‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 17 sur 55 · III · texte numérisé non relu

III

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Coppet, 20 octobre 1823.

Ce que vous me dites, cher Prosper, de la possibilité que vous soyez si longtemps sans revenir à Paris m'attriste beaucoup. Je n'étais déjà guère encouragée de notre hiver et ceci me décourage encore bien plus. Si j'étais stîre que la session ne commençât qu'au mois de mars, et que je ne craignisse pas le froid, je serais fort tentée de rester ici jusqu'à cette époque. Nous y jouirions plus de la soUtu de que pendant l'été, car nous naurions pas de visites et nous passerions notre temps fort doucement, mais si Victor souffrait du froid, je me tourmenterais trop. Auguste est allé fah-e une course en Angleterre.

Voilà le premier acte fini. Nous sommes bien battus, mais il me semble qu'on n'est jamais si sûr de la raison que lorsque le succès abandonne de partout. Si les folies des autres étaient une consolation nous l'aurions complète : quand je dis folie je suis trop polie, car de quel terme se servir, pour les décrets de Ferdinand VU depuis sa déhvrance. Auguste m'écrit que l'apathie est profonde. Nous trouverons des gens bien différents de ce qu'ils étaient, je pense, mais notre attitude peut être assez noble, je crois; il faut du calme parce que cela est indispensable quand il n'y a plus d'espoir, et que l'agitation qui n'est jamais bien digne est puérile dans une situation aussi décidée, mais en même temps il faut beaucoup de fermeté. Nous leur avons trop dit qu'ils étaient bêtes ; ils s'en moquent à présent, mais il faut leur dire qu'ils sont de malhonnêtes gens: leur succès n'y fait rien, et

lïndignation grave et tranquille de personnes honorables est toujours un fardeau pénible. Nous avons l'occasion ici d'exercer ce sentiment; M. Comte, qui était depuis trois ans professeur à Lausanne, vient d'être chassé sans prétexte quelconque. Il est soupçonné de ne pas aimer le despotisme et c'est une raison pour qu'il ne puisse rester dans une république démocratique. C'est triste tout cela, cher Prosper, et quand Je me promène dans les corridors de Coppet où j'ai A'u éprouver tant de souffrance d'une odieuse tyrannie et que je vois recommencer les mêmes vexations, employer le langage des anciens serviteurs de cette même tyrannie, cela me met un poids sur le cœur. Heureusement que je vis souvent dans d'autres pensées. J'ai rencontré cet été un Anglais — ce M. Erskine dont nous avons fait traduire le livre — dont la conversation et les sentiments religieux m'ont fait un bien prodigieux; j'ai trouvé en lui la réunion de cette rectitude morale des Anglais avec une teinte de mysticisme allemand ; il m'a fait mieux sentir le christianisme que personne. Je vois bien que tout se trouve là. Pourquoi ne me parlez-vous jamais de vos impressions dans ce genre, cher Prosper? Vous n'êtes pas assez cathoUque pour que nous ne puissions sympathiser, et n'est-ce pas un premier besoin de l'amitié de s'unir dans ce qu'il y a de plus intime et de plus vrai?

Adieu donc. Combien je voudrais que nous puissions passer l'hiver à la campagne, au coin du feu ensemble, en oubliant entre nous tout ce qui se fait de honteux et d'indigne dans ce monde!

DE M. DE R ÉMU S AT

Paris, 28 octobre 1823.

Me voilà donc rentré dans Paris, et dans ma demeure. L'un me semble bien peuplé et l'autre bien seule auprès du séjour que je quitte. Il est assez triste de n'avoir point de chez-soi, de n'avoir nulle part quelqu'un qui vous regrette et qui vous attende. Quand je pense à cela, je me sens ramené à la manufacture de toiles peintes (1) car c'est des toiles peintes, comme vous avez pu le voir dans les journaux. Cette médaille d'argent m'a été au cœur.

Je ne trouve ici que ce que nous avions prévu. De la surprise dans le public et, en même temps, une grande disposition à dire : « A la bonne heure » ! Du mécontentement, du découragement, et en même temps un redoublement de niaiserie parmi les chefs des hbéraux. INotre ami (2) n'est point abattu, mais il n"a plus que de lointaines espérances. Ce changement du ministre de la guerre n'a eu d'autre but que de satisfaire M, de VUlèle et le duc d'Angoulême. Celui-ci avait désigné comme seuls propres à le remplacer Molitor et Guilleminot. Malgré toute leur platitude, cela eût déplu au parti, et Yilléle a choisi M. de Damas (3),

{i ) M. Augustin Pericr (dont une des filles devait épouser l'année suivante M. de Rémusat) avait transformé le château de Vizille en une manufacture de toiles peintes. Il venait d'obtenir une médaille à VExjMsition des produits de V industrie française, c. b.

