‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 10 sur 55 · III · texte numérisé non relu

III

son orgueilleuse neutralité, voilà la guerre générale, et, dans ce grand conflit, la France, contre son gré sans doute, et contre son véritable instinct, mais courbée sous le joug d'un gouvernement qui méconnaît l'un et l'autre sera l'alliée des gouvernements absolus, contre les gouvernements constitutionnels, l'alliée de la Russie, esclave et barbare, contre l'Angleterre, libre et civilisée. Quelle est donc cette fatalité, qui toujours et par des moyens si divers amène ce colosse vers nous ! Bonaparte par la violence; ceux-ci par leur faiblesse, nous causent les mêmes maux ; tout le sert, tout contribue à l'attirer sur nous, à agrandir sa puissance, à soumettre notre civilisation à la barbarie.

Je n'ai pas besoin de vous dire l'effet que produit ici la guerre d'Espagne, il est le même que partout, désapprobation complète, dédain et mépris, mais pas de crainte sérieuse pour le pays. La menace des puissances du Nord est bien autrement alarmante. C'est là le grand sujet de crainte, c'est là ce qui répand le trouble et l'effroi dans toutes les classes, ce qui arrête le développement de toutes les industries, suspend toutes les affaires, paralyse toute force et tout mouvement ; mais il faut pourtant encore l'avouer, quoi qu'il en coûte, cette menace ne ranime pas les courages; elle comprime, et l'effet de la peur qu'elle inspire est de se taire, de trembler et d'obéir. Et quelles provinces ont plus souffert que les nôtres de la présence de l'étranger, dans quelle contrée est-U plus en honneur? Les souvenirs sont récents, les plaies à peine cicatrisées: Eh bien, rien de tout cela ne peut donner de l'élan, on souffrira tout en silence.

Le mécontentement est extrême et la misère commence à se faire sentir. Une chose ne contribue pas peu à augmenter l'un et l'autre. Les denrées, comme vous savez, et le blé surtout sont à vil prix, les marchés sont encombrés, les cultivateurs ne trouvent pas à vendre ; ils avaient cru que les besoins de l'armée d'Espagne feraient faire quelques achats. On vient d'apprendre que le gouvernement fait acheter pour envoyer en Espagne des blés venus de la mer Noire, qui étaient en entrepôt à Marseille et ne pouvaient pas entrer en France. Cette nouvelle a porté une grande irritation dans les esprits. Je sais bien qu'il n'est pas plus juste d'exiger des gouvernements que des particuliers d'acheter du blé cher quand il peut en avoir à bon marché, mais nos laboureurs et nos fermiers ne sont pas assez avancés en économie poUtique pour ne pas faire ce raisonnement bien plus simple et bien plus à leur portée : « Pourquoi donner notre argent aux étrangers quand la France regorge de blés qu'elle ne peut vendre, quand le produit de la terre ne suffit plus à payer l'impôt? )> Il est de fait que l'agriculture souffre beaucoup et qu'elle est menacée d'une très prochaine décadence. Nous n'en sommes pas encore au point où en est l'Angleterre à cet égard, mais nous y marchons à grands pas. N'allez pas me dire : « Monsieur Josse, vous êtes orfèvre, » j'en conviendrais tout de suite, mais nous sommes tous orfèvres, dans ce pays-ci, et c'est en définitive la classe la plus nombreuse en France. Elle vaut la peine qu'on y songe, mes champs sont beaux, mes récoltes sont belles, mes troupeaux nombreux, et, au bout de tout cela, je cours grand risque de mourir de faim, car mon blé et ma laine

me coûtent plus cher à faire venir que je ne trouve à les vendre.

Tout en vous occupant de vos Ducs de Bourgogne^ pensez un peu à cela, cela en vaut la peine, mais en y pensant pensez aussi un peu à moi, qui ai tant d'amitié pour vous et qui donnerai encore la moitié du peu qui me reste pour vivre dans votre voisinage à la campagne comme à la ville et causer pendant une heure avec vous une fois par semaine.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Coppet, 1" juin 18Î3.

