I. Il
M. Constant travaillait alors à son ouvrage sur les religions, conçu et commencé depuis plusieurs années, sous l'inspiration de la philosophie du xviii" siècle. La religion, selon l'idée première du livre, était, comme toute autre développement de l'esprit liumain, comme tout autre institution des peuples, une œuvre de la société, proportionnée au degré de civilisation, aux progrès successifs des races humaines. Ainsi le fétichisme était la religion de l'état sauvage, la théocratie appartenait au règne des castes et des tribus, l'adoration des forces de la nature à une civilisation naissante. Le polythéisme grec provenait d'une société poétique et heureusement douée pour les arts. Le déisme datait d'une époque philosophique. L'homme se composait un ciel conforme aux idées que lui donnait la terre.
Le livre se terminait, quand M. Constant commença à avoir quelques scrupules dérudition. Il avait fait de fortes études et s'était infusé l'esprit allemand; le léger bagage de connaissances positives qui suflisait aux écrivains français du xvni'' siècle et leur facilité frivole d'affirmation ne lui convenaient pas. En même temps Kant ou les Ecossais se substituaient dans son esprit à Condillac. L'àme n'était plus pour lui une puissance neutre, sans activité propre, excitée seulement par les impressions du dehors, sans autres idées que la représentation des objets qui ont agi sur les sens. Il lui reconnaissait des facultés actives et
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des convictions inhérentes à sa nature. Dès lors il se dit : puisqu'à toute époque de civilisation, en tout état de la pensée religieuse, cette pensée est évidemment primitive, nécessaire, innée ; elle a été déposée en germe dans ràmc humaine; elle a pu être développée, mais elle existait a priori. Ces réflexions lui inspirèrent un des plus beaux morceaux qu'il ait jamais écrits : un chapitre sur le sentiment religieux. Il me le lut; il me parut admirable. Son intention était d'en faire la préface de son étude. Mais après y avoir réfléchi, M. Constant en comprit toute la portée. « Mon livre est à refaire, » secria-t-il. En cfTet l'idée qui l'inspirait n'était plus la même, la religion n'était plus une œuvre humaine, elle gardait dans ses développements le caractère de son origine. Le fil du livre se trouvait rompu.
Il continua, et souvent même avec beaucoup d'ardeur, à faire des recherches nouvelles, à rassembler des faits, sans pouvoir les rattacher à une même pensée, sans découvrir le lien d'une opinion fixe et d'une conviction complète. Je l'ai vu écrire un journal des phases diverses que l'étude et la réflexion faisaient subir à son ouvrage, tracé tout entier sur des cartes détachées, que l'auteur classait ou déclassait, selon le système qu'il essayait.
En I8O0, nous fîmes ensemble, avec M. Hochet, le voyage de Genève, en grande disposition de gaieté. Cette fois, je passai plus longtemps chez
164 SOUVENIRS nr baron de barante.
mon père el je ne retournai point à Paris pour l'hiver. jMadamo de Staël jouait la tragédie avec les amis qui l'entouraient. MM. de La Bédoyôre, de Châteauvieux, de Palméla, Sismondi, Constant et moi, telle était notre troupe. 11 me sembla que M. Constant ne joua pas d'autre rôle que Zopire, pour le plaisir de prononcer les vers de haine et d'indignation adressés à Mahomet.
La préfecture du Léman occupait beaucoup mon père. Les visites qu il recevait de quelques-uns de ses amis étaient pour lui une distraction agréable. M. de Montlosier venait le voir presque tous les ans et l'animait singulièrement. Nous voyagions ensemble dans la Savoie, en Suisse, au Simplon dont les travaux dépendaient de son administration. 11 avait le sentiment du bien qu'il faisait, du bon ordre qui régnait dans le département; il défendait les Genevois tranquillement et avec habileté contre les entreprises d'un gouvernement qui voulait supprimer les derniers restes de leurs intérêts de république, devenus, sous la garantie du traité de réunion, des intérêts municipaux.
Les autres parties de la Suisse avaient été moins maltraitées, car c'est une erreur de croire que l'empereur ait eu l'intention de lesmonarchiser. De tous ses arrangements politiques, aucun n'a été aussi raisonnable et désintéressé que l'acte de médiation par lequel Bonaparte rétablit, en 1803, l'ordre et la paix intérieurs en Helvétie. Il montra en cette occasion le bon sens éminent qu'il avait souvent,
et une sincérité fort rare en lui. Les circonstances où se trouvait la Suisse, les mœurs et le tempérament de ce peuple restèrent apparemment dans sa mémoire ; il ne toucha pas à son œuvre. Cependant il disait parfois au maréchal Berthier :
— Il faudra bien que quelque jour vous soyez landammann héréditaire de Suisse.
Le maréchal répondait :
— Sire, il faut laisser ces braves gens tranquilles.
Et la conversation n'allait pas plus loin.
Avant d'être auditeur, j'avais la mauvaise habitude de mettre parfois dans le Publiciste, journal dirigé par M. Suard, des articles de critique littéraire. J'aurais dû y renoncer lorsque je fus nommé. Je ne signais point de mon nom, mais de deux lettres : A. M.
A propos du Henri IV, de Legouvé, qui eut un certain succès, je me livrai à quelques considérations générales sur les drames historiques. M. Geoffroy, dont les feuilletons du Journal des Débats étaient si en faveur, sans faire un grand éloge de la tragédie, jugeait le choix du sujet heureux et louable. L'article où je parlais de la difficulté de prêter à un drame moderne le cadre et le style de la tragédie antique contredisait donc l'appréciation de M. Geoffroy. Celui-ci, en guerre ouverte avec le Publiciste^ saisissait toute occasion de s'exprimer injiirieusement sur la li Itéra-
ture et la philosophie du xviii* siècle. L'ahb«3 Morellet n'écrivait que fort rarement dans le Puhlicisle, et ne signait jamais. Mais, comme son prénom était André, M. Geoirroy crut ou feignit de croire que l'article était de lui. Il lui adressa une réponse insultante, où il s'occupait fort peu de la tragédie de Legouvé et beaucoup de la philosophie du xvni" siècle et de la révolution qu elle avait préparée. Très irrité, je répondis vivement que la lettre signée A. M. n'était point de M. Morellet; je faisais remarquer que, non seulement il accusait ceux qu'il appelait philosophes du xvni' siècle d'avoir travaillé à la révolution, mais qu'il semblait les dénoncer au gouvernement actuel. Cette réplique causa assez de bruit. M. Suard et M. Morellet exigèrent que mon nom fût divulgué. A mon grand déplaisir, je ne pouvais le refuser aux instances de ces deux vieillards, qui avaient toujours été aimables pour moi.
L'empereur entendit parler de cette affaire et voulut m'en tirer. Je n'eus aucune explication à fournir, aucune réprimande à subir. Je reçus un billet de M. de Talleyrand qui me mandait de suite. Il était fort tard.
« L'empereur, me dit-il, m'a prié de vous charger de dépêches pour l'Espagne. Ce sont des lettres qu'il écrit au roi et à la reine; elles n'ont point d'importance politique, je n'ai point d'instructions à vous adresser ; il y aura de la bonne grâce à aller vite. M. d'Hauterive vous attend aux
affaires étrangères et VOUS remettra VOS dépêches. » Je connaissais M. d'Hauterive, je le voyais souvent chez M. de Montlosier ; il me donna quelques directions et médit que je trouverais à Madrid, comme chargé d'affaires, M. de Vandeuil, homme fort raisonnable qui me guiderait très bien dans tout ce que j'aurais à faire. Je n'avais nulle habitude des choses diplomatiques, et je pris au pied delà lettre les paroles de M. de ïalleyrand : j'étais disposé à me troubler pour une minute de retard. Je reconnus dans la suite tout le ridicule de ce zèle novice. J'achetai une voiture sans y regarder; elle se cassa en arrivant à Blois; j'en achetai une autre. A Bayonne j'appris qu'il n'y avait pas de service de poste sur la route de Madrid et qu'il fallait louer des mules. Je laissai ma voiture et je partis à franc étrier, avec un courrier des affaires étrangères, alors présent dans cette ville. Je fis sans m'arrêter cette longue route ; je prenais à peine, de loin en loin, un moment pour manger. La chaleur du mois de juillet, sur les montagnes pelées du Guadarama, puis dans les plaines sans ombre des Castilles, était accablante. Après soixante heures de voyage, j'entrai, le 27 de grand matin, à Madrid. Je descendis à l'ambassade et je réveillai M. de Yandeuil qui m'accueillit de la façon la plus aimable. Je lui remis une lettre de M. de Talleyrand, écrite je crois par M. dllauterive. Après lui avoir demandé pour moi des audiences du roi et de la reine, il ajoutait :
M. de B*** est auditeur au conseil d'État. Sa Majesté lui accorde de la bienveillance. J'apprendrai avec plaisir qu'il ait eu quelque agrément pendant son séjour à Madrid. Veuillez le présenter à M. le prince de la Paix comme une personne à qui je prends un véritable intérêt, et je le crois digne d'en inspirer partout par les bonnes qualités qui le distinguent.
Quelques minutes écoulées, nous fûmes en parfaite confiance. Il avait une intarissable verve de loquacité. Nous nous rencontrions pour la première fois et il m'expliqua sans nulle réserve la politique de l'ambassade, nos relations avec la cour d'Espagne, tous les commérages du palais et du corps diplomatique, même ses bonnes fortunes dans les plus intimes détails.
La cour n'était pas à Madrid, mais à Saint-Ildefonse. M. de Vandeuil s'y rendait le soir même ; il était inutile d'y arriver avant lui. Je pouvais donc, sans péril pour ma mission, passer ma journée à Madrid. Incertain d'y revenir, je voulus voir les principales curiosités de la ville. Je tombais de fatigue et de sommeil ; pourtant je m'acquittai avec plaisir de mes devoirs de voyageur. Le soir, après être monté en voiture, je m'endormis si profondément que le lendemain matin je m'y réveillai par terre, où j'avais roulé sans que mon sommeil fût interrompu.
Saint-Ildefonse, ou la Granja, est une belle résidence d'été située dans les montagnes de la Nouvolle-Castille. Le palais n'est point grand, il est
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entouré de magnifiques ombrages, les eaux sont abondantes et superbes. La disposition des jardins rappelle Versailles. Ce fut Pliilippe V qui se donna cette retraite. Il n'y a autour du château aucune apparence dune ville; quelques mauvaises auberges, où se logent les membres du corps diplomatique, sont les seules maisons.
M. de Vandeuil me conduisit cliez M. de Cevallos, ministre des affaires étrangères, qui m'avertit qu'il prendrait les ordres du roi pour ma présentation et la remise de mes dépêches. Nous pénétrâmes ensuite chez le véritable souverain, le prince de la Paix. Il me reçut avec une obligeance empressée, et lorsque je lui dis ce que m'avait répondu M. de Cevallos, il repartit aussitôt, en grand seigneur placé au-dessus des formalités de l'étiquette, qu'il m'introduirait à l'heure môme auprès de Leurs Majestés. Le roi revenait de la chasse, où il allait régulièrement deux fois par jour, sans se soucier du soleil ou de la pluie. Il montrait à la reine le gibier qu'il avait tué. Après quelques mots du prince de la Paix, je remis mes lettres. Le roi et la reine m'accueillirent avec bonne grâce, lui avec des façons vulgaires que ne relevaient pas même cet aplomb et ce sans-gêne qui, chez les rois, supplée au manque de dignité. La reine avait dans la conversation un accent assez spirituel. J'étais envoyé par l'empereur Napoléon, c'était assez pour me prodiguer des politesses et des compliments avec une platitude à soulever le
170 SÛLVENIR?^ ni' BARON DE lîAHA.NTE.
cœur. Ce fut plutôt la reine qui soutint l'entretien; elle parla de l'empereur, de ses victoires, de sa grandeur. Le prince de la Paix prenait souvent la parole. Le ton de sa voix n'avait rien de respectueux, et je m'apercevais qu'il voulait me prouver à quel point il était le maître. Cette audience ne dura pas longtemps; le roi m'engagea à passer quelques jours à Sainl-lldefonse et à assister au baise-main de la Saint-Louis.
