‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 18 sur 55 · AU COMTE DE S A I NT E- A U L A 1 R E · texte numérisé non relu

AU COMTE DE S A I NT E- A U L A 1 R E

Barante, 12 décembre 1823.

Chacun m'écrit tout comme vous, mon cher ami, que c'en est fait de tout intérêt aux affaires publiques et que personne ne se soucie plus de rien. Cela ne me console point du tout de ne pas être avec mes amis. J'aime autant, si ce n'est mieux, deviser avec eux, sans but positif, et à part de Futihté, je m'accommoderais à merveille de la transformation qui ferait de nos opinions politiques des opinions philosophiques. Être de l'opposition est un premier degré de dégagement : être d'une autre nation que les gens qui gouvernent, est un degré de plus. Or le temps arrive où nous n'aurons plus le même langage, ni les mêmes

lois, iii les mêmes notions du juste et de l'injuste, de riionnête et du déshonnête. Je ne crois pas que cette façon d'aller soit définitive ou même durable. Si on n'est point entraîné à nous opprimer plus lourdement si les cadres d'un gouvernement représentatif subsistent, il s'y formera, avant peu, des combinaisons nouvelles, et sans parler davantage en bien ou en mal de l'ancien régime ou de la Révolution, il se trouvera des gens qui, sincèrement ou non, réclameront de l'économie et des garanties. Si, au contraire, encouragé par les triomphes d'Espagne, poussé par l'empereur de Russie, le parti veut se lancer dans les grandes aventures, détruire les républiques américaines, prendre d'assaut la charte, la raser et semer le sel dessus; alors nous verrons ce qui en adviendra, et les périls seront pour eux plus que pour nous; Quant à un doux et élégant repos, embelli par les lettres et les arts et par une cour spirituelle et imposante, je doute que nous soyons destinés à en jouir par compensation et consolation. Je ne vois pas le dieu qui nous ferait ce loisir, et malgré la Société des bonnes lettres, je crains qu'au temps à venir on ne dise pas le « siècle de Yillèle », comme on dit le « siècle de Périclès ».

Je ne sais encore quand je me mettrai en route. Je m'obstine à rester aux élections, peut-être sera-ce seulement pour assister à quelque impudente tricherie, à quelque vingtaine d'électeurs libéraux retranchés de la liste sans plus de façon et autant d'ajoutés de l'autre côté. Et qui peut empêcher cela? Je ris de notre innocence quand nous avons fait cette loi d'élection et de la bonhomie qui nous laissait supposer qu'avec le mécanisme de l'administration

lo4 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

impériale il pouvait y avoir une seule garantie. Pour un peu de confiance qu'on a dans les personnes, on ne devrait pas oublier de se donner toutes les sûretés, et nous ne nous en sommes donnés aucune. Nous aA'ons été un docile parti ministériel, encore qu'on en jugeât autrement.

J'ai lu Faust avec un plaisir nouveau. Je n'aurais pas cru qu'il pût ainsi devenir français. Vous l'avez repercé afin de le traduire. La notice est encore bien spirituelle. Madame de Dino m'écrivait, il y a quelque temps, que, sans plus de paresse, vous alliez entreprendre quelque chose. Je suis impatient de savoir de quoi il s'agit. Pour moi, je continue mes Chroniques ; je pense à cet égard, comme pour les traductions. Je me sens porté non à transporter le temps passé dans nos impressions actuelles, mais à essayer de faire partager au lecteur les impressions du temps passé, comme il me semble que je les ai. C'est une traduction littérale.

DE LA DUCUESSE DE BROGLIE

Paris, IG décembre 1823.

Nous sommes encore dans les fêtes jusqu'au cou, cher Prosper; on jette partout du pain et de la viande <'i dévorer à ce malheureux peuple, et pendant un jour au moins on a la douce illusion de le voir parfaitement semblable à des bêtes à quatre pattes, et n'ayant plus rien de ces chiens de peuples civilisés; néanmoins on dit qu'il se moquait lui-môme de toutes ces farces; on avait habillé cinq ou six portefaix en généraux espagnols et on les faisait battre par les autres. Vous avez

été indigné de la mort de ce pauvre jeune homme dans la première fête : cela n'a rien fait à personne, les voisins se rangent quand on casse la tête à quelqu'un près d'eux, et il n'y parait pas. La cour du duc d'Angoulème s'exprime comme nous sur l'Espagne et les royalistes ; nos ministres ne sont pas contents du changement du ministère espagnol, on voulait bien quelque chose de semblable, mais on est effrayé de n'être absolument compté pour rien et que l'influence de Pozzo [i) soit tout. On parle de la guerre contre les colonies espagnoles, on aurait, dit-on, demandé à la France non pas des troupes, mais de l'argent et des vaisseaux, et cela expliquerait la tristesse de nos ministres. Guilleminot va être envoyé à Constantinople, après avoir été reçu avec toute sorte de bonne grâce. Du reste, comme je vous l'ai dit, tout cela ne fait plus rien à personne, qu'on tue les gens, qu'on leur donne des saucissons à manger, qu'on les renvoie, qu'on les fasse danser, cela ne nous sort pas de notre indifférence.

