DU GÉNÉRAL FOY
Paris, 10 août 1823.
Vous êtes plus heureux que nous, monsieur, avec vos Bourguignons et vos Armagnacs : la passion que
vous portez aux hommes et aux choses du xv« siècle vous désintéresse d'autant des événements du xix*= siècle. J'ai différé de vous écrire presque jusqu'à la veille de mon départ. Que vous aurais-je dit de plus juste et de mieux exprimé que ce que me dit votre lettre? Ils vivent de notre inertie. Eh I oui, sans doute, ils en vivent, et ce qu'U y a de pire, c'est que cette inertie n'est pas un accident, un hasard. Elle a son principe dans notre organisation sociale. D'une part, la puissance publique tout entière concentrée dans les mains d'un parti. De l'autre part, un nombre immense d'individus mécontents, mais isolés les uns des autres et dépouillés de tout moyen de résister légalement à l'oppression. Plus de protection par la justice, plus d'élections, et probablement bientôt plus d'assemblées. Cependant le gouvernement évite ce qui pourrait émouvoir la multitude. L'armée est incomplète et on ne lève pas la conscription de 1823. On sent que les levées d'hommes touchent plus vivement les classes inférieures que l'augmentation de la dette pubhque.
Paris est désert. Ceux qui restent n'en sont pas pour cela moins actifs à la Bourse et moins alertes aux nouvelles. On passe rapidement d'une impression à l'autre. La semaine dernière, le léger échec éprouvé parle général Bourke (1) devant La Corogne ou plutôt devant Sir Robert Wilson, car sans Wilson (2) Bourke
(1) Le général Bourke commandait une des divisions de notre l*'' corps d'armée, placé sous les ordres du maréchal duc de Reggio. c. b.
(2) Général anglais qui avait pris du service dans l'armée constitutionnelle, c. b.
aurait probablement réussi, ce léger échec était le sujet de toutes les conversations. Puis venaient la résistance de la Catalogne, les guérillas autour de Madrid, Ballesteros évitant le combat et se conservant intact dans la Manche. On ne doutait pas que Cadix ne tînt jusqu'à l'hiver. Aujourd'hui c'est tout autre chose. Ballesteros, forcé d'accepter le combat, a, comme de raison, été battu et a reconnu la régence. Bien plus, des négociations paraissent être entamées avec les Cortès par l'influence anglaise. On dit que M. le duc d'Angoulême n'aurait pas quitté Madrid, s'il n'était sûr de trouver au Port-Sainte-Marie les clefs de Cadix. Le roi donnerait, dans l'île de Léon, une constitution à ses peuples. Les Morillo et les Ballesteros seraient les soutiens du nouveau régime constitutionnel.
Nous verrons ce qu'on dira et fera dans huit jours. Au fond la question est nette. Rien ne sera fini en Espagne, tant que Cadix tiendra. Rien encore ne sera fini, après que Cadix aura capitulé. Car, en conséquence de la capitulation, qui aura le pouvoir? Seront-ce les Cortès ou les hommes de la Foi? Les vainqueurs, quels qu'ils soient, feront pendre les vaincus. Certes, ce n'est pas Ferdinand, le Ferdinand de 1814 et du 7 juillet 1822, qui aura le désir et la force de donner à ses peuples la paix et un gouvernement raisonnable. Cet ordre de choses présentera nécessairement de grandes difficultés au ministère actuel. Vers la fin de cette année M. de Villèle retardera l'ouverture de la session prochaine jusqu'au jour où il pourra présenter aux Chambres du définitif ou quelque chose qu'U croira en approcher. M. de Chateaubriand fait dès à présent ses dispositions pour triompher avec M. de Yillèle et ne pas tomber avec lui. Il veut mettre à la mode, dans
la haute aristocratie, le constitutionnalisme du Conservalcw. Le débat seraprobablement entre M. de Villèle et M. de Blacas.
Je vais partir pour la campagne. J'y emmène ma tribu qui est plus nombreuse que la vôtre. Je reviendrai à Paris dans les premiers jours de décembre. J'espère vous y retrouver alors, monsieur. Vous y arriverez prêt à nous enricliir de vos travaux. Votre Histoire de Bourgogne aura un succès immense. Lorsqu'avec un esprit philosophique et profond on sait se faire chroniqueur naïf à la manière des Mémoires de madame de La Rochejaquelein, c'est tout à fait une révolution dans la manière d'écrire Thistoire.
DU PRINCE DE TALLEYRAND
Paris, 11 août 1823.
