‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 19 sur 55 · DU COMTE DE S AI N T E - A U L AIRE · texte numérisé non relu

DU COMTE DE S AI N T E - A U L AIRE

Paris, 4 février 1824.

Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, cher anii, je me le reproche et j'ai bien en\-ie de recevoir l'assurance que vous me le pardonnez, donnez-la-moi promptement si vous êtes généreux. Vous connaissez l'entraînement d'une vie oisive et comme il est difficile de trouver du temps dans une journée remplie de niaiseries. C'est à ce régime que je suis et je me l'administrerais par raison si je n'y étais pas porté par nature. Les choses sérieuses vont si mal que les bons esprits sont rejetés dans les choses frivoles, Celles-ci vont mieux. Un bal chez le maréchal Soult la semaine dernière, hier un autre chez la duchesse de Raguse, m'ont fort rappelé les Mille et une Nuiis. Entre autres curiosités j'y ai remarqué le duc de Duras et Manuel. Demain il y en a un autre chez le maréchal Suchet : son ambition a été fort excitée par l'éclat du maréchal Soult. C'est comme les trophées de Millhiade. Notre Thémistocle veut aA'oir autant de ministres et de gens de la cour que le maréchal Soult et il aura fort à faire. Si la pauvre petite maréchale Suchet veut aussi se faire aussi grosse dame que la maréchale Soult, elle en crèvera. A propos de bal je vous conterai encore qu'un prince russe a imaginé de réunir chez lui les grands seigneurs et les actrices. Or, ce prince russe avait quitté mademoiselle Brocard, de l'Opéra, pour une petite danseuse des boulevards. Cette mésalUance l'a entraîné à des mélanges, dont la haute aristocratie des couhsses s'est offensée. De plus, il avait invité les grands seigneurs à lui faire l'honneur

et les demoiselles à lui faire le plaisir. Mademoiselle Mars a répondu qu'elle ne lui ferait pas cet honneurlà, parce qu'elle n'y trouverait pas le moindre plaisir. Et en résultat il ne s'est trouvé qu'une quinzaine de filles des plus vulgaires, tout au plus bonnes poui* des électeurs de petits collèges et qui, dans la confusion du temps actuel, ont fait la chouette aux plus grands personnages de la monarchie. Voilà où nous a menés le progrès des lumières.

Je ne sais trop ce que vont devenir les ministres après les élections. Ils usent en vilenie ce qui leur r^ste de crédit. Tout ce qid a quelque probité est révolté des procédés employés pour les élections. Le duc d'Ângoulême ne s'en cache pas. En général tout ce qui l'approche en rapporte de très bons propos. Il y a assurément de bonnes chances d'avenir de ce côté, mais pour qu'elles fussent exploitées par nous au prolit du pays il faudrait abandonner de gros bagages et nous modilier nous-mêmes. Le malheur est que ceux qui sont toujours les plus propres et les plus empressés pour une telle manœuvre sont ceux qui la calculent dans un intérêt personnel et honteux. La grande question pour l'organisation intérieure de notre parti est de savoir si Manuel et autres seront ou ne seront pas nommés députés. On ne saurait le prévoir encore parce que, pour déjouer le ministère, on ne désigne les candidats, pour les arrondissements de Paris, que lorsque les hstes seront arrêtées. Ceux qui y ont bien regardé ne croient la majorité sûre pour nous que dans cinq arrondissements. Pour les départements je vois des choses qui me consternent. Ne concluez pas cependant de mon découragement sur ce point que je croie le succès des ultras cer-

tain, je suis, au contraire, plus convaincu qu3 jamais qu'ils crouleront et bientôt. Les deux nécessités de ce parti sont, quant à la politique extérieure, la guerre aux colonies espagnoles, quant à la poU tique intérieure, la profanation des idées et des formes religieuses, par leur alliance avec tout ce qu'il y a de haineux et de cupide dans la'poUtique du parti. L'état de la société en Europe et de la raison publique en France ne permettra pas de marcher longtemps dans ces voies sans qu'on y rencontre des obstacles contre lesquels on se brisera. Mais la combinaison qui remplacera celle du ministère actuel, je ne la saurais prévoir. Je n'ai pas confiance dans l'avenir de notre parti. Il touche au contraire à la dissolution. A qui observe bien il est évident que la division de la gauche et du centre gauche est plus profonde que jamais, et bien des subdivisions encore existent après celle-ci : chacun est mécontent du résultat de notre conduite, je le conçois ; personne ne se soucie de prendre la part d'un autre dans la sohdarité, et ceux qui se trouvent le plus chargés sont en méfiance de ceux qui le sont moins, parce qu'ils supposent, avec raison peut-être, qu'à la première occasion ils en seront abandonnés. L'autre jour, Laffitte proposait d'appuyer quelque part la nomination d'un député du centre gauche attendu la misère des temps; Girardin lui a répondu avec fureur que les patriotes n'avaient pas de plus dangereux ennemis. Mon ami, c'est une belle chose qu'une belle défaite, mais on n'en voit guère; la déroute et le sauve -qui-peut viennent toujours bientôt après. Pour ma part, je ne ferai pas un pas vers la droite, mais, franchement, je m'estime heureux de n'être pas plus aA^ancé ^dans la gauche et

