‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 9 sur 55 · DE M. BENJAMIN CONSTANT · texte numérisé non relu

DE M. BENJAMIN CONSTANT

Paris, 18 mars 1823.

Je comptais toujours aller vous voir, mon cher Prosper, et j'en avais ce matin un double motif, car je voulais vous remercier de votre excellente opinion (1). Mais une indisposition qui n'est pas tout à fait passée et ma difficulté à marcher m'ont retenu chez moi. Vous avez dit bien éloquemment de bien bonnes vérités. Un moment viendra où ils seront fâchés de ne les avoir pas écoutées. Je désire bien que nous n'ayons pas à nous en affliger aussi. Si les fohes ne retombaient que sur ceux qui les font, ou sur

(1) Discours prononcé à la Chambre des pairs, le 14 mars 1823 contre le crédit de 100 millions demandé pour la guerre d'Espagne. (Voir les Archives ■parlementaires, 2^ série, t. XXXVIII, p. b92 et suiv.) c. b.

ceux qui en feraient d'autres, il n'y aurait que deniimal, mais en révolutions, les fous héritent les uns des autres et les gens raisonnables n'héritent que des coups.

l'opposition et la guerre d'espagne.

C'était en toute sincérité que nous nous opposions h la guerre d'Espagne. Nous étions convaincus que le gouA'ernement de la restauration s'exposait à deux périls très graves. L'exemple de l'invasion de Napoléon, de la résistance populaire qu'il avait rencontrée au delà des Pyrénées nous semblait annoncer pour l'armée royale les mêmes difficultés, les mêmes embarras, la même impossibilité de soumettre le pays. L'état de l'armée nous paraissait plus menaçant encore. Nous savions combien elle était mal disposée et travaillée par les sociétés secrètes, dont tant d'officiers faisaient partie. Ce qu'on nous rapportait nous inspirait, ajuste titre, la crainte d'une insurrection militaire. Or presque tous les hommes qui appartenaient à l'opposition parlementaire ne souhaitaient nullement une révolution, et donnaient leurs conseils de très bonne foi. Ils désiraient sauver la restauration, et n'en concevaient pas un autre moyen que de la diriger selon leurs opinions. Voyant que le gouvernement s'obstinait à cette guerre ou plutôt s'y laissait entraîner, le parti hbéral commença à s'occuper de ce qu'il y aurait à faire quand surviendrait la catastrophe dont il ne doutait point. Ces arrangements, pris pour un lendemain qui n'est jamais arrivé et dont la probabihté a disparu en un instant, sont restés dans mon souvenir comme très ridicules.

Ils le semblaient déjà à la plupart d'entre nous, pendant que nous les discutions. Je ne sais pourquoi je dis nous, car jamais je ne me suis renfermé plus exactement dans le rôle de spectateur, ne cherchant aucune part dans l'action ne témoignant même aucune curiosité de tout apprendre. Les deux chefs de file adoptés par l'opposition des hommes poUtiques-, étaient M. de Talleyrand et le maréchal Soult. Sans nulle précaution, avec une sorte de publicité, on raisonnait sur la révolution prochaine. On désignait le poste et l'emploi de chacun, mais toujours pour le lendemain, jamais pour la veille. M. de Talleyrand et le maréchal avaient choisi pour lieu de rendez-vou& et de réunion le salon d'une vieille comtesse de Bourcke, veuve d'un ministre de Danemark, qui l'avait autrefois épousée en Italie où elle était, si je ne me trompe, danseuse ou chanteuse. C'était une personne toute vulgaire, mais qui ne manquait pas d'ime certaine finesse. On ne se gênait pas avec elle, et l'on ne craignait point de la compromettre. Tous les soirs arrivaient le général Sébastian!, le général Foy, le général BolUard, M. Mole, M. de Dalberg, M. Stanislas de Girardin. Chacun répétait ce qu'il avait appris non pas comme à une séance de club, mais par petits groupes, par tête-à-tête dans les coins du salon. Pour mon compte, je n'ai jamais rien su de positif. Je crois qu'on n'aA'ait pas une autre idée que M. le duc d'Orléans, car il n'y avait que celle-là de raisonnable, mais j'ignore s'il se laissait beaucoup parler de tout cela. Cependant M. de Talleyrand commença précisément alors à être en grande faveur au Palais-Royal. Les uns avaient cœur à ces chances, les autres les trouvaient hasardeuses et tristes. Il n'y avait pas une confiance