(2) M. Guizot. c. B.

(3) Ce fut M. de Chateaubriand qui indiqua M. de Damas pour ministre de la guerre, croyant faire un choix agréable à M. le duc d'Angoulême.

afin que les ultras n'eussent rien à dire, puisqu'il est gentilhomme, et comme étranger, et que le prince ne peut se plaindre, puisque c'est son aide de camp. Les grands ultras sont furieux de tout cela, je ne sais trop pourquoi, et bien des gens croient que c'est là un coup de force qui pourrait bien avoir épuisé le crédit du premier ministre. Je n'en suis point d'avis, d'autant plus que je suis persuadé que M. de Damas ne sera point aussi ventru qu'on veut bien le dire. Où en sommes-nous venus, grand Dieu ! et comment cette armée s'est-elle dégradée au point que la nomination d'un général allemand au ministère de la guerre passe pour la satisfaire ? Du reste, la réaction sera complète en Espagne, et vous le verrez bien. Le ministère s'y est résigné, et je crois que cela lui coûte peu. On assure cependant que ce n'est point lavis de la Sainte-Alliance et que Pozzo est parti pour s'opposer en même temps à toute espèce d'excès, et à toute tentative de constitution.

On parle beaucoup de la dissolution et de quinquennalité, ce qui me parait extravagant. Je comprendrais mieux la quinquennalité sans dissolution. Beaucoup de députés de la gauche se retirent, dit-on, de candidature; cependant depuis quelques jours on commence à compter sur l'élection du général Foy. On est fort occupé et fort généralement inquiet de la santé du roi. Son affaiblissement est un bruit populaire : on dit qu'il ne vivra pas deux mois. C'est ainsi que cela se rédige. — Je ne sais ce qu'il en faut croire. — Si ce malheur arrivait, je ne doute guère que M. de Villèle ne fût fort ébranlé. Cependant il est encore assez bien avec Monsieur.

Il est hors de doute que l'on a dépensé pour la

guerre plus de 100 millions, mais les impôts indirects ont donné un fort excédent. De plus, il paraît que le Trésor a joué sur les fraudes au profit de l'État et avec un grand succès. La situation financière est donc fort bonne et l'on croit même qu'elle se présentera toute brillante à la session.

DE LA DUCHESSE DE DINO

Valençay, o novembre 1823.

C'est tout au moment de remonter ici en voiture pour retourner dans le foyer des plus infâmes calomnies, des plus monstrueuses productions d'un esprit de parti hideux, que je veux vous dire encore, monsieur, à quel point je regrette de ne vous avoir pas vu ici dans ces semaines de tranquillité qui vont faire place à un hiver qui se prépare bien mal. Je crains que, plus libre que nous, vous ne retardiez beaucoup le moment qui doit vous conduire à Paris ; cependant plus d'une personne solhcite et espère votre retour comme une des meilleures consolations à bien des contrariétés. Nous voulions vous imiter et prolonger notre solitude lorsque ce pamphlet (1) est venu nous donner à penser que ce n'était pas d'ici que l'on pouvait juger ce que permet la loi, ni apprécier ce que demande la société. D'ailleurs nos amis croient la présence de M. de Talleyrand utile et notre grand

(I) Brochure dans laquelle M. le duc de Rovigo, cherchait à établir que le meurtre du duc d'Enghiea avait été conçu et mis à exécution, à l'insu de Napoléon, par M. de Talleyrand. c. b.

voisin, qui a été lumineux, amical, excellent enfin, dans cette circonstance, trouve qu'il faut agir, et agir de haut, ce qui offre quelques difficultés qu'il serait malaisé de résoudre d'ici.

M. de Talleyrand est déjà en route; je pars dans quelques heures, avec le cœur tout serré d'échanger un repos peut-être trop complet contre cette foule d'intérêts compliqués; il faudrait pouvoir leur opposer un fonds de bonheur intérieur inépuisable. Vous, monsieur, qui avez cette bonne garantie, ce doux refuge, vous avez bien raison de vous y complaire, égoïsme à part, il faudrait vous dire : « Restez où vous êtes ; » mais mon abnégation ne va pas jusque-là, et je vous dis au contraire : « Venez, arrivez vite! »

A MADAME ANISSON DU PERRON

Bavante, 10 novembre 1823.