Je n'avais point de lettres pour les infants; il convenait de leur être présenté. Je fis les démarches nécessaires. Ces princes menaient la plus triste vie qui se puisse concevoir, une vie de prisonnier?, sans autre société que les deux ou trois chambellans et officiers du palais attachés à leur service. Ils ne communiquaient pas entre eux et n'allaient chez le roi qu'en cérémonie. Ils n'avaient ni commandement ni occupations militaires, pas même le plaisir de la promenade. On ne leur avait point appris à monter à cheval. Le prince des Asturies, depuis Ferdinand YIII, venait de perdre sa femme, princesse de PSaples. C'était même à cette occasion que l'empereur écrivit les lettres que je portais. On disait que la princesse pendant les courts instants de son séjour en Espagne, se montrait supérieure à tout ce qui l'entourait. Fière et d'un caractère énergique, elle voyait avec irritation la puissance du prince de la Paix. On espérait qu'elle renverserait le favori. Simple conjecture, mais le soupçon dun commen-
JANVIER-SEPTEMBRE 1806. ni
cernent d'intrigue suffit pour rendre populaire la princesse des Asturies. Le bruit courait qu'elle avait été empoisonnée : le vulgaire seul y croyait Après sa mort, le prince des Asturies perdit lé peu d affranchissement conquis dans ce mariage et retomba dans sa captivité d'infant. Quand jeus 1 honneur d'être introduit auprès de lui ce u en même temps que le prince de Gavre, chamhellan de 1 empereur, venu en Espagne pour un proce^ suivi par sa famille depuis cent cinquante ans. M. de Gavre, grand seigneur en Belgique, avait par conséquent des liens étroits avec la haute noblesse espagnole. L'infant nous parut gauche et disgracieux; sa physionomie était sans expression et on n'aurait pu y démêler la dissimulation et^ la persistance qu'il a manifestées depuis II m adressa quelques mots insignifiants, et cela ne pouvait être autrement. Il trouva un sujet de conversation avec M. de Gavre.
- C'est, dit-il, la croix de la Légion d'honneur que vous portez ?
- Oui, monseigneur.
- La croix de légionnaire... moi, j'ai la grand-
croix
Lt il montra sa plaque avec quelque fierté
Fst'irV '°'7'''/' P"'*"'* ""^^^' ^'^^^ J^^ Sainlnl f K L mfant don Carlos nous sembla encore plus abruti par sa triste existence; à peine savait - Il assez de français pour nous dire une parole Le troisième infant, don François, encore tout
jeune, n'avait point de réception. Il passait pour fils du prince de la Paix.
Rien n'était aussi monotone que la vie à Sainllldefonse. La cour ne prenait ni n'olfruit aucun divertissement; le corps diplomatique était peu nombreux. La duchesse d'Ossuna a^ait voulu avoir une maison ouverte; elle avait été exilée. Aucune représentation chez les ministres, pas plus que chez le prince de la Paix. Je fis connaissance avec M. de Strogonof, ministre de Russie et avec M. de Bourko, ministre de Danemark. On dinait les uns chez les autres et on se promenait, la chaleur tombée, pour voir défiler les voitures sur le Corso. A cette époque il n'existait encore en Espagne que des carrosses sur le modèle de ceux qui amenèrent Philippe V, tels qu'ils sont peints dans les tableaux de Van der Meulen. Seul, le prince de la Paix possédait un coupé acheté à Londres ou à Paris. Le soir nous nous réunissions chez la comtesse Dega, ambassadrice de Portugal, alors jeune et jolie. Là commença son inclination pour le comte de Strogonof ; longtemps après, elle est devenue veuve et ils se sont épousés. Je les ai retrouvés à Pétersboiirg.
Ma mission n'avait rien de politique et je ne prétendais pas lui attribuer un semblant d'importance. Néanmoins le prince de la Paix jugea à propos d'avoir quelques conférences avec moi, afin que ce qu'il me dirait soit rapporté à Paris. Son langage était facile, familier, plein de jactance, avec un air de franchise, presque d'indiscrétion. Il fut
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question surtout de son dévouement à la France et à l'empereur, de sa haine de l'Angleterre, de ses visées de conquête en Portugal. Je n'avais qu'à écouter, sans objections ni réponses. Il tenait surtout à se représenter comme le maître absolu de l'Espagne. J'admirai son impertinence, qui me paraissait une sorte d'audace et d'autorité, cause principale, sans doute, de ses succès. Je revins prendre congé de lui, à Madrid, où, ce jour-là, il accordait ses audiences, hautain jusqu'à l'insolence avec les grands d'Espagne, caressant avec les gens du peuple. En somme, sans reconnaître en lui un grand ministre ou un politique habile, je m'expliquai sa fortune, non pas comme homme d'Etat, mais comme parvenu. J'eus également quelques conversations avec M. de Gevallos, à qui le prince de la Paix ne laissait aucun rôle; je le jugeai très sensé. Depuis, son nom a été mêlé aux grands événements qui bouleversèrent l'Espagne.
J'assistai au baise-main de la Saint-Louis, et le roi Charles II se donna, selon la coutume, une distraction qui lui était toujours agréable. Il montrait lui même les grandes eaux à la populace accourue pour la fête et qui se pressait dans le jardin. 11 aimait à être témoin de cette curiosité des paysans et des muletiers parmi lesquels il était bousculé. Il faisait ouvrir les robinets et quelquefois y mettait la main. Il y avait une certaine fontaine qui aspergeait les spectateurs au moment où
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ils s'y attendaient le moins. Depuis vingt ans, le roi ne se blasait pas de cette espièglerie. Ne pas l'accompagner à cette partie de plaisir, ne pas être à côté de lui dans cette cohue, cétait mal faire sa cour, et les officiers du palais n'y manquaient pas. Le corps diplomatique le considérait même comme un devoir ; on sortait du palais avec le roi, mais, lorsqu'il s'enfonçait au plus épais de la foule, on ne le suivait pas.
Après huit jours passés à Saint-Ildcfonse, je retournai à Madrid par l'Escurial, que je désirais voir. J'y séjournai encore quarante-huit heures pour mieux connaître cette ville, et je me dirigeai sur Paris par la même route, sans m'arrèter. Lorsque je me présentai à Saint-Cloud, l'empereur me dit :
— Eh bien, comment vous a-t-on reçu?
Je répondis par une phrase assez sotte :
— Envoyé par le vainqueur d'Austerlitz, je ne pouvais être que bien reçu.
L'empereur, sans me faire sentir le mauvais goût de ma réponse, me répliqua tout simplement :
— Ils ont toujours été fort bien pour nous.
Septembre 1806-Oclobre 1807.
L'empereur quitta Paris le 25 septembre 1806 et se rendit à Mayence avec l'impératrice. La guerre n'était pas officiellement déclarée; mais tous étaient persuadés qu'elle allait commencer. Le 14 octobre, l'archichancelier communiqua au Sénat la lettre par laquelle l'empereur exposait les griefs qui le mettaient dans la nécessité d'ouvrir les hostilités contre la Prusse. On n'hésitait pas à croire que le Sénat approuverait pleinement les motifs allégués, et regarderait cette lutte comme nécessaire à l'honneur de la France. Cependant le pays s'affligeait et s'inquiétait. Les victoires étaient certaines, mais donneraient-elles la paix, puisque l'empereur voulait régner sur l'Europe entière ? On racontait que les soldats déjà en marche chantaient :
Nous allons chercher un royaume Pour le petit frère Jérôme...
176 souvEMHs ne baron r>E barante.
Les sénateurs qui votaient l'adresse d'approbation, les membres les plus distingués du conseil d'État, exprimaient dans les conversations familières leurs appréhensions.
Le succès ne se fit pas pas attendre. La bataille d'Iéna décida du sort de la campagne; il n'y avait plus d'armée prussienne, et l'empereur entrait à Berlin.
Je reçus dans les derniers jours d'octobre l'ordre de m'y rendre, ainsi que plusieurs de mes collègues auditeurs. M. Angles m'offrit de faire le voyage avec lui. Nous nous arrêtâmes quelques heures à Mayence pour présenter nos hommages à l'impératrice; le 1" novembre, nous passâmes le Rhin et nous suivîmes la route de Francfort, Erfurth, Weimar et Leipzig. Nous trouvions partout les traces de la guerre et du passage des armées. Déjà l'Allemagne était soumise; les villes obéissaient aux moindres autorités françaises, sans qu'il y eût même une compagnie en garnison. Nous voyagions avec autant de sécurité qu'en France. Nous traversâmes le champ de bataille d'Auersta-dt dont les ruines fumaient encore, et où il ne restait plus ni un habitant ni une maison. Depuis Weimar, la route et les champs qui la bordaient étaient parsemés de gibernes, de casques, de débris, de caissons et de voitures. Tous les arbres avaient été coupés : c'était un déplorable aspect.
A cette époque et presque sur place, la bataille d'Iéna m'aété beaucoup racontée par des Allemands,
SEPTEMBRE {806-OCTOUKH 1807. 177
par des Français, par des généraux ou des officiers. M. Capefigue indique assez bien la disposition des deux armées, mais il se complaît avec quelque exagération à établir en quoi l'empereur manqua de prévoyance et comment il ignora les mouvements de l'ennemi. Le récit de M. Tliiers est plus exact dans les détails, mais il veut toujours que l'empereur ait tout prévu, tout calculé. La grande différence entre les deux narrateurs paraît principalement dans leur manière de juger la conduite du maréchal Bernadotte. ^L Thiers impute presque à trahison la marche de Bernadotte sur Apolda, et ne sait pourquoi il n'a pas réuni son corps d'armée à celui du maréchal Davout. M. Capefigue, qui a pris ses informations à d'autres sources, affirme que le maréchal Davout a refusé cette réunion des deux corps d'armée, pour agir seul. Bernadotte, dont il n'écoutait pas les avis, se serait alors conformé ponctuellement aux instructiojis de Napoléon. L'une et l'autre de ces relations sont, je crois, inexactes, sinon dans les faits, du moins dans les commentaires.
Le plan de campagne des généraux prussiens, et surtout du duc de Brunswick, était d'abord de se porter vers le Rhin et de précéder l'empereur entre Wurtzhourget Francfort. Les premiers mouvements furent dirigés conformément à ce projet ; on y renonça bientôt, dès qu'on s'aperçut des dispositions prises par Napoléon. Il fallut revenir en toute hâte, car le cours de la Saale, Leipzig, le
178 SOr VK.MllS iJl IJAHO.N I)K BAKA.NTK,
passage de IKlbe, lierliii domcuruicnt sans défense, et TariiKM.' prussienne qui cliercliait à tourner l'armée française et à lui eouper la retraite, était menacée du sort quelle lui destinait. Le duc de Brunswick, préoccupé de cette crainte, pressa sa marche pour revenir sur Leipzig par IIomljour<ç avec le gros de l'armée, c'est-à-dire soixante mille hommes. Il laissa le prince de llohenlohe avec environ trente mille hommes pour d<';fendre le passage de la Saale, s'il en était encore temps, ou du moins pour empêcher des corps français de manœuvrer sur les lianes de l'armée prussienne. Napoléon ne connaissait pas la situation exacte de l'ennemi. Après le comhal de Saalfeld, il avait, à sa grande surprise, constaté que la rive droite de la Saale était complètement dégarnie et que la cavalerie de Murât avait pu arriver jusqu'aux portes de Leipzig. Il lui sembla certain que l'ennemi se concentrait entre Weiniar et léna. Dans cette idée, il fallait que tous ses corps d'armée, en passant la Saale, se trouvassent en situation de sappuyer les uns les autres et de concourir à la grande bataille. Davout, Bernadotte et Murât reçurent cet ordre : chacun devait franchir la rivière sur un point différent.