Pour nous mettre à la mode, il faut donc parler de la pièce de Casimir Delavigne parce que c'est de cela dont on parle. Je l'ai vue comme une autre : mademoiselle Mars y est d'une vérité si admirable que cela remue jusqu'au fond l'âme ; il y a deux ou trois belles scènes tragiques, le reste est d'une tristesse mortelle et remarquable surtout par la vulgarité du ton et le peu

(1) M. Pozzo, envoyé par la cour de Russie pour complimenter Ferdinand VIT, le détermina à un changement de ministère, modification fort sage, mais qui, faite en dehors du gouvernement français, excita le mécontentement de celui-ci. c. b.

lo6 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

d'élévation du sentiment, c'est bourgeois, mais bourgeois dans le mauvais sens, à un point que vous ne pouvez imaginer ; il n'y a pas une idée de notre temps ; on n'y sent pas un progrès depuis l'ancien régime. Cela aurait pu être écrit par un homme d'il y a cinquante ans, à la condition qu'il n'aurait jamais été en bonne compagnie; cela dénote quelque chose de si commun dans la nature de l'auteur et encore plus dans la nature du public que cela fait peine à voir. Le mari parle du ridicule dont il sera couvert si sa femme le trahit, et le plus beau trait de démocratie, c'est de lui avoir fait dire que quand un duc offense un bourgeois, il redescend par l'offense au rang de Voffensé et peut se battre avec lui. Yoilà ce que le public applaudit atout rompre. Le spectacle du public à cette pièce est curieux en ce qu'il prouve notre état, c'est-à-dire qu"il n'y plus d'élégance dans les classes élevées ni de sentiment de leurs droits dans les classes bourgeoises. Les premiers ne s'aperçoivent pas que les grands seigneurs y ont mauvais ton et les seconds que les bourgeois y sont d'une bassesse choquante.

Par bonheur il n'y a eu personne de tué dans la journée d'hier, mais beaucoup de gens ont reçu des coups de crosse des gendarmes. Les gendarmes vont être comptés parmi les chances : on les ajoutera dans les compagnies d'assurances.

Je voudrais bien n'avoir pas à compter dans notre adversité de vous voir si tard. Tâchez que cela soit le moins tard possible. Si vous voulez qu'on vous envoie des livres, je voudrais bien que vous nous le disiez, il a paru les Mémoires de Mrs Hutchinson, ceux de Clarendon;il va paraître un roman de Salvandy, qu'on dit très remarquable. Donnez-nous vos ordres sur tout

cela, nous voudrions bien vous être bons à quelque chose.

Paris, 30 décembre 1823.

Le Moniteur nous a fourni assez d'événements cette semaine, cher Prosper; je suppose que vous devez être content, je voudrais savoir vous rendre compte de l'effet que tout cela a produit, mais pour cela il faut voir des ultras car eux seuls ont des impressions aujourd'hui. Notre affaire est trop faite à nous pour que nous soyons sensibles à autre chose qu'au ridicule de qui se passe, mais il me semble que même chez les ultras (que je ne vois pas) le ridicule est senti vivement. D'abord tous les anciens pairs sont choqués de se voir ôter ainsi un vingt-cinquième de leur dignité, ils croient que la pairie a quelque chose à perdre et ils s'affligent; ceux qui ne sont pas nommés sont encore plus mécontents et comme ils voient que tout le monde y a un égal droit, ils regardent comme une injustice de ne pas être choisis et commencent à demander comme les Anglais qui ne sont pas invités au bal de l'ambassadeur d'Angleterre si on a quelque chose contre leur caractèi^e. Enfin parmi les nommés il y en a même de mécontents. M. Laine est furieux et il a dit l'autre jour, chez M. de Villêle, avec son accent sombre et sonore : « Jusqu'ici nous aAions conservé la liberté de nos personnes. » Le centre droit se figure qu'on lui a ôté son chef pour l'annuler, et on dit au contraire que depuis qu'il n'aura plus M. Laine pour le dissoudre il prendra le mors aux dents ; enfin on ne comprend rien au but de la mesure d'aucun côté ! Vous jugez que la condition aristocratique des douze