J'ai lu dans quelque moraUste de second ordre que les personnes qui se vantent avec le plus d'affectation d'une quahté, ont habituellement le défaut contraire : il me semble que cela pourrait se généraliser et que l'on pourrait dire qu'il faut se tenir en garde contre les éloges que les nations se donnent à elles-mêmes. Depuis six mois et particulièrement dans le Moniteur d'aujourd'hui, je ne vois rien de ce que les Espagnols nous disaient d'eux. Les nouvelles sont toutes dans les journaux, ils n'en oublient pas une, pas même les vacances delà Diète de Francfort, que je ne savais pas assez fatiguée pour avoir besoin de repos.
On ne voit à Paris que des ligures d'été, et celles-là, je ne les connais guère : c'est la première fois, depuis la Restauration, que je passe le mois d'août à Paris.
Toute l'élégance de Paris est à Saint-Germain. C'est là que se font toutes les belles et jeunes réunions ansrlaises et françaises.
A MADAME ANISSON DU PERRON
Barante, 13 août 1823.
Vous prenez la chose mieux que moi, chère Sophie, elle m'a donné et me donne encore du chagrin et de l'humeur (1). Je sais bien que l'intolérance pohtique, tout odieuse qu'elle serait, n'est même que le prétexte. C'est de l'envie et rien autre chose. C'est un malheur et une honte de notre temps, que le rôle de l'envie dans tout ce qui se fait. Une position agréable, ou qu'on suppose telle, ne se pardonne guère. M. Mounier m'écrivait l'autre jour, précisément à propos de ceci :
« Dans notre forme de gouvernement, il est naturel ou du moins ordinaire que ceux qui portent les drapeaux d'une opinion triomphent ou succombent avec elle. Mais Anisson n'était pas dans un mouvement pohtique qui le portât sous les batteries, et il avait, pour se défendre, son nom, les malheurs de sa famille (2), sa capacité et ses excellentes quahtés, mais la belle maison d'Aspinum se retrouve dans les destitutions aussi bien que dans les proscriptions. » Heureusement la destitution est un synonyme fort
(1) Le gouvernement venait de retirer à M. Anisson du Perron la direction de l'Imprimerie royale, c. b.
(2) Le père et la mère de M. Anisson du Perron avaient été guillotinés sous la Terreur, c. b.
radouci de la proscription, et je promets bien de ne point parler des persécutions que j'ai éprouvées, comme faisaient les ultras, quand ils n'avaient point d'appointements.
Je suis dans le bruit, dans la poussière, et, qui pis est, dans l'ennui de mon entreprise d'embellissement. Je n'en ai encore que le dérangement et la malpropreté. Ma consolation pour toutes choses, c'est ma besogne quotidienne; j'y suis exact comme une horloge, et je crains souvent qu'une si longue tâche n'entraine avec elle une monotonie et une négligence nécessaires. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je finirai aujom-d'hui, ou demain seulement, le règne de Jean Sans Peur; et que je supposais en être dehors un mois après mon arrivée ici. Lui seul fera sept cents pages ; aussi vous aurez quelque chose de très complet sur les révolutions de Paris à cette époque-là. C'est un tableau qui n'a rien d'honorable, mais je lé trouve curieux. Savoir si le public en pensera de même.
Cette Histoire de Bourgogne est un travail qui me plait. J'aime les récits, et tout mon soin sera de leur conserver le genre dïntérêt que j'y découvre: la peinture vivante des mœurs et des caractères, le pittoresque, le dramatique, tout ce qui frappe l'imagination, tout ce qui est caractère critique aux yeux des gens qui savent observer. Du reste nulle réflexion ; pas une dissertation ni une citation. Je garderai pour moi seul toute cette cuisine de l'historien, dont les écrivains ont l'habitude de nous entretenir. Cette manière d'écrire demande plus de recherches encore et d'exactitude. Il faut que l'imagination soit pleine de conscience, qu'elle comprenne tout, mais qu'elle ne supplée à rien. J'en ai donc pour longtemps, et
toute ma peine aboutira peut-être à faire un livre que l'on accusera d'être romanesque.