Que vous êtes aimable, cher Prosper, de m'avoir écrit trois lettres charmantes, je ne puis assez vous en remercier, et je voudrais que vous sussiez combien c'est un charme dans la vie d'avoir un ami tel que vous. Comment se fait-il que je ne vous aie pas encore répondu ?... D'abord j'ai été un peu malade et puis mes petites fdles aussi, ensuite je vous ai écrit, il y a quatre jours, une longue lettre, et je l'ai laissée tomber dans les rues de Genève et n'ai pu la retrouver : il n'y avait point encore d'adresse et elle ira épouvanter les syndics par son hbérahsme. Tout ce que vous me dites de l'état des choses est bien spirituel, et vaut mille fois mieux que des nouvelles positives, car les faits sont beaucoup plus trompeurs que les impressions des gens distingués. En effet que sont les événements d'aujourd'hui si ce n'est ce que de part et d'autre on a annoncé, mais on est tout épouffé de voir le fait confirmer ce qu'on a dit, tant l'on croyait peu à ses propres paroles. Rien n'est changé

mais il faut attendre, les Amanites et les intérêts personnels sont pressés; ils ont besoin du présent, il n'y a que les convictions réelles qui puissent vivre dans l'avenir ; c'est pour cela que l'espérance est une vertu. Nous avonstrouvé ce pays-ci plus tranquille, l'alerte est passée. On a sacrifié les proscrits; on a renvoyé jusqu'à de pauA'res musiciens qui avaient été, disaiton, jacobins il y a trente ans et qui ne s'en souvenaient plus depuis vingt; on a suspendu cette pauvre et taciturne liberté de la presse qui subsistait, et moyennant cela on espère être tranquille. Malgré toutes ces concessions, qui ne sont pas bien nobles, il y a un sentiment patriotique très vif, et une ferme décision de défendre son indépendance, tout le monde fait l'exercice ; rien n'est plus militaire que l'aspect du pays, on entend des tambours de tous les côtés, on fait des revues, et cela est assez touchant quand on songe que le seul sentiment d'amour de la patrie anime tout cela. Il n'y a plus d'ultras, il n'y a qu'une même impression dans chacun : la peur d'être pris par les uns ou les autres. Ce dernier échantillon de hberté paisible sera-t-il conservé au miheu de l'Europe, ou faut-il qu'il subisse cette condition générale de bouleversement et de désordre ?

J'ai été bien frappée du malheur de M. de Rémusat(l). Quelle suite de coups terribles, et combien c'est plus alfreux d'avoir repris à l'espérance! Il semblait que son courage ne pouvait avoir été inutile. Ce que vous me dites de la vie de ce pauvre Charles est bien bizarre, mais qu'y a-t-il de plus bizarre que les formes

(1) M. de Rémusat venait de perdre son père, qui avait été amputé d'un bras quelques jours auparavant, c. b.

diverses de la douleur ? On se garde le secret sur Fétrangeté de ses propres impressions dans de pareQs moments, et l'on fait bien, car on s'effrayerait en se dévoilant les uns les autres tout ce qu'il y a de trouble, de désordre intérieur. Il semble que l'âme soit li^Tée à une influence étrangère à elle, qui lui fait traverser les dispositions les plus diverses en peu d'instants. D'ailleurs, il y a dans les premiers instants d'une grande douleur un ébranlement général qui soutient, une impossibilité de croire à l'irréparable, une attente continuelle de quelque événement qui vous apportera un secours, la sympathie qu'on rencontre dans tous contribue à cette idée vague, il parait presque que tout sera changé par ce qu'on éprouve et cela soulage, mais c'est quand chacun a pris son parti de votre peine, que tout reprend son cours habituel ; c'est alors que le chagrin retombe plus durement sur le cœur. Enfin 0. vient une époque où tout le monde vous croit consolé, où soi-même on croit souvent l'être et où les regrets décliirants reviennent s'emparer de l'âme, ne correspondent plus avec rien autour de soi, ne sont plus entendus, sans qu'on puisse s'en plaindre.

Ce que vous m'avez écrit sur ce morceau de madame Rillet(l)m'a beaucoup touchée: c'est bien ce que j'éprouve et pour ainsi dire tous les jours davantage je trouve quelque chose de terne en moi et

(1) Mademoiselle Necker de Germany, nièce de l'ancien ministre de Louis XVI, avait épousé M. liillet, d'une vieille famille genevoise dont plusieurs membres ont été des hommes politiques, des littérateurs et des savants distingués, c. B.

dans les autres. Les plus grands événements n'agissent sur personne avec cette vivacité avec laquelle de beaucoup plus petits agissaient sur elle. Et cependant le spectacle est bien frappant! D'où vient que nous sommes des spectateurs si blasés, d'où ^ient qu'il y a en nous tant d'agitation et d'insouciance réunis ! Dites-moi cela, vous qui éprouvez aussi ce découragement, quoique je ne sache personne dont les impressions soient si originales, si animées, si brillantes, pour ainsi dire. C'est donc la faute du temps et pas la vôtre, et pas la mienne non plus, ce qui me rassure. De loin je sens plus vivement tout ce qui arrive ; il faut donc que ce soient les hommes vus de près qui dégoûtent des choses, et pourtant on ne peut guère s'en passer pour faire aller le monde.

