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de mes camarades. Je le soignai et je tâchai de le distraire de la mélancolie et du découragement où il était plongé. Précisément, alors on nommait les préfets créés par la nouvelle loi réglementaire de l'administration. Le premier consul, qui voulait ne plus avoir affaire uniquement à l'oligarchie révolutionnaire, chargea le troisième consul, M, Lebrun, de choisir ces fonctionnaires. En se le donnant pour collègue, il avait pensé trouver en lui un intermédiaire entre le gouvernement et les hommes qui s'étaient tenus éloignés de la révolution. Il désirait se rattacher les honnêtes gens qui n'appartenaient pas au parti royaliste actif, les partisans raisonnables des principes de 1789, les déportés ou exilés du 18 Fructidor; il jugeait avec raison que les fonctions de préfet devaient être confiées à des administrateurs modérés, conciliants, pris hors des habitudes raides et arbitraires de la révolution, susceptibles d'obtenir de la considération parmi les classes supérieures. Ce fut dans ces idées quïl demanda au troisième consul une liste pour les préfectures. Mais Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, en établit une de son côté, composée de conventionnels et de jacobins ralliés (1), car il n'avait pas d'autres relations.
(1) Le parti jacobin proprement dit, tel qu'il existait au moment du 18 Brumaire, ne se divisa point et ne fut, dans aucune de ses fractions, adopté par le premier consul, qui ne faisait point de cas de sa soi-disant énergie. 11 mit au conseil d'État, il employa dans de hautes fonc-
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Il semblait qu'il appartenait au ministre, ciief de l'administration à ci-c'cr, de présenter les candidats
lions des hommes chargés des souvenirs révolutionnaire s les plus prononcés, mais ce fut pour leur capacité spéciale, certain qu'il ne lui serait pas nécessaire de ménager leurs anciennes opinions. Leur irritabilité n'était vive que sur tout ce qui touchait aux intérêts créés par la révolution, sur la jouissance pleine et assurée de la situation (ju'ils avaient acquise, sur tout ce qui pourrait ramoner quelque chose de l'état social et de l'aristocratie de l'ancien régime. Sur ces points, il fallait être en garde avec eux; mais le premier consul, tout en voyant les choses de plus haut et sans avoir les mémejs motifs pour s'inquiéter d'un retour vers le passé, ne laissait pas de reconnaître une certaine communauté entre lui et les hommes nouveaux. Quant aux jacobins d'un étage inférieur, il aimait peu à les employer dans l'administration; ils furent en général de mauvais préfets. Leur manière d'être les rendait impropres à ce genre de fonctions; peu à peu il fallut les déplacer. Je me souviens pourtant d'avoir vu et connu un ancien jacobin, des plus violents, qui était un excellent administrateur à Besançon : M. Jean de Brie, estimé et considéré de tous, juste, impartial et poli, quoique un peu trop ofliciel et gourmé. Ce fut dans les tribunaux qu'on absorba les jacobins de province. Cambacérès en enrôla un grand nombre, soit parce qu'il leur était facile d'arriver jusqu'à lui et de se ranger sous son patronage, soit parce que le premier consul pensa qu'ils n'auraient pas les mêmes inconvénients dans l'autorité judiciaire, et qu'on trouverait ainsi un moyen d'attacher au gouvernement des gens qui seraient restés mécontents. 11 n'ignorait pas que la plupart des révolutionnaires veulent avant tout des emplois et des appointements. Ou disait alors qu'on avait fait, des places de juge, les canonicats du jacobinisme.
qiill croyait dignes de sa confiance. Lucien Bonaparte n'était point encore accoutumé à obéir passivement à son frère. Il y eut une lutte de quelques jours, qui se termina par une transaction; la part accordée à la liste du troisième consul resta de beaucoup la plus large.
Je pus savoir ces détails avec certitude. j\[. Lebrun avait alors pour secrétaire intime M. Creuzé de Lesser, condisciple et ami de son fils aîné, M. Charles Lebrun. M. Creuzé de Lesser était en grande liaison avec mon père et môme avec moi, tout jeune que je fusse. Il nous vint la pensée de placer mon père dans une préfecture, c'était un choix tel que les demandaient le premier consul et l'opinion publique. Dans ce temps-là, on u'avait pas encore la fièvre des places. Mon père en écrivit cependant à ma mère. Elle désirait aussi vivement que moi une occupation pour lui. Il se décida, sans croire au succès des démarches de M. Creuzé. Un jour que M. Lebrun dictait à ce dernier un projet de liste, il ne se présenta à sa mémoire personne pour le département de l'Indre. M. Creuzé lui dit que s'il voulait le permettre, il lui indiquerait un fort bon candidat et lui parla de mon père. « — Je ne le connais pas, répondit le consul, mais écrivez le nom, j'y songerai. » Par un heureux hasard le nom resta sur la liste après la part faite aux protégés de Lucien Bonaparte. Mon père fut nommé préfet de l'Aude et non pas de l'Indre, qui convenait mieux à un ami de M. Le- I. 4
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brun. 11 alla remercier le consul, qui le recul aimablement. « J'ai fait, monsieur, lui dit-il, une chose un peu légère, j"ai désigné pour un ])oste imporlant un homme (|ue je ne connais pas. Tout ce que j'ai appris de vous me persuade que jai bien fait. Il est possible que vous soyez quelque peu aristocrate. Il n'y a pas de mal quand on l'est dans une juste mesure. \ ous ne trouverez sans doute pas mauvais que les jeunes filles aiment mieux danser le dimanche que le décadi. Vous mettrez dans tout cela de la prudence et du discernement. »
Ce bon accueil, celle indication sommaire de l'espril du gouvernemcnl, le salutaire eUet du traitement qui lui conservait la vue, mirent mon père dans une heureuse disposition. Il se rendit à Carcassonne, eus arrêtant quelques jours en Auvergne ; ma mère le suivit de près.
Il est difficile de se figurer dans quel état de soulagement et de bonheur se trouva bientôt la France. Après dix ans d'anarchie, de guerres civiles, de discordes sanglantes; après la chute d'une ignoble domination, on voyait Tordre public se rétablir comme par miracle. L'aristocratie envieuse, grossière et méfiante, issue de la révolution, ne dominait plus et n'exerçait plus ses vexations. Les hommes honorables reparaissaient dans les emplois publics; chaque jour une branche d'administration était rendue régulière, une source d'injustice tarie. L'égalité devant la loi. ce symbole de la so-
ciété française, recevait pour la première fois une tranquille application. Un désir d'amélioration et de g-loire nationale régnait partout. La jeunesse embrassait avec délire de si heureuses espérances ; elle voyait devant elle un bel avenir et tout excitait son émulation.
Quelques esprits plus clairvoyants remarquaient avec cbagrin que cet ordre de choses était dû au pouvoir absolu d'un seul homme, et que son habileté à reconnaître l'état actuel de la société le rendait de jour en jour plus puissant. La France ne tarderait donc pas à lui être livrée sans libertés et sans garanties. ]Mais cette prévoyance, parculière à un très petit nombre de personnes, était attribuée à leurs opinions théoriques, à leurs souvenirs révolutionnaires ou à leur amour-propre blessé.
La magistrature des préfets constituait un des organes les plus efficaces pour propager partout le calme et la légalité. Mon père s'attacha aussitôt à une mission si utile ; il s'en acquittait avec soin et discernement, sans nulle pensée d'ambition. Il se recommandait aux habitants du pays par son impartialité, sa capacité et sa douceur. Il se consacrait aux intérêts du département et devenait lami des hommes qui jouissaient de l'estime générale. L'atTection qu'on lui témoignait était la seule récompense qu'il recherchait. Savoir mon père satisfait et apprécié comme il le méritait fut pour moi u?i urand contentement.
s 2 SOUVENIRS DU HAHON I) K BAUANTK.
Je continuai mes études à l'École polytechnique, mais le spectacle des affaires publiques m'intéresressait de plus en plus et m'inspirait le désir de suivre une carrière politique.
Février iSOO — Mars 1801.
Ce ne fut qu'au mois de fe'vrier que le premier consul s'installa aux Tuileries. Le Carrousel ne ressemblait nullement à ce qu'il est aujourd'hui. C'était une toute petite place. A droite et à gauche, il y avait des rues, des Ilots de maisons, de grands hôtels, tout un quartier. Avant le 10 Août, la cour se divisait en trois parties, entourées de maisons irrégulièrement bâties. Elles furent brûlées et détruites, la cour déblayée et séparée du Carrousel par une cloison de planches, que peu de mois avant le 18 Brumaire on décida de remplacer, par une grille de fer qui subsiste encore. Elle n'était pas terminée, lorsque le premier consul se logea au Luxembourg, précédemment occupé par le directoire. On en pressa l'achèvement, les ouvriers y travaillaient même de nuit. On enlevait encore précipitamment les planches de la cloison quelques
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instants avant l'an'ivcic du jiremier consul et de son cortège. Je me promenais en curieux sur le Carrousel et je vis emporter les derniers débris de cette barricade. Près de la grande entrée du milieu, on avait autrefois attaché un large écrileau où on lisait cette inscription :
LE 10 AOLÏ 1792, LA ROYALTK FUT AUOLUi; ELLE NE SE RELEVER V JAMAIS.
Je me demandai s'il serait replacé. Cette suppression aurait été un peu hâtive, l'inscription fut posée sur un des petits pavillons qui ornaient le milieu de la grille avant l'érection de l'arc de triomphe. Depuis elle a été retirée, et, autant que je puis m'en souvenir, avant la proclamation de l'empire. Beaucoup plus tard, en 180(), on elFaça tous les trous de boulets qui criblaient la muraille du palais, en face du Carrousel, et les mots DIX AOUST tracés sur chaque brèche.
L'entrée du premier consul aux Tuileries fut solennelle. Il arriva en voiture de cérémonie avec ses deux collègues; le Sénat et les autres corps institués parla nouvelle constitution faisaient cortège, au moins par députation. On ne remarquait alors ni luxe, ni étiquette, les voitures étaient rares, presque toute la suite se composait de fiacres dont le numéro se dissimulait assez mal sous une bande de papier de la couleur de la caisse.
Cette cérémonie n'avait pas grand air; le premier consul s'en aperçut bien : « Avant peu. dit-il,
la cour sera remplie de voitures neuves, pourvu que j'y interdise l'entrée des cabriolets. »
De tous les maux et de tous les dangers qui pesaient sur la France, il n'y en avait aucun dont le gouvernement consulaire eût à s'occuper plus actuellement que la guerre qui venait de se renouveler dans les provinces de l'Ouest. Elle donnait aux résultats de la révolution du 1 8 Brumaire une apparence d'instabilité. Le gouvernement désirait, pour un motif plus urgent encore, se liàter de pacifier la Vendée et la Bretagne ; une guerre avec l'Allemagne et l'Italie allait sans doute bientôt commencer.
Les Vendéens et les cliouans n'opéraient pas ensemble, et il n'existait pas de concert entre les chefs des deux insurrections. Les populations de Bretagne et du Poitou, très dissemblables, ne combattaient pas de la même manière.
La grande guerre civile, la véritable Vendée, avait fini avec Charette et Stofflet. Lorsqu'ils reprirent les armes en 1793, ce ne fut même que par exigence de situation et sans grand espoir. Ils ne résistèrent pas longtemps, et, après leur mort, le pays demeura paisible. Cette fois l'entliousiasme était nul, aussi M. d'Autichamp, M. de Suzannet, M. d'Andigné, désespérant du succès, traitèrent-ils avec le premier consul. M. d'Autichamp n'ayant jamais eu de rapports directs avec les princes émigrés et les Anglais, on ne prit aucune précaution contre lui; sa soumission semblait complète. On
ZC) SOLVKNIKS I)L' I5AHON I) i; liARANTi;.
plaça MM. de Suzannet cl d'Andigné sous la surveillance de la police, puis ou les enferma diins une forteresse.
11 fut plus diflicile du mettre lin à lu chouannerie. Le caractère des populations bretonnes et les relations liabituelles des chefs avec l'Ani^leterrcî ne comporlaient pas une négociation semblable à celle qui avait pacifié l'Anjou et la Vendée. Le premier consul dirigea sur la Bretagne des forces considérables, commandées par des généraux bien cboisis ; un mois suffit pour disperser et désarmer les rassemblements. M, de Frotté parcourail à la tète d'une bande la basse rs'ormandic : il refusa d'abord de se rendre, et le ])reniier consul ordonna de ne pas lui faire quartier. M. de Frotté comprit qu'il fallait céder. Sans faire connaître son inleiition au commandant de la colonne qui lui était opposée, il se dirigea vers le quartier général. Il fut arrêté en route, traduit devant un conseil de guerre, condamné et fusillé. L'intérêt s'était porté siir lui dès son arrestation; en apprenant sa mort, on s'étonna de cette riguem*, indigne d'un gouvernement qui voulait se montrer mod(*ré et généreux. Toutefois on prétendit que le premier consul avait prescrit de suspendre la procédure; le courrier serait arrivé trop tard.
Ainsi finit la chouannerie. Le premier consul désira s'entretenir avec les principaux chefs bretons. Sa conversation avec Georges Cadoudal fut remarquable. Il savait quel dévouement fanatique
FKVRIER 1800— MARS ISOl. oT
le chef des clioiians professait pour la cause royaliste; quelles étaient ses relations avec l'Angleterre et les princes émigrés. Il essaya delà séduction et de l'autorité sans égales de sa parole; mais il échoua complètement. Le récit de cette entrevue, par M. Thiers, est une scène des plus vivantes.
Les principales questions intérieures réglées, le général Bonaparte était libre maintenant de se consacrer à nos affaires extérieures, si compromises. Je n'ai pas à m'étendre sur les événements militaires de cette campagne de 1800. jMais, quoique la bataille de Marengo ait été souvent dépeinte, je crois qu'il peut être intéressant d'en écrire ici quelques circonstances qui ne se trouvent dans aucun des récits déjà publiés. J'en ai appris plusieurs pendant mon séjour à Turin. Le point de vue n'était pas le même que dans les relations françaises. Les narrations des vaincus, sans les contredire, les complétaient en exposant ce qui. se passait dans l'armée autrichienne.
Lorsque le général Mêlas fut informé, à son grand étonnemcnt, que l'armée de réserve commandée par Bonaparte descendait du mont Sainl- Bernard, avait passé le Tessin et occupait Milan : il rappela le corps d'armée stationné à Turin pour se concentrer sur Alexandrie. M. de Neiperg, celui qui devait épouser phis tard l'impératrice Marie-Louise, était un des généraux autrichiens placés sous ses ordres. Il n'y avait pas à cette époque de général plus rempli de vaillance, d'es-
58 SOUVENIRS Dl lî.Mtii.N I) F. I! A li A N T K.
prit et de manières clans rarmée autrichienne. Le jour où il partit pour Alexandrie, il vint prendre con<j;('' de la marquise de Cavour (la grand'mère du ministre). « — Je ne sais pas si je puis vous » dire au revoir », lui dit-il. « — Et pourquoi » donc ce triste pressentiment? — Nous allons » donner une bataille contre le général Bonaparte, )> et jai idée que nous la perdrons. »
J'ai plusieurs fois entendu raconter par le duc de Plaisance non pas tout le combat, mais ce qu'il en a vu. Il était alors le capitaine Charles Lebrun, aide de camp du premier consul ; ce fut lui qui porta au gc-néral Desaix Tordre d'avancer avec les divisions Boudet et Molitor. Ucsaix trouva la gauche de Tarmée presque en déroute, et la colonne des grenadiers hongrois s'avançant, sans résistance, par le chemin qui traverse la vaste plaine comprise entre la Bormida et la Scrivia. Les troupes qu'il amenait ne lui semblaient pas avoir beaucoup d'élan ; enfin, à ses yeux c'était une défaite, et il le disait. Pendant que, sans espérance, il prenait ses dispositions, on s'aperçut que la colonne autrichienne arrêtait sa marche et paraissait hésiter . dans son mouvement ; elle venait d'être coupée par la charge de cavalerie de Kellermann, ce que le général Desaix, trop éloigné, ne pouvait voir distinctement. M. Charles Lebrun lui fit remarquer cette circonstance imprévue comme heureuse, et de nature à rendre quelque espoir. Desaix secoua la tête tristement. A ce mo-
ment même, atteint d'une balle, il tomba sans proférer une parole. Le général Boudet prit le commandement, ordonna et dirigea l'attaque où commença la victoire. Je me souviens fort bien comment, à cette époque, on prétendait qu à lui seul était dû le succès. Je lai vu fréquemment chez M. Benoist. Le général Boudet se promenait un jour avec ce dernier dans le jardin des Tuileries. Le chef d'escadron Savary, — ancien aide de camp de Desaix, devenu, après Marengo, aide de camp du premier consul dont il n'avait pas encore gagné la faveur qui devait plus tard l'élever si haut, — l'aJjorda et entra en conversation. 11 se plaignit d'être oublié et parla avec mécontentement et malveillance de l'ingratitude du premier consul, puis ajouta : « — C'est vous qui l'avez sauvé, vous verrez qu'il ne fera rien pour vous. »
Il fallait que Savary fût de bien mauvaise humeur pour dire une telle absurdité. Le général Kellermann avait coupé la colonne autrichienne,' Boudet l'a rejetée en arrière, peut-être même ontils agi sans ordre; mais gagner une bataille comme ?sapoléon savait le faire, c'est autre chose. Son génie consistait surtout à surveiller avec un plein sang-froid, avec un calme admirable les mouvements des deux armées, à saisir rapidement toute circonstance du combat préparée ou accidentelle, prévue ou non prévue, à juger sa partie possible, à comprendre qu'elle était décisive, à en précipiter les conséquences, à les pousser jusqu'aux dernières
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extrémités, à deviner merveilleusement quelle impression morale allait être produite sur l'ennemi. C'est ainsi que l'avantage partiel d'une division devenait pour lui une immense victoire. La journée de Marengo offrit un exem})le frappant de cette dilTérence de vues entre un général habile et expérimenté qui n'a point le coup d'œil densGLmble et ne sait rien de plus que son alTaiie militaire, et le grand capitaine qui détruisait une armée et renversait une monarchie par une seule bataille.
Lorsque l'armée française eut repris l'odensive et repoussé les Autrichiens jusqu'à Marengo et au })ont de la Bormida, le gihiéral Victor dirigeait lavant-garde. 11 était lard, le jour baissait, on commençait à ne plus voir. Le gé'uéral autrichien, qui commandait en face, demanda un armistice pour la nuit, comme cela se pratique quelquefois entre avant-postes. Victor y consentit et mit pour condition que le pont lui serait livré. Un aide de camp fut envoyé pour soumettre cette convention au général en chef. En arrivant au quartier général, il apprit que Mêlas traitait. Victor exigeait le pont de laliormida, mais ?Sapoléon avait obtenu toute l'Italie.
Le comte de La Tour, ministre des affaires étrangères à Turin, retraçait d'une manière curieuse et intéressante la bataille de Marengo à laquelle il se trouvait. Son père, maréchal de Savoie, était à ce moment gouverneur d'Alexandrie. Je l'ai sou-
vent pressé d'écrire cette relation, — ce qn'il ne fera sans doute pas.
La bataille paraissait si bien et si décidément gagnée que AI. de Mêlas, quittant ses colonnes, rentrait à Alexandrie avec son état-major. Il avait prescrit à M. de Zacli de pousser avec ses Hongrois jusqu'à la Scrivia et de ne point essayer de la franchir s'il rencontrait quelque résistance. Il ne voulait pas qu'on engageât un combat de nuit. Parvenu d(qà dans les rues d'Alexandrie il entendit un bruit de vive fusillade : « — Fusillade d'avant-garde, le passage de la rivière est disputé! » secria-t-il, tellement il était assuré de la victoire. Peu après, survinrent d'autres nouvelles, et lorsqu'il sut que M. de Zacli avait capitulé avec toute la colonne hongroise, il perdit la tête et ne se fit plus aucune idée juste de ce qui se passait sur le champ de bataille. Il s'inquiétait surtout de ce que devenait sa gauche. Elle n'avait pas donné de toute la journée. Loin d'être coupée, elle aurait pu facilement se faire un passage et rentrer à Alexandrie, ou du moins suivre le long de la rive droite du Pô, pour traverser ensuite le fleuve.