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mille francs de pension fait un très bel effet ; il n'y a pas d'esprit de parti pour se moquer, ici, et tout le monde rit, de quelque avis qu'il soit. Quant à la dissolution, elle a aussi mécontenté le centre droit ; elle époulîe les ultras de province qui se figurent que M. de Villèle a fait cela pour se débarrasser d'eux. La nomination de Mangin et de Donnadieu (1) nous révolte sans les contenter; enfin il me semble que le ministère ne satisfait pas sa nation, car pour l'autre qu'on appelle le pays il n'a rien à démêler avec elle, et elle ne démêle pas non plus beaucoup avec lui. Pozzo est revenu peu content, dit-on, et, au fait, nous voyons bien qu'il n'a rien obtenu. Guilleminot part pour Constaritinople après que Monsieur l'a reçu à merveille et lui a dit : — Ne vous inquiétez pas, vous nous avez rendu de grands services et nous n'écouturons pas vos ennemis. Quant à nous nous sommes bien désintéressés dans tout cela, aussi nous faisons de la métaphysique ; nous discutons tous les soirs sur M. Cousin, sur M. Jouffroy et cela me paraît rendre notre conversation beaucoup plus intéressante que cet éternel rabâchage de petites affaires et de grandes agitations de l'année dernière, mais, en même temps, c'est un spectacle qui donne souvent le vertige que de voir plusieurs hommes si distingués, qui n'ont pas dans le fond de l'âme une base solide où ils puissent se reposer et c'est la preuve d'une grande dissolution morale que de se redemander tous les soirs : qui sommes-nous? où allons-nous? que faisons-nous? sans que pourtant aucune des affaires et

(1) Le général Donnadieu était désigné pour présider le collège électoral d'Arles et M. Mangin le collège de Jonzac. G. B.

ANNÉE 1823. IbO

des intérêts de la vie périclitent, bien que le fond soit si mouvant. Au sortir de ces conversations je ne puis me lasser de me répéter toujours à moi-même : Je te loue, ô mon Père, d'avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents et de les avoir révélées aux simples et aux enfants. Néanmoins il y a de grands pas de faits; il sortira beaucoup de bien de tout cela un jour, mais serons-nous là pour le voir? M. Guizot me paraît aller s'affermissant tous les jours dans des convictions que je ne trouve pas suffisantes, mais qui sont plus prononcées, plus réelles que celles de tous les autres. M. de Rémusat, au contraire, me parait s'enfoncer dans le doute, vivre trop uniquement de son esprit, ce qui nuit un peu à l'esprit même (ceci bien entre nous).

Adieu, cher Prosper, il a paru le roman de Walter Scott (1). En français vous ne le voulez pas; comme cela, dès que nous l'aurons en anglais nous vous l'enverrons. Mille amitiés. Vous aurez vu le discours de M. Monroë (2), c'est la plus grande nouvelle!

(1) Le Puits de Saint-Rotiald. c. b.

(2) M. Monroë, président des États-Unis, venait d'affirmer dans un message (2 décembre) que son gouvernement interpréterait comme une manifestation tiostile à son égard toute intervention européenne contre les colonies américaines qui avaient déclaré leur indépendance et dont les États-Unis reconnaissaient les constitutions, c. b.

Année 1824 (1).

DE M. DE RÉMUSAT

Paris, 6 janvier 182i.

Nous voilà donc lancés dans les élections ; vous devez voir dans nos journaux qu'on y met ici assez

(1) Événements de 1824. — Une rupture est sur le point d'éclater entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand, à l'occasion de l'ordre russe de Saint-André conféré à ce dernier et de l'ordre du Saint-Esprit donné au président du conseil. — Intrigues de madame du Cayla pour faire remplacer M. Corbière au ministère de l'intérieur par M. de La Rochefoucauld-Doudeauville. — Ce dernier entreprend d'acheter les journaux indépendants pour mettre la presse entière entre les mains du pouvoir. — Condamnation d'un grand nombre d'individus qui ont porté les armes contre la France dans les rangs des constitutionnels espagnols. — Le conseil d'État supprime une lettre pastorale du cardinal de Clermont-Tonneri^e, archevêque de Toulouse, comme contenant des propositions contraires aux lois du royaume et à l'indépendance de la couronne. — Le ministre de l'intérieur écrit aux évèques pour leur recommander de faire enseigner la déclaration du clergé

d'activité. Il paraît que le ministère a même la bonté de s'en inquiéter. Après beaucoup de découragement,

