‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 13 sur 55 · DU COMTE DE S AINTE- AUL AIRE · texte numérisé non relu

DU COMTE DE S AINTE- AUL AIRE

Étiolles (1), 8 aoiU 1823.

Méphistophélès dit qu'il fait le mal de tout son cœur et qu'en dépit qu'il en ait, il concourt au bien général.

(1) Propriété de M. de Sainte-Aulaire dans le département de Seine-et-Oise. c. b.

J'espère que nos ministres feront de même et qu'il sortira quelque chose de bon de l'etTroyable confusion où ils ont jeté l'Espagne. Il me parait bien diflicile qu'ils finissent cette afïaire et alors ils mourront à la peine; ce sera un bon débarras et s'ils trouvent une issue nécessairement ils se sépareront des plus fougueux du parti. — Vous aurez vu l'attaque du Journal des Débals contre le Drapeau blanc; elle était vive et promet bonne guerre. Il y a peu de moyens pour être informé de ce qui se passe, même quand on vient quelquefois à Paris, parce qu'il y reste peu de monde et les secrets du ministère n'arrivent au vulgaire que par la transpiration insensible des salons, mais d'ici à peu de semaines tout sera décidé, car si Cadix n'était pas pris, la certitude serait acquise qu'on ne le prendra pas. Dans l'itinéraire qu'on m'envoie de Hambourg (1), Barante est marqué comme gîte pour le 15 septembre : les voyageurs sont bien heureux; je voudrais bien avoir dételles chances. Plus je vieillis, plus je trouve qu'U est contre toute raison d'arranger ses habitudes de manière à ne pas voir du tout pendant l'été ceux qu'on est si aise de voir souvent pendant l'hiver ; le soleil et le beau temps ne me consoleraient pas de mes amis, encore cette année n'ont-ils rien fait pour cela. Si je passais quelques jours à Barante, tout le temps pendant lequel je craindrais de fatiguer le seigneur et la dame du château, je l'emploierais à dévorer votre Histoire des ducs de Bourgogne; elle aurait pour

(1) Le duc et la duchesse Decazes revenaient de Copenhague où ils avaient été présenter leurs hommages au roi de Danemark, en qualité de duc et duchesse de Glûksberg. c. B.

moi un double intérêt en ce moment, car je vous confie que la passion m'a pris de lire et d'écrire l'histoire. Sismondi m'intéresse autant que cela est possible quand on m'ennuie. Je suis bien sûr que ce n'est point à ce prix que vous mettez l'instruction.

Au reste, si je me laisse aller à la séduction que j'éprouve en ce moment, je prendrai un petit cadre proportionné à ma paresse; elle s'épouvante des vieilles chartes, des chroniques gauloises et du mauvais latin. Je voudrais prendre, à cent ou deux cents ans de distance, une des époques dont les faits sont les plus connus et prouver que ceux-là mêmes sont les moins compris, parce que l'expérience du présent est souvent nécessaire pour comprendre le passé, parce qu'il ne suffit pas toujours d'avoir été acteur et même homme de génie comme le cardinal de Retz pour bien savoir ce qu'on a fait. Je voudrais analyser les faits et leurs causes, et mettre en lumière entre ces causes celles que nous connaissons comme puissantes et efficaces sur les événements de nos jours ; enfin je voudrais me placer en 1823, et interroger, du salon de madame de Broglie, les hommes et les choses du temps passé. Je sais bien que, dans un travail ainsi dirigé, il faudrait se méfier de l'esprit de système et de parti, et prendre garde de ne faire qu'un pamphlet. On perdrait de la couleur locale et la vérité ne serait plus dans les formes, mais elle serait, je crois, plus substantielle. Croyez-vous, par exemple, que si vous vouliez juger des agréments d'Alcibiade, et que vous puissiez l'évoquer, il ne serait pas mieux de l'habiller à la française et de lui faire apprendre à fond la révérence par un danseur de l'Opéra? Croyezvous qu'il trouvât une femme à Paris qui appréciât

ses agréments sous leur ancienne forme et serait-il bien connu s'U était ridicule? Il en est, je crois, des faits généraux comme des individualités. Des rapports existent dans le fond, dépouillez les formes, les rapports communs apparaîtront et l'histoire aura plus d'utilité pratique. Aujourd'hui les individus se perdent dans les masses : jadis l'ordre social était disposé de telle sorte que les masses se cachaient derrière les individus (qui les représentaient, mais qu'ils dirigeaient à leur insu). A cause de cela on a écrit l'histoire avec des noms propres, et on a raconté comme des anecdotes frivoles et personnelles des faits généraux. Mais, adieu, cher ami, je m'effraye du bavardage auquel je me laisse aller; il n'y a pas de justice, à moi qui crains l'avenir et qui certes n'aurai jamais de revanche à prendre avec vous, à vous écrire de pareilles lettres. M. de Talleyrand est encore à Paris ; j'y ai dîné hier avecFoy, mais tous deux partiront avant la fin du mois. Je crois l'élection du dernier certaine : on en dit autant de celle de Girardin. Entre nous, j'y tiens un peu moins. Du reste, nous serons battus partout, même avec Sébastiani, ce qui est regrettable.

DE M. DE REMUSAT

Lafitte (1), 10 août 1823.

Je ne sais rien et je ne vous rapporterai pas une observation locale. Ce pays n'est pas symptomatique. La guerre n'a presque aucun effet, soit en bien soit

(1) Propriété de M. de Rémusat dans la Haute-Garonne.

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