J'ignore, chère Sophie, où vous aviez pris l'autre jour que j'avais sur l'éducation un esprit d'exigence et d'émulation. Je m'en occupe sans goût, sans grand espoir de succès. Je donne mes leçons en vrai maître pris au cachet. Seulement j'aime que ce que je fais faire soit bien fait : et je suis peut-être trop mécontent lorsque le peu que je montre ne profite pas assez vite. Prosper (1) a beaucoup de mémoire. Son enseignement mutuel a exclusivement cultivé cette faculté. Je suis cette voie parce que, l'hiver prochain, il retournera chez M. Morin et fera là toutes ses premières classes de latin. L'éducation publique lui va parfaitement, il a le caractère écolier et le coin du feu paternel n'est pas fait pour lui. Je montre le latin à Adélaïde, non pour qu'elle le sache très bien, mais comme moyen d'étudier à fond le mécanisme du langage et de se former plus tard une bonne et facile rédaction. Je sais bien qu'il vaudrait mieux le lui enseigner par la conversation que par les leçons, mais je n'en ai pas le loisir et cela m'ennuie. En tout je ne suis pas assez paternel; mes enfants me plaisent; je m'amuse de les voir contents; mais je ne leur consacre pas suffisamment mon temps et mon attention. Je n'ai nulle idée de ce qu'ils seront, et ne me fais pas là-dessus de vaines cliimères. S'ils sont au-dessus du bon sens et que je leur voie un peu d'activité d'esprit, cela me
(1) Fils aîné de M. de Barante [1816-18891 : attaché d'ambassade (1837), sous-préfet de Boussac (1840), d'Autun (1842), préfet de l'Ardèche (1843-1848), député du Puy-de- Dôme (1869-1876), sénateur (1876-1882).' c. b.
ANNÉE 1823. 12i
fera un extrême plaisir; mais je ne crois guère que l'on puisse inculquer les qualités positives. On peut, en s'y prenant de bonne heure, empêcher un enfant de devenir un sot; on n'en fait pas un homme d'esprit. L'éducation triomphe dans le négatif. Toutefois on doit créer l'habitude de travailler, afin que si, après l'enfance, le goût de l'occupation vient à naître, ce soit chose facile, et que la bonne volonté, qui sur- A-iendrait vers quinze ou seize ans, ne reste pas une inutile velléité.
Voilà une petite dissertation que vous avez provoquée, et qui est tout le fait d'un homme n'ayant pas d'autres nouvelles à envoyer que ses pensées, qui, cette fois, ne sont pas nouvelles.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Coppet, 21 août 1823.
Il me semble que tout va toujours dans le même sens, nous nous attendons à la prise de Cadix d'ici à peu de jours. Morillo et Ballesteros ne l'ont cédé en honte à aucun de nos maréchaux, et il paraît que cette profonde indifférence pour toutes les causes n'est pas particulière à notre pays, mais appartient à toutes les nations d'aujourd'hui. Voilà notre ami Palmella(l) qui s'efforce à faire quelque semblant de constitution en Portugal ; c'était aussi un homme bien insouciant quoique fort aimable, et je ne sais pas si le maniement
(1) Le marquis de Palmella, ministre des affaires étrangères, président de la Junte chargée par le roi d'élaborer un projet de constitution, c. b.
des affaires sera parvenu à le détourner des occupations peu sérieuses auxquelles il donnait son temps. On m'a écrit qu'il faisait tous ses efforts pour être constitutionnel contre le parti de la reine. Il y a des gens aussi qui se flattent d une forme de constitution donnée à l'Espagne, mais Victor se moque fort de cette espérance. Il travaille et s'occupe toujours; cependant il me semble qu'une teinte de découragement est répandue sur tout ce qu'il fait à présent, ce sentiment se glisse à son propre insu; je crois qu'il ne tient pas tant au non-succès positif qu'au désappointement sur les nations. Si elles étaient opprimées après avoir lutté on souffrirait avec plus d'énergie ; mais cette douloureuse comédie qui se joue partout, ce mélange de ridicule dans les vaincus à côté de l'infamie des vainqueurs, tout cela répand un profond dégoût sur tout: on ne sait plus où prendre l'espérance. Il semble que le genre humain ait besoin que la Providence lui tende la main pour le tirer de là; on éprouve pour la généralité des hommes ce sentiment qu'on éprouve souvent pour soi-même, celui d'être engagé dans des liens dont on ne peut se tirer par sa propre impulsion, dont on sait à peine désirer de sortir tout en en souffrant. Un seul spectacle est beau : c'est la Grèce. J'ai vu ici M. de Capo d'Istria qui réunit en lui la prudence du diplomate russe et le sentiment vraiment patriotique d'un Grec, ce qui est assez bizarre. Il y a dans ses yeux une ardeur, un amour pour la hberté de son pays qui se font jour à travers bien des voiles et des ménagements. Il espère le plus complet succès, mais il dit que la lutte sera longue et qu'il le souhaite, parce que cela seul peut élever la Grèce au rang d'un pays indépendant. Il souhaite par-dessus toutes choses
que les puissances européennes ne s'en mêlent pas : ce vœu est, je crois, raisonnable et sincère, et il lui est en outre très commode parce qu'il se dispense ainsi de blâmer ceux qui n'ont rien fait ; néanmoins ce blâme perce en lui très fortement. Il accuse les Anglais de n'être pas encore de bonne foi aujourd'hui et de retarder la prise des forteresses, mais on voit qu'il a de forts préjugés contre eux et qu'il craindrait l'influence qu'ils pourraient prendre en Grèce . Il dit que le clergé a un grand pouvoir sur les Grecs, un pouvoir très utile; qu'il a fortement contribué à l'indépendance. Enfin il a l'air de croire que les puissances se trouveront, malgré elles, obligées de tourner leurs regards de ce côté ; parce que, selon lui, l'empire turc ne peut pas subsister après l'indépendance de la Grèce, car U attribue le maintien de la puissance ottomane aux ressources trouvées de tout temps chez leurs sujet grecs. Tout cela est assez curieux et on reporte avec plaisir ses pensées sur ce pays.