Eh bien, oui, voici la guerre d'Espagne finie! Voici le continent livré sans défense et assez docilement à des gens qui ne lui plaisent point, à des opinions qui le choquent, et qui ne savent où elles vont. Jusqu'ici elles n'ont fait guère de progrès en France. Les masses y jouissent si doucement de l'égaUté, l'autorité a si rarement affaire aux individus dans ce qui ne touche que leur personne, qu'on ne peut s'étonner de trouver si peu de gens éclairés et prévoyants, ou, quand ils le sont, de les voir si inertes ; mais que le gros de la nation n'ait pas encore beaucoup à se plaindre, personne n'en a pas moins une garantie de quoi que ce soit. Il est vrai qu'en France on n'en a jamais eu. Les mœurs, le caractère général y tiennent lieu d'institutions et

enveloppent le pouvoir comme d'une sorte datmosphère invisible. Il semble que rien ne le gêne et pourtant il reçoit, même à son insu, l'influence uni- Axrselle, puis, quand il de^'ient trop incapable et trop bête, elle le jette à bas. Je me considère doncun vaincu d'assez bonne composition, sans aigreur et nullement pressé de dire ce que je pense, attendu que ce n'est bon à rien.

Si je dois passer encore trois mois ici, comme il est probable, les conversations de'Paris auront eu le temps de prendre leur assiette. Les paroles qu'il faut dire seront rédigées et apprises par tout le monde. Je voudrais, sans y tenir beaucoup, que les esprits fussent un peu moins tournés aux affaires publiques, et que, grâce au repos de la victoire, nous eussions une reprise de littérature : maisj'endoute.Ilme parait, de loin, qu'on doit parler assez de la brochure de M. de Rovigo. Je savais depuis longtemps ce récit. Dès la première année de la restauration, madame de Nansouty s'était complaisamment chargée de colporter cette version de son innocence. Cela est merveilleusement impudent. Ce qui est plus merveilleux, c'est de succéder à Fouché dans les faveurs de certaines personnes. Avoir de l'indulgence, du goût, de la confiance pour le crime, et une invincible répugnance, une sévérité implacable pour tous ceux qu'on soupçonne d'un motif généreux, n'est-ce pas là une belle combinaison? Il y a dans les Mémoires (i) que

(1) La Collection des Mémoires relatifs à la Révolution en cours de publication à cette époque ou peut-être les Mémoires manuscrits de Madame de Rémusat que son fils communiquait quelquefois aux personnes de son intimité

VOUS avez envie de lire, de curieux détails sur cette mort du duc d'Enghien et sur l'intérieur de la Malmaison à ce moment. Il nous en revient plutôt une apologie de l'homme que M. de Rovigo accuse d'une façon si positive, et qui, d'après lui, aurait arraché ce ci'ime à la faiblesse et à l'erreur de ce pauvre empereur Napoléon. J'ai dû vous raconter quelquefois une histoire fort touchante, d'un gendarme qui ne se consolait point d'avoir été l'exécuteur de ce jugement. Le témoignage de ce gendarme était peu favorable à M. de Ro%dgo (1).

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Coppet, 11 novembre 1823.

Je ne vous écris que deux mots, cher Prosper, pour VOUS dire que nous partons dans quatre jours. Quand je serai à Paris, je vous écrirai très réguUèrement tout ce que je pourrai vous dire qui n'amusera pas trop ces messieurs des postes. J'ai le cœur serré de penser que je ne vous reverrai pas de plusieurs mois; vous me manquerez pour me faire voir ce que je vois, j'aime à Ure les événements dont je suis témoin dans les impressions vraies et originales de votre esprit. Du reste les événements sont bien tristes et les impressions bien graves ; néanmoins le spectacle qui se déroule n'est pas sans beauté, la Providence semble se

et qui contenaient des détails particulièrementintéressants sur les incidents auxquels M. de Barante fait allusion. c,b. (1) Cette anecdote est racontée dans le tome I" des Souveni7'S, p. H7 et 118. c. b.

138 SOUVENIRS DU BARON D lî BARANTE.

plaire à montrer en relief l'absurdité révoltante du système actuel; elle fait les choses si choquantes que les esprits les plus ineptes doivent en être frappés, à moins que le cœur des peuples ne soit engraissé^ ses oreilles pesantes, et ses yeux bouchés, afin quen voyant ils ne voient pas et qu'en entendant ils n'entendent point. Espérons qu'il n'en sera pas toujours ainsi.

Adieu, cherProsper, écriA^ez-moiàParis. Je vous dirai tout ce que je saurai, mais ce que vous m'écrivez de vos pensées m'intéresse pour le moins autant que tout ce que j'entendrai. Victor vous dit mille choses.

On m'écrit que vous allez à Valençay. Savez-vous que je ne trouve pas Coppet si fort plus loin de vous que Valençay que je ne puisse être jalouse de cette course! D'ailleurs, quoi faire à Valençay? A quoi cela sert-il? Et c'est un endroit où on ne doit aller que par utilité^ car le devoir n'y a jamais mis les pieds. A la bonne heure pour M. Royer-Collard. Enfin je proteste, mais néanmoins je vous dis mille tendres amitiés.