P. -S. — Le duc de San Carlos, qui va à la Régence, a passé l'hiver à Genève : c'est un homme sans esprit mais assez modéré. Il compte faire une Chambre des pairs, mais je crois qu'il faudrait la composer de ceux que Quesada aura pendus : ce serait une Chambre sage et tranquille.

Coppet, 6 juin 1823.

Je suis désolée, cher Prosper, de m'y être si mal prise pour vous écrire. J'ai adressé ma lettre à Paris au moment où vous partiez; je me dépêche d'écrire celle-ci afin que vous sachiez toute ma reconnaissance pour vos bonnes et charmantes lettres. Celle-ci est la troisième que je vous écris : comme j'en ai perdu une, cela ne compte pas.

J'ai reçu, en même temps que votre dernière lettre,

une lettre de M. Guizot plus décourageante que la vôtre ; il faut que cela soit bien général, puisque cela gagne jusqu'à lui. Ce que vous dites sur l'entrée à Madrid est tout à fait d'accord avec ce que nous avions conjecturé; mais si, commeM, Guizot me l'écrit, le roi s'échappe de Séville, le duc d'Angoulême se dépêchera de faire quelque mauvais replâtrage et revendra. Je crois que le gros du parti ne songe plus du tout à l'Espagne et ne pense qu'à profiter de la certitude qu'ils ont d'avoir une armée, et ils aimeront encore mieux avoir à l'exercer sur leurs compatriotes que sur les autres ; ce genre de charité bien ordonnée commence par soi-même, et, pendus pour pendus, ses concitoyens méritent d'être les premiers. Mais il y en a quelques autres qui veulent avoir les honneurs de la chose et ne rien tenir par aucun traité; au reste, je pense que si le roi se sauve il n'y aura pas non plus à traiter. Alors tout sera pour le mieux et l'hiver prochain sera rude. Je ne sais si, au miheu de mon chagrin, je ne me sens pas capable de ne pas être fâchée de l'impuissance que montre ce côté gauche, qui nous a si malmenés et qui se croyait le monopole de l'amour de la hberté : il est vrai que nous souffrons cruellement de leur châtiment ; mais enfin, au moins nous persévérons, nous autres, et nous aurons tout ce qu'U y a d'honnête avec nous : c'est une grande consolation. 11 y a quelque chose de bien vrai dans cette belle parole de l'Évangile qui dit : Quand vous souffrez pour Injustice, réjouissez-vous et tressaillez de joie. Gela est vrai pour toutes les causes justes ; il y a une sorte de plaisir grave à sentir que tous les avantages humains sont contre soi quand on sait la vérité de son côté.

Je suis tout affligée de ce que vous me dites de vos enfants; je pense que la campagne les remettra bien ; c'est un bonheur de les y voir : les miens sont bien heureux ici ; en tout notre vie est pleine de douceur: j'ai passé plusieurs années à croire que je ne devais pas pouvoir supporter la solitude, et puis je je m'en tire à merveille ; je m'inquiète quelquefois par l'idée que cela prouve que j'ai moins d'abîmes dans le cœw\ comme je disais dans mon enfance, mais pourtant je prends mon parti de ce chagrin-là.

Victor voulait vous écrire, mais je ne lui ai pas laissé de place. Merci encore, mille fois merci de vos lettres qui font toute notre joie.

DE M. GUIZOT

Paris, 14 juin 1823.

Je suis rentré dans une soUtude presque aussi complète que la vôtre; j'entends seulement plus de bourdonnement autour de moi. J'ai pourtant vu quelques personnes ces joms-ci ;les nouvelles du Portugal et de Se ville m'ont mis en mouvement. Autant qu'on peut juger des premières, c'est un 7 juillet manqué à Lisbonne; tout le monde le croit, le gouvernement n'en fait pas grand bruit et la Bourse elle-même en a reçu cette impression. Du reste nous ne savons aucun détail de plus que ce qu'en disent les journaux. Quant à Séville, il est à peu près sûr qu'à force d'argent répandu autour et au dedans des Cortès on en était venu à espérer qu'on aurait une majorité qui s'opposerait au départ du roi pour Cadix et entamerait une négociation avec^la régence de Madrid ; les gens