Pendant ce temps-là, le duc de Brunswick était persuadé que le péril pour lui était de rencontrer Napoléon et la grande armée lui coupant la retraite sur Hombourg et Leipzig. Lorsque, le 14 octobre, il sut que les Français occupaient le pont de Rosen
SEPTEMnRE 1800-OCTOBRE 1S07. 179
par où il comptait passer, et qu'on lui annonça leur présence sur la haute colline qui s'élève audessus de la rive gauche de la Saale, il se crut sur de son fait.
— Je l'avais bien dit, répétait-il, c'est sa manœuvre accoutumée.
A ce moment, on amena un paysan qui arrivait en toute hâte sur son petit cheval après avoir galopé toute la nuit, pour prévenir le roi que Napoléon avait couché au bivouac sur le Landgrafenherg, au-dessus d'Iéna, avec toute sa garde. Le duc persistait à ne pas y ajouter foi. Comme le paysan s'obstinait, il s'impatienta au point de lever sa canne. Ce fut dans cette conviction qu'il ordonna les premiers mouvements. Il ne put en voir le résultat : vers neuf heures du matin, quand le brouillard commençait à se dissiper, il était au pied d'un arbre et regardait avec sa lunette, lorsqu'un biscaïen le frappa à la tète. Il tomba et on l'emporta très grièvement blessé ; il mourut quelques jours après.
Napoléon était toujours convaincu, de son côté, qu'il avait en face de lui l'armée prussienne, si bien que lorsqu'un officier du maréchal Davout lui annonça la victoire d'Auerstciedt, disant que le 3' corps venait d'avoir alTaire à soixante-dix mille hommes, l'empereur répondit :
— Votre maréchal voit double.
Bcrnadolte ne pouvait pas être mieux informé, et, dans Tignorance où il était, comme tout le
180 survKMits Dr I!ai{(».n i>k hakanti:.
monde il avait obéi à ses instructions et passé la Saale à Dornbourg-. Probablement il y mil quelque lenteur; aussi la lettre que le prince de Xeuchàtel lui écrivit le 21, par ordre de rempereur, lui reprocho-t-elle non pas de ne jias s'être porté vers JJavoul mais d'avoir débouché trop tard sur le clianipde bataille dléna. l^e marécnal Bernadotte se justifia plus ou moins bien, et ce n'est que le 23 octobre que Napoléon lui lit observer qu'il aurait dû secourir Davoul.
Ce qu'il y eut d'imprévu dans cette grande journée, et la part que le hasard a toujours dans les évéjiements de la guerre, ne diminuent en rien la gloire de l'empereur, ni l'honneur de l'admirable conduite du maréchal Davout, Le gc-nie des batailles consiste encore plus dans les combinaisons soudaines, dans le coup d'œil qui saisit les chances inattendues, que dans les plans conçus d'avance, lorsqu'on ne sait pas les modilier à propos.
Parmi les inexactitudes de M. Capefigue, il faut noter qu'il parle du général Mollendorf comme s'il eût dirigé l'armée prussienne à léna. Il se combattait avec le roi à Auerstanlt.
La bataille d'Iéna était si complètement gagnée, la retraite des deux armées prussiennes sur AVeimar était si bien une déroute que le maréchal Lannes et le grand-duc de Berg, sans plus songer au commandement, se mêlèrent aux hussards qui poursuivaient les fuyards et entrèrent ainsi à Weimar. Après avoir reconnu ce qui se passait dans
s !•: l' T !•: il 15 H E 180 0 - 1) C T 0 15 II 1-: 1807. 181
la ville, ils se logèrent dans une auberge. Madame la duchesse de Weimar, née princesse de Ilesse- Darmstadt, qui peu de jours auparavant avait reçu le roi et la reine de Prusse, et dont le mari commandait une division de l'armée prussienne, ne (juitta pas le château. Lorsqu'elle sut le matin la présence dans la ville du grand-duc de Berg et du maréchal Lannes, elle les envoya prier d'accepter l'hospitalité chez elle. Le maréchal resta dans son auberge, où il se trouvait plus à l'aise.
— Pour Murât, à la bonne heure, lui qui est prince! disait-il.
Le lendo^main l'empereur arriva. La duchesse l'accueillit exactement comme s'il venait lui faire une visite de voyageur; se conformant à l'étiquette elle l'attendait au bas de l'escalier, et avec un sang-froid imperturbable, sans crainte ni embarras, elle lui ht les honneurs de son palais. L'empereur fut frappé de ce courage, de cette convenance qui lui parut noble et de bon goût. Sa détermination était déjà prise ; il se proposait de ménager et môme d'élever la maison de Saxe et de faire porter le poids de sa mauvaise volonté sur l'électeur de Hesse, dont les Etats entreraient dans la formation d'un royaume de Westphalie. Les l)onncs façons de la duchesse de Weimar contribuèrent encore à le mieux disposer. Il fut convenu <|ue le duc abandonnerait l'armée prussienne et serait compris dans le traité à conclure avec l'électeur de Saxe, chef de sa maison. Jusqu'à ce mo-
182 SOUVENIRS nr baron hv. harantk.
ment, renipereur traiterait avec ménagement le duché de Wcimar. Il ne pouvait en donner une meilleure garantie que de nommer intendant de cette province ^I. Mounier, alors auditeur au conseil d'Etat. Il habitait Weimar lorsque son père, proscrit et émigré, y fondait, sous les auspices du duc, une maison d'éducation au château du Belvédère, oii les jeunes princes avaient été élevés. Cette intendance dura six semaines et cessa dès la notification du traité.
L'empereur était presque toujours dur, exigeant, impitoyable dans le succès, moins par enivrement de joie et d'orgueil que par calcul. Il nhésitait pas à tirer d'une victoire tout l'avantage possible, comptant sur le trouble et l'abattement du vaincu, et sachant bien qu'il augmenterait l'étendue de la défaite en se montrant impérieux et rude. Jamais il ne le témoigna autant qu'après l'immense triomphe d'Iéna. Il fut outrageant pour la reine de Prusse, cruel envers le vieux duc de Brunswick, au point de lui refuser la permission de mourir dans son château. Il insulta la noblesse allemande et même la population, qu'il livra aux généraux et aux employés français. Et cependant ces appels aux souvenirs de 1792 et de l'invasion prussienne en Champagne, ces injures adressées à une reine, à des princes, à des seigneurs, étaient des façons toutes révolutionnaires qui, dans l'habitude, déplaisaient fort à iNapoléon. La Marseillaise et le Ça ira, au son desquels par son ordre l'armée
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française entra à Berlin, n'auraient assurément pas reparu dans la cour du Carrousel. Faut-il croire que l'empereur, toujours maître de lui, soumettant au calcul les mouvements et les impressions les plus involontaires en apparence, ait cédé à des emportements de^'rancunc el de colère? Les hommes qui le connaissaient bien ne le supposaient guère, et se demandaient quel projet déterminait cette conduite. Il voulait faire un royaume de Westplialie avec la liesse et le Brunswick, réduire la Prusse à la condition de puissance faible et secondaire, mener son armée sur la Vistule, en laissant derrière lui l'Allemagne écrasée et asservie. Il cherchait à échauder l'imagination de ses- généraux et de ses soldats, afin de les trouver dociles et zélés pour ses lointaines entreprises.
Il savait très bien que l'opinion française ne serait point favorable à ces grands voyages de conquérant, à ces imitations d'Alexandre ou de Gengis-Khan, et que l'armée participerait nécessairement à la pensée de la France. C'était un sujet de réflexion pour lui, et il ne se faisait à cet égard aucune illusion. Il s'en ouvrit à l'historien Jean de Millier, qu'il trouva à Berlin et traita avec distinction, car il se complaisait à tout dire aux gens supérieurs, n'ignorant pas que c'était là le meilleur moyen de les gagner. Il compara ses troupes, dont Millier lui parlait avec admiration, aux armées que leur chef avait pu conduire à travers le monde sans lassitude, sans ennui, sans mécontentement.
184 soivKMHS m ISA HO N ni-: iîahantk.
Il disait que les nations civilisées n'étaient point faites pour les grandes œuvres; que ses généraux, déjà fatigués, n'avaient pas d'autre désir que d'aller jouir en repos de la position et des richesses acquises. Cela était parfaitement vrai, et la plupart d'entre eux s'en ex[»li([uaient avec assez de liberté, tout en conservant une obéissance imperturbable. Mais il n'en consultait aucun et n'en admettait point les avis.
Le maréchal Berthier, grâce à son ancienne familiarité et à l'intimité de son dévouement, ne lui cacha pourtant pas sa pensée.
— \ ous seriez donc bien content, répondit l'empereur, d'aller pisser dans la Seine ?
.larrivai à Berlin le jour même où M. de Saint- Aignan vint annoncer à l'empereur la capitulation de Magdebourg. A peine voulait-il le croire.
— Ah ! coglirme, disait-il.
Le maréchal Ney avait été chargé, on ne peut pas dire d'assiéger la place, mais de la reconnaître. La moitié à peu près de son corps d'armée, c'est-àdire trois mille hommes, conmiandés par le général Vandamme, s'était présentée devant Magdebourg, sans une seule pièce d'artillerie de siège. Vandamme fut admis dans la ville comme parlementaire. Il était doué d'une rare éloquence militaire. 11 s'animait par ses paroles et s'en grisait; son visage s'enflammait et prenait une expression de fureur; il parlait l'allemand comme sa langue naturelle; il somma M. de Kleist de capituler.
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Bizarre proposition à faire au commandant d'ujie garnison de vingt-deux mille hommes dans la place la plus forte de lAUemagne. On ne l'écouta point. Le général s'échauffa, devint menaçant, <lit qu'on ne savait pas de quoi les Français étaient capables; que la ville serait emportée d'assaut, la garnison et les habitants passés au fil de l'épée.
— Mais, répondait le gouverneur, pour donner Tassant, il faut avoir l'ait une brèche !
Le général continuait ses violences qui ne laissaient pas que de troubler un peu M. de Kleist.
Sorti de la ville, Vandamme, sans faire creuser de tranchée, lit avancer très près des glacis deux obusiers et un mortier découverts par hasard. Pendant toute la nuit, des obus et des bombes tombèrent dans Magdebourg. Le matin venu, il retira sa singulière batterie, de peur que les assiégés n'en reconnussent la minime importance. La nuit suivante, il recommença ce bombardement. Quelques bombes et obus mirent le feu à des magasins dans le quartier le plus peuplé. La population allemande était, depuis la bataille d'Iéna, frappée de terreur et disposée à se révolter contre toute garnison qui voudrait se défendre. Dans l'armée prussienne, généraux, officiers et soldats n'étaient pas moins troublés. Oi^i se trouvait le roi? D'où pouvaient venir des secours, des instructions? Existait-il un vestige de la monarchie prussienne? Telle était la situation morale des
I8G SOUVEMUS Itl liAltON \)K liAHANTE.