DE M. DE RÉMUSAT

Paris, 16 novembre 1823.

Il paraît que M. de Villéle prépare, en ce moment, un projet destiné, attendu l'état du roi, à ménager la transition; il est question de nommer Monsieur régent. Beaucoup de personnes croient, en effet, que le roi peut être enlevé avant les élections.

Point de nouvelles d'Espagne. Tous les gens qui en reviennent parlent avec dégoût de ce qu'ils y ont vu et de ce qu'ils ont fait. On assure que le duc d'Angoulême en dit autant. Personne ne s'attend à quelque chose

de durable et de raisonnable. — Il est certain que si, même de la manière la plus indirecte, nous prenions part à une tentative sur les colonies, l'Angleterre s'y opposerait. Aussi ne ferons-nous rien.

Vous aurez sui\'i avec inquiétude toute cette triste controverse si honorablement soulevée par Savary. La marche de M. de Talleyrand, dans tout cela, n'a pas été maladroite, et sous une feinte oisiveté, il a caché beaucoup de manœuvres. Il n'est presquaucune brochure à la publication de laquelle il n'ait contribué, et il me parait que toute son ambition a été de forcer les juges à parler. Ils viennent de le faire avec assez de couA'enance. La brochure du général Huhn pourrait être plus forte, un exposé plus détaillé des faits aurait eu, selon moi, plus d'eflfet, mais telle qu'elle est, elle ne peut produire qu'une bonne impression ; elle ôte aux membres de la commission la position de compUces, et il est bien évident aujourd'hui qu'ils ont été dans tout cela sans intention, sans calcul. C'était le grand point. Une circonstance curieuse, c'est que Dupin lui-même a composé cette brochure afin de compenser l'effet de celle qu'il avait d'abord publiée sur des documents inexacts.

On dit que la lettre de M. de Talleyrand est très bien. Je ne crois pas que l'enquête qu'il demande soit une chose sérieuse ; il s'est mis sur le terrain d'une dénégation complète, même en ce qui concerne le conseil.

Les Tablettes vont, en effet, assez bien leur train. Je suis charmé que cet article sur l'industrie vous ait plu. Est-ce que vous ne lui trouvez pas un goût de terroir? Je l'avais fait près de vous. Vous en aurez vu un autre sur les Théâtres, où vous aurez reconnu les rognures de nos conversations. Il fait scandale ici.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris. 21 novembre 1823.

J'ai reçu une aimable lettre de vous, cher Prosper, mais qui ne me console pas de penser à votre longue absence. Il y a huit jours bientôt que je suis ici, il me serait bien difficile de vous dire une nouvelle; on ne parle presque plus politique, on s'est établi dans sa situation sans peur, sans découragement, sans faiblesse, mais sans espérance, sans agitation, sans aucun de ces sentiments qui donnent enxie de parler. Nous avons trouvé tout le monde préoccupé de cette affaire RoA-igo. Il y a une espèce de jouissance avoir le mal que ce misérable s'est attiré à lui-même, cette fatalité qui lui a conduit la main pour se frapper. Le méchant fait une œuvi^e qui le trompe, dit l'Écriture. Cette belle parole a bien reçu son application. Ce qu'il y a de plus curieux, de plus honteux dans l'affaire, c'est que ce Mémoire^ qui vient de le faire chasser de la cour, avait été lu et approuvé des ministres et de plus haut. Il nous faut leur apprendre ce qu'ils doivent sentir pour leur propre sang, tellement cet égoïsme érigé en dogme détruit non seulement tout sentiment public mais même toute affection naturelle.

Le roi est dans un état de santé déplorable, c'est le moins de Aie possible sans la perte totale, il s'endort à chaque mot, il oublie tout; on dit que Monsieur regrette son gouvernement réel et s'effraye d'y ajouter le nominal ; les fins disent qu'il sera plus modéré dans les premiers temps; que le duc d'Angoulême sera plus près du trône et obligera à la modération. A en juger par son crédit sur le roi d'Espagne cela