Coppet, 16 septembre 1823.
Vous aurez eu la visite de M. Decazes depuis votre dernière lettre, cherProsper ; vous n'en aurez pas tiré beaucoup plus grand projet que nous. Il vous aura sans doute entretenu de ses observations poUtiques et financières sur le Danemark, ce qui ne va pas beaucoup à nos intérêts du jour. Après lui nous avons eu la visite de lord Harrowby (i), qui ^•ient marier son
(1) Chancelier du duché de Lancastre dans le dernier cabinet de Pitt, président du conseil privé dans le ministère Liverpool, de 1812 à 1827. c. b.
fils en Suisse avec une belle Anglaise. C'est un homme d'un caractère grave et sérieux; et en même temps d'un petit esprit littéraire à l'ancienne mode et étroit, ce qui fait que la plus grande partie de nos questions européennes n'est pas comprise par lui et tout en étant un vrai Anglais par le cœur, il parle de bien des choses comme un diplomate du continent. Il désapprouve pourtant tout ce qui se fait, mais, dans l'embarras de changer de système, il me semble que le ministère anglais voudrait se retirer des affaires du continent ; ils veulent réparer le mal qu'ils ont fait par l'insouciance la plus complète, et, après nous avoir livrés à la Sainte-AlHance, ils nous proposent comme remède de nous y laisser. Cette visite de lord Harrowby m'a frappée en ce sens, bien qu'il ait très peu parlé poHtique ; mais on voit ressortir l'impossibihté où ils sont de rien faire ; dans le fond ils ne sont ni avec nous ni avec les ultras ; ils sentent que les ultras menacent une liberté qu'ils aiment chez eux, et nous des privilèges qu'ils chérissent peut-être encore plus ; aussi sont-ils neutres, non seulement pour la forme mais dans la réaUté, ce qui les réduit à l'impuissance absolue : ils veulent deux choses à la fois, et chaque chose ils le veulent moins fortement que le parti qui la défend; aussi n'ont-ils plus de poids auprès d'aucun des deux. La plus grande force naturelle, l'argent, la marine, rien ne remédierait à cette impuissance qui est dans l'essence du système anglais aujourd'hui ; tout cela n'est que des armes, et le bras, c'est-à-dire la volonté, leur manque; ceux de l'opposition sont de même au fond, avec cette différence que s'ils penchent un peu plus vers nous, ils ne seraient pas davanlage nos alliés que les tories ne le sont de la Sainte-
Alliance. Il faut une secousse je ne sais laquelle pour changer cet état-là. M. de Gapo d'Istria est venu à Coppet pendant que lord Harrowby y était ; leur conversation a été aigre-douce, et c'était curieux et triste de voir un diplomate formé à la cour de Russie défendre la cause de la religion et de la liberté contre un citoyen anglais. Néanmoins, entre les deux hommes, je n'hésiterais pas à donner la préférence au caractère moral de lord Harrowby.
Avez-vous lu Guizot (1), et n'en étes-vous pas satisfait? Victor le trouve supérieur à tout ce qu'il a encore fait. Conçoit-on un gouvernement qui se voit obHgé de défendre qu'on parle à la jeunesse un pareil langage? Platon a bien raison de dire : // nest pas de plus grand malheui^ que de haïr la raison, mais, après, celui d'être gouverné par des gens qui la haïssent peut bien compter pour un malheur.
Je voudrais vous envoyer Quant in, je cherche une occasion, sinon je vous l'adresserai comme ISigel.