de 1682. — Négociations ouvertes par M. de Chateaubriand pour réconcilier l'Espagne avec les colonies en y établissant des trônes qui seraient occupés par des princes espagnols. Elles restent sans résultat, parce que l'Angleterre et l'Espagne, dans des vues absolument opposées, repoussent un pareil projet. — Le gouvernement français n'est pas plus heureux dans ses elTorts redoublés pour arrêter les excès de la réaction absolutiste qui désole l'Espagne. — Sur les instances pressantes et menaçantes de la France, l'Espagne ouvre ses colonies au commerce étranger. — Dissentiments entre M. de Talaru, ambassadeur de France, et le commandant en chef de l'armée d'occupation, M. de Bourmont, le premier appuyant le ministère et le parti modéré, l'autre le parti réactionnaire. — Le gouvernement français, après avoir pensé un moment à rappeler M. de Talaru, se décide à l'appeler M. de Bourmont. — Élections générales (2o février et 6 mars). — Grâce au découragement du parti libéral et aux moyens d'intimidation, aux mesures illégales mises en œuvre parle ministère, le parti royaliste obtient le plus éclatant triomphe et l'opposition libérale se trouve réduite à dix-neuf membres dans la Chambre des députés. — Exaspération croissante de la contre-opposition de droite contre M. de Villèle. — Les questions religieuses prennent plus d'importance. Les prétentions exagérées du clergé rencontrent de la résistance, même de la part de certains royalistes. — Discussions dans le Parlement britannique sur l'occupation militaire de l'Espagne. — Les ministres y rendent hommage à la belle conduite du duc d'Angoulème et de l'armée française. — Ouverture de la session des Chambres (23 mars). — Tentative pour faire annuler l'élection de M. Benjamin Constant. — Discussion à là Chambre des pairs de la loi relative à la répression descrimés et. délits commis dans les églises. -^ Vains efforts du parti III. il

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on s'est repris d'un beau zèle pour la chose publique. A force de parler et d'écrire, on croira avoir agi, on

ultra-religieux pour y introduire une disposition spéciale contre le sacrilège. La loi, votée à la majorité de 136 voix sur 147, est portée à la Chambre des députés, mais le ministère la retire, ci-aignant de la voir i^e j eter comme insuffisante .

— Discussion à laChambre des pairs de la loi qui substitue le renouvellement intégral et septennal de la Chambre des députes à son renouvellement annuel par cinquième. Après des débats animés, elle est votée à la majorité de 117 voix sur 184. — Discussion de la loi qui, modifiant celle du maréchal Gouvion Saint-Cyr sur le recrutement et l'organisation de l'armée, supprime la réserve des vétérans, prolonge la durée du temps de service et élève le chiffre du recrutement annuel. — Vivement combattue par le maréchal Saint- Cyr et le général Foy, elle est votée par la Chambre des pairs àla majorité de 119 voix sur 138 et parla Chambre des députés à celle de 248 contre 70. — La Chambre des pairs rejette, à la majorité de 128 voix sur 222, le projet de loi relatifàla conversion de la rente 5 p. 100 en 3 p. 100, combattu avec beaucoup de force par MM. Roy et Pasquier (3 juin).

— Joiepublique. — Irritation du roi. — Dépitde M. de Villèle. M. de Chateaubriand accusé d'avoir contribué à ce résultat, est renvoyé du ministère. — Il se jette dans une opposition violente où il entraine le Journal des Débats. — Arrêt de la cour royale qui déjoue la tentative faite par M. Sosthène de La Rochefoucauld pour amortir la presse opposante en achetant les journaux indépendants. — Procès de tendance intenté au Courrier et au Constitutionnel, dont le ministère public demande la suppression. — La cour royale s'y refuse. — Intrigues engagées à la cour pour modifier la composition du ministère dans lequel M. de Chateaubriand n'est pas encore remplacé. — AfTaiblissement de la santé du roi. — Discussion à la Chambre des députés de la loi sur le renouvellement intégral et sep-

finira par concevoir quelques espérances, et comme elles seront déçues, on aura une grande rechute de