bien intime et bien complète entre tous ces conjurés amateurs. Je me souviens qu'un soir, après une assez longue conversation de M. de Talleyrand et du maréchal, celui-ci étant sorti, M. de Talleyrand dit à moi et peut-être à M. Mole : « Vous voyez bien cet homme-là : si, pour se réconcilier avec la cour, il fallait nous faire pendre, il n'y manquerait pas. » De toute cette société de madame de Bourcke, c'était avec le général Foy que je m'entendais le mieux. Il avait de grands doutes sur le succès dont on réglait l'exploitation, et plus d"une fois nous avons ri de cette peau de l'ours. M. Guizot ne venait point là, mais il se tenait fort au courant de tout. Il recevait les confidences de quelques carbonari, et acceptait peut-être un peu trop leurs illusions. M. de Broghe restait plus en dehors de ces commérages de conspiration, qui allaient mal à son genre d'esprit et à son caractère. M. Casimir Perler vivait dans un autre entourage, mais en communication habituelle avec ce groupe, M. Laffitte aussi, cependant il était beaucoup plus avant dans la partie active et miUtante, sans toutefois s'y aventurer jusqu'à courir un véritable danger. Au point où les choses étaient venues, si le gouvernement eût reculé devant la guerre d'Espagne, c'eût été confesser son impuissance et la crainte que lui inspirait sa propre armée. C'eût été se soumettre sans résister à la révolution qui le menaçait. M. de Chateaubriand lexplique avec beaucoup de justesse dans son livre sur le Congrès de Vérone. Peut-être ne se rendait- il pas alors un compte aussi net de la situation, ce qui serait tout simple. Quoi qu'U en soit, on avançait de jour en jour vers la guerre; poussé par la nécessité plutôt qu'en vertu d'une détermination bien

prise. M. le duc d'Angoiilême était déjà parti pour l'armée, qu'il n'y avait pas encore certitude qu'il dût pénétrer en Espagne. En même temps les macliinations des sociétés secrètes, le mauvais esprit des officiers, les intelligences de presque tous les généraux avec le parti liJDéral, qui donnaient tant d'espoir aux ennemis du gouvernement, inquiétaient de plus en plus le ministère. M. Franchet (1) et sa poUce redoutaient la trahison! On commença à croire que M. le duc d'Angoulême avait mal placé sa confiance en prenant le général Guilleminot pour chef d'état-major, et en s'entourant de généraux de l'armée impériale. On voulut, avant le début de la campagne, faire des épuration dans l'armée. A cette fin, M. de Bellune fut envoyé à Bayonne comme major; l'arrestation de M. de Lostende, aide de camp du général GuOleminot, était une première mise à exécution des projets de la police sur l'armée. Une telle façon de procéder aurait peut-être amené la catastrophe qu'on prédisait. Par bonheur, dans cette affaire de la guerre d'Espagne se trouvait un homme, à qui, l'on peut dire, appartint le principal rôle de cet épisode poUtique. M. Ouvrard avait depuis longtemps des intérêts en Espagne, des créances à réclamer du gouvernement espagnol. Après la révolution de 1820, il accourut à Madrid : le gouvernement constitutionnel ne se montra pas mieux disposé à le payer que les gouvernements précédents. Il entra alors en rapport avec certains membres du parti absolutiste, connut leurs espérances et leurs projets, et plaça sur cette carte. Il leur procura de l'argent, il se fit leur homme d'affaires en

(1) Directeur de la police, c. b.

France; lorsque la Junte de la Seo de Urgel se forma, il s'employa activement à la servir et se rendit à Vérone pour y plaider cette cause. Ses grandes affaires d'argent, la haute position que lui avait value sa richesse, ses diverses et célèbres aventures, l'avaient mis en relation avec les principaux personnages pohtiques de l'Europe. Il était alors un homme fort important. Sa conversation facile, claire, séduisante, lui a donné longtemps beaucoup d'influence, avant qu'il soit devenu par trop décrié. Nul doute qu'il n'ait agi beaucoup sur l'opinion qui se forma au congrès de Vérone, qu'il n'ait réussi à persuader, ce qui s'est réaUsé, que la guerre d'Espagne serait chose assez facile et ne rencontrerait pas les mêmes difficultés que l'invasion de Napoléon. Revenu à Paris, il produisait partout les généraux de l'armée de la Foi et s'en allait exaltant par l'espérance du succès, le parti royahste déjà très porté à cette croisade. La guerre n'était pas pour lui une affaire de conviction politique, mais une spéculation, un jeu de fortune; et il espérait y gagner beaucoup d'argent. Il avait acheté des foins et des avoines sur la frontière des Pyrénées. Le général Guilleminot et les entours de M. le duc d'Angoulème étaient maintenant en grande intimité avec lui, et M. Ouvrard comptait bien être le fournisseur de l'armée. Il se trouvait déjà à Bayonne au moment où l'on arrêtait M. de Lostende, où arrivait M. de Bellune et puis M. le duc d'Angoulème. Si le général Guilleminot était renvoyé, si le début de la campagne était retardé par les inquisitions de la pohce, si l'armée tourmentée et persécutée par les agents de M. Franchet se soulevait, alors plus de fournitures, et peut-être plus de guerre d'Espagne. M. Ou-

