quelque influence sur les élèves. Il nous racontait, du fond du cœur et paternellement, comment, venu à Paris tout jeune, il s'y conduisait sagement, méritait l'estime par une vie régulière et studieuse et se faisait ainsi une position. Le milieu où il vivait se composait de libraires et de quelques hommes de lettres. Il n'y avait pas contracté d'opinions ré'volutionnaires et regrettait l'ancien régime, mais, dans ses homélies, rien ne nous donnait lieu de le croire. Je ne sais si c'était aussi par prudence que ni sentiments ni souvenirs religieux ne trouvaient place dans ses causeries du quintidi.

Lorsque l'église de Saiiit-Philippo fut rouverte, nous allions à la messe le dimanche. Je fis ma première communion. A une autre époque, j'y aurais été préparé avec plus de solennité et de recueillement. Ce fut cependant avec une sincère piété et le ferme propos de me conduire selon les devoirs de la morale et de la religion .

Il était difficile, au milieu des idées et des mœurs du temps, de se tenir à soi-même une telle promesse. Les lectures, les conversations, les visites chez un de mes oncles, qui menait une vie assez déréglée, me firent bientôt oublier mes bonnes résolutions. En outre, on nous avait donné un professeur de littérature qui s'appelait M. Dro-

beq, très iiiconiu!, quoiqu'il eût trouvé place dans le Petit Abufinach des G?rmds IIo?nmes. C'était un vieux fou, philosophe radoteur du xviii'' siècle, collaborateur obscur de Court de Gébelin, qui parfois obtenait l'insertion de quelques vers dans VAlmanach des Muses. Il avait le plus sot et le plus pédantesque enthousiasme d'irréligion. Une certaine réaction contre les persécutions et l'intolérance despotique des révolutionnaires commençait. Camille Jordan venait de prononcer le discours où il réclamait le libre exercice du culte catholique et la liberté des prêtres incarcérés ou bannis. La discussion avait été vive et solennelle au conseil des Cinq-Cents. Le public était ému. Pour dire le vrai, la majorité des honnêtes gens, tout en étant contraire au parti révolutionnaire et favorable aux orateurs qui demandaient cette liberté, aurait vu avec quelque regret, surtout à Paris, le retour des pratiques religieuses, et gardait une malveillance hostile contre le clergé. Notre professeur nous entretenait de ce mouvement, et nous répétait les épigrammes et les bons mots dont on harcelait Camille Jordan et ses amis. Ses plaisanteries, fort lourdes, nous semblaient pauvres de raisons. J'ai souvent remercié la Providence de m'avoir ainsi, dans ma jeunesse, préservé d'une pareille inlluonce en me présentant cet ordre d'idées sous une couleur ridicule, sans aucune autorité ni séduction. Mon père vit quelquefois ce singulier professeur, l'engagea à diner et, en se moquant

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de lui poliment, me lit plus de bien que s'il s'était livré à une indignation sérieuse et su|>erllue.

Quel que fût l'esprit qui eût dicté la constitution de l'an III et malgré les précautions prises, on ne pouvait comprimer sans cesse les haines et les rancunes contre les continuateurs de l'odieuse dominationrévolutionnaire, dépouiller pour toujours la France de sessouvenirs.de ses habitudes, de ses droits à une justice impartiale. On ne pouvait pas chasser à jamais de la société polili([iie toutes les supériorités de fortune, de naissance, d'instruction, de capacité. 11 était évident que le moindre degré de liberté, que la simple et sincère observance de l'ordre légal donneraient à la raison publique le moyen de se dégager du joug pesant et méprisé de l'oligarchie révolutionnaire. Telle était la marche naturelle des événements et le péril qui menaçait les héritiers de la révolution au moment du 18 Fructidor. Sans doute, les intrigues royalistes commençaient à se mêler aux progrès de l'opinion ; il y avait déjà des agents des princes, des correspondances d'émigrés; mais la majorité des conseils, encore moins la majorité électorale, ne s'entendait ou ne sympathisait pas avec les artisans d'une restauration. Même la réunion de députés qu'on appclaitle club de Clichy manifestait son éloignement pour la cause royaliste. Dans la pensée de madame de Staël, de M. Constant, et du petit nombre de républicains modérés qui s inquiétaient pour les conquêtes honorables de la révolu-