l'occasion ne me tente pas pour rattraper le temps perdu. Si je ne suis pas renommé je continuerai le travail dont je vous fait part, j'ai pris l'époque de la Fronde; mais je suis presque découragé par les difficultés, attendu que pour être superficiel ce n'est pas la peine, la place est prise, et pour être instructif il faudi-ait être savant.

DE M. DE RÉMUSAT

Paris, 4 février 1824.

Depuis quinze jours j'entends dire qu'il se fait un mouvement dans le parti ultra. 11 est certain que M. de Villèle aura tout à l'heure à résister, ou plutôt à échapper à un grand soulèvement dans son propre parti. Je crois pourtant qu'il s'en tirera, et c'est pour cela que je n'accorde point que la dissolution soit une faute. C'est un calcul plus prévoyant, une spéculation à plus long terme qu'il n'en fait ordinairement , mais, après quelques difficultés que je reconnais grandes, il se sera ménagé une situation assurée. 11 n'aura plus à craindre le cours naturel des choses, mais seulement les accidents. Vous avez beau dire, il est habile. — Sûrement les infériorités de M. Decazes auprès de lui %dennent de ce qu'il avait de bon. On peut l'aimer et l'estimer mieux, mais il n'eut jamais assez de capacité pour compenser ses bonnes qualités. Celui-ci, au contraire, n'a point de bonnes quahtés qui le gênent, point de susceptibihté, point de vanité. 11 sait attendre, H sait s'ennuyer, d'autant qu'il a moins d'esprit, il ne s'étonne de rien; point de superstitions ni de scrupules. Je suis sûr qu'il III. 12

n'a jamais mal aux nerfs et qu'il dort douze heures par nuit. M. Decazes n'a jamais su que contenter les ventrus que tout le monde contente; M. de Villèle contente tous les ventrus et son parti avec. Et puis, comment voulez-vous que je n'admire pas un homme qui a acheté les Tablettes^ Il y a eu un projet d'acheter ainsi tous les journaux; le ministère a donné à Villèle dix-huit mois et un crédit ilUmité pour le défaire ainsi de toute opposition. Il a couru de mauvais bruits sur le Constitutionnel, mais j'ai la certitude que jusqu'ici ils sont faux.

Nous croyons ici que les élections seront misérables. Je me suis fort mêlé dans ces affaires-là, et vous serez étonné des relations et des conûdences au milieu desquelles je vis. Des circonstances non préparées ont, je ne sais comment, dissipé tout à coup mille préventions et me voilà dorénavant dans l'opposition executive. J'y apprends beaucoup et je m'y amuse assez. Il y a là peu de choses à faire, mais cela vaut encore mieux que les oisivetés du centre gauche. Au reste, il y a longtemps qu'il n'y a plus rien à attendre ni des moyens ni des fictions parlementaires.

Les projets de faction encyclopédique vont leur train. Cela nous occupe et nous avons, dans ce sens-là, des réunions de divers genres. Celle dont on vous a parlé ne fait que de naître, et son but est encore bien vague. 11 est très vrai que vous êtes membre et président d'un comité littéraire avec Lebrun, Thiers et Trognon; et, en attendant votre retour, on m'y a adjoint. Qu'y ferez-vous? Je l'ignore : on n'administre point la littérature; ce qu'il lui faut, ce sont des productions, et, en ce sens, vous êtes de ceux qui la serviront le mieux.

Le mouvement tout spéculatif des esprits est fort remarquable en ce moment; il règne dans tout notre monde une activité singulière ; on n'y parle que d'entreprises philosophiques, historiques, littéraires; votre Histoire est attendue, et ne peut arriver plus à propos; je vais la préchant à tout venant ; je souhaite bien qu'il soit encore temps de la publier à votre arrivée.