tennal, — Elle est votée à la majorité de 292 voix contre 87 (7 juin). — La Chambre des pairs rejette, à la majorité de 85 voix contre 82, un projet de loi qui conférait aux communautés religieuses reconnues par ordonnances royales, le droit d'acquérir et de posséder, et que MM. Siméon, Laine, Pasquier avaient fortement combattu. — Irritation du parti ministériel, et surtout de la fraction religieuse. — Rejet d'une proposition de M. de La Bourdonnaye tendante à allouer une indemnité aux victimes des confiscations révolutionnaires. — Vote d'une loi qui augmente le fond des pensions militaires, d'une autre qui réduit certains droits d'enregistrement, d'une troisième qui maintient le monopole du tabac. — Présentation d'une loi de douanes conçue dans le sens prohibitif, et que le gouvernement applique par ordonnance, les Chambres n'ayant pas eu le temps de la voter. — Vote d'une loi de crédits supplémentaires poui' 1823, à la suite d'une discussion très vive dans la Chambre des députés sur les dépenses de la guerre d'Espagne et les marchés Ouvrard. — Ordonnance royale qui charge une commission de faire une enquête sur cette question. — Vot«du budget de 182.3. — Débats sur les empiétements du parti ultramontain, sur la Grèce, sur l'affaire des achats de j ouruaux, sur celle des hommes de couleur de la Martinique arbitrairement condamnés soit aux travaux forcés et à la marque, soit à la déportation. — Clôture de la session (4 août). — Le baron de Damas remplace M. de Chateaubriand comme ministre des alTaires étrangères ; il est remplacé lui-môme comme ministre de la guerre par M. de Clermont-Tonnerre, qui a pour successeur au ministère de la marine M. de Chabrol ; le duc de Doudeauville devient ministre de la maison du roi à la place du maréchal de Lauriston, nommé grand veneur; M. de Martignac obtient la direction générale de l'enregistrement ; M. Sosthène de

découragement. Quoi qu'il en soit, il faut toujours aller comme si l'on attendait quelque chose des fictions

La Rochefoucauld, qui a définitivement échoué dans ses tentatives pour être ministre de l'intérieur, en est dédommagé par la direction des beaux-arts. — Quelque temps après, Tévèque d'Hermopolis, grand maître de l'université, est nommé ministre des affaires ecclésiastiques et de Tinstruction publique. — Destitution d'administrateurs et de magistrats contraires à l'opinion dominante. — Arrêt delà cour de cassation qui, en reconnaissant qu'on peut ressusciter, sans autorisation royale, un journal qui a cessé de paraître sans avoir été formellement supprimé, enlève au gouvernement une partie des pouvoirs que la loi de 1822 lui avait conférés sur la presse périodique. — Le ministère en prend occasion de rétablir la censure (15 août). — Pamphlets publiés à cette occasion par MM. de Chateaubriand et de Salvandy. — Négociation ouverte pour arriver à la reconnaissance de l'indépendance de Saint-Dommingue moyennant une indemnité en faveur des colons. — Elle échoue. — Progrès de l'industrie manufacturière, accroissement des capitaux. — Élections partielles, presque toutes favorables au ministère. — Acquittement, à Toulouse, d'un bon nombre de sujets français qui, enEspagne ont porté les armes contre la France. — Continuation des efforts du gouvernement français pour amener le gouvernement espagnol à une politique plus humaine et plus sensée. Amnistie dérisoire publiée par Ferdinand VII. — En Portugal, conspiration de l'infant dom Miguel pour enlever le pouvoir au roi son père et faire triompher le parti de l'absolutisme violent. Après un mouvement de succès, elle est déjouée par l'intervention de l'ambassadeur de France, M. Hyde de Neuville. — Nouvelles négociations ouvertes à Saint-Pétersbourg pour mettre fin à la lutte engagée entre la Porte et la Grèce. — Elles restent encore sans résultat, par suite du mauvais vouloir

constitutionnelles. Je présume que cela vous occupe fort dans votre retraite, et vous me feriez plaisir de m'en écrire quelque chose. Quels sont les projets pour chaque arrondissement et pour le grand collège ? Quels sont les candidats des deux bords et leurs nuances? Quelles sont les chances ? Quels moyens surtout emploie l'autorité? La peur ou la fraude? Si vous pouviez surprendre et constater quelque manquement de foi, quelques moyens arbitraires dans la composition des collèges, vous nous rendriez service de nous en euA'oyer le détail et les preuves. Faites de tout cela ce que vous voudrez mais vous sentez que ce n'est point pour le taire que je vous le demande. Écrivez-moi donc en conséquence... 11 y a peu de jours encore M. de Yillèle était fort content et il n'avait pas tort; je ne crois point sa position

de l'Angleterre et de l'Autriche. — Suite de l'héroïque résistance de la Grèce aux agressions de la Porte, — En Italie, en Allemagne, l'influence de l'Autriche est toujours dominante. — Pendant que l'esprit d'absolutisme pèse sur le continent, en Angleterre l'esprit de liberté et de progrès se réveille. — Mort de Louis XVIII (13 septembre). — Avènement de Charles X. — Rétablissement de la liberté de la presse. — Grande popularité du nouveau roi. — Incidents qui ne tardent pas à y porter de graves atteintes ; mise à la retraite d'un grand nombre de généraux de l'ancienne armée, etc. — Fondation du journal le Globe. — Nouvelle convention qui maintient l'occupation dé l'Espagne en la modifiant. — L'Angleterre par représailles, reconnaît l'indépendance du Mexique et de la Colombie. — Ouverture de la session (22 décembre). (D'après les sommaires des chapitres Lxxxvni, lxxxix, xc, xci, xcir, xcnr, xciv, xcv, xcvi, de ÏHlstoire de la Restauration, par M. Louis de Viel-Castel).