lion, un coup d'Etat n'eût été nécessaire que dans le but de se défendre contre une réaction bourbonienne. Le directoire et les patriotes de 1793 voyaient autrement; ce n'était pas de la liberté qu'il s'agissait. Tout au contraire : le jeu normal de la constitution de l'an III menaçait leur puissance, il devenait urgent de faire acte de despotisme.

Ce fut pendant les courtes vacances que je passai avec mon père à Paris, qu'advint' cette journée du 18 Fructidor. Tenu, par la conversation de ses amis, au courant de la politique, dont je ne m'occupais guère dans ma pension, je savais les noms propres, je comprenais la situation, j'appréciais les opinions et les partis. Pendant la journée, je courus dans les rues pour voir ce qui se passait et, lorsque je rendis compte de ce que j'avais observé ou entendu, on me fit compliment de mon discernement. J'assistai à l'installation du conseil des Cinq-Cents dans la salle de rOdéon, oi\ il s'était transporté. L'affiche de la représentation annoncée pour ce jour là n'avait pas été enlevée. Les comédiens devaient jouer : /e Consentement forcé. Je remarquai cet à-propos.

La pension de M. Lemoine ne ressemblait en rien aux anciens collèges. On n'y suivait pas régulièrement les études classiques. Les professeurs faisaient des cours, puis nous interrogeaient. Nous lisions beaucoup, mais à notre gré et presque exclusivement les grands écrivains, et surtout les poètes I. 3

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français. Au total, notre éducation littéraire était incomplète et superficielle. Notre véritable étude, les mathématiques, constituait notre lâche obligatoire. Les plus distingués d'entre nous se propesaient pour but l'admission à l'Ecole polytechnique. J'avais pour professeur un ex-polylechnicicn ; il s'attacha à moi et mettait beaucoup d'amouipropre à mes progrès. Ils furent rapides et j oltins des prix. Les distributions de réconipenses étaient alors de singulières solennités. Il y avait si peu de grandes fortunes, si peu de plaisirs de société, et en même temps une si grande ardeur de distractions et d'amusements, que, dans les pensions de jeunes gens et même de jeunes personnes, elles devenaient de vraies fêtes pour le beau monde. Tout ce qu'il y avait de plus élégant à Paris accourait nous voir couronner; les mères y amenaient leurs filles ; cela finissait par un bal où les élèves dansaient. La tradition des anciens usages, des anciennes convenances, était pour lors si bien perdue qu'on ne s'étonnait pas beaucoup de cette nouvelle façon d'élever la jeunesse.

Nous étions en 1797. Je redoublai d'émulation et mon père consentit au désir que je lui témoignai de subir les examens de l'Ecole polytechnique. Gomme, dans l'état révolutionnaire de la France, les parents ne savaient quelle destination donner à leurs enfants, quelle position et quelle carrière choisir, cette école se présentait comme le noviciat des différents services publics. Mon

professeur avait contribué à m'indiquer cette route; il se persuadait que, tout jeune que j'étais et malgré l'insuffisance de mes connaissances mathématiques, je serais absolument admis. La présomption qu'il m'inspira eut un fâcheux résultat : je ne fus pas reçu. Mon père, déjà résigné à me voir entièrement appliqué à cette préparation, prit en méfiance la pension Lemoine, oii d'ailleurs on jouissait d'une liberté beaucoup trop grande; il me rappela près de lui et je passai six mois à la campagne. Je ne pensai plus aux mathématiques; je revins, non point à des études patientes et sérieuses de littérature, mais à une occupation assidue, sans méthode et sans but. J'avais une passion de lecture, c'était l'emploi de mes journées; en aucun moment de ma Aie je ne me suis autant livré à ce plaisir qui a toujours été grand pour moi.