achetés ont demandé que la délibération des Cortès sur la première de ces questions fût secrète, afin de pouvoir voter à leur aise ; mais les constitutionnels se sont récriés, la séance a été publique, au milieu de spectateurs fort animés, et le départ du roi a été voté à l'unanimité, moins deux voix. Il est parti le 3, tenez-le pour certain. C'est le grand événement depuis votre départ ; vous voyez d'ici quel nouveau caractère l'expédition en va prendre ; il leur faut beaucoup plus de troupes, d'artillerie, de temps; ils le sentent bien et ont beaucoup d'humeur, d'autant que leurs affaires se gâtent de jour en jour en Catalogne, et assez pour qu'ils y envoient en toute hâte dix mille hommes. Ce ne sera point Lauriston qui ira commander le nouveau corps d'armée qu'on forme à Toulouse... Yillèle a besoin de sa voix et le gardera ici. On parle du duc de Raguse.

Dalberg, de retour de Londres, dit que le ministère anglais se tient pour assuré de la neutrahté de l'Europe, la Russie comprise ; dans cette confiance il se moque de nous et de l'argent que nous dépensons en Espagne, répétant beaucoup que l'affaire sera longue et que nous y trouverons chaque jour de nouvelles difficultés. J'ai vu aussi d'autres arrivants de Londres qui tiennent le même langage; au fond l'Angleterre, peuple et ministres, n'ont jamais voulu s'en mêler activement: le pays est en grande prospérité et veut garder sa paix.

Vous aurez vu qu'on a signifié à madame de Bourcke, à lady Oxford et à Mrs Hutchinson l'ordre de quitter la France. Tout ce qui reste ici de nos amis se remue beaucoup pour madame de Bourke qui souffre pour M. de Talleyrand. On espère quelque chose.

Voilà tout ce qu'il y a de plus nouveau, mon cher ami. J'oublie seulement qu'on recommence à parler du renvoi de Peyronnet et du rappel de de Serre aux sceaux. Je n'en crois rien. Villèle ne peut vouloir s'afTubler de de Serre. Cependant il paraît sûr qu'il quitte Naples et revient à Paris.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Coppet, 19 juin 1823.

Je vous réponds tout de suite, cher Prosper, et je voudrais pouvoir être placée de manière à vous conter quelque chose qui vous amusât, car vous avez été parfaitement aimable pendant votre séjour à Paris. Depuis votre départ nous ne savons plus rien, et nos amis ne se soucient pas de nous instruire de ce qui se passe. Malheureusement cela ne fait pas que nous puissions rignorer, et voilà cette affaire de Portugal, qui est venue nous porter un coup terrible. Quel argument pour le vulgaire que les faits, et quelle longue durée cela prépare au joug de la Sainte-Âlhancel Nous savons bien que cela ne termine pas l'affaire d'Espagne et que les difli cultes restent bien grandes, mais pourtant, quand on ne s'inquiète pas, comme vous le dites, de hvrer les uns au poignard des autres, quand on appelle ordre d'un côté ce qu'on appelle anarcMe de l'autre, justice ce qu'on aurait appelé férocité, on a vite arrangé les affaires d'un pays. Je crois toujours qu'ils seront impatients de revenir jouir de leur succès chez eux.

On est ici fort inquiet et avec raison de la querelle du roi de Wurtemberg : ce n'est pas là une charte

concédée, c'est attaquer le goiivernement représentatif, parce qu'il est gouvernement représentatif, en se débarrassant des ennuyeux prétextes qu'on avait pris jusqu'à ce jour; le crime est de jouir d'une liberté quelconque. Qu'elle vienne d'un roi, d'un pape ou d'un peuple, elle est toujours coupable. Il semblait difficile de réunir l'impudence et l'hypocrisie ; deux défauts qui s'excluent d'ordinaire ; c'est pourtant ce à quoi réussissent merveilleusement les maîtres du monde aujourd'hui. Nous avons justement commencé le roman de AValter Scott, et c'est bien le moment d'examiner les diverses formes de la tyrannie. Je trouve bien, comme vous, qu'il semble plutôt avoir essayé de peindre et de comprendre ce temps par son esprit qu'il n'y est entré tout à fait par son imagination; je crois qu'il sait évoquer autour de lui les anciens temps de l'homme et que les souvenirs, les traces qui sont auprès de lui, rendent ces temps -savants, mais que, quand il s'agit d'un autre pays, ce n'est plus qu'une observation fine. Après cela, il y a un goût trop fort qui pèse en lui pour la royauté et qui le suit au miheu des plus grandes horreurs et il serait tenté de nous intéresser à Louis XI parce qu'il avait de nobles manières et quelque chose de royal. En tout il y a pourtant dans Walter Scott un grand fond d'indifférence et sous ce rapport il est symptomatique de notre temps; on ne peut tout raconter, tout peindre avec une sorte d'impartialité naïve sans choquer, mais quand une fois on réfléchit, on examine et on observe tant, il faut faire une plus grande part à l'indignation morale. C'est dégrader un peu l'intelligence que d'en faire un télescope qui regarde tout avec finesse et un miroir qui réfléchit tous les objets indifféremment. Cela même