mauvaise Ais-à-vis dé son parti. Ni le pavillon "Marsan, ni l'exlréme droite, avec leurs seules forces, ne sont en mesure de le renverser. On est bien fort quand on est décidé à tout céder, excepté sa place ; on satisfait alors tout son parti, sauf les ambitieux qui sont réduits à eux-mêmes, ce qui est fort peu de chose par le temps qui court. Le danger ne peut venir que du dehors, et il est venu. Vous avez vu que l'empereur Alexandre a donné son grand cordon à MM. de Chateaubriand et de Montmorency. Villèle, pour se consoler, s'est fait donner le cordon bleu. Il a bien fait, mais il avait senti le coup. Rien n'est à redouter pour lui que la disgrâce de la Sainte-Alhance. Il parait qu'on veut le punir de ne point consentir à quelque expédition contre l'Amérique. Ce projet est le plus insensé de tous. Et en vérité, il sembk tous les jours prendre la consistance que prenait la guerre d'Espagne, quand nous la trouvions impossible et qu'elle devenait inéAitable, L'opposition de l'Angleterre et des États-Unis sera-t-elle réelle cette fois ? C'est ce qu'on dit, et ce qu'on ne sait pas, car en vérité, l'on ne sait plus sur quoi compter, et ce temps-ci confond la raison.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris, janvier 1824.

Vous voulez des commérages, cher Prosper, et je n'en sais pas beaucoup; je sors moins que jamais cette année-ci, et le beau monde m'est assez étranger.

Comme divertissement, la société a, en ce moment,

lé mariage Beauvau (1). On leur lance force quolibets, calembours, et la famille, pour se justifier, dit que c'est un mariage d'amour, qui ne s'est pas fait sans consulter la demoiselle. M. de Turenne a mené cette affaire et on l'en a remercié tout haut avec un accent très ému la première fois qu'il a paru à la cour pour recevoir le prix de ses ser^^ces. On parle de créer de nouveaux pairs et d'y mettre le mari et la beau-père, mais le ridicule a fait un peu retarder cette mesure. Les ministres sont en général fort tournés en ridicule dans leur parti, et l'humeur contre leur personne est beaucoup plus forte de leur côté que du nôtre, qui ne nous soucions pas assez des individus pour nous irriter contre l'un plus que l'autre. Pozzo est furieux de l'article des Tablettes où on raconte ses conversations. J'ai assisté à celle avec M. Nagent (2) qui n'est pas tout à fait exacte. Il est vrai que M, Nugent a dit que la liberté de la presse irait à Pétersbourg et que Pozzo a répondu : « Pas de mon vivant! » et a ajouté qu'il défiait toutes ces agitations populaires. Son genre est de parler avec grand mépris de l'Espagne et de sa barbarie, de la nécessité de la gouverner du dehors. Les trois résultats qui leur sont nécessaires, l'argent, les gendarmes et les bons cuisiniers, ne se trouvent pas dans ce pays-là et c'est pour cela qu'ils l'appellent an^iéré. Il faut aussi vous parler de l'ouvrage de M. Salvandy (3) et de son effet. Il n'a pas de succès

(1) Le mariage du prince Edmond de Beauvau avec mademoiselle du Cayla. c. b.

(2) Membre du Parlement anglais, c. b.

(3) DonAlonzo ou l'Espagne, histoire contemporaine, c. b*

en général, malgré le mérite très réel de quelques morceaux historiques et surtout de quelques observations pleines de sagacité et de justesse. Son impartialité a choqué tout le monde ; les bonapartistes en sont très irrités. Ce nesi pas français, m'a dit une belle dame de ce bord, parce quil trouve que c'est mal fait d'avoir fasillé des milliers de pauvres paysans pour établir Joseph. Les autres ne l'aiment pas mieux, parce qu'il ressort de cette lecture une indignation encore plus forte contre les puissants de ce monde, une profonde estime pour les auteurs de la révolution, et un chagrin poignant pour ce maiheureux pays Uvré aux bêtes. Le roman est très mauvais et donne prise à la moquerie de partout. J'ai aussi entendu (mais en secret] quelques morceaux de l'ouvrage (1 de Benjamin; cela brille d'éloquence à chaque page ; il va même de l'émotion et de l'entraînement, mais il a si fort craint de se prononcer qu'on ne peut pas savoir après, si Dieu est subjectif ou objectif; il établit la faculté religieuse et rien de plus, ce qui fait qu'il propose à l'homme son penchant comme satisfaction de son penchant, c'est répondre à une personne qui cherche un objet d'affection : « Contentez-vous du besoin d'aimer, c'est une faculté innée en vous, cela doit vous sufûre. » Encore, tel quel, n'ose-t-il pas le faire paraître avant les élections, de peur de perdre une voix de quelque honnête incrédule. S'il est nommé pour sept ans, le bon Dieu y gagnera quelque affirmation de plus. L'ouvrage sera néanmoins fort utile : il est amer et mordant contre