C'est dans cet état de trouble que AI. de Alélas écrivit au général Bonaparte. Celui-ci vit de suite qu'il avait affaire à des gens hors de sens et imposa cette merveilleuse capitulation. Elle fut conclue avec une telle précipitation qu'on oublia d'y mentionner l'armée piémontaise, sous les ordres éga-
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lemoiit (lo M. de Mêlas. Le maréchal de La Tour dépêcha le lendemain son fils au quartier général du picmior consul pour savoir ce qu'il ordonnait (les l'iéiiiontais. ^L de J^a Tour arriva au moment où Bonaparte était enfermé avec le général Berthicr. L'état-major déjeunait dans la salle qui précédait son cabinait. On engagea M. de La Tour à attendre quelques minutes et à se mettre à table. Les convives étaient joyeux, enivrés du triomphe de la veille plus encore que du vin dont on buvait largement. Les propos s'animaient; chacun racontait ce qu il avait fait ou vu. Il fut question de cette charge de cavalerie, point de df'jtarl du succès; Kellermann lavait commandée, Murât se vantait d'en avoir donné l'idée. Là-dessus, de parole en parole les deux généraux s'échaufl"èrent sans pourtant sortir du ton de la plaisanterie. Ils se disputaient ainsi à qui avait remporté la victoire, lorsque Bertliier entra : « — Qu'est-ce que cela, messieurs? dit-il. Comment, se colleter ainsi! et encore devant un officier étranger! » Ils se turent respectueusement, et le général Berfhicr conduisit M. de La Tour au premier consul, rpii l'informa de ses intentionssur l'armée piémontaise. Après Marengo, Bonaparte se hâta de revenir à Paris. Loin de penser à poursuivre le cours de ses conquêtes, il voulait maintenant la paix. Il savait que, désirée par la France, elle était indispensable pour y rétablir l'ordre, pour donner à son pouvoir un caractère solide, pour rendre à
la nation toute sa valeur et toute sa force. Pendant ses derniers préparatifs de guerre, il avait ouvert avec les belligérants des négociations pacifiques, mais avec la certitude que ses démarches seraient sans résultat. Maintenant rAutriche du moins 1 écouterait.
La Russie ne pouvait guère être comptée parmi les puissances encore rebelles à tout accord. Paul P'", en s'associant à la coalition, s'était écarté de la politique russe qui n'avait nul intérêt dans cette croisade contre la révolution. Il est vraisemblable que si Catherine eut vécu plus longtemps, les forces russes n'auraient jamais été envoyées en auxiliaires contre la France. L'état militaire de la Piussio avait été fort négligé ; il n'existait à cette époque de véritable armée qu'en Géorgie et dans le Caucase.
Si Catherine accueillait avec faveur les émigrés français et se montrait bienveillante pour leur cause, si elle se complaisait à leurs louanges, ils espéraient en vain qu'elle ne demeurerait pas étrangère au mouvement des opinions européennes. L'état social en Russie, le degré de civilisation ne comportaient pas l'intelligence de ce qui se passait en France. Le gouvernement, son entourage et l'aristocratie riche ne craignaient ni révolution ni conquête, et témoignaient tout au plus quelque curiosité des événements d'Occident. D'ailleurs, le trouble de la politique européenne était fort avantageux à la Russie. Grâce à la guerre que
■Ci- S!)rvi:.Mi{S nr r, ahon m: i; au a mi;.
l'Autriche et la Prusse faisaient à la Franco, elle put anéantii' la Pologne, consommer le parlag(; lie son territoire, conquérir le littoral du nord de la mer Noire et de la Géorgie, commencer l'invasion des régions du Caucase.
Catherine fut donc trop sensée pour qu'il lui vînt dans l'idée de se mêler aux hostilités, et l'on voit dans les Mémoires du comte de Saint-Priest, à qui elle accordait plus de consid(;ration qu'à aucun autre émigré, combien elle était décidée à ne pas se joindre à la coalition. Mais Paul était <léraisonnable; il ne pouvait être ni contrarié ni conseillé. Il avait rappelé ses soldats du Caucase. Son premier soin, en succédant à sa mère, avait été de restaurer l'état militaire, de créer une v(5rital)le armée, de compléter les cadres, de rétablir la discipline, de réveiller l'ambition, lezèle des -officiers. Il était difficile à un souverain qui poursuivait une pareille tâche de ne pas souhaiter l'occasion d'aflirmer la puissance de la Russie et la valeur de son armée.
En 1799, lorsque le directoire ne voulut pas que le congrès de Rastadt eût pour résultat le maintien de la paix de Campo-Formio, lorsqu'il refusa de traiter avec l'Angleterre et occupa la Suisse, quand le général Bonaparte était en Egypte avec l'élite de l'armée française, le gouvernement anglais tenta avec activité et succès à reformer une ligue contre la France. La Prusse s'y refusa, mais l'empereur Paul y adhéra avec empresse-
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ment. Il s'engagea à envoyer trois armées : l'une en Italie, l'autre en Allemagne, la troisième devait débarquer en Hollande avec des troupes anglaises.
Souvarow contribua aux succès des Autrichiens, mais ne vécut pas en bonne intelligence avec leurs généraux et ne justifia pas la haute renommée qu'il avait en Russie. Gortchakow arriva sur les bords du lac de Constance après la bataille de Zurich. Placé sous les ordres du duc d'York, il fut compris dans la capitulation après la bataille du Helder.
Ainsi, l'alliance de Paul I" avec les ennemis de la France ne lui donna pas la gloire qu'il espérait, et diminua son importance. Il se plaignit surtout de l'Autriche. On n'avait suivi ni les conseils ni les plans de camjmgne de ses généraux; ses armées avaient été mises dans des positions difficiles et dangereuses, il parlait de les rappeler et de se retirer de la coalition. Les représentations de lord Whitworth retardèrent une rupture, mais en même temps le cabinet de Berlin devenait un intermédiaire entre le premier consul et Paul P''.
Ce n'était pas seulement pour presser les négociations de paix que Bonaparte rentrait à Paris. Quelque confiance qu'il eût dans l'enthousiasme provoqué par sa victoire, il savait combien, même parmi les hommes de son gouA^ernement, régnaient de tendances révolutionnaires et d'amour delà liberté. Plusieurs, croyait-il, songeaient à un lendemain. S'il ne marchait point encore d'un I. 5
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pas rapide vers la monarchie, son pouvoir était grand, et il voulait le développer davantage. Néanmoins, il sentait la nécessité do conserver les habitudes et les couleurs du temps encore si voisin de la révolution, aussi se garda-t-il bien d'omettre la célébration du 14 Juillet. M. de Fontaiies fut chargé de chanter dans un hymne cet anniversaire.
Cependant l'entourage intime du premier consul et particulièrement sa famille désiraient déjà le voir toucher plus promptement au but. La haine des révolutionnaires de bas étage, les menées que les chefs de chouans et les émigrés ne cessaient d'entretenir, inquiétaient le pays et les hommes d'État.
Dans les premiers jours d'octobre, une brochure intitulée : Parallèle entre César, Croniivell^ Monk et Bonaparte fut, non pas éditée, mais distribuée. J'étais alors à Carcassonne chez mon père, lorsqu'il en reçut six exemplaires sous le couvert du ministère de l'intérieur. Lauteur y exposait les diiïérences de position, de caractère, de renommée qui distinguaient Bonaparte de ces trois personnages historiques. Le seul avec; lequel il eût quelque similitude, celait César; mais César conquit le pouvoir en se faisant le chef du parti anarchique; Bonaparte avait délivré la France de la faction révolutionnaire et rétabli l'ordre public. Monk était traité avec mépris comme un transfuge vendu au prince que l'opinion publique rappelait. Si Bona-
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parte voulait imiter Monk, la France serait plongée dans les horreurs d'une nouvelle révolution. L'auteur concluait en disant : « Heureuse la république si Bonaparte était immortel! Où sont ses héritiers? Le sort de trente millions d'hommes ne tient qu'à la vie d'un seul. »
Très peu de jours après arrivait une lettre du ministre de la police ainsi conçue :
Citoyen préfet, vous avez dû receA^oir phisieurs exemplaires d'une brochure intitulée : Parallèle, etc. Cette publication est le fruit d'une intrigue, je vous prie de me renvoyer tous les exemplaires qui vous ont été adressés.
Mon père s'était douté de ce que lui écrirait le ministre de la police et n'avait fait lire cette brochure à personne.
Il est difficile de croire que le premier consul n'eût pas connaissance de ce pamphlet, de M. de Fontanes, ou de M. Esménard, disait-on. Evidemment Lucien Bonaparte en dicta sinon le texte, du moins le sens. Il neut guère, d'ailleurs, de publicité. L'entourage politique du premier consul et la plupart des conseillers dEtat, malgré tout leur dévouement, jugèrent cette brochure blâmable et même dangereuse, et elle acheva de mécontenter le premier consul contre le ministre de la police, qui ne l'avait pas saisie de suite. Pour désavouer
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encore iiiiciix liiiipiudence de Lucien, il l'envoya en Espagne comme ambassadeur. M. Chaptal le remplaça au ministère de l'intiM-ieur.
Les négociations avec rAnglelerre venaient de se rompre, ainsi qu'avec l'Autriche qui refusait de subir les conditions imposées. La guerre reprenait; le général Moreau commandait l'armée dAUemagne, et allait justifier sa réputation incontestée par le grand succès d'Hohenlinden. La France adminiit et aimait le [tremier consul. Mais, au moment où les révolutions sapaisent, où les masses de la nation demandent avant tout l'ordre et le repos, l'ardeur survit, chez un certain nombre d'hommes passionnés et déraisonnables, aux espérances et au courage de leurs partis. Nous les avons vus après 1830. et nous n'en sommes pas encore délivrés. En 1800, on était autrement lassé de leurs agissements et on les poursuivait d'une haine bien plus vive, ('.eux de ce temps-là n'avaient pas seulement prêché le mal, mais ils l'avaient exécuté. D'ailleurs, le gouvernement consulaire héritait des moyens de la révolution qu'il venait terminer, il pouvait facilement agir sans respect des lois et des franchises. Ainsi point de liberté de la presse pour encourager les faiseurs de conspirations et d'émeutes, point de tribune pour faire l'apologie de leurs intentions et de leurs sentiments généreux.
Si les ennemis de l'ordre et du ))remier consul étaient impuissants à provoquer une insurrec-
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lion, il leur restait la ressource dos crimes et des complots. On eut bientôt la preuve des périls qui menaçaient Bonaparte. Une police active veillait à sa sûreté. Les liens toujours conservés par Fouché avec les hommes dont il avait été l'ami pendant la Terreur lui permettaient d'être au courant de leurs projets. Plusieurs même lui servaient d'espions.
Il sut donc par Barrère que chez un nommé Demerville, ancien employé du comité de Salut public, on préparait un attentat contre la vie du premier consul. La police, complètement informée, laissa le complot mûrir, d'après la volonté de Bonaparte. Le 18 octobre 1800, il se rendit à l'Opéra et l'on arrêta les conspirateurs qui s'y étaient apostés, armés de poignards. Le danger ne fut pas réel. Le premier consul affirma à ceux qui lui parlaient de leurs alarmes qu'elles n'avaient jamais été fondées. Toutefois, selon lui, la justice devait recevoir satisfaction, et sa vie et le sort de la France ne plus être exposés aux entreprises criminelles du premier qui se risquerait à commettre un assassinat.
Les prévenus furent traduits devant le tribunal, quatre d'entre eux condamnés à mort et exécutés. Malgré l'intérêt pris à l'existence du premier consul, on remarqua avec regret l'infamie des dénonciateurs et le zèle provocateur de quelques agents.
Deux mois après, au moment où le vainqueur
70 SOlVENIItS IH KAKON Itl-: HAHA.NTK.
d'Hohenlinden signait un armistice, prélude de la paix, le premier consul échappa miraculeusement à l'explosion de la « machine infernale ». Au milieu du trouble, lorsqu'on ignorait si le danger était passé, il voulut néanmoins se rendre à l'Opéra où il allait entendre un oratorio^ afin de se montrer aux spectateurs pour (jiio le bruit de sa mort ne se répandît pas. Oii('l(|U('s minutes écoulées, il retourna aux Tuileries où accourait une foule nombreuse. Alors, devant les hauts fonctionnaires et les gcînéraux réunis dans les salons, il laissa éclater sa colère contre les jacobins, les hommes de la Terreur et les massacreurs de Septembre qui, pour le tuer, faisaient périr de nombreuses victimes. « J'en ferai, disait-il, une sévère justice! » Comme lui, tous ceux qui Tentouraient n'avaient aucun doute sur les auteurs de l'attentat et accusaient l'indulgence et la partialité de la police de Fouché. Elle ne savait donc ni réprimer ni surveiller les révolutionnaires. Fouché, quoique présent, ne se hâtait pas d'avouer ce dont il était certain, que le crime appartenait aux conspirateurs de la chouannerie. Il connaissait leurs desseins, mais non les moyens et le moment qu'ils choisiraient.
Des informations venues de Paris et des départements confirmèrent encore le premier consul dans la pensée que le 3 nivôse était l'œuvre des jacobins. Les plus exaltés, ceux qui formaient des comités et correspondaient avec les prov in-
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ces, témoignaient depuis quelque temps beaucoup d'espoir et semblaient attendre un événement. Il y a dans les grandes villes une certaine fange d'hommes perdus de vices, qui sont dans le monde politique ce que sont les forçats libérés dans la population civile. Ils ne dépendent en propre d'aucune opinion, mais sont toujours disposés à servir de recrues aux séditions ou aux conjurations. C'était alors un fonds commun entre les jacobins et les conspirateurs royalistes. Ils vivaient et se trouvaient en camaraderie avec les chouans de bas étage. Il résultait de là que les complots, soit des uns soit des autres, pouvaient enrôler des individus qui n'appartenaient pas à leur propre faction et pénétraient ainsi les espérances de ceux qui les embauchaient. Les jacobins, sans être chargés de l'exécution, se tenaient sans doute prêts pour le lendemain qui, vraisemblablement, leur aurait profité plus qu'aux royalistes.
Le premier consul ne tarda pas à être détrompé. Ce ne fut pas cependant pour lui une raison de renoncer à se débarrasser des coupe-jarrels de la révolution. Ses principaux conseillers, à commencer par Fouché, comprirent et approuvèrent son calcul. Si Real et quelques autres se mirent à la traverse de cette intention, c'est qu'ils avaient toujours peur que la réaction n'arrivât jusqu'à eux.
Dix ans après, l'empereur me parlait un jour de la Vendée et de la guerre des provinces de l'Ouest.
72 S O l V E M R s Dr n A H O N D K 15 A i{ A N T K .
— Que sont donc devenus, me disait-il, les sousofficiers de cette guerre?
Je lui répondis que les mœurs rustiques des petits propriétaires et de la noblesse campagnarde, ainsi que leurs relations familières avec les paysans, les rendaient propres à être en môme temps sous-officiers et officiers dans une telle guerre.
— C'est impossible, répliqua-t-il, vous n'avez pas bien compris ce que c'est qu'un sous-officier. Il est de la môme classe, do la même pâte que le soldat, de sorte que tout en le commandant, il sympathise avec lui, il le persuade; il exerce sur lui une intluence morale qui non seulement le fait obéir mais l'entraîne; il sait ce qu'il faut lui dire et ne le choque jamais, parce qu'il est son égal. Pourquoi l'armée française est-elle aujourd'hui devenue la plus redoutable du monde? C'est que les officiers s'en étant allés en émigration, les sous-officiers les remplacèrent et par suite ont été généraux et maréchaux de France. C'est avec les sous-officiers qu'on mène le monde ; c'est avec eux qu'on le remue, parce qu'ils en sont. Lors du 3 nivôse, je saisis l'occasion et je fis déporter les sous-officiers de la révolution, les septembriseurs, les meneurs des faubourgs. Depuis lors, j'ai commencé à dormir tranquille, car, voyez-vous, je n'ai pas peur des conspirateurs qui se lèvent à neuf heures du matin pour mettre une chemise blanche.
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Un sénatus-consulte légalisa la déportation de cent trente-trois révolntionnaires qu'on ne soupçonnait même pas de complicité avec les auteursde la machine infernale. Cet acte arbitraire, discuté au conseil d'État, y trouva peu d'opposition. Ce n'était ni une loi ni un jugement; le Corps législatif et le Trihunat n'eurent pas ainsi à en connaître. C'était un acte de pouvoir absolu auquel le premier consul associait le Sénat, qui devait plus tard se prêter si docilement à toute violation et mutation des lois et de la constitution.
L'esprit public ne marchandait rien alors au gouvernement, et cette tendance se manifesta surtout h propos de la discussion du projet de loi instituant les tribunaux spéciaux. Formé de trois magistrats, de trois officiers et d'un président nommé par le premier consul , ce tribunal devait se prononcer sans jury sur les crimes ou délits commis contre le pouvoir ou la société.
La discussion du Tribunal (1) fut très remarquée.
(1) Lors de l'institution du Tribunat, le premier consul n'avait pas encore une claire vue sur l'avenir, point de projets arrêtés, point d'espérances formelles. Sans doute, son caractère et son génie, son inconcevable orgueil, comportaient nécessairement le pouvoir absolu et une souveraineté indéfinie. Pour qui le connaissait, il paraissait évident qu'il écarterait ou briserait toute opposition ; mais lui-même ne savait pas encore quels obstacles, quelles contrariétés il rencontrerait. Il se faisait beaucoup d'illusions. Les habitudes, les souvenirs, les phases de la révolution ne laissaient pas que d'avoir une certaine in-
"4 souvENiHS ru ha h on dk hara.ntk.
Dans toute autre circonstance, les opposants auraient eu lavantago. Mais les habitudes de chouannerie plus ou moins répandues dans toute la France vers la fin du directoire; les bandes qui s'en allaient piller les caisses publi([ues ou exercer des vengeances politiques, les brigands qui infestaient les grandes roules au point qu'il avait fallu mettre une garnison d un caporal et de quatre hommes sur l'impériale des diligences, n'engageaient point le public à chercher des garanties pour les accusés. Môme les hommes éclairés, réfléchis, pratiques, n'avaient point de penchant à s'associer à l'opposition de MM. Chénier, Ginguené ou Benjamin Constant. On ne les confondait pas avec les jacobins, mais ils apparaissaient comme gens appartenant à une coterie philosophique insjùrée par vanité et succès de tribune. On traitait d'arguties leurs appels aux vrais
fluence sur lui. Il ne se croyait pas si incompatible avec la liberté et l'ordre légal. 11 avait encore cette prodigieuse présomption du 18 Brumaire, et il était bien loin de l'ombrageuse défiance où il se confirma de jour en jour davantage contre tout symptôme, toute apparence d'esprit libéral. Ainsi, il n'attacha aucune imi)ortance au choix des tribuns et ne s'en mêla point. Sieyès et la coterie philosophique mirent auTribunat à peu près ce qu'ils voulurent. Ce fut la première fois que M. Constant réussit à entrer dans une Assemblée, il arriva au Tribunal à titre littéraire. Ce fut surtout là le caractère de cette réunion, où l'on comptait Andrieux, Ginguené, Chénier, Laromiguière, Riouffe, Say, Jacquemont et d'autres encore. .
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principes de justice et leur méfiance contre le gouvernement.
Les victoires do l'armée d'Allemagne avaient été suivies du traité de Lunéville conclu avec les puissances du continent. Le premier consul avait réta-. bli la république Cisalpine, fondé un royaume d'Étrurie pour une branche des Bourbons d'Espagne; il menaçait l'Angleterre d'une descente, tout en espérant une paix prochaine. Ses relations avec la Prusse continuaient à être faciles et confiantes. L'empereur Paul, en guerre avec l'Angleterre, cherchait maintenant à entrer en intimité avec le premier consul. Ils méditaient ensemble des projets chimériques contre les Indes anglaises, lorsqu'on apprit l'assassinat du 24 mars 1801.
Je lis à ce sujet dans V Europe sous le Consulat fl l'Empire^ par M. Capefigue :
<( La noblesse libre et frémissante s'agite souvent pour briser l'édifice que Pierre le Grand éleva avec tant de persévérance et de génie. »
La noblesse russe n'a pas de privilèges ni de droits politiques ; elle n'est pas libre et frémissante ; elle ne s'est jamais agitée pour briser l'édifice élevé par Pierre le Grand. Il n'existe en Russie aucune tradition, aucun souvenir de garanties quelconques, d'intervention dans le gouvernement de l'Etat. On ne peut pas même dire qu'il y ait un moven officiel et réeulier de réclamations ; l'indifférence pour les intérêts publics est plus complète que partout ailleurs. L'esprit de la noblesse de
"76 SOIVE.MKS m lîAliON i»i; IîAHA.NTK.