nuit à son talent, car il y a bien une sorte de monotonie froide dans cette manière de peindre les caractères comme les costumes, sans attacher plus d'importance à leurs qualités morales qu'à la couleur de leurs vêtements.

Victor voulait vous écrire, mais il dit que l'affaire de Portugal lui a coupé bras et jambes et qu'il ne sait plus que dire. Il vous écrira quand il saura un peu plus ce qu'il pense. C'est bien triste; notre jeunesse se passera dans la lutte et notre vieillesse aussi peut-être. Que ne pouvons-nous au moins nous consoler ensemble! Savez- vous qu'il ne faut que deux jours pour venir de Clermont ici : il me semble que cela devrait nous rendre facile de nous voir, et pourtant je sens bien toutes les entraves qui nous arrêtent. Nous ne discuterions pas, je vous assure, car je m'en tire bien mal et j'ai un terrible besoin de m'entendre avec mes amis dans ce moment-ci.

A propos de discussions, on attaque beaucoup ce pays-ci par des discussions religieuses, et l'espoir de la Sainte- Alliance est de se faire demander un protectorat parles cantons catholiques ; l'enseignement mutuel vient d'être solennellement prohibé à Fribourg.

A MADAME A N 1 S 5 0 N DU PERRON

Barante, 23 juin 1823.

Je me suis enquis,et j'ai eu la certitude que personne n'a traduit ni ne s'occupe de traduire Reid ; s'il fallait cette circonstance pour vous donner courage à cette grave entreprise, vous pouvez la tenir pour certaine. Ce que cette tâche aurait de bon pour vous,

c'est que la difficulté ne serait pas dans la traduction, mais dans la nature du sujet, qui pour être bien entendu, exige qu'on se mette un peu au courant de la science.

Froissard est un p^ros in-folio imprimé il y a deux cents ans, sans notes, sans éclaircissements, peut-être est-ce encore une affaire que de le lire d'un bout à l'autre. Si j'étais avec vous, je vous choisirais les chapitres. Je ne sache pas un historien où il y ait rien de plus beau, par exemple, que le siège de Calais. Venez ici, et nous en Urons.

DU COMTE MOLÉ

Paris, 27 juin 1823.

Le 1" août, nous nous établirons à Champlâtreux. C'est là que je voudrais vous tenir pour y causer et rêver à loisir. J'espère que nous ne nous bornerions pas à la politique, car j'en suis un peu rassasié. C'est pour moi un plaisir d'hiver : l'été j'aime à l'oublier. Le cours que les événements ont suivi et suivent encore ne m'a pas surpris; mais, en revanche, je n'avais pas prévu les hommes et ils m'ont encore beaucoup appris. Je ne savais pas qu'il y eût parmi eux si peu de principes fixes et de conscience politique. Je ne savais pas que l'intérêt et l'ambition fussent leurs uniques mobiles, et qu'au fond de ces phrases si retentissantes il fallût toujours Ure ces mots : « Acheteznous donc ! » Apparent rari nantes in gurgile vasto.

Nous sommes toujours dans l'ignorance de ce qui s'est passé en Portugal. En Espagne, les gens de la Foi secouent tous les jours davantage l'autorité de

M. le duc d'Angoulème ; la régence elle-même n'écoute plus ses conseils et réagit avec violence. Le prince donne, en toutes circonstances, de nouvelles preuves de sa sagesse et de sa modération. La réputation qu'il se fait sera le seul prolit que la France retirera de cette guerre. Il est très grand, mais nous ne savons pas encore jusqu'où s'élèveront les maux que, d'ailleurs, elle nous attirera. On parle d'une nouvelle tentative à la Bessières, faite sur Madrid le 18, et qui aurait tenu la garnison sous les armes toute la journée. Gela serait d'une grande audace et prouverait qu'une partie des gens de la Foi lèvent déjà l'étendard contre nous. La régence a banni de la péninsule Martinez de la Rosa. Il vient, dit-on, h Paris. Ses collègues sont exilés et mis en surveillance dans différentes parties de l'Espagne. Le ministre anglais est toujours h Séville. On attend avec impatience de savoir s'il recevra de son cabinet l'ordre de se rendre à Cadix ou h Madrid.