ANNÉE 1823. lit

donne bien à espérer; nous pourrons compter sur ses troupes pour garder le bon ordre quand on nous pendra. Il me semble que cette mort du roi ne changera rien à rien, et il n'y a qu'une seule dame 1) qui l'envisage comme un changement. Cette dame se justifie maintenant d'avoir poussé le duc de Rovigo à écrire ; elle proteste n'avoir plus rien de commun avec lui depuis (Ju'il n'est plus ministre de la police. M. de Talleyrand est sorti blanc comme neige de cette alTaire : convenez que c'est une bonne fortune pour lui d'être calomnié. Il n'est point abattu; il y a assez de mérite à lui, car nos revers dureront probablement plus que sa vie. M. Mole, qui a plus de temps devant lui, fait aussi très bonne contenance. Je ne trouve pas que la peur ait augmenté! Notre position ne me déplaît pas, elle est très nette et très simple. Pour approuver le roi d'Espagne, il faut s'avouer le dernier des misérables et cela gène pourtant même les plus enragés. Il me semble qu'ils sont un peu honteux de leur succès; ils laissent Ferdinand YII à la critique, et ne le défendent pas, à ce qu'on dit. Ils n'en sont que plus coupables, car livrer une malheureuse nation à un homme auquel on ne confierait pas la garde de sa bourse pendant un jour est une iniquité pour laquelle il n'y a pas de terme. Quoi qu'ils en disent, ils le sentent, le bon sens se ghsse partout, il se respire dans l'atmosphère : il n'y a porte si bien fermée qui ne le laisse pénétrer, et je les trouve un peu confus de leur triomphe. L'armée reviendra, dit-on, très constitutionnelle; les derniers soldats écrivent que le peuple espagnol est arriéré de deux cents ans. On

(1) Madame du Cayla. c. b.

croit à la grâce des transfuges, les infamies du roi d'Espagne ser\'iront un peu d'ilote pour quelque temps, il y aura peut-être moins de violence ici. En tout on est calme, bien des gens s'arrangent de ne plus avoir d'espérance et les autres ont une sorte d'étonnement de leur stabilité qui les arrête un peu; ils se tâtent encore pour savoir si c'est bien vrai avant d'oser en profiter. La dissolution est sûre, pour le 9 décembre et l'élection delà Chambre pour le 9 mars. Vous savez madame Récamier à Rome pour la santé d'Amélie (1) ; on prétend qu'elle est chargée d'engager Adrien (2) à céder sa place à M. de Blacas. Le roi d'Espagne pousse le caprice à un tel point qu'il exile les plus dévoués de ses serviteurs pour quelque irrégularité de forme, pour avoir eu un parent qui a acheté un bien qui a appartenu autrefois à l'inquisition; il renvoie Palafox; il ne veut ni de ceux qui ont servi Joseph, ni de ceux qui lui ont résisté, etc., etc. Enfin U faudra faire non pas une liste des coupables mais une liste des innocents, car c'est l'exception. Si les constitutionnels espagnols nous ont déçus, le roi passe nos espérances. L'aurions-nous rêvé? Et que pensez-vous de cette armée qui regarde tout cela, après être venue dix ans avant regarder des infamies dans le sens opposé ; se consolant toujours parce qu'elle désapprouve et se moque de tout ce qu'elle fait, se croyant au-dessus du mal qu'elle cause parce

(1) Mademoiselle Amélie Cyvoct, nièce de madame Récamier, mariée le l^f février 1826 à M. Charles Lenormant, archéologue et historien distingué, membre de l'Institut. G. B.

(2) Le duc de Montmorency-Laval, alors ambassadeur à Rome.

qu'elle le juge ? Vous les verrez tous revenir, en criant plus fort que nous contre l'état où ils ont réduit l'Espagne. Dans quel degré d'avilissement tombe la créature humaine quand elle se fait macliine obéissante sans avoir même l'excuse de l'ignorance, séide sans conviction méprisant l'ordre qu'elle exécute, et se raillant du pouvoir dont elle se fait le docile instrument, ce ramas de soldats, individus pour la plupart tapageurs, jaseurs, qui se rangent sous les ordres d'un confesseur et vont réinstaller ces moines qu'ils faisaient pendre il y a dix ans ! Quelle honte ! quelle honte ! Je me laisse aller à toute mon indignation sans penser que vous en avez autant et plus que moi. Je voudrais vous dire quelques détails ; je n'en sais point. On parle de Castaing 1), de Rossini (2); on évite de revenir sur ce monotone et douloureux sujet, cependant les jeunes gens sont, dit-on, toujours fort animés, sérieux et décidés.

Adieu, cher Prosper, voilà une lettre très décousue ; ce sont mes premières impressions bien confuses, je suis honteuse d'avoir si peu à vous dire; je n'attendrai pas votre réponse et si j'apprends quelque chose, si ce spectacle change dans sa morne couleur, je vous écrirai. Je vous regrette plus que je ne puis dire, et Victor vous regrette aussi.

(1; La cour d'assises de la Seine avait condamné à mort, le 17 novembre 1823, le docteur Castaing, prévenu d'avoir empoisonné les frères Ballet et soustrait, au profit de l'aîné, le testament du plus jeune de ces frères, c. b.