Pétersbourg et surtout de Moscou est souvent frondeur, mais sans tirer à conséquence. Ce qu'il peut y avoir de niurniures individuels ne compose pas une opinion publique.
Mais lorsque le souverain olTense chaque jour les intérêts, l'amour-propre, les habitudes de tous et surtout de ceux qui l'entourent, lorsque chacun, à la cour et dans sa famille, se sent jnenacé par un pouvoir absolu et déraisonnable, il se forme un consentement et même un désir universels de se séparer de lui. C'est ce qui est arrivtj pour Pierre III et Paul I". Dans un gouvernement autocratique, quand le pouvoir repose uniquement sur la personne du prince, il faut de toute nécessité changer la personne. .l'étais depuis quelques mois (1 en Russie : M. ?Sovosiltrof, président du conseil de l'empire, homme d'esprit, mais cynique et peu estimé, me dit un jour :
— \ ous devez commencer à connaître notre pays. L'étranger s'en fait de fausses idées, et je suis persuadé que vous ne nous trouvez pas tels que vous limaginiez. On vit ici d'une façon aussi tranquille qu'ailleurs. Le gouvernement et l'administration sont menés à peu près aussi bien que dans les autres Etats do l'Europe. Xous n'avons ni constitution, ni tribune, ni journaux; cependant, vous pouvez reconnaître qu'il y a une ceitaine force d'opinion, un certain bon sens général,
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une atmosphère qui enveloppe le gouvernement et influe sur lui de façon à faire marcher les choses raisonnablement.
Puis, répondant à une objection que je ne faisais pas :
— Vous me direz : Mais si le souverain est d'un tel caractère qu'il ne puisse écouter ni la raison, ni le sentiment général, ni les conseils, — alors il faut bien s'arranger...
Et il se mit à rire.
Assurément, les mœurs se sont adoucies. Cette action inofficielle de l'opinion est devenue plus forte; les rouages de l'administration se sont compliqués et ont rendu plus difficile et moins fréquente l'intervention personnelle et directe du souverain. On ne saurait maintenant supposer l'enivrement de la puissance absolue ni la démence de Pierre III et de Paul I". Mais si, par impossible, une telle chose survenait, il est assez probable qu'on s'arrangerait encore par voie de conspiration.
M. de Pahlen fut moms un conspirateur que le criminel exécuteur dune sentence regardée comme indispensable. Je n'ai jamais entendu dire qu'il eût fait à l'empereur de faux rapports contre le grand-duc Alexandre et l'impératrice Marie, ni cherché à l'exaspérer contre eux. L'empereur, de son propre mouvement, était à peu près résolu à faire enfermer l'impératrice dans un couvent. Mais, pour obtenir le consentement du
78 SOLVKMlîS Itl liAltON liK 15 A li A N T K.
grand-duc Alexandre à l'abdication forcée de sou père, on lui exposa sans aiicuu doute le péril qu'il courait, ainsi que sa mère, et tous les d('sordres et les malheurs dont la folie de Tenipereur menaçait la Russie. Toutefois, j'ai ouï dire que les conjurés, M. de Pahlen et d'autres, prirent soin de lui faire seulement des communications assez vagues sans entrer dans aucun détail, (le fut une sorte de formalité (ju'ils accomplirent. L'impératrice Marie avait ('té plus ou moins prévenue du projet d'obtenir une alxlicalion, et l'on croit même qu'elle s'attendit un instant à être appelée à la couronne.
Aucun document sur la mort de Paul l'"" n'a été publié en russe, et pendant que j'étais à Pétersbourg, on ne m'en a point fait une narration complète. Les Russes n'aiment pas qu'on leur fasse des questions explicites sur de tels événements, quoique souvent ils en parlent sans trop de façons. Il y a, dans les M/'moires rrun hommp d'État, l'extrait dune relation envoyée au cabinet de lîerlin ; elle est assez conforme à ce que j ai pu apprendre.
En 1806, M. Prévost, après avoir passé deux ans en Russie, attaché à l'ambassade du général Hédouville, était à Paris sans emploi depuis son retour de Saint-Pétersbourg, et sollicitait inutib ment le ministre. Il eut l'idée de s'adresser directement à Napoléon. L'empereur venait de régler que chaque jour un auditeur au conseil d'Etat se
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tiendrait dans un salon des Tuileries, y recevrait de tous les pétitions qu'on voudrait lui faire parvenir, les classerait avec une courte analyse, puis le lendemain matin se rendrait au lever pour les lui remettre. J'étais alors de semaine. M. Prévost, avec qui j'aA'ais des rapports amicaux, me confia un placet où il demandait à être employé ; il y joignit une notice rédigée avec soin et qui contenait toutes les circonstances de la mort de Paul I" qu'il avait pu recueillir pendant son séjour en Russie. Nous la revîmes ensemble avec attention. Le lendemain, j'allai à Saint-Gloud. L'empereur, selon son habitude, en recevant le paquet de pétitions, me dit :
— Y a-t-il quelque chose de nouveau, d'intéressant?
— Sire, répondis-je, il y a un récit de la mort de Paul P"", par un attaché d'ambassade, qui paraîtra, je pense, curieux à Votre Majesté.
Trois jours après, la notice de M. Prévost était imprimée sans nom d'auteur, sans nulle préface ni avant-propos. Personne ne lui en a jamais parlé, mais il tarda peu à être placé. Cette pièce est devenue rare, je l'ai quelquefois cherchée à Paris sans la trouver. Elle a été connue à Pétersbourg et on l'y estime assez exacte.
Le rapport de Savary, généralement cité, ne représente pas l'état de l'opinion et la disposition unanime de tout ce qui entourait Paul P'. Ce fut un événement prévu, et non pas le résultat de
tJO su rv EMU s m liAitnN he li a hante.
menées secrètes. Paul sentait venir sa destinée, il se savait cerné de toutes parts, et sans issue pour éviter le coup qui le menaçait. Quelques jours avant samorl, il oui la peusée de recourir au comte Rostopchin qu'il avait disgracié et exilé, mais qu'il croyait capable d'tMre louché de sa confiance et de se dévouer à le sauver. Il lui et rivit. Un anvta, à la sortie de la ville, l'officier qui portait sa lettre. Lorsque le comte Pahlen, le lendemain, à l'ordre, fut interrop' par l'empereur sur ce qu'il y avait de nouveau :
— Sire, répondit-il, on a contrefait l'écriture de l'empereur.
Et il lui montra sa lettre.
Paul reconnut qu'il n'avait qu'à attendre son sort. Deux jours après, le crime fui df-cidc'*.
Je rencontrais souvent à Pétersbourg le major Tiran, un Français venu fort jeune en Russie pendant l'émigration et qui y avait longtemps fait partie de l'armée. Il était aide de camp du comte Pahlen, et de service précisément le jour de la mort de Paul. Cela ne fait pas qu'il ait vu ni su grandchose. Yoici ce qu'il m'a raiiporlé : C'est de chez le comte Pahlen que les conjurés partirent après avoir été en conversation avec lui. Dès qu'ils furent sortis, M. de Pahlen ordonna d'atteler. Il ne monta pas de suite dans son traîneau, et regardait sans cesse à Sa montre. Enfin il prit, avec M. Tiran, le chemin du palais. Avant d'y arriver, il consulta encore sa montre, puis fit chan-
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gei' de direction et alla à une caserne voisine. Il parla un moment aux officiers, ne leur dit rien de significatif, ne leur donna point d'ordres précis, leur prescrivant seulement de se tenir prêts. Puis ilpassadevant deux corps de garde, paraissant toujours tel qu'un homme qui attend un moment fixé et ne veut pas le devancer. Enfin, il se rendit au palais, sortit de son traîneau, et s'arrêta dans le grand vestibule. A peine y était-il depuis quelques minutes qu'on entendit descendre l'escalier précipitamment par plusieurs personnes. Ouvarow parut le premier et s'écria :
— C'est fini !
Le comte Pahlen, sans demander aucun détail, dit aussitôt :
— Qu'on avertisse le grand-duc!
Un instant après entra le grand-duc Alexandre. M. de Pahlen lui raconta que l'empereur avait refusé d'abdiquer et qu'il avait voulu frapper ceux qui lui en faisaient la proposition. Ils l'avaient tué en se défendant. Le grand-duc s'écria en sanglotant que ce n'était pas ce qu'on lui avait promis.
— Il faut le proclamer empereur! dit le comte Pahlen.
Tous ceux qui se trouvèrent dans le vestibule se mirent à crier :
— Vive l'empereur !
Et leurs voix couvraient les gémissements et les paroles entrecoupées d'Alexandre.
Il était dans un tel état d'agitation et de con-
82 SOUVKMHS m BAHON ]»i; ItAItVNTK.
vulsion nerveuse qu'il fallut le ramener ou plutôt le porter dans sa chambre, toujours au cri de : « Vive l'empereur! »
Alors le comte Palilen monta chez l'impératrice Mario. Elle sortait de son appartement et savait déjà ce (|ui venait de se passer. Sans écouter ce que le comte Paillon essaya do lui dire, elle lui lança un regard d'indignation et de colère plutôt que de douleur et pénétra chez son fils. Cette narration d'un témoin qui n'était informé de rien, et à qui sa position d'inférieur ne donnait point la capacité de comprendre ni de savoir bien observer, a peu d'intérêt, mais indique toute la barbare simplicité de cette exécution.
M. ïhiers a publié depuis, dans son Histoire du Consulat, une relation de cette mort, ompi-untée tout entière aux Mémoires manuscrits de M. de Langeron. Ce document ne méritait pas une confiance sans réserves, puisque M. de Langeron a transcrit la version qu'il tenait du comte Pahlen et du général Benningsen, version certainement assez suspecte. Ce qui se rapporte à l'impératrice manque de vérité.
La princesse de Lieven, après avoir beaucoup parlé de ces inexactitudes, a retracé tout ce que ses souvenirs lui dictaient de ce mémorable événement. Son mari était alors ministre de la guerre, et sa belle-mère dame d'honneur de l'impératrice. Ce récit a beaucoup d'intérêt; il a un caractère de vérité et de vie. Madame de Lieven ne
relate que ce qu'elle a vu et entendu, par conséquent rien de l'acte même de l'assassinat; mais l'impression générale sur la cour et le public, l'attitude et le langage des principaux personnages, l'impératrice, l'empereur Alexandre, le comte Pahlen, sont peints avec finesse et relief. La joie universelle de cette délivrance, sans aucun souci du moyen employé, est viveiïient représentée. L'impératrice s'y montre noble et vertueuse; le sentiment qui la préoccupe le plus est la crainte que son fils ait pu savoir ou même prévoir l'issue de ce conflit.
1801rl80D
J'avais quitté l'École polytechnique. Bientôt, sur la nouvelle que l'état de santé de ma mère, devenu fort mauvais dans le courant de l'été, s'était aggravé, je partis pour Carcassonne. Lorsque j'arrivai, elle sortait d'une crise qui, pendant plusieurs jours, ne permit aucune espérance. Je m'établis garde-malade. Elle se félicitait d'avoir échappé à la mort pour jouir encore de mon affection et de mes soins qui la rendaient si heureuse. C'était une conliance et une intimité parfaites. Cette amélioration ne fut pas de longue durée : quelques semaines après, ses forces diminuèrent avec une telle rapidité que tous les secours de l'art ne purent la sauver. Ma mère sentit la mort s'approcher sans illusion et avec courage, dans toute sa force et sa raison. Son âme se montra à découvert, soutenue par les souvenirs de la vie la plus
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noble et la plus pure. Elle lit entendre à tous un langage à la fois si élevé et si naturel, que les personnes qui l'entouraient étaient pénétrées de respect et d'admiration. Le confesseur appelé partagea l'impression commune.
Le désespoir de mon père fut aiïreux, il perdait le bonheur de sa vie. Du caractère dont il était, ce coup devait influer à jamais sur lui ; il ne s'en est point relevé. Tout ce qui depuis lui est survenu de malheureux s'est désormais confondu dans cette infortune et Ta ravivée. Tout ce qui lui est sur\enu d'heureux se présentait désormais à sa vue sur un fond triste et sombre, que rien ne pouvait éclaircir complètement.
Sa tendresse pour moi et l'habitude que nous avions de converser ensemble, seules, le consolaient un peu. Il tomba malade, je le soignai. Après quelques semaines écoulées sans voir personne, nous finies plusieurs courses en Languedoc. Il s'efforçait de reprendre ses habitudes d'occupation et ne négligeait point ses devoirs de préfet. Nous vécûmes ainsi trois mois, sous l'empire d'une même pensée. Cependant nous ne nous parlions pas beaucoup de notre douleur. Il était dans son caractère, comme dans le mien, de recevoir une impression pénétrante de toute parole qui touchait à une blessure du cœur.
Au mois de novembre, nous partîmes pour l'Auvergne; nous traversâmes Montpellier, Nîmes, le pont Saint-Esprit. C'est dans cette disposition
d'àme que je vis ce beau pays qui, dans un autre moment, nous eût inspiré tant de curiosité. Nous fûmes retenus trois jours au pont Saint-Esprit par un débordement du llliune ; il avait, sur sa rive gauche, envahi une plaine de plus de trois lieues de large. J'ai gardé la mémoire des promenades que je faisais sur le pont, regardant à la clarté de la lune, souvent obscurcie de nuages, cette vaste campagne couverte d'eau, la cime des arbres et le toit des maisons qui paraissaient au-dessus de la surface de l'inondation, tandis que les Ilots mugissaient sous les arches. C'était d'un grand et lugubre aspect. Mon père s'arrêta vingt-quatre heures à Lyon, il s'aflligcaitet s'inquiétait de mon chagrin.
Nous passâmes quelques jours à Barante, environnés de nos souvenirs. Tout ce temps-là influa singulièrement sur moi, et opéra dans mon âme une sorte de révolution. lime semble que les pensées morales et religieuses, que les sentiments élevés que je puis avoir datent de ce moment. J'appris à valoir mieux qu'auparavant ; ma conscience devint plus éclairée et plus sévère. Je lus et relus alors un livre que mon père aimait pardessus tous les autres et qui, auparavant, m'avait plutôt cabré que soumis : c'était hs Pensées, de Pascal ; elles ont laissé beaucoup de substance dans mon esprit.
Mon père m'accompagna à Paris. J'allais avoir vingt ans, et, malgré le besoin qu'il avait de moi, il ne voulait pas retarder plus longtemps mon en-
88 souvii.MHS m haiuln m-: itAMANTi:.
trée dans une carrière. Je ne l'en pressais pas ; j'étais assez désintéressé de moi-même. Nous ne pensâmes plus aux affaires étrangères ; c'eût été une séparation trop grande ; mes frères, en pension à Paris, demandaient ma surveillance et mes soins. Ma mère m'avait dit, dans ses derniers moments, qu'elle comptait sur moi pour suppléer un peu à sa tendresse douce et attentive. Elle croyait que mon caractère pouvait gagner leur affection et, par là, les guider malerni'Uement,
M. Chaptal, ministre de l'intérieur, avait eu de bons rapports avec mon père, et j étais le camarade de son fils. Je fus placé comme surnuméraire dans la division administrative. Mon père reparti, je gardai longtemps du goût pour la solitude. J'étudiais le droit, tout en m'occupant de la besogne routinière du bureau, je cherchais à me faire des idées générales de législation et d'économie politique.
Je me remis enfin à voir souvent les anciens amis de mon père. M. de Narbonne, qui avait été fort lié avec lui, m'accueillait avec la bonté et là grâce qui le rendaient si aimable. Il demeurait dans une petite maison, rue Roquépine, avec la vicomtesse de Laval. Après lavoir quittée un instant, il était revenu à elle pour ne plus l'abandonner. Sa femme vivait à Triesle, avec la duchesse de Xarbonne, sa mère. Le vicomte de Laval, père de M. Mathieu de Montmorency, existait encore. Au lendemain de la révolution qui avait dispersé la société
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française et môme les familles, ce ménage ne paraissait singulier à personne. M. de Narbonne me présenta à madame de Laval ; elle était spirituelle sans nulle bienveillance. Fort jolie autrefois, elle avait au moins cinquante ans. Sans être assidu dans son tout petit salon, j'y allais de temps en temps et je me plaisais à ses entretiens, en général commérages élégants, remplis de souvenirs de la cour racontés d'une manière piquante. M. Mathieu de ^lontmorency se trouvait habituellement chez sa mère ; nous nous sommes portés plus tard une vive alFection.
Parmi les très nombreuses aversions de madame de Laval, madame de Staël tenait le premier rang. Le roman de Delphine venait de paraître, •de sorte que la critique du livre et les épigrammes contre l'auteur étaient un thème de conversation. Je ne connaissais pas encore madame de Staël. Un an après, lorsque je revins de Genève, où elle m'avait reçu avec bonté, où j'avais vécu dans sa société, où je m'étais lié avec ses amis, je pensai ([ne je ne devais pas l'entendre ainsi déchirer. Il ne pouvait m'appartenir, à mon âge, de la défendre et d'élever une contradiction; mais il me semblait que M. de Narbonne manquait un peu à la perfection de son bon goût en admettant cet épanchement de haine. Petit à petit, je cessai d'aller chez madame de Laval, sans que j'aie jamais dit à personne le motif qui me faisait renoncer à son salon. Je n'interrompis pas néan-
90 SOrVK.MHS Itl RAHO.N TiK liAUANTi:.
moins mes visites du malin à M. de Narhonne.
C'est chez madame de Laval que j'ai vu d'abord M. de Talleyrand, fort grand ami de la maison, et, à la fin de 1795, peu de temps avant que la Convention fît place au gouvernement directorial, il était rentré en France, grâce à madame de Staël. Elle avait pour lui beaucoup de goût et d'amitié : elle obtint de quelques conventionnels, et spécialement de Cbéiiier, de le présenter, ainsi que plusieurs autres membres de l'Assemblée constituante, comme des amis de la liberté qui s'étaient dérobc'S aux échafauds de la Terreur. Toutefois, sa situation lui parut bientôt insupportable. N'avoir ni importance ni surtout point d'argent, c'était pour lui le comble du malheur.
Un jour, il dit à madame (le Staël :
— Ma chère enfant, je n'ai plus que vingt-cinq louis, il n'y a pas de quoi aller un mois; vous savez que je ne marche pas et qu'il me faut une voiture. Si vous ne me trouvez pas un moyen de me créer une position convenable, je me brûlerai la cervelle. Arrangez- vous là-dessus. Si vous m'aimez, voyez ce que vous avez à faire.
Madame de Staél se liàta de courir chez Barras. A force d'insistance et d'esprit, elle le disposa à appeler M. de Tallevrand au ministère des relations extérieures. Cependant il n'était pas complètement décidé et voulut s'entretenir avec lui. Ce que je vais raconter m'a été rapporté non plus par madame de Staël, mais par M. de Talleyrand lui-
à-même. Barras l'avait engagé à diner en tèteà-lête dans une petite maison de campagne qu'il possédait à Suresnes. Barras était un des hommes les plus corrompus d'une époque très immorale. Pendant quil conversait avec M. de Talleyrand, on lui annonça ({ue son favori venait de se noyer en se baignant dans la rivière. Barras se livra au désespoir sans aucune retenue. M. de Talleyrand n'essaya pas de dire une parole, et cependant il laissa voir qu'il était sensible à sa douleur. Barras lui sut un tel gré de cette convenance réservée que de ce jour il résolut de le faire ministre.
C'était un choix aristocratique pour les opinions et les habitudes du directoire, mais il s'agissait du département des affaires étrangères; on négociait pour la paix, soit à Léoben avec l'Autriche, soit à Amiens avec l'Angleterre. Le ministre (Jlharles Lacroix ne réussissait guère, d'ailleurs, et les relations avec la diplomatie étrangère s'accommodaient mal des façons et des mœurs révolutionnaires. Barras, avec un peu de volonté, parvint à convaincre ses collègues.