^gouverneurs de place et des corps isolés qui fuyaient sans ilirection.
M. de Kle'ist capitula le quatrième jour, à la grande surprise des assiégeants. Le lendemain, pendant que la garnison d«^filait devant le maréchal Ney, celui-ci dit au bout de quelque temps au pauvre gouverneur placé à ses côtés :
— Nous voilà bientôt à la fin?
— Pas encore li la moitié 1 reprit M. de Kleist. Le maréchal appela un de ses aides de camp et
lui iiiuiuiura tout bas :
— (Ju'on prenne bien garde à leur faire jeter leurs fusils, ils sont le double de nous I
Je complétai ces détails quelques mois après en Silésic, où, pendant six mois, le général Vandamme prit toutes les places fortes presque de la même manière. Je vis aussi à Breslau M. de Kleist, qui touchait son tiers de solde et allait régulièrement chez le prince Jérôme; je métonnais de sa contenance calme et flegmatique.
Le prince de Ilatzfeld, que l'empereur apostropha en ces termes, lorsqu'à la tête de la municipalité de Berlin il lui apportait ses hommages : « Ne vous présentez pas devant moi; je n'ai pasbesoin de vos services! » et que, deux jours après^ il voulut faire fusiller, dirigeait toujours cette municipalité quand j'arrivai à Berlin. Sa maison était ouverte, la princesse recevait tous les soirs. Ainsi que plusieurs de mes collègues, je m'y fis inviter. Le prince était fort bonhomme, bienveil-
SEPTF.MiJRK 1800-Of:TOBRE 1807. 187
lant, poli, mais trop peu grave pour les circonstances. Les bulletins et, après eux, les historiens ont relaté le péril qui l'aA'ait menacé et la clémence de l'empereur, d'une manière infidèle. La princesse fut, en effet, admise auprès de Napoléon, comme on peut croire, fort tremblante et très émue. Il lui montra la lettre de son mari, adressée au prince de Hohenlohe et interceptée. La princesse le supplia de regarder la date. Cette lettre, écrite deux jours avant l'entrée des Français, ne pouvait être aucunement coupable. L'empereur la jeta au feu. On ne fusilla pas le prince, il eut même la permission de rester à Berlin. Vraisemblablement Napoléon n'avait point le projet de le faire exécuter et s'il consentit à recevoir la princesse, c'est qu'il comptait lui accorder la grâce de son mari. Pour se faire honneur de son intention, il raconta cet incident. " La clémence de Napoléon » devint un fait historique ; on en fit même un tableau qui parut à l'Exposition.
Il n'y a aucune comparaison à établir entre l'effet que produisit la bataille d'Iéna et l'enthousiasme excité par les victoires de Marengo et d'Austerlitz. Marengo avait sauvé la France ^ Austerlitz consacré l'établissement de l'empire et glorifié la nation. La guerre contre la Prusse était au vu et au su de tout le monde, entreprise sans nécessité, par désir de gloire et de conquête. L'empereur avait laissé son armée en Allemagne;
188 SOI VK. Ml! s 1)1" lîARltN 11 K BA HA .\ T K.
il avait manifestement v<nilu que la négociation avec lAngleterre n'eût pas de rcîsultats ; il avait lorni(i la conféd«'i'ation du liliin. Xe s"agissail-il pas maintenant de la soumission de l'Europe, de l'empire d'Occident, en un mot dune politique d imagination? On redoublait d'admiration pour «on génie ; mais les progrès du despotisme, conséquence de l'état de guerre, conmiençaient à préoccuper les esprits. Même dans les entours du gouvernement on en parlait avec blâme et aflliction, entre amiN et sans se compromettre.
L'ordi'e de départ, que l'on nous avait remis à Paris, portait que nous dé'pendrions de M. Daru, intendant général de l'armée. Ce fut chez lui que je me rendis tout d'abord. Je le connaissais un peu et nous avions des amis communs. AlTairé, entouré 4e commissaires et d'ordonnateurs, il répondait à leurs questions, communiquait ses instructions, recevait à chaque instant des officiers dépêchés par les commandants des corps d'armée pour réclamer des fournitures et de l'argent. Les conversations étaient courtes; les réjKjnses brèves et tranchantes. A peine M. Daru avait-il le loisir d'être poli. Il m'accueillit fort bien et me dit qu'il n'était pour rien dans la destination donnée aux auditeurs, que l'empereur s'en occupait directement. Puis il m'engagea à diner. Ce jour-là, il invitait les députés envoyés par le duc de Brunswick à l'empereur, pour lui demander de le laisser mourir à Brunswick et de ménager son pays. Ils
SEPTEMBIiK ISOG-OCTOHRE dSOT. dSD'
avaient été mal reçus, on le savait; aussi les iréiieraux et les ordonnateurs leur t(hnoignaient peu d égards. 11 se trouvait que j'avais rencontré autrefois lun d entre eux, le baron de Sartoris, Genevois, chambellan du duc. Je me plaçai à côté de lui à table ; il me raconta les mouvements des armées dans les premières journées de la guerre, et principalement la bataille d'Auersta-dt. Son autre voisin était le général Cliasseloup, avec qui il s'entretint également. Il lui parla des craintes des habitants du duché, et lui représenta que c'était un pays pauvre où l'armée française se procurerait peu de ressources et aurait bientôt tout mangé. — Eh bien, répondit le général, quand nous aurons tout mangé, nous vous mangerons !
Ces façons, nouvelles pour moi, me faisaient une impression de tristesse. Je réfléchissais à ce que nous laisserions de rancunes parmi les populations allemandes, cà l'instabilité dune domination exercée ainsi, aux vengeances que nous aurions peut-être à subir. Ces considérations ne touchaient naturellement que le petit nombre de Français qui, sans être mêlés à l'action, assistaient à cet étonnant spectacle, elles ne frappaient guère Fesprit des généraux afTolés par la victoire. S'ils n'avaient pas, comme l'empereur, le désir de parcourir le monde et de tenter la chance de prodigieuses aventures, ils jouissaient d'une manière orgueilleuse de ce merseilleux triomphe. Ceux qui auraient pensé autrement se seraient gardés-
190 SorVKMKS Dl" liAHON DK BAHA.NTi:.
d'ailleurs de le dire devant des jeunes gens, nullement de leur intimité.
M. Daru, tout absorbé qu'il était par le mouvement militaire, où il jouait un rôle si imj)ortanl, retrouvait quelquefois sa raison et son jugement. Il arrivait un jour du Jardin Botanique de Berlin.
— Je viens de faire un acte de vandalisme : j'ai "été voir s'il y avait moyen d'arranger en écuries les orangeries et les serres. Savez-vous quelle idée me poursuivait? Je songeais que les armées de l'Europe pourraient bien aussi envahir la France et entrer à Paris, qu'alors l'intendant militaire, voyant la galerie du Musée, aviserait d'en faire un magnifique hôpital et irait y calculer combien de lits on y installerait.
Notre situation d'auditeurs, au milieu de l'armée, avait quelque cbose de gauche. Dix ou douze jeunes gens qui ne partageaient ni les dangers ni les fatigues de la guerre, qui promenaient leur frac ou leur habit officiel brodé en soie parmi les brillants uniformes des aides de camp et des officiers, sans devoirs ni occupations, c'était ce qui semblait à nous, et sans doute aux autres, une contenance ridicule. En vain pressions-nous M. Daru de mettre fin à cet état de choses, il attendait toujours les ordres de l'empereur. Il aurait préféré, du reste, que cette administration des pays conquis fut attribuée à ses subordonnés ordinaires, aux inspecteurs, aux ordonnateurs, tous connus de lui, rompus à sa discipline et qu'il traiterait avec
le ton de rude autorité auquel il s'était accoutumé. Il se trompait, et lempereur confiait avec raison ces fonctions à de jeunes hommes bien élevés, dont les formes plus polies, le sentiment de justice, la scrupuleuse probité, adoucissaient la dureté des exigences.
De M.Daru nous allions àM,Maret(l), plus spécialement notre ministre. Lui aussi ne voulait et ne pouvait rien prendre sur lui. Or l'empereur avait à rélléchir de choses plus grandes et plus pressantes. Enfin, après une semaine longue et déplaisante pour nous, notre sort fut déterminé. On plaça la plupart d'entre nous à Berlin comme directeurs généraux des finances, des domaines, des postes, des accises, sous M. Estève, administrateur général.
M. Maret m'annonça que j'étais nommé intendant de Dantzig, et me félicita d'avoir un si beau poste. Je courus m'informer des ordres de ■NI. Daru.
— Je ne pense pas, me dit-il, que nous soyons à Dantzig; je ne sais pas même si un corps d'armée marche de ce côté -là; il faut vous en assurer à l'état-major général.
Je me présentai chez le maréchal Berthier, appelé au même moment chez l'empereur. Il me dit en passant qu'on me donnerait au bureau les renseignements dont j'avais besoin. On répondit à mes questions que le o*" corps, commandé par le maréchal
(1) Voir à l'appendice, n" IV, p. 389.
192 soLVKNins T»r hauon m: bahante.
Laniics, serait probabluineiit destiné à occuper Dautzig; que le maréchal avait quitté Steltiiulepuis deux jours : on me conseilla de m'y rendre ; là je saurais quelle roule il avait prise et j'irais le rejoindre.
Mon collègue, M. Angles, partait pour vérilier quelles ressources les magasins de Stettin étaient susceptibles de fournir à larmée. Nous nous associâmes encore comme compagnons de voyage. 11 ne restait plus à Stettin qu'une faible garnison française. Les autorités nous logèrent chez le dernier gouverneur, un vieux baron de Romberg. décoré de l'Aigle-Rouge pour s'être jadis distingué dans la guerre de Sept ans. Agé de plus de quatre-vingts ans, et à peu près en enfance, le gouvernement prussien le laissait, en considération de ses anciens services, dans le commandement de cette ville qu'on ne devait pas croire exposée à un siège lorsque le o" corps, poussant toujours devant lui, arriva à Stettin. Cinquante hussards, sous les ordres de M. de Pire, se présentèrent à la première enceinte. Une sommation fut faite, sans même attendre lavant-garde. Le général de Lasalle, qui dirigeait la cavalerie légère du l)" corps, survint bientôt, en avance d'une journée de marche sur Tinfanterie. La ville est située sur l'Oder : de telle sorte que si la garnison de six mille hommes ne jugeait pas possible de défendre la ville, rien ne lui était plus facile que de couper les ponts et de se retirer par la route de
i^EPTEMIÎRE 1800-OCTOBRE 1807- [^fi
Dcintzig, certaine de ne pas y rencontrer un seul Français. Au lieu de cette retraite, elle se rendit prisonnière de guerre. Le baron de Romberg, infirme de corps et d'àme, avait obtenu facilement de séjourner quelque temps encore à Stettin. Il n'était guère en état de nous recevoir, et semblait ne pas avoir conscience de sa position- Il avait près de lui ses deux filles, qui en prenaient grand soin. L'état de leur père, le déshonneur jeté sur sa vieillesse et le nom de leur famille, l'humiliation de leur patrie, la ruine de la monarchie prussienne les blessaient jusqu'au fond du cœur. L'aînée surtout, une fort belle personne de vingt ans, se livrait à une irritation et une révolte de fierté qui me touchaient beaucoup. J'aimais le mauvais accueil qu'elle nous faisait , et je n'essayais pas d'entrer en communication avec elle.