vrard démontra à M. le duc d'Angoulême et aux généraux que, pour tout sauver, il n'y avait qu'à se hâter; qu'après les premiers coups de fusil, il ne serait plus question de sociétés secrètes ni de conspiration; que le soldat français ne trahit jamais en face de l'ennemi ; qu'il fallait manifester et avoir confiance, entrer en Espagne et marcher en avant. Quant aux vivres et aux fourrages, on ne devait avoir nulle inquiétude, il s'en chargeait. On n'avait qu'à traiter avec lui et lui confier le service, en lui livrant les magasins de l'administration et lui avançant de l'argent. Ainsi il donna cœur aux généraux, persuada le prince, prit un crédit souverain sur tout cet état-major. Le duc de Bellune reçut l'ordre de quitter l'armée dans les vingt-quatre heures. M. de Lostende fut réclamé; les ■officiers rassurés. On franchit laBidassoa, en tirant sur le drapeau tricolore que présentaient quelques réfugiés français. M. Ouvrard paya comptant et fort cher les bestiaux et les grains des paysans de la Biscaye. L'armée ne manqua de rien, et la population, déjà assez mal disposée pour le gouvernement des Cortès, se trouvant ménagée par les Français, fut tranquille et bienveillante.

Lorsque, trois ans après, les marchés passés avec M. Ouvrard aboutirent à une procédure devant la Chambre des pairs, ce que je viens de raconter nous apparut clairement, et je me rappelle qu'ayant à motiver mon opinion, ce fut là mon texte. Reprenant tout ce que M. Ouvrard avait fait pour le succès de cette guerre, je témoignai ma surprise de le voir ainsi poursuivi par un parti qui avait eu tant de joie et de gloire de l'expédition d'Espagne. Je fus très bien écouté, et point contredit, car je n'avais rien exagéré.

Dans cette procédure c'étaient les royalistes excessifs, qui, par attachement au duc de Bellune et par rancune de son renvoi, cherchaient à compromettre le général Guilleminot, sans ménager le dauphin; et c'était le parti libéral qui défendait la façon dont la guerre avait été conduite. Aussi le roi Charles X disait-il : « Ce sont les mauvais qui votent bien ! » Du reste, il y eut très peu d'esprit de parti, dans cette affaire.

DU BARON DE VANDEUVRE

Vandeuvre, 16 mai 1823.

Je suis content de vous dire combien j'ai été satisfait de votre dernier discours (I); Victor m'a apporté le sien, la fin en est admirable. Celui de M. Mole n'était assurément pas le moins incisif; enfin tous trois vous vous êtes couverts de gloire. Vous n'êtes que trois, mais à vous trois vous valez une armée. Jamais on n'a parlé avec tant de talent et d'énergie et, aux injures près, jamais à notre Chambre on n'a rien dit de plus fort, aussi la vôtre, à ce qu'on m'a dit, a-t-elle été fort émue d'entendre un pareil langage (2). La nation doit vous en savoir gré et si la

(1) Prononcé à la Chambre des pairs, dans la discussion sur l'appel de la classe de 1823. (Voy. Archives parlementaires, 2« série, t. XXXIV, p. 998 et suiv.)

(2) En aucun temps, une opposition systématique n'a été possible à la Chambre des pairs ; mais il y avait souvent un concert plus ou moins établi entre ceux qui réellement et en conscience étaient contraires à tel ou tel projet du cabinet. Dans les commencements du ministère de

Sain te- Alliance est offensée, vous avez bien mérité de la patrie. Mais quel va être son sort : Nous marchons sur Madrid. On parle de négociations. Pourront- elles avoir quelque résultat? J'en doute; les mêmes hommes ici qui ont voulu la guerre, ne permettront pas la paix.

D'une autre part voilà l'empereur de Russie sur les bords du Rhin : ce voyage est évidemment une menace ; l'Angleterre ne pourra plus longtemps garder

M. de Villèle, M. de Richelieu et ses amis furent les plus vifs à l'attaquer. Ils étaient piqués au jeu et avaient quelque espérance de le renverser; mais c'était justement cette espérance qui les empêchait de se rapprocher de nous. Nous votâmes ensemble sans nous consulter. Plus tard, quand on dut prévoir que le ministère allait durer et après la mort de M. de Richelieu, nous nous concertâmes avec M. Pasquier ; nos rapports politiques se renouèrent facilement avec lui et ses amis du centre droit. Lorsqu'il y avait espoir de réussir et d'obtenir la majorité sur une question, nous laissions à M. Pasquier l'initiative et les honneurs de la discussion. Il n'inquiétait pas les cardinalistes; il pouvait en gagner quelques-uns, tandis que la couleur libérale les eût repoussés. Lorsqu'au contraire le ministère était à peu près sur de la majorité, rien ne nous gênait pour exprimer notre opinion. J'étais en liaison intime avec M. de Broglie et sans nulle différence d'opinion. M. Mole un peu moins à gauche dans les commencements, marcha bien vite du même pas. M. de Talleyrand, que personne ne suivait, s'était mis avec nous. De session en session, la conduite du gouvernement réunissait et recrutait des opposants. Durant les six années de M. de Villèle, la conduite de l'opposition à la Chambre des pairs fut un modèle d'honorable sagesse et de bonne et noble conduite.

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