J'avais seize ans, il fallait pourtant songer à l'avenir. Le gouvernement du directoire devenait de plus en plus déplorable ; sa chute semblait infaillible, mais quelle serait la révolution qui le renverserait? Mon père se reprit à souhaiter pour moi l'Ecole polytechnique, il me ramena à Paris, sans être décidé à s'y établir, mais je ne rentrai pas chez M. Lemoine. Un professeur de mathématiques me donnait des leçons ; j'avais bonne volonté de travailler; je m'aperçus bientôt que j'étais beaucoup trop distrait par la vie que menait mon père. Il conversait avec moi de toute autre chose que de mes études ; il recevait des visites de

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ses amis; j'allais au spectacle. Je lui demandai de retourner à la pension en lui promettant de ne pas y perdre mon temps.

Jy trouvai M. Poinsot, qui sest fait d('[Miis un nom illustre dans la science et une haute position. Fort jeune alors, il avait dr-jà beaucoup de mérite et dV'^prit. Je comjtris avec lui le vrai sens de ce que j'avais cru savoir.

Je fus admis le soixante-douzième de la promotion de 171)8.

L'Ecole polytechnique n'était pas casernée.Nous venions le matin suivre les cours et travailler dans les salles, d'où on ne nous permettait de sortir que pour aller dîner. Nous y revenions ensuite pour y rester jusqu'à huit heures. L'Ecole se divisait en vingt lu-igades; chacune d'elles, après avoir entendu les cours des diiïérents professeurs, se rendait dans une salle qui lui était affectée et, sous la surveillance d'un chef ou d'un sous-chef de brigade, travaillait aux devoirs prescrits. Ce chefet ce sous-chef, élèves des années précédentes, maintenaient le bon ordre et le silence dans la salle, chose facile, car ils avaient affaire, non à des écoliers de collège, mais à des jeunes gens heureux de recevoir l'enseignement de maîtres illustres : Monge, Lagrange, Fourcroy, Chaptal. Quelquefois même, ils pouvaient nous aider dans nos travaux ou nous expliquer les points restés obscurs de la leçon entendue. Lorsqu'à vaut d'installer l'Ecole polytechnique il avait fallu instruire les

chefs de brigade, on ne saurait concevoir quel fut le zèle des professeurs et l'ardeur de ces premiers disciples. C'était, outre l'émulation et le désir de se surpasser les uns les autres, un enthousiasme pour la science et une passion pour l'étude. Il semblait que ce fût une sorte de révolution dans l'enseignement, aussi le surnom de « Révolutionnaire » estil resté à cette première année de l'Ecole.

Comme nous ne nous réunissions que pendant les heures d'étude, il y avait peu de camaraderie, on n'y contractait pas des amitiés durables et d'ailleurs, en se séparant, on suivait des routes ditîérentes et Ion ne vivait pas dans la môme société. J'ai retrouvé toutefois dans le cours de ma vie des élèves de l'École qui se souvenaient, ainsi que moi, de nos bonnes relations. M. de Tracy était souschef de ma brigade en 1799 ; M. Yalazé en faisait également partie, ainsi que M. de Ségur. En 1800, M. de Roujoux la dirigeait.

Pour ne pas me laisser sans guide, mes parents vinrent passer une année à Paris. Ils louèrent un appartement chez une personne de leur connaissance, M. Mérard de Saint-Just. M. Mérard de Saint-Just était un obscur desservant de VAlmmiach des Muses, il n'avait pas une idée au delà du cercle étroit de la plus frivole littérature, et encore tournait-il dans ce cercle avec une lourdeur qu'on ne pourrait imaginer. La tyrannie directoriale était alors si pesante, la société parisienne si détruite, que le salon de ce pauvre M. de Saint-

