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était parti de France avec un détachement qu'il conduisait du dépôt à l'armée; il avait dû rejoindre, peu de jours avant la bataille d'Eylau. La division du général Klein, qui comptait dans ses rangs le 14*^ dragons, fut engagée dans une très vive affaire, l'avanl-veille du combat. Ni M. de Canouville au quartier gi'néral, ni aucun de mes collègues, à Varsovie, ne i)0uvaient me donner de ses nouvelles. Enfin, vers le milieu de mars, une réponse de son colonel m'apprit que mon frère, resté sur le champ de bataille, avait été relevé ; que, depuis, on ignorait son sort; qu'il était vraisemblablement dans quelque cantonnement encore hors d'état de revenir au régiment. On réunissait à Thorn et aux environs les malades et les blessés. Je résolus d'alb'r à sa recherche. Nous avions tant d'affaires à traiter avec M. Daru qu'il était fort à propos d'en conférer avec lui. M. Lespérut prenait part à mes appréhensions et ne se refusa pas à ce voyage.
J'arrivai à Thorn le 2G mars. Les rues de cette petite ville étaient remplies d'une foule plus pressée que dans les quartiers les plus populeux. On ne voyait que blessés, le bras en écharpe ou se traînant appuyés sur un bâton, que malades à la mine jaune et moribonde. C'est en traversant à grand'peine cette foule que je fis parvenir ma calèche jusqu'à la demeure de M. Daru. Il s'associa à mes sentiments, mais sans plus d'effusion que n'en peut avoir un intendant d'armée qui n'a pas
le temps de s'arrêter à de semblables cliagrins.
— A^oiis avez vu, me dit-il, ce qu'est cette ville; vous n'avez sûrement pas un gîte, vous ne trouveriez à ïhorn ni une chambre, ni un lil, ni un diner. Acceptez tout cela chez moi. Vous ne serez pas bien, mais vous vous en contenterez.
Il habitait la petite maison d'un marchand allemand ainsi distribuée : au rez-de-chaussée, le magasin, où se tenaient les ordonnances et ceux qui avaient affaire au bureau. Au premier, trois pièces : une pour les secrétaires et commis, une autre où il recevait; il couchait dans la troisième et y avait sa table et ses papiers; au fond, un étroit cabinet avec le lit de son valet de chambre.
Ce fut le logement qu'il me donna, puis il me dit :
— On va vous remettre les listes des officiers tués, blessés, malades dans les hôpitaux, ou qui ont touché des gratifications. Elles sont à peu près complètes.
Je me mis devant une table. Je les feuilletai les unes après les autres, craignant, lorsque ce fut la liste des morts, de trouver en tournant la page le nom que je cherchais. Je les parcourus vainement et plus d'une fois, sans découvrir mon frère dans aucune de ces catégories. La journée s'écoula ainsi. Autour de moi, tout était dans une activité et une précipitation continuelles. On allait et venait, on expédiait des ordonnances, on répondait aux officiers envoyés par les mare-
228 Sol V KM II s m r.AiiiiN m-: hahanti:.
<*liaux on les généraux. Chaque employé, chaque survenant croyait que son alFaire devait passer avant toutes les autres. Durant cette matinée, M. Daru reçut successivement huit lettres de l'empereur. Il faut savoir ce qu'étaient les ordres d'un tel maître dans de telles circonstances pour se figurer quelle hâte, quelle diligence soudaines ils excitaient. Il senihlait que tout dût être cuihuté pour ohéir ou répondre. C/élait un hôpital qui manquait de quinquina, — un autre de vin; — <"étaient des souliers attendus et qu'il fallait le lendemain, car le régiment devait être inspecté. Je voyais la plupart des administrateurs militaires trouhlés et ahuris. M. Daru conservait mieux son sang-froid; mais il ne se gardait pas toujours de mouvements d'impatience, quelquefois même de colère, et de jurements qui ranimaient le zèle des suhalternes ou assuraient leur exactitude.
Je craignais d'être gênant, moi oisif parmi des gens si surmenés. Tranquille et silencieux dans mon coin, je revenais toujours à mes funèbres listes.
yi. de ïurenne, chambellan de l'empereur, dépêché pour quelque message, m'aperçut et me demanda ce qui m'occupait. Je le lui dis.
— Votre frère ne peut pas être loin d'ici, me répliqua-t-il, j'ai été chargé par l'empereur de distribuer des gratifications aux officiers blessés. Hier, il a eu la sienne. Je ne la lui ai pas remise à lui-même, il ne pouvait pas venir la recevoir. Ses camarades l'ont touchée pour lui. Vous le