LES « TABLETTES UNIVERSELLES
Les Tablettes universelles étaient un journal fort spirituel. M. Thiers y rédigeait un bulletin politique qui avait grand succès. M. de Rémusat, M. de Guizard, d'autres de cette société, y écrivaient des articles. Son directeur, M. Coste, jeune homme arrivé récemment du Midi, Gascon d'esprit et d'accent, plaisait beaucoup à nos jeunes amis, et même à M. Guizot. Il avait toujours quelque projet en tête, toujours quelque entreprise littéraire à proposer, et toute ^acti^ité et le charlatanisme nécessaires pour les faire réussir, ou du moins pour faire croire au succès. Le bureau des Tablettes universelles était devenu un point de réunion. M. Coste avait pris un bel appartement ; il y donnait des dîners ; on y était fort gai, animé de conversation et de vin de Champagne. M. Coste est un des premiers modèles de ce caractère journaUste, tant imité depuis. C'est presque lui qui a commencé à faire de l'esprit et du talent de rédaction une industrie et un commerce très profitables. Dès lors les rédacteurs de journaux prirent l'habitude et le besoin de rechercher les jouissances du luxe, de se passer largement leurs fantaisies, d'être ce qu'on a
appelé depuis, des viveurs. Avant tout, il fallait beaucoup d'argent à M. Coste. Il pouvait, sinon changer complètement d'opinion, du moins la modifier de façon à gagner davantage. Du reste, hardi à soutenir la nuance qu'il adoptait, ne ménageant rien, ni personne, courant après le succès et le débit par tous les moyens, ne reculant pas devant un duel dans l'occasion. Sa façon d'être amusait ses collaborateurs et ses con\'ives. De lui date le cynisme de la rédaction des journaux, le marchandage des opinions, la rouerie littéraire et pohtique qui ont fini par jouer un si grand rôle dans les affaires.
M. Coste, embarrassé d'argent, vendit un jour les Tablettes au ministère. C'était une espèce de trahison, mais il sut ne se point brouiller avec ses collaborateurs. Ils fermèrent les yeux sur un tel procédé avec une bienveillante indifférence. Ils n'avaient pas songé à avoir pour lui de l'estime, et leurs relations de camaraderie ne cessaient pas pour cela de leur convenir. Trois ans après, M. Coste fonda le journal le Temps, sous le patronage de la gauche modérée. En juillet 1830, il se montra fort courageux dans sa résistance aux ordonnances, et ce fut au bureau de son journal que commença la lutte.
DE LA DUCHESSE DE DINO (1)
Paris, 14 juillet 1823.
Il ne faudrait pas être au moment de monter en voiture pour répondre à la plus aimable lettre du monde ;
(1) Voy. à Appendice.
il faudrait avoir et du temps et de la liberté d'esprit pour vous remercier avec détail. Mais je n'ai ni temps ni liberté, et cependant je ne veux point quitter la France sans vous dire h quel point je trouve que vous avez raison lorsque vous m'écrivez que l'on s'y trouve mieux qu'ailleurs, et qu'en dépit de toute l'obscurité des hommes qui se plaisent à la gâter, on ne saurait se trouver à l'aise qu'ici quand on y est arrivé à des habitudes d'esprit, de goût et d'affection. Je pars désolée de m'en aller, de quitter mes enfants, mes amis, et de laisser M. de Talleyrand fort seul. En vérité, tout le bien que l'on me fait espérer des eaux, et celui que mes affaires peuvent retirer de ma présence, ne me paraissent pas valoir tous les ennuis de l'absence. Il y a dans les préparatifs seuls d'un lointain voyage quelque chose de sinistre. Les lettres que l'on déchire, ces papiers brûlés ou cachetés, cet ordre que l'on met à tout; ces adieux, ces recommandations, tout ressemble à ce qui précéderait le plus long des voyages si on avait la connaissance du moment où il faudrait l'entreprendre. L'absence me paraît la mort placée tout à coup au milieu de la vie. Mon Dieu! que je vous écris là des choses qui, peut-être, n'ont pas le sens commun. Mais j'ai un mal au foie dont le plus léger inconvénient n'est pas l'espèce de mélancolie qui en est le résultat.