(t) De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements, c. b.

la philosophie du xvm^ siècle, et son tableau d'une nation gouvernée par l'intérêt bien entendu est si frappant de vérité qu'on ne peut éviter de s'y reconnaître, mais il dit tant de mal des prêtres que cela fera tout passer.

Il y a un petit mouA'ement pour les élections ; nos jeunes amis ont acquis grande confiance de la part des électeurs, et le plus crotté de nos doctrinaires (1), celui que nous appelons notre futur ministre de la police, est le factotum de tout cela. On se réunit chez lui. Il est curieux que la vieille génération se remette ainsi entre les mains des jeunes, ayant l'air d'avouer qu'elle ne sait rien faire de bon. Les petites haines individuelles durent toujours; Manuel veut empêcher Benjamin d'être élu; Benjamin, après avoir dit qu'il ne s'en souciait pas, en a repris une de ces passions violentes qui viennent de temps en temps s'enter sur son insouciance habituelle. On chicane les électeurs de toute façon; on repousse les niais en leur faisant des difficultés qu'Qs ne comprennent pas, on dégrève les autres, on demande des certificats de naissance, de baptême, de domicile, etc. Le résultat de tout cela est bien facile à prévoir. Victor ne compte pas sur plus de vingt voix, et quant

(i) Probablement M. Bourgeois, secrétaire du cenlre gauche, dont la tenue était fort négligée. M. Bourgeois, riche propriétaire de nombreux immeubles à Pari?, se montrait un membre des plus dévoués du groupe des doctrinaires, son rôle dans l'organisation électorale du parti libéral a été considérable pendant la restauration, M. Bourgeois est mort très peu de temps après la Révolution de 1830.

à la session il dit que nous ne serons pas de la discussion et que notre affaire se bornera à une ou deux protestations contre tout ce qui se dit et se fait. Je voudrais bien, cher Prosper, vous dire de revenir et il me semble que je trouverais de bonnes raisons, mais M. Guizot me l'a défendu, de son autorité de pape doctrinaire. Il dit qu'il vous a écrit pour vous engager à rester, ainsi j'irais mal à lutter avec lui ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai bien emie que vous veniez et que je vois le mois de janvier s'écouler a^'ec grand plaisir. Gardez votre Jeanne d'Arc (1), je vous en conjure: ce sera charmant. Pourquoi faut- il être encore si longtemps sans l'entendre ?

DE M. GUIZOT

Paris, 24 janvier 1824.

Que je vous parle d'un projet auquel il faut bien votre approbation, puisque vous y êtes compris. Victor, Auguste, Charles, Cousin, Dumon, M. Lebrun d'auteur de Marie Shiarf), quelques autres et moi, nous voudrions former sans bruit, sans titre, une petite société des sciences morales et politiques qui essayât de seconder et de diriger le mouvement naissant vers des idées nouvelles en philosophie, en droit public, en histoire de la Uttérature; elle proposerait quelques prix, aiderait à l'impression de quelques bons ouvrages ou bonnes traductions, dont les auteurs jeunes et inconnus ne peuvent se faire jour par eux-mêmes,

(1) Les cliapitres consacrés à Jeanne d'Arc dans VHi^toire des ducs de Bourgoyne. c. b.

ANNÉE 1824. 17f

correspondrait avec les hommes des départements qui prennent intérêt aux mêmes idées, deviendrait un petit centre pour des opinions plus larges et plus libérales auxquelles pas mal de gens commencent à prendre assez de goût, mais qui n'ont encore que des partisans isolés, sans point d'appui et ne se soutenant ni ne s'encourageant entre eux. Nous vous avons, comme vous pensez bien, compté parmi nous, .le ne vous parle pas des moyens d'exécution, quoique fort simples, ce serait trop long et je crois qu'avec un peu de persévérance, on tirera de là quelque chose. Dans le très peu que nous pouvons tenter ou accomplir, nous avons grand besoin de nous soutenir les uns les autres, et je ne puis vous dire combien de fois par semaine je sens que vous nous manquez, sans pouvoir dire bien précisément pourquoi.