Le carnaval, qui est long cette année, multiplie les bals et les fêtes ; les salons sont contents et bien insouciants de la politique. Madame du Gayla est toujours en même posture à la cour. On dit que M. de Serre est révoqué et remplacé par M. de Gastellane, le père.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris, 4 février 1824.

Le temps s'écoule en effet, cher Prosper, et le moment de nous rejoindre s'approche heureusement. Votre lettre est charmante et nous fait encore plus regretter votre conversation. Qu'aurez-vous dit de ce scandale du collège Louis-le-Grand ? Vous en savez l'histoire. On a congédié M. Malleval, celui que les écoliers aimaient, et alors ils n'ontpas voulu achever le Domine à la messe et ils ont chanté Z^om/ne fac Malleval; on en a, là-dessus, renvoyé quarante, sans examiner s'ils étaientles vrais coupables. Lelendemain on a donné un repas pour la Saint-Charlemagne et les élèves n'ont pas voulu boire à la santé du roi et du proviseur; alors, pour leur prouver qu'il fallait aimer son souverain et ses maîtres, on les a mis àla porte, ou on en a embarqué

comme des paquets dans la diligence, avec des gendarmes en guise de mentors, pour être rendus à leurs parents. Le beau de la chose c'est qu'ils ont frappé les ultras comme les autres, poursedonnerl'air de l'impartialité; ils ontrenvoyétroisenfantsà M, Roger, de l'Académie ; d'autre part le portier n'a pas voulu laisser entrer le neveu du général Foj-, rien qu'en entendant son nom. Tous les petits enfants non renvoyés sont indignés ; mais l'abbé Frayssinous dit qu'il n'y a pas eu de complot plus important depuis 89. C'est sans doute un des plusgrands scandales que nous ayons vus que cette profanation de l'enfance, cette façon de la précipiter, bon gré mal gré, dans les haines et dans les faveurs dont on devrait la garantir de toutes parts. Que d'immoralité là dedans, que d'indifférence pour le repos et le bonheur des familles ! Mais cela ne fera pas plus d'effet que le reste. Néanmoins l'opposition contre le ministère fait d'inconcevables progrès parmi les ultras ; leur haine est aussi vive qu'elle l'était contre M. Decazes, jointe à plus de mépris. Ils se donnent pour choqués de cet emploi de corruption, de promesses, de menaces, ils cachent (comme toujours) leur humeur individuelle sous des principes et M. de La Bourdonnaye arrivera avec un paquet de dénonciations sur les élections.

Ce que vous dites de la façon dont on avoue impudemment ce qu'on fait est si vrai que lautre jour un fils de préfet a dit, devant une personne de ma connaissance, que l'on ne négligerait aucun moyen et que tous les gens pensant bien seraient électeurs cette fois-ci, coûte que coûte. Singulière chose que cette exploitation faite à la manière du chevalier de Grammont, du gouvernement représentatif, et cela en face

au su et au vu du public, la publicité introduite dans un état de choses oîi toutes les anciennes corruptions, toute l'immoralité du despotisme est conservée! On nous dit beaucoup qu'il y a du mouvement réel dans les électeurs constitutionnels; il paraît bien qu'il y a plus de zèle que les autres années, mais je ne sais pas s'il y aura plus de force. Victor croit assez qu'il sortira de ceci une débâcle ministérielle analogue à celle des autres années, nous n'y gagnerons rien, cela va sans dire.

La société, comme je' vous l'ai écrit, s'est fort amusée du mariage; on a prétendu que ce pauvre Edmond de Beauvau nous avait tous contrefaits chez mademoiselle du Cayla : cela s'est réduit à très peu de chose au fond, et je ne lui en veux point. Il parait que madame du Cayla cherche d'autres conquêtes, et qu'elle doit ramener petit à petit tout ce qui a quelque considération au parti de la morale et de la religion. Ce qui est bon, c'est qu'on ne paraît pas disposé à condamner dans ce moment-ci (à mort, du moins'. 11 faut rendre à M. de Chateaubriand la justice qu'il a toujours été très bien sous ce rapport : dernièrement encore nous en avons eu la preuve.

Adieu, cher Prosper. Les mauvaises lettres vont leur train ; on vous destine à faire un rapport siu' la littérature du XIX^ siècle, suite à votre xvui". Vous verrez notre nouvel ami, M. Cousin, ami que je n'aime pas encore beaucoup.

Page 1