Je pars fort découragée de santé, d'esprit, de volonté, et j'ai de la peine h me persuader que dans sept semaines je serai revenue à Paris, dans deux mois à Valençay(l), et que dans deux mois aussi j'aurai le vrai
(1) Propriété du prince de Talleyrand, dans le département de l'Indre, c. b.
et très sincère plaisir de vous revoir. Tout ce qui est bien, tout ce qui est doux me semble s'arranger si mal de moi que je n'ose y croire. Adieu, monsieur, je rapporterai de l'Allemagne peut-être un peu de cette force que rend l'air natal, mais bien plus certainement encore une disposition d'esprit et de cœur tout à l'avantage de ma seconde patrie; imposée d'abord, je l'ai adoptée depuis, et ce n'est qu'ici que je veux chercher abri et repos.
J'ai bien peur que cette lettre ne vous paraisse écrite sur le bureau de notre amie madame de C***, tant elle est digne de ses sombres.
Adieu donc.
DU PRINCE DE TALLEYRAND
Paris, 15 juillet 1823.
La lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire, et dont je vous remercie, a été me chercher à Bourbonl'Ârchambault où je n'étais plus et vient de m'arriver à Paris. Solitude pour solitude, j'aimais mieux celle de Bourbon; car à Bourbon j'étais dispensé de parler de nouvelles, et de Paris la décence exige que j'essaye de vous en donner.
L'Espagne fournit à peine à des bulletins. Les tentatives des Anglais pour amener à une transaction sont jusqu'à présent sans succès. On espère beaucoup d'un nouvel effort de M. A. Court(l). LesRothscliild exigent qu'elle réussisse. Le prix qu'ils ont donné de leur
(1) Ambassadeur d'Angleterre en Espagne, c. b.
emprunt prouve que c'est là leur opinion. Le roi a été souffrant la semaine dernière, mais il est sensiblement mieux. Les écoulements de ses jambes ont repris leur cours; et il faut espérer que cette crise-ci n'aura aucune suite; surtout avec le régime auquel il me paraît se soumettre. On vient d'ôter à M. de La Rochefoucauld (1) toutes ses places, conseil des prisons, inspection de l'école des arts et métiers, conseil des hôpitaux, conseil du département de l'Oise; et tout cela par une même ordonnance dont il a reçu hier l'ampliation. La ville de Paris perd là bien du zèle et bien des lumières.
Les élections sont annoncées pour le mois d'octobre. Madame de Dino sera de retour dans tous les premiers jours de septembre ; et elle espère, ainsi que moi, que c'est là votre date pour Valençay.
Savez-vous qu'il y a aux arcliives des affaires étrangères quelques manuscrits qui, à ce que l'on dit, jettent assez de jour sur l'histoire de tel ou tel duc de Bourgogne ? Je puis non pas en avoir communication, mais savoir le nom des auteurs. Vous jugerez de la confiance qu'ils méritent.
M. Mole est encore ici pour quinze jours. M, Pasquier prend un peu à rebours l'usage établi. Autrefois, quand on se destinait aux affaires étrangères, on commençait par A'oyager. M. Pasquier fait tout différemment : il voyage quand il les quitte. Il est à présent en Hollande. M. de Nansouty doit lui donner, pour ses étrennes, un bel exemplaire du traité de Westphalie.
(1) M. le duc de La Rochefoucauld-Liancourt. c. b.
DE M, DE RÉMUSA T.
Renais, 18 juillet 1823.
Je crois un peu plus que vous au progrès de ces gens-ci. Il est bien vrai qu'ils n'ont pu, dans le dernier siècle, maîtriser l'éducation, quoiqu'ils la possédassent, mais il n'y avait point non plus l'expérience de la Révolution, qui donne des craintes aux timides, des scrupules aux honnêtes ; on se jetait dans la nouveauté sans inquiétude et sans restriction. Il n'en est plus ainsi : l'apologie est de notre côté; je suis fort sûr que l'avenir est à nous, mais la réaction peut être plus ou moins longue, le balancement peut plus ou moins durer. Et c'est là ce qui m'occupe, parce que la vie est courte. On me dit d'ailleurs et je le crois, qu'il y a une décadence universelle dans toutes les écoles, même dans l'étude des innocentes humanités. Jamais, en effet, gouvernement n'a eu, comme eux, sciemment et systématiquement, la haine de tout développement matériel et moral. Nos avocats prétendent que tous ceux qui sortent de l'École de droit sont différents d'eux et que la très jeune génération du barreau est tout affiliée à la Société des bonnes études. Enfin je A'ois que le succès est de ce côté, et je le redoute dans un pays comme le nôtre.