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Justse trouvait le centre d'une réunion de personnes de plus d'esprit que lui. Son neveu, INI. Creuzé de Lesser(i), et madame Creuzé, l'un et l'autre aimables et naturels, contribuaient pour beaucoup à la formation de cette coterie. On se voyait tous les jours, alternativement chez M. de Saint-Just et chez madame Creuzé. A l'exception de M. Creuzé de Lesser, les hommes qui y passaient la soirée, ne se sont pas fait un nom dans les lettres, la conversation n'était point très substantielle. Les séances des Athénées, les succès des vaudevilles, les querelles des auteurs, les injustices des journalistes, formaient le fond habituel des causeries. Lorsque l'Ecole polytechnique m'en donnait le loisir, je me plaisais assez dans ce milieu oîi l'on m'encourageait et me traitait avec bienveillance. Mon père semblait trop grave pour cette société,

(1) Le baron Augustin Creuzé de Lesser [1771-1839] succéda fort jeune encore à son père dans une riche et importante charge de finances. Il épousa, en 1793, mademoiselle Dangé de Bagneux, fille d'un fermier général mort sur l'échafaud. Poète, auteur dramatique et prosateur des plus variés et des plus féconds, il sut acquérir une certaine renommée littéraire. Après avoir rempli diverses missions diplomatiques, il fut sous-préfet d'Autun en 1802, puis député au Corps législatif. Préfet d'Angoulème et maître des requêtes en 181."), M. Creuzé de Lesser abandonna, lors de la révolution de 1830, la préfecture de Montpellier qu'il occupait depuis douze ans. Une notice sur M. Creuzé de Lesser a paru dans mes Études littéraires et historiques.

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mais on lui montrait une grande considération. Mes camarades, dans leur passion pour les sciences, dédaignaient toute littérature, aussi avais-je le soin de ne pas me vanter à eux de mes liaisons avec des gens de lettres.

On était, dans ce groupe, fort à son aise sur la politique. Personne n'y touchait, de près ou de loin. Depuis le 18 Fructidor, les hommes honorables se tenaient à l'écart et se résignaient plus ou moins patiemment à vivre en peuple conquis sous l'aristocratie révolutionnaire. Ils redevenaient des parias, mais cette fois avec moins de crainte et plus de mépris pour la nouvelle oppression.

On apprenait après l'événement quelles discordes et quelles intrigues avaient divisé les conseils législatifs et changé la composition du directoire et, lorsqu'il n'en résultait pas de persécutions ni de surcroît de tyrannie, on en plaisantait à petit bruit. A aucune époque je n'ai mieux vu comment toute tradition, tout souvenir vivant avaient cessé de lier le nouvel état de la France à l'ancien régime. On s'en entretenait comme d'un temps antique ou d'un pays étranger, sans penser un seul instant quil put en revenir quelque chose. Les droits ou les prétentions qui pouvaient en dériver semblaient oubliés par ceux qui auraient dû, plus que d'autres, se les rappeler. La génération nouvelle ne s'en faisait pas une idée nette, les gens âgés en parlaient comme d'un songe, sans vivacité et sans amertume. Les espérances n'avaient pas alors ramené les regrets.

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Cependant, le gouvernement directorial ne pouvait plus être qu'une tyrannie provisoire. Aux yeux de tous, les conditions nécessaires pour subsister manquaient à la république. Le directoire était condamné à llotter entre la portion ardente et la portion moins violente de la faction qui avait concouru au 18 Fructidor. Il en résultait un jeu de bascule et de fréquentes luttes qui modiiiaiont une ou deux fois Tannée la majorité du conseil des Cinq-Cents et la composition du directoire. Le désordre régnait dans ladministration et l'absurdité à la direction des affaires étrangères. Loin de consolider les résultats de nos victoires et de conserver une paix glorieusement conquise, tout au contraire le directoire renouvelait la guerre et, comme le vainqueur de l'Italie était en Egypte, nos armées succombaient et nos conquêtes se perdaient. En trente mois, le gouvernement directorial avait atteint le dernier degré de l'abaissement. Alors les plus prévoyants commençaient à s'occuper du lendemain, mais sans décisions courageuses ni projets positifs. Sieyès(l) laissait son imagination errer sur diverses combinaisons et ne s'arrêtait sur aucune. Il pensait au duc de Brunsvs^ick, à un membre de la maison de Bourbon, au duc d'Orléans (2), peut-être

(1) Voir à l'appendice, p. 379.