DU BARON DE VANDEUVRE

Coppet, 4 juillet 1823.

Que dites-vous de l'Angleterre qui laisse tranquillement la Sain te- Alliance étendre sa toute-puissance sur le continent, qui consent h voir renaître un Bonaparte en trois personnes, qui renonce à sa politique ancienne et sage qui voulait un système d'équilibre en Europe dans lequel elle pût intervenir et par lequel elle pût exercer son influence en faisant pencher la balance du côté où elle se porterait. M. Ganning est bien au-dessous de ce qu'on avait attendu un moment : Ce n'est que le misérable héritier de Londonderry.

Ce pays-ci était pour moi une ancienne connaissance que j'ai eu un plaisir bien vif à revoir; la nature est admirable, mais ce qui me charme plus encore, c'est l'aspect de bonheur et de prospérité que présente le canton de Vaud. C'est pour moi une source inépuisable de réflexions, de comparaisons et de chagrins. De l'autre côté du Jura est la pauvreté et la barbarie, sur le bord du lac, la richesse et la civilisation. Quand on arrive au haut de ces montagnes et qu'on découvre le magnifique spectacle du lac et de ses bords, c'est le paradis terrestre. Toute la route de Lausanne à Genève est l'allée d'un vaste parc anglais dont cette multitude de maisons de campagne qui les bordent sont les fabriques. Voilà les fruits de trois siècles de liberté!

A Genève, Victor m'a fait connaître les personnes les plus marquantes et il y a là une réunion d'hommes telle qu'assurément aucune ville de France, Paris excepté, ne pourrait en offrir de semblable, et je leur ai su gré des honorables souvenirs qu'ils rattachent à votre nom. J'ai été passer quelques jours chez notre ami Châteauvieux, toujours le plus aimable des causeurs.

Je ne vous dis pas en détail toutes les tendresses dont je suis chargé pour vous. Vous savez combien ils vous aiment tous. Victor travaille toujours, il soufl're moins qu'un autre; il vit dans l'avenir, et vous savez qu'il aime mieux avoir affaire aux choses et aux théories qu'aux hommes et aux affaires positives. Auguste et sa sœur s'occupent beaucoup de la grande altercation des méthodistes et des moralistes. 11 parait que les premiers ont un peu faibli depuis quelques mois.

DE M. GUIZOT

Paris, 10 juillet 1823.

Mon cher anii, votre paquet partira demain. Je vous envoie V Histoire de Charles VU, de Godefroy ; elle est à moi, ainsi vous pouvez la garder tant que vous voudrez. J'y joins la troisième livraison des Mémoires anglais (1). J'aurais voulu vous envoyer aussi mes Essais sur riilsloire de France ; mais ils ne paraîtront que dans quinze jours. Je chercherai une autre occasion. Il faut bien que les idées, sinon les personnes, aillent vous chercher dans votre solitude.

Je ne puis guère vovis expédier que des idées, car il n'y a point de faits. Nous marchons vite, mais ennuyeusement et sans bruit. Hyde de Neuville part pour Lisbonne au lieu de Constantinople; il est chargé d'aller troubler là l'œuvre anglaise et se faire, contre les chartes octroyées, le champion du pouvoir absolu. Il est fort possible qu'il arrive à temps. On n'est pas pressé de donner les chartes et le ministère de Londres pourra bien se trouver déjoué. Hier on n'avait pas encore décidé si M. Hyde irait par mer ou par terre. Il insistait sur la dernière route, et avec raison. Mais on lui a beaucoup dit. cela est certain, qu'elle n'était pas sûre et qu'il lui faudrait un régiment d'escorte. Gela n'empêche pas qu'on ne triomphe et qu'où ait droit de triompher. Il est fort douteux que les Cortès tiennent longtemps à Cadix. Mais qu'y trouvera-t-on quand on y entrera? Personne ne peut le prévoir. Je

(1) Collection des mémoires relatifs à la révolution d'Angleterre, publiée par M. Guizot. c, b,

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