M. de Talleyrand se proposa de ne plus retomber dans une situation pauvre et secondaire; il chercha à se rendre agréable et nécessaire aux directeurs. Il s'éloigna de la société de madame de Staël; elle n'avait réellement aucun crédit. Quelque libérales et républicaines que fussent en ce moment ses opinions, elle ne pouvait convenir à un tel gouvernement. Ses habitudes et ses incli-
02 SDLVEMHS m I!AI{(i.\ lli: liAUA.NTi;
nations aristocratiques, son empressement à se mêler des affaires et à les traiter indiscrètement par la conversation ; sa manière théorique et idéale de juger de toutes choses, l'alTection qu'elle conservait pour des amis fort contraires au régime actuel, la rendaient plus fâcheuse qu'agréahle au directoire, si hicn quelle Unit même par être à peu près exilée. M. de Talleyrand lui lit un secret du 18 Fructidor, décide; et préparé pendant qu'elle (Uait à la campagne. Elle se trouva cependant très compromise dans l'opinion des honnêtes gens. Elle était vive contre la majorité opposée au directoire et avait fait nommer AI. de Talleyrand ministre. Elle ne se brouillait pas avec les auteurs du coup d'Etal et passait ainsi pour en être complice. Mais, sincèrement allachéo à plusieurs des proscrits, elle s'employa aussitôt, avec toute la chaleur de son amitié, à les tirer de peine ou à adoucir les rigueurs prononcées contre eux. Ccqipet devint l'asile de quelques-uns, de sorte qu'on disait : « Madame de Staël repêche ses amis après les avoir jetés dans la rivière. »
Plus tard tontes relations cessèrent entre madame de Staël et M. de Talleyrand. Elle blâmait de plus en plus sa conduite politique ; elle n'avait en rien sa confidence; il était pour elle un ministre du directoire tout comme un autre. Alors arriva la singulière révélation que le gouvernement des Etats-Unis fit imprimer. L'Europe apprit comment M. de Sainte-Fov, un des familiers de M. de Tal-
leyrand, avait conseillé aux négociateurs américains, chargés d une réclamation d'indemnités, de donner de l'argent au ministre. Ce fut un désespoir pour madame de Staël ; elle ne croyait pas que ce fût vrai. Dans sa naïve indignation, elle imagina d'en parier à M. de Talleyrand, espérant une explication ou une excuse. C'était une étrange idée, et il n'y avait qu'elle au monde pour entreprendre une pareille aventure. M. de Talleyrand, après lavoir écoutée, la laissa seule dans son cabinet. Il ne fut nullement troublé, et plaisanta avec ses habitués en racontant à sa manière la scène que lui avait faite madame de Staël.
Dès lors, à une amitié de dix ans, à une confiance intime succéda un ressentiment qui ne finit jamais. M. de Talleyrand, qui ne pouvait haïr personne que selon l'occasion et par circonstance, a conservé toujours une aversion profonde pour madame de Staël qui, malgré son goût pour l'esprit et sa bienveillance facile, n'a jamais conçu depuis la possibilité d'un rapprochement.
M. de Montlosier me montrait encore plus d'amitié que M. de Narbonne, et ses causeries donnaient du mouvement à mes idée^.
M. de Montlosier n'éprouvait aucun désir d'entrer dans les emplois publics, soit qu'il eût reconnu que son caractère et la nature de son esprit ne l'appelaient point à cette destination, soit plutôt qu'il ne voulût pas accepter une situation inférieure à celle où étaient placés des hommes ja-
94 SOUVENIRS DU BARON DK BARANTi:.
dis fort au-dessous de lui. Avant le 18 Brumaire, il publiait depuis plusieurs années on Anjrleterre un journal écrit en français sous le titre de CouiTicr de Londres^ rédigé avec une modération fort opposée aux exagérations des émigrés. Lorsque le général Bonaparte devint premier consul, M. de Montlosier jugea que, devant la tâche à laquelle il se consacrait, on ne pouvait qu'appuyer son gouvernement. La direction que prenait sa feuille fut remarquée en France, où M. de Talleyrand proposa de le rappeler. Sur cette assurance, il quitta l'Angleterre, ^[ais Fouché, qui n'avait été ni consulté ni même prévenu, le fit arrêter à Calais, conduire à Paris et déposer au Temple. Il n'y passa que quelques heures et retourna à, Londres, puis revint, mais cette fois de la façon de Fouché. M. de Moiitlosier n'avait plus de fortune; pendant l'exil il vivait de son journal. On l'autorisa à le continuer en France, sous le titre de Courrier de Londres et de Paris, entreprise impossible avec la censure, aussi le vit-il supprimé après quelques numéros. Par compensation, on l'attacha au ministère des affaires étrangères, où des articles lui furent souvent demandés pour le Bulletin de Paris, articles par trop injurieux contre les Anglais, et qui n'avaient même pas le mérite d'être de bon goût dans la plaisanterie; du reste, il ne les signait pas. Peu après la proclamation de l'empire, il se fit prier par M. de Talleyrand et l'empereur de composer une Histoire de la Monarchie française.
Les origines de la France et l'examen raisonné de son gouvernement dans les époques successives avaient été pour lui, dès sa jeunesse, l'objet d'une étude passionnée. L'empereur crut sans doute commander un gros pamphlet bien monarchique. M. de Montlosier ne pensa pas un instant à envisager le sujet sous un tel aspect. Ses opinions sur la conquête, sur la diversité des races, sur l'établissement féodal, sur les progrès du pouvoir royal, qui lui semblaient autant d'usurpations, ses nobles colères contre la destruction des libertés féodales, ses dédains pour le tiers état, cette race conquise, en un mot les imaginations de sa vie entière, vinrent prendre place dans son livre. Il n'aurait pu y mettre autre chose, malgré son désir sincère de ne point déplaire au maître. Il ne réussit à lui faire lire ni le manuscrit, ni même une analyse que j'ai encore. M. de Talleyrand n'avait pas non plus le loisir d'apprécier un si gros ouvrage. M. d'Hauterive en était le seul lecteur, et assuément ni lui ni aucun autre n'auraient pris la responsabilité den autoriser l'impression. La Monai'cJiie française n'a paru que pendant la restauration ; le gouvernement royal pouvait en être encore plus mécontent que ne l'eût été le gouvernement impérial ; mais les événements empêchèrent l'attention de se porter sur cette œuvre.
M. de Montlosier fut plus tard un des correspondants par qui l'empereur voulait être informé de
96 SOIV KM us IlL HAlid.N liK lî A l( A N T K.
l'opinion publique et plus spécialement de ce que pensaient sur ses actes, sur la situation et les circonstances, les hommes de valeur (]u'il tenait dans le silence. M. Fiévée, madame de Genlis, d'autres encore étaient chargés de cet office. M. de ^lontlosier attachait une extrême importance à ce qu'on Ignorât sa mission, car le public interprétait avec malveillance ce genre de relation, et y supposait à tort plus de police que de politique. Un jour, l'empereur, lisant en calèclie une lettre de M. de Montlosier, en laissa tomber un feuillet que ramassa un de ses pages, neveu de M. de Fontanes. Il le montra à son oncle, qui en connaiss.iit l'écriture. Le secret divulgué, M. de Montlosier cessa d'écrire. Cette correspondance passai,t par M. de La Valette. J'en ai lu une grande partie ; elle ne pouvait assurément nuire à personne, et ses conseils sans doute ne servaient guère à l'empereur. M. de Montlosier était essentiellement critique et non pas pratique. Je rencontrais assez souvent Cazalès, son collègue de l'Assemblée nationale, chez le tribun Fabre (de TAude), depuis sénateur et membre de la Chambre des pairs. Je m'étonnais de voir M. de Cazalès, le plus grand orateur de la Constituante après Mirabeau, homme d'opinions raisonnables, et supérieur à l'esprit de parti, faire si peu de figure. Ses manières et sa conversation me paraissaient presque vulgaires. Il ne se mettait pas au courant des questions et des projets du moment. Avec sa réputation et l'importance de son rôle passé, il
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aurait pu prétendre à tout et tenir une grande place dans la politique. Au lieu de cela, il semblait le protégé et presque le commensal de M. Fabre, personnage de troisième ligne qui avait pour 'tout mente un peu dintrigueM).
Mais, de tous ceux qui s'intéressaient à moi celui qui m'a témoigné le plus d'affection et de paternité, c'est M. Benoist(2). Lorsque je fus placé au ministère, dans la division qu'il dirigeait, je ne le connaissais nullement. Peu à peu, il s'attacha à moi, prit un grand intérêt à mes succès, me fit valoir dans le monde ministériel; il a été le véritable point de départ de ma carrière. Je lui sais encore plus de gré d'avoir eu pour moi du goût et une amitié tendre et réelle. Chez lui, j'étais de la famille. Parmi les habitués de sa société, des plus variées, on remarquait des gens de lettres, anciens camarades des années de la révolution, quand il travaillait lui aussi à des entreprises littéraires ou a des traductions; des personnages qui, sans être devenus ministres ou conseillers d'État, exerçaient des fonctions importantes dans l'administration, quelquefois également des hommes dis-
(1) M de Cazalès retourna peu après en Languedoc acheta, des débris de sa fortune, une petite terre/épousâ madame de Roquefeuille, veuve d'un capitaine de vaisseau, et mourut en 1805, dans les sentiments les plus re igieux. Son fils s'est fait connaître par quelques publications qui témoignent des convictions dont il a hérité.
(2,) Voira l'appendice, p. 100.
98 SOUVENIRS nu BAliON lU: RAHANTE.
tingiiés du monde de l'ancien régime, souvent des artistes, ceux-là presque de la maison, car madame Benoist avait été élève de David. Encore peintre de profession, elle exposait au Salon et iiiisuit des tableaux commandés par le gouvernement.
Dans de semblables milieux, j'étais en mesure d'étudier de près et les choses et les hommes, et de commencer à les juger avec indépendance.
Napoléon donnait, à ce moment même, par la conclusion du concordat, la plus grande preuve peut-être de sa haute raison et de son étonnante sagacité. Assurément, la paix religieuse, le libre exercice du culte catholique, le respect du gouvernement pour la croyance de la majorité des consciences étaient des conditions essentielles du bon ordre, un pas indispensable à faire pour sortir de l'état révolutionnaire. Mais reconnaître cette nécessité n'était pas alors une pensée répandue ni facile à concevoir. La convertir en acte, lui donner force de loi, exigeaient un sens ferme et beaucoup de courage d'exécution. Rien dans les circonstances où avait vécu le premier consul, personne parmi ceux qui l'entouraient maintenant, ne pouvait le mettre sur cette voie. Le conseil d'État, le Sénat, l'Institut se composaient, en presque totalité, d'hommes au moins étrangers à la religion. La philosophie des sensations régnait en souveraine et sans nulle contradiction. Les sciences et les lettres étaient pénétrées de l'esprit irréligieux.
Dix années de persécutions ou d'oppressions avaient interrompu les habitudes de piété; pour suivre les pratiques religieuses, il fallait du zèle et souvent du courage. Les plus vulgaires esprits forls s'enorgueillissaient du triomphe de leur cause, et le succès venait s'ajouter à leurs arguments ; les indifférents vivaient sans que rien les rappelât ù aucun dcAoir.
Malgré de telles apparences, le premier consul savait voir qu'au fond et dans la réalité, la religion chrétienne n'avait pas cessé d'être le lien des familles, la consécration réelle et nécessaire de la morale, la seule règle de la vie.
— Qui a jamais imaginé, disait-il à Yolney, de ne pas faire baptiser son enfant!
Pour les gens de la campagne, les bonnes mères de famille, les honnêtes femmes, pour une grande partie de l'honorable bourgeoisie, la suppression des cérémonies, la fermeture des églises, la proscription des prêtres n'avaient toujours été qu'un désordre qui ne devait pas durer. Rien de régulier, rien de stable ne pouvait se produire pour satisfaire aux besoins moraux, plus ineffaçables dans les âmes simples et calmes que dans les intelligences développées.
Non seulement le premier consul ne comptait peut-être point autour de lui trois hommes en disposition de comprendre de si sages pensées, une si utile résolution; mais il avait la certitude de rencontrer une vive opposition. Les opinions irréli-
100 SOUVENIRS Dr BARON D !•: BARANTK,
gieuses se sentaient dépossédées d'une suprématie qu'elles avaient regardée comme définitive. Cette victoire sur la religion, remportée après la terrible guerre que lui avait faite le xvui'' siècle, était remise en question. De là une irritation vive, une amertume dédaigneuse et hostile. Les indifférents eux-mèniL'S se voyaient troul)lés dans la jouissance de leur insouciante liberté. L'incrédulité venait de faire, dans les années précédentes, ses preuves d intolérance ; elle avait été aussi cruelle et tyrannique qu'aucun fanatisme. Sans même parler de ces déplorables souvenirs, ne sait-on pas combien les hommes sans foi religieuse sont importunés et offensés de voir près d'eux une croyance qui repousse et blâme leurs doutes, adore la Divinité niée ou méconnue par eux, s'impose des devoirs dont ils s'affranchissent? Voilà ce qui me frappa profondément lorsque, très jeune encore, spectateur impartial et libre d'esprit, je n'étais soumis à la religion que par le respect.
Le déchaînement de toutes les opinions révolutionnaires, philosophiques et littéraires, fut général. C'était un feu roulant des malédictions de Diderot et des plaisanteries de Voltaire. Les hommes sensés qui approuvaient le concordat, par habitude de xvni^ siècle ou par vanité d'esprit fort, conservaient unlangagedemoquerie. L'armée des fonctionnaires, si mélangée et où l'on comptait d'assez nombreux prêtres mariés, manifestait son opposition, quoique disposée à obéir. La colère était plus vive encore
parmi les militaires, soit qu'une vie de libre dissipation, soit que l'influence des principaux généraux adversaires du concordat leur inspirât cette révolte.
La négociation d'où sortit le concordat fut difficile. Bien des intérêts, qui avaient pris racine en France depuis dix ans, demandaient à être ménagés. La vente des biens du clergé, l'abolition des ordres religieux et la confiscation de leurs propriétés ne pouvaient être ni attaquées ni menacées. La constitution civile du clergé n'était pas présentable au pape, mais il importait de ne pas regarder comme exclus les évêques et les prêtres qui avaient prêté serment à cet acte, nonobstant la défense du Saint- Siège. On exigea une rétractation que Rome aurait pu trouver insuffisante et le clergé révolutionnaire offensante. L'Assemblée constituante avait changé la distribution des évêchés, et supprimé un grand nombre d'entre eux; il ne fallait pas revenir aux anciennes circonscriptions.
Dans tout autre temps, le Saint-Siège aurait énergiquement repoussé de telles propositions. Mais il s'agissait de rattacher la France à l'Eglise catholique; le premier consul était pour la seconde fois maître de l'Italie ; elles devaient être acceptées.
Au moment où les pourparlers touchaient à leur terme, le cardinal Gonsalvi, alors à Paris pour traiter du concordat, et qui s'était montré conciliant, vint un soir chez la marquise de Brignole. En ancienne amitié avec elle, il passait peu de temps sans la voir. Il avait ce jour-là une physionomie
102 SOUVEMKS DU BAHON lU: BAHA.Nïi:.
joyeuse et triomphante. La marquise lui demanda d'où lui venait tant de gaieté. Ils étaient seuls, et le cardinal lui répondit en toute confiance qu'il regardait le concordat comme conclu.
Puis il continua :
— Nous en sommes quittes à meilleur marché que nous ue nous y attendions, .l'ai pouvoii' pour des concessions autrement considérables.
Madame deBrignole, beaucoup plus en relations avec le premier consul que ne le pensait le cardinal, raconta dès le lendemain cet entretien à M. de Sémonville, pour que Bonaparte en fût informé.
Le premier consul écouta attentivement ce récit, puis il dit :
— Je savais cela, mais je n'ai aucun avantage à en tirer. Puisque je rétablis la religion en France, c'est pour qu'elle soit honorée et respectée. Si j'exigeais de telles concessions du Saint-Siège, je déshonorerais le pape et l'Eglise. L'opinion religieuse en France n'entend pas ainsi le catholicisme et prendrait le concordat en grand mépris.
C'est M. de Sémonville qui m'a raconté cette preuve de bon sens de Napoléon.
Il n'a pas toujours eu ce respect pour le pape, lorsqu'il s'est cru le maître du monde. Et cependant, quand il réunissait Rome à la France, et tenait le souverain pontife enfermé à Savone, quand il exigeait du pape une obéissance servile, après l'avoir dépouillé de ses Etats et de sa souveraineté, il lui revenait, selon l'occasion, des
1801-1 so:;. '.oa
retours de justice et de raison. Il jugeait cette situation irrégulière, non susce[jtible de durée, et cherchait un dénouement, s'irritant de la fermeté patiente de Pie YII.
Un jour où il était soucieux et de mauvaise humeur, M. Rœderer lui dit qu'il n'avait pas longtemps à attendre, que le souverain pontife, vieux, malade, abattu par le malheur, avait sans doute peu de mois à vivre; qu'alors l'empereur ferait élire son successeur, le cardinal Fesch ou un autre, et que tout s'arrangerait.
— Que dites-vous là, monsieur Rœderer? Je vous croyais plus fort que cela. Comment, un pape que je ferais nommer! — qui serait mon serviteur! — dont je ferais ce que je voudrais! ce ne serait pas un pape; l'Église ne le reconnaîtrait pas; la catholicité ne l'accepterait pas, ce serait un embarras pour moi.
Ce propos m'a été rapporté par M. Rœderer luimême.
Une fois le traité signé, le langage de quelques généraux fut tellement comminatoire que le premier consul les ht mettre en prison, sans poursuites judiciaires et sans doimer aucune publicité à cette mesure. C'est ce qu'on appela la conspiration des généraux. Pour laisser à l'émotion le temps de se calmer, on n'annonça pas officiellement la signature du concordat. Le gouvernement attendit la ratification du pape, puis présenta au Corps législatif les articles qui comportaient une sanction légale,
104 SOUVENIRS DU BAHON DE BAHANTE.
.en y ajoutant quelques dispositions que le Saint- Siège n'a jamais reconnues.
Le concordat ne fut donc promulgué qu'au bout de deux mois. Le jour de Pâques de l'année 1802, le premier consul se rendit en grande pompe au Te Deiim chanté dans l'église de Notre-Dame. Je n'y pénétrai pas, tant la foule était entassée, mais je vis passer le cortège. Il présentait déjà un tout autre aspect que l'entrée aux Tuileries, deux ans auparavant. Il avait un caractère militaire et monarchique qui aurait été impossible le lendemain du directoire. On y remarquait aussi plus de luxe de voitures et d'équipages.
M^' de Boisgelin, ancien archevêque de Tours, émigré rentré qui s'était soumis au concordat en remettant sa démission, prononça un sermon peu écouté. Le peuple avait perdu le respect des églises et des cérémonies. Le lendemain et les jours suivants, il circula beaucoup de récits plus ou moins plaisants et de lazzis vulgaires. Au total, l'impression fut grande et salutaire.
On ne procéda que très lentement à l'installation des évéques dans leurs diocèses, la prudence le commandait. Quelques villes les accueillirent assez mal, les autorités ne leur témoignèrent point partout de la déférence. Les commandants de plusieurs départements manquèrent de convenances et d'égards. Les offices eurent parfois un caractère dérisoire, la musique du régiment y jouait des airs bouffons. Les mauvais sujets fai-
isni-i8o:i. dOo
saient entendre des clameurs injurieuses; il y eut même des commencements d'émeute. Le gouvernement ne déploya aucune rigueur et se comporta comme si c'était un mauvais moment à traverser qui ne menaçait en rien l'avenir. Il ferma les yeux sur ces désordres, il ne voulut pas surexciter une opinion dont les démonstrations lui semblaient puériles On prit le parti d'imputer presque partout ces tristes scènes à la conduite maladroite des préfets. Quelques-uns furent blâmés, d'autres révoqués.
A Carcassonne, les perturbateurs envabirent l'église et lancèrent des pierres qui atteignirent le prêtre. Mon père fit arrêter les coupables et commencer des poursuites judiciaires. Le parti révolutionnaire prit aussitôt les prévenus sous sa protection, on écrivit, on envoya à Paris pour solliciter l'intervention des tribuns et des législateurs du département. Je ne sais ce qui serait arrivé à mon père, évidemment fort ébranlé. M. Chaptal, alors ministre de l'intérieur, lui était favorable; des amis, avertis par moi, s'occupèrent à parer le coup; le troisième consul, M. Lebrun, parla de mon père à Bonaparte. On le nomma préfet de Genève, poste beaucoup plus important.
— Il faut le mettre à Genève, dit le premier consul en plaisantant, puisqu'il ne se tire pas d'affaire avec les catholiques, il s'entendra avec les protestants.