Le lendemain, j'achetai une mauvaise petite voiture, et je suivis la route de Stettin à Thorn, afin de rejoindre le maréchal Lannes qui avait pris cette direction. Trente-six heures après, je me trouvai au milieu du 5" corps en marche ; j'aborde le maréchal, arrêté pour déjeuner dans un village nommé Nackel, et je lui expliquai qui j'étais et quelle était ma mission. Comme je le pensais, il n'avait pas été prévenu. Son accueil fut froid, mais poli.
— Vous êtes nommé intendant de Dantzig, et on vous a dit de venir au 5" corps? Cela m'ap- I. 13
d94 SOUVKMKS IH BAKON hK HAKANTK.
])rend que nous allons à Dantzig, je n'en savais rien.
Il m'engagea à m'asseoir à sa table avec son état-major; il y eut peu de conversation. Autant que j'en ai pu juger, le maréchal Lannes était taciturne ; mais sa parole avait la vivacité gasconne. Il me prévint (jue je serais mal logé, mal coucln-, mal nourri, et m'offrit, sajis insistance, une hospitalité militaire que je n'acceptai point, \oyant bien qu'elle aurait gêné, lui, et moi encore davantage.
— Quand nous serons à Uantzig, disait-il. j'aurai bien des choses à vous demander.
Le déjeuner fini, le commissaire ordonnateur du corps d'armée eut l'obligeance de songer à mon embarras probable, au milieu de tout ce monde militaire, moi (|ui navais ni fonction, ni autorité, ni même d'uniforme. Il devait s'établir dans la petite ville de Bromberg, où le maréchal serait le soir même. L'armée se porterait une journée en avant, jusqu'à la Vistule. Les ambulances et les administrations resteraient à Bromberg. Il serait plus facile de s'y procurer des ressources et de mettre un peu d'ordre dans l'approvisionnement des troupes. L'ordonnateur, M. Buhot, n'eut pas de peine à me persuader de ne point accompagner le maréchal. Il fut convenu que je dînerais tous les jours chez lui, et je logeai par billet chez un honnête marchand. J'étais ainsi dans une société demi-militaire qui ne me convenait guère, mais où j'étais moins déplacé qu'à l'état-major. Je vivais
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fort bien avec rordonnateur. J'entendais parler de beaucoup de détails militaires; je rencontrais des officiers du génie, anciens élèves de l'Ecole polytechnique, qui me racontèrent des circonstances assez remarquables de leur campagne. Sans cesse, des officiers gchiéraux et des aides de camp allaient et venaient, du quartier général à Bromberg. J'observais avec intérêt le vrai, sur tant de chose!> mal connues des hommes de la vie civile et que l'imagination se représente ordinairement sous de fausses couleurs ou revêtues de lieux-communs et de déclamations. Je voyais aussi ce qu'il faut penser de cette exactitude stratégique, de ces combinaisons calculées d'avance. Comme l'empereur n'avait pas pris une détermination définitive, comme ses projets politiques et les mouvements de son armée étaient encore soumis à des circonstances éventuelles, on ne recevait aucune nouvelle de lui, on ne savait pas même précisément où il était et la direction qu'il donnerait au 5® corps. La société quotidienne de l'ordonnateur se demandait si la guerre serait continuée. On espérait la paix.
Après quelques jours passés à Bromberg, M. Buhot dut rejoindre le quartier général du 5" corps. Le maréchal Augereau arrivait, avec son corps d'armée, pour occuper la ville et les cantons environnants. Le maréchal Lannes habitait une petite maison de campagne, près du village de Podgorz, au bord de la Vistule. Les troupes bi-
lOG S(U VENii{S ni" lîARON m: liAn. ante.
vouaquaient et les officiers couchaient dans les grang^es et dans les cabanes abandonnées dos paysans. L'ordonnateur et moi, nous trouvâmes asile dans l'une d'elles, où les officiers nous offrirent l'hospitalité. Nous nous étendîmes sur la paille côte à côle avec eux.
Je revis le maréchal Lan nos par convenance, car nous n'avions rien à nous dire. Il était encore très incertain sur ce qu'il aurait à faire. On lui défendait de tenter le passage de la Vistule. Les Prussiens se tenaient fort tranquilles à Thorn, sur la rive droite; seulement, lorsqu'un détachement ou un convoi longeait de trop près la rivière, ils lui envoyaient quelques boulets à grande distance.
Dans mon ignorance des choses militaires, il me semblait pourtant reconnaître dans le maréchal Lannes les qualités d'un grand homme de guerre. J'admirais sa vigilance, ses précautions, son activité à faire sans cesse, tout malade qu'il était, de lointaines reconnaissances : tout cela avec calme, sans beaucoup parler. Deux ou trois jours ensuite, je sus que le corps d'armée se mettait on mouvement pour se porter, en remontant la Yistule, dans la direction de Varsovie.
Le maréchal me dit :
— Apparemment, nous allons nous battre contre les Russes, c'est encore un coup de collier à donner.
— Ainsi, il n'est plus question de Dantzig?
Est-ce un autre corps d'armée qui doit marcher de ce côté ?
— Je n'en sais rien, ce n'est pas probable.
De Podgorz, le maréchal vint à Brescz. Je pensai que je n'avais qu'à rentrer au quartier général de l'empereur, alors probablement à Posen. Une route partant de Brescz y conduit assez directement par Gnesen. Aucune troupe ne l'avait encore suivie. L'idée ne me vint pas qu'il y eût le moindre inconvénient à passer par là. C'était en pleine Pologne, et je croyais la population bien disposée pour les Français. C'eût été des iVUemands que j'aurais, du reste, pris le même chemin. Pendant une vingtaine de lieues, et pour la première fois depuis le Rhin, je voyais les habitants occupant tranquillement leurs maisons, des vaches et des moutons dans les champs, des poules et des oies dans les basses-cours. A Sempolno, je rejoignis la route de Posen à Varsovie. Je retrouvai la trace de l'armée française; des gendarmes à la poste, des soldats laissés en sauvegarde, des détachements qui regagnaient leur corps, des officiers en mission. Après l'isolement et Tignorance oi:i j'avais vécu pendant dix jours, je me figurais rentrer en France. J'eus du retard dans la dernière partie du chemin. A un peu de gelée succédait du dégel et de la pluie; le sol n'était point sablonneux comme sur les bords de la Vistule, mais fangeux et profond, .l'entrai le 28 novembre dans la ville. Les habitants et les soldats se pressaient en foule
198 soiVKMiJS m liAKuN 1U-; baiîanti:.
dans les rues illuminées. L'empereur arrivait dans la journ(;e, pour y séjourner quelque temps avec son entourage. J'avais demandé 1 hospitalité à mon collègue, M. Vincent, intendant de Posen; homme de bon jugement, actif, exact au devoir, méritoire de tous points, il appartenait à une famille riche et très considérée de Lyon. M. ^laret le protégeait beaucoup; il en avait donné bonne estime à l'empereur qui le fit appeler de suite, le questionna longtemps, sexprimant avec cette confiance quil montrait aux gens quand il voulait les mettre à l'aise et les faire parler. Je fus bientôt au courant de tout; le moment était de la plus haute importance et curieux à observer.
Après les formidables résultats d'Iéna, la disparition des armées prussiennes, les villes et forteresses prises sans même être assiégc-es, l'empereur, devant qui toutes les routes étaient libres, avait lancé vers la Yistule ses corps d'armée et porté au loin le théâtre de la guerre. Sans doute il n'ignorait pas que le sentiment patriotique des Polonais et leur désir de reconstituer leur patrie, en s'atTranchissant du joug des puissances qui se la partageaient, lui seraient d'une notable utilité. Mais il n'en prévoyait pas moins les difficultés et les dangers de la guerre qu'il entreprenait; les succès pouvaient devenir laborieux ou tardifs; l'Autriche saisirait peut-être une occasion si favorable; l'Allemagne, si durement exploitée, se soulèverait. Aussi venait-il de faire voter par le Sénat
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des levées de conscrits telles qu'il les aurait demandées s'il avait été vaincu, et il formait de nouveaux corps d'armée pour occuper ou traverser Fx^Uemagne, Il gardait toutefois une entière réserve sur ses décisions définitives. Une sorte de négociation avait même été ouverte avec la Prusse; un armistice, d'abord signé, n'avait pas été ratifié. C'était à Posen que l'empereur se proposait de prendre une résolution formelle, après avoir considéré et pesé toutes les circonstances : la marche des Russes, la saison, et surtout quelles ressources il trouverait dans le dévouement des Polonais. Cependant ni les maréchaux, ni M. Vincent n'avaient eu pour instructions de permettre à ces derniers la moindre espérance, ni de les exciter en aucune façon. Deux généraux polonais, Dombrowski et Wibinski, ayant servi avec distinction dans les armées françaises, furent seulement autorisés à se rendre en Pologne, pour y faire des proclamations et imprimer du mouvement au patriotisme de leurs compatriotes.
Il n'en fallut pas davantage pour mettre en ébullition toute la noblesse polonaise. L'empereur fut accueilli avec des transports d'enthousiasme. Il s'en émut médiocrement. Il y avait dans ces vives manifestations quelque chose de si irréfléchi, de si excessif, de si mobile, que les Français se prenaient de pitié pour tant d'imprudence et de légèreté.
L'empereur n'était pas homme à sympathiser
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avec une telle exaltation, (^e qu'il chereliait. c'était un dévouement docile, régulier, calme et plus de fermeté que d'ardeur. Lorsque le jour après son arrivée il recul une députation des Polonais, son ton et ses manières les étonnèrent et les refroidirent un peu.
— Messieurs, leur disait-il, ceci est une grande afîaire, c'est la guerre avec ses hasards, ses dangers, ses misères.
Le lendemain, Tempereur lit appeler deux fois dans la matijiée ^L Vincent, pour causer encore avec lui des Polonais. Il lui témoignait toujours le désir de bien connaître leur véritable opinion et le degré de confiance que Ton pouvait accorder à leurs protestations.il insistait sur ce qu'il n'était pas décidé, mais reconmiandait de les traiter amicalement et de les encourager.
— Pas ti'oj) pourtant, car si je les laisse là, ce qui se peut, il faut qu il y en ait le jnoins possible de pendus.
Il était satisfait de leur aversion contre la Prusse, à cette époque celle des trois puissances copartageantes la plus antipathique aux Polonais.
M. Vincent lui parla des réclamations des anciens propriétaires contre les conliscations dont ils demandaient l'annulation.
— Je la prononcerai assurément, dit l'empereur, d'ailleurs cela fera un bon effet en France. On verra que le roi de Prusse faisait aussi des confiscations révolutionnaires ; un roi est bien moins excusable
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qu'un peuple qui agit à Faveuglette dans l'effervescence des passions.
En l'absence des ministres, et dans la même incertitude sur la tâche qui me serait attribuée, je rendis visite au général Le Marois, aide de camp de l'empereur, désigné pour être gouverneur de Danlzig, en même temps que moi pour être intendant. Parti de Berlin peu après, il avait fait le môme voyage inutile. Je ne le connaissais pas, pourtant la conversation fut longue et confiante. Ses manières étaient un peu soldatesques, mais avec beaucoup d'urbanité. Son langage avait une certaine liberté militaire, mêlée aux convenances de courtisan.
Il m'apprit où en étaient les choses :
— Le roi de Prusse refuse d'accepter les conditions de l'armistice; il faut donc aller se battre contre les Russes. L'Autriche peut nous inquiéter, on lui ordonne de désarmer; l'empereur veut rétablir le royaume de Pologne ; nous aurons à détrôner le roi de Prusse et peut-être l'empereur d'Autriche.