Les obstacles paraissent cependant s'accumuler en Espagne ; on prétend que les habiles du parti souhaitent que la guerre dure afin de prolonger un état d'excitation au dehors, et de calme au dedans, qui leur donne tous les avantages réunis du désordre et de la tranquilhté. Quant aux désertions dont vous me parlez, elles sont probables, mais surtout dans la
masse du parti ; tous ceux qui ont un nom n'oseront pas, hors pourtant dans votre Chambre où la vie publique se passe incognito. Il est bien vrai que les militaires sont fort ébranlés, et ceux qui restent de l'opposition fort embarrassés. Il n'y pas jusqu'aux faiseurs de lithographies patriotiques qui ne sachent comment s'en tirer. Horace Veruet a l'air d'un entêté et d'un radoteur.
En présence de tout cela, je vous félicite de votre repos et du travail qui l'anime. Continuez, c'est un plaisir de le faire, ce sera une gloire de l'avoir fait. Je crois le moment excellent. Je vois depuis quelque temps bon nombre de gens que vous ne connaissez guère, et qui attendent votre ouvrage. Il me paraît qu'il sera compris ; il me paraît qu'il répondra à un certain besoin d'esprit que Walter Scott a développé en le satisfaisant. Walter Scott est un grand exemple, etson succès un événement caractéristique de l'époque à maintenir. Celui de Quentin est prodigieux, et, à mon avis, très mérité. On ht Delphine ici, quelle différence ! et quelle autre espèce de vérité. C'eût été une chose fort curieuse que l'effet de ces romans-là sur madame de Staël. Elle n'avait rien prévu de semblable, et n'en avait, je crois, nul besoin ; elle était trop vraie pour ne point sentir tant de vérité; mais elle eût été au premier moment surprise et peut-être un peu fâchée.
DE LA DUCUESSE DE BROGLIE
Coppet, 21 juillet 1823.
J'ai été quelque temps sans vous écrire, cher Prosper , parce que la première partie de ce mois amène de si
cruels annh'ersaîres pour nous que je n'ai le cœur à rien faire. L'état des choses aussi me donne assez de découragement, il faut que j'aie plus d'espérances, plus d'ambition même peut-être que je ne le savais moi-même, car je me sens abattue par l'idée que nous voilà établis pour dix ans dans cette situation. Je me représente surtout tristement notre hiver : ce qui m'ennuie le plus ce sont les espérances et les crédulités badaudes que nous reprendrons quinze jours après notre arrivée ; il y aura encore des gens qui s'en iront dans un coin de la chambre pour se dire ce que tout le monde sait, des diners où l'on se répétera ce qu'il faudrait dire si l'on avait le moyen et le courage de parler, ce qu'il faudrait faire si l'on avait la puissance et l'envie de faire, tout cela m'ennuie d'avance. Ne faudrait-il pas tâcher de tourner sa pensée vers d'autres objets, tout en restant toujours à son poste pour faire son devoir avec fermeté? La politique dépasse l'intérêt de la conversation, elle est trop âpre entre avis différents, trop monotone entre gens qui pensent de même, quand une fois un sujet devient trop intime et trop pénible la conversation est faite pour en distraire et non pour y ramener toujours, mon goût serait d'en beaucoup moins parler et de rafraîchir l'âme par d'autres pensées, peut-être en sentirait-on plus tôt et plus juste, car, en vérité, le pays a dépensé son énergie en paroles, et peut-être que si on le force au silence, cela lui sera utile sous ce rapport en lui redonnant du ton pour en parler encore. Néanmoins il faut vous dire que la Diète vient de prendre de nouvelles mesures plus sévères contre la liberté de la presse possible (car elle n'existe pas) et contre les réfugiés qui ne sont plus. Ils donnent
pour raison qu'ils aiment mieux céder par avance ce que la Sainte-Alliance leur demanderait. Ils trouvent cela plus digne, il me semble que c'est montrer delà peur avant la menace, ce qui n'est pas beaucoup plus noble que d'en montrer après. Les gouvernements suisses ont un reste d'antipathie pour la liberté dont leur amour de l'indépendance ne les guérit pas, et ils voudraient bien pouvoir conserver ce qu'ils aiment aux dépens de ce qu'ils n'aiment pas, mais les deux choses se tiennent de trop près.