(2) Rossini venait d'arriver à Paris, où il était reçu avec grand enthousiasme, c. b.

DU COMTE DE SAI NTE- AULAIR E .

Paris, 22 novembre 1823.

Cher ami, je suis bien en retard avec vous, je suisreste sur la belle lettre que j'ai reçue le jour de mon départ de Valençay. Je m'en suis vanté à madame de Dino qui l'a fort goûtée; elle a eu le même succès à La Grave et puis à Paris où je suis de retour depuis dix jours.

Je ne suis guère au courant de la poUtique, nous sommes désormais pour si peu dans les grands débats que nous n'avons même pas de moj'ens d'information; par suite de cette inutilité, l'indifTérence nous gagne et nous nous habituons à n'y plus penser. Cela est honteux, je le sens bien, mais que voulez-vous! les détails de la vie privée ont tant de charme ou tant d'amertume, dans les deux cas tant d'intérêt, que chacun jouit ou souffre pour son compte et n'engage que peu de son esprit, moins encore de son cœur dans les questions générales. Ne dites pas cela aux électeurs du Gard, qui goûteraient peu cette philosophie dans leur député. Il est d'ailleurs bien vrai que s'ils me renomment, cette tiédeur ne me suivra pas sur les bancs de la Chambre, et nous pouvons compter sur nos adversaires pour nous réchauffer. J'ai vu Victor, il se porte bien, sa femme aussi. Il a toujours sa belle et froide indignation contre le mal et son mépris du succès quand il se prostitue à la déraison. Je ne puis atteindre ce stoïcisme : je n'estime digne d'un amour absolu que Dieu dans le ciel ; pour toutes les choses de la terre je ne saurais me résigner au quand même) je me dépite contre les lâches qui se sont abandonnés

eux-mêmes ; j'ai un peu de honte de m'être laissé prendre à leur forfanterie, beaucoup de rancune contre les gens d'ici qui nous ont persuadés de les ménager parce qu'ils se faisaient fort de telles alliances. La question des colonies espagnoles est maintenant en première ligne pour les ultras; ils peuvent aller fort loin, même dans cette ligne, sans rencontrer l'Angleterre qui cependant se trouverait à la fin. N'arriverez-vous pas bientôt, cher ami? Votre place reste vide et elle est grande dans notre intimité.

DE LA DUCHESSE DE DINO

Paris, 22 novembre 1823.

Eh quoi! monsieur, il faut attendre au mois de mars pour vous revoir? Il n"y a donc à Paris que les Chambres qui vous intéressent, et hors de là vous ne sauriez y trouver de quoi vous attirer. Voilà un aveu bien humiliant pour nous et dont, pour ma part, je vous sais le plus mauvais gré du monde. Personnalité à part, je ne saurais, il est vrai, vous blâmer. Nous sommes ici de fort sottes gens, et les misères infinies du temps actuel s'y font sans contredit bien plus sentir que dans les soUtudes de l'Auvergne et du Berry. Nous y apprenons par exemple le même jour que le ministre de la maison du roi refuse sa loge à madame la duchesse de Berry, tandis que l'ambassadeur de France, à un souper qu il donne au roi de Naples, sert celui-ci lui-môme et qu'il met ses secrétaires d'ambassade derrière les chaises des autres princes. Il n'appartient qu'à ce temps-ci d'offrir un si parfait mélange de bassesse et d'impertinence. Le savoir-vivre, 111. 10

trop dédaigné maintenant, peut seul nous apprendre ce que nous devons aux autres et à nous-mêmes ; mais les uns l'ont oublié, les autres ne veulent pas l'apprendre. Je veux vous parler du retour de madame de Broglie qu'on dit engraissée, belle et très animée sur la mort de Riego. Je ne l'ai pas vue encore et d'ailleurs je ne sais si mon calme ne lui paraîtra pas trop fastidieux pour beaucoup me rechercher, car je suis décidée à être d'un silence parfait ; mais si je me tais sur l'histoire de notre temps je me prépare sur celle de Bourgogne; sur ce chapitre-là vous me trouverez aussi bavarde que vous voudrez.

Je ne vous dis rien sur le sujet de votre dernière lettre. J'étais sûre avant de l'avoir reçue de votre intérêt. Je le suis également de votre satisfaction de savoir que tout est terminé, et terminé pour le mieux. Les journaux, les lettres et les brochures qu'on vous aura sûrement envoyés vous auront appris la marche de cette afïaire dont l'issue a été aussi agréable à M. de Talleyrand que le début avait été importun.

Adieu, monsieur. Je voudrais que vous attachassiez du prix à une amitié bien sincère, je dirai même bien tendre.

A MADAME ANISSON DU PERRON

Barante, 1"='" décembre 1823.