Le général débita tout cela avec indifférence et lassitude, sans admiration et sans critique, pas tout à fait sérieusement, bâillant parfois en étendant les bras. Puis, il ajouta :
— Est-ce que l'empereur sait ce quïl fera demain? Cela dépendra des circonstances.
J'entendais un des plus anciens aides de camp de l'empereur et des plus dévoués le juger ainsi
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sans inleiitions critiques, sans finesse d'observation ; il avouait seulement ce qui était évident pour lui, et en tirait même la conséquence toute naturelle : c'est que lorsqu'on veut toujours exploiter les circonstances et suivre les routes qu'elles })euvent ouvrir, on parcourt une carrière indéfinie. Il n'exprimait pas sa pensée d'une manière générale et absolue.
— Ce qu'il y a de certain, disait-il, c'est que nous ne reverrons plus Paris, à moins que ce ne soit au retour de la Chine.
Et, un instant après :
— Qui sait si la paix ne sera pas faite dans huit jours ?
Le f'' décembre, une députation des dames de la noblesse polonaise de Posen vint prier l'empereur d'honorer de sa présence un bal qu'elles donnaient. 11 accepta gracieusement leur invitation.
On avait reçu, le jour même, la nouvelle de l'entrée de l'armée française à Varsovie et de la retraite des Russes sur la rive droite de la Vistule. La noblesse polonaise affluait de toutes parts, l'enthousiasme croissait de moment en moment. L'empereur en apparence moins indécis, se livrait davantage aux chances qu'il prévoyait. Il dit aux dames polonaises :
— Le royaume de Pologne s'en est allé en poste, il reviendra peut-être de même.
Les Polonais n'avaient aucune idée de ce que l'empereur pourrait ou voudrait faire pour eux. Ils
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ne songeaient point aux institutions qu'ils avaient à créer ou à recevoir. Je n'en jugeai pas seul ainsi ; tous nos Français, civils ou militaires, subissaient les mêmes impressions. Ces sentiments patriotiques, conservés si vivement après trente ans de partage, ce désir et cette espérance entretenus parmi les Polonais qui avaient servi dans les armées françaises, cet accueil fait au libérateur qui leur arrivait glorieusement à travers l'Europe : c'était assurément un grand spectacle dont il était impossible de ne pas être ému ; mais nous nous disions que si la Pologne avait pu se dissoudre, c'est qu'elle portait en elle-même un principe de ruine et une impuissance de subsister.
J^es ministres, M. de Talleyrand, M. Daru, ]M. Maret et la maison de l'empereur avaient successivement rejoint. Le 2 décembre, on chanta un Te Deum pour l'anniversaire du couronnement et d'Austerlitz. L'empereur eut une réception solennelle. Les Polonais s'y pressaient, leur costume national était brillant, leur physionomie radieuse. Une députation de la noblesse de Galicie se présenta. L'orateur s'exprima avec plus de chaleur qu'aucun autre Polonais ; il semblait que la Pologne autrichienne fût, elle aussi, en pleine insurrection.
L'empereur répondit assez froidement qu'il était en paix avec l'Autriche ; pourtant, par occasion, il questionnait le député :
— Combien seriez-vous de gentilshommes à
204 SOI V KM US I»r IJAHON MI". 1! A H A N i' K.
cheval? Aiii'iez-voiis de riiifanterie? Avez-vous des armes?
Celui-ci n'avait pas ])r(''vii des interrogations aussi positives, et s'écria dun ton théâtral :
— Sire, nous avons nos bras !
Après avoir conversé avec quelques autres, l'empereur se plaça au milieu d'eux et, prenant un accent pompeux, leur adressa une sorte d'allocution, non pas avec sa familiarité pleine de verve et de couleur, mais avec une intention d'éloquence qui manquait de vérité et de facilité :
— Je suis surpris, disait-il, de celle ardeur patriotique qui survit encore si longtemps après la conquête, .le vois qu'il n'est pas si aisé de détruire une nation. (îe que je fais est moitié pour vous, moitié pour moi. Je n'y aurais point pensé sans votre esprit national, car vous êtes trop loin de chez moi. Mais il faut se battre; il faut que tous les nobles montent à cheval. Un sabre et du sang, voilà ce que vous devez à votre patrie 1 Vous avez à reconquérir votre indépendance'. C'est une guerre noble et sainte; tous ceux qui périront les armes à la main iront droit au paradis.
Là il s'aperçut qu'il était un peu trop tombé dans la phrase, et il reprit d'un ton plus enjoué :
— Du moins, les prêtres le prêcheront ainsi. Peut-être vos malheurs se tourneront à bien. Vous n'aviez jamais pu vous fixer ni avoir un bon gouvernement, vous y gagnerez une sage et solide
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constitution, ce sera tout à l'ait la résurrection d'un mort.
Tout cela fut prononcé plus longuement, entremêlé de passages moins significatifs et de dialogues avec les Polonais. En rentrant chez moi, j'écrivis ce qui m'avait le plus frappé, je copie mes notes.
Le soir, le bal eut lieu au théâtre tout nouvellement construit par Tordre du roi de Prusse. L'empereur se tint d'abord dans une logo d'apparat, entouré de sa suite, puis descendit se mêler à la foule sans nulle crainte, et sans qu'on put remarquer aucune précaution prise pour sa sûreté. Il fut aimable, mais ne dit rien qui rappelât le discours du matin. A ce bal, je rencontrai M. Daru ; il avait parlé de moi à l'empereur. On me destinait Varsovie.
Le lendemain, j'allai voir MM. Maret et Talleyrand ; ils se montrèrent très atïectueux. M. Maret, qui s'occupait avec intérêt des auditeurs, m'entretint de ma mission. Rien ne pressait mon départ. M. Angles et plusieurs autres de mes collègues étaient au quartier général ; nous nous trouvions entre camarades ; chacun racontait la course qu'il venait de faire, ce qu'il avait vu ou appris. Nous 4issistions à un curieux spectacle, et nos journées s'écoulaient sans ennui. M. Maret m'avait recommandé de me mettre autant que possible en relation avec les gens du pays. C'était toujours la même conversation ; je me souviens entre autres
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d'une longue causerie avec le comte Breza, depuis, ministre de riiit(''ri(;ur dans le grand-duché de Varsovie. Je n'ai jamais entendu tant de folies en de si graves circonstances; je n'obtenais pas de lui une information positive, ni une idée pratique; il répondait par de grands mots et des adorations sur l'empereur.
Je passai encore quelques jours à Posen, sans ordres ni instructions. J'eus l'occasion de voir deux fois l'empereur qui ne me dit rien sur ma besogne. Enfin, je sus ([ue M. de Canouville, mon collègue et mon ami, était, ainsi que moi, charge'; de vérifier comment l'armée se ravitaillerait à Varsovie. Nous devions conférer avec la commission polonaise, à la tète de l'adminislration depuis l'entrée des Français.
Au cours de notre visite d'adieux à MM. Maret et Daru, ils nous prièrent de veiller à ce qu'on leur rc'îservât des logements commodes et convenables.
— Tâchez, nous dit M. deTalleyrand, que je sois moins mal installé, vous voyez ce qu'on appelle ma chambre.
C'était, en etï'et, un pauvre taudis dont la porte s'ouvrait sur le palier de l'escalier.
Nous prîmes ensemble, M. de Canouville et moi, la route de Varsovie, si l'on peut appeler ainsi un chemin sans chaussée, sans fossé, n'ayant d'autres ouvrages d'art, pour traverser les rivières ou les marais, que des troncs d'arbre rangés à
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côté les uns des autres, sur lesquels les voitures étaient secouées rudement et brisées. La saison se maintenait douce :des alternatives de petites gelées et de dégels, souvent de la pluie, quelquefois des heures de soleil, rsotre voyage l'ut assez pénible; plus d'une fois embourbés, nous songions à ce que pouvaient être les marches de l'armée dans un tel pays, pendant une telle saison.
Le grand-duc de Berg commandait les corj)s d'armée déjà réunis à Varsovie. Nous allâmes lui rendre nos devoirs et nous mettre à sa disposition. Il était communicatif sans air de prince, et poliment familier. Il ne concevait rien à ce que l'empereur voulait faire. La guerre en plein hiver lui semblait impossible, la Pologne ne promettait pas des ressources suffisantes; on n'avait pas grand fond à faire sur les Polonais dont il jugeait le caractère ainsi que tous les Français. L'empereur ne lui donnait aucune instruction précise, il ignorait sa résolution définitive à l'égard de la Pologne. Ces incertitudes ne le tourmentaient pourtant pas beaucoup; il n'était responsable de rien et sa conclusion était : (( Le génie de l'empereur nous tirera de là. » Le grand-duc nous engagea à dîner; nous revîmes des aides de camp et des officiers de notre connaissance. Le prince tenait grand état et table ouverte.
Le soin d'assurer un logis aux ministres nous lit d'abord parcourir la ville. On n'y remarquait pas la régularité et la symétrie de Berlin, ses rues
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alignées au cordeau, se coupant à an^';le droit cl ressemblant toutes l'une à lautre par leurs constructions uniformes. Les Français, qui avaient pris «n déi»laisance tout ce qui était prussien, préféraient beaucoup la disposition désordonnée de Varsovie, les méchantes baraques qui entouraient les palais, et surtout la population variée (pii fourmillait de tous côtés. En y regardant bien, on tj'apercevait, il est vrai, que ce mouvement et cette foule provenaient do la présence de l'armée française. Le gouvernement prussien négligeait à dessein Varsovie, et la déshéritait autant que possible des avantages d'une capitale. Située à l'extrêmo frontière de la portion échue à la Prusse, -autrefois séjour delà grande noblesse et foyer de resj)rit polonais, sa population avait notablement diminué à la suite du partage. Les riches et illustres familles lithuaniennes et galiciennes vivaient maintenant dans leurs terres. Leurs vastes hôtels étaient déserts et démeublés, l'herbe croissait dans les cours et même dans quelques rues. Ce fut à grand'peine que je trouvai pour M. de Talleyrand un hôtel Radziwill, en très bon état, avec un mobilier venu de France où figurait le seul lit fermé de rideaux que j'eusse rencontré dans mes recherches; car les Polonais, comme les Russes, couchaient sur des canapés de cuir, même lorsque les autres appartements étaient élégants ou somptueux. A M. Maret on destina Thôtel de l'administration des postes; à M. Daru une grande
maison qui servait aux réunions des francs-maçons.
La commission administrative se composait d'hommes considérables. Comme ses attributions étaient réelles, elle se A'oyait aux prises avec les exigences d'une situation difficile. Mais nous nous entendions avec elle, ses membres se montrant beaucoup plus sensés que les Polonais de Posen. Nous eûmes deux conférences qui ne pouvaient conduire à aucun résultat positif, puisque nous ne savions pas en quel nombre et pour combien de temps l'empereur concentrerait le corps d'année à Varsovie.
Le o" corps campait dans la ville. Je retrouvai M. Buhot; je dînai quelquefois chez lui avec le maréchal Lannes, les généraux Victor et Suchet. Leur état d'esprit était le même que celui du grand-duc de Berg, mais leur langage était très réservé sur ce qui se rapportait à l'armée et à l'empereur. J'ignore ce qu'ils disaient entre eux. Je n'ai jamais entendu sortir de leur bouche un propos frondeur, un blâme, une simple critique. La plus parfaite discipline régnait dans toute l'armée; l'autorité n'avait aucune rudesse; elle procédait avec discernement, était acceptée plutôt qu'imposée. Chaque jour arrivaient de Posen, des troupes, des généraux, des chefs de service; les routes devenaient de plus en plus impraticables. Les aides de camp et les officiers en mission renonçaient aux voitures et aux calèches, ils montaient I. 14
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dans de petits chariots de paysans qu'ils remplissaient de paille, et s"y tenaient blottis et enveloppés dans leurs manteaux. Cela s'appelait voyager en veau. Les roues étaient basses, le charronnage léger et peu comj)liqué; on ne laissait pas pourtant de verser ou de tomber dans quelque fondrière. Le grand maréchal Duroc se cassa la clai^vicule dans une chute de ce genre.
