DU COMTE DE SAINTE -AULAIRE
Paris, 18 septembre 1823.
Cher ami, je veux depuis plusieurs jours vous écrire. Je différais pour vous annoncer précisément le moment de mon voyage à Valençay et vous supplier d'y venir à la même époque. Si je vous trouve à Valençay, le plaisir du voyage sera double pour moi. Quelques bonnes conversations entre Royer et vous
(1) Essais sur VHistoire de Fraiïce, pour faire suite aux Observations de Mably. c. b.
sont un passe-temps bien instructif et bien amusant.
Madame de Dino m'a dit que vous lui avez promis les Ducs de Bourgogne; je suis bien pressée de faire connaissance avec eux; en attendant je l'ai renouvelée avec Madame de La Rochejaquelein. Nous lisions son histoire le soir autour de la table du château, et ma femme vous garde rancune de l'avoir fait pleurer contre son gré. Ma fille et son mari (1) m'ont écrit de chez vous des merveilles de la position et aussi du logis quand il sera fini.
Je ne suis à Paris que depuis peu d'heures, et je ne m'attends pas à y trouver grand monde, mais j'ai ramassé dans la rue que les Cortès rendront le roi et garderont Cadix, se réservant de le défendre si la constitution promise ne levu^ plaît pas, je crois qu'ils rendront et le roi et Cadix,
... Et l'honneur et Chimène.
Mon pauvre ami, il ne faut pas nous dissimuler qu'en général les libéraux sont peu héroïques ; ils se contentent d'être les plus forts devant Dieu, et il semble que leur royaume n'est pas de ce monde.
M. de Lamartine a fait paraître la Mort de Socrale : j'espérais mieux de lui. Deux gros volumes de l'abbé de Lamennais, fort ennuyeux (i2); tout ce que j'en ai retenu est un argument contre les juifs. Il les trouve absurdes d'attendre encore le Messie, car le Messie doit être de la race de Juda : or les juifs ont brouillé
(1) Le duc et la duchesse Decazes. c. b.
(2) Tomes II et III de VEi&ai sur l'indifférence en matière de religion, c. b.
leurs généalogies de sorte que si Dieu descendait sur terre il ne pourrait se faire reconnaître faute de papiers. Quand on raisonne toujours ainsi, il faudrait être plus souvent amusant.
A MADAME ANISSON DU PERRON
Barante, 1" octobre 1823.
Nous avons en ce moment M. de Rémusat qui est d'une société spirituelle et facile. 11 n'est ni chasseur, ni agriculteur, ni coureur do curiosités ; il perd même tout son temps, pour peu qu'on le veuille. Ainsi il s'arrange de notre manière d'être, et les journées continuent à passer, je ne sais trop à quoi.
A''ous trouvez Reid un peu lent dans sa marche; je le pense également. Son caractère éminent, c'est de s'appuyer sur les faits observés et de transformer ainsi la métaphysique en une science naturelle.
Je ne Us guère que ce qui rentre dans mon travail ; cependant j'ai suivi tous les livres de Sainte-Hélène, Las Cases, Gourgaud, Montholon. Le dernier est rempli de choses magnifiques. On y voit toute cette imagination active, vaste et tyrannique, qui pénètre avec une sagacité admirable dans les besoins actuels de la société, et prétend la repétrir à son gré, sans qu'elle s'en mêle. Il y a plus de vérité qu'on le croit généralement, dans ces utopies rêvées parle despotisme. Il donnait ce but et ce prétexte à son éternel besoin d'agir. Sans parler de ce qui nous touche, il y a un morceau sur les grands capitaines, qui est admirable de style et de largeur. Tout cela ne me fait pas juger son gouvernement beau, ni surtout possible ;
mais j'admire qu'on puisse aussi bien être tyrannisé dans l'intérêt de la sottise et de l'inertie, que dans celui de l'activité et de l'imagination.
Je lis aussi la suite de l'abbé de Lamennais. Il me paraît confus et monotone, mais parsemé de ces morceaux à effet que les prosateurs d'une certaine école font arriver à la place des raisons. Je doute que ces deux nouveaux volumes aient beaucoup de succès. Aviez-vous lu le fameux premier?
DE LA DUCHESSE DE DINO
Valençay, 7 octobre 1823.
Nous avons bien de la peine à vous pardonner, monsieur, le mécompte que votre absence nous a préparé. M. de Sainte-Aulaire, qui est ici. partage nos regrets. Il nous quittera dans huit ou dix jours pour aller à Libourne où il comptait vous entraîner. Royer- Collard voulait aussi entrer en négociations avec Valençay pour que nous vous cédassions à Château\-ieux pendant un jour ou deux. Voyez que de projets changés par des chemins de traverse qui, une fois à Montluçon, n'étaient plus un obstacle. Il fallait prendre par La Châtre, et vous n'auriez plus trouvé ni ornières ni distance. Votre arrivée d'ailleurs nous aurait fait tant de plaisir que par bon caractère vous auriez été consolé de la difficulté de la route. Mes bons comme mes mauvais sentiments me font également désirer que les joues couleur de rose de vos enfants vous reprochent de nous avoir sacrifiés à une fièvre qui, je m'en flatte, les respectera. Malgré notre rancune, préparez-vous à ce que, sans fierté, nous vous sollicitions
pour Tannée prochaine, et alors ne trompez plus nos espérances.
Nous sommes fort seuls; votre absence, celle de M. Mole que retient un mariage dans sa famille, et celle du duc de Choiseul occupé d'un procès, nous ont ôté l'espérance de réunir ici nos amis. M. deSaintc- Aulaire seul nous est resté fidèle. Il m'a apporté Faust et s'occupe maintenant de mieux que de traduire (1).
Notre vaste et silencieuse demeure, que pendant les fureurs de l'équinoxe nous aurions appelée unheimlich{^)^ a perdu parle départ de mes enfants, retournés au collège, le mouvement et la joie que leurs jeux et leur liberté répandaient autour de moi. Quelques livres et longues courses à cheval me consolent un peu de leur absence et me font attendre, dans une petite léthargie assez ilouce, le mois de novembre qui nous ramènera à Paris. Vous, messieurs, vous y trouverez une agitation qui, dit-on, sera encore plus forte cette année. Quant à moi, qui depuis quatre mois n'ai pas lu un journal, je vous paraîtrai bien peu au courant, bien indigne des matinées de ï Entresol (3), mais mon ignorance tourne, je vous assure, au profit de tout ce qui me touche le cœur, aussi me verrez-vous si aise de vous revoir qu'il faudra bien me pardonner d'être devenue étrangère aux choses de ce monde.
(1) La traduction de Faust, par M. de Sainte-Aulaire, a paru dans les Chefs-tV œuvre du théâtre étranger, c. b.
(2) En français : lugubre, c. b.
(3) C'était dans un petit salon de l'entresol de son hôtel de la rue Saint- Florentin que M. de Talleyrand recevait tous les jours les personnes de son intimité et passait de longues heures en conversation, c. b.