Je me suis tenu au courant des Mémoires sur la révolution d'Angleterre. C'est une chose curieuse que cette diversité nationale. Il n'y a pas un de ces Anglais qui sache répandre le charme et la vie sur ses récits. C'est de l'histoire écrite avec sérieux, et non

point ce que nous appelons des Mémoires. Les Français sont si occupés d-'eux-mêmes, que sans cesse ils se mettent en scène et rendent tout vivant autour d'eux. Le manque de conviction les aide aussi à peindre et à juger avec dégagement, eux et les autres. Parmi cette foule de Mémoires français, j'ai pris intérêt à ceux de Buzot : C'est un long cri de douleur, partant du cœur d'un honnête homme, qui s'est trompé sur tout, qui a contribué au mal, qui a amené tout ce qui a établi un régne de crime, et qui s'aperçoit de ses erreurs au pied de l'échafaud. Il n'y a point défaits : c'est monotone; mais c'est le type et l'idéal de la Gironde. Je le trouve plus étranger encore à la réaUté et plus honnête homme que madame Roland. L'envie ne s'est point ghssée dans son âme, môme à son insu. A l'autre extrémité sont les Mémoires de Méhée. On pense rêver en Usant ce que cet homme nous apprend de lui et du repaire de misérables avec lesquels il vivait. Imprimer cela de soi-même est, certes, le symptôme d'un temps où l'on ne croit à rien, où il n'y a plus de conviction forte, où les partis ne professent pas plus les uns que les autres une opinion sincère et se moquent de leurs propres phrases.

DE M. DE RÉ M USAT

Paris, 7 décembre 1823.

Je ne saurais vous dire combien je crois les circonstances favorables pour la publication de votre ouvrage. II se fait, en ce moment, dans les esprits un mouvement très remarquable, bien entendu parmi ceux

qui ont mouvement et esprit. C'est maintenant, un dire universel, parmi tous noe jeunes gens (et de qui parler, si ce n'est d'eux ?) que les moyens politiques étant usés ou ajournés, c'est sur les esprits qu'il faut agir, c'est par la philosophie, les arts, l'histoire, la critique, et, s'il se peut, la création littéraire, qu'H faut les attaquer ; et le public, de son côté, m'y semble assez disposé. La nécessité d'un renouvellement fondamental de doctrine est partout reconnue, et s'il y a de l'excès aujourd'hui, c'est dans l'empressement de tous à désavouer tout le passé, opinions, personnes, conduites et patrie. C'est le moment des tentatives originales.

Le duc d'Angoulême, comme vous voyez, parle de la charte tant qu'il peut. Cela ne sert qu'à irriter la portion dissidente du parti ultra. Ceux-ci exaltent la campagne, que le généralissime rabaisse dans ses entretiens familiers. Le ministère le met en avant, sans avoir la moindre envie de résister, par son secours, aux exigences et aux inquiétudes qu'il provoque en l'invoquant. On assure que Guilleminot est assez disgracié, quoique le prince ait reçu très froidement M. de Damas. Il n'y a pas jusqu'à ce grenadier qui a tué un homme, ce dont le duc d'Angoulême s'est plaint amèrement, et auquel on ne fera rien, dit-on, de peur d'offenser la garde.

L École des vieillards (1) est le chef-d'œuvre du talent dans le commun. Peu de caractères, point de mœurs, aucune nouveauté, et puis un esprit, une chaleur, une force qui entraînent ; beaucoup d'art, des situations pathétiques, des vers admirables quelque-

(1) De M. Casimir Delavigne. c. b.

ANXÉE 1823. i49

fois par le naturel, toujours par la facilité, l'élégance et la verve. Cependant toute la pièce sent la planche : moyens de théâtre, développements prévus, conduite de scène, traits de dialogue, tout cela est à la fois très remarquable et très ordinaire. Mademoiselle Mars joue à ravir, et Talma divinement. Je crois qu'il est encore plus inimitable dans les passages qui veulent de la grâce, de l'esprit ou de la gaieté, que dans ceux qui demandent de la chaleur et de la sensibilité. Ce n'est pas Casimir qui renouvellera la scène, et, en vérité, c'est dommage.

Adieu, point de nouvelles à vous donner de nos amis, ils vont tous à merveille. Quant à moi, je laisse s'échapper les jours sans les compter et comme quelque chose de provisoire qui m'intéresse peu. Hélas 1 toute la \\e, peut-être, se passe ainsi. C'est une puissance que Ton n'exerce, pour ainsi dire, que par intérim, et qui échappe souvent au moment où on croit s'installer.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris, 8 décembre 182.3.