Le 3" corps, sous les ordres de Davout, occupait le faubourg de Praga et le pont sur la Vistule; il s'étendait même à quelque distance le long de la rive droite, et avait traversé une petite rivière : la Narew; il y défendait une tête de pont à peu de distance des avant-postes russes. Les deux armées ne faisaient aucun mouvement. Le maréchal envoya l'adjudant commandant, M. de Romeuf, prendre les ordres de l'empereur, cet officier revint avec l'instruction positive de marcher en avant.
Le maréchal le renvoya au quartier général avec cette réponse :
— Allez dire à l'empereur que j'obéis, mais que j'ai la mort dans lame.
L'empereur arriva le 19 décembre à Varsovie, tout son entourage restait en chemin. 3L de Talleyrand demeura vingt-trois heures dans sa voiture sans qu'on put le tirer du bourbier. M. Maret et M. Daru ne réussirent pas à voyager beaucoup plus vite. Les ambulances, les caissons, l'artillerie de la garde étaient en grand retard, la saison continuait toujours à être fort clémente, il gelait à
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peine. Depuis quelques jours la pluie avait cessé. On sut aussitôt que les opérations militaires commençaient. Les corps d'armée se préparèrent au départ, mais la surprise fut vive et les pronostics assez tristes. Le grand-duc de Berg et le maréchal Lannes étaient malades, l'empereur leur interdit de partir.
Le dimanche, 2 décembre, l'empereur entendit la messe à la chapelle du palais, et en sortant, selon son habitude, il passa devant les personnes venues à la réception, disant un mot à chacun, parlant plus longuement aux Polonais.
.Je me trouvai à côté du vieux maréchal Malackowski, qui avait présidé la dernière Diète avant la conquête. :
— Eh bien, monsieur le maréchal, lui dit l'empereur, voilà un fort beau temps.
En effet, la journée était très belle.
— Au fond, toute l'Europe a le même climat.
— Sire, nous le voudrions bien, mais c'est une saison extraordinaire. A pareille époque nous avons toujours un pied de neige, ou des pluies continuelles.
L'empereur répéta :
— Toute l'Europe a le même climat.
Dans la nuit du lundi au mardi, il quitta Varsovie pour se mettre à la tête de l'armée. Le grandduc de Berg et le maréchal Lannes, malgré l'état de leur santé, montèrent à cheval et rejoignirent leur corps.
212 SOUVENIRS DU lîARON DK BARANTE.
Les commissaires des guerres, les administra teurs des divers services, les ambulances étaient toujours en arrière; M. Daru ne savait comment il lui serait possible de pourvoir aux besoins de cette armée, qui entrait en campagne sans que rien eût été disposé d'avance. Les blessés seraient dans quelques heures à Varsovie, et il n'y avait pas un hôpital en état de les recevoir. Il appela à son aide tous ceux qui lentouraient et, faute de commissaires des guerres, il nous engagea, M. de Canouville et moi, à établir chacun un hôpital. Le temps pressait, on entendait le canon, jeus pour instruction de me faire fournir le nécessaire par la municipalité. J'y trouvai une bonne volonté complète et même empressée. On me conduisit aux plus grandes maisons susceptibles de recevoir cette destination. Je choisis un hôtel très beau autrefois, depuis longtemps désert et abandonné. Les lambris des vastes salons et des larges galeries étaient encore peints et dorés ; les chambres et les cabinets élégamment ornés. Mais il fallait meubler mon hôpital. La municipalité mit à mes ordres un employé qui, de rue en rue, réquisitionnait des lits, des matelas, du linge, qu'on enlevait à mesure et que je faisais charger sur des chariots. Je n'entrai point chez les habitants, et ne m'occupai pas des rigueurs de la réquisition; je hâtai seulement l'opération. Le jour s'avançait, la nuit vint et je n'avais pas encore les poteries indispensables pour le service d'un hôpital. La muni-
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cipalité me donna un bon, moyennant lequel le marchand me délivrerait tout ce que je lui demanderais. Puis on confia à un des juifs qui fourmillaient dans la ville, offrant et vendant leurs services, le soin de me guider chez le faïencier. L'ordre lui fut jeté à la hâte et brusquement; le juif n'osa pas le faire répéter. Après avoir erré dans les rues, mal ou point éclairées, pendant plus d'une heure, le juif voyant mon impatience, m'expliqua, en allemand que je n'entendais guère, qu'il ignorait où il devait me mener. Nous retournâmes à la municipalité où je racontai le malentendu. Le commissaire polonais tomba aussitôt sur le pauvre juif, le roua de coups, l'abattit par terre et le foula à ses pieds. C'était à peu près de la sorte que Polonais et Français traitaient les juifs, qui supportaient patiemment les brutalités. Ils se contentaient de chercher les occasions de gagner quelque argent, en se faisant payer cher quand on les payait, et en achetant bon marché aux soldats ce qui ne leur coûtait rien. Lorsque mon hôpital fut prêt, assez avant dans la nuit, j'allai en prévenir M. Daru, en lui disant qu'il ne manquait plus que des chirurgiens et des infirmiers ; il n'en avait pas et me renvoya encore à la municipalité qui en convoqua. Vers le soir du lendemain on amena des blessés. Je continuai à remplir avec compassion mon triste devoir. Ces malheureux soldats ne pouvaient décrire leurs souffrances à des chirurgiens qui ne comprenaient point un mol de français. Il y en
avait dont les membres étaient fracassés, l'amputation était urgente, on n'avait point de caisses d'instruments, et la municipalité était dans l'impossibilité d'en procurer.
Il me semble avoir encore devant les yeux un grenadier d'une belle et mâle physionomie, mais d'une pâleur effrayante.
— Monsieur, me dit-il. il faut me couper la jambe, la gangrène sy met, elle est déjà toute bleue, regardez...
Il rejeta sa couverture et se montra nu et sanglant.
— Je sais bien, ajouta-t-il, qu'on ne sinquiète plus de nous quand nous sommes blessés; nous ne servons plus à rien, nous ne sommes qu'un embarras. On aime mieux nous savoir morts. Eh bien, qu'on nous lue, et que cela soit fini!
Lorsque je rapportai à M. Daru les tristes difficultés de ma mission, plusieurs commissaires des guerres arrivaient, et le service des hôpitaux leur fut remis.
Cependant les hasards de la saison ne favorisaient pas l'empereur. Le lendemain de son départ, la pluie commença et tomba sans interruption. Le théâtre de la guerre devint un vaste cloaque. Canons, caissons, chevaux, hommes, tout enfonçait dans la vase. Les convois de vivres et de munitions sortis de Varsovie s'embourbaient dès le pont de Praga ; c'était à grand'peine qu'on leur faisait faire deux lieues par jour. Les soldats
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n'avaient pour se nourrir que la petite quantité de rations qu'ils avaient pu emporter. Quelques voitures réussirent à devancer un peu les autres, le maréchal Lannes, à qui elles n'étaient pas destinées, s'en empara. La cavalerie et surtout les cuirassiers tombaient dans les fondrières. On raconta qu'un d'entre eux, ne pouvant dégager ni son cheval ni lui-même, s'était brûlé la cervelle. Les détails les plus déplorables parvenaient à tout moment de la journée. Les Français et les Russes se trouvèrent deux fois en présence à Pultusk et à Golymin; l'on se battit vivement. Il y eut de part et d'autre des généraux blessés et tués. A chaque coup de canon, Ips artilleurs étaient obligés de retirer leurs pièces de la bouc ; on essaya des charges de cavalerie ; les chevaux, sur ce sol détrempé, ne trottaient même pas. Les bulletins officiels dépeignaient les choses un peu autrement.
En résumé l'armée russe se retira; rien n'indiquait qu'elle eût le projet d'attaquer. L'empereur avait sans doute souhaité et espéré qu'en amenant tous ses corps d'armée, les uns par la rive gauche, les autres par la rive droite, dont il était maître depuis que le maréchal Ney s'était emparé de Thorn, il menacerait l'armée russe par quelque grande et rapide manœuvre, la contraindrait à une bataille générale et obtiendrait un résultat puissant et décisif. C'était toujours la conception première de ses plans de campagne. Il avait peut-être supposé d'abord que la théâtre de cette guerre
216 SOUVKMHS DU BARON D K BAHANTi:,
serait la Vioille-Pnisse, ce qui lui aurait OVi plus favorable parce (|ue le pays est i)euplé, fertile et riche. L'occupation d'Elbing-, de Dautzig et de Kœnigsberg lui eût mieux valu que Varsovie. Le mouvement de l'armée russe détermina le sien ; promptement il avait fait remonter le bord de la Vistule à ses troupes, ne laissant au nord que le corps du maréchal Bernadotte. Maintenant sa campagne était manquée.
Il fallait ramener à Varsovie cette armée qui ne pouvait marcher et qui n'avait pas de quoi se nourrir. Le mauvais succc^'s de cette tentative, entreprise contre l'opinion des hommes sensés et en dépit de la saison; les misères que les soldais enduraient, les convois de blessés et de malades; les récits des officiers, tout nous consternaiL Toutefois, on en causait avec prudence ; chacun se méfiait de son interlocuteur, mais on se couiprenait presque sans rien dire.
Un jour pourtant, à dîner chez M. Daru, quelqu'un racontait que l'empereur s'était trompé de chemin, et aurait pu tomber dans un poste russe.
— C'est en sortant de Berlin qu'il s'est trompé de chemin, répliqua M. Daru.
Ce propos nous surprit beaucoup de la part d'un homme si réservé et si dévoué à l'empereur.
Quant aux militaires, leur mécontentement s'exprimait par des bons mots, avec la verve épigrammatique propre au soldat français, et qui semble le préserver du découragement. On répétait qu'un
d'entre eux, secouant la boue de ses souliers disait :
— Ils appellent cela une patrie ! car la mauvaise humeur se portait sur les Polonais et la Pologne.
L'empereur rentra le 2 janvier, après dix jours d'absence, puis ensuite les corps d'armée et la garde. Les visages liâves et tirés, les uniformes salis excitaient une vraie pitié. L'empereur était calme, doux pour chacun, comme toujours quand les affaires n'allaient pas bien. Il ne fit pas un reproche à M. Daru des défectuosités du service, et le traita avec bonté. Chaque soir, il passait un régiment en revue. C'était sur une place où donnaient mes fenêtres, je le voyais se promener à pied dans les rangs, parler aux officiers et aux soldats, ranimant leur courage et leur fidélité.
Varsovie devint alors comme une ville de résidence impériale ; les soldats s'y reposaient de leurs fatigues. Les Russes s'étaient éloignés, et l'on ne vivait plus au milieu du bruit et du mouvement de la guerre; l'administration militaire avait plus de régularité ; il y eut quelques petits bals au palais. C'est là que Napoléon vit madame \Valeswska; mais cette liaison ne commença à faire du bruit que plus tard. Il était en disposition si tranquille qu'un jour il confia à M. Maret qu'il avait voulu faire une chanson pour les soldats ; il n'y avait point réussi et ne montra pas ses essais.