Mon admiration pour le roman de Walter Scott a augmenté en le finissant; cette réconciliation des deux rois, cette hardiesse brutale de Charles, cette façon dont Louis XI le gagne par des plaisanteries grossières, tout cela est merveilleusement peint, et si Walter Scott est tory son talent est bien comme le prophète Balaam qui dit la vérité malgré lui, car personne n'a inspiré une plus parfaite aversion de tout cela. Je lis à présent Sismondi lentement et avec mesure; j'en suis pourtant plus satisfaite que je ne croyais. Il me paraît égal à nos fameux historiens modernes, tels que Hume et même Robertson, et il ne m'ennuie pas plus que ceux-là ne m'ont ennuyée, mais c'est déjà bien assez; c'est peindre sans couleur, mais une fois ce genre admis il y a plus de noblesse dans les sentiments, de justesse et même d'esprit dans les réflexions que l'on n'en rencontre ailleurs. Sa haine des prêtres est fatigante. Je suis certaine qu'il est véridique et par conséquent il se croit juste, mais comme U n'a pas l'imagination nécessaire pour se transporter dans un autre temps, il voit les actions indépendamment des motifs, des sentiments, des pensées, et il ne leur rend aucune justice; U juge Hugues Capet comme il
jugerait un syndic de Genève au xix'^ siècle; il ne peut pas saisir les différences des manières d'être, et la même raison qui l'empêche de peindre l'empêche aussi de juger avec équité. Je crois que les hommes valaient mieux que leurs actes dans ces temps-là, et le contraire est assez vrai aujourd'hui ; les intentions sont plus perverses que les faits ne les manifestent et c'est ce qui explique comment nous, qui jugeons les intentions, nous trouvions l'état actuel plus insupportable qu"il ne l'est matériellement. Vous voyez toutes les destitutions du duc de La Rochefoucauld. Quel scandale inouï! Ainsi il faut un certificat dultrapour faire la charité comme pour la recevoir!
Adieu, cher Prosper, voilà un long bavardage, je suis bien aise que vous avanciez votre ouvrage. C'est bien vous qui avez cette imagination qui est en même temps la justesse de l'esprit. Victor vous dit mille choses; il travaille toujours quand même. Si quelque chose égayé pour moi cette perspective brune de notre hiver, c'est que nous vous y retrouverons.
DE M. ROYER-COLLARD
Chcàteauvieux, 22 juillet 1823.
Je suis ici reposé, comme vous, de n'être plus à Paris, de ne plus assister, de ne plus voir, de ne plus entendre. Vous avez, vous, un travail qui vous plaît, et dont les difficultés sont surmontées; je n'ai point de distraction de ce genre, mais j'ai une extrême facilité à recevoir toutes celles que donnent le séjour de campagne et le gouvernement d'une propriété. Il y a de longues portions de ma vie qui répondent à ce
genre d'occupation, et qui me les ont rendues familières et intéressantes. Cependant, quelques pensées m'ont suivi et me préoccupent. Mon attention a été fortement ramenée, en dernier lieu, vers d'autres temps que j'avais presque oubliés, et ces temps éclairent beaucoup ceux où nous vivons, et en sont éclairés à leur tour. On trouve, dans les uns et aussi les autres, la question de la légitimité et des restaurations qui fait précisément tant de bruit dans le monde. Je crois qu'il reste quelque chose à dire là- dessus, et qu'on n'y a pas épidsé ni la morale, ni la poUtique, ni les rapports si nouveaux des gouvernements avec le peuple.
Ce pays-ci n'est pas en France; on n'y sait rien; on n'y pense à rien; on n'y dit rien. Mais j'ai entendu dire, à Paris, que vous viendriez à Valençay ; en ce cas vous viendriez à Châteauvieux. Je ne suis pas en état de vous attirer de cinquante ou soixante lieues, mais quand vous en serez à quatre ou cinq j'espère que je suffirai. Je serais heureux de causer quelques heures aA'ec vous. Je voudrais avoir vu votre ermitage et je serais bien heureux que vous ayez vu le mien : Vous me laisserez de la vie et du mouvement pour trois mois.