(2) Le duc d'Orléans n'avait jamais voulu être confondu avec les émigrés, il eut toujours une altitude fort distincte de celle des autres princes, ce que m'a confirmé le roi

même à Louis XVIII rentrant en France sans les émigrés. Barras, aussi dépourvu de bonne foi que de fixité dans les idées, intriguait avec les princes,

Louis-Philippe lui-même, dans les circonstances suivantes : « En 1845, le roi, ayant appris que j'allais publier une notice sur le comte de Saint-Priest, m'en parla, et je vis qu'il désirait savoir s'il serait question de lui, dans ce récit d'une époque oi;i il se trouva mêlé à tant de circonstances diverses. J'allai au-devant de sa pensée et je lui dis qu'il me paraissait, d'après les notes de M. de Priest, n'avoir eu qu'une seule fois quelques rapports avec Louis XVIII, assez peu importants pour n'être pas mentionnés. « Si je l'avais cru essentiel, ajoutai-je, je ne l'aurais » sûrement point fait avant d'avoir su les intentions de » Sa Majesté à cet égard. M. de Saint-Priest raconte qu'au « mois de novembre 1793, au moment où il partait de •)) Stockholm, le duc d'Orléans, depuis quelque temps » en Suède, le chargea de présenter au roi Louis XVIII les ^) assurances de son respect, de sa fidélité et de son obéis- » sance. M. de Saint-Priest venait en effet d'être appelé, » comme ministre du gouvernement de l'émigration; il » se rendait à son poste en passant par Saint-Pétcrs- » bourg. Il lit observer à M. duc d'Orléans que c'était sans » doute le cas d'exprimer ses sentiments par une lettre à j) Sa Majesté. Le prince s'y refusa, en alléguant des mo- » tifs, selon M. de Saint-Priest, insuffisants. Il insista inu- .■> tilement et partit, en emportant seulement une lettre » pour l'impératrice Catherine. » — « Tout cela est exact, » me répondit le roi, et il est vrai aussi que je n'explij) quai point à M. de Saint-Priest mes motifs pour ne pas » écrire. II faut que je vous les dise; revenez demain, » nous causerons plus à loisir. \ons vous occupez de )' l'histoire ; peut-être laisserez-vous quelque chose d'é- " crit, je suis bien aise que vous placiez dans votre sou-

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offrant ses bons offices si on lui garantissait une position après la restauration. M. de Sémonville rêva l'olfrc de la couronne à Madame Iloyalc, qui aurait

» venir ces détails sur ma vie et ma situation à diverses épo- » ques. » Lorsque jo revis le roi, il était fort en train de raconter, et il y excellait. Ses récits étaient naturels, vivants et spirituels. Il m'expliqua sa position d'émigré et comment, proscrit en France, privé de sa patrie par les gouvernements révolutionnaires, il lui semblait un devoir de reconnaître et respecter comme roi le chef de sa famille. « Mais je n'entendais pas, ajoutait-il, me faire » émigré ni aller servir dans l'armée de Condé. Ma vo- » lonté sur ce point était inébranlable. Je connaissais » l'esprit qui y régnait, l'accueil que j'y trouverais. Me » battre contre mon pays et contre mes opinions, renier » mon passé et accepter une attitude d'amnistié ne me » convenait nullement, c'est ce que je ne voulais pas dire » à M. de Saint-Priest ni exposer dans une lettre au roi. » Ma réconciliation ne pouvait être formelle, tant que ma )) position ne me serait pas bien définie. » Puis il me raconta comment, peu de temps après, et lorsqu'il habitait près de Hambourg, il avait eu à s'expliquer plus formellement, dans une sorte de négociation entamée avec lui. Il partit ensuite pour l'Amérique, condition imposée par le directoire de la république française à la délivrance de ses deux frères détenus à Marseille. En 1800, lorsqu'il revint en Angleterre, il y trouva M. le comte d'Artois. Leurs relations furent rapidement faciles et même assez cordiales. Il écrivit au roi Louis XVIII; la réconciliation fut complète, et les réserves de M. le duc d'Orléans admises. Sa position à Londres était très bonne, il y jouissait d'une considération que ses opinions, sages, modérées, libérales, contribuaient à augmenter; il jugeait bien des circonstances et des hommes, ne demandait pas