Tous les jours arrivaient à Varsovie des membres du corps diplomatique et de nouveaux gêné-
218 >orvi:MRS nr baron nr. nARANiK.
raux. Chaque semaine un auditeur apportait de Paris le portefeuille, de sorte que nous nous trouvâmes en assez grand nombre. M. de Canouville s'était fait expédier pour la France. Son frère, ainsi que lui, mon camarade do collège, aide de camp du prince de iSeuchàtel, officier brillant de valeur et d'élégance, vint occuper sa chambre à côté de la mienne. Je continuai à éviter complètement les sociétés militaires. Je n'en savais pas moins tous les détails relatifs à ce qui se passait ou se disait parmi les états-majors. Mes relations avec M. Daru se resserraient de plus en plus. Je fréquentais aussi beaucoup M. Maret. Je rencontrai chez lui M. Etienne ; il n'avait pas encore obtenu les grands succès littéraires qui ont fait sa réputation. Sa conversation était spirituelle, son opinion et ses jugements ne manquaient point de liberté. 11 était secrétaire de M. Maret, ainsi que M. Nettement, homme estimable, depuis un des rédacteurs de la Quotidienne. ]\I. Maret, revenant de chez l'empereur, nous surprenait souvent tous trois causant au coin du feu, il rapportait le bulletin de la grande armée que l'empereur lui dictait pour Paris et non pour le théâtre de la guerre, où on se gardait bien de le publier. Il fallait en faire trois copies, pour le maréchal Berthier, l'impératrice et M. Cambacérès. Parfois, nous nous arrêtions, un peu surpris de telle ou telle expression étrange et un peu trop hors de convenance. M. Maret réfléchissait un instant et se rendait à notre critique muette ou
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bien il disait : <( L'empereur s'apercevrait de la correction, il tient à ce mot-là. »
A ce moment, l'empereur forma une administration de la Silésie. Cette province avait une grande importance. La Pologne était déjà trop épuisée, on éprouvait trop de difficultés à mettre un ordre suffisant dans un pays occupé, pour ne pas destiner la Silésie, fertile, riche, bien plus peuplée que les autres régions allemandes limitrophes de la Pologne à l'approvisionnement de l'armée. Deux intendants y avaient été envoyés : M. Angles, à Breslau; M. Chaillou, à Glogau. L'empereur voulut y avoir une administration correspondant directement avec l'intendant général de l'armée, sans dépendances ni relations avec celle que dirigeait à Berlin MM. Estève et Bignon. Il choisit pour administrateur en chef M.Lespérut. C'était un homme encore jeune, d'une figure agréable et douce, mais insignifiante. Il avait débuté par être secrétaire particulier du maréchal Berthier, puis secrétaire général du ministère de la guerre. Je dis ailleurs comment il suivit à Lucques madame Bacciochi (1). Le maréchal Berthier le prépara ensuite au gouvernement de sa principauté de Neuchàtel. D'une parfaite probité, aimant l'ordre et la justice, sa timidité, plutôt que sa bienveillance, donnait un certain agrément aux relations qu'on avait avec lui. Je le connaissais
(1) Voir à lappendice, n° V, p. .397.
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même à peine de nom, car il n'avait jamais fait parler de lui. Sa santé était mauvaise, il s'en inquiétait beaucoup. Peut-être devait-on attribuer à cet état maladif la nullité dont nous fûmes témoins pendant six mois. Non seulement il n'écrivait pas une lettre et ne tenait pas un compte, mais ne décidait rien, ne montrait aucune initiative, et semblait même nous laisser toute responsabilité. Quand la besogne était pressante, ou si un courrier attendait, il nous aidait en faisant les enveloppes. Néanmoins, il prenait connaissance do tout, et nos actes recevaient préalablement son approbation. Gomme administrateur en cbef, il avait tous les rapports indispensables avec le prince Jérôme, qui commandait l'armée de Silésie, et avec son état-major. Quant à nous, nous n'assistions qu'aux soirées ou aux bals du prince ; nous ne l'entretenions jamais d'afTaires. D'ailleurs, toutes les administrations des pays conquis restissaient directement de M. Daru, et les commandants de corps n'ignoraient pas que toute action sur elles leur était formellement interdite. M. Lespérut avait l'estime du prince de Neuchâtel, le plus puissant personnage de l'armée, et, dans la famille impériale, la réputation méritée d'un homme sage et de bon conseil; le prince Jérôme lui témoignait donc beaucoup d'égards et même une sorte de déférence. C'était un avantage pour nous.
Mais, pour s'occuper de l'administration des
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villes, il fallait qu'elles fussent tombées au pouvoir de l'armée. Breslau était avec Glogau la seule place qui se fût rendue. Des garnisons assez nombreuses, des fortifications en bon état protégeaient Schweidnitz, Neisse, Kosel, Glatz, Brieg. Le général Vandamme, le véritable commandant de l'armée de Silésie, avait pris Glogau et Breslau, à peu près comme Magdebourg, sans artillerie de siège et sans aucune attaque régulière. Il avait brûlé les faubourgs, jeté des bombes et des obus, incendié quelques maisons. Brieg eut immédiatement le môme sort que Breslau, Schweidnitz capitula un mois après ; Neisse fit une plus longue défense.
Le prince menait joyeuse vie à Breslau, tandis que le général Yandamme ne quittait pas l'armée et poursuivait avec une activité infatigable la réduction successive des places fortes. Il inspirait à ses troupes, formées des contingents de la Bavière et du Wurtemberg, une grande confiance. Les officiers le craignaient et l'admiraient. D'un caractère violent, d'une rapacité scandaleuse, moins capable de calme et de modération, il eût été sans doute un grand homme de guerre.
Pendant que la lutte se poursuivait ainsi en Silésie, la campagne d'hiver, interrompue par les pluies, recommença dès que la terre fut couverte de neige et durcie par la gelée. Le maréchal Bernadotte, qui formait à Elbing l'extrême gauche de la grande armée, se trouvait à une notable distance et presque
222 SOrVE.MRS DU BARON DE BARANTE.
isolé des autres corps, cantonnés sur la rive droite de la Vistule et plus ou moins loin dans l'intérieur du pays.
L'armée russe, en se retirant, était remontée vers Kœnig-sberg, dans la Vieille-Prusse ; le maréchal Bernadotte avait donc maintenant en face de lui des forces considérables. Il soutint avec avantage un combat à Môhrengen ; mais, devant le danger de sa position, il se replia vers le corps du maréchal Ncy. L'empereur, sur cette nouvelle, quitta Yarsovie. Tous les corps d'armée se mirent en marche; la frontière qui sépare le royaume de Pologne de la Vieille-Prusse devint le théâtre de la guerre.
La bataille d'Eylau s'y livra : elle l'ut, comme on le sait, sanglante, longtemps incertaine et sans autre résultat que de nous maintenir sur le champ de bataille, hors d'état de troubler l'armée russe dans sa retraite. Le lendemain matin, l'empereur réunit ses maréchaux, ne se montra nullement abattu, parla de manière à soutenir leur énergie, mais ne leur annonça aucun projet pour le jour suivant. Puis il demeura seul avec M. Daru.
— Au fait, lui dit-il, pouvons-nous rester ici?
M. Daru lui exposa l'état de l'armée, les soldats n'ayant pour vivres que les pommes de terre qu'ils déterraient, les chevaux ayant mangé la paille des toits, nul convoi à attendre ; les magasins et les centres d'approvisionnements aussi éloignés, la Pologne couverte de soldats malades, isolés ou
traînards, pas un maréchal, pas même un colonel qui put dire ce qu'il avait de combattants.
L'empereur savait tout cela et s'en rendait compte avec le plus parfait sang-froid; il avait pensé à tout, son dessein était calculé et arrêté :
— Nous allons rester ici deux ou trois jours, puis nous nous retirerons de quelques lieues ; vous vous établirez à Thorn ; on placera des gendarmes sur tous les ponts de la Vistule, on ne laissera passer personne, ni malades, ni blessés, seulement les amputés. Nous ne poursuivrons pas les traînards, nous ne punirons point. Thorn deviendra le centre de l'administration : vous aurez là tous les hôpitaux, tous les magasins, vous y ferez arriver les convois, puis vous les dirigerez sur les cantonnements. Nous donnerons du vin aux soldats, nous leur fournirons des souliers et des habits, ainsi tous reviendront à leur corps plutôt que de mourir de faim et de détresse en errant sur la neige. Les officiers blessés recevront des gratifications. En quelques semaines, l'armée sera recomposée, il nous arrivera du monde d Allemagne, nous prendrons Dantzig, et, après l'hiver, nous rentrerons en campagne avec une armée superbe.
M. Daru, qui me raconta, quelques semaines après, ce lendemain d'Eylau, aimait beaucoup à répéter ce récit. Il disait qu'en nulle circonstance l'empereur ne lui avait paru si grand. Ce fut à cette époque que l'administration de la Silésie
224 SOUVENIRS DU HAHUN I»E BAKANTE.
devint très utile. Dès les premiers jours, la contribution de guerre de cette province avait été fixée à 30 millions, et quelques réquisitions y avaient été exigées ensuite. Il importait de ne pas ruiner le pays par des exactions sans limites et de ne pas user de mesures de rigueur qui auraient bientôt rendu les recouvrements impossibles.
L'administration prussienne continuait ses fonctions sous notre autorité. Chaque province était régie par une Chambre, où se réunissaient les divers pouvoirs et les diverses branches de tous les services publics confiés en France à des commis appartenant à différents ministères ou directions générales. L'assiette et la perception des impôts, les travaux publics, l'administration communale dépendaient de la Chambre. En fait, elle n'exerçait point une action aussi collective que sa constitution le laissait supposer. Par la force des choses, il s'opérait une répartition d'attributions entre ses membres, et les délibérations n'avaient pas beaucoup de réalité, chacun restant à peu près maître absolu dans sa fonction. Une grande régularité, mais beaucoup d'écritures et trop de lenteur présidaient à ces travaux. Nos rapports avec la Chambre étaient faciles, sa docilité complète et nos ménagements aussi grands que possible. Xous avions aussi souvent affaire à une autre autorité très importante dans les circonstances actuelles. Les principaux seigneurs de la province et les grands propriétaires que liaient des intérêts com-
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luiins, avaient fondé une bamjue territoriale, source de grande prospérité pour la Silésie. Ils montraient un véritable esprit d'administration et jouissaient de la confiance publique. A l'entrée de l'armée française, les plus considérables d'entre eux se formèrent en comité et c'<Hait ii eux qu'avant l'arrivée de M. Lespérut, on s'adressait pour les réquisitions. Ils avaient eu soin de ne pas les lever en nature, et en général de les solder par des marelles passés avec des fournisseurs à qui ils garantissaient le payement. Nous suivîmes ce procédé avec d'autant plus de succès que l'on imputait la réquisition sur la contribution de guerre. Nous créâmes des bons par lesquels on était payé comptant, et comme nous les recevions im- ■ médiatement en ac({uiltement de cette contribution, ce papier-monnaie restait presque au pair. La Silésie, chargée sans doute d'un lourd fardeau, échappait ainsi presque complètement aux vexations et aux désordres de la conquête. Ce n'est pas à dire pour cela que le corps d'armée et le général Yandamme n'apportassent pas quelques troubles et quelques rudes perturbations à notre régularité administrative. Nous les prévenions de notre mieux et le prince Jérôme y employait son autorité, souvent mal obéie.
Pendant que nous nous acquittions de la triste
tâche d'exploiter les vaincus, de vives inquiétudes
me préoccupaient. Mon frère, placé en sortant de
l'Ecole militaire dans un régiment de dragons,