J'avais assisté avec contentement et reconnais-
106 ^OLVEMRS DL B A R M N \)E lî A R A N ÏK.
sance à l'œuvre accomplie par le premier consul, j admirais ses victoires et ses glorieux traités; mais je voyais avec inquiétude le pouvoir absolu s'établir de jour en jour, sans contrôle, sans libre délibération. Le bienfait de la paix avait à peine duré un an, et il était évident que la guerre avec l'Angleterre amènerait un conllil avec l'Europe entière. Le pays se préoccupait peu de semblables considérations. La lutte contre l'Angleterre ranimait de vieilles haines, et le jKitriotisme français se montrait, comme loujoui-s, prêt à s'enflammer pour les aventures belliqueuses.
D'autres dangers étaient attachés à cette rupture. M. le comte d'Artois et son fils, le duc de Berri, n'avaient pas quitté l'Angleterre. Autour d'eux se groupaient quelques émigrés qui ne cessaient d'entretenir des correspondances avec leurs amis de France. Les chefs de chouans, encore rebelles, se tenaient toujours disposés à entrer dans de nouveaux complots. Un journal, écrit en français par un homme de lettres du parti, entretenait, à force de calomnies et d'injures, les ardeurs et les illusions royalistes ; le premier consul s'indignait de ne pas obtenir du gouvernement anglais la répression de ces offenses; il ne comprenait pas comment ceux qui l'insullaient et conspiraient contre lui pouvaient trouver un abri sous les lois de l'Angleterre.
Maintenant on était en pleine guerre. L'activité des réfugiés et leurs espérances redoublaient de
jour en jour. Une alliance unissait aux royalistes quelques hommes de la révolution, que rapprochaient une exécration commune contre le premier consul. Deux illustres oénéraux, depuis longtemps exilés, et plusieurs ofliciers dévoués à leurs anciens chefs, s'associaient aux menées qu'encourageaient les princes. Ainsi que cela se passe toujours, des espions avaient gagné la confiance des conjurés. Le plus célèbre dans ce métier, Méhée de La Touche, fut en^oyéen Angleterre. Le général Donnadieu, déjà employé dans des occasions pareilles, reçut une semblable mission de la police militaire. Il ne faut pas croire que la police se proposât de suggérer des attentats contre le premier consul, avec l'assurance qu'ils seraient déjoués, et que son élévation à l'empire, dont on s'occupait beaucoup, en serait le résultat. Il n'y a pas de police assez stupide pour risquer un tel jeu. Mais les espions envoyés, comme toujours infâmes scélérats, afin de mieux apprendre les secrets, de donner plus d'intérêt à leurs informations, et par cette émulation active que chacun apporte dans l'exercice de son métier, devinrent agents provocateurs. Méhée et ses collègues jouaient peutêtre aussi double jeu pour recevoir double salaire, et fournissaient des avis aux deux partis, sans savoir quel serait le dénouement. Ce qui est certain, c'est que, le fil un instant perdu, la police française ignora pendant plusieurs mois la présence à Paris de Gadoudal.
i08 SOUVENIHS DU KARuN DE HA HANTE.
C'était à ce moment que Bonaparte songeait à devenir souverain et à fonder une dynastie. Il ne fut pas d'abord aidé par le sentiment public qui, sans s'être retiré de lui, n'avviit plus l'enthousiasme et l'adoration du 18 Brumaire et de Marengo. On s'apercevait de toute son ambition. La manière dont il s'était décerné le consulat à vie lui avait nui, non pas que l'immense majorité ne fût très heureuse de le lui offrir, mais il se l'était donné lui-même, pour le faire ensuite sanctionner par le suffrage universel, qui ne peut jamais se dispenser de reconnaître le fait accompli. Il était un grand homme de guerre et, un gouvernant habile; il était fort et redoutable ; on était disposé à le laisser agir, mais non à l'élever sur le trône. Sans aimer la république, l'ensemble de la nation en avait contracté les mœurs, qui convenaient aux penchants démocratiques des classes les plus nombreuses. Enfm le commerce, malgré l'enthousiasme que suscitait la guerre contre l'Angleterre, murmurait et regrettait la paix qui aurait été maintenue sans l'ambition du premier consul, sans sa présidence de la république Italienne et la réunion du Piémont. Cependant, quand les complots tramés en Angleterre commencèrent à être connus, et qu'on sut que des assassins avaient été envoyés, un sentiment patriotique se manifesta de toutes parts. « Si la France, disait-on, perdait le chei qu'elle s'est choisi, elle cesserait d'être puissante et serait rejetée dans le désordre des révolutions. »
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Ainsi se répandait la pensée d'assurer lavenir en faisant du premier consul, non pas un magistrat à vie, mais le chef d'une dynastie. Sa mort ne serait plus alors le signal d'une révolution, les ennemis de la France n'y auraient plus le même intérêt,
La première découverte du complot précipita ce mouvement. On prépara l'opinion à la solution désirée. Des adresses furent présentées au premier consul par des députations, des évêques, des magistrats, des préfets. Des corps militaires lui protestèrent de leur dévouement; on le félicita d'avoir échappé aux dangers qui avaient menacé sa vie et le honheur de la France; on le suppliait d'en prévenir le retour en donnant plus de puissance à son gouvernement et de stabilité aux institutions. Il accueillait avec bienveillance ces preuves d'attachement et ces sages conseils.
Il répondit à M. Regnaud de Saint- Jean d'Angély, lui parlant au nom de l'Académie française :
— Il y a des orages qui servent à afTermir les racines d'un gouvernement.
Cette conjuration, dont s'alarmaient les esprits, n'existait, à la vérité, qu'en projet. Gadoudal, qui voulait non seulement la mort du premier consul mais une révolution royaliste, en comprenait toute la difficulté. Il avait à peine réuni une trentaine de chouans ; ils ne pouvaient lui être utiles que pour l'assassinat. Mais comment installer, le lendemain, la royauté des Bourbons, sil ne s'as-
110 SOUVENIRS nu 15 A R ON ni; lîARANTK.
sociait pas avec des hommes d'une autre nuance que la sienne, importants par leur rôle pendant la guerre et la révolution, célèbres parmi le peuple et l'armée. Il avait connu Pichegru en Angleterre, il n'ignorait pas que les princes lui accordaient confiance. Il apprit en même temps que le général Moreau était en communication avec lui. Ce fui même dans l'espoir de s'assurer le concours de ce dernier que Pichegru s'embarqua avec MM. de Polignac et de Rivière, sur le bâtiment anglais qui, cinq mois auparavant, déposait Cadoudal au pied de la falaise de Biville. Là, dans l'obscurité, après avoir gravi des rochers escarpés, les complices de Cadoudal trouvaient une retraite. Puis, voyageant de nuit, cachés pendant le jour chez des hôtes royalistes dévoués, ils arrivaient à Paris sans que la police en eût aucun soupçon.
A la suite de quelques arrestations, on sut que Pichegru était à Paris; qu'il avait eu plusieurs conversations avec le général Moreau; qu il en avait été mécontent et n'avait reconnu chez lui d'autre opinion que beaucoup d'envie et de haine contre le premier consul et un certain désir qu'il lui survînt malheur; que Cadoudal n'en avait guère été plus satisfait et témoignait également peu de goût pour Pichegru ; qu'il persistait dans le projet d'attaquer le premier consul sur la route de la Malmaison, se croyant avec assurance en force suffisante pour ne pas craindre l'escorte, peu nombreuse, de la voiture. C'était même dans cette
persuasion qu'il demandait la présence du duc de Berri, selon lui plus essentielle que l'intervention de généraux indécis. La police ne réussissait pas à s'emparer de Cadoudal, de Pichegru, de MM. de Polig-nac et de Rivière. Quant au général Moreau, il ne se cachait pas, puisque, sans ignorer la conspiration, il n'y prenait aucune part. Son attitude en ce moment constituait néanmoins la circonstance la plus grave. Le premier consul n'hésita pas à le faire arrêter, et Savary fut envoyé pour se saisir, au débarquement, du duc de Berri dont Bonaparte désirait la capture, bien résolu à ne point épargner, malgré son rang et sa naissance, ce prince dont l'arrivée devait être le signal d'un assassinat. Mais on découvrit à Londres que le secret du lieu où aborderait le bâtiment anglais et des divers refuges où les débarqués auraient asile avait été acheté, aussi Savary dut-il revenir, après vingt-huit jours d'attente inutile.
Le premier consul préférait pardonner cà Moreau et ne pas le comprendre dans des poursuites judiciaires ; son nom ne se trouverait pas ainsi mêlé à ceux des chouans et dos assassins. Mais le vainqueur de Ilohenlinden ne voulut pas s'humilier, en acceptant une grâce accordée par un homme qu'il regardait comme son égal et non son sou\erain. Ce refus compliquait très sérieusement le procès qui commençait. Un sénatus-consulte du 28 février supprima le jm-y, et la procédure fut
portée devant le tribunal criminel de Paris. Le soir même, Pichegru, découvert, était incarcéré.
L'arrestation de Moreau étonnait d'autant plus que l'on n'ignorait pas son altitude vis-à-vis des propositions royalistes. Resté un général de la république, il n'avait pas pris place dans Fétat-major du premier consul; les libéraux lui savaient gré de son indépendance. Il n'en était pas ainsi pour Pichegru, vendu aux émigrés et qui avait eu la pensée de joindre son armée à celle du prince du Condé. Toutefois ses victoires, la conquête de la Hollande, la répression des émeutes qui menacèrent la Convention, son rôle avant le 18 Fructidor et sa déportation faisaieiit de lui un personnage considérable. Le premier consul, prévoyant que sil figurait au procès l'intérêt public se porterait sur lui, fit offrir à Pichegru le gouvernement de la Guyane; il déclina cette proposition.
Cadoudal se dérobait toujours aux recherches. Une loi prononça la peine de mort contre quiconque donnerait asile au « nommé Georges et aux soixante brigands cachés à Paris, soudoyés par l'Angleterre pour attenter à la vie du premier consul et à la sûreté de la république ». Le prévenu devait être jugé et puni comme coupable du crime principal. Munie de cette arme, la police déploya une activité formidable, Paris se crut ramené au temps de la Terreur. Cet effroi était exagéré. Ce qui est vrai, c'est que les investigations de la police furent, pendant un mois, une cause de vexations pour
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tous. Il y avait sans cesse et partout des visites domiciliaires, exécutées sans discernement, avec une rigueur inutile et stupide. J'en puis citer un exemple : j'habitais une maison tranquille, dont les locataires ne donnaient lieu à aucun soupçon. Des agents l'envahirent à six heures du matin ; l'un d'eux entra dans ma chambre, me réveilla et me demanda mon passeport. Je lui dis que je n'étais pas en voyage, il me répliqua que tout individu devait en avoir un, sinon une carte de sûreté; puis il me signifia que j'allais être conduit au dépôt de la préfecture de police. Je m'habillai et je montai en fiacre avec deux autres habitants de la maison, coupables du même délit que moi, un jeune peintre élève de David, et un domestique. Nous fûmes jetés au grand dépôt, pêlemêle avec les filous, puis interrogés assez ru dément. On me permit pourtant d'envoyer un mot. Le jeune artiste sur une démarche de David ne tarda pas à être relâché. M. Benoist en recevant mon billet, écrivit pour moi. Le chef de division de la police ne trouva pas que le ton de la lettre eût assez de courtoisie et me dit aigrement, lorsque je lui appris que j'étais surnuméraire au ministère de l'intérieur :
— Oui, on vous réclame de puissance à puissance, et il me réintégra au dépôt.
M. Benoist, averti par le jeune peintre, vint alors en personne. Il s'adressa à un employé supérieur qui me rendit la liberté, après nous avoir raconté 1. 8-
111. sou V E N 1RS It l lî A H ( » N 1 1 1-: 15 A ï\ A N T !■: .
les prouesses de ses agents qui avaient mis la main sur de redoutables chouans. Au i)oul de vingt heures, je sortis de prison et j"y hiissais beaucoup de pauvres gens qui, sans protections, éliiient là depuis huit jours.
Ce zèle de la police eut un plein succès. Tous les chouans et les émigrés furent arrêtés, ainsi (jue MM. de Polignac et de Rivière et enfin Georges Cadoudal. Mais la pensée que sa vie avait tenu à la présence d'un prince de la maison de Bourbon, s'était emparée de Tesprit du premier consul, f[ui regrettait vivement que le duc de Berri neût pas été saisi.
— Les Bourbons, disait-il, veulent me tuer; mon sang vaut bien le leur, je ferai impitoyablement fusiller le premier d'entre eux qui tombera sous ma main.
Et il ajoutait :
— Je finirai par en prendre un et le ferai fusiller.
Il s'enquérait de tous les princes et du lieu de leur séjour.
On lui parla du duc d'Enghien, qui résidait à Ettenheim, dans le duché de Bade. Voisin de Strasbourg, n'avait-il pas des relations avec la France et les émissaires anglais qui, sur cette frontière, aidaient de leurs conseils et de leur argent la turbulence dun petit groupe de réfugiés ? On dépêcha quelqu'un à Ettenheim pour se procurer des renseignements sur le prince, ses habitudes et son
1801-lSOo. llo
entourage. D'après son rapport, il menait une vie tranquille; fort attaché à une princesse de Rohan, il n'était pas en commerce ordinaire avec les autres princes; on croyait qu'il se risquait parfois à Strasbourg pour passer la soirée au thé.ltre. Mais, circonstance importante parmi ces détails insignifiants, le prince, disait-il, avait auprès de lui le général Dumouriez. C'était une méprise. Le nom de Thumeri, émigré français de la suite du duc d'Enghien, prononcé par des Allenumds, sembla à l'homme de police : « Dumouriez. »
Dès lors, le premier consul crut ou feignit de croire à ce document. Il supposa un complot qui n'avait rien de commun avec celui tramé en Angleterre. Puisque le duc d"Enghien s'absentait parfois d'Ettenheim, qu'il venait à Strasbourg, ne pouvait-on pas craindre que, poussant jusqu'à Paris, il ne donnât le signal attendu par Cadoudal?... Bonaparte convoqua un conseil, composé des deux consuls, des ministres et de Fouché. Il demanda leur avis sur un projet ou plutôt une résolution déjà arrêtée dans son esprit. Cambacérës, seul, se montra oi)posé à ce dessein de se saisir, sur un territoire neutre, d'un prince de sang royal, de le juger et de le fusiller, lorsqu'il paraissait certainement étranger à la conspiration dont on connaissait les auteurs. Le premier consul n'entra point en discussion et ne sut pas mauvais gré à M. Cambacérès de ces observations.
— Je ne veux pas me laisser tuer sans me dé-
M 6 SOL VENIR S DU BAKO.X DK 15AUA.NTK.
fendre, déclam-t-il, je vais faire trembler ces genslà et leur enseigner à se tenir tranquilles.
Une note diplomatique fui rédigée d'avance pour être remise au grand-duc de Ikide. Elle consistait à dire, qu'en permettant à des rassemblements d'émigrés de se former sur la frontière, on mettait la France dans la nécessité d'agir promptement, et cela même avant d'en prévenir le gouvernement badois. Puis, sans tarder davantage, le premier consul prescrivit au colonel Ordener de passer le Rhin avec un détacbement de trois cents dragons, d'arriver à Ettenheim, d'y enlever le prince et tous ses compagnons, de les conduire à Strasbourg. Le colonel Caulaineourt reçut l'ordre de se transporter à Ofîenbourg avec un second détacbement, de s'y assurer de la personne de quelques autres royalistes et d'attendre que le colonel Ordener se fût acquitté de sa mission. Alors il devait se rendre auprès du grand-duc et lui remettre la note dont il était cbargé. Les instructions du premier consul exécutées, on reconnut la méprise commise au sujet de Dumouriez ; les papiers dont on s'empara ne présentaient aucun intérêt. Si le premier consul avait été réellement décidé à cette mainmise sur le prince par la conviction qu'il conspirait contre lui, les rapports envoyés de Strasbourg l'auraient détourné de sa résolution. Le duc d'Engbien, transporté de la citadelle de Strasbourg à Vincennes, y arriva le 20 mars au soir. Tout était préparé pour que, sans le moindre
retard, avant que le public eût appris quoi que ce soit, une commission militaire spéciale, dont le premier consul désigna les membres, se réunit à Vincennes. Au milieu de la nuit, le duc d'Enghien comparut devant elle. Avant môme que le jugement fût écrit et signé, le colonel Savary avait fait fusiller le prince.
Voici ce que me raconta, deux ans après, M. Etienne, sur cette exécution. En 18U4, il allait à Bruges rejoindre Davout, dont il était secrétaire général et qui commandait un des corps d'armée campés sur la côte, en vue de la descente en Angleterre. Dans la diligence se trouvait, à côté de lui, un homme revêtu d'une longue redingote bleue, qui ne disait pas une parole et dont la physionomie témoignait une profonde tristesse. Tout le voyage se passa ainsi, jusqu'à Lille, où M. Etienne devait monter dans une autre voiture, après y avoir couché. Cet homme silencieux et mélancolique excita sa curiosité et son intérêt; il s'arrangea pour être placé à l'auberge dans la môme chambre que lui. Avant de se mettre au lit, il lui demande s'il est malade, puis sil n'a pas éprouvé quelque grand malheur.
— Ah! oui, monsieur! répondit le voyageur. Et, prenant confiance, il continua :
— J'étais dans la gendarmerie d'élite, je fus commandé pour Vincennes, dans la nuit du 20 au 21 mars; nous y trouvâmes notre colonel, aujourd'hui le général Savary, Par son ordre, le peloton
auquel j'appartenais descendit dans le fossé. Le colonel nous prévint que l'on allait amener un brigand et que nous devions le fusiller. Une fosse était déjà creusée. Un moment après, parut un jeune homme d'une tournure noble et d'une pliysionomie douce. Il fut conduit dans le fossé et placé devant nous. Il voulut parler, mais le colonel l'interrompit, en le traitant de brigand, et refusa même de se charger d'une commission que ce jeune homme demandait à lui confier.
— Eh bien, s"écria-t-il, voici une lettre et un paquet que je vais jeter; il y aura bien un bon Français qui les ramassera et les fera remettre à leur adresse.
Alors un officier s'avança et prit la lettre; puis nous fîmes feu, le condamné tomba. Aussitôt le colonel nous dit :
— Savez-vous qui vous venez de fusiller?... C'est le duc d'Enghien !... ISous restâmes confondus. C'est une horreur, monsieur! Depuis ce moment je ne puis me consoler d'avoir ainsi servi de bourreau ; j'ai pris ma retraite et je m'en vais dans ma famille me cacher, comme si j'avais commis un crime.
« C'est pis qu'un crime, c'est une faute ! » Ce mot, fort répété, fut attribué à M. Boulay (de la Meurthe). Qu'il soit de lui ou de Fouché, comme d'autres le prétendaient, il signifierait que les hommes de la révolution ne souhaitaient pas qu'on leur offrît ce gage. Aux yeux des conven-
tionnels régicides la mort du duc d'Enghien p(jiivait, il est vrai, établir une sorte de solidarité entre eux et Napoléon. En cette occasion, les arrêts du tribunal révolutionnaire ne lui servaientils pas de précédents? D'honorables et fidèles serviteurs de Napoléon se sont imaginés que, pendant un moment, il eut l'intention de ne pas frapper sa victime. La rencontre de Savary et de Héal ne prouve nullement que Napoléon ait songé à rétracter ses ordres. Il est certain que le colonel Savary avait mandat de presser l'exécution, et lorsque, dans son compte rendu, il mentionna sa rencontre avec Real, le premier consul ne sembla ni étonné ni mécontent. Peu d'instants après, quand Real vmt l'entretenir de ce qui s'était passé, Napoléon répondit d'un ton impassible :
— C'est bien !
Il est singulier de vouloir lui imposer une justification. Il n'a jamais témoigné de remords de l'assassinat du duc d'Enghien. Malgré son habitude de considérer toute action et toute pensée sous des aspects divers, il n'a pas cru avoir, politiquement parlant, commis une faute. Il se décida avec une irritation passionnée, mais sa préoccupation était surtout qu'il se mettait en sûreté contre des conspirations que la présence d'un prince rendrait plus dangereuses. Quelques jours après cette mort, exaspéré par la sévérité de l'opinion publique, il s'en expliqua au conseil d'État, avec une colère qui excluait tout regret. On connut parles conseil-
1 20 SOUVENIRS n r i5 a r o n n e b a r a n t e .
1ers d'État les paroles qu'il prononça. M. de Chabrol, alors auditeur, me les rapporta le soir même; elles sont reproduites dans les Mémoires de Miot.