eu pour mai'i larcliiduc Charles. C'était pour se rendre assez puissant en gagnant quelque bataille que le général Joubert, qui venait d'épouser la

de faveur et ne proposait aucun projet. Vers l'époque de la paix d'Amiens, le gouvenioment anglais invita le comte d'Artois, dont l'activité s'employait toujours en intrigues et en complots contre le gouvernement français, à ne pas quitter Edimbourg. M. le duc d'Orléans contribua à lui faire obtenir la permission de venir à Londres, et les deux princes, malgré tant de dilTérencc, vivaient avec une sorte d'intimité, quoique leur entourage et leurs habitudes eussent peu de conformité. Un jour, ils furent, l'un et l'autre, invités à une grande revue. Monsieur y vint en uniforme et avec la cocarde blanche, prenant place dans le cortège de l'état-raajor. M. le duc d'Orléans était en frac, mêlé aux spectateurs. Cela fut très remarqué, surtout par les émigrés. Monsieur en parla au duc d'Orléans, avec une sorte de blâme, ou tout au moins d'étonnement. — « Je n'ajopartiens à aucun corps militaire, réj^ondit-il. » Je n'ai le droit de porter aucun uniforme. » — « Dites- » vous vrai? vous ne voulez pas prendre la cocarde blan- » che? )) — « Oui, Monsieur, et je vous ai expliqué com- » mentetpourquoi. Jen'étais pas de l'armée deCondé. » — M II faudra pourtant que cela finisse. Vous ne la porterez » donc jamais? » — «La livrée de l'émigration...? jamais! >» Ils se quittèrent là-dessus, mais sans rancune ni brouillerie. En 1814, le roi était revenu et la restauration accomplie lorsque M. le duc d'Orléans, alors en Sicile, arriva à Paris. Xommé, avant son retour, colonel général des hussards, le prince alla rendre ses hommages au roi avec l'uniforme de son grade, i:)uis il passa chez Monsieur, commandant général des gardes nationales, qui lereçutavecsa bonne grâce accoutumée. Aprèsles premières paroles amicales, le comte d'Artois lui prit son chapeau qu'il tenait à

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bolle-fille de M. de Sémonville, prit le commandement de l'armée d'Italie.

Au fond, il n'y avait qii'nne conviction bien établie chez les politiques du lendemain, c'est que rien ne pouvait être entrepris ni accompli que par un p;<'néral et avec la force militaire. Depuis le 13 Vendémiaire et le 18 Fructidor, la population de Paris était intimidée et indifférente. Sieyès passa six mois à chercher un général qui vouUU bien agir sous sa direction et se contenter d'un rôle iiecondaire, sans lui donner l'inquiétude de s'emparer de la dictature. Il tarda tant que ce fut lui qui se trouva réduit à être rinstriiineiit docile du personnage dont, avec raison, il avait le plus de crainte.