Je voudrais vous écrire, cher Prosper, parce que j'ai en\'ie de causer avec vous, parce que vous croyez peut-être qu'il se passe quelque chose ici, mais je suis honteuse de n'avoir rien à vous raconter. C'est pourtant aujourd'hui l'entrée du duc d'Angoulême, mais les honnêtes bourgeois de Paris ne m'en paraissent pas fort émus, ils ont tant vu le soleil des jours de fête ! On disait que M. le duc d'Angoulême avait refusé le triomphe et qu'il avait demandé la grâce des transfuges. L'arc de triomphe est devenu si fort mesquin

qu'on a fini par l'appeler une tente contre la pluie, aussi pleut-il. Nous en sommes toujours au même point pour la dissolution ; pour la septennalité on dit même que M. de Chateaubriand veut changer l'âge il s'est en effet jadis bien engagé là-dessus, je ne sais si cela a quelque empire sur lui. L'apathie est toujours fort grande: le gouvernement n'a pas gagné; il n'est ni plus estimé ni plus craint, mais on ne voit plus de chances, et beaucoup de gens qui étaient fatigués de ce mouvement continuel sont contents d'un état de choses établi, même qui leur déplaît. Ce qui me paraît un phénomène, c'est que les poltrons ne se ralbent point, beaucoup de gens quipositivement n'ont embrassé notre cause que par intérêt y persévèrent, bien qu'elle n'offre plus qu'un avenir très éloigné : bien qu'on se dise que les choses dm-eront telles qu'elles sont; elles n'ont pourtant rien de jeune et de réellement solide; il n'y a rien que de contingent dans leur existence, aucune stabilité nécessaire, comme disent les métaphysiciens.

A propos de métaphysique il a paru un ouvrage remarquable dans ce genre d'un M. Bérard, médecin de Montpellier, c'est le premier exemple d'une médecine spirituaUste. M. Guizot en fait grand cas. Il y a toujours un grand mouvement dans les jeunes esprits, il est possible que la nécessité de porter son ardeur sur des sujets théoriques et de se détourner momentanément de la politique active ait quelques avantages pour eux. Leurs idées s'étendent et se mûrissent; ils arriveront à s'occuper des affaires après s'être un peu adonnés à des pensées graves et sérieuses, cela en vaudra mieux ; du reste, toute carrière possible est indignement refusée à ceux qui ne veu-

lent pas être hypocrites et seniles. Vous aurez peutêtre entendu l'histoire du refus du fils de M. de Saint- Aignan à l'École polytechnique : Il avait passé les meilleurs examens ; M. Corbière a donné pour raison à M. de Saint-Aignan ses mauvaises opinions à lui et à M. de Vicence, et le plus joli, c'est que lorsque M. de Saint-Aignan lui a cité l'exemple de M. de B***, dont le fils a été admis, M. Corbière a répondu : « C'est bien différent, parce qu'on peut gagner M. de B*** avec une place, et que vous on ne peut pas vous gagner ». C'est l'impudence du ^ice que nous avons gagné à la publicité. Victor veut vous écrire lui-même et vous remercier de vos bons conseils. Je finis en entendant la musique et les tambours de loin ; c'est une chose désagréable que de ne pas être en sympathie avec de la musique. Je ne verrai rien de tout cela; j'aurais pourtant eu une certaine curiosité de la figure du public, mais comme il faudrait en faire partie je ne m'en soucie pas. Pauvre pays! que de solennités on lui a faites sans qu'il y ait pris une part quelconque ! Combien de fois ses maîtres lui ont offert de ces honteux spectacles!

DU PRINCE DE TALLEYRAND

Paris, 10 décembre 1823.

J'ai attendu pour vous répondre que l'attaque de M. de Rovigo eût entièrement échoué. Le public a prononcé son jugement; le roi a prononcé le sien; il n'y a plus rien à dire ni à faire. Le degré d'impudence du duc de Rovigo n'a jamais été égalé. Il faut avoir traversé trente ans de révolution pour en arriver à cette

lo2 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

innocence de scélératesse qui fait que l'on croit être irréprochable parce qu'on n'a été qu'exécuteur. Chaque ligne de sa brochure excite de l'horreur. Un mot qui répond à tout c'est la phrase du testament de Napoléon qui déclare qu'il est le seul auteur du meurtre du duc d'Enghien, et que s'il se trouvait dans les mêmes circonstances il agirait encore comme il l'a fait alors. Rien de plus explicite que ce passage, que vous avez pu hre dans le Journal des Débats où U est rapporté textuellement.

Madame de Dino a été un peu souffrante ces temps ci : l'indignation lui fait mal. Quand viendrez-vous nous voir? On dit l'ordonnance de dissolution pour le 23. Cent soixante présidents sont pris dans la Chambre des députés. L'ouverture de la session est pour la fin de mars.

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