M. de l^a Valette, au courant mieux ([ue personne du caractère et des pensées intimes de Napoléon, et dont le jugement est sans malveillance, attribue cette détermination du premier consul au sentiment corse de vendetta. Il se croyait dans son droit : « Us voulaient me tuer, j'ai tué. )' Telle était au xvi" siècle la morale des liorgia et des condottieri. Les révolutions, les haines politiques, les guerres civiles, l'ambition du pouvoir et la crainte de le perdre ressuscitent ces époques de crime et de sang.
Cette guerre d'assassinat entre la légitimité et l'usurpation se prolongea en 1814. Pendant que Napoléon était àlile d'Klbe, M. de lirùlard, un des hommes les plus ardemment mêlés dans les conspirations de la chouannerie, fut nommé commandant de la Corse, mission de confiance à cause du voisinage des deux îles. Je vis M. de Brùlard presque au moment de son départ. Il venait de prendre congé de la famille royale et M. le duc de Berri lui avait dit :
— Ne trouverez-vous pas le moyen de lui faire donner le coup de pouce?
Voilà ce qu il raconta d'un ton de demi-plaisanterie à M. de Sesmaisons et à moi.
Quelle est la part de M. de Talleyrand dans cette
triste aventure? Il existe un j-apport do lui, que ne reproduit aucune des publications relatives à la mort du duc d'Enghien. Ce manuscrit était entre ies mains de M. Perret, longtemps son secrétaire. Après avoir eu, pendant trente ans, une entière confiance dans son dévouement, M. de Talleyrand cessa, je n"ai jamais su pourquoi, de l'avoir à son service, quinze ans environ avant de mourir. A dater de ce moment, M. Perret devint pour lui un sujet de soucis; il le menaçait à chaque instant de livrera la publicité des pièces importantes et entre autres ce rapport. Parfois il allait faire des visites à des personnes considérables qu'il rencontrait jadis chez M. de Talleyrand, et leur montrait des documents, sans en laisser prendre copie. M. Mole m'en parla, M. Pasquierme dit qu'après avoir lu deux fois cette pièce il l'avait retenue assez exactement pour récrire. Il l'a insérée dans ses Mémoires manuscrits, oii j'en ai pris connaissance. Il n'y était question ({ue de l'arrestation du prince sur un territoire étranger ; exposée comme nécessaire et même justifiée comme conforme au droit des gens, puisque le grand-duc de Bade donnait asile et protection à des conspirateurs qui complotaient l'assassinat du premier -consul. Cet écrit aurait été présenté au conseil extraordinaire, réuni par Bonaparte. M. de Talleyrand, probablement sans aucun doute sur la Tolonté du premier consul et qui le connaissait trop bien pour essayer de le dissuader, n'avait pas eu le courage de lui refuser cette déplorable
122 SOUVENIRS 1)1 IJAliO.N I»K I! A HANTE.
complaisance. C'est ce qu'on ne pouvait s'empôcher de penser en lisant le rapport colporté par M. Perret ; l'exécution du duc d'Knghien y était même considérée comme une avance opportune aux hommes de la révolution.
Au moment de mourir, M. Perret, pressé par un sentiment de remords, a avoué que ce document, ainsi que plusieurs autres, avait été falsifié. Il savait contrefaire parfaitement l'écriture de M. de Talleyrand, et comme il possédait les originaux, il put faire constater la vérité de sa rétractation aux personnes à qui il avait communiqué ces pièces. En relisant les Mémoires de M. Pasquier, j'ai trouvé* note de ce désaveu.
Quant nu duc de Rovigo, avant do devenir ministre et homme d'Etat, il se vantait hautement de la diligence et du zèle pour le service de l'empereur, dont il fit preuve dans cette circonstance. Je le sus de plusieurs personnes de la cour; elles avaient entendu les récits de M. de Rovigo.
A la mort du duc d'Engliien, un mouvement universel d'indignation éclata de toutes parts. On se figure difficilement, dans notre époque de lassitude et d'indifférence, l'effet que produisit l'événement de Yincennes, Personne ne voulait y croire. J'étais, le soir du 21 mars, chez M. Benoist. M. Germain (1), surnuméraire comme moi au mi-
(1) Créé chambellan en 1S06, M. Germain, après avoir fait quelques campagnes comme officier d'ordonnance de
nisU^re de l'intérieur, entra tout troublé et répéta ce qu'il venait d'apprendre chez M. Delessert. Chacun s'écria :
— Quelle horrible invention!
II insista, et M. Benoist lui dif :
— Finissez donc, Germain, c'est un indiane mensonge !
Le lendemain, le jugement se lisait placardé sur les murailles. Tous les visages étaient consternés ; on s'abordait entre gens qui se connaissaient à peine; on se serrait la main avec expression. Outre les sentiments que provoquait cette iniquit(^ il faut songer que rien n'y préparait. Les cruautés révolutionnaires, les échafauds de la Terreur ne survinrent pas tout à coup. Des convulsions populaires, des actes de violence précédèrent les crimes du pouvoir. Or, on vivait depuis quatre ans sous un régime raisonnable, régulier, despotique peutêtre, mais dont l'honneur était d'avoir repoussé les exemples de la révolution. Le prestige s'éva-
l'empereur, se distingua en 1809 par la défense du fort de Kuffstein, dans le Tyrol, et fut nomnir, en 1813, ministre plénipotentiaire près le grand-duc de Wurfzbourg. Revenu à Paris, après la défaite de Leipzig, il joua un rôle assez important en 1814 comme officier supérieur de la garde nationale. Préfet de Saône et-Loire, de Seine-et- Marne sous la restauration, puis pair de France en 1819, le comte Germain mourut en 1821. Il avait épousé, en 1812, mademoiselle Constance de Houdetot, sœur de madame de Barante.
124 SOLVEMHS nr BAKON m: lîARANTK.
nouissait soudainement. Quelle illusion on s'était faite sur le premier consul! De quoi était-il capable? (Juallait-on devenir, si avec son immense puissance, il entrait dans les voies de la cruauté? On se figurait la guillotine relevée et le sang répandu à Ilots. Devant l'exaltation des esprits, la police laissait un libre cours à ces imprudentes paroles, il n'y eut aucun incident motivé par des propos séditieux, on n'avait pas sans doute prévu ce soulèvement. Sur ces entrefaites, on apprit que Pichegru venait d'être trouvé mort dans sa prison, le public se refusa à croire au suicide.
Le premier consul considérait de plus en plus indispensable la transformation de la république «n monarchie héréditaire. Ce n'était pas par une ambitieuse vanité qu'il désirait ceindre la couronne impériale; elle lui paraissait nécessaire pour réaliser la grande destinée quïl avait toujours rêvée. Pour conquérir l'Europe, il fallait être empereur ! Le moment venu, le Sénat en jirit ouvertement l'initiative. Il répondit à la communication faite sur la complicité du ministère anglais dans la conspiration. « Ne ditTérez point, grand homme ; achevez votre ouvrage en le rendant immortel comme votre gloire. » Bonaparte répliqua qu'il réfléchirait au moyen de calmer les sollicitudes du Sénat.
Le conseil d'Etat fut consulté. Napoléon assistait à la discussion. Un seul conseiller, Berlier, parla contre l hérédité. Après quatre séances,
l'empire fut voté par 20 voix contre 6. Il sembla important d'avoir l'avis du Tribimat. Dans cette création, de l'empire, tout était réglé, les rôles distribués, les opinions assurées d'avance. Ainsi, au ïribunat, on en dévolut la proposition à un conventionnel, M. Curé, appuyé par M. Siméon, désigné lui-même, en 1797, comme ministre de Louis XVIII on cas de contre-révolution. Enfin, le 17 mai 1804, le consul Cambacérès porta au Sénat le projet de sénatus-consulte qui instituait Napoléon Bonaparte empereur des Français, et établissait l'bérédité. Dès le lendemain, cette nouvelle constitution fut adoptée; et aussitôt après, l'assemblée tout entière se rendit à Saint-Cloud. Cambacérès, qui l'avait présidée, présenta à l'empereur l'acte constitutionnel.
— J'accepte le titre que vous croyez utile à la gloire de la nation, je soumets à la sanction du peuple la loi de l'bérédité, j'espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle environnera ma famille.
Telle fut sa réponse.
La nouvelle constitution amoindrissait encore le peu de garanties que les lois de Fan YIII semblaient laisser subsister contre le pouvoir absolu. Le Sénat recevait en apparence des attributions qui le grandissaient; mais il était facile de voir quil ne serait jamais un obstacle aux volontés môme les plus illégales de l'empereur.
En se plaçant sur un trône, Napoléon voulut se
J2Ô SOLVKMIJS m BARON I»K HAHA.NTK.
donner le pompeux appareil des souverains qui dataient du siècle passé. Il eut des grands dignitaires, des connétables, des maréchaux de France, une cour de chambellans, decuyers, de maîtres de cérémonies. Peut-être y trouvait-il l'avantage de s'attacher un entourage d'hommes qui lui devraient leur élévation et leur fortune. Il eut aussi ridée de rappeler à lui la haute aristocratie de l'ancien régime, en restituant à plusieurs de ses membres leur position perdue. Il aurait dû savoir que la révolution, à laquelle il succédait, avait eu pour cause première, non pas la liberté, mais l'égalité.
Lorsque le sénatus-éonsultc fut promulgué dans les rues de Paris, le peuple resta froid.
Le même jour, la Comédie-rrançaise donnait la première représentation d'une tragédie intitulée Pierre le Grand. On n'en ignorait pas l'auteur. Marié à une nièce de Cambacérès et membre du Tribunal, nul ne s'était montré plus empressé que M. Carrion de Nisas dans la discussion sur l'hérédité et l'empire. Sa tragédie de Pierre le Grand avait pour sujet la conspiration du prince Alexis contre son père. L'auteur représentait un souverain qui, après de nombreuses victoires, revient dans sa capitale et fait cesser les désordres et les conjurations. Pierre y figurait comme fondateur de la puissance en Russie. Une foule, telle qu'on n'en avait jamais vue, se pressait longtemps avant l'ouverture des bureaux. La salle fut bientôt
comble. Ceux qui n'avaient pu avoir de billets étaient restés dans la rue. Aux sifflets du dedans répondirent bientôt ceux du dehors. Plus d'une fois ïalma supplia le public d'essayer d'écouter un moment. La police ne tenta pas de rétablir l'ordre, et la pièce ne s'acheva même point. Les journaux qui rendirent compte de cette représentation attribuèrent cette émeute des spectateurs à un ancien article de M. de Xisas, qui accusait une cabale et le peu de goût du parterre, du mauvais sort de Montmorency (1). Mais la politique provoqua évidemment cette manifestation. Je réussis à être placé, et j'assistai à la chute de Pierre le Grand. A la seconde représentation, on consigna les élèves de l'Ecole polytechnique, prévenus du tumulte de la veille qui, le lendemain, ne fut pas moindre. Pierre le Grand disparut de l'affiche.
Le Cl/rus., — de Joseph Chénier, — eut un
(1) M. Carrion de Nisas, gentilhomme du Languedoc, était officier de cavalerie lorsque commença la révolution. Favorable d'abord aux idées libérales, il ne se laissa pas entraîner plus loin et fut mis en détention pendant la Terreur. Homme d'esprit et de lettres, il avait fait jouer, à Paris, en 1800, une tragédie : Montmorency. Pour assurer le succès, il convoqua alors les Languedociens présents dans la capitale. Leurs applaudissements, prodigués à chaque instant, déplurent au parterre; la pièce ne méritait pas un tel triomphe. Les sifflets excitèrent la patience des Languedociens et la représentation fut troublée par des rixes bruyantes.
1 2,8 s 0 V V K MHS 1 ) l' H A K 0 \ 1 1 K li A 1{ A N l' I-: .
sort tout aussi triste. Cette tragédie, conliiiuelle allusion à Téh'vation d'ini lidros qui, pour le bonheur du peuple, allait ceindre le diadème, succomba sous les huées et n'eut pas de seconde représentation. Chénier (1), convention-
{i) Cliùnicr, en effet, n'était pas seulement un liomine de lettres, il appartenait h la politi<iue. Pendant <iu'il siégeait à la Convention, André jtérit sur l'échafaud, et, au même moment, il fit paraître une tragédie, Timoléon, écrite longtemps auparavant. On s'étonna qu'il n'eût pas renoncé à produire au public un drame dont le sujet était un frère qui, dans son exaltation patriotique, préside au meurtre de son frère. Dès lors, Cliénier fut rangé parmi les plus fougueux révolutionnaires et no chercha point à démentir cette réputation. H fut le poète des jacobins. Ses tragédies, qui eurent quelijiie succès, reproduisaient ses opinions.
Au vrai, Chénier porta dans la politique le caractère d'un littérateur vif, irritable, plein d'amour-propre, s'cnivrant de son imagination et de ses paroles, cachant peulètre une àme faible sous des habitudes d'emportement. Ses colères étaient redoutables, et c'est par là qu'il eut un grand rôle dans le parti révolutionnaire. Personne n'osait montrer devant lui de la modération, tant on craignait une scène. Jamais il ne participa au gouvernement de son parti, mais il fut un énergique soldat de cette armée, ennemi, comme tout bon jacobin, de la justice et de la liberté. On put supposer un instant qu'il allait devenir plus raisonnable. Ce fut lorsque madame de Staël, après avoir obtenu de lui, en 1793, la radiation de Talleyrand de la liste des émigrés, l'accueillit dans une société où l'amour de la révolution était fort tempéré. Mais il n'avait pas rompu avec ses anciens amis.
Partisan, pendant le directoire, des proscriptions de Fruc-
■nel régicide, devenu le poète officiel, fut assailli (le railleries. M. Benjamin Constant ne len
tidor « J'aime mieux, disait-il. la révolution que la liberté. » C'est eu professant avec violence de telles doctrines qu'il se fit un ennemi de M. Benjamin Constant qu'il voyait habituellement chez madame de Staël. M. Constant commença à le cribler d'épigramme?. Je me souviens de celle-ci :
D'où vient cette démarche altière?
Est-ce l'orgueil de la vertu ?
— Je n'ai poiat fait périr mon frère .'
— C'est bieu, mais l'as-tu défendu?
Membre du Tribunal après le 18 Brumaire, il en fut éliminé en 1802; il s'y était montré indépendant. Peu de temps après, sachant qu'il n'avait aucune fortune, le premier consul le nomma inspecteur général des études.
Dans une de ses plus belles poésies, YÊpître à Voltaire, l'empereur crut voir une comparaison, ou du moins une allusion au règne de Tibère. 11 le destitua. Puis, apprenant que la perte de son traitement le laissait en détresse, on lui accorda une pension de huit mille francs.
J'ai \Ti Chénier, une seule fois en ma vie. Un soir. en 1810, au théâtre de TOpéra-Comique, un homme maigre, pâle, d'une physionomie souffrante et détruite par la maladie, était assis à côté de moi. 11 paraissait très sensible à la musique; ses yeux éteints avaient de la mobilité et parfois exprimaient l'émotion. Je ne sais comment la conversation s'engagea entre nous. Je trouvai un certain charme à l'esprit de mon voisin inconnu; son langage traduisait d'une façon naturelle des impressions vives et fines. Tout en lui annonçait le poète ou l'artiste. On représentait Zt'/r(i>e et Azor, et il comparait avec une critique spirituelle et juste l'œuvre lourde et commune de Marmontel à l'intérêt naïf I. 9
130 SÛLVE.MKS DU BAKON DE BARANTE.
poursuivit que de plus belle à la joie générale :
C'est donc en vain que le fidèle Arpage Des fureurs d'un aïeul aura sauvé Cyrus. Chénier frappe les rois beaucoup mieux qu'Astyage. Et Cyrus, cette fois, ne reparaîtra plus.
En voici une autre, à double tranchant, qui fut un peu moins répandue :
Bonaparte, longtemps caporal jacobin,
Chénier longtemps rimeur républicain,
Sont unis pour fonder et pour chanter Tempire,
Tous deux bien mieux exercés à détruire.
Il est sifflé le couple créateur.
Entre eux à ce sujet, la querelle s'engage :
Lequel des deux est sifflé davantage?
L'empereur dit : C'est le rimeur;
Le rimeur dit : C'est l'empereur!
Le peintre David, non moins farouche conven-
du simple conte de la Belle et la Bête. Lorsque je sortis, un de mes amis me demanda si je savais avec qui je venais de converser; et m'apprit que c'était Chénier. Il a laissé ainsi dans mon souvenir une trace autre que les préventions dont la renommée et beaucoup de témoignages véridiques avaient formé mon jugement. M. Mounier m'a raconté comment son père, préfet à Rennes, subit la même impression. Chénier, inspecteur de l'instruction publique, y vint en tournée. Les répugnances et les rancunes de M. Mounier, témoin de sa conduite passée, étaient autrement fortes que les miennes, et pourtant il trouva dans ce votant de la mort du roi, dans ce révolutionnaire furieux, un causeur aimable; ils passèrent dix jours ensemble. Chénier mourut en 1811.
tionnel que Chénier, était lui aussi aux pieds de Napoléon, oublieux de sa tendresse pour Marat(l).
(l) M. de Forbin m'a raconté à ce propos cette anecdote : Venu dans sa première jeunesse chercher asile à Paris, et se sentant déjà une vocation décidée pour la peinture, il fut recommandé à David pour entrer dans son atelier. C'était à la fois un moyen de préservation et la meilleure occasion d'apprendre. J'ai connu d'autres jeunes gens de cette génération qui ont aussi travaillé chez David. Dans ce terrible chaos de la France, on ne prenait pas garde à ces choses-là. Prives de leurs parents émigrés ou emprisonnés, les enfants de nobles ou de riches familles se tiraient d'affaire comme ils pouvaient, employaient leur activité d'une façon quelquefois bien singulière, essayaient toutes leurs fantaisies de carrière ou d'occupation. M. de Forbin avait été si bien recommandé à David que, non seulement celui-ci l'admit dans son atelier, mais l'engagea à dîner. Il se trouva que, ce jour-là, un ancien ami du peintre était au nombre des convives. M. de Forbin comprit, par la suite de la conversation, qu'après un intervalle de froideur, presque de brouillerie entre eux, et qu'il assistait à un dîner de réconciliation. « Mais enfin », disait ce convive, «pourquoi as-tu cessé de me parler, pourquoi me faisais-tu mauvaise mine? Je n'ai rien à me reprocher, j'ai toujours été ton admirateur et ton ami. » — « Veux-tu que je te dise la vérité? » répondit David, « tu n'aimais pas assez Marat. Je ne t'ai pas vu assez affligé de sa mort; je ne pouvais te le pardonner! »
David était un homme désagréable, dont le hideux visage et les façons rudes rappelaient les souvenirs attachés à sa vie passée, sans esprit et sans bon sens sur toutes choses, hormis sur son art. Il avait un sentiment vif et fin des chefs-d'œuvre et du caractère de chaque grand peintre, de chaque école. Évidemment, son inspiration lui venait plutôt des beaux tableaux ou des statues antiques que de
132 SiirVKNllîS m UARfiN \)K liAHANTi:.
L'empereur soumit lu loi d'hérédité à la sanction du peuple, mais il n'attendit pas que le peuple se fût prononcé. Dans ce temps-là, le sulTrage universel se manifestait autrement qu'aujourd'hui,
On ouvrit au secrétariat de toute administration, de toute municipalité, au grefîc de tous les tribunaux, chez tous les juges de paix et chez tous les notaires, des registres sur lesquels les Français eurent à consigner leurs vœux sur la proposition suivante :
« Le peuple veut l'hérédité et la dignité impériales dans la descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de ]>îapoléon Bonaparte, ainsi qu'il est réglé par le sénatus-consulte organi(|ue. »
A l'expiration du délai fixé, chaque dépositaire d'un registre devait l'arrêter, en additionner les
la nature elle-même. Il n'aurait pas été peintre sans les musées ou les églises. On pouvait presque toujours dire, en regardant ses tableaux, ce qui était, à ce moment-là, l'objet de son admiration.
Quelques élèves de David, non pas des meilleurs, eurent la manie de revêtir pendant un temps des costumes antiques : le pantalon asiatique et le bonnet phrygien. J'en ai encore vu deux ou trois en 1796. Ils se nommaient les « contemplateurs », travaillaient peu, avaient la critique tranchante et dédaigneuse, et attendaient l'inspiration qui ne venait guère. David se moquait d'eux. Aucun de ceux de ses élèves qui ont obtenu le moindre succès n'a été je crois de cette mascarade, excepté, ce me semble, Topino- Lebrun, et ce n'est pas la peinture qui l'a rendu un instant fameux.