A MADAME ANISSON DU PERRON

Barante, 2 février 1824.

Pourquoi supposez-vous, ma chère Sophie, que je serai dans une position embarrassante et fâcheuse aux élections ? Elle n'a rien que de fort simple. Ce qui ne l'eût pas été, c'eût été de partir. Les bonnes gens du pays auraient soupçonné que, jugeant la partie perdue, je cherchais à me rattacher de l'autre côté. Il n'y a nul embarras à être de l'opposition. Lorsque le ministère jette un déshonneur si public sur tous ceux qu'il emploie, ou qui se laissent aller à lui sans conviction ,^ il m'est agréable d'avoir partout, et surtout ici, de la considération personnelle, et de la voir s'accroitre encore. En outre, je n'en demeure pas moins solitaire

dans mon coin, et je ne connais ni de figure ni de nom ceux qui voteront avec ou contre moi. L'influence que je puis aA'^oir n'est pas celle d'un chef de comité ou d'un agent de manœuvres électorales, elle tient précisément à ce que je ne me mêle de rien, et à ce que je "\ds dans d'autres intérêts que ceux de ce département. Quant aux chances de rentrée en fonctions vous savez bien que tout calcul établi sur ma plus ou moins grande inertie serait une duperie des plus gratuites. Nous n'avons pas affaire à des gens qui permettent à leurs ministres de se conduire avec cette largeur-là. A deux ou à trois fois celui d'entre eux qui est le plus capable de cette fantaisie (1) a voulu, m'a-t-on dit, se la passer. J'ai toujours répondu que je croyais son intention sincère, mais que cela ne

(1) Je ne voyais pas plus M. de Chateaubriand que les autres ministres,et je n'ai point causé aveclui une fois pendant qu'il a été au pouvoir. Mais nous avions des amis communs et nous entendions parler l'un de l'autre. L'idée lui vint que je devais avoir une fortune médiocre. D'une façon détournée, et avec un complet ménagement, il me fit savoir qu'il serait content de rendre ma position meilleure. Je pense qu'il voulait se servir du prétexte de ma nomination à Copenhague pour me donner un traitement de non-activité. Je ne pouvais en aucune façon me fâcher de cette- offre présentée sans conditions; mais l'idée de l'accepter n'était pas concevable. Je fis semblant de ne pas comprendre, de sorte que la proposition et le refus n'eurent rien d'explicite. Nous nous sommes mutuellement su gré de cette circonstance. Ce fut madame Récamier qui m'entretint de la bonne volonté de M. de Chateaubriand et lui dit ma réponse, qui ne l'étonna pas. Je lui fus reconnaissant de l'avoir prévue.

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serait pas. Il faut donc que je suive tout bonnement ma route. Elle est chaque jour plus agréable et plus honorable à mes yeux, et sans cesse je m'applaudis de n'avoir rien de commun avec ce que je ne saurais ni approuver ni estimer. Lorsqu'on a le dégoût de la représentation, le dédain d'une importance factice et le besoin del'indépendance, que resle-t-il de l'ambilion? Un certain plaisir de faire prévaloir ses idées, l'espérance présomptueuse d'être utile au présent et même à l'avenir. Eh bien, ces jouissances-là se rencontrent si rarement et sont d'ordinaire si incomplètes, qu'on ne peut guère les regretter que comme une noble rêverie.

Il me parait qu'un homme de ma connaissance ne serait point de ce sentiment. J'ai rarement rencontré un goût plus naïf et plus exclusif pour l'argent. C'est une vocation irrésistible. L'an dernier je l'ai un peu .aidé à combattre cette passion, et grâce à quelques bonnes raisons, bien à la portée de tous, j'ai retardé l'accomplissement de ses désirs. Au reste, le monde est plein de gens qui, avec cinquante mille Uvres de rente et plus, se plaignent que leur position ne leur permette pas l'indépendance. Lui aussi dit qu'il recherche de quoi être indépendant.

Je vois approcher, avec grande joie, le moment de mon retour. J'ai été fort contrarié qu'il fût ainsi reculé. Mes affaires. Uttéraires en sont le principal motif. J'arriverai dans la saison où Ton ne publie pas de livres, et je me trouverai peut-être retardé d'un an. Je voudrais pourtant beaucoup consulter le public sur mon entreprise. Longue comme elle est devenue, j'aurais gagné à n'écrire les derniers volumes, qu'après avoir vu l'effet des premiers. Savez-vous que je suis menacé d'aller jusqu'à six?

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