Mes parents retournèrent en Auvergne au commencement de l'automne. Quelques semaines après, lorsque les cours de la première année furent terminés, je profitai des vacances pour les rejoindre. Sur la route, je rencontrai, un peu au delà de Briare, la voiture du général Bonaparte qui revenait d'Egypte. Il est difficile de se faire une idée de l'enthousiasme universel que produisait son retour. Il a dit que les acclamations qui l'avaient accueilli

la main. « Eh bien! dit-il en lui montrant la cocarde blanche. Jamais? jamais?... » Le duc d"Orléans lui répondit :

— « Oscrai-je- vous demander, Monsieur, quel uniforme vous avez là? » — « L'uniforme de la garde nationale. »

— « La livrée de la révolution !» — « L'une va pour l'autre! » Et tous deux se mirent à rire. C'est par cette anecdote que le roi Louis-Philippe termina son entretien. »

sur son passage lui avaient donné la mission de sauver la France. C'était la vérité. Sans savoir ce qu'il voudrait faire, sans prévoir ce qui allait advenir, chacun, dans toutes les classes, eut la conviction qu'il ne tarderait pas à mettre fin à l'agonie où périssait la France. On s'embrassait dans les rues, on se précipitait sur son passage, on tâchait de l'apercevoir.

Quinze jours après, nous reçûmes l'annonce du 18 Brumaire. Mon père plaça d'abord peu d'espérance dans cette nouvelle révolution. Les procédés militaires lui inspiraient toujours une extrême répugnance ; il avait sur le cœur les souvenirs du 13 Vendémiaire, les adresses de l'armée d'Italie et l'appui prêté au 18 Fructidor (1). Du

(1) Un jour que nous parlions du maréchal Augcreau, M. Regnaud de Saint-Jean d'Angely me dit : « L'emiiercur ne lui pardonnera jamais le 18 Fructidor. » Je lus surpris, car je croyais jusqu'alors que le g'éiiéral Bonaparte avait envoyé Augereau à Paris exprès pour servir le directoire contre les conseils, et les adresses de l'armée d'Italie me semblaient un témoignage de l'opinion et de l'intenlion de son chef. M. Regnaud me répondit qu'en effet le général Bonaparte, de crainte qu'un mouvement royaliste ne renversât le directoire, avait voulu le protéger et le maintenir. Son projet était, aussitôt la paix signée, de s'en faire élire membre. Comme il n'avait que vingt-huit ans et que la constitution exigeait quarante ans d'âge pour être nommé directeur, on devait jiroposer au conseil des Cinq-Cents de déclarer éligible, par exception, le vainqueur d'Italie, le pacificateur. Le général Bonaparte, peu en peine, une fois parvenu au pouvoir, de

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reste, il était dans une disposition triste et souffrante, il se croyait menacé de perdre la auc.

Je rentrai à Paris pour reprendre mes travaux. Le gouvernement commençait à s'installer et à se manifester, à la grande joie de toute la France et surtout de la jeunesse. Mon père y vint bientôt faire soigner ses yeux et se soumettre à un régime énergique. Il logeait dans la maison même où j'avais loué un appartement en commun avec trois

s'y établir en maitro, n'en demandait pas davantage. Il avait dès lors une telle idée de son avenir, que l'offre faite par des agents bourljoniens de la dignité de connétable, avec le duché héréditaire de Milan, ne le tentait nullement. Tout son pian se trouva bouleversé par la sot lise d'Augereau qui, au lieu de rester dans la mesure prescrite par son général, se fit l'homme du directoire et remit, le 18 Fructidor, la France dans les voies révolutionnaires. Tel fut le récit de M. Regiiaud. J'ai causé depuis, de cette époque, avec le général Dessoles. Son caractère, ses opinions le rapprochaient du parti modéré, et pour avoir des aboutissants de ce côté, le général Bonaparte le rechercha beaucoup à ce moment. Le siège de Toulon et le 13 Vendémiaire avaient, en effet, placé Bonaparte dans un milieu révolutionnaire, et ce n'était pas chose facile à un homme, tenant de si près au gouvernement, au commandant de l'armée d'Italie composée des généraux les plus ardemment dévoués à la révolution, de se mettre en rapport avec les opposants. Il fallait beaucoup de hardiesse et de grands ménagements. Le général Dessoles, sans me parler d'un projet arrêté comme celui que m'avait raconté M. Regnaud, m'a plus d'une fois confirmé que telles furent les intentions et les espérances de Bonaparte.

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