1801-180O. VXi
votes, certifier le tout, et l'adresser au maire pour être transmis à la sous-préfecture. On expédiait ensuite les registres de l'arrondissements totalisés à la préfecture, et, de là, au ministre de l'intérieur avec le relevé général du département.
Ces relevés arrivèrent à Paris, au terme indiqué. En dépit de toutes les précautions énumérées dans le décret impérial, il était évident que le maire, le greffier ou le notaire pouvaient porter sur leurs registres les votes qui n'avaient pas été écrits ou dictés. Plus la liste serait nombreuse, plus le teneur du registre serait bien venu de ses supérieurs. Quant à la vérification du nombre des votes , malgré l'exactitude certaine dos chiffres, elle n'en était pas moins obligatoire pour le ministère de l'intérieur. Cette opération, qui demandait plus de soin que de discernement, fut confiée aux surnuméraires. Nous commençâmes à examiner quelques registres. On ne découvrit aucune erreur. Nous jugeâmes donc ce travail inutile. Parmi les pièces envoyées du ministère de la guerre, nous remarquâmes la lettre d'un général, alors en inspection. Il avait écrit son vote à Orléans, puis à Angers et enfin à Nantes oïl il se rendait, persuadé que cet excellent exemple ne serait pas blâmé.
La proclamation de l'empereur, le changement de la constitution, la création d une cour ne détournaient pas l'attention du procès de Moreau, de
Cadoudal et de ses complices. L'empereur désirait maintenant voir Moreau condamné à mort, afin d'avoir la magnanimité de le gracier. L'accusé se défendit avec dignité dans les interrogatoires ; il prononça un discours qui eut beaucoup d'effet : c'était Garât qui l'avait composé. Les juges résistèrent aux efforts tentés pour obtenir de leur complaisance une peine capitale. La volonté de l'empereur pesait si ostensiblement sur le tribunal, que l'intérêt du public se porta sur les accusés. MM. de Polignac et de Rivière firent preuve d'un tel dévouement à leur cause et aux princes émigrés qu'on excusait leur obéissance. La fermeté, la courageuse résignation, la noble attitude de Cadoudal, inspirèrent une émotion véritable à tous ceux qui assistèrent à l'audience.
L'empereur n'en témoigna aucun mécontentement, hormis de l'acquittement de Moreau. Il ne s'irrita point de la pitié générale et sembla même s'y associer. Il y avait condamnation, la bataille était gagnée, et il pouvait se montrer généreux pour les vaincus. Tout son entourage de famille sollicita la grâce de M. de Polignac et des autres émigrés; on assura même que Murât lui parla pour Cadoudal. Malgré les remises de peines accordées, ce dernier et onze de ses complices furent exécutés. Triste journée, qui flétrit pour quelque temps la prise de possession de Tempire !
La mort du duc d'Enghien, le procès de Moreau, douze têtes tombant le même jour sur l'échafaud,
isoi-iROo. 13:;
la consultation dérisoire du suffrage universel, cette cour copiée sans ressemblance sur celle que la' révolution avait détruite, n'attachaient guère le pays au nouvel ordre de choses. Il n'existait toutefois aucun sentiment de révolte, on ne souhaitait pas le renversement de l'édifice.
Pour donner une consécration plus efficace à son élévation au trône, l'empereur voulut que le pape vint à Paris sanctifier son couronnement.
Pie VII ne se rendit pas volontiers à son invitation ; il craignait de se mettre entre les mains puissantes d'un souverain qui n'avait jamais ménagé le chef de l'Église que par des motifs politiques. Mais quelles conséquences pouvaient avoir son refus? L'Italie était sous la dépendance de Napoléon; que deviendrait le pouvoir temporel? peut-être pensait-il déjà à le supprimer? Le pape se résigna, l'empereur lui fit un pompeux accueil. La population de Paris, malgré ses quinze ans d'indifférence, se montra respectueuse dans sa curiosité à contempler le saint pontife. Sa présence était évidemment un acte de l'autorité impériale et le sacre n'ajoutait rien au sentiment d'obéissance. Napoléon, en plaçant lui-même la couronne sur sa tête et en recevant du pape seulement l'onction, constata une fois de plus qu'il devenait empereur par sa propre volonté. Tous les préfets, tous les présidents de canton, les députés des conseils généraux, les présidents des cours de justice avaient été convoqués à cette solennité.
Les fonctionnaires représentaient la nation.
Le pape ne fut pas lil)re de retourner à Rome après le couronnement. Il espérait que son voyage à Paris serait récompensé par quelques modifications des articles organiques; il aurait désiré voir les légations restituées au Saint-Siège. Il s'aperçut bientôt au contraire qu il n'était pas question de son départ et qu'on cherchait à obtenir de lui d'étonnantes concessions. Un jour, le général Duroc, grand maréchal du palais, lui parla, non pas officiellement mais en conversation familière, de l'établissement do la papauté à Avignon ou à Paris. On mettrait à sa disposition un palais entouré d'un quartier privilégié ; elle garderait son caractère de souveraineté et recevrait les ambassadeurs accrédités auprès d'elle. A ces surprenantes paroles, le pape répondit :
. — Nous avions prévu, lorsqu'on nous a appelé à Paris, qu'on songerait peut-être à nous y retenir Nous avons signé une abdication en règle, le cardinal Pignatelli en est le dépositaire. Quand vous exécuterez vos projets, il ne vous restera plus qu'un pau^Te moine qui s'appellera Barnabe Chiaramonti.
Le soir même, le retour du pape était décidé. • L'empereur avait été reconnu par toutes les cours dé l'Europe, sauf par la Russie. Mais M. Pitt rentrait au ministère, et allait sans doute rallier les puissances du continent pour faire diversion aux projets et aux préparatifs de descente en Angle-
terre. Napoléon se disposait donc à cette double guerre. Il commença par occuper le théâtre de ses anciennes victoires et à s'assurer de l'Italie. Il réunit Gênes à la France, la république Italienne devint le royaume d'Italie. Une longue négociation prépara cette annexion. Les Italiens demandaient un gouvernement et une administration séparés du grand empire ; ils consentaient à avoir pour roi Joseph, mais celui-ci ne voulait pas renoncer à la succession de l'empereur, son frère, dont il était l'héritier. Enfin, il fut décidé que Napoléon serait roi de l'Italie, et le prince Eugène de Beauharnais, le fils de l'impératrice, vice-roi.
Dans les premiers jours d'avril. Napoléon partit pour recevoir à Milan la couronne de Fer dos anciens rois lombards. Lorsque son frère Joseph vint lui faire ses adieux, il lui dit :
— Vous devriez apprendre l'espagnol.
Le prince répéta le jour même cette parole à M. Andrieux, de l'Institut. C'est de lui que M. Auger(l) et moi nous apprîmes ce premier indice de la guerre d'Espagne.
A propos de ces pourparlers pour la création du royaume d'Italie, M. Capefigue et M. Thiers apprécient avec une sévérité malveillante la conduite de M. de Melzy, homme distingué et d'un noble caractère, appartenant à la haute aristocratie milanaise. Ses manières étaient d'un grand sei-
'Il Voir à l'appendice, page 38"
138 SOUVENIR? lU" RARON KK II A R A NT P:.
gneur. Nourri dans les idées et les lumières du xvui" siècle, lié avec la société française, il avait, comme tant d'autres, aimé l'indépendance et la liberté de l'Italie. La conquête française lui fit espérer une délivrance. Le général Bonaparte le traita avec une grande distinction et comprit ce qu'il valait. Devenu ainsi le premier personnage et le vice-président de la répuljli({ue Italienne, il tarda peu à voir que l'Italie ne devait attendre de Napoléon ni une existence nationale ni des institutions libérales. Lorsque la r(^publique disparut pour faire place au royaume d'Italie, M. de Melzy n'était plus en harmonie avec l'empereur. Sa conduite fut alors prudente et convenable. A vrai dire, et dans la conversation intime, il se montrait mécontent et frondeur. Il avait des titres et des dignités ; on lui témoignait constamment beaucoup d'égards, mais il était en disgrâce et ne demandait pas mieux.
Napoléon ne cessait point de se préoccuper de la descenteen Angleterre, qu'il conçut réellement. De si énormes dépenses, une application si constante de sa pensée et de ses soins, deux années consacrées aux préparatifs de cette grande entreprise, n'étaient point une vaine démonstration. M. Thiers se complaît à exposer avec détails et intérêt tout ce qui a été fait et projeté pour l'accomplir. Il rappelle les difficultés, les périls, les objections et en même temps la persistance habile de l'empereur. Toutefois il est évident que, malgré sa force de
volonté, son audace à jouer les grandes et aventureuses parties, il voyait de jour en jour davantage combien celle-là était difficile et exposée à des chances contraires. Le propre de son génie était de placer, entre une conception hardie et une exécution impétueuse, un long intervalle destiné à réunir les moyens de réussite, à les accumuler, à les combiner avec prudence, à tout prévoir, à tout préparer. Il se rendait compte que le succès dépendait de l'apparition imprévue et soudaine dans la Manche de toutes les escadres françaises et espa gnôles, qui auraient protégé le passage de la flotte de transport.
C'est pour cela qu'il avait envoyé l'amiral Villeneuve aux Antilles, afin qu'à son retour inopiné il débloquât tous les ports de l'Océan et en ralliât tous les vaisseaux. Mais bien des circonstances vraisemblables viendraient peut-être à la traverse de cette importante manœuvre. Aussi, dès le commencement de 180.3, il tenait en réserve une autre vaste entreprise pour la substituer à la descente, si elle ne pouvait être tentée. La grande armée, campée sur les côtes de France depuis Brest jusqu'à Amsterdam, serait dirigée contre l'Autriche. De ces deux hypothèses, et sans doute au fond de son génie, il préférait la guerre sur le continent. Toujours est-il que l'événement ne le prit pas au dépourvu.
M. Daru m'a raconté que, dans les premiers jours de 180.3, l'empereur était au camp de Boulogne, et, comme d'habitude, l'intendant général de l'armée
140 SOUVENIRS Dl' BAH ON DE BAHANTE.
travaillait quotidiennement avec lui. En entrant un matin dans son cabinet, M. Daru le trouva se promenant à grands pas. Sans lui laisser le temps de dire une parole, Napoléon vint à lui tout colère :
— Savez- vous, dit-il, ce que vient de faire votre ami Yillonouve?
Puis il lui rapporta la nouvelle, qu'il recevait à l'instant, du combat du 22 juillet : deux vaisseaux espagnols pris et l'amiral français contrainl à entrer au Ferrol. Impossible alors de faire arriver à l'improviste les flottes dans la Manche avant que les escadres anglaises eussent le temps de survenir. Tout était manqué! I^,' Angleterre, désormais rassurée, triomphait maintenant de nos menaces impuissantes. L'empereur parla longtemps sur ce thème, s'animant de plus en plus; puis il s'arrêta, passa la main sur son front — son geste ordinaire — et parut soudainement calme et froid :
— Mettez- vous là et écrivez.
Il commença par lui dicter la levée de tous les camps depuis la pointe du Finistère jusqu'à Utrecht ; la marche que suivraient les corps d'armée, les villes que chacun traverserait, les renforts qu'ils y trouveraient en emmenant les dépôts des régiments, quels régiments et combien d'hommes dans chaque dépôt; les approvisionnements de vivres et de munitions, d'où on les tirerait, ainsi que les transports et les charrois; enfin tous les mouvements de cette armée de deux cent mille hommes, partant de points si distants les uns des autres,
pour être à jour fixe sur le Danube au centre de la Souabe.
Cette dictée dura quatre heures, sans un manque de mémoire, sans une hésitation. Lorsqu'elle fut terminée :
— Maintenant, dit l'empereur, vous allez partir pour Paris ; vous monterez en voiture ici sans rentrer chez vous. Envoyez un mot à votre femme pour qu'elle ne s'inquiète pas. Vous arriverez la nuit dans la cour du ministre de la guerre. Avant de descendre de voiture, vous le ferez avertir afin quil vienne vous parler; vous lui demanderez une chambre et vous resterez chez lui, sans que personne sache que vous êtes à Paris. A vous deux, vous expédierez sur-le-champ les ordres nécessaires pour que tout se fasse comme je l'ai réglé. Je passerai encore huit ou dix jours à Boulogne; quand je reviendrai, je veux que toute cette besogne soit faite.
On s'est souvent demandé pourquoi l'empereur avait paru dédaigner les propositions de Fulton. Mais, hormis dans les fabriques de coton, la vapeur n'était pas encore assez perfectionnée au point d'être d'une grande utilité pratique. Fulton offrait pour la navigation une machine de force minime qui ne faisait mouvoir qu'une petite chaloupe. L'empereur n'avait pas le temps d'attendre pour la descente en Angleterre qu'il l'eût rendue applicable aux gros navires. J'ai assisté à cet essai, sur la Seine, devant les Invalides.
142 SOLVEMRS \)\: BAKON DE DAKANÏE.
C'était à la paix et à l'industrie qu'il appartenait d'obtenir les immenses résultats des inventions divulguées déjà avant l'époque de la révolution et de la guerre. L'expérience sur le Rhône, du bateau de M. de Joulîroy, précéda en effet 1789. Les grandes usines se servaient de rails pour leur service intérieur et j'ai vu à l'Arsenal, en 1799, un chariot mn par la vapeur. La même année un ingénieur illumina sa maison par le gaz, répétant en grand une expérience dont on agrémentait les leçons de physique.
Il ne fallait pas beaucoup de réflexion pour deviner que ces premières découvertes ne tarderaient pas à se développer. C'était un sujet habituel de conversation à l'Ecole polytechnique. Dans les Lettres d'un Chinois^ par le duc de Lévis (1812), apparaissent toutes les merveilles futures des chemins de fer. Mais lorsque des convulsions intérieures préoccupaient tous les esprits ; lorsque la guerre absorbait toute l'activité nationale; quand le commerce et l'industrie n'avaient aucune sécurité, que le crédit public n'existait pas, ni par conséquent le crédit commercial et le jeu des gros capitaux, toutes les grandes inventions restaient en germe. Sans la révolution française, avec un gouvernement raisonnable et les libertés administratives conçues par Turgot et Necker, l'ère industrielle serait advenue quarante ans plus tôt. On y tendait déjà au commencement du règne de Louis XVL
Janvier-Septembre 1806.
L'admirable campagne terminée par la bataille d'Aiisterlitz, la paix imposée à l'Autriche et qui laissait à la disposition du vainqueur l'Italie et l'Allemagne, changèrent complètement la position de Napoléon. Son pouvoir était maintenant universel sur l'Europe qui naguère encore se croyait assez forte pour lui résister et le vaincre. En France, il exerçait un empire absolu sur l'opinion, ce que n'avait pu lui donner le couronnement ni le sacre. Sa gloire constituait une puissance, il devenait cher à l'orgueil patriotique.
Il disposait de nouveaux territoires conquis. Il fit son frère Joseph roi de Naples, en lui conservant le titre et la position de grand électeur. Le prince Louis eut la Hollande en restant connétable. Puis furent créés de grands fiefs impériaux. Leurs titulaires étaient souverains, mais demeu-
144 SOUVENIRS DU BARON liK BAHANTI
raient sujets et serviteurs de l'empereur. Berthier devint prince de Neuchâtel; M. de ïalleyrand, de Bénévent; le maréchal Bernadette, dePontecorvo; le maréchal Murât, grand-duc de Berg. On institua de nomhreux duchés auxquels n'était attachés ni souveraineté ni possession : ils portaient le nom soit de batailles gagnées, soit de villes occupées ; des maréchaux et des ministres reçurent, alors ou plus tard, cette haute faveur.
Tout habile et rélléchi qu'était l'empereur, il obéissait souvent à son imagination. Les souvenirs, les pompes solennelles, les noms, l'histoire envisagée sous un aspect épique ou théâtral, agirent plus d'une fois sur ses projets. Mais les difficultés de l'exécution le ramenaient vers le possible et la pratique. Il jugeait très librement ses propres conceptions et savait même quelquefois les railler. Il a bien peu cru à tout ce qu'il destinait à un important avenir, ou, en tout cas, ses illusions se dissipèrent promptement. Je ne pense pas qu'il ait, un seul jour, supposé qu'une aristocratie fondée par lui ressemblerait aux pairs des romans de Charlemagne et aux seigneurs du temps féodal. Il connaissait trop bien la société actuelle, il excellait trop à la régler selon sa composition pour faire de tels rêves. Sa noblesse était une décoration, un contentement jeté à des vanités qu'il soupçonnait, avec raison, avides de distinctions. Les réminiscences de l'ancien régime, la comparaison avec les autres États de l'Europe, rendaient selon lui indis-
JANVlER->i:i>TF,MliRE 18(1(3. lia
pensable cette imitation du passé. Mais une noblesse privilégiée, investie de plus ou moins dindépendance. formant dans l'Etat un corps politique, il n'en a pas eu l'idée ; elle lui aurait paru insensée. C'est tout au plus s'il croyait à la réalité des souverainetés, petites ou grandes, dont il conférait l'investiture. Il n'avait nulle intention de laisser à ses frères ou à ses beaux-frères la plus petite initiative, — et encore moins à MM. de Talleyrand, Berthier et Bernadotte.
Peut-être Napoléon imagiuait-il quelquefois qu'après avoir constitué l'Europe selon ses pensées, quand elle se serait accoutumée pendant de longues et tranquilles années à son joug et à sa règle, quand il aurait réussi à abaisser la puissance de l'Angleterre et de la Russie, tout ce monde nouveau pourrait subsister et vivre d'une vie réelle. C'est en ce sens qu'il a dit plus dune fois, en parlant de sa dynastie :
— Pour qu'elle dure, il faut que je vive encore vingt-cinq ans et que mon (ils soit un grand homme. Lorsqu'au commencement de 1803, le premier consul institua les auditeurs au conseil d'Etat, il avait déjà voulu les clioisir dans les familles considérables, persécutées et tenues éloignées des emplois par la Révolution. Le troisième consul, M. Lebrun, fut chargé de s'assurer si M. Mole, M. de Grillon, M. Terray, et d'autres dont j'ignore le nom, accepteraient d'être auditeurs. M. Terray, plus âgé de quelques années que M. Mole, ne répu-
14(} SOUVENIRS Dl HAUON II K lîARANTi:.
gnait pas à entrer dans la carrière qu'on lui ouvrait, mais son oncle, que nous avons vu depuis à la Chambre des députés, royaliste passionnément obstiné, avait beaucoup d'autorité sur lui et ne le lui permit pas. Ce refus influença M. Mole ; il préféra attendre. Il se trouvait bien jeune, fit-il observer à M. Lebrun. Les malheurs de sa famille et les événements l'avaient empêché de faire de suffisantes études. Il s'occupait assidûment d'y suppléer, et désirait voyager. Il ne se sentait donc pas encore capable de bien remplir les fonctions qu'on lui offrait, et qu'il se proposait de solliciter un jour. La mort du duc d'Enghien, les procès, les conspiratiorts, refroidirent quelques instants les gens honorables qui souhaitaient une semblable situation.
Puis, après Austerlitz, devant les nouveaux efforts de rem|)ereur pour rattacher la France nouvelle à l'ancienne, M. Mole (comme beaucoup d'autres) pensa que le moment était venu d'entrer dans la carrière. 11 écrivit directement à l'empereur et lui demanda à être auditeur au conseil d'Etat. Il le priait d'y nommer en même temps M. de Houdetot, son parent et son meilleur ami. Napoléon lui fit dire que les deux nominations étaient accordées et lui donna une audience. L'empereur le reçut avec distinction, l'entretint de son livre (1) récemment paru, de son voyage
(1) Essais de morale et de politique (1806).
JAWIER-SEPTEMBRE 1800. 147
en Angleterre, et le sfMliiisit entièrement. Lentrevne dura trois qnarts dhenre. M. Mole se plaça ainsi, dès son entrée an conseil d'Etal, plus liant et comme à part des autres auditeurs ses contemporains. Trois ou quatre mois après, on 1 élevait au rang- de maître des requêtes.
Ce ne fut pas pour faire revivre une magistrature dont le nom était emprunté au vocabulaire de Fancien régime, que l'empereur créa les maîtres des requêtes. Il les destinait spécialement au contentieux. Jusqu'aloi's les fonctions du conseil restaient confuses en ce qui concernait la préparation des lois et la politique. Il y avait des inconvénients manifestes à ne point distinguer le contrôle des actes administratifs, exercé dans l'intérêt delÉtat, et les décisions à rendre sur les réclamations des particuliers contre l'administration. Il était nécessaire d'assujettir à des formes régulières cette dernière juridiction. On reclierclia dans la tradition du conseil des Parties ce qui pourrait être applicable an nouveau régime, et l'on établit le comité du contentieux, composé de maîtres des requêtes, où s'opérait toute l'instruction des affaires. Ce travail fut fait sagement, si bien que depuis on a pu y ajouter quelques formalités, mais le mécanisme n'en a point changé.
M. Pasquier débuta avec une grande distinction dans ces fonctions. Plus ràgé que les auditeurs, car il était dans sa quarantième année, il siégeait au parlement avant la révolution. Doué d'une
i48 siMVKNiiiS m liAUMN m-; iîarantk.
exlr^'iiie facilite?, la convorsalioii l'avait foriiK'* plutôt que le travail; il parlait aisément et hardiment, avec clarté, se mettant à la portée de ceux qui lécoutaient. La causerie devant la cheminée, dans un salon, avait été pour lui l'apprentissage du conseil d'Etat et de la tribune. Il était sensé, pratique, d'un commerce bienveillant et sur, habile à se ménager, mais toujours honorablement (idèle et dévoué à ses amis, de sorte qu il ne tarda pas à se faire une bonne positwn dans ladminis- Iralion. Encourage' et soulevé par le succès, ses facultés se (hneloppèrenl et s'élevèrent; il acquit plus de réilexion, jdus de connaissances positives, et suppléa à ce qui avait pu lui manquer dans la première partie de sa vie. Il devint ainsi capable de suivre la grande carrière politique qui a illustré son nom.
Quelques jours après la nomination de M. Mole et de M. de lloudetot, on me comprit dans une promotion nombreuse d'auditeurs au conseil d'Etat. Je me réjouis beaucoup de cette faveur, j'allais avoir une position dans le monde politique, une occupation régulière et l'espérance d'y réussir. Mais ce qui me donna bientôt le plus de satisfaction, ce fut d'être placé de manière à voir et à entendre l'empereur. Je ne partageais certes pas le fétichisme de son entourage, mais connaître et apprécier un si grand esprit, un si puissant caractère, savoir ce qu'il était et ce qu'il n'était pas, absorbait mon attention. Je considérais les séances
JA NVIER-SKr'TEMlîRE 1800. 149
(lu conseil comme une sorte de drame, où j'écoutais curieusement les interlocuteurs et surtout l'empereur.
La première discussion à laquelle j'assistai ojlrit un intérêt particulier. En revenant d'Austerlitz, >yapoléon entendit à Strasbourg" de vives plaintes contre les juifs ; l'usure qu ils pratiquaient révoltait la population. Un grand nombre de propriétaires et de cultivateurs, grevés d'énormes dettes, avaient reconnu devoir des capitaux bien supérieurs aux sommes prêtées; la moitié du sol était, disaiton^ frappée d'hypothèques pour le compte des Israélites. L'empereur promit d'y mettre bon ordre et arriva à Paris avec la conviction qu'un tel état de choses ne pouvait être toléré. Il soumit la question à l'examen du conseil d'Etat. On commença à parler de cette atfaire dans le public. Le Mercure inséra un article de M. de Boiiald, sur les juifs et leur situation parmi les peuples chrétiens. Ses opinions intolérantes éclataient naturellement dans cette étude superficielle et déclamatoire. La section de l'intérieur, à laquelle M. Mole et plusieurs d'entre nous venaient d'être attachés, eut d'abord à s en occuper. M. Regnaud de Saint-.Jean d'Angely la présidait. Il chargea M. Mole de faire un rapport. Pour les hommes politiques et les légistes, il ne semblait pas quïl y eût difficulté ni matière d'un doute. Aucune disposition légale n'autorisait à établir la moindre dill'érence entre les citoyens professant une religion
i;;o SOI VKMR? T)V lîAïui.N ru: baiîantk.
quelconque. S'enquérir de la croyance d'un créancier pour décider sïl avait le droit d'être payé, était une étrange idée, aussi contraire aux principes (juaux mœurs actuelles. A la grande surprise des conseillers, M. Mole, simple auditeur de vingt-cinq ans, conclut à la nécessité de soumettre les juifs à des lois d'exception, du moins en ce qui touchait les transactions d'inl(''rèt privé. Les conseillers accueillirent son rapport avec dédain et sourire ; ils n'y voyaient qu'un article littéraire, une inspiration de la coterie antiphilosophique de M.M. de Foiitanes et de Bonald. M. Mole n'en fut nullement déconcerté. Il n'y eut pas de discussion, tous, hormis le rapporteur, étant du même avis.
La question devait ensuite être portée devant tout le conseil. M. Regnaud exposa sommairement l'opinion de la section et ne crut pas nécessaire de soutenir un avis universel. M. Beugnot, nommé récemment conseiller et qui n'avait pas encore pris la parole, estima l'occasion bonne pour son début. Il traita ce sujet à fond, avec beaucoup de raison et de talent, et rencontra l'approbation générale. L'empereur, d'une opinion contraire à celle qui se dessinait, attachait une grande importance à cette affaire. L'archichancelier déclara donc nécessaire de reprendre la discussion un jour où Napoléon présiderait, M. Regnaud pria M. Beugnot d'être rapporteur, pour mieux expliquer et défendre la pensée du conseil.
J.SNVIER-SEPTEMBRE 1800. <5l
La séance fut tenue à Saint-Cloud.
M. Beugnot, qui parlait pour la première fois devant l'empereur, et que sonî succès enivrait un peu, se montra cette fois emphatique et prétentieux, enfin tout ce qu'il fallait ne pas être au conseil, où la discussion était un entretien de gens d'affaires, sans recherches, sans besoin d'effets. On voyait que Napoléon était impatienté. Il y eut surtout une certaine phrase, où M. Beugnot appelait une mesure qui serait prise contre les juifs, « une bataille perdue dans les champs de la justice », qui parut très ridicule.
Quand il eut fini, l'empereur, avec une verve et une vivacité plus marquées qu'à l'ordinaire, répliqua au discours de M. Beugnot, tantôt avec raillerie, tantôt avec colère; il protesta contre les théories, contre les principes généraux et absolus, contre les hommes pour qui les faits n'étaient rien, qui sacrifiaient la réalité aux abstractions. Il releva avec amertume la malheureuse phrase de la bataille perdue, et, s'animant de plus en plus, il en vint à jurer, ce qui, à ma connaissance, ne lui est jamais arrivé au conseil. Puis il termina en disant :
— Je sais que l'auditeur qui a fait le premier rapport n'était pas de cet avis, je veux l'entendre.
yi. Molé se leva, lut son travail et commença une discussion qui ne pouvait guère avoir de liberté.
M. Regnaud défendit assez courageusement
J52 SOLVEMH? hl BAHO.X D K F5 A li A N TK.
Topinion coinimmc et même de M. Beiig-nol.
M. do Ségur risqua aussi quelques paroles :
— Je ne vois pas ce que l'on ferait!... nuirmura-t-il.
L'empereur se radoucit et tout se termina par la résolution de procéder à une enquête sur l'état des juifs en France et sur leurs habitudes concernant l'usure.
On conii)()sa la commission de trois maîtres des requêtes : MM. Portails, Pasquier et Mole, à qui ce titre fut en môme temps conféré. On chargea h's préfets des départements où il existait une population juive de d(''signer des rabbins ou autres coreligionnaires considérables qui viendruient fournir des renseignement à la commission. M. Pasquier eut à les recueillir. Pour la première fois, on connut la situation des israclites, la division de leurs sectes, leur hiérarchie, leurs règlements. Le mémoire de M. Pasquier fut très instructif; cette enquête avait été faite avec tolérance et impartialité. L'empereur, calmé", en était venu à ridée très sage que le culte juif devait être officiellement autorisé. Ln décret impérial, pour donner quelque satisfaction aux plaintes de l'Alsace, prescrivit des dispositions transitoires et une sorte de vérification qui ne mettait point à l'avenir les créanciers jnifs hors du droit commun. Puis on convoqua, pour réglementer l'exercice de ce culte, un grand sanhédrin. En résumé, toute cette aiîaire, commencée dans un mouvement d irrita-
tion malveillante et d'intolérance, se termina par une reconnaissance solennelle des rabbins et des synagogues, par une éclatante confirmation de l'égalité civique des israélites.
Quelques mois après, en Pologne, devant l'empressement des juifs à être utiles à l'armée française et à servir, moyennant salaire, de fournisseurs ou d'espions, l'empereur disait en riant :
— Voilà pourtant à quoi me sert le grand sanhédrin !
Tout en prévoyant sans doute une guerre, car il en avait toujours une dans la pensée, Napoléon s'occupait beaucoup à cette époque du gouvernement intérieur de la France. Il était très assidu à nos séances; des sujets importants y furent traités. 11 laissait assez de liberté aux membres du conseil, qui savaient jusqu'à quel point on pouvait le contredire et ne se heurtaient pas contre une opinion quand elle était une volonté. Les principaux d'entre eux avaient siégé à la Constituante, à la Convention ou dans les assemblées du directoire. MM. Regnaud de Saint-Jean d'Angely, Treilhard, Merlin (de Douai), Portalis, Boulay de la Meurthe', Mercier, Real, appelés dans le conseil, non par leurs précédents, mais pour leur capacité, leur entente des affaires et du reste, peu suspects de libéralisme, avaient plus que d'autres leur franc parler.
Il était question un jour d'une autorisation, accordée malgré le-^)réfet, par un général, de tenir
i.y't SOIVKNIRS Df HARON D K BARANTE.
iijie maison de jeu à Lyon. L'empereur, tout en blâmant sévèrement ce dernier, se plaignait de la mollesse des magistrats.
— Cela ne se serait point passé ainsi dans l'ancien régime. Le procureur général aurait requis un arrêt contre le commandant et, au besoin, l'aurait fait mettre en prison. Qu'en dites-vous, monsieur Treilhard? Pourquoi la justice n'a-t-elle pas fait son devoir?
— Sire, puisque Votre Majesté me le demande, je dirai que quand il y a trop de police il n'y a pas assez de justice.
II avait pleine raison, car la querelle était surtout avec le ministre de la police, qui délivrait, moyennant une taxe considérable, les permissions de tenir maison de jeu. De cet incident résulta un décret qui interdit ces établissements, excepté à Paris et dans les villes d'eaux minérales. On ne désirait pas se priver d'un revenu considérable dont on ne rendait aucun compte au budget.
Certains points ne devaient jamais être toucbés. L'empereur avait voulu remplacer le comité des inspecteurs aux revues par un directeur général des revues et de la conscription, place destinée à M. Lacuée, chargé de rédiger lui-même le décret qui lixerait ses attributions. M. Lacuée, serviteur très honorable et fort dévoué, ne sut pas les déterminer clairement et dans une juste mesure. Les rapports avec le ministre de la guerre, ou avec l'administration qui présidait aux opérations de
JANVIER-SEPTEMBRE 180fi. 155
la conscription, étaient insuffisamment tracés. Son projet suscita quelques objections.
Le général Clarke, qui revenait d'une mission et n'avait pas siégé depuis longtemps, au lieu de critiquer l'œuvre de M. Lacuée, nous entretint de la conscription, de la manière dont on l'exécutait, et proposa quelques changements. L'empereur perdit patience et apostropha rudement le général :
— On voit bien que vous avez perdu l'habitude du conseil d'Etat. Comment! vous parlez de la conscription, dont il n'est pas (juestion dans ce projet, qui est réglée et pratiquée sans nulle difficulté! On n'en ouvre jamais la bouche ici! C'est un général qui donne ce mauvais exemple! Ces messieurs, qui ne sont pas militaires, diront bientôt leur façon de penser, on critiquera la conscription. ÎN'ous entendrons peut-être M. Regnaud, orateur de la Constituante, nous dire son opinion sur la conscription !
De toutes les discussions, aucune n'attira plus l'attention du conseil et ne fut aussi intéressante que le débat sur l'instruction publique. Le projet fut proposé par Fourcroy, depuis plusieurs années conseiller d'Etat et directeur de rinstruction publique. Très considéré dans le monde savant, nul n'avait eu autant de succès, de talent d'exposition et de clarté comme professeur de chimie. Il n'était pas étranger à la politique. Élu membre de la Convention en remplacement de Marat,
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son nom ne rappelait aucun acte qui put flétrir sa mémoire, mais il professsa les opinions et tint le langage de cette époque. Il avait élaboré et mis en exécution la loi qui, après le 18 Brumaire, établissait les lycées et réglementait les écoles primaires. Son œuvre manquait de cet esprit d'ensemble et de centralisatioji qui inspirait de plus en plus les lois de l'empire. L'empereur jugeait que l'instruction publique n'était pas assez dans la main du gouvernement.
C'est à cet inconv('nient que devait remédier la loi que Fourcroy étudiait. L'empereur ne lui avait pas dit sa pensée; il croyait qu'il s'agissait seulement de donner plus de cobésion à la législation scolaire et de mettre en accord l'instruction des lycées avec celle des écoles supérieures et spéciales. Homme de vérité et d'esprit, il ne couiprit pas sa tàcbe. Son travail déplut au maître, et personne, dans le conseil, ne songea à prendre sa défense. Le projet fut examiné pendant plusieurs séances. Jamais l'empereur ne parla avec autant d'entrain. Une loi sur l'instruction publique comportait une discussion encyclopédique. L'empereur traita de l'enseignement et de l'éducation confiés aux corporations religieuses; il en montrait les avantages et s'exprimait même avec bienveillance sur les jésuites, au grand étonnement de l'auditoire, mais le lendemain il revenait sur ce qu'il avait dit.
— On ne peut pas me prendre pour un cagot, je sais ce qui en est, j'ai vu la Terre-Sainte,
A propos des écoles de médecine, il prétendait que cette science était toute d'observation et de sagacité et non pas de théorie, aussi n'avait-il pas choisi comme médecin un membre de l'Institut ou un professeur.
Chaque jour, Fourcroy corrigeait ses propositions et, à la séance d'après, on n'accueillait pas mieux ses modifications. Enfin un décret, sanctionné par le Corps législatif, annonça qu'il serait formé, sous le nom d « Université inq^ériale », un corps chargé exclusivement de l'enseignement et de l'éducation publics dans tout l'empire. Fourcroy vit bien que ce ne serait pas lui qui serait grand maître de l'université, il ne se consola point de cette disgrâce. Il racontait qu'il avait écrit vingt-trois rédactions de son projet et se plaignait de n'avoir pu en obtenir une étude réelle.
Deux ans après, l'organisation de l'université fut définitivement arrêtée et l'enseignement libre interdit. Le corps enseignant était composé de serviteurs de l'Etat, l'instruction publique devint une carrière comme la judicature.
Lorsque mon père fut un peu accoutumé à •Genève, il s'y reconnut avec plaisir sur un terrain tout différent de ceux où il avait été placé. Genève ne ressemble en rien à une ville de province ; on n'y trouve pas cette imitation vulgaire et affectée
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(les nid'urs de l*;iris; la soriélé supérieure est formée de gens riches et bien élevés. Les voyages des étrangers à Genève et des Genevois à l'étranger les mêlent à l'aristocratie européenne et leur donnent de bonnes façons, toujours convenables si elles ne sont pas toujours faciles. C'est un centre de lumière, de religion, de fortune. On y rencontre nombre d'hommes spirituels et instruits qui, au large et sur leur terrain, ont toute leur valeur et ne sont pas restreints et étouffés comme dans nos provinces françaises.
C'était au milieu de cette société que vivait mon père, mieux apprécié qu il ne l'avait jamais été. entouré de prévenances et honoré non seulement pour ses qualités personnelles, mais aussi à cause de sa position. Car chaque jour les magistrats, comme le gouvernement quils représentaient, prenaient plus d'importance. C'est, comme on le sait, lart des hommes du monde d'avoir à la fois de l'empressement et de la dignité dans leurs relations avec ceux qui exercent le pouvoir. Sous ce rapport, Genève avait le tact d'une société d'élite.
Ce qui faisait surtout Genève telle que je la dépeins, c'était la présence de madame de Staël et de M. Xccker. Les préjugés politiques que pouvait avoir mon père ne résistèrent pas un jour au charme de ce milieu. M. Necker était alors vieux et malade; sa vie privée le rendait un objet de vénération. Ce fut lui dont le commerce plut de
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préférence à mon père. La conversation de madame de Staël le séduisait, mais avait quelque chose de plus hasardé que les habitudes de son esprit. Il n'était pas accoutumé à voir les impressions les plus fugitives se traduire en un langage qui avait autant de mouvement et de force que les sentiments les plus réellement passionnés ou les pensées les plus profondément méditées. Parfois la mobilité lui semblait indiquée par l'exagération ; il éprouvait aussi quelque malaise à entendre traiter cavalièrement des opinions arrêtées chez lui depuis longtemps. Le goût de la littérature étrangère et le dédain de la littérature française lui étaient nouveaux, et lui semblaient tenir du préjugé et de la réaction. Au total, il était subjugué par ce langage éloquent, varié et spirituel, où mille paroles l'auraient blessé, si la rapidité et l'entraînement lui en avaient laissé le temps.
Madame de Staël réunissait autour d'elle tous les hommes remarquables de Genève. Et tout ce qu'il y avait de distingué en France et en Europe, par lintelligence, la renommée, la naissance et le pouvoir, ne traversait pas la Suisse sans être amené à Coppet, soit par d'anciennes relations, soit par une curiosité plus ou moins bienveillante.
Je vins à Genève quelques mois après que mon père y fut établi et je retournai souvent y faire d'assez longs séjours, surtout pendant l'année qui précéda mon entrée au conseil d'Etat. J'avais à peu près abandonné mes fonctions de surnuméraire,
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situation ({iii u était i»lus convenable pour moi. Je jouis vivement de ce l)eau pays et de cette sphère nouvelle ou je me trouvais transporté. J'avais vingt et un ans. J'étais très attiré par cette sociét(i de Goppet, où il me semblait qu'on avait quelque sympathie pour moi.
Je vis alors pour la première fois M. Constant. Il avait une altitude de conmiensal, et il fallait y regarder de près pour voir combien madame de Staël le ménageait et le soignait. Elle avait évidemment un grand goût pour son esprit, mais son caractère et ses manières ne lui plaisaient point. Il parlait peu; sa conversation avait beaucoup de traits, elle était i-ailleuse et inquiélantc. dépendant, le commun de la société pouvait ne pas s'en apercevoir. Il excellait à se moquer des gens vulgaires. Il leur laissait la parole, les mettait à leur aise, savait faire ressortir ce qu'ils avaient de sottise, d'umour-j)ro})re ou de motifs intéressés, et résumait en parodie tout ce que venait de confesser sans s'en douter un pauvre homme médiocre ou moindre en intelligence ; il avait le persillage profond.
Ce ne fut que progressivement, et dans mon second voyage à Genève, que je me liai avec M. Constant. Plus je le connaissais, plus il m'enchantait. Cette variété d'impressions à laquelle il s'abandonnait lorsqu'on était arrivé à l'intimité, car il était timide, cette liberté et cette finesse de jugement, tant d'instruction d'où dérivaient tant de
pensées, une imagination si vive, une gaieté d'enfant dès qu'il était à son aise, une grande facilité démotions nobles et généreuses, la pitié et le dévouement pour tout malheur et pour toute souffrance, une camaraderie de jeune homme qui le faisait de mon âge, encore qu'il eût quinze ans de plus que moi, une conformité d'opinions politiques, du moins à cette époque, sont autant de souvenirs sur le charme desquels je pourrais m'étendre longtemps.
C'était plutôt à Paris, où comme moi il passait les hivers, que nous étions devenus amis. A Genève et à Goppet, madame de Staël absorbait tout ce qui vivait auprès d'elle : son activité vous entraînait. A Paris nous avions quelques habitudes communes; nous nous rencontrions chez M. Suard; parfois nous faisions des dîners où l'on restait en conversation jusqu'à dix ou onze heures, avec M. Hochet, M. Charles de Yillers, homme de beaucoup de talent qui, le premier, parla en France de Kant et de la philosophie allemande, M. Piscatory, un des causeurs les plus aimables et des plus piquants que j'aie jamais rencontrés. Quelquefois M. Constant m'emmenait à la campagne, dans une petite maison de paysan qu'il avait rendue logeable, entre Mafliers et Franconville. Nous passions là des journées entières tête à tète, à nous promener dans la forêt de l'Isle-Adam, et nous étions encore à deviser jusqu